Colonies françaises

Tome II · L'Algérie · Chapitre 2

L'algérte sous le second empire (1851-1870)

Par p. 295-376 de l'édition originale 30 088 mots 37 illustrations 1930 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. Le gouvernement du maréchal Randon (1851-1858). Napoléon III et l’Algérie Les transportés politiques. Le cantonnement. Les grandes concessions. La petite colonisation Les travaux publics. La réorganisation de l’armée d’Afrique. — II. Le Sud. Laghouat et le Mzab. Les Ouled-Sidi-Cheikh. L’Oued-Rir. Les Touaregs. La Kabylie. La conquête de la Kabylie. — III. La campagne contre le régime militaire et l’affaire Doneau. Le mimstère de l’Algérie (1858-1860). L’expédition de 1859. Le premier voyage de Empereur sep tembre 1860). Le rétablissement du gouvernement général. — IV. Pélissier gouverneu général (1860-1864). La lettre de l Empereur (1863). Le sénatus-consulte de 1863. L’insur- rection des Ouled-Sidi-Cheikh. - V. L’Algérie de 1864 à 1870. Le décret de 1864. Mac- Mahon gouverneur (1864-1870). Le second voyage de l’Empereur (1865). La seconde lettre de l Empereur 20 juin 1865). Le sénatus-consulte de 1865. La colonisation. La mise en valeur. — VI. La fin de l’Empire. La persistance de l’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh La famine de 1868. Lavigerie. L’enquête agricole de 1868. La commission Armand Béhic
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VUE GÉNÉRALE DE TOUGGOUrT, frontispice
Gravure VUE GÉNÉRALE DE TOUGGOUrT, frontispice

I. Le gouvernement du maréchal Randon (1851-1858). — Napoléon III et l’Algérie — Les transportés politiques. - Le cantonnement. — Les grandes concessions. — La petite colonisation. — Les travaux publics. — La réorganisation de l’armée d’Afrique. II. Le Sud. - Laghouat et le Mzab. - Les Ouled-Sidi-Cheikh. - L’Oued-Rir. Les Touaregs. — La Kabylie. — La conquête de la Kabylie. III. La campagne contre le régime militaire et l’affaire Doineau. — Le ministère de l’Algérie (1858-1860). — L’expédition de 1859. — Le premier voyage de l’Empereur (septembre 1860). — Le rétablissement du gouvernement général. IV. Pélissier gouverneur général (1860-1864). — La lettre de l’Empereur (1863). — Le sénatus-consulte de i863. — L’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh. V. L’Algérie de 1864 à 1870. — Le décret de 1864. — Mac-Mahon gouverneur (1864-1870). — Le second voyage de l’Empereur (1865). — La seconde lettre de l’Empereur (20 juin 1865). — Le sénatus-consulte de 1865. — La colonisation. - La mise en valeur. VI. La fin de l’Empire. — La persistance de l’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh. — La famine de 1868. — Lavigerie. — L’enquête agricole de 1868. — La commission Armand Béhic.

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I

CHAL RANDON

E II décembre 185I, le général Randon était nommé gouverneur général de l’Algérie. Il occupa ces fonctions jusqu’en 1858, époque de la création du ministère de l’Algérie et de la suppression du gouvernement général. Il resta donc sept ans à la tête de la colonie⁠ ⁠; avant lui Bugeaud seul avait fait dans la colonie un séjour aussi prolongé. La nomination de Randon était une con- (1851-1858) séquence des événements politiques intérieurs⁠ ⁠; il avait refusé de s’associer au coup d’Etat du 2 Décembre et avait été remplacé par Saint-Arnaud, moins scrupuleux et plus complaisant. Né à Grenoble en 1793, Randon avait pour oncles deux illustrations dauphinoises : Barnave et le général Marchand dont il se considérait comme le fils adoptif. Au retour de l’ile d’Elbe, il fut un des acteurs de la dramatique rencontre entre les troupes de l’Empereur et celles de la garnison de Grenoble, que Marchand ne put empêcher de se rallier à leur ancien chef. Cette affaire arrêta son avancement pendant toute la durée de la Restauration⁠ ⁠; capitaine en 1813, à dix-huit ans, il ne devint chef d’escadron qu’en 1830. Colonel du zº chasseurs d’Afrique en 1838, il est maréchal de camp en I84I et reçoit le commandement de la subdivision de Bône⁠ ⁠; il prend part à diverses expéditions, construit des routes, amorce des travaux de colonisation. Lieu- LE MARÉCHAL RANDON tenant-général en 1847, t). à la direction de l’Algérie au ministère de la Guerre, en 1849 à la division de Metz et devient ministre de la Guerre en 1851, poste qu’il quitta bientôt pour celui de gouverneur général.

LE MARÉCHAL RANDON, d’après le tableau d’H. Vernet
Gravure LE MARÉCHAL RANDON, d’après le tableau d’H. Vernet
297 ET L’ALGÉRIE

Les chefs militaires sont assez souvent sévères dans les jugements qu’ils portent les uns sur les autres. Pélissier, qui en voulait d’ailleurs à Randon d’avoir été nommé au poste de gouverneur, que lui-même comptait occuper, l’a apprécié sans indulgence : « C’était, disait-il, un petit cœur, un petit esprit, un petit caractère⁠ ⁠; » assertion injuste, à laquelle il faut préférer celle de Guizot, qui le peint comme « un homme de bien, d’ordre, de sens et de justice ». Ce n’était pas un sabreur, on ne cite de lui aucun trait d’héroïsme, aucune action d’éclat, aucune parole lapidaire. Son caractère se reflète dans sa physionomie calme, aux lignes régulières. Il était honnête, sage, bon administrateur, un peu terre à terre et sans beaucoup d’envergure⁠ ⁠; méthodique et prudent, il ne laissait rien au hasard⁠ ⁠; il n’avait assurément pas le génie militaire de Bugeaud. Il a pacifié le Sud, sur lequel il se faisait d’ailleurs de grandes illusions, soumis la Kabylie, donné une vive impulsion aux travaux publics, continué autant que possible l’œuvre de Bugeaud en ce qui concerne la colonisation, qui répondait à ses idées personnelles mais qui était devenue impopulaire. Napoléon III semble n’avoir jamais eu pour l’Algérie qu’une sympathie assez médiocre. Il avait dit, dans une lettre adressée à Persigny : « L’Algérie est un boulet attaché aux pieds de la France »⁠ ⁠; il ne semble avoir été frappé ni de l’avenir commercial et colonial du pays, ni de la mission de civilisation à remplir vis-à-vis des indigènes. Dans le discours de Bordeaux, cependant, il parle de cette contrée comme d’un vaste royaume à annexer à la France : phrase destinée à satisfaire les négociants des grands ports de commerce plutôt que les Algériens⁠ ⁠; ceux-ci néanmoins accueillirent ces paroles avec satisfaction. Mais, par ses origines et ses tendances, le gouvernement impérial ne devait avoir pour l’Algérie qu’une bienveillance limitée. Dans les conflits entre les militaires et les colons qui prirent tant d’acuité sous le Second Empire, il était porté à prendre parti pour les militaires. D’autre part, il y avait parmi les colons algériens beaucoup de républicains avancés qui demeuraient hostiles à l’Empire et à l’Empereur.

L’Empereur s’inquiétait de voir que la défense de l’Algérie immobilisait 60 000 hommes qui pouvaient faire défaut en Europe. Sur ce point, ses idées se modifièrent à la suite de la guerre de Crimée, où l’armée d’Afrique et ses chefs jouèrent un rôle considérable et glorieux. Un drapeau fut offert par la population indigène aux tirailleurs qui pour la première fois allaient combattre hors de l’Algérie : « Cet étendard, disait l’inscription, brillera dans les champs des combats et volera à la victoire avec l’assistance divine⁠ ⁠; c’est l’œuvre des musulmans d’Alger, offerte aux soldats indigènes faisant partie des troupes françaises qui marchent au secours de l’empire ottoman. » Les zouaves et les turcos devinrent extrêmement populaires : Saint-Arnaud, Canrobert, Pélissier, Bosquet, Yusuf, Mac-Mahon, Bourbaki, qui s’illustrèrent dans cette campagne, étaient tous des Africains. Cette guerre d’Orient, la première guerre européenne depuis 1830, prouva que l’Algérie n’était pas, comme on le prétendait, une cause de faiblesse et un sujet d’embarras en cas de complications européennes⁠ ⁠; elle montra au contraire les ressources de tous genres qu’on pouvait tirer de son sol, en hommes et en approvisionnements.

298 ILESTONSPORTES POLITIQUES

La constitution impériale de 1852, en même temps qu’elle retirait à l’Algérie toute représentation dans l’Assemblée législative, la plaçait sous le régime des sénatus-consultes et prévoyait que le Sénat élaborerait pour la colonie une constitution spéciale. L’Empereur, au début de son règne, ne paraît pas s’être beaucoup soucié des affaires algériennes⁠ ⁠; c’est plus tard seulement, en 1858 et en 1863, que se produisirent de sa part des interventions personnelles qui d’ailleurs ne furent pas toujours très heureuses. Le ministre de la Guerre, le maréchal Vaillant, ne s’en occupait guère non plus et laissait ce soin au général Daumas, directeur de l’Algérie au ministère de la Guerre. Une assez grande latitude fut donc accordée à Randon. fut choisie comme lieu de déportation politique. Aux Pendant les premières années de l’Empire, l’Algérie insurgés des journées de Juin vinrent se joindre, en vertu d’un décret du 8 décembre 1851, les adversaires du coup d’Etat, plus tard encore divers suspects. Les transportés étaient divisés en trois catégories : ceux qui étaient internés dans les forts et les camps⁠ ⁠; ceux qui étaient admis dans les villages⁠ ⁠; enfin ceux qui étaient autorisés à se livrer à des exploitations particulières ou astreints seulement à résider sur certains points déterminés. Les condamnés pouvaient passer d’une catégorie dans l’autre lorsque leur conduite donnait satisfaction⁠ ⁠; dans la seconde catégorie, ils travaillaient par escouades de vingt à des défrichements, des desséchements, des cultures, des constructions⁠ ⁠; dans la troisième catégorie, ils se livraient au travail individuellement et pouvaient même obtenir des concessions, mais ne recevaient plus d’allocations de vivres.

Un pénitencier agricole, fondé en vertu d’une loi du 24 janvier 1850, avait été établi à Lambèse sur l’emplacement du camp de la IIIe légion Augusta⁠ ⁠; d’abord destiné aux transportés de Juin, il fut finalement affecté à une partie de ceux de Décembre⁠ ⁠; il était établi sur le principe du travail extérieur en commun pendant le jour et de l’isolement pendant la nuit. Le domaine possédait à Lambèse plus de 3 000 hectares d’excellentes terres, permettant d’occuper 600 détenus⁠ ⁠; une section disciplinaire comprenait les condamnés primitivement destinés à la Guyane. Mais la grande majorité des transportés fut envoyée dans les camps d’Ain-Sultan, de Birkadem, de Bourkika, de Douéra, d’Oued-Boutan, de Bel-Abbès, de Sidi-Brahim. Le chiffre de ces colons involontaires s’éleva à 9 530. Le plus fâcheux est que souvent les condamnés politiques et les condamnés de droit commun furent mélangés.

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Dans les diverses catégories de transportés politiques, quelques éléments furent utiles à la colonisation de l’Algérie. Mais ce fut peu de chose auprès du tort fait à sa réputation dans l’opinion publique⁠ ⁠; on la considéra comme un bagne affreux, un pays sinistre où l’on mourait de la fièvre et du choléra⁠ ⁠; les lecteurs des satires vengeresses mais hyperboliques des Châtiments ne la distinguaient pas bien de la Guyane. C’est sur Lambèse que se concentra toute l’horreur inspirée par la transportation politique en Algérie. Ranc, dans le récit de son évasion du pénitencier, a cependant déclaré plus tard « qu’il n’y avait pas de contrée plus saine dans les trois provinces ». Les transportations vinrent s’ajouter à l’échec des colonies agricoles de 1848 qu’on exagéra, pour créer à l’Algérie une véritable impopularité.

Tout change d’ailleurs à partir de 1851 en matière de colonisation, la théorie et la pratique. La République de 1848 voulait franciser les colonies par l’assimilation et rêvait de trouver en Afrique la guérison de la crise ouvrière⁠ ⁠; l’Empire comptait sur l’afflux des capitaux et des produits pour hâter la mise en valeur du pays. Ce régime détourna de l’Algérie l’émigration française, empêcha cette colonisation familiale agricole qui lui aurait si bien convenu et qui correspondait aussi à l’état social de la métropole. On opposa désormais aux procédés d’un paternalisme inconsidéré et tatillon du gouvernement de Juillet et de la Seconde République ceux des colonies anglaises, où les terres étaient, disait-on, vendues à haut prix et sans conditions et où le seul avantage assuré au nouvel arrivant était la complète liberté d’agir. On dénonçait les formalités qui entouraient P’obtention d’une concession, les retards qui en résultaient, la lourdeur des obligations imposées. L’administration se fatiguait des responsabilités et des charges qu’entraînaient pour elle ces colons soldés et entretenus. « On ne peut obtenir le succès, disait M. Lestiboudois dans son rapport de 1851, que par les efforts de la liberté et de l’intérêt individuel. Si l’on veut que la colonisation prenne son essor, il faut lui donner des terres et des routes. »

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LE ANTONE NEMENT

celle de savoir comment l’on pourrait se procurer des terres La loi de I85ı laissait en suspens la question capitale : pour la colonisation française sans injustice et sans dommage pour les indigènes. On essaya d’y parvenir par l’opération dite du cantonnement. Dans les terres collectives des tribus, la nue propriété appartenait à l’Etat, l’usufruit à la tribu⁠ ⁠; l’Etat imposait le partage, qui avait pour conséquence le prélèvement d’une partie du sol en pleine propriété au profit de l’Etat, le reste étant laissé au détenteur, qui obtenait, en échange de la jouissance qu’il perdait sur la portion attribuée à l’Etat, la pleine propriété du sol sur lequel il était cantonné.

Les premières traces de ce système se trouvent dans une circulaire de Bugeaud du to avril 1847 : « Je crois avoir dit plusieurs fois, écrivait le maréchal, que ma doctrine politiqué vis-à-vis des Arabes était non pas de les refouler, mais de les mêler à notre colonisation⁠ ⁠; non pas de les déposséder de toutes leurs terres pour les porter ailleurs, mais de les resserrer sur le territoire qu’ils possèdent et dont ils jouissent depuis longtemps, lorsque ce territoire est disproportionné avec la population de la tribu ». Pour ôter à la mesure tout caractère de spoliation, Bugeaud voulait que le resserrement ne se fit qu’avec une extrême réserve⁠ ⁠; il prescrivait de ne prélever que le quart ou le cinquième des terres, de diviser le reste en propriétés individuelles et de faire sur le territoire des travaux d’utilité générale compensant le prélèvement. « Il faut, disait-il, qu’ils trouvent dans certains avantages agricoles l’équivalent de ce qu’ils perdent en surface ». Une autre circulaire du général Charon, du I5 juin 1849, recommandait de ne procéder que par voie d’indemnité ou de compensation, en calculant largement les besoins de la tribu et en lui garantissant la propriété incommutable des territoires qu’on lui laissait : « Le cantonnement, ajoutait-il, n’a rien de commun avec un refoulement opéré en vertu du droit de la force et n’est en réalité qu’une équitable transaction. En effet, s’il enlève aux tribus usufruitières, lorsque les nécessités du peuplement européen l’exigent, une partie des immenses étendues qu’elles occupent pour les renfermer dans des limites plus étroites, en échange il substitue à leur simple droit de jouissance un droit de propriété incommutable sur la part territoriale qui leur est assignée. »

La conception du cantonnement était ingénieuse et aurait certainement procuré à l’Etat de vastes surfaces pour la colonisation si le système avait été appliqué sur une grande échelle. On ne devait opérer que de proche en proche, selon les besoins du peuplement européen. Les terres revenant au domaine étaient administrées par lui jusqu’au jour où elles étaient remises au service de la colonisation pour être concédées gratuitement ou vendues aux Européens. Les indigènes disposaient de plus de terres qu’ils n’en pouvaient utiliser pour la culture et le parcours⁠ ⁠; rien de plus légitime que de prélever sur le reliquat disponible les espaces nécessaires à l’expansion de la colonisation.

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Le cantonnement ne fut jamais pratiqué qu’à titre d’essai, en vertu d’instructions du gouverneur général. On ne l’appliqua qu’à un petit nombre de tribus, auxquelles on conféra des titres collectifs et non individuels comme le voulait Bugeaud. L’administration des bureaux arabes mettait beaucoup de mauvaise volonté à exécuter P’opération et la déclarait volontiers impraticable, comme en témoignent diverses circulaires du maréchal Randon : « Le but à atteindre, disait-il, est en définitive de laisser aux indigènes des moyens d’existence suffisants et de leur prouver ainsi le bon vouloir et l’impartialité du gouvernement français, et d’autre part de préparer l’avenir du pays par le développement de la colonisation et l’installation aussi large que possible de l’élément européen. » Cette circulaire valut au gouverneur général un blâme du ministre de la Guerre, mécontent de n’avoir pas été consulté⁠ ⁠; visiblement, la force d’inertie qui était opposée à Randon avait son point d’appui à Paris.

DÉBARQUEMENT DES TRANSPORTÉS POLITIQUES A BôNE, d’après un dessin du Monde illustré
Gravure DÉBARQUEMENT DES TRANSPORTÉS POLITIQUES A BôNE, d’après un dessin du Monde illustré

Les opérations du cantonnement portèrent au total sur une superficie de 343 000 hectares⁠ ⁠; les indigènes, au nombre de 56 000, reçurent 282 000 hectares, l’Etat garda 6I 000 hectares, soit un sixième environ. L’exécution avait été conduite avec modération et équité⁠ ⁠; mais le mot était impopulaire. Lorsqu’on voulut faire passer le système dans une loi, on se heurta à de vives résistances et des idées tout opposées prévalurent bientôt avec le sénatus-consulte de 1863.

DÉBARQUEMENT DES TRANSPORTÉS POLITIQUES A BÔNE (d’après un dessin du Monde illustré).

304 L A PETITE CO- LONISATION

neur parisien, M. Demonchy, à charge d’établir un village de 50 familles⁠ ⁠; le résultat fut nul : le nombre des feux fut d’abord réduit à 40, puis les maisons et les lots furent finalement vendus surtout aux indigènes. La concession de l’Cued-Dekri (2 000 hectares), dans la région de Constantine, attribuée à MM. Joly de Brésillon, Héraud et Marill par un décret du 16 décembre 1854, ne fut pas plus heureuse. De 1850 à 1860, plus de 50 000 hectares furent ainsi répartis entre 5I concessionnaires. démocratique et de la petite propriété : « Dans l’ensemble Randon était personnellement partisan du peuplement des faits de la colonisation, écrivait-il en 1857, il en est un qui domine tous les autres, c’est le succès incontestable et presque immédiat de la petite propriété. C’est surtout la petite propriété qui a contribué, plus que tout autre système, au peuplement agricole du pays. Moins préoccupé que le grand propriétaire de la cherté et de la rareté de la main-d’œuvre étrangère, dont il a moins besoin, le petit propriétaire, installé dans les villages ou ailleurs, s’établit de sa personne, cultive de ses bras, bâtit de ses deniers et forme souche d’une génération destinée à vivre sur le sol. C’est donc à l’installation du plus grand nombre de colons de cette catégorie que l’administration doit s’attacher particulièrement. »

Un certain nombre de villages nouveaux sont installés pendant cette période. L’aire d’expansion de la colonisation s’étale peu à peu. Dans le département d’Alger, le peuplement de la Mitidja s’achève par l’Est et l’extrême Ouest⁠ ⁠; en 1852 sont fondés Sidi-Moussa près de l’Arba et Chaïba près de Koléa, en 1853 Ain- Taya et Matifou, en 1854 la Reghaïa. La colonisation remonte l’Oued Djer, s’installe dans le haut Chélif, aborde la plaine d’Aumale et les premiers contreforts kabyles. En Oranie, de nouveaux villages ferment le cercle autour de la Sebkha, montent sur le Tessala, s’avancent dans le bas Chélif et le Dahra. A l’Est, les plateaux de Sétif et de Constantine, les coteaux de Guelma se peuplent peu à peu. On fait des essais de peuplement régional⁠ ⁠; Aïn-Benian, devenu Vesoul-Benian, reçoit des émigrants de la Haute-Saône, Aïn-Sultan des Alsaciens et des Provençaux, Bled-Touaria des Alsaciens et des Lorrains. On continue à faire appel aux éléments étrangers, notamment aux Allemands, qui peuplent Sidi-Lhassen, Oued-el-Hammam, Ain-Sidi-Chérif dans la province d’Oran, Penthièvre et Guelaat-bou-Sba dans la province de Constantine. On complète la dotation des anciens centres et on agrandit leur territoire, on les pourvoit de chemins, de fontaines, de norias, de moulins.

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Au total, 85 villages nouveaux sont créés et 250 000 hectares concédés de I85I à 1860. Mais l’apport nouveau n’est que de 14 à 15 000 âmes, alors que dans la période précédente, pour une moindre superficie aliénée, l’accroissement de la population rurale avait atteint 40 000 âmes. C’est que la faveur est aux grandes concessions, qui se montrent inefficaces au point de vue du peuplement et le plus souvent imparfaites au point de vue de la mise en valeur. Les procédés de la colonisation officielle subsistent, mais l’esprit qui l’avait animée au temps de Bugeaud s’est évanoui. Cependant, comme en matière de colonisation chaque période recueille des résultats des efforts faits pendant la période précédente et que les anciens centies continuent à se développer, le chiffre des ruraux s’élève à 86 oo0. La colonisation libre, encouragée par de bonnes récoltes en 1852 et en 1853, progresse assez fortement, en particulier dans la Mitidja, dans le Sahel et dans la plaine de Bel- Abbès.

« Il faut, disait Bugeaud, faire marcher de front la colonisation arabe et la colonisation européenne » : idée fort juste, mais qui ne fut pas toujours appliquée avec discernement. Les bureaux arabes s’attachaient surtout à fixer les indigènes au sol en leur faisant construire des maisons. On cite le cas curieux d’un caïd du cercle de Philippeville qui a créé sur les bords du Safsaf un hameau européen de six maisons, dans lequel il a installé des familles allemandes, leur avançant les instruments de culture, les semences et le cheptel⁠ ⁠; son but était d’initier ses propres fermiers aux procédés agricoles des Européens. Des essais de constructions européennes pour les indigènes sont faits par le capitaine Lapasset dans la région de Ténès et d’Orléansville, par d’autres officiers dans la région de Sétif. Dans la province d’Oran, les Gharabas ont construit des maisons comprenant trois ou quatre pièces, avec une cour, un hangar pour les animaux, un abri pour la paille. Chez l’agha des Gharabas, la maison a un étage et comporte « un salon meublé à l’européenne ». On parle de chefs qui ont édifié « des maisons de plaisance princières ». On oublie d’ajouter qu’ils n’habitent guère ces maisons élevées par ordre de l’autorité française, que le plus souvent ils campent à côté et y logent leurs chèvres. De larges concessions de terres sont aussi accordées à des chefs indigènes⁠ ⁠; elles sont, comme les concessions européennes, grevées de conditions : construction de fermes, plantation d’arbres, installation d’un nombre déterminé de familles, conditions qui, en l’absence d’un contrôle sérieux, restèrent dans presque tous les cas inexécutées.

C’est à partir de cette époque que les Européens sont définitivement acclimatés. De 1830 à 1856, le nombre des décès l’avait emporté sur celui des naissances

HISTOIRE DES COLONIES. T. II.

L’ALGÉRIE SOUS LE SECOND EMPIRE (1851-1870)

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(87 000 contre 75 000) et si la population européenne s’était accrue, c’était seulement grâce à l’émigration. Les travaux de défrichement, l’ignorance des règles de l’hygiène, les installations défectueuses, les épidémies de choléra entraînaient une mortalité très élevée et l’on doutait même si les Européens pouvaient s’acclimater en Algérie. A partir de 1856, le nombre des naissances a toujours été supérieur à celui des décès et à chaque recensement quinquennal, la population européenne gagne 50 000 âmes. Au total, elle passe de I3I 000 habitants en 185I à 189 000 en 1858⁠ ⁠; les Français, qui, en 1851, étaient 66 000 contre 65 000 étrangers, sont, en 1858, 107 000 contre 74 000 étrangers. La colonie était définitivement fondée.

La situation économique tendait aussi à s’améliorer. La surface cultivée en céréales était évaluée à 750 000 hectares en 1854, à plus de deux millions d’hectares en 1861 : chiffres dans lesquels il ne faut avoir assurément qu’une confiance limitée. Des décrets de 1853 encouragèrent la culture du coton⁠ ⁠; l’administration achetait la récolte, comme elle le faisait déjà pour le tabac. La superficie cultivée en coton passa de 52 hectares en 1852 à I 900 hectares en 1856 et la production s’éleva à 20 000 quintaux. On crut un instant que cette culture allait devenir pour l’Algérie ce qu’elle avait été pour l’Egypte de Méhémet-Ali⁠ ⁠; on ne prenait pas assez garde qu’il manque à l’Algérie d’avoir l’eau en aussi grande abondance que la vallée du Nil.

PUBLICS

Sous l’influence bienfaisante de la loi de 1851, qui supprimait la barrière douanière entre la France et l’Algérie, le commerce extérieur faisait de grands progrès⁠ ⁠; le total des exportations doublait en un an. Le commerce total passait de 83 millions à 157 millions (importations 109 millions, exportations 48 millions). En matière d’outillage économique, on a presque toujours procédé en Algérie avec beaucoup de timidité⁠ ⁠; on n’a pas vu assez grand, on n’a pas suffisamment fait confiance au pays et à son avenir. Cependant les travaux publics reçurent sous le gouvernement de Randon une assez vive impulsion.

De nombreux projets avaient été élaborés de 1837 à 1848 en vue de la création d’un port à Alger, parmi lesquels un des plus remarquables était celui de l’ingénieur Poirel, qui inventa le système des blocs factices en béton immergés pour servir d’assises aux jetées. Aucun de ces plans ne fut exécuté avec méthode et esprit de suite. Le programme de 1848 comportait cependant 41 millions de travaux, et en 1850 on avait une surface d’eau abritée de 8o hectares⁠ ⁠; en 1854, les deux jetées

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étaient terminées, les quais construits. Quelques travaux avaient été exécutés aussi à Oran, à Cherchel et à Bône.

On comptait en 185I 3 600 kilomètres de routes, qui avaient coûté 16 millions⁠ ⁠; les principales étaient celles qui reliaient Alger à Médéa et à Miliana, Oran à Tlemcen et à Mascara, Stora à Constantine et à Biskra. Les routes d’Alger à Constantine et d’Alger à Oran, dont la nécessité était évidente, furent activement poussées⁠ ⁠; on construisit 600 kilomètres de routes nouvelles. Plusieurs de ces routes furent faites par l’armée, qui, disait Randon, y gagne en force et en santé. « Comme les légions romaines, nos régiments d’Afrique se servent aussi bien de la pioche que de leurs armes. » Ainsi furent notamment achevées les routes de Sétif à Bougie, d’Aumale à Dellys par Dra-el-Mizan, d’Alger à Tizi-Ouzou par le col des Beni-Aïcha (Ménerville), destinées à enserrer la Kabylie et à tenir ses principales issues, puis, après la campagne de Kabylie, la route de Tizi-Ouzou à Fort-Napoléon. Une route fut également faite par le génie entre Djidjelli et Constantine, dans une région très difficile. « En pays kabyle, disait Randon, les routes sont les rênes du T aume Régamey)- Un décret du 8 avril 1857 décida la construction des premières voies ferrées. « Il sera créé en Algérie, disait ce décret, un réseau de chemins de fer embrassant les trois provinces et se composant : Io d’une ligne parallèle à la mer d’Alger à Constantine, par ou près Aumale et Sétif et d’Alger à Oran par ou près Blida, Orléansville, Saint-Denis-du-Sig et Sainte-Barbe-du-Tlélat⁠ ⁠; 2º de lignes partant des principaux ports et aboutissant à la ligne parallèle à la mer, savoir : de Philippeville à Constantine, de Bougie à Sétif, de Bône à Constantine par Guelma, de Ténès à Orléansville, d’Arzew à Mostaganem et Relizane, enfin d’Oran à Tlemcen par Sainte-Barbedu-Tlélat et Sidi-Bel-Abbès. » La construction de ce réseau, dont la conception générale était très logique et très judicieuse, devait demander de longues années⁠ ⁠; quelques-unes même des lignes qu’il prévoyait ne sont pas encore exécutées à l’heure actuelle. On trouva difficilement une Compagnie qui consentît à se charger de l’entreprise. Randon fit sans plus tarder commencer les terrassements par des soldats et des condamnés⁠ ⁠; en quelques mois ils furent exécutés jusqu’à Boufarik.

L’ALGÉRIE SOUS LE SECOND EMPIRE (1851-1870)

L’ALGÉRIE SOUS LE SECOND EMPIRE (1851-1870)
Gravure L’ALGÉRIE SOUS LE SECOND EMPIRE (1851-1870)

TIRAILLEUR ALGÉRIEN, d’après un dessin de Guillaume Regamey

308 L’ARMEE D’AFRIQUE

Les premiers grands barrages furent construits⁠ ⁠; des travaux de desséchement furent poursuivis dans la Mitidja⁠ ⁠; des puits artésiens furent creusés dans le Sud. Les ingénieurs Fournel et Ville firent connaître quelques-unes des richesses minérales de l’Algérie. Une des meilleures œuvres de Randon fut la réorganisation de l’armée d’Afrique, à laquelle il présida.

Dès le 20 janvier 1852, dans un rapport au ministre de la Guerre, il insistait sur la nécessité d’augmenter les corps spéciaux d’Afrique : « L’expérience a prouvé, écrivait-il, que le nombre des hommes disponibles est beaucoup plus considérable dans les régiments acclimatés et en permanence que dans ceux qui arrivent de France. En outre, leur séjour prolongé donnerait aux officiers et aux soldats une connaissance plus exacte du pays, une plus grande habitude des hommes et des choses et inspirerait par cela même à chacun une confiance qui assurerait la supériorité de l’armée. » Randon proposait de donner à chaque province un régiment de zouaves, deux bataillons de tirailleurs algériens, un régiment de légion étrangère, un bataillon d’infanterie légère d’Afrique, un bataillon de chasseurs à pied, deux régiments de France et un escadron du train des équipages. Conformément à ce plan, le décret du I3 février 1852 arrêta qu’il serait procédé à la formation de deux nouveaux régiments de zouaves⁠ ⁠; chacun des bataillons de l’ancien régiment devint le noyau de celui qu’il s’agissait d’organiser dans chaque province. Quant aux troupes indigènes, qui en 1850 comptaient seulement 6 ooo hommes contre 70 000 hommes de troupes européennes, il convenait d’en accroître le nombre, d’autant plus qu’elles s’étaient fait remarquer par leur fidélité et leur bravoure⁠ ⁠; cependant la formation de nouveaux bataillons de tirailleurs indigènes ne fut pas décrétée⁠ ⁠; on se contenta

SMALA DE SPAHIS (d’après un croquis de M. Gaby).

SMALA DE SPAHIS, d’après un croquis de M. Gaby
Gravure SMALA DE SPAHIS, d’après un croquis de M. Gaby
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de porter de six à huit le nombre des compagnies dans chacun des bataillons existants. Les troupes de cavalerie avaient été à l’origine établies sur le littoral, et malgré les progrès de la conquête, on les y avait laissées. Randon demanda qu’elles fussent reportées dans l’intérieur, où les intérêts de notre domination réclamaient leur présence et où la remonte pourrait s’effectuer dans de meilleures conditions. Les spahis furent destinés à occuper les limites du Tell et à garder les frontières⁠ ⁠; pour assurer leur bon recrutement et en faire des instruments utiles de notre domination, il fallait ne pas les éloigner de leur vie habituelle et leur éviter les détails d’un service minutieux, sans but comme sans utilité pour eux. Randon proposa de les grouper en smalas, avec un bordj central, dépôt de munitions et de vivres, des terres de labour et de parcours où ils vivraient sous la tente avec leurs familles et leurs troupeaux, prêts à monter à cheval en cas d’appel. On attendait de l’établissement des smalas, outre les avantages militaires, des progrès de l’agriculture et de l’élevage du cheval.

Pendant la guerre de Crimée, l’Algérie fut presque dégarnie de troupes⁠ ⁠; elle fournit 30 000 hommes de ses meilleurs régiments et n’en conserva que 40 ou 45 000. Elle assura aussi en partie les approvisionnements de l’armée d’Orient. « L’intervention de l’Algérie dans cette grande lutte, écrivait à Randon l’intendant général Darrican, donne la mesure de cette jeune puissance dans la Méditerranée⁠ ⁠; elle constitue un fait de guerre considérable, dont on ne connaîtra toute la portée que lorsqu’on récapitulera avec impartialité la somme des efforts que vous avez produits à l’intérieur de votre commandement sans affaiblir la situation de l’Algérie, en étendant au contraire les limites de notre territoire et en créant dans l’Algérie de nouveaux éléments de puissance militaire et de colonisation. » « Personne n’oubliera, écrivait de son côté Bosquet, que l’Afrique nous a donné nos soldats d’avantgarde, ceux de l’Alma et d’Inkermann, que vous nous avez tout envoyé et que vous avez accepté la sérieuse et belle mission de maintenir et de développer notre colonie avec des conscrits dont vous ferez bientôt de vieilles troupes. »

L’instruction des jeunes soldats fut en effet très vivement poussée pour assurer la tranquillité de la colonie. Des travaux de routes furent entrepris⁠ ⁠; des détachements de cavalerie sillonnèrent le pays⁠ ⁠; diverses précautions furent prises. On fit en particulier connaître aux tribus que la guerre dans laquelle nous étions engagés avait pour but de porter secours au sultan contre ses ennemis. Non seulement la tranquillité ne fut pas troublée, mais la marche des affaires demeura parfaitement normale. Cette expérience témoigna que la conquête était solide. Il ne restait plus à soumettre, pour qu’elle fût complète, que le Sud et la Kabylie.

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II

Ni les Romains, ni les Turcs n’avaient occupé le

ET LE MZAB Sahara proprement dit. Le limes romain, comme on l’a vu, laissait en dehors même les grandes steppes de la province d’Oran et de la province d’Alger, la région que nos soldats appelaient le « Petit-Désert. » Les Turcs s’étaient peu occupés du Sud⁠ ⁠; ils n’y avaient fait que quelques expéditions isolées et se bornaient en général à interdire les marchés du Tell aux insoumis et à percevoir sur les Sahariens le droit d’eussa lorsqu’ils se présentaient sur les marchés. Bugeaud avait eu lui aussi son limes, sa ligne de postes de Batna à Sebdou destinée à fermer aux nomades l’accès des régions de culture et de colonisation. Le Tell une fois conquis, nous aurions pu, comme l’avaient fait nos prédécesseurs, nous désintéresser du Sud, resserrer les mailles de notre réseau dans le Tell, contrôler le ravitaillement des nomades et au delà faire jouer à notre profit les influences locales. Nous fûmes amenés à intervenir au Sahara pour deux raisons : l’une, excellente, était la nécessité de pacifier les régions sahariennes pour avoir la tranquillité dans le Tell⁠ ⁠; l’autre, moins bonne, était tirée des illusions qu’on se faisait à cette époque sur la valeur économique du Sahara et du commerce transsaharien.

Randon fut l’initiateur de cette politique saharienne. Au début de son gouvernement, une agitation assez vive avait été provoquée dans le Sud par un indigène originaire des environs de Tlemcen, qui se faisait appeler Mohammed-ben- Abdallah : c’était un personnage assez médiocre, qui n’avait pas l’étoffe nécessaire pour jouer les Abd-el-Kader. La Turquie encourageait ses intrigues⁠ ⁠; en revenant de la Mecque, il avait débarqué à Tripoli, avait gagné Rhadamès, puis Touggourt et Ouargia, où il s’était fait proclamer sultan. La grande tribu des Larbâ fit défection, l’agitation s’étendit assez rapidement, gagnant le Sud-Oranais et le Sud-Constantinois et Mohammed-ben-Abdallah entra à Laghouat, appelé par un des deux sofs entre lesquels se partageait la population⁠ ⁠; les Mozabites le ravitaillaient en armes et en munitions. Un poste fut créé à Djelfa, à mi-chemin entre Boghar et Laghouat et l’idée de l’occupation de Laghouat commença à se faire jour : « L’importance de ce poste, écrivait Randon au ministre de la Guerre, n’est plus à démontrer. Il faut avoir sur ce point une garnison d’une certaine importance et un officier français. Sous le commandement de cet officier, Laghouat sera l’avancée dans le Sud de notre occupation régulière de l’Algérie. Elle marquera la limite extrême que nous ne saurions dépasser sans exagération. »

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Trois colonnes furent formées : l’une à Djelfa, aux ordres de Yusuf⁠ ⁠; une autre à El-Biodh (Géryville), commandée par Pélissier, une troisième à Bou-Saada avec Mac-Mahon, pour couvrir la région de Biskra. Les colonnes réunies de Yusuf et de Pélissier entreprirent le siège de Laghouat et s’en emparèrent le 4 décembre 1852, après un assaut presque aussi meurtrier que celui de Zaatcha. Nos pertes étaient élevées⁠ ⁠; le 2º zouaves avait 60 hommes hors de combat⁠ ⁠; le général Bouscaren, légendaire par sa bravoure et son affabilité, le commandant Morand, non moins chevaleresque et héroïque, moururent des suites de leurs blessures.

BOUsCAREN, d’après une aquarelle de Philippoteaux
Gravure BOUsCAREN, d’après une aquarelle de Philippoteaux

La question se posait de savoir s’il fallait occuper définitivement Laghouat. Pélissier consulté se prononça affirmativement : « Pour avoir la paix dans le Tell, dit-il, il faut être maître du Sahara, sinon il faut s’attendre à y voir renaître des orages. Tout s’étaie en Algérie⁠ ⁠; si une partie de l’édifice BOUSCAREN est mal assise, tout est bientôt com- (d’après une aquarelle de Philippoteaux). promis. Il faut donc arriver au plus tôt à une administration française et à un commandement immédiat des tribus sahariennes, comme complément de ce qui existe dans le Tell. » On pensa un instant à détruire Laghouat et à raser la palmeraie⁠ ⁠; pendant plusieurs jours on travailla à couper les palmiers, et on voit encore dans l’oasis la grande avenue qui fut ainsi pratiquée.

« Il y avait trois partis à prendre, dit Randon : nous établir dans la ville et en faire un poste avancé vers les régions sahariennes, l’abandonner en laissant à ses anciens habitants le soin de la relever de ses ruines, enfin raser la ville, détruire les jardins et nous débarrasser ainsi du soin de sa conservation et de l’inquiétude que plus tard elle pourrait encore nous donner. Le dernier de ces projets eût été un acte de vandalisme et l’abandon de toute intervention directe dans le Sud⁠ ⁠; le second aurait permis au Chérif de reprendre l’œuvre que nous avions interrompue et de s’assurer d’un point d’où il pût dominer le Sahara. Le seul parti vraiment digne de nous était donc de conserver Laghouat et d’y compléter notre installation en lui donnant le caractère de la permanence. Si nous perdions cette occasion favorable, nous revenions à ce système d’occupation restreinte condamné depuis longtemps, et dont avait fait justice le maréchal Bugeaud par cet aphorisme si vrai qu’en Algérie pour être maître de quelque chose, il faut tout posséder. L’occupation de Laghouat rentrait d’ailleurs dans le plan général que le gouverneur s’était proposé : celui d’étendre notre domination sur le Sud jusqu’à ses limites naturelles aussi bien que sur la Kabylie, afin de compléter la conquête de l’Algérie. Laghouat n’est pas seulement une position militaire importante, c’est aussi une station commerçante au centre du Sahara⁠ ⁠; elle est l’entrepôt des tribus nomades qui y transportent leurs dattes et prennent en échange des chargements de blé⁠ ⁠; elle deviendra le grand marché des laines et celui des produits de nos manufactures, qui, par l’intermédiaire des Beni-Mzab, seront transportés à Rhadamès et à Rhat, à la limite du Soudan. »

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LA PLACE DU FONDOUK A LAGHOUAT
Gravure LA PLACE DU FONDOUK A LAGHOUAT

L’opinion de Randon, appuyée sur des raisons politiques très défendables et sur des raisons économiques beaucoup moins solides, finit par prévaloir. Le général Rivet, chef d’état-major du gouverneur général, vint étudier la question sur place et fit décider loccupation permanente. La garnison comprit 800 fantassins, un escadron de cavalerie, une section d’artillerie⁠ ⁠; deux forts, qui reçurent les noms de Bouscaren et de Morand, furent construits sur l’arête rocheuse qui domine la ville⁠ ⁠; l’organisation du cercle fut confiée au capitaine du Barail.

LA PLACE DU FONDOUK A LAGHOUAT

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Dès le début, notre établissement à Laghouat nous amena à intervenir chez les Mozabites. Ces puritains de l’Islam, derniers héritiers des Kharedjites qui avaient émigré de Tiaret à Ouargla au huitième siècle et dans la Chebka du Mzab au douzième siècle, ont toujours joué en Algérie un rôle économique important. Leurs sept villes, situées à 200 kilomètres au Sud de Laghouat, qui comptent 20000 habitants et 180 000 palmiers, sont un entrepôt de marchandises où les nomades viennent se ravitailler, sans préjudice du commerce que beaucoup d’entre eux exercent dans les villes du Tell. Avant l’occupation française, ils payaient un droit de protection aux Larbâ et aux autres nomades pour pouvoir gagner le Tell⁠ ⁠; LE GÉNÉRAL DU BARAIL tous les ans, en avril, une caravane mozabite, escortée par les Larbâ et les Oued-Nail, allait ravitailler les oasis. Du temps des Turcs, une caisse de réserve, alimentée par leurs cotisations, surveillée par leur amin, servait à payer les dettes des Mozabites qui avaient quitté le Tell sans faire face à leurs engagements et à aider ceux qui se trouvaient dans la misère. Après la prise de Laghouat, redoutant des représailles en raison de l’hospitalité qu’ils avaient donnée au chérif Mohammed-ben-Abdallah, ils présentèrent à Pélissier une demande d’aman.

LE GÉNÉRAL DU BARAIL
Gravure LE GÉNÉRAL DU BARAIL
Illustration de l'ouvrage, page 313
Gravure sans légende (page 313)
CHEIKH

Le 24 janvier 1853, le général Randon adressait aux sept villes du Mzab une lettre indiquant les conditions qu’il leur imposait et auxquelles souscrivirent les djemaâs. Moyennant le paiement d’un tribut de 50 000 francs, les Mozabites demeuraient libres de gérer comme il leur plairait leurs affaires intérieures. « Nous ne nous occuperons de vos actes que lorsqu’ils intéresseront la tranquillité générale et les droits de nos nationaux et de nos tribus soumises. » Cette convention, connue sous le nom de capitulation du Mzab, a réglé nos relations avec ce pays jusqu’en 1882. Peu après, du Barail entra à Ghardaia et reçut la soumission de la ville : « C’est un grand protectorat que vous avez à exercer, lui écrivit Randon, sans songer à entrer trop intimement dans les affaires particulières de sept villes. » Pour achever de pacifier le Sahara algérien, un autre essai de protectorat fut tenté dans le Sud-Oranais avec les Ouled-Sidi-Cheikh, groupement à la fois religieux et militaire, dont les dirigeants prétendent descendre d’Abou-Bekr, beau-père du prophète, et se groupent autour de la zaouia d’El-Abiodh, fondée au seizième siècle par leur ancêtre Sidi-Cheikh. Ce groupement comprend deux branches : les Cheraga et les Gharaba (de l’Est et de l’Ouest), presque toujours en lutte l’une contre l’autre. En 1852, le chef des Ouled-Sidi-Cheikh Cheraga était Si-Hamza-ben-Bou-Bekeur, personnage singulier, très versatile, extrêmement avide⁠ ⁠; c’est, disait-on, une tirelire qui reçoit toujours et ne rend jamais. Il avait, comme beaucoup d’indigènes nord-africains, des alternatives d’activité sans bornes et d’extrême paresse. Son ambition était de commander à tout le Sud, sinon jusqu’à Tombouctou comme on le lui demandait, du moins depuis Ouargla jusqu’au Touat. On plaça auprès de lui le capitaine de Colomb, avec un rôle analogue à celui des résidents dans les pays de protectorat. Appuyés de loin par des colonnes françaises, les goums de Si-Hamza pourchassèrent Mohammed-ben-Abdallah à travers le désert, le battirent à Ngoussa et l’obligèrent finalement à se réfugier dans le Djerid tunisien. Si-Hamza fit une entrée triomphale à Ouargla, où le gouverneur général le rejoignit pour donner l’investiture aux chefs indigènes des tribus nouvellement soumises. En récompense de ses services, Si-Hamza reçut, avec le titre de khalifa, le commandement de tout le Sahara depuis Géryville jusqu’à Ouargla, érigé pour lui en une sorte de protectorat. Quoiqu’il fût très difficile à manier, on ne peut contester qu’il nous ait rendu de grands services et ait été pendant cette période le principal agent de notre expansion dans le Sud⁠ ⁠; il sacrifia tout, non certes à notre amitié, mais à la grande position que nous lui avions faite.

314 315

L’OUED-RIR

les oasis de l’Oued-Rir, qui s’étendent entre Biskra et Touggourt. Dans le Sud-Constantinois, nous fûmes amenés à intervenir dans Elles étaient ensanglantées par les querelles de famille des Ben-Djellab et le chérif Mohammed-ben-Abdallah y trouvait un refuge et un appui. A la suite du combat de Meggarin (29 novembre 1854), le colonel Desvaux entra à Touggourt, puis soumit El-Oued et les oasis du Souf. L’intervention de la France prépara la régénération économique des oasis, qui se mouraient faute d’eau⁠ ⁠; à mesure qu’un puits se comblait, un centre de population s’éteignait⁠ ⁠; les palmeraies dépérissaient, les puits anciennement creusés ne donnant qu’un volume d’eau de plus en plus insuffisant⁠ ⁠; la corporation des rtassin ou plongeurs n’existait plus que de nom et ce métier périlleux ne se recrutait plus. Le forage de puits artésiens vint remédier à cette décadence. Le 17 mai 1856, l’ingénieur Jus donnait le premier PUITS ARTÉSIEN DE SIDI-AMRAN coup de sonde à Tamerna, et le 13 juin, après avoir percé une couche de grès très dur qui fit plusieurs fois douter du succès de l’entreprise, on rencontra une nappe de 4000 litres, qui jaillit avec force à la surface du sol. « En moins de deux minutes, raconte le lieutenant Rose, tout le monde accourut⁠ ⁠; on arracha les branches de palmier qui entouraient l’équipage⁠ ⁠; tout le monde voulait voir cette eau que les Français avaient su faire venir au bout de cinq semaines, tandis que les indigènes auraient eu besoin d’autant d’années et de beaucoup plus de monde. On vit même les femmes de tout âge accourir⁠ ⁠; celles qui ne pouvaient parvenir à la source se faisaient donner de l’eau dans les petits bidons de nos soldats et la buvaient avidement. Enfin un marabout, en présence des notables assemblés, prononça la fatiha, la prière commune, sur l’œuvre des Français, appelant sur eux comme sur des frères la bénédiction du ciel. » A Sidi Rached, les mêmes scènes touchantes se renouvelèrent⁠ ⁠; à la vue de l’eau, le vieux cheikh, les yeux remplis de larmes, éleva ses mains tremblantes vers le ciel, remerciant Dieu et les Français. Les poètes locaux traduisirent ces sentiments d’admiration et de gratitude.

PUITS ARTÉSIEN DE SIDI-AMRAN
Gravure PUITS ARTÉSIEN DE SIDI-AMRAN
L ES TOUAREGS

En quelques années, sous la direction du lieutenant Lehaut et du capitaine Zickel, les palmeraies mourantes furent reconquises, presque toutes dotées de fontaines nouvelles, les anciens puits achevés, de nouvelles oasis créées. Le débit total des puits passa de 52 000 à 300 000 litres, le nombre des palmiers fut doublé. Des eaux jaillissantes furent également découvertes dans le Hodna. Cette résurrection des oasis est une des œuvres qui font le plus d’honneur à la domination française et qui nous ont valu le plus de prestige aux yeux des indigènes. dans l’Oued-Rir pour nous encourager dans la pénétration Rien n’était mieux fait que les brillants résultats obtenus saharienne, qui était une des principales préoccupations de Randon. Presque personne ne mettait en doute à cette époque l’importance du commerce saharien et transsaharien⁠ ⁠; quant aux pays noirs, dont on se faisait une idée assez vague, on se les représentait comme uniformément riches et peuplés. « Chaque courrier d’Alger, raconte du Barail, m’apportait sous des formes différentes la recommandation d’attirer de mon côté le commerce du Sud. C’était une phrase toute faite. A Alger et par contre-coup à Paris, on croyait avoir tout dit quand on l’avait prononcée. Et de mon côté, je m’évertuais à démontrer que le commerce du Sud n’existait pas, par cette excellente raison que nous avions renoncé à la principale denrée que fournissait le Sud : l’esclave, le nègre. Du moment qu’en nous installant en Algérie nous avions détruit l’esclavage et supprimé la traite, nous avions fait dévier les caravanes du Sud d’un côté sur le Maroc et de l’autre sur Tripoli, c’est-à-dire sur des régions où le trafic des esclaves se maintenait. »

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Randon s’efforça de nouer des relations avec les Touaregs, en vue de faire d’eux les intermédiaires entre nos possessions méditerranéennes et le Soudan, et fit part de son désir à Si-Hamza. En 1854, celui-ci se rendit à Rhat et décida divers personnages touaregs à l’accompagner à Alger, notamment Cheikh-Othman, marabout des Tidjaniya, neveu de Si-Ahmed-el-Bekkay qui avait accueilli Barth à Tombouctou. Les Touaregs restèrent un mois à Alger. « Leur attitude, dit Randon, fut digne et respectueuse. Leurs paroles révélèrent un esprit sérieux et une appréciation exacte des avantages qu’ils pourraient retirer de nos réciproques relations. Ils donnèrent l’assurance que leur concours ne nous ferait pas défaut et qu’ils se chargeraient volontiers d’escorter les caravanes partant de l’Algérie ou s’y rendant. »

DUVEYRIER

Des tentatives de pénétration saharienne furent faites tant à l’Ouest, dans la direction du Touat, qu’à l’Est du côté de Rhadamès. Au Touat, on chercha à se servir de Si-Hamza, qui montra peu d’empressement, mais se déclara prêt néanmoins à faire conduire une mission française jusqu’à Tombouctou et à la convoyer lui-même jusqu’au Tidikelt. En 1860-61, le commandant Colonieu et le lieutenant Burin, accompagnés de Si-Bou-Beker, fils de Si-Hamza, se joignirent à la caravane annuelle qui de Géryville se rendait au Gourara en vue d’y échanger les laines algériennes contre les dattes des oasis. L’échec fut complet⁠ ⁠; les ksours fermèrent leurs portes aux deux officiers : « Vous avez tué notre commerce, leur dirent-ils, en interdisant le trafic des esclaves⁠ ⁠; vous voulez, dites-vous, les produits du Soudan : achetez donc des négresses, le reste du commerce soudanien n’est rien. » On chercha à tirer parti de la visite des Touaregs à Alger. En 1856, le capitaine de Bonnemain fut envoyé à Rhadamès pour étudier la situation commerciale de la ville et montrer aux autorités et aux principaux commerçants tout l’intérêt qu’ils avaient à lier avec les marchés sud-algériens des relations plus suivies. En 1858, un interprète militaire, Bou-Derba, fut envoyé à Rhat. Enfin, en 1860, un jeune homme de dix-huit ans, Henri Duveyrier, doué d’une rare énergie et de remarquables qualités d’observateur, accomplit avec succès une belle exploration chez les Touaregs Azdjer. Il était le fils d’un Saint-Simonien de marque et l’élève de Barth⁠ ⁠; il devait à son père, disciple d’Enfantin, ami de Michel Chevalier, de Barrault, de Péreire, de d’Eichtal, d’Urbain, de Félicien David, des idées généreuses et aussi quelques illusions. Son entreprise réussit grâce au concours de Cheikh-Othman. D’EI- Oued, il se rendit d’abord à Rhadamès, où il fut rejoint par Ikhenoukhen, amenokal des Azdjer. Arrêté quelque temps dans cette ville par les tracasseries des autorités turques, il n’en triompha qu’en se rendant lui-même à Tripoli, d’où il revint muni de recommandations du pacha et du consul général de France Botta. Il put alors partir pour Rhat avec Cheikh-Othman et Ikhenoukhen⁠ ⁠; ce dernier l’accompagna ensuite à Mourzouk, où il le quitta pour rentrer dans ses campements, tandis que Duveyrier, achevant son voyage, aboutissait à Tripoli. Type accompli de l’explorateur consciencieux et modeste, Duveyrier a donné dans son ouvrage, les Touaregs du Nord, une remarquable description du Sahara central et de ses habitants. On lui a reproché seulement d’avoir apprécié avec trop d’optimisme le caractère des Touaregs.

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DUVEYRIER
Gravure DUVEYRIER

Pour profiter des résultats obtenus par le voyage de Duveyrier, on résolut de signer un traité d’amitié et de commerce avec Ikhenoukhen et Rhadamès fut choisi comme lieu de l’entrevue. Une mission, placée sous la direction du commandant Mircher et dont faisaient partie le capitaine d’état-major de Polignac et l’ingénieur des mines Vatonne, partit de Tripoli pour Rhadamès et y signa, le 26 novembre 1862, une convention par laquelle les Azdjer « s’engageaient à faciliter et à protéger à travers leur pays et jusqu’au Soudan les passages des négociants français ou indigènes algériens. »

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Quelle était exactement la valeur du traité de Rhadamès⁠ ⁠? On a discuté sur ce point. Il n’avait été signé que par des personnages secondaires et Ikhenoukhen n’avait pas daigné se déranger. Au Sahara, d’ailleurs, la parole d’un chef n’engage que lui-même et il n’est pas de nation touareg avec laquelle on puisse traiter. Enfin le véritable sens de la convention, si elle en avait un, était qu’Ikhenoukhen se réservait le bénéfice éventuel du passage des caravanes françaises. Il faut ajouter qu’on ne fit rien pour tirer parti de ce pacte, qui se trouva relégué dans les archives. Les Touaregs, n’entendant plus parler de la France, la dédaignèrent : nos adversaires leur apprirent à la LES TOUAREGS braver. Le Sahar ntr’ouvert sur les pas de Duveyrier, se referma⁠ ⁠; les habitants du désert se jetèrent dans les bras des Turcs à l’Est, du Maroc à l’Ouest. L’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh, qui commença en 1864 et dura jusqu’en 1885, la guerre de 1870, le massacre de la mission Flatters devaient amener un arrêt complet de la pénétration saharienne, arrêt qui n’a pris fin qu’au début du vingtième siècle. Au reste, au moment où la France signait la convention de Rhadamès, son expansion dans l’Afrique occidentale achevait de tarir le commerce transsaharien : « Cheikh-Othman me fait remarquer, écrivait Duveyrier, que les convois d’or entre In-Salah et Rhadames sont beaucoup moins fréquents depuis que M. le gouverneur Faidherbe a donné aux routes du Sénégal une sécurité qu’elles n’avaient jamais connue jusque-là

LES TOUAREGS, d’après un dessin de Zier
Gravure LES TOUAREGS, d’après un dessin de Zier
319 LA KABYLIE

et il craint que la concurrence de nos possessions sénégalaises n’achève de priver les routes du Nord de ce riche produit. » Randon est le dernier acte de la conquête. Désormais, tout le La soumission de la Kabylie du Djurjura par le maréchal territoire de l’Algérie sera administré par nous, paiera l’impôt, obéira à notre autorité. Il y aura encore des insurrections, mais localisées comme celle des Ouled-Sidi- Cheikh, ou dues à des circonstances tout à fait exceptionnelles comme l’insurrection de 1871. Aucune ne mettra réellement en péril notre domination.

La Kabylie de Djurjura est une région très accidentée, aux pentes abruptes, au relief tourmenté. Peu de pays au monde sont mieux défendus par les obstacles naturels et plus difficilement accessibles. Dans toute l’Afrique du Nord, on ne voit guère que certaines parties du Rif marocain qui puissent à ce point de vue lui être comparées. Isolée entre la mer et la grande chaîne du Djurjura, la Kabylie ne peut en somme être abordée qu’en passant par le col des Beni-Aïcha (Ménerville), puis par celui de Tizi-Ouzou. L’intérieur même du massif kabyle est profondément entaillé par le fossé du Sebaou et la dépression de Dra-el-Mizan⁠ ⁠; enfin, entre chaque pâté montagneux, entre chaque arête rocheuse, se creusent des vallées étroites et profondes.

Là vit une population d’une densité extraordinaire et telle qu’on n’en rencontre nulle part ailleurs dans l’Afrique du Nord. Les villages ou taddert se succèdent d’une façon presque continue le long de certaines crêtes, la ligne des maisons et des toits n’étant interrompue que par les espaces réservés aux cimetières. Cette population ajoute à la culture des arbres à fruits, oliviers et figuiers, et aux quelques ressources que lui procure une industrie rudimentaire, la pratique de l’émigration temporaire, sans laquelle elle ne pourrait se suffire. Elle est farouchement attachée à son sol, où elle a trouvé un refuge contre les invasions et où elle a maintenu envers et contre tous sa langue particulière, que nous qualifions de berbère⁠ ⁠; son vieux droit coutumier barbare, cristallisé dans les kancun et qui s’écarte sur bien des points des prescriptions du Coran⁠ ⁠; ses petites assemblées municipales, les djemaâs, composées des chefs de clan qu’on appelle en Kabylie les tamen, les répondants. Le gouvernement de la djemaâ, démocratique en apparence, est en réalité dirigé par un petit nombre de vieillards⁠ ⁠; toute-puissante en principe, cette assemblée a des pouvoirs réels très faibles, parce qu’elle évite de s’immiscer dans les querelles de famille et qu’elle est elle-même déchirée par les luttes des sofs ou partis. Les tamen choisissent chaque année l’un d’entre eux, l’amin ou amrar, quelquefois appelé ameksa, le berger⁠ ⁠; c’est un berger auquel le troupeau n’obéit pas facilement et qui n’est en somme que l’exécuteur des volontés de la djemaâ. « A quelques égards, dit Renan, la constitution kabyle n’est autre chose qu’un type conservé jusqu’à nos jours des vieilles sociétés qui couvraient le monde avant les royautés administratives telles que l’Egypte et les grands empires conquérants tels que l’Assyrie, la Perse et Rome. »

L’ALGÉRIE SOUS LE SECOND EMPIRE (1851-1870)

320 L A CONQUÊTE DE LA KABYLIE

Nous savons peu de chose de l’histoire de la Kabylie avant 1830. Les ruines romaines sont rares et doivent sans doute être attribuées surtout à des indigènes romanisés. Au quatrième siècle après Jésus-Christ, il avait fallu trois ans de guerre pour venir à bout de la grande révolte des Quinquegentiens, ancêtres de nos Kabyles. Après la conquête arabe, les Zouaoua du massif kabyle avaient soutenu les Fatimites, puis les Zirides, dynastie de la souche sanhadjienne à laquelle ils se rattachaient eux-mêmes. Au seizième siècle, Marmol parle des « Berebères et Azouagues (Zouaoua), gens belliqueux qui vivent la plupart du temps sans connaître aucun seigneur ni payer tribut à personne ». Pendant toute la domination turque, la Kabylie avait été pratiquement indépendante⁠ ⁠; les Kabyles, qui composaient le tiers de la garnison d’Alger, se battaient pour ou contre les Turcs suivant les occasions, mais les expéditions turques en Kabylie même n’avaient jamais eu qu’un médiocre succès⁠ ⁠; on se souvient encore dans le Djurjura de la défaite et de la mort du bey Mohammed, auquel les Ait-Iraten prirent ses canons. Aussi les fiers Kabyles se croyaient-ils invincibles dans leurs montagnes : « Chaque arbre, disaient-ils, porte son fruit⁠ ⁠; dans la plaine, tu trouveras du blé, des troupeaux, des Arabes⁠ ⁠; dans la montagne, des Kabyles au cœur brave et à l’œil exercé. » Bugeaud, qui, en 1844, avait réduit les Flissas, c’est-à- La soumission de la Kabylie avait été amorcée par dire le massif montagneux compris entre l’Isser et le Sebaou et en 1847 avait soumis la vallée du Sahel. Le massif kabyle se trouvait ainsi enveloppé et surveillé⁠ ⁠; nous étions en situation d’attendre le meilleur moment pour l’attaquer et le réduire. Randon, dès son arrivée au gouvernement général, avait réclamé une expédition en Kabylie⁠ ⁠; pour lui, la question de la soumission des Kabyles primait toutes les autres : « Ces peuples, dit-il, conservaient aux portes d’Alger une indépendance toujours fâcheuse pour la tranquillité de notre colonie et qui, si une guerre européenne éclatait, pouvait devenir un très sérieux danger, car, par leurs montagnes dont le pied baigne dans la mer, ils recevraient des agents

Illustration de l'ouvrage, page
Gravure sans légende (page —)
HIST. COLONIES. — ALGÉRIE

LE PORT D’ALGER D’après le tableau d’ALBERT BESNARD. (Musée du Luxembourg). PLANCHE VI

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d’après le tableau de Decaen
Gravure d’après le tableau de Decaen

(d’après le tableau de Decaen). 2I ennemis de la poudre et des armes et feraient de leur pays le foyer d’une insurrection générale. » En 1832, Randon soumit au gouvernement deux projets d’expéditions, l’un contre Collo, l’autre contre la Kabylie du Djurjura et insista vivement pour l’adoption du second⁠ ⁠; mais le ministre préféra le premier. On se borna à des travaux de routes, destinés à resserrer le blocus autour des Zouaoua. En 1853, l’expédition du Djurjura fut encore ajournée et deux colonnes, commandées par Mac-Mahon et Bosquet, opérèrent seulement dans la Kabylie des Babors, entre Sétif et la mer.

LE MARÉCHAL RANDON REÇOIT LA SOUMISSION DES CHEFS KABYLES ET FONDE LE FORT-NAPOLÉON,

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En 1854 eurent lieu d’importantes opérations dans la vallée du Sebaou. Mac- Mahon, par une marche audacieuse, à travers des difficultés matérielles de toute nature, pénétra au cœur de la Kabylie et occupa le Sebt des Aït-Yahia. Le lendemain 17 juin, son camp était attaqué par plusieurs milliers de Kabyles Ait-Menguellet, dont on obtint la soumission après de violents combats. La campagne avait coûté 900 officiers ou soldats tués ou blessés.

L’expédition de 1854 est, après celles de 1844 et de 1847, le troisième coup porté à la Kabylie. Grâce à cet acte de vigueur, la tranquillité ne fut pas sérieusement troublée pendant la guerre de Crimée, malgré la réduction des effectifs de l’armée d’Afrique. Mais la situation européenne obligeait évidemment à ajourner toute opération importante. On se borna à faire des études préparatoires sur le pays, sa population, sa constitution sociale, à exécuter de nouveaux travaux de routes et des ponts sur le Sebaou, à renforcer les postes de Tizi-Ouzou et de Dra-el-Mizan. En 1856, une vive agitation, dont le centre était la zaouïa de Sidi- Abd-er-Rahman-bou-Kobrin, chez les Guechtoula, se manifesta en Kabylie⁠ ⁠; EI- Hadj-Omar, oukil de cette zaouia très vénérée des Kabyles, remplaça à la tête du parti de la résistance le chérif Bou-Baghla, tué l’année précédente⁠ ⁠; il essaya vainement de s’emparer du poste de Dra-el-Mizan. Les troupes qui commençaient à rentrer de Crimée furent envoyées en Kabylie et opérèrent dans la région de Boghni avec Yusuf et Renault. « Nous ne pouvions, dit Randon, continuer plus longtemps cette guerre d’observation. C’était à la fois faire preuve d’impuissance vis-à-vis des Kabyles et accroître la confiance qu’ils avaient dans leur force. Les expéditions des années précédentes nous avaient donné une connaissance exacte du pays. Les régiments arrivant de Crimée formeraient des têtes de colonnes incomparables. Si on différait, la réduction des effectifs de l’armée, la libération des vieux soldats, le remplacement des anciens régiments par de nouveaux constitueraient un état de choses différent et des conditions moins favorables. »

Le ministre de la Guerre montrait encore quelques hésitations. Randon, récemment promu maréchal de France, se rendit à Paris et réussit à convaincre l’Empereur, qui ordonna l’expédition du Djurjura pour le printemps de 1857. Le gouverneur, qui, en outre de cette autorisation, rapportait l’approbation du programme des chemins de fer, fut à son retour fêté par les colons.

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Le corps expéditionnaire comprit 27 000 hommes, répartis en quatre divisions, dont trois dans la vallée du Sebaou commandées par Renault, Yusuf et Mac-Mahon,

MER M D I TE R RA NÉE Te les C.Bengut C.Djinet 8 Delly C. Sigla Cap Carbon Bougie o Bord Om Échelle de 1.000.000° 30 0 50km. une dans la vallée du Sahel commandée par Maissiat⁠ ⁠; Tizi Ouzou était la base d’opérations. Le 19 mai, le gouverneur général vint prendre le commandement des troupes.

CARTE DE LA KABYLIE
Gravure CARTE DE LA KABYLIE

Au milieu du chaos de vallées profondes et de mamelons qui constituent le massif des Zouaoua, il existe une arête plus continue que les autres⁠ ⁠; partant du col de Tirourda, elle passe par le Sebt des Ait-Yahia (aujourd’hui Michelet), par l’Arba des Ait-Iraten (aujourd’hui Fort-National), puis s’abaisse brusquement sur le Sebaou par des pentes abruptes et difficiles à gravir. C’est l’axe de la Kabylie, la ligne dont il fallait s’emparer pour pacifier les tribus comprises entre la vallée supérieure du Sebaou et celle de l’Oued Djemaâ. Le 24 mai, les trois divisions parties de Tizi-Ouzou commencèrent à gravir les rudes escarpements du massif des Ait-Iraten⁠ ⁠; la distance à franchir n’était que de quelques kilomètres, mais la différence de niveau atteignait plus de 800 mètres. Les Kabyles, profitant avec un instinct merveilleux des obstacles naturels, y avaient ajouté une série de retranchements et défendirent énergiquement leurs villages, qu’il fallut enlever à la baïonnette après des combats corps à corps. Cependant le soir les troupes occupaient les crêtes jusqu’à une portée de canon de Souk-el-Arba.

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La lutte recommença le 25 avec le même acharnement. Mais, vers trois heures de l’après-midi, on vit les Kabyles se disperser dans toutes les directions en déchargeant leurs fusils⁠ ⁠; c’étaient les contingents fournis par les autres tribus que les Aït- Iraten renvoyaient chez eux. Le lendemain, eux-mêmes, ayant perdu I 800 hommes, entraient en pourparlers et faisaient leur soumission. Ils reconnaissaient l’autorité de la France, s’engageaient à payer une contribution de guerre et à livrer des otages⁠ ⁠; ils consentaient à ce qu’on élevât des bordjs dans leur pays⁠ ⁠; dans ces conditions, ils obtenaient de conserver leurs institutions municipales, leurs djemaâs, leurs amins et leurs kanouns, auxquels ils étaient si passionnément attachés.

Randon décida d’élever à Souk-el-Arba un fort permanent, auquel il donna le nom de Fort-Napoléon⁠ ⁠; c’était « une épine plantée au cœur de la Kabylie », qui verrait ainsi gravée sur son sol notre volonté de conserver notre conquête. Le 14 juin, jour anniversaire du débarquement des Français à Sidi-Ferruch, la première pierre fut posée et avant l’automne, l’enceinte et le casernement étaient terminés. En dix-huit jours, une route de 25 kilomètres, dans ce pays prodigieusement difficile, fut construite de Tizi-Ouzou à Souk-el-Arba sous la direction du général de Chabaud-Latour, travail qui compte parmi les plus beaux qu’ait accomplis l’armée d’Afrique.

La tribu la plus puissante avait posé les armes⁠ ⁠; d’autres encore restaient debout et le 24 juin nos troupes se remettaient en mouvement. Les Kabyles s’étaient concentrés à Icheriden, village qui barre le passage de l’Arba des Ait-Iraten au Sebt des Ait-Yahia⁠ ⁠; ils y avaient élevé des retranchements faits avec beaucoup de soin et d’intelligence⁠ ⁠; Mac-Mahon livra là un des plus rudes et des plus sanglants combats qu’il y ait eu en Afrique. Le lendemain, les divisions Yusuf et Renault s’emparaient des villages des Ait-Yenni sans rencontrer beaucoup de résistance, en même temps que la colonne Maissiat faisait son apparition au col de Chellata. Les tribus, acculées au Djurjura, n’avaient plus qu’à se soumettre. Les dernières qui firent parler la poudre furent les Ait-Ithourar, les Illoul-ou-Malou et les Illiten, les plus sauvages du Djurjura, qui habitent à l’est du col de Tirourda. On s’empara de la maraboute Lalla-Fathma, qui avait prêché la guerre sainte, et à partir du ı2 juillet, il n’y eut plus en Kabylie aucun village, aucun territoire qui ne reconnût notre autorité. La campagne s’était accomplie en quarante-cinq jours (19 mai-12 juillet)⁠ ⁠; elle nous avait coûté I 500 officiers ou soldats tués ou blessés. Les Kabyles versèrent en six semaines plus de 2 millions d’indemnités de guerre. Une fois le prestige de l’inviolabilité de leur territoire dissipé, notre volonté d’être maîtres du pays bien constatée, les Kabyles se soumirent et cette soumission fut d’autant plus sincère que notre domination n’apporta pas trop de changements à leurs usages et à leurs institutions⁠ ⁠; les amins continuèrent à être nommés par les villages, l’autorité militaire se réservant un droit de validation et d’approbation. C’est seulement après l’insurrection de 1871 que l’ancienne

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LE COMMANDANT HANOTEAU.•
Gravure LE COMMANDANT HANOTEAU.•
LE COMMANDANT HANOTEAU

6* organisation kabyle disparut. Cette organisation fut étudiée par le général Hanoteau, longtemps commandant supérieur de Fort-Napoléon, auquel il fut donné de l’observer alors qu’elle était encore intacte⁠ ⁠; il la décrivit en collaboration avec un magistrat, M. Letourneux, dans un ouvrage qui a ouvert la voie à tous ceux qui se sont occupés des populations sédentaires de l’Afrique du Nord.

III

L’Algérie étant entièrement pacifiée, la / MILITAIRE ET L’AFFAIRE DOINEAU guerre terminée, le gouverneur général avait à s’occuper surtout désormais de l’administration proprement dite et de la colonisation⁠ ⁠; ses fonctions de général en chef s’effaçaient devant celles de directeur de la colonie. Il fallait ou bien augmenter ses attributions civiles et les préciser, ou bien supprimer le gouvernement général et concentrer toute l’administration à Paris.

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La première solution eût été la plus rationnelle et la mieux appropriée aux circonstances⁠ ⁠; elle était préconisée par Randon, qui se heurtait à une sourde opposition des bureaux du ministère de la Guerre. Il chercha en dehors du ministère un intermédiaire par lequel il pût faire parvenir ses doléances à l’Empereur. M. Fould, ministre d’Etat, devint le correspondant officieux du gouverneur, qui lui exposa, dans des lettres destinées à être mises sous les yeux du souverain, ses idées sur l’organisation des pouvoirs publics en Algérie. Il concluait qu’il fallait donner au gouverneur général une plus grande indépendance, soit qu’on lui attribuât le rang de ministre, soit qu’il relevât de chacun des ministres pour les détails spéciaux de chaque service⁠ ⁠; il pensait que, dans ce dernier cas, l’éparpillement du contrôle équivaudrait à une complète liberté. Ces propositions parurent séduire l’Empereur. Les lettres du gouverneur furent soumises à M. Troplong, président du Sénat, chargé de formuler en décrets les mesures qu’elles recommandaient. Ces décrets furent élaborés et même imprimés⁠ ⁠; ils allaient paraître, lorsque l’Empereur, au moment de les signer, se ravisa et voulut consulter le maréchal Vaillant, ministre de la Guerre⁠ ⁠; celui-ci combattit les idées de son subordonné et réussit à les faire écarter. La solution qui prévalut fut le rattachement à Paris et la création du ministère de l’Algérie.

L’histoire de l’Algérie sous le Second Empire est essentiellement celle d’un long conflit entre l’élément civil et l’élément militaire. L’affaire Doineau (1856) en fut la manifestation la plus aiguë et contribua à l’aviver. Le capitaine Doineau, chef du bureau arabe de Tlemcen, était, dit du Barail, « un grand gaillard à l’air hardi, qui portait la tête haute et le nez en l’air, bon garçon, cordial, la main ouverte, prêt à rendre service, intelligent, rompu aux finesses de la diplomatie arabe, complètement maître de l’esprit de son général, qui ne voyait que par ses yeux⁠ ⁠; en somme, agent précieux, mais trop disposé à gagner à la main. » Il y avait entre lui et l’agha des Beni-Snous, Mohammed-ben-Abdallah, une haine farouche, irréconciliable.

Le 12 septembre 1856, à trois heures du matin, l’agha Ben-Abdallah prit la diligence de Tlemcen pour se rendre à Oran. Un quart d’heure environ après être sortie de Tlemcen, la voiture fut entourée par une douzaine de cavaliers portant le costume indigène⁠ ⁠; les uns suivaient la diligence depuis les abords de la ville, les autres étaient sortis d’un bois d’oliviers qui longeait la route. Des coups de feu se font entendre, les chevaux sont arrêtés, l’agha et son interprète Hamadi, qui occupaient le coupé de la diligence, sont tués à bout portant⁠ ⁠; un des voyageurs de l’intérieur, M. Valette, est tué aussi par une balle égarée.

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L’émotion fut grande à Tlemcen. La veuve de Ben-Abdallah accusa l’agha des Ouled-Riah, Bel-Hadj, qu’une vieille inimitié séparait du défunt, d’avoir été l’instigateur du guet-apens. Ben-Abdallah avait beaucoup d’ennemis et il y avait eu des complots contre lui. Il se sentait menacé et, comme on lui conseillait d’aller à Oran à mule : « Non, avait-il répondu, je préfère la voiture, le pays n’est pas sûr pour moi. » L’enquête faite aboutit à un certain nombre d’arrestations, notamment celle d’un assassin de profession nommé Maamar et du khodja ou secrétaire indigène de Doineau. Les prévenus déclarèrent qu’ils avaient été poussés au crime par le capitaine. D’après les uns, il avait seulement participé à l’organisation de l’attentat⁠ ⁠; d’après d’autres, il avait pris part à son exécution, déguisé en Arabe, le capuchon cachant son visage. Doineau, arrêté à son tour, fut renvoyé avec ses dix-huit coaccusés indigènes devant la Cour d’assises d’Oran. Des jalousies entre les femmes des généraux qui commandaient à Oran et à Tlemcen paraissent avoir contribué à envenimer l’affaire. Le président de la Cour d’assises fit preuve d’une partialité évidente. Bien qu’il fût à peu près impossible de se reconnaître au milieu des contradictions des témoignages indigènes, Doineau fut condamné à mort⁠ ⁠; sa peine fut commuée en celle de la détention perpétuelle, qu’il subit à Douéra⁠ ⁠; il fut gracié quelques années après. Ayant pris du service en Espagne pendant la guerre de cette puissance avec le Maroc, il se retira ensuite à Cannes, ou il participa à l’évasion de son ancien chef Bazaine, lorsque celui-ci s’échappa de l’ile Sainte-Marguerite. Le capitaine Doineau mourut à Lille en 1914, âgé de quatre-vingt-dix ans.

Doineau était-il coupable⁠ ⁠? « Dans ma conviction, dit du Barail, il était innocent⁠ ⁠; il était trop intelligent pour avoir combiné un guet-apens aussi inepte. » On releva contre lui de nombreuses imprudences de langage⁠ ⁠; en maintes circonstances, il avait exprimé son désir de voir disparaître l’agha⁠ ⁠; les indigènes de son entourage avaient pris ces propos pour une sorte d’invitation. On reprochait par ailleurs à Doineau des exécutions arbitraires et des malversations⁠ ⁠; on trouva chez lui une somme d’argent, 22 000 francs environ, dont il ne put expliquer la provenance. Ce n’était sans doute pas un assassin, mais ce n’était pas non plus une conscience très délicate.

Cette cause célèbre, aujourd’hui quelque peu oubliée, passionna l’opinion publique à cette époque. Elle fut moins le procès de Doineau que celui des bureaux arabes. Dans une plaidoirie enflammée, Jules Favre, défenseur de l’agha Bel-Hadj, s’en prit, par-dessus la tête de l’accusé, à cette institution et fit de l’affaire un simple épisode du système d’administration adopté dans la colonie. « Si tous les bureaux arabes, dit-il, doivent être jugés par celui de Tlemcen, il faut se hâter de les supprimer ou de les réformer profondément. » L’orateur s’indigna contre les exécutions sans jugement, en violation du droit des gens⁠ ⁠; ces officiers, disait-il, maîtres de la vie et de la fortune de leurs administrés, abusent de leur pouvoir arbitraire et des fonds secrets mis à leur disposition : « L’exercice habituel de ce pouvoir discrétionnaire a conduit Doineau sur la pente fatale, jusqu’aux ténèbres où la voiture de l’agha Ben-Abdallah a été attaquée et les voyageurs massacrés. »

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La campagne contre le gouvernement militaire et les bureaux arabes trouva un aliment dans l’affaire Doineau. Des abus s’étaient certainement introduits dans l’administration des affaires indigènes. La qualité du recrutement avait baissé et il y avait dans la nouvelle génération d’officiers des hommes comme Doineau, comme Bazaine, qui ne valaient pas ceux de la génération précédente, les Margueritte et les Lapasset. Or, le choix des hommes auxquels étaient laissés de si grands pouvoirs avait une importance extrême. Oublieux de l’arrêté de 1844 et des prescriptions de Bugeaud, les officiers des bureaux arabes s’étaient rendus indépendants du commandement. Le contact avec des chefs indigènes prévaricateurs avait parfois corrompu certains hommes de moralité médiocre. La vénalité est si habituelle chez les indigènes qu’il faut beaucoup de courage pour résister à certaines tentations.

C’est surtout l’administration de la justice par des officiers qui ne sont point des juges qui donnait lieu à des critiques très vives. Les crimes et délits commis en territoire militaire, même par des Européens, relevaient des conseils de guerre. Au début de l’occupation, le général en chef et après lui le gouverneur général pouvaient prendre toutes les mesures nécessaires à la sécurité du pays. En vertu de ces pouvoirs vagues et par conséquent très étendus, le gouverneur général, les officiers sous ses ordres et même nos agents musulmans frappaient les indigènes d’amendes individuelles ou collectives, d’emprisonnement, d’internement, d’expulsion, de séquestre. Une première tentative de réglementation avait été la circulaire de Bugeaud du ı2 février 1844, qui fixait le chiffre maximum des amendes. Mais la prison et l’internement continuaient à être appliqués sur une vaste échelle sans que la sentence eût besoin d’être motivée, ni que la durée de l’internement fût limitée. Le pouvoir sans contrôle dont étaient investis les chefs de bureaux arabes les avaient parfois grisés. Alexandre Dumas raconte que l’un d’eux avait coutume, lorsqu’un indigène lui paraissait dangereux, d’appeler ses cavaliers et de leur dire, en portant sa main à sa gorge : « Conduisez cet homme au café maure ». Cela signifiait qu’il fallait le faire disparaître. Dumas, dans son voyage à bord du Véloce, ayant demandé à visiter un café maure, l’officier machinalement fit le geste qui équivalait à un arrêt fatal. Par bonheur, les spahis demandèrent confirmation de l’ordre reçu. Il faut sans doute faire la part, dans cette anecdote, de l’exagération du romancier, dont les ouvrages ne sont pas des documents historiques très sûrs. C’est sans doute dans le domaine de la légende qu’il faut reléguer aussi les anecdotes concernant la manière dont les militaires s’acquittaient de leurs fonctions d’officiers de l’état civil⁠ ⁠; celui-ci, se référant à une édition du Code datant du Premier Empire, la seule qu’il eût entre les mains, prononçait des divorces⁠ ⁠; tel autre, voyant des époux qu’il avait unis faire mauvais ménage, arrachait tout simplement du registre de l’état civil la feuille sur laquelle le mariage avait été porté.

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FEMME KABYLE, d’après un dessin de Legrand
Gravure FEMME KABYLE, d’après un dessin de Legrand

Il est clair que la justice sommaire et les pouvoirs discrétionnaires avaient leur raison d’être dans la période de la conquête, à l’époque de la lutte contre Abdel-Kader. L’armée, en même temps qu’elle occupait les régions où elle pénétrait, assurait tous les services, la justice comme les autres. Mais les bureaux arabes, en remplissant leur tâche, travaillaient à leur propre suppression et rapprochaient le jour où ils abdiqueraient entre les mains C. 4. de l’autorité civile. « Les bureaux arabes, FEMME KABYLE disait Jules Duval, se sont fait une situa- (d’après un dessin de Legrand). tion contraire au développement de la colonisation européenne. L’intelligence et le patriotisme de quelques officiers peuvent bien triompher çà et là des intérêts de leur position⁠ ⁠; mais de telles victoires sur soimême ne sauraient être fréquentes⁠ ⁠; car elles supposent la vertu d’une haute abnégation. Aucun pouvoir, et surtout le pouvoir absolu, n’aime à se voir amoindrir⁠ ⁠; or, tout progrès de la colonisation amoindrit les bureaux arabes militaires, si bien que, lorsque l’Algérie sera pleinement colonisée, ils seront parfaitement inutiles, comme ils le sont déjà en territoire civil. Comment l’esprit de corps, ainsi menacé, ne lutterait-il pas instinctivement ou sciemment contre la marée montante de l’émigration et de la colonisation⁠ ⁠? En douter, ce serait méconnaître les lois les plus certaines de la nature humaine et nier l’évidence des faits. »

Illustration de l'ouvrage, page 329
Gravure sans légende (page 329)
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Il faut ajouter que les officiers des bureaux arabes, préposés à la tutelle des indigènes, avaient à les défendre, eux et leurs terres, contre bien des convoitises. C’était une des causes profondes du conflit entre eux et les colons. Une série de brochures, reflétant les idées courantes et jusqu’à un certain point la pensée même de l’Empereur, présentaient les colons comme des spéculateurs, des agioteurs qui demandaient le cantonnement des tribus pour spéculer sur les biens ruraux. L’aristocratie indigène, menacée dans ses privilèges, faisait cause commune avec les adversaires de la colonisation. Les officiers des affaires indigènes, qui au début n’étaient nullement hostiles aux colons, avaient fini par devenir leurs adversaires. On en était venu à ce point que les colons demandaient la suppression des bureaux arabes et les bureaux arabes la suppression des colons. Cependant Jules Duval, partisan déterminé de la colonisation, déclarait que l’idée de supprimer les bureaux arabes était inadmissible et qu’il ne pouvait s’agir que de les réformer. On exagérait lorsqu’on prétendait que les colons en territoire militaire vivaient (d’après une lithographie). JULES DUVAL sous le régime de l’arbitraire⁠ ⁠; les lois civiles étaient les mêmes dans les deux zones. D’ailleurs, en 1858, sur 189 000 Européens, 170 000 étaient placés sous l’autorité civile⁠ ⁠; la zone militaire ne comptait donc que moins de 6 pour 10o d’entre eux⁠ ⁠; il est vrai que les Européens n’avaient accès en territoire militaire que dans un but d’utilité publique et en vertu d’autorisations spéciales et personnelles. Mécontents, aigris, les colons rendaient l’autorité militaire responsable de toutes leurs déceptions et de tous leurs échecs.

LE PRINCE JÉRÔME NAPOLÉON
Gravure LE PRINCE JÉRÔME NAPOLÉON

La population civile réclamait un gouvernement civil, l’assimilation politique, l’assimilation douanière, le cantonnement des Arabes, la constitution de la propriété privée dans les tribus, la vente des terres, la suppression de la réglementation des concessions, l’assimilation des indigènes et la suppression du régime administratif spécial auquel ils étaient soumis. Si quelques-unes de ces revendications étaient légitimes, d’autres étaient injustifiées, d’autres absolument impossibles à satisfaire. Les officiers ne tenaient en aucune façon à continuer à exercer les fonctions de maire, de juge de paix, de notaire, auxquels ils étaient peu préparés, là où la population européenne avait pris un développement suffisant et où la sécurité était complète. Mais ils ne pouvaient ni ne voulaient renoncer à l’administration des indigènes, estimant que ceux-ci n’étaient pas mûrs pour échapper à leur tutelle, rude mais efficace. Ce qui prouve qu’ils avaient raison, c’est que les bureaux arabes, si attaqués sous le Second Empire, ont été plus tard regrettés par ceux-là mêmes qui avaient demandé leur suppression.

331 LE MINE (RE DE TAL

« Pourquoi veut-on, disait Ribourt, que les généraux chargés d’administrer l’Afrique n’y aient fait que la guerre⁠ ⁠? Est-ce que les amiraux en Cochinchine ne font que de la marine⁠ ⁠? La guerre finie, et elle ne l’a été qu’en 1857, le sabre doit être laissé derrière la porte, comme le disait Vauban de son bâton de maréchal. » A l’époque où nous sommes parvenus, l’Algérie avait surtout à obtenir une bonne loi foncière et la prompte exécution des voies ferrées. Ce résultat pouvait être atteint tout aussi bien et plus facilement sans doute en maintenant et en fortifiant même le gouvernement général. Ce qu’il aurait fallu à la colonie, c’était une large décentralisation. La suppression du régime militaire conduisit au contraire au rattachement à Paris et à l’assimilation avec la métropole. / GÉRIE (1858-1860) l’Algérie et des Colonies, formé de la direction des Le décret du 2 juin 1858 créa un ministère de affaires de l’Algérie, détachée du ministère de la Guerre et de la direction des Colonies, enlevée au ministère de la Marine. Un autre décret du 29 juillet rattacha à ce ministère les services de la justice, des cultes, de l’instruction publique et des finances, qui avaient été distraits du ministère de la Guerre en 1848. Le prince Jérôme Napoléon, cousin de l’Empereur, fut chargé du nouveau ministère.

Les décrets de 1858 constituaient un acte d’une grande portée politique et une transformation radicale du gouvernement de la colonie. Napoléon III avait d’abord songé à confier au prince Jérôme une sorte de vice-royauté, de lieutenance générale de l’Empire, qui aurait comporté sa résidence obligatoire à Alger. Mais le prince déclara que sa présence à Paris pendant plusieurs mois chaque année était indispensable pour établir le budget et traiter directement avec l’Empereur les affaires importantes de sa lieutenance. On y renonça donc⁠ ⁠; on s’arrêta à la solution d’un ministère spécial qui centraliserait le pouvoir non à Alger, mais à Paris. C’était une demie-mesure et la montagne accouchait d’une souris.

LE PRINCE JÉRÔME NAPOLÉON

Le prince Jérôme avait de grandes qualités et de graves défauts. C’était un homme fort intelligent, parlant et écrivant bien, qui physiquement ressemblait beaucoup à Napoléon Ier. Démocrate et libre penseur, violemment anticlérical, on a dit qu’il joua auprès de Napoléon III le même rôle que Philippe-Egalité auprès de Louis XVI. Il faisait une sourde opposition à l’Empereur et surtout à l’Impératrice. Il était violent, brutal, impérieux, brouillon⁠ ⁠; il avait montré peu de courage, disait-on, dans la campagne de Crimée, ce qui l’avait rendu impopulaire dans l’armée et n’était pas de nature à faciliter sa tâche en Algérie. Il s’agissait, en lui donnant ce ministère, d’occuper son activité. L’Empereur avait d’abord songé à conserver Randon, dont il appréciait les services et le dévouement. Mais celui-ci trouva que, sous les. ordres d’un ministre qui ne lui laisserait plus rien à faire et à la volonté duquel il n’aurait aucun moyen de résister, sa position serait tout à fait fausse et il donna sa démission, qui fut acceptée. Le gouvernement général de l’Algérie fut supprimé et remplacé par un commandement supérieur des forces de terre et de mer, confié au général de Mac- Mahon. « Beaucoup de bien a été fait, c. H- disait le rapport du prince Napoléon qui précédait le décret⁠ ⁠; des résultats immenses ont été obtenus, mais on ne peut se dissimuler qu’il y a des abus à faire cesser et qu’il faut pour cela beaucoup de force et d’unité de volonté. La conquête et la sécurité sont entières⁠ ⁠; les crimes sont rares, les routes et les propriétés sont sûres, les impôts rentrent bien. Et cependant la colonisation est presque nulle : 200 000 Européens à peine, dont la moitié de Français, moins de 100 000 agriculteurs, les capitaux rares et chers, l’esprit d’initiative et d’entreprise étouffé, la propriété à constituer dans la plus grande partie du territoire, le découragement jeté parmi les colons et les capitalistes qui se présentent pour défricher le sol de l’Algérie, telle est la situation vraie. »

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Illustration de l'ouvrage, page 332
Gravure sans légende (page 332)

Le prince était puissant et décidé à faire des réformes hardies. La pensée maîtresse de sa politique était l’assimilation des institutions algériennes à celles de la métropole. Les réformes qu’il envisageait s’inspiraient des arrêtés de la République de 1848⁠ ⁠; elles les dépassaient même dans la voie de l’assimilation, en réduisant plus encore le rôle de l’administration militaire et en renforçant les unités départementales.

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Le décret du 27 octobre 1858 sur l’organisation administrative de l’Algérie maintint la division en trois provinces⁠ ⁠; chaque province était divisée en territoire civil et territoire militaire⁠ ⁠; le territoire civil était administré par le préfet, le territoire militaire par le commandant de la division territoriale⁠ ⁠; les attributions des préfets et des généraux furent étendues, en raison de la suppression du gouverneur général. De nouvelles sous-préfectures furent créées en territoire civil, de nouveaux commissariats civils en territoire militaire. La grande innovation du décret du 27 octobre était le rétablissement des conseils généraux⁠ ⁠; les colons y virent le début d’une ère de liberté, devant conduire à l’assimilation politique complète avec la France. Le régime financier était également modifié et des budgets provinciaux étaient institués. Les réformes judiciaires furent importantes⁠ ⁠; la justice française fut réorganisée dans le sens de l’assimilation⁠ ⁠; la Cour d’appel d’Alger, jusqu’alors regardée comme de classe inférieure et soumise à la juridiction du parquet, fut élevée au rang des autres Cours. Surtout, le prince Napoléon s’efforça de supprimer le régime d’exception auquel étaient soumis les indigènes⁠ ⁠; il interdit à l’autorité militaire de prononcer administrativement des peines correctionnelles. Le décret du 21 septembre 1858 institua en territoire militaire des commissions disciplinaires qui, en suppléant à l’insuffisance des juridictions régulières, feraient disparaître l’arbitraire et donneraient des garanties aux accusés. Le ministre supprima également les amendes collectives. Enfin un décret du I6 février 1859 déclara libres en Algérie, sans distinction de territoire civil ou militaire, toutes les transactions immobilières.

Le Comité consultatif de l’Algérie, créé en 1850 et réorganisé en 185I, fut supprimé et remplacé par un Conseil supérieur de l’Algérie et des Colonies siégeant auprès du ministre⁠ ⁠; le prince y fit entrer surtout ses amis. Le Conseil était chargé d’étudier toutes les questions se rapportant à nos possessions d’outre-mer⁠ ⁠; il comportait une Commission permanente des travaux publics. « Pour l’Algérie, disait le prince, les questions les plus urgentes sont les chemins de fer, le mode de cession des terres de l’Etat et le cantonnement des Arabes, que je devrais appeler plus justement la substitution de la propriété individuelle à la propriété collective et de l’unité territoriale à l’unité générique. »

La nomination du prince Napoléon fut d’abord bien accueillie par la population civile. On pensait qu’un si haut personnage obtiendrait beaucoup pour le pays, briserait les mauvaises volontés et les résistances, mettrait fin à l’arbitraire qu’on reprochait au régime militaire. Le prince avait de bonnes intentions et prit en effet quelques mesures heureuses. Mais ni lui ni ses conseillers ne connaissaient l’Algérie. Ce fut bientôt un entassement de circulaires, un déluge de projets qui aboutirent à un gâchis administratif complet. Surtout, le ministre se heurta à la mauvaise volonté des chefs militaires⁠ ⁠; ceux-ci firent en particulier des observations sur la suppression de la responsabilité collective des tribus et sur l’institution des commissions disciplinaires, qui restreignaient le pouvoir des officiers des bureaux arabes⁠ ⁠; des circulaires et des décisions réitérées ne parvinrent pas plus à vaincre leur résistance qu’à aplanir les difficultés pratiques. Martimprey, commandant de la province d’Oran, ayant écrit au ministre à ce sujet, reçut pour toute réponse une circulaire où le prince incriminait la répugnance des militaires à marcher dans la voie des réformes. Les officiers des affaires indigènes, en butte à des attaques journalières, se décourageaient⁠ ⁠; on créa des bureaux arabes civils, avec un personnel inexpérimenté, qui ne sut que copier les défauts du régime auquel il succédait sans avoir ses qualités.

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Au bout de peu de temps, tous les services étaient désorganisés, le mécontentement général. Le prince était trop intelligent pour ne pas s’apercevoir promptement qu’il était impossible d’administrer l’Algérie de loin. Assez versatile d’ailleurs et peu capable d’un effort soutenu, il était plus préoccupé, à cette époque, de son mariage et des affaires de l’Italie que des questions algériennes. Il donna sa démission en 1859.

L’essai avait été trop court pour qu’on pût porter un jugement définitif sur l’institution du ministère de l’Algérie⁠ ⁠; on le maintint et on donna comme successeur au prince Napoléon le comte de Chasseloup-Laubat. C’était un excellent choix. Ancien député à 1 Assemblée nationale, ancien ministre de la Marine et des Colonies, président du Conseil d’administration de la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest, il avait fréquemment défendu l’Algérie au Conseil d’Etat et dans les assemblées parlementaires⁠ ⁠; son expérience des affaires lui donnait une situation importante au Corps législatif. Il comprit que la première chose à faire pour bien administrer l’Algérie, c’était de la connaître⁠ ⁠; il l’avait visitée autrefois comme député⁠ ⁠; à peine ministre, il y revint⁠ ⁠; si le prince Napoléon en avait fait autant, il aurait sûrement évité bien des erreurs.

La politique de Chasseloup-Laubat s’opposa sur bien des points à celle du prince Napoléon. Cependant il ne pouvait ni ne voulait bouleverser de fond en comble une œuvre qu’il s’agissait de juger à ses résultats. Comme premier gage de son intention de développer les institutions civiles, il agrandit le territoire civil, auquel 200 000 hectares et 50 000 âmes furent ajoutés dans le département d’Alger. Divers centres furent érigés en communes, de nouveaux commissariats civils furent créés. Toute une série de lois de droit commun de la métropole furent rendues applicables à l’Algérie.

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Chasseloup-Laubat différait surtout du prince Napoléon en ce que sa politique d’assimilation ne s’étendait pas aux indigènes. Le décret autorisant les transactions immobilières en territoire militaire fut rapporté et on en revint sur ce point à la loi de 185I. En même temps, le nouveau ministre s’attacha à rassurer l’armée, froissée par les réformes du prince Napoléon et rétablit la responsabilité collective des tribus. Surtout, il apporta des retouches à la réforme judiciaire, qui avait été la pierre d’achoppement de son prédécesseur. Un décret du 15 mars 1860 décida que les crimes et les délits commis par les Européens en territoire militaire seraient désormais déférés aux cours d’assises et aux tribunaux correctionnels. Quant aux commissions disciplinaires, elles furent réorganisées LE COMTE DE CHASSELOUP-LAUBAT par un décret du 5 avril 1860, qui rendit (d’après une lithographie de Lemoine). cette institution pratique et permit pendant de longues années d’assurer à la répression une efficacité remarquable. Chasseloup- Laubat, après une minutieuse enquête, arriva en somme à combiner ingénieusement le pouvoir discrétionnaire des officiers avec les formes d’une justice plus régulière.

LE COMTE DE CHASSELOUP-LAUBAT, d’après une lithographie de Lemoine
Gravure LE COMTE DE CHASSELOUP-LAUBAT, d’après une lithographie de Lemoine

Le nouveau ministre était très préoccupé des questions de travaux publics, dont il s’était fait une spécialité. Le prince Napoléon avait projeté deux grands ports pour la marine impériale, à Mers-el-Kébir et à Bougie, mais il n’y avait pas eu de commencement d’exécution. Chasseloup-Laubat dressa un programme de travaux concernant les ports d’Alger, d’Oran et de Philippeville. La question des chemins de fer était en suspens depuis le départ de Randon et les travaux interrompus⁠ ⁠; le ministre s’attacha M. Toustain, inspecteur général des Ponts et Chaussées, qui reprit la construction du chemin de fer de Blida⁠ ⁠; la loi du 20 juin 1860 accorda une subvention de 6 millions⁠ ⁠; cette mesure fit faire un pas décisif à la question des chemins de fer et permit de constituer une Compagnie chargée de leur exploitation, qui bénéficia d’une garantie d’intérêt. Le service des postes fut réorganisé et un câble télégraphique sous-marin posé entre Alger et Toulon. Le décret du II janvier 1860 étendit à l’Algérie le privilège accordé au Crédit foncier de France. Un certain nombre de produits de la colonie, encore frappés de droits, furent ajoutés à la liste de ceux que la loi de 185I admettait en franchise en France.

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Un décret du 25 juillet 186o détermina le régime de l’aliénation des terres domaniales. Ce régime était celui de la vente sous trois formes : la vente à prix fixe, la vente aux enchères et la vente de gré à gré, la vente à prix fixe étant la règle générale : « Elle n’entraîne, dit M. de Chasseloup-Laubat, aucune lenteur, n’amène aucune difficulté, le prix de chaque lot est déterminé d’avance et quiconque veut en acquérir un ou plusieurs n’a qu’à faire sa demande, à déposer le tiers du prix fixé et le lendemain du jour où il s’est présenté, il peut disposer comme il l’entend de la terre qu’il a acquise sans être assujetti à aucune obligation de mise en valeur. » L’administration en effet en était venue à se désintéresser de la mise en valeur et n’intervenait plus guère que pour se dessaisir des terres à livrer à la colonisation. Les concessions gratuites, de 30 hectares au maximum, n’étaient conservées qu’à titre très exceptionnel et aux limites extrêmes du territoire de colonisation. Le ministère de l’Algérie, supprimé peu après, n’eut d’ailleurs pas le temps d’appliquer le nouveau régime. Pendant les deux années qu’il dura, 17 centres nouveaux furent créés, 4 600 concessions accordées. Depuis 1845, l’insécurité n’avait pas cessé de régner

DE 1859 dans les confins algéro-marocains. Il ne s’était pas passé d’année sans que quelque agitation, quelque pillage fussent venus troubler l’Oranie, lui coûter des vies humaines et des pertes matérielles. En 1859, à la suite d’une violation de notre territoire par les Beni-Snassen, une véritable expédition fut organisée sous le commandement du général de Martimprey. Notre consul à Tanger avait déclaré au représentant du sultan qu’il ne nous restait d’autre parti à prendre que de nous faire justice nous-mêmes en allant frapper les tribus que son gouvernement était impuissant à contenir et ce dernier avait donné à entendre que ce ne serait jamais cela qui nous brouillerait avec son maître.

Le corps expéditionnaire comptait 15 000 hommes et trois divisions, commandées par les généraux Walsin-Esterhazy, Yusuf et Desvaux. La concentration eut lieu à la redoute du Kiss⁠ ⁠; elle n’était pas encore terminée lorsqu’éclata une terrible épidémie de choléra, qui devait faire périr un cinquième de l’effectif de l’expédition, soit près de 3 000 hommes. Après avoir établi une redoute à Berkane, on pénétra au cœur du massif des Beni-Snassen⁠ ⁠; le combat d’Ain-Taforalt, que nous livrèrent le 27 octobre les montagnards, nous rendit maîtres de la région et dès le 29, les Beni-Snassen faisaient leur soumission. Le général de Martimprey revint par la plaine des Angad et Oudjda, pendant que le commandant de Colomb pourchassait les Beni-Guil dans la direction de Figuig.

337 PEREUR (SEPTEMBRE

L’épidémie de choléra mit fin brusquement à la campagne et ne permit pas à nos troupes de poursuivre leurs avantages. Cependant les circonstances eussent été singulièrement favorables pour occuper les régions que nos troupes victorieuses avaient parcourues. Le sultan Abd-er-Rahman venait de mourir et avait été remplacé par Sidi-Mohammed, qui était aux prises avec des difficultés intérieures⁠ ⁠; un prétendant sollicitait notre appui. On se demanda s’il ne convenait pas de porter notre frontière sur la Moulouya. L’Empereur envisagea même un instant un partage des pays musulmans de la Méditerranée entre les puissances européennes, dans lequel le Maroc aurait été attribué à la France, l’Egypte à l’Angleterre, la Tunisie et la Tripolitaine à l’Italie. La vallée du Nil n’avait pas alors la valeur internationale que devait lui donner le percement de l’isthme de Suez. « La possession de l’Égypte, dit lord Palmerston, ne serait pas, au point de vue politique, militaire et naval, considérée chez nous comme la contre-partie de la possession du Maroc par la France. » D’autres soucis absorbèrent d’ailleurs bientôt Napoléon III, qui ne s’intéressait aux colonies que de façon très intermittente. L’Empereur ayant décidé de visiter l’Algérie 1860) en compagnie de l’Impératrice, ce voyage fit naître chez les colons de grandes espérances, qui ne se réalisèrent pas. Ce fut surtout un voyage d’apparat, qui ne dura que trois jours, l’impératrice ayant été rappelée en France par la nouvelle de la mort de sa sœur la duchesse d’Albe. Débarqué à Alger, le 17 septembre, du yacht impérial l’Aigle, Napoléon III reçut la visite du bey de Tunis, qu’accompagnait le consul Léon Roches⁠ ⁠; il posa la première pierre du boulevard de l’Impératrice, qui devait s’étendre sur le front de mer de la Porte de France au fort Bab-Azzoun⁠ ⁠; à la fois dock et promenade, il devait se composer d’une large terrasse supportée par une série de hautes arcades, dont chacune renfermerait un magasin. Le lendemain, une magnifique fantasia de IO 000 cavaliers, dans laquelle figuraient des Biskris

HISTOIRE DES COLONIES. T. II. 337 22 déguisés en Touaregs, fut organisée à Maison-Carrée par le général Yusuf. Au banquet offert par la municipalité dans la cour du lycée, on servit des galantines de gazelle, des pièces froides d’autruche et de chameau, des émincés de lézard gris. L’Empereur y prononça un discours : « Dans nos mains, dit-il, la conquête ne peut être qu’une rédemption et notre premier devoir est de nous occuper des trois ALGER EN 1860 millions d’Arabes que le sort des armes a fait passer sous notre domination. Elever les Arabes à la dignité d’hommes libres, répandre sur eux les bienfaits de l’instruction, tout en respectant leur religion, améliorer leur existence en faisant sortir de cette terre tous les trésors que la Providence y a enfouis et qu’un mauvais gouvernement laisserait stériles, telle est notre mission⁠ ⁠; nous n’y faillirons pas. Quant à ces hardis colons qui sont venus implanter en Algérie le drapeau de la France et avec lui tous les arts d’un peuple civilisé, ai-je besoin de dire que la protection de la métropole ne leur manquera jamais⁠ ⁠? Les institutions que je leur ai données leur font déjà retrouver ici leur patrie tout entière, et en persévérant dans cette voie,

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CONSTRUCTION DU BOULEVARD DE L’IMPÉRATRICE A ALGER (d’après un dessin de Chassériau).

CONSTRUCTION DU BOULEVARD DE L’IMPÉRATRICE A ALGER (d’après un dessin de Chassériau).
Gravure CONSTRUCTION DU BOULEVARD DE L’IMPÉRATRICE A ALGER (d’après un dessin de Chassériau).
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nous devons espérer que leur exemple sera suivi et que de nouvelles populations viendront se fixer sur ce sol à jamais français. »

GOUVERNEMENT GENERAL

Dans une conférence tenue au Palais, les généraux et les préfets firent assaut de récriminations et se plaignirent les uns des autres. L’Empereur ne révéla pas sa pensée et dit seulement au ministre qu’il lui ferait connaître ses intentions. Peu de temps après son retour, le ministère de l’Algérie disparut et le gouvernement général fut rétabli, dénouement d’ailleurs prévu depuis la démission du prince Napoléon. L’expérience n’avait duré que deux ans, période trop courte pour pouvoir juger pleinement les résultats, mais qui laissait voir cependant que la solution des problèmes algériens devait être recherchée, non dans un rattachement au gouvernement métropolitain, mais dans une plus large autonomie. Le ministère de l’Algérie n’avait pas répondu à l’attente des libéraux. Créé dans un esprit de réaction contre l’administration militaire, il n’avait pas su réaliser son programme politique et social. Les inconvénients du régime civil firent bientôt oublier les vices et ressortir les avantages du régime militaire. Les partisans les plus déterminés du régime civil, comme Clément Duvernois et Coquerel, furent obligés de reconnaître que « l’assimilation était une impossibilité⁠ ⁠; les rouages qui fonctionnent dans la mère patrie sont inapplicables vis-à-vis d’une population de trois millions d’âmes dont moins de 200 000 Européens, vis-à-vis d’une population de mœurs et de religion si différentes des nôtres. » Un décret du 26 novembre 1860 supprima le ministère de l’Algérie et des Colonies. M. de Chasseloup-Laubat fut nommé ministre de la Marine et le maréchal Pélissier, duc de Malakoff, gouverneur général de l’Algérie. Un second décret du Io décembre décida que le gouvernement et la haute administration de l’Algérie seraient centralisés à Alger sous l’autorité du gouverneur général, qui rendrait compte directement à l’Empereur⁠ ⁠; il était suppléé par un sous-gouverneur général de division, chef d’état-major général. La justice, l’instruction publique et les cultes étaient rattachés aux départements ministériels auxquels ils ressortissaient en France. Le gouverneur général nommait à tous les emplois qui étaient antérieurement à la nomination du ministre de l’Algérie. Un Conseil consultatif, comprenant le directeur général des affaires civiles, le commandant supérieur du génie, un inspecteur général des travaux publics, un inspecteur général des services financiers, deux conseillers rapporteurs, était placé auprès de lui. Tout acte engageant le domaine public relevait du Conseil consultatif, toute amodiation de plus de dix-huit ans du Conseil d’Etat. Un Conseil supérieur était organisé, comprenant, outre les membres du Conseil consultatif, les chefs de service, les généraux, les préfets et six membres des conseils généraux, qui étaient maintenus. D’autres décrets nommaient M. Mercier-Lacombe directeur général des affaires civiles et le général de Martimprey sous-gouverneur. Ainsi le gouverneur général avait des pouvoirs ministériels et une indépendance presque complète⁠ ⁠; le ministre de la Guerre ne faisait plus guère que contresigner ses décrets⁠ ⁠; c’était le système préconisé par le maréchal Randon qui triomphait, mais c’était Pélissier qui était chargé de l’appliquer comme gouverneur général et le rôle sacrifié du ministre de la Guerre était réservé à Randon.

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IV

ELISSIER GOUVERNEUR

LE MARÉCHAL PÉLISSIER

La nomination fut ac- (1860-1864) cueillie avec beaucoup de faveur, aussi bien par l’armée que par les fonctionnaires civils et les colons. Il connaissait bien l’Algérie, où il avait fait toute sa carrière, sauf l’interruption de la guerre de Crimée où il s’était couvert de gloire à Malakoff. Il faisait partie comme capitaine du corps expéditionnaire de 1830⁠ ⁠; il avait été un des meilleurs lieutenants de Bugeaud, il était à la bataille d’Isly. Doué d’une grande finesse d’esprit, il la dissimulait sous une extrême brutalité de langage et de formes. Il est demeuré célèbre par la hardiesse de ses propos et par son mépris des préjugés. En obtenant le gouvernement général de l’Algérie, il réalisait le rêve de toute sa vie. Malheureusement, si l’on en croit du Barail, il avait beaucoup vieilli : « Alourdi, empâté, somnolent, il s’en remettait au prestige de sa gloire et au souvenir de ses actes passés d’implacable rigueur pour maintenir l’Algérie dans le calme et la soumission. Il n’avait jamais beaucoup aimé le travail et ne l’aimait plus. Les occupations sérieuses le fatiguaient⁠ ⁠; il les écartait, cueillait les roses du pouvoir et en dédaignait les épines. Mais, très jaloux de ses prérogatives, quoique ne les exerçant pas, il n’en déléguait aucune

LE MARÉCHAL PÉLISSIER
Gravure LE MARÉCHAL PÉLISSIER
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et ses subordonnés, pour échapper aux éclats de ses terribles colères, se gardaient bien d’imprimer aux choses de la colonie une impulsion qu’il était incapable de leur donner. »

Pélissier avait d’excellentes intentions et des idées très sages, les idées d’un élève de Bugeaud. Dans une circulaire du 16 avril 186I, il faisait appel à la concorde des autorités civiles et militaires : « Le gouvernement de l’Algérie, disait-il, a une mission essentiellement civile, il ne déviera pas de ce but entre mes mains. » Quoique la récolte de 186ı eût été fort mauvaise, le commerce, l’industrie, l’agriculture prirent un certain essor. L’Algérie figura avec honneur à l’Exposition universelle de Londres en 1862⁠ ⁠; on déclara que sa section était la plus intéressante avec celle de l’Australie par le nombre, la variété, la beauté des produits. Pélissier demanda et obtint un crédit de 2 500 000 francs pour achever la construction de la voie ferrée d’Alger à Blida, qui fut ouverte au trafic en 1862. La Compagnie qui s’était constituée en 186o en vue de la construction et de l’exploitation du réseau algérien s’étant montrée impuissante à remplir ses engagements, ce réseau fut rétrocédé à la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée par la loi du 7 avril 1863⁠ ⁠; la concession devait avoir une durée de 99 ans, la Compagnie recevait une subvention de 80 millions et une garantie d’intérêt pour 8o autres millions.

Pélissier était nettement partisan de la colonisation⁠ ⁠; ses vues en cette matière étaient celles de Bugeaud. Dans un banquet au gouvernement général, un des convives ayant porté un toast au vainqueur de Sébastopol, le maréchal répondit : « Il est une œuvre aussi méritoire et non moins difficile peut-être que de prendre Sébastopol : c’est de développer par la colonisation les éléments de prospérité de l’Algérie. Cette œuvre, j’aspire à l’accomplir et si j’y réussis comme je l’espère, j’aurai réalisé le plus cher de mes vœux. » Un jour, on le vit donner un exemple singulier et qui touchait presque au scandale⁠ ⁠; des pétitions circulaient contre les projets de royaume arabe qu’on prêtait à l’Empereur : le gouverneur général sortit de son palais à pied, en grand uniforme, et alla rue Bab-Azzoun signer la pétition, pour montrer par un éclat public quelles étaient ses préférences.

La question foncière se posait à nouveau si l’on voulait poursuivre et développer la colonisation européenne. Le cantonnement paraissait fournir la solution cherchée⁠ ⁠; tout en laissant aux indigènes une quantité de terres plus que suffisante, en fixant sur les terres leurs droits jusque-là mal définis et qui les mettaient à la discrétion des chefs, en constituant sur ce qui leur était laissé la propriété familiale, on en aurait prélevé une part, qui eût pu être concédée ou vendue aux Européens⁠ ⁠; jusque-là, le cantonnement était pratiqué en vertu de simples instructions administratives et l’absence de toute disposition légale n’était pas sans occasionner de multiples difficultés. L’opération ne portait d’ailleurs que sur les terres collectives et laissait de côté les propriétés privées, dont la consistance restait assez mal déterminée. Il importait de combler cette lacune. Une commission, instituée par un arrêté du gouverneur général du 27 mai 186I, prépara un projet de décret : « La plupart des discussions qui ont eu lieu sur le cantonnement des tribus, disait Pélissier au Conseil supérieur du gouvernement, ne reposent guère que sur des malentendus. On prête aux indigènes des droits et une nationalité auxquels ils n’ont jamais songé. Aujourd’hui même, les tribus sont étrangères aux doctrines qui ont cours sur la propriété du sol affecté à leurs labours et au pacage de leurs troupeaux. Au lieu de s’appesantir et de discuter sur des nuances de forme, il faut dire : l’Algérie renferme près de 20 millions d’hectares cultivables, elle n’a que 3 millions d’habitants, la propriété y est généralement sans valeur, frappée d’immobilité, de mainmorte. D’immenses parties du territoire sont incultes, couvertes de bois ou de broussailles, composées de terres vagues qui, à toutes les époques et dans toutes les législations, ont été considérées comme vacantes et sans maîtres. La population souffre de cette situation digne des temps barbares qui lui ont donné naissance et dont elle perpétue la durée⁠ ⁠; nous lui devons un meilleur sort. Il faut dire encore : tout nous commande de fixer en Algérie une population européenne nombreuse et forte, d’abord pour transformer le sol, ensuite pour le conserver. Et comme il peut y avoir place pour tout le monde, sans sacrifier absolument aucun intérêt à un autre, il faut, de toutes les exigences qui se produisent, faire une cote mal taillée, donner en père de famille la terre à celui qui est à même d’en tirer parti⁠ ⁠; en assurer la propriété incommutable à celui qui a déjà su la mettre en valeur⁠ ⁠; à défaut, offrir de justes compensations, faire entrevoir à chacun les moyens d’améliorer sa situation, en se défiant toutefois des velléités cupides qui s’agitent autour de l’administration. Enfin il importe d’atteindre ces résultats par les moyens les plus simples, les plus expéditifs, les plus économiques⁠ ⁠; ceux-là seront toujours les plus justes. Nous devons de plus faire en sorte d’augmenter parallèlement le rendement de la terre par les améliorations dont elle est susceptible et par de grands travaux publics⁠ ⁠; faire que to ooo hectares, qui à présent peuvent à peine nourrir 500 familles, en reçoivent 2 000, au moyen de desséchements, d’aménagements des eaux, d’exploitations de bois, de sondages artésiens, d’ouvertures de routes, de créations de centres de protection et d’administration. »

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Ce discours de Pélissier dénotait une connaissance profonde de la situation et des besoins de l’Algérie, dont les destinées eussent été changées si les idées du gouverneur général avaient prévalu. Mais il ne fut pas écouté. Le projet sur le cantonnement vint en discussion devant le Conseil d’Etat⁠ ⁠; il y rencontra une opposition telle que le gouvernement fut obligé de le retirer.

343 LA FERRURE DEM PEREUR

A ce moment se produisit dans l’histoire de l’Algérie un événement décisif : le sénatus-consulte de 1863, précédé d’une lettre de l’Empereur adressée au gouverneur général. (1863) paraissaient à cette époque. Elles revendiquaient l’Algérie Une foule de brochures anonymes anticoloniales pour les indigènes, qualifiaient la colonisation d’erreur et de contresens politique, accusaient les colons de tous les crimes. On les montrait comme des agioteurs qui ne demandaient à grands cris le cantonnement des tribus que pour voir s’ouvrir un vaste champ de spéculations sur les biens ruraux et vendre aux indigènes à un prix élevé les terres que l’Etat leur aurait données gratuitement.

ISMAËL URBAIN
Gravure ISMAËL URBAIN

Plusieurs de ces brochures, non signées ou signées d’un pseudonyme, sont dues à un personnage assez énigmatique, sur lequel il convient d’insister quelque peu. Ismaël Urbain était un mulâtre, né à Cayenne en 1812⁠ ⁠; il avait souffert dans son enfance du préjugé contre les hommes de couleur⁠ ⁠; il s’était fait musulman⁠ ⁠; Saint- Simonien et ami de d’Eichthal, il avait collaboré avec lui à une brochure intitulée : Lettres sur la race noire et la race ISMAEL URBAIN blanche⁠ ⁠; les auteurs voyaient dans le blanc « la race mâle », dans le noir la « race femelle », dans leur union « la constitution définitive de la famille humaine, la forme zoologique de la fraternité universelle. » Urbain était interprète militaire⁠ ⁠; il avait été attaché à la direction des affaires arabes au ministère de la Guerre et le général Charon, en 1849, se plaignait déjà de ce qu’il contrecarrait l’action du gouverneur général⁠ ⁠; il fut en outre correspondant du Journal des Débats de 1837 à 1847, utilisant comme publiciste les documents dont il avait connaissance comme fonctionnaire⁠ ⁠; il devint ensuite conseiller de gouvernement à Alger. Urbain est l’auteur d’une brochure signée Georges Voisin, intitulée L’Algérie par les Algériens, et d’une autre brochure, celle-ci anonyme, qui eut un grand retentissement : L’Algérie française, indigènes et immigrants. Il s’efforce d’y démontrer que les indigènes musulmans de l’Algérie peuvent parfaitement s’assimiler notre civilisation : « Le vrai paysan de l’Algérie, dit-il, l’ouvrier agricole, la base la plus rationnelle et la plus solide de la propriété, c’est l’indigène. L’expérience a prononcé et il faut fermer les yeux à la lumière pour ne pas le reconnaître. La colonisation par les Européens présente un double anachronisme politique et économique. Si, depuis trente ans, il y a un enseignement en matière de colonisation, ce n’est que dans le sens d’une humiliante négation. La liquidation de la colonisation agricole se fera d’elle-même, on peut même dire qu’elle se continuera sans qu’il soit besoin d’intervenir. »

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Ismaël Urbain fut attaché à la personne de l’Empereur comme interprète pendant son voyage en Algérie et paraît avoir exercé une grande influence sur son esprit généreux et utopique. Dans les sphères gouvernementales, un profond découragement régnait d’ailleurs à l’égard des hommes et des choses de l’Algérie. On ne savait plus quelle politique adopte :. Après trente ans d’occupation, tout était remis en question. Au Sénat, le général Daumas demandait qu’on mît à l’étude la question de savoir s’il y avait assez de terres en Algérie pour la colonisation⁠ ⁠; si cette dernière touchait bien à l’intérêt français et par quels points⁠ ⁠; enfin si elle devait être civile, militaire, mixte, européenne, française ou arabe. Le colonel Lapasset écrivait à Urbain et au général Fleury des lettres où étaient exprimées des idées analogues⁠ ⁠; ces lettres furent certainement mises sous les yeux de l’Empereur, qui s’entretint à Vichy avec leur auteur en juillet 1862.

Les quelques jours passés par l’Empereur à Alger en 1860 l’avaient ébloui par de dangereux mirages⁠ ⁠; il n’avait vu que les côtés superficiels du monde indigène : les grands chefs, les diffas, les fantasias. Il s’était trouvé en présence d’hommes beaux, fiers, intelligents, généreux, hospitaliers. Il avait cru voir en eux les représentants d’une nation arabe qui n’existait que dans son imagination. Enfin Napoléon III était tout imprégné des théories des économistes, dont il avait toujours très soigneusement suivi les travaux et qui désapprouvaient la colonisation officielle et étatiste, en désaccord avec la pure doctrine de Wakefield.

Selon son habitude, l’Empereur procéda par un coup de théâtre et fit connaître brusquement sa décision par une lettre publique adressée au maréchal Pélissier le 6 février 1863 : « On ne peut admettre, disait-il, qu’il y ait utilité à cantonner les indigènes, c’est-à-dire à prendre une certaine portion de leurs terres pour accroître la part de la colonisation. Aussi est-ce d’un consentement unanime que le projet de cantonnement soumis au Conseil d’Etat a été retiré. Aujourd’hui, il faut faire davantage, convaincre les Arabes que nous ne sommes pas venus en Algérie pour les opprimer et les spolier, mais pour leur apporter les bienfaits de la civilisation. Cherchons par tous les moyens à nous concilier cette race intelligente, fière, guerrière et agricole. La loi de I85I avait consacré les droits de propriété et de jouissance existant au temps de la conquête⁠ ⁠; mais la jouissance mal définie était demeurée incertaine. Le moment est venu de sortir de cette situation précaire. Le territoire des tribus une fois reconnu, on le divisera par douars, ce qui permettra plus tard à l’initiative prudente de l’administration d’arriver à la propriété individuelle. Maîtres incommutables de leur sol, les indigènes pourront en disposer à leur gré et de la multiplicité des transactions naîtront entre eux et les colons des rapports journaliers plus efficaces pour les amener à notre civilisation que toutes les mesures coercitives.

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« La terre d’Afrique est assez vaste, les ressources à y développer sont assez nombreuses pour que chacun puisse y trouver place et donner un libre essor à son activité, suivant sa nature, ses mœurs et ses besoins. Aux indigènes l’élevage des chevaux et du bétail, les cultures naturelles du sol. A l’activité et à l’intelligence européennes l’exploitation des forêts et des mines, les desséchements, les irrigations, l’introduction de cultures perfectionnées, l’importation de ces industries qui précèdent ou accompagnent toujours les progrès de l’agriculture. Au gouvernement local le soin des intérêts généraux, le développement du bien-être moral par l’éducation, du bien-être matériel par les travaux publics. A lui le devoir de supprimer les réglementations inutiles et de laisser aux transactions la plus entière liberté. En outre, il favorisera les associations de capitaux européens, en négligeant désormais de se faire entrepreneur d’émigration et de colonisation, comme de soutenir faiblement des individus sans ressources, attirés par des concessions gratuites.

« Voilà, Monsieur le Maréchal, la voie à suivre résolument, car, je le répète, l’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe. Les indigènes ont, comme les colons, un droit égal à ma protection, et je suis aussi bien l’empereur des Arabes que l’empereur des Français. »

Cette lettre témoignait d’un état d’esprit nettement défavorable à la colonisation de peuplement. Plus de concessions gratuites, plus de colons pauvres, plus d’intervention administrative. Qu’on laisse faire les capitaux et que l’élément européen se confine dans le rôle de banquier, d’industriel, d’ingénieur ou d’initiateur de cultures spéciales⁠ ⁠; les cultures alimentaires et le sol qui les porte doivent rester aux indigènes. Le terme de royaume arabe était probablement une pierre d’attente pour donner plus tard au prince impérial le titre de vice-roi d’Algérie⁠ ⁠; on en conclut que l’Empereur voulait, comme on l’avait proposé à diverses reprises, organiser les indigènes en société indépendante, annexée politiquement à la France mais vivant en dehors d’elle. L’expression, en tout cas, indigna les Algériens, qui protestèrent énergiquement⁠ ⁠; le gouvernement local, au lieu de calmer les esprits, montra qu’il partageait au fond les sentiments de la population.

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ALGER : MOSQUÉE DE LA PÊCHERIE ET PLACE DU GOUVERNEMENT (1857)
Gravure ALGER : MOSQUÉE DE LA PÊCHERIE ET PLACE DU GOUVERNEMENT (1857)
TE SENATUS-CON-

Les colons répondirent par diverses brochures, celles en particulier du docteur Warnier et de Jules Duval. Warnier dressait l’inventaire de la richesse totale des indigènes d’après les statistiques officielles et montrait que le cultivateur européen à peine installé produisait six fois plus que le cultivateur indigène. Il réfuta les assertions qui représentaient l’indigène comme le vrai paysan de l’Algérie et le colon comme une superfétation inutile : « Si le gouvernement a le droit, disait-il, d’être libéral, ultra-libéral même envers les indigènes de l’Algérie, n’a-t-il pas des devoirs à remplir envers la France, qui supporte toutes les charges de la conquête, envers les colons français surtout⁠ ⁠? Depuis quelques années, on ne parle que des droits sacrés des indigènes, ne serait-il pas opportun d’invoquer ceux non moins sacrés des colons⁠ ⁠? D’où sont-ils venus, ces colons qu’on trouve trop nombreux aujourd’hui⁠ ⁠? qui les a appelés⁠ ⁠? Qu’ont-ils fait pour qu’on annonce avec une sorte de joie la liquidation de leurs entreprises, comme on se réjouirait de l’élimination d’un corps étranger gênant la marche de la prospérité algérienne⁠ ⁠? » « J’ai chargé le maréchal Randon, disait l’Empereur

ALGER : MOSQUÉE DE LA PÊCHERIE ET PLACE DU GOUVERNEMENT (1857)

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• SULTE DE 1863 dans sa lettre au maréchal Pélissier, de préparer un projet de sénatus-consulte dont l’article principal sera de rendre les tribus ou fractions de tribus propriétaires incommutables des territoires qu’elles occupent à demeure fixe et dont elles ont la jouissance traditionnelle à quelque titre que ce soit. » Le projet de sénatus-consulte, élaboré par le Conseil d’Etat, fut discuté par le Sénat le 8 avril et les jours suivants. Le comte de Casabianca, rapporteur, s’attacha à rassurer les colons : « L’avenir de la colonisation, dit-il, n’est point menacé par la constitution de la propriété dans les mains des Arabes. Les colons la sollicitent eux-mêmes avec instance et voudraient qu’elle fût immédiate. L’Etat ne se dessaisit point par le sénatus-consulte des terrains qui pourraient plus tard être livrés aux colons. Les 4 ou 500 000 hectares qui leur ont été concédés dans l’espace de plus de vingt ans ne sont pas encore entièrement défrichés. Le domaine en possède 900 000 autres, destinés à des concessions nouvelles et il peut en outre, par voie d’expropriation, dans les cas prévus par la loi et moyennant une juste et préalable indemnité, opérer sur le territoire des Arabes toutes distractions qui deviendraient nécessaires. »

M. Ferdinand Barrot, tout en approuvant la constitution de la propriété indigène, observa qu’il redoutait, sinon l’esprit véritable du sénatus-consulte, du moins celui que certaines gens lui prêtaient. Il prit la défense des colons : « A côté de ces enfants de notre adoption que vous traitez avec une si grande magnanimité et une si infinie indulgence, il y a les enfants de notre sang, que la France a appelés sur cette terre. Ceux-là vous demanderont leur part de justice et de sympathie. D’où vient qu’il est nécessaire, jusque dans cette enceinte, de protester contre l’injuste dédain dont ils ont été l’objet et contre les appréciations venues du dehors, appréciations mêlées d’erreurs si criantes que cela les fait ressembler à des calomnies⁠ ⁠? » Le général de La Rue fit ensuite l’éloge des Arabes, qui selon lui s’apprêtaient à entrer dans la voie de la civilisation⁠ ⁠; il demanda le rappel des préfets et leur remplacement par des généraux. Le général Cousin-Montauban parla dans le même sens.

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Le 13 avril, le Sénat entendit un discours de Michel Chevalier. Il rappela l’existence d’un marché des terres aux Etats-Unis : « J’aurais voulu trouver, dit-il, dans le sénatus-consulte, le germe de quelque chose de ce genre. Mais il n’offre rien de semblable. J’y trouve une concession considérable faite aux Arabes et qui est plus qu’ils n’auraient osé espérer. J’y cherche en vain, il faut bien le dire, la preuve d’une grande sollicitude, je ne dirai pas pour les colons actuels, mais pour les colons à venir. Ce qu’il faut pour faire de l’Algérie une terre française, c’est une forte population européenne. Or, a-t-on fait dans le sénatus-consulte quelques réserves pour encourager cette population à venir s’établir en Afrique sous le drapeau français⁠ ⁠? Nullement. Rien n’a été prévu dans ce but, rien n’a été préparé. Vous avez, à ce qu’on dit, 900 000 hectares à offrir à ces colons si désirables. Ces 900 000 hectares sont-ils bien réellement prêts à être vendus⁠ ⁠? Je ne le pense pas. Il n’existe pas un bureau où les colons venus des départements français, ou de Suisse, ou d’Allemagne, ou de tout autre autre pays d’Europe, puissent choisir et acquérir les terres à leur convenance, en disant : voici mon argent, je prends tel lot. Vous n’avez rien de pareil et c’est là ce qu’il faudrait que vous eussiez. Neuf millions d’hectares sont abandonnés aux Arabes par le sénatus-consulte⁠ ⁠; sur ces neuf millions, il y en a deux sur lesquels il ne peut y avoir la moindre contestation, ce sont les terres actuellement cultivées par eux⁠ ⁠; il aurait été possible, facile même de faire entrer tout de suite dans la propriété individuelle ces deux millions d’hectares. Quant aux sept autres millions qu’on leur abandonne, je répète qu’on a été bien généreux, qu’on aurait pu en réserver une partie. » Après les discours de M. Baroche, ministre, président du Conseil d’Etat, et du général Charon, le projet de sénatus-consulte fut voté à une grande majorité⁠ ⁠; il y eut seulement deux voix contre et quelques abstentions.

Le sénatus-consulte du 22 avril 1863 déclarait les tribus de l’Algérie propriétaires des territoires dont elles avaient la jouissance permanente et traditionnelle à quelque titre que ce fût. Il devait être procédé administrativement et dans le plus bref délai : 1° à la délimitation du territoire des tribus⁠ ⁠; 2º à leur répartition entre les différents douars de chaque tribu⁠ ⁠; 3º à l’établissement de la propriété individuelle entre les membres de ces douars, partout où cette mesure serait jugée possible et opportune. Un règlement d’administration publique détermina les formes à suivre pour procéder à ces opérations et des instructions générales précisèrent les vues de l’Empereur.

Le sénatus-consulte n’était pas seulement une loi sur la propriété : c’était un grand bouleversement politique et social, aboutissant à la dissolution de la tribu. Le douar-commune, unité administrative, était appelé à remplacer la tribu, unité politique et sociale⁠ ⁠; le plus souvent, d’une tribu on fit deux douars-communes, auxquels on ne conserva même pas le nom de la tribu mère, qui fut effacé de la carte. Le but final était l’établissement de la propriété individuelle, avec, comme conséquence, la disparition du pouvoir des grands chefs, de l’aristocratie indigène. C’était bien là effectivement ce qu’on avait cherché : « Le gouvernement, disait le général Allard dans l’exposé des motifs du sénatus-consulte, ne perdra pas de vue que la tendance de sa politique doit être l’amoindrissement de l’influence des chefs et la désagrégation de la tribu. » - « Par la tribu, disait à son tour M. de Casabianca, le peuple arabe est livré à l’arbitraire des chefs, à leur domination civile et religieuse qui le rend incapable de tout progrès⁠ ⁠; c’est la tribu qui depuis des siècles maintient ce peuple dans l’ignorance et l’incurie⁠ ⁠; c’est par elle que la terre reste inculte, que les forêts disparaissent, que le bétail s’amoindrit, que l’industrie agricole est impossible, le progrès moral nul, la barbarie perpétuée. » Jules Duval était également de cet avis : « Seuls, écrivait-il, l’individu et la famille indigènes ont droit à notre protection⁠ ⁠; la tribu, forme accidentelle et périssable, obstacle à l’appropriation du sol, base du pouvoir et de la fortune des chefs, doit se transformer ou disparaître. » Le sénatus-consulte de 1863 a détruit l’organisation mi-patriarcale, mi-féodale des indigènes⁠ ⁠; instrument de pulvérisation sociale, il nous a mis en présence, selon le mot de M. Jules Cambon, d’une poussière d’hommes, d’un troupeau sans bergers.

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L’administration locale était peu favorable à l’application rapide du sénatusconsulte, qu’elle jugeait de nature à ouvrir une crise profonde dans la société indigène. Les opérations furent au début très lentes⁠ ⁠; on les suspendit même et les instructions définitives du gouverneur général ne furent envoyées que le rer mars 1865. Jusqu’en 1870, on délimita seulement les tribus et les douars⁠ ⁠; à cet égard, des résultats importants furent obtenus. Les opérations portèrent sur 8 millions d’hectares, 372 tribus, 667 douars. La superficie ainsi délimitée comprenait I million d’hectares de biens communaux, 3 millions d’hectares de propriétés privées (terres dites melk), I 500 000 hectares de terres collectives, I million d’hectares revenant à l’Etat. Mais la troisième opération prévue par le sénatus-consulte, la constitution de la propriété individuelle, ne fut nulle part entamée. Or, comme la loi avait décidé que les terres seraient inaliénables jusqu’à la délivrance des titres constatant la propriété privée, une masse de biens-fonds était immobilisée, les transactions foncières arrêtées, la colonisation paralysée. 349 Tout n’est pas à blâmer dans le sénatus-consulte de 1863. Il était parfaitement légitime et utile de répartir la propriété du sol entre les tribus, entre les douars, entre les individus. Mais cet acte législatif, comme le prévoyait M. Ferdinand Barrot, fut appliqué dans un esprit nettement hostile à la colonisation. Sur beaucoup de points, les terres attribuées aux tribus dépassaient la limite de leurs droits et de leurs besoins et la part que l’Etat aurait pu réserver pour le service de la colonisation fut considérablement réduite. Cependant les plaintes des colons étaient exagérées. L’acte de 1863 réduisait les chances futures de la colonisation⁠ ⁠; il n’était pas exact, comme le donnaient à croire les protestations locales, qu’il la rendit matériellement impossible.

350 IL OULED-SIDT-CHEIKH

Comme l’œuvre de la colonisation par voie de création de centres fut complètement abandonnée de 1864 à 1870, on en accusa le sénatus-consulte. Ainsi que le pensait Michel Chevalier, l’Etat ne disposait pas en fait des 900 000 hectares dont avait parlé le rapporteur du Sénat. Mais les terres melk étaient ouvertes aux libres transactions⁠ ⁠; l’administration aurait pu d’autre part traiter avec les douars et constituer des périmètres par voie d’expropriation. Ce qu’il y avait de plus grave, c’est que l’opinion en France, dans les milieux officiels, était désormais systématiquement hostile à la colonisation⁠ ⁠; la lettre de l’Empereur était à cet égard un symptôme beaucoup plus inquiétant que le sénatus-consulte lui-même. Aussi, dans les années qui vont suivre, les terres du domaine seront complètement dilapidées en grandes concessions. L’application du système de la vente des terres donnait d’ailleurs de médiocres résultats. Les amateurs étaient peu nombreux, et de 1860 à 1864, 9 000 hectares seulement furent vendus aux enchères et autant à prix fixe. Aucune obligation de résidence n’étant imposée, les acheteurs ne résident ni n’exploitent et se contentent de détenir les terres en attendant une revente avantageuse. Il faut, pour peupler les villages déserts, recourir de nouveau à la concession gratuite avec obligation d’installation personnelle. De 1860 à 1864, les concessions gratuites portèrent sur 50 000 hectares, dont plus de 20 000 furent attribués à des indigènes. "INSURRECTION DES Si-Hamza, auquel nous avions constitué un si grand En 1864 éclata l’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh. commandement et qui nous avait rendu de réels services, mourut à Alger en 1861, probablement empoisonné par une de ses femmes à l’instigation du parti intransigeant de la famille, qui ne lui pardonnait pas sa soumission à la France. Son fils Si-Sliman, poussé par son oncle Si-Lala, fit défection et souleva contre nous les populations du Sud-Oranais. Le commandant supérieur de Tiaret, le colonel Beauprête, partit avec une petite troupe pour arrêter le mouvement. Il fut surpris la nuit à Aouinet-bou-Bekeur, à 50 kilomètres de Géryville, ses soldats égorgés, lui-même poignardé par Si-Sliman, qui périt également dans ce combat. L’insurrection s’étendit bientôt, l’agitation gagna les Flittas, qui pillèrent Zemmora et Rouina. L’expédition du Mexique, dans laquelle l’armée d’Afrique, en particulier la Légion étrangère, se couvrit de gloire, avait dégarni l’Algérie d’une partie de ses effectifs. Quelques troupes réunies à grand’peine défirent les rebelles près de Géryville et on crut l’insurrection terminée⁠ ⁠; elle devait durer près de vingt ans avec des alternatives diverses (1864- (d’après un dessin du Monde illustré). 1880), tantôt subsistant à l’état latent, tantôt se rallumant comme un feu qui couve sous les cendres. La longue durée de cette rébellion surprend au premier abord. Elle s’explique par des causes multiples : le dévouement des populations du Sud-Oranais à la famille des Ouled-Sidi-Cheikh, la nature du pays, la difficulté des communications, plus tard les événements de 1870. Il faut ajouter que l’on ne connaissait guère en France les véritables données du problème, ce qui amenait d’incessants tiraillements entre Alger et Paris. Enfin et surtout, pour prolonger la lutte, les Ouled-Sidi-Cheikh avaient des points d’appui et des asiles en dehors du rayon de notre influence, du côté du Maroc. C’est pourquoi ils étaient insaisissables. Toujours vaincus et semblant toujours à la veille d’un anéantissement complet, ils reparaissaient bientôt avec de nouvelles forces, lançant à l’impro- (d’après un dessin du Monde illustré). SI-SLIMAN viste des bandes de pillards sur nos administrés, trouvant des auxiliaires chez les nomades marocains de la frontière. Pélissier mourut sur ces entrefaites, enlevé en quelques jours par une pneu-

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Illustration de l'ouvrage, page 351
Gravure sans légende (page 351)
Illustration de l'ouvrage, page 351
Gravure sans légende (page 351)
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monie, le 22 juin 1864. Le gouvernement, ne sachant par qui le remplacer, confia l’intérim . L’insurrection continuant dans la région d’Ammi-Moussa, quatre colonnes lancées dins le Djebel-Amour, dans la direction de Tiaret et dans le pays des Flissas, la refoulèrent dans le Sud. Puis l’organisation administrative de l’Algérie fut de nouveau modifiée par le décret du 7 juillet 1864.

V

L’ALE DECRET DE 1 3870. LE DÉCRET DE 1864

(d’après Lafosse).

feignit de croire que l’insurrection des Ouled- Après la mort de Pélissier, on crut ou on Sidi-Cheikh était due à ce que le gouvernement général de l’Algérie avait revêtu un caractère presque civil. On publia que les Arabes n’avaient de respect que pour le képi et pour le sabre : « Deux autorités, le général et le préfet, indépendantes chacune dans un territoire morcelé, deux populations dont les origines diffèrent profondément, administrées d’un côté par l’autorité civile, de l’autre par l’autorité militaire⁠ ⁠; le préfet appliquant aux populations du département les principes de l’administration métropolitaine⁠ ⁠; le général exerçant en territoire militaire les attributions du préfet vis-à-vis des Européens, tandis que les indigènes de ce territoire sont soumis à un régime différent de celui qui est appliqué aux indigènes du département⁠ ⁠; voilà le tableau des anomalies que présente la situation administrative de l’Algérie. Cette dualité de pouvoirs s’entre-croisant, se heurtant dans une même province, dont ils se partagent les fractions plus ou moins isolées, amènent sans cesse des conflits que les esprits les plus conciliants ont de la peine à prévenir. L’unité de vues qui serait si profitable à la chose publique fait complètement défaut, aussi bien que l’unité d’action. » Le décret du 7 juillet 1864 se proposait de remédier à cet état de choses. Le gouverneur devait être à la fois commandant des forces de terre et de mer et investi de toute l’aurorité civile⁠ ⁠; on supprima donc le directeur général des affaires civiles

LE GÉNÉRAL DE MARTIMPREY, d’après Lafosse
Gravure LE GÉNÉRAL DE MARTIMPREY, d’après Lafosse
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Un sous-gouverneur général de division et chef d’état-major général suppléait le gouverneur en son absence et exerçait par délégation ses attributions civiles. Les préfets des trois provinces étaient placés sous les ordres des généraux commandant les divisions de chaque province. Une nouvelle délimitation du territoire civil fut effectuée en vue d’en restreindre l’étendue. Le nombre des membres indigènes des conseils généraux fut porté du huitième au quart de l’effectif total de ces assemblées.

TAC-MAHON GOUVER-

Le décret de 1864 était une restauration complète du régime militaire⁠ ⁠; tandis que l’organisation de 1860 sauvegardait l’indépendance réciproque de l’autorité civile et de l’autorité militaire, le nouveau système subordonnait complètement et partout la première à la seconde. Les pouvoirs quasi ministériels du gouverneur général étaient supprimés. C’était le retour à un état de choses qui avait eu sa raison d’être quinze ans auparavant, mais qui n’était plus adapté aux circonstances et allait entraver le développement de la colonie. Au reste, quoi qu’on eût voulu faire, le gouvernement général n’était ni ne pouvait plus être seulement un commandement militaire et les préoccupations administratives y tenaient forcément la première place. Le décret de 1864 fut très impopulaire parmi les colons⁠ ⁠; ils ne cessèrent jusqu’en 1870 de réclamer l’assimilation de l’Algérie, seule mesure, pensaient-ils, susceptible de tracer la ligne de démarcation entre les autorités civiles et militaires et de permettre au pays de prendre son essor⁠ ⁠; en quoi ils ne voyaient pas beaucoup plus juste que les restaurateurs du régime militaire. Par décret du I" septembre 1864, le maréchal

L’EMPEREUR

NEUR (1864-1870) de Mac-Mahon, duc de Magenta, fut nommé gouverneur général. Résumer la carrière du maréchal serait résumer toute l’histoire de la conquête de l’Algérie. En sortant de Saint-Cyr, il débarque à Sidi-Ferruch le 14 juin 1830⁠ ⁠; il se signale à l’assaut de Constantine⁠ ⁠; en Kabylie, en 1857, il commande à Icheriden la colonne qui eut à soutenir le plus gros effort de la journée. Il joignait au plus rare courage une modestie tranquille, une sorte d’abnégation et de simplicité dans l’accomplissement de son devoir : « Des vies comme celle de Mac-Mahon, a dit M. Jules Cambon, honorent une nation et une armée. » Le nouveau gouverneur se trouva en présence (1865) de difficultés de toutes sortes. Les Sahariens étaient toujours agités et l’agitation tendait à gagner le Tell. Les colons étaient mécontents et défiants⁠ ⁠; ils avaient envoyé aux Tuileries pour protester contre le sénatus-con- HISTOIRE DES COLONIES. T. II.

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sulte des députations qui ne furent pas reçues. Ils avaient adressé des pétitions à l’Empereur, au Corps législatif, au Sénat, sans plus de résultats. Mac-Mahon, partisan de la colonisation comme Pélissier, comme Randon, comme Bugeaud, attira l’attention du souverain sur la triste situation de l’Algérie.

LE MARÉCHAL DE MAC-MAHON

Au commen cement de 1865, le bruit se répandit que l’Empereur allait venir en Algérie pour se rendre compte par lui- même de l’état des choses. Le voyage fut plusieurs fois annoncé, puis démenti. Les ministres, en particulier Randon, y étaient très opposés⁠ ⁠; le gouverneur général au contraire en était partisan, espérant modifier en faveur des colons les idées de Napoléon III. Le Moniteur du 30 avril annonça que l’Empereur se rendait en Algérie et que la régence serait confiée à l’impératrice pendant son absence. Napoléon III débarqua en Algérie le 3 mai et y resta jusqu’au 7 juin⁠ ⁠; son voyage fut donc plus long et plus sérieux qu’en 1863. Il avait un vif désir de se renseigner exactement, mais il est bien difficile à un chef d’Etat en tournée officielle de voir autre chose que ce qu’on juge bon de lui montrer. L’Empereur arriva à Alger sur le yacht impérial l’Aigle, qu’escortait la flottille cuirassée commandée par l’amiral Bouet-Willaumez⁠ ⁠; il était accompagné du prince (d’après le tableau d’Horace Vernet). Murat, des généraux Fleury et de Castellane, du commandant Reille, de M. Pietri son secrétaire particulier, du docteur Corvisart⁠ ⁠; Ismaël Urbain fut attaché à sa personne pendant tout le voyage en qualité d’interprète.

LE MARÉCHAL DE MAC-MAHON, d’après le tableau d’Horace Vernet
Gravure LE MARÉCHAL DE MAC-MAHON, d’après le tableau d’Horace Vernet

A l’allocution du maire d’Alger, l’Empereur répondit qu’il était heureux de se retrouver sur cette terre à jamais française : « Quant à ces hommes courageux qui sont venus apporter dans cette nouvelle France le progrès et la civilisation, ils doivent avoir confiance, toutes mes sympathies leur sont assurées. » Il annonça qu’une convention avec une société de grands capitalistes était en préparation, qui prévoyait un prêt de 1oo millions à l’Algérie pour les travaux publics et de 10o autres millions pour la colonisation. En outre, I 500 000 francs seraient prélevés sur la contribution de guerre imposée aux tribus révoltées pour indemniser les colons. Une proclamation fut adressée aux habitants de l’Algérie et une autre au peuple arabe. Dans cette dernière, on eut quelque peine à traduire le mot de « nationalité » qui y figurait. L’Empereur proclamait la valeur militaire des Arabes sans parler de l’armée française, ce qui fut jugé à bon droit excessif.

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PRÉSENTATION A NAPOLÉON III D’UN CHEVAL DE GADA, d’après un dessin de l’Illustration
Gravure PRÉSENTATION A NAPOLÉON III D’UN CHEVAL DE GADA, d’après un dessin de l’Illustration
(20 JUIN 1865)

L’Empereur visita les environs d’Alger, la Trappe de Staouéli, Sidi-Ferruch, où Mac-Mahon lui raconta sur place le débarquement de 1830, Boufarik où il décora Arnaud, président de la Société d’agriculture et de Franclieu, un des vétérans de la colonie, Koléa, Blida, Miliana, Médéa. Puis il s’embarqua pour Oran, où il reçut une ambassade du sultan du Maroc, passa à Misserghin, à Bel-Abbès, à Saint- Denis-du-Sig, à Mostaganem. A son arrivée à Relizane, des milliers de Flittas entourèrent sa voiture et lui demandèrent la grâce des insurgés de 1864 internés en Corse⁠ ⁠; leur requête fut agréée. Après une excursion en Kabylie et à Fort- Napoléon, il s’embarqua pour Philippeville, vit Constantine, Ain-Mlila, Batna, Biskra, enfin Bône, où il reçut une ambassade du bey de Tunis, et Bougie d’où il partit pour la France, après avoir passé en revue les troupes qui opéraient dans la Kabylie des Babors. Il avait reçu partout un accueil enthousiaste. On assurait qu’il avait trouvé la colonisation plus développée qu’il ne le pensait et que son voyage aurait des résultats favorables aux intérêts et aux demandes des Algériens. • A peine l’Empereur était-il rentré à Paris qu’on annonçait la prochaine publication d’une brochure impériale sur l’Algérie et les questions algériennes. Cette brochure avait pour titre : Lettre sur la politique de la France en Algérie adressée par l’Empereur au maréchal de Mac-Mahon. « Deux opinions contraires, disait l’Empereur, également absolues et par cela même erronées, se font la guerre en Algérie. L’une prétend que l’expansion de la colonie ne peut avoir lieu qu’au détriment des indigènes⁠ ⁠; l’autre que l’on ne peut sauvegarder les intérêts des indigènes qu’en entravant la colonisation. Réconcilier les colons et les Arabes, prouver par les faits que ces derniers ne doivent pas être dépouillés au profit des premiers et que les deux éléments ont besoin de se prêter un concours réciproque, telle est la marche à suivre. Ce pays est à la fois un royaume arabe, une colonie européenne et un camp français. Il est essentiel de considérer l’Algérie sous ces trois aspects : au point de vue indigène, colonial et militaire. »

PRÉSENTATION A NAPOLÉON III D’UN CHEVAL DE GADA (d’après un dessin de l’Illustration).

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En ce qui concerne les indigènes, l’Empereur propose : 1º de déclarer que les Arabes sont Français, puisque l’Algérie est territoire français, mais qu’ils continueront d’être régis par leur statut civil conformément à la loi musulmane⁠ ⁠; que cependant les Arabes qui voudront être admis au bénéfice de la loi civile française seront sur leur demande, sans condition de stage, investis des droits des citoyens français⁠ ⁠; 2º de proclamer l’admissibilité des Arabes à tous les emplois militaires de l’Empire et à tous les emplois civils en Algérie⁠ ⁠; 3° d’exécuter loyalement le sénatusconsulte en respectant les droits acquis des Arabes. Pour la colonisation, si elle n’a pas prospéré autant qu’on pouvait le désirer, c’est qu’on s’est écarté des vrais principes de l’économie politique, à savoir la liberté des transactions commerciales et industrielles, l’organisation du crédit, la concentration de la population dans des lieux propices, la simplification de l’administration et le développement des travaux publics. L’Empereur suggère de concentrer la population européenne sur le littoral, autour des chefs-lieux, au lieu de l’éparpiller sur toute la surface du territoire⁠ ⁠; il désapprouve la création artificielle de centres européens et les concessions gratuites. Quant à l’occupation militaire, s’appuyant sur l’autorité de Bugeaud, il recommande de réduire autant que possible le nombre des postes, de ne confier les fonctions délicates de chefs de bureau arabe qu’à des officiers expérimentés, de les subordonner au commandement, de leur demander moins d’administration et plus de politique⁠ ⁠; d’augmenter le nombre et l’effectif des bataillons de turcos : « En réalisant ce programme, conclut l’Empereur, nous obtiendrons, je l’espère, l’apaisement des passions et la satisfaction des intérêts. L’Algérie ne sera plus alors un fardeau pour nous, mais un nouvel élément de force. Les Arabes, contenus et réconciliés, nous donneront ce qu’ils peuvent nous donner le mieux, des soldats⁠ ⁠; et la colonie, devenue florissante par le développement de ses richesses territoriales, créera un mouvement commercial éminemment favorable à la métropole. »

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La Lettre de l’Empereur renferme un certain nombre d’idées justes et de vues intéressantes, bien que parfois un peu confuses. Peut-être Urbain y a-t-il collaboré⁠ ⁠; on y reconnaît cependant le style un peu pâteux et rempli de germanismes de l’impérial écrivain. C’est la brochure d’un publiciste plutôt que d’un chef d’Etat. La formule désormais célèbre : « L’Algérie est un royaume arabe, une colonie européenne et un camp français » n’est pas très heureuse, quoiqu’elle se comprenne mieux si on la replace dans l’ensemble du texte. La vérité est que l’Algérie est une colonie française à la prospérité de laquelle doivent collaborer les colons, les indigènes et l’armée. L’Empereur ne voyait guère que l’intérêt indigène et l’intérêt militaire⁠ ⁠; la colonisation ne fut jamais pour lui une conviction.

LA COLONISATION

La lettre de l’Empereur fut accueillie très froidement, aussi bien en France qu’en Algérie. Les colons, dont Warnier et Jules Duval étaient les porte-parole, protestèrent énergiquement. Le duc d’Aumale, dans une brochure anonyme, joignit ses critiques aux leurs. Il fit remarquer qu’il était curieux de voir le souverain prendre le rôle de l’opposition et dénoncer les erreurs de son gouvernement, les fautes de ses agents⁠ ⁠; il estimait que, sur beaucoup de points, l’Empereur avait jugé trop vite⁠ ⁠; le prestige exercé sur lui par les hauts barons de la société arabe lui paraissait exagéré : « Nous craignons, disait-il, que, sans s’en rendre compte peut-être, l’Empereur, poursuivant le fantôme du royaume arabe, n’ait donné en quelque sorte une investiture définitive à la féodalité indigène antique ou de fraîche date. » Le maréchal de Mac-Mahon lui-même, sans se rallier à un système bien défini, était au fond hostile au programme impérial et favorable aux colons. Le général Desvaux, sous-gouverneur et chef d’état-major général, caractère inflexible, ne voulut pas appliquer un système qu’il désapprouvait et donna sa démission. L’Empereur, dans sa lettre, promettait aux indigènes permettant de conserver leur statut personnel. Ce fut l’objet du sénatus-consulte du 14 juillet 1865, qui déclarait : « L’indigène musulman est Français⁠ ⁠; néanmoins, il continuera d’être régi par la loi musulmane. Il peut être admis à servir dans les armées de terre et de mer. Il peut être appelé à des fonctions et emplois civils en Algérie. Il peut sur sa demande être admis à jouir des droits de citoyen français. » L’article 2 de la loi accordait les mêmes avantages aux Israélites. « Ainsi, disait le rapporteur, il y a deux années, un sénatus-consulte a fixé le sort de la propriété en Algérie. Aujourd’hui, c’est un nouveau pas. Une pierre nouvelle est apportée à l’édifice. L’état des personnes est réglé. Sujets hier, les Algériens sont Français aujourd’hui⁠ ⁠; la France les admet dans son sein⁠ ⁠; elle les invite à devenir citoyens et à recueillir tous les avantages, tous les droits que notre grande nation réserve à ses propres enfants. C’est le désir de l’Empereur qu’il en soit ainsi et cet acte sera compté parmi les meilleurs de son règne. » En fait, les indigènes musulmans ne demandèrent pas la naturalisation, parce que l’abandon de leur statut personnel leur paraissait une apostasie⁠ ⁠; seuls les Israélites indigènes profitèrent des facilités que la loi leur accordait. Mais ceux mêmes des indigènes, et c’était la grande masse, qui conservaient leur statut personnel, devenaient Français et se voyaient accorder d’importants avantages. Les sénatus-consultes de 1863 et 1865, qui se complètent l’un l’autre et s’inspirent du même esprit, ont exercé une influence décisive sur les destinées de l’Algérie. était incontestablement très généreuse. Malheureusement, La politique de l’Empereur à l’égard des indigènes la colonisation, tout au moins la colonisation de peuplement, était complètement laissée de côté.

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Le décret du 3I décembre 1864 sur la vente des terres domaniales prohibait la concession gratuite et ne reconnaissait plus qu’un seul mode d’aliénation : la vente à prix fixe et à bureau ouvert⁠ ⁠; la concession gratuite ne pouvait être autorisée que par un décret spécial de l’Empereur. Les concessions faites antérieurement étaient affranchies de toute clause résolutoire autre que le paiement du prix de vente. L’administration déclarait qu’elle se mettait ainsi d’accord avec ce qu’elle appelait « les vrais principes de l’économie politique ». En 1866, 248 lots, représentant Il 500 hectares, furent vendus 718 ooo francs. Plus de la moitié des lots, représentant les deux tiers du prix total, furent acquis par des indigènes. On ne comptait aucun acquéreur venu de France. Les documents officiels déclaraient que « ces résultats étaient très satisfaisants » : ils savaient évidemment se contenter de peu.

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L’Empereur avait prescrit de tracer à la colonisation, autour des chefs-lieux des trois départements, un périmètre qu’elle ne devait pas dépasser⁠ ⁠; au delà, on indemniserait les colons pour les amener à se retirer et au besoin on les rappellerait d’office. Des instructions du gouverneur général du I1 mai 1866 se conformèrent à ces prescriptions. Une zone de I 200 000 hectares fut ainsi délimitée, en opposition complète avec la doctrine de Bugeaud qui affirmait qu’il fallait mêler partout les Européens aux indigènes. On songea même un instant à abandonner les hauts plateaux et le Sud, ce qui eût été revenir à l’occupation restreinte⁠ ⁠; on y renonça devant la vive opposition du maréchal Randon.

D’autre part, le domaine était dilapidé. Des 900 000 hectares dont, avec un optimisme excessif, on faisait état lors de la discussion du sénatus-consulte de 1863, et qui avaient été promis et exclusivement réservés à la colonisation, 700 000 hectares furent attribués aux indigènes. Restaient 200 000 hectares, dont 100 000 furent concédés d’un coup à la Société générale algérienne. Le reste fut vendu aux indigènes, sauf 50 000 hectares environ réservés pour la création de 13 nouveaux centres⁠ ⁠; mais ces villages étaient encore à l’état de projet à la fin de 1868.

En 1862 et en 1863, les plus belles forêts de la colonie, plus de 160 000 hectares comprenant les massifs de chênes-liège les plus facilement accessibles, avaient été concédés pour 90 ans à une trentaine de bénéficiaires. Ces forêts ayant été en grande partie incendiées et les concessionnaires réclamant de ce chef des indemnités, l’administration, en 1867, finit par leur attribuer les forêts en toute propriété, dans des conditions qui ressemblaient à un abandon. La Société de l’Habra et de la Macta reçut une concession de 24 000 hectares, à charge de construire un barrage en amont de Perrégaux, au confluent de l’Habra et de l’Oued Fergoug⁠ ⁠; la plaine du Sig semblait particulièrement favorable à la culture du coton, qui y avait jadis été pratiquée par les indigènes⁠ ⁠; le barrage fut effectivement construit, mais dans des conditions assez défectueuses⁠ ⁠; il en fut de même des travaux d’asséchement et d’irrigation. Quant à la mise en valeur de la région, entreprise longue et difficile, il faut le reconnaître, elle ne fut que très imparfaitement réalisée, aucune clause résolutoire ne garantissant l’exécution du contrat.

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Par une convention du 18 mai 1865 entre le ministère de la Guerre d’une part,

Compagnie Genevoise Autres concessions Compagnie Algérienne 2 MAS Concessions forestières Echelle de 1/1.500.0009 30 40 50 Km. Callo Philippeville Bougie Didielli o El Milia astonvi Gastu c • oFedj Mzala Rummet constanti Bor Guelma c

LDS GRANDES CONCESSIONS DANS LE DÉPARTEMENT DE CONSTANTINE (d’après Passeron).
Gravure LDS GRANDES CONCESSIONS DANS LE DÉPARTEMENT DE CONSTANTINE (d’après Passeron).
Illustration de l'ouvrage, page 360
Gravure sans légende (page 360)

Ain Abes&POuricia Ain Malouk Atménia Qued- enati

ElBe in Smara degada St Arnaud Oº Dekri Ain Malah MM. Frémy, gouverneur du Crédit foncier, et Paulin Talabot, directeur de la Compagnie P.-L.-M. d’autre part, l’Etat promettait de vendre à la Société générale algérienne 100 000 hectares de terres, à prendre parmi celles qui étaient disponibles dans le domaine de l’État en Algérie⁠ ⁠; le prix était fixé à un franc par hectare et par an, payable annuellement à partir de la prise de possession pendant cinquante années. La Société s’engageait à avancer à l’Etat 10o millions pour l’exécution de grands travaux publics et à employer directement 100 autres millions à des entreprises industrielles et commerciales.

L’Algérie fondait de grandes espérances sur cette société, mais MM. Frémy et Talabot étaient occupés en France par d’autres affaires plus considérables⁠ ⁠; ils avaient constitué leur société pour être agréables à l’Empereur et s’intéressaient fort peu à l’Algérie. La Société générale algérienne n’était d’ailleurs pas une société commerciale ordinaire et ne jouissait pas de toute sa liberté d’allures⁠ ⁠; c’était une entreprise financière placée sous la tutelle de l’Etat. La Société avança 87 millions à l’Etat pour les travaux publics⁠ ⁠; les autres clauses demeurèrent inexécutées, l’Etat n’ayant pas voulu ou pas su les imposer. Il livra à la Compagnie 100 000 hectares de terres, dont 90 000 dans la province de Constantine, la seule où il possédât encore de vastes étendues. Aucune obligation de peuplement n’étant prévue, la Société pouvait, soit exploiter elle-même son domaine, soit l’abandonner à des fermiers, soit y installer des colons, soit même le vendre. De 1866 à 1878, de sa fondation à sa liquidation, la Société établit I50 familles de colons, installa 20 fermes, créa 5 villages, dépensa I 546 000 francs. Mais il n’y eut jamais qu’une très faible partie des terres qui fut livrée à la culture européenne. En 1878, la Société, qui avait semblé appelée aux plus belles destinées, fut acculée à la liquidation et passa la main à une autre Société, la Compagnie algérienne, qui conserve encore aujourd’hui 71 000 hectares de sa concession.

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En somme, ces grands domaines furent d’énormes entreprises de métayage ou de fermage indigène, de vastes enclaves qui, au milieu des régions colonisées, furent soustraites au peuplement national. Les grandes sociétés sont sans effet utile pour le peuplement et la mise en valeur⁠ ⁠; préoccupées avant tout du dividende à distribuer à leurs actionnaires, elles ne peuvent faire les frais de l’établissement de colons européens ni de grandes entreprises de travaux publics, surtout si on ne le leur impose pas très expressément⁠ ⁠; ce rôle ne peut être rempli que par l’Etat. Il faut convenir d’ailleurs que les tentatives de grande colonisation du Second Empire furent en général aussi peu judicieuses et aussi mal comprises que les essais de petite colonisation de la Seconde République⁠ ⁠; ni l’une ni l’autre de ces expériences ne sont donc décisives ni n’emportent la condamnation absolue d’un système. Mais le temps perdu ne se retrouve pas⁠ ⁠; quelques années plus tard, les prix des terres montaient dans la colonie, la natalité diminuait en France, pendant que la population indigène augmentait en Algérie. L’occasion était passée.

D’après la doctrine du libéralisme économique, le jeu des capitaux privés et des travaux publics devait assurer rapidement et sûrement le développement économique de l’Algérie. Cette espérance fut déçue. En 1870, le maréchal de Mac- Mahon constatait devant le Conseil supérieur de gouvernement que, sauf dans le voisinage immédiat des centres, les terres vendues au profit de la colonisation étaient achetées par des indigènes ou revendues à des indigènes. Et il ajoutait avec mélancolie : « Il faut reconnaître d’une façon générale que jusqu’à ce jour, l’initiative individuelle, à laquelle il a été laissé liberté entière, n’a produit sous le rapport du peuplement et de la colonisation que des résultats à peu près nuls. »

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L’Empire finissant revint au système des centres, qu’il avait solennellement condamné. Alors qu’on n’avait pas créé un seul village de 1864 à 1870, on en avait projeté II en 1870. On se proposait d’établir des familles tyroliennes à Bou- Hini (Palestro), de petits fermiers irlandais ou des pêcheurs à Takouch (Herbillon), des colons espagnols à El-Haçaïba et à Ain-Madher. On étudiait la création de villages forestiers pour les colons du Var.

VALEUR

Malgré l’arrêt de la colonisation, la population européenne continuait à augmenter par l’excédent des naissances. Elle passait de 193 000 âmes en 1861 à 245 000 en 1872. La population française s’élevait de I12 000 à I30 000, la population étrangère de 81 000 à I15 000. Mais la population agricole n’augmentait pas et tendait même à diminuer. Il faut rendre cette justice au Second Empire que, pendant cette période, les travaux publics, travaux de ports, de routes, de barrages, furent poursuivis avec activité et intelligence. Les forages artésiens furent continués dans l’Oued-Rir. La ligne de chemin de fer de Philippeville à Constantine fut ouverte à l’exploitation en 1870, celle d’Alger à Oran en I87I. Quelques concessions de mines furent accordées⁠ ⁠; on commença à exploiter le cuivre à Mouzaïa, le plomb à Ghar-Rouban et à Kef-Oum-Theboul, le fer à Ain-Mokra.

En matière agricole, on continuait à s’attacher surtout aux cultures industrielles. C’est à ce moment que se place l’apogée de la culture du coton, pratiquée dans la vallée du Chélif à Saint-Denis-du-Sig, à Perrégaux et à Relizane. Elle commença à prendre de l’extension en 1860, pendant la guerre de Sécession⁠ ⁠; le maximum fut atteint en 1866 avec 2 000 planteurs, 4 000 hectares, 74 000 quintaux exportés⁠ ⁠; en 1867, on tomba à 20 000 quintaux⁠ ⁠; ce chiffre se maintint pendant quelques années, puis s’abaissa peu à peu et la culture finit par disparaître en 1890. Le coton exigeant l’irrigation, de grands barrages-réservoirs furent construits pour procurer l’eau nécessaire à cette plante⁠ ⁠; mais les frais d’irrigation et de maind’œuvre amenèrent à y renoncer. Les encouragements de l’Etat étaient d’ailleurs assez mal compris⁠ ⁠; il achetait la récolte et faisait égrener le coton⁠ ⁠; les producteurs s’habituèrent à ces achats administratifs, et ne cherchèrent pas à se créer eux-mêmes des débouchés. Le décret de 186o adopta le système des primes, mais les prix devenant de moins en moins rémunérateurs, on finit par se désintéresser de cette exploitation. Le tabac était cultivé sur 6000 hectares par 12 000 planteurs, dont I 500 Européens et la production atteignait 30000 quintaux. La sériciculture, qui donnait 15 000 kilogrammes de cocons, fut éprouvée par la maladie du ver à soie. Le lin se heurtait à des difficultés par le rouissage⁠ ⁠; il occupait I 500 hectares et était cultivé surtout pour la graine. La vigne couvrait 8000 hectares en 1863, II 000 en 1870, dont 8 0o0 hectares de cultures européennes. Les oliviers produisaient en moyenne 140 000 hectolitres d’huile⁠ ⁠; l’oranger et le citronnier se développaient. Les céréales étaient cultivées sur 2 millions d’hectares⁠ ⁠; la production, très irrégulière, après avoir atteint 25 millions d’hectolitres en 1863, s’abaissait à 18 millions d’hectolitres en 1864, II en 1865, 8 en 1866, 5 en 1867. Le cheptel présentait les mêmes oscillations⁠ ⁠; le nombre des moutons passait de 8 millions en 1867 à 4 en 1868.

363

La loi du 17 juillet 1867, achevant l’œuvre de la loi de 185I, réalisait l’union douanière complète entre la France et l’Algérie. Désormais, tous les produits algériens pénétraient en France sans avoir à acquitter aucun droit, sans qu’il fût besoin d’une désignation particulière pour leur conférer cet avantage. Le commerce atteignait 222 millions en I86I (importations 146 millions, exportations 72 millions)⁠ ⁠; en 1870, il s’élevait à 252 millions (importations 153 millions, exportations 99 millions). Les principaux articles d’exportation étaient le bétail, les peaux, les laines, le tabac, l’alfa, le crin végétal, les céréales, l’huile d’olive. Mais le développement économique de l’Algérie se poursuivait avec beaucoup de lenteur. Pendant les dernières années de l’Empire, une série de fléaux s’abattirent sur l’Algérie, dont la situation devint fort mauvaise.

VI

ILA FIN DE L’EMPIRE

- LA PERSISTANCE DE L’INSURRECTION DES OULED-SIDI-CHEIKH Cheikh continuait et passait à L’insurrection des Ouled-Sidil’état chronique. Repoussée du Tell en 1864, elle persistait dans le Sud. En 1865, tout le cercle de Géryville est en insurrection. Le colonel de Colomb livre à Garet-Sidi-Cheikh un combat dans lequel est tué Si-Mohammed, fils de Si-Hamza, mais son oncle Si-Lala demeure l’âme de la révolte, que continuent à appuyer les nomades marocains de la région qui s’étend entre Figuig et le Tafilelt. En 1867, le général Deligny proposa au maréchal de Mac-Mahon, pour en finir, de diriger une expédition contre Figuig, mais le gouvernement refusa son autorisation. En 1869, les dissidents se rassemblèrent à Kenadsa, envahirent le Djebel-Amour et s’avancèrent jusque dans le sud de la province d’Alger⁠ ⁠; ils furent défaits par le colonel de Sonis à Oum-Debdeb, près d’Ain-Madhi, mais bientôt les attaques recommencèrent.

364 ILA DEMINS DE

Le gouvernement comprit qu’il était indispensable de ramener la confiance chez nos nomades et de prouver aux dissidents que nos troupes iraient les châtier au besoin au Maroc même, comme nous y autorisait le traité de 1845. Une colonne de 3 000 hommes, commandée par le général de Wimpffen, qui avait sous ses ordres les généraux de Colomb et Chanzy, fut organisée. Elle livra aux Ouled- Sidi-Cheikh et à leurs alliés les Doui-Menia un combat heureux aux Bahariat (15 avril 1870), dans la zone d’épandage de l’Oued Guir, mais elle ne réussit pas à s’emparer du ksar d’Aïn-Chaïr. L’expédition n’avait été autorisée qu’à la condition expresse de ne pas s’attaquer à Figuig, de ne pas même s’en approcher et de rester le moins longtemps possible sur le territoire marocain : « Il semble, écrivait Wimpffen, qu’à Paris on ne s’est pas suffisamment rendu compte de la situation qui nous est faite par les tribus frontières, qui ne sont à l’empire du Maroc que d’une façon nominale et qui ne reconnaissent d’autre règle que leur caprice ou la force qui les réprime. Le gouvernement marocain a proclamé lui-même à diverses reprises cette vérité. » En ne laissant pas toute latitude à la colonne, on l’empêcha d’avoir tous les résultats qu’on aurait pu en attendre. Cependant l’expédition eut un grand retentissement dans le Sud et si l’insurrection de 1871 passa inaperçue en Oranie, ce fut grâce à l’effet moral qu’avait produit cette pointe poussée par nos troupes jusqu’aux portes du Tafilelt. 1868 sauterelles, qui causa de graves dégâts. En 1867, un tremble- En 1866, il y eut en Algérie une formidable invasion de ment de terre détruisit plusieurs villages du pied de l’Atlas, entre autres la Chiffa et El-Affroun⁠ ⁠; Blida, déjà détruite en 1825, fut de nouveau très éprouvée. Puis ce furent le choléra et le typhus qui envahirent les trois provinces et auxquels les indigènes, mal vêtus, mal nourris, succombèrent en grand nombre. Mais surtout une sécheresse persistante aboutit à un véritable désastre⁠ ⁠; la récolte, médiocre en 1865, fut très mauvaise en 1866, à peu près nulle en 1867⁠ ⁠; les céréales étaient détruites ainsi que les pâturages⁠ ⁠; à l’automne, des neiges abondantes achevèrent de faire périr ce qui restait de bétail. Il en résulta une terrible famine, qui dura de novembre 1867 à juin 1868. Les habitants des steppes et du Sud, chassés par la faim, descendaient vers le Tell où ils espéraient trouver de l’orge et du blé, mais les gens du Tell étaient eux-mêmes aux prises avec la disette. Des bandes d’indigènes presque nus arrivaient par groupes compacts, semant de leurs cadavres les routes et les abords des agglomérations, rôdant autour des villes et des villages, implorant la pitié des colons. Les documents officiels évaluèrent le nombre des victimes à 300 000⁠ ⁠; il fut probablement plus élevé.

365 LAVIGERIE

La France s’émut de ce désastre. Des souscriptions s’organisèrent de toutes parts. Le Corps législatif vota 2 400 000 francs pour faire face à cette calamité publique. Le gouverneur général fit venir du grain de différents ports d’Europe. On organisa des chantiers de charité, des asiles, des comités de bienfaisance. A Alger, la maréchale de Mac-Mahon et les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul distribuèrent chaque jour des vivres et des vêtements. d’être érigé en archevêché⁠ ⁠; il en avait pris possession en 1867 et Mgr Lavigerie occupait alors le siège d’Alger, qui venait devait y rester jusqu’à sa mort, survenue en 1892. Né à Bayonne en 1825, il était devenu en 1856 directeur de l’œuvre des Ecoles d’Orient⁠ ⁠; à ce titre, il était allé en Syrie après les massacres du Liban et avait eu à Damas une entrevue avec Abd-el-Kader, qu’il remercia d’avoir sauvé tant de vies humaines au moment des massacres de 1860⁠ ⁠; puis il avait été nommé évêque à Nancy à trente-huit ans. Le maréchal de Mac-Mahon, qui l’avait connu dans cette ville, voulut le donner comme successeur à Mgr Pavy qui venait de mourir. L’Empereur hésitait : « Je ne comprends pas, dit-il plusieurs fois au maréchal, pourquoi vous tenez tant à avoir Mgr Lavigerie⁠ ⁠; c’est un évêque trop ardent, il manque de mesure, vous ne ferez pas bon ménage avec lui. »

MEr LAVIGERIE

Quel que soit le jugement que l’on porte sur l’homme, sur le prélat, sur l’écrivain, on ne peut nier que Lavigerie n’ait fait ou du moins entrepris de grandes choses. Il fut avant tout un homme d’action : « Je suis, disait-il, le serviteur d’un maître qu’on n’a pu renfermer dans un tombeau. » Le célèbre portrait de Bonnat le représente tel qu’il était à la fin de sa vie, le teint basané, la barbe toute blanche. Il se plaignait que le peintre l’eût représenté assis dans un fauteuil, devant une table chargée de livres⁠ ⁠; il eût voulu être figuré debout, montrant du geste les terres nouvelles et les horizons inconnus vers lesquels il était toujours prêt à s’élancer. Lavigerie est une des grandes figures de notre histoire coloniale. « A une époque où personne ne pensait à l’Afrique, a dit M. Jules Cambon, il a voulu la conquérir à la France et à la civilisation. Il a été bon Français et bon Européen, précurseur de tous ces hardis voyageurs, de ces marins, de ces soldats qui donneront au dix-neuvième siècle quelque chose de la gloire des conquérants du nouveau monde. » Il mit au service de son pays son influence, 365 qui était grande, sur les populations catholiques de l’Europe méridionale établies dans l’Afrique du Nord, Maltais, Italiens, Espagnols. On dira ailleurs le rôle de premier plan qu’il a joué dans la prise de possession de la Tunisie. Il fut un grand missionnaire et un grand Africain : « J’ai tout aimé de notre Afrique, disait-il : son passé, son avenir, ses montagnes, son ciel, les grandes lignes de ses déserts, les flots d’azur qui la baignent. » Le gouvernement avait essayé de faire le silence sur la famine et le typhus qui sévissaient en Algérie. M. Rouher déclarait que la situation n’était pas aussi mauvaise qu’on l’avait dit. L’archevêque n’hésita pas⁠ ⁠; par la voie des journaux, il fit connaître la misère épouvantable du pays. Il montra les indigènes mourant en foule sur les routes, se nourrissant de racines, dévorant même des cadavres. Il entreprit une vaste tournée de prédication pour réunir les secours qui devaient arracher ces malheureux à une mort effroyable. Il recueillit I 800 enfants abandonnés dans ses orphelinats de Ben- Aknoun et de Kouba⁠ ⁠; 500 moururent⁠ ⁠; il en resta environ un millier, pour lesquels il acheta des terres dans la vallée du Chélif⁠ ⁠; c’est l’origine des villages arabes chrétiens de Saint-Cyprien et de Sainte-Monique. La tentative demeura d’ailleurs isolée et sans action sur l’ensemble de la société indigène.

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MONSEIGNEUR LAVIGERIE
Gravure MONSEIGNEUR LAVIGERIE

Un conflit s’éleva bientôt entre le gouverneur général et l’archevêque au sujet de ces orphelins. Le maréchal, sous l’inspiration des bureaux arabes, voulait que les petits indigènes, une fois la famine terminée, fussent renvoyés dans les tribus. L’archevêque s’y refusa et protesta avec énergie : « Je suis, dit-il, le père, le protecteur de tous ceux de ces enfants dont les pères, dont les mères, dont les tuteurs n’existent plus. Ils m’appartiennent, parce que la vie qui les anime encore, c’est moi qui la leur ai conservée. C’est donc la force seule qui les arrachera de leurs asiles et si elle les en arrache, je trouverai dans mon cœur d’évêque de tels cris qu’ils soulèveront contre les auteurs de ces attentats l’indignation de tous ceux qui méritent encore sur la terre le nom d’hommes et celui de chrétiens. » A deux reprises, Lavigerie écrivit à l’Empereur, puis il se rendit à Paris pour le voir⁠ ⁠; il ne fut pas reçu, mais prit le train pour Biarritz où il rejoignit le souverain et réussit à le convaincre. Napoléon III lui fit écrire par le maréchal Niel, ministre de la guerre : « Croyez, Monseigneur, que le gouvernement n’a jamais eu l’intention de restreindre vos droits d’évêque et que toute latitude vous sera laissée pour étendre et améliorer les asiles où vous aimez à prodiguer aux enfants abandonnés, aux veuves et aux vieillards les secours de la religion chrétienne. »

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du Monde illustré
Gravure du Monde illustré

Lavigerie estimait qu’il était possible d’amener les indigènes à se rapprocher de nous et à vivre avec nous en bonne intelligence. Il voyait dans l’islam le grand obstacle qui les sépare de nous, et pensait que, tout en respectant scrupuleusement leurs croyances, nous • faisions fausse route en fortifiant cet obstacle. En sa qualité d’évêque, il e illeure façon d’ar- (d’après un dessin du Monde illustré). river à la francisation des indigènes, c’était leur conversion au christianisme⁠ ⁠; c’est sur ce point qu’il entra de suite en conflit avec le pouvoir civil. Mais il était trop avisé pour ne pas connaître les inconvénients, les dangers des excès de zèle et de prosélytisme vis-àvis des musulmans. Il interdisait à ses prêtres de baptiser les enfants sans le consentement de leurs parents, les adultes sans sa propre autorisation. Il leur prescrivait surtout de prêcher d’exemple, de montrer aux indigènes ce que sont les vertus chrétiennes et françaises, de soulager leurs misères physiques et morales.

En 1868, il fonda la Société des Missionnaires d’Afrique, connus sous le nom de Pères blancs⁠ ⁠; il leur prescrivit d’avoir exactement le costume et le genre de vie des indigènes, d’apprendre leur langue, de se dévouer à leur instruction et au soin des malades. Et comme, en pays musulman, il n’y a que la femme qui puisse aborder la femme, en même temps que les Pères blancs, il créa les Sœurs blanches. 367 Il plaçait à la base de la politique de rapprochement les œuvres d’assistance et d’enseignement : « Je suis votre père, disait-il aux indigènes, même si vous ne me reconnaissez pas pour tel. Je vous aime comme mes enfants. »

L’ARCHEVÊQUE D’ALGER SECOURANT LES INDIGÈNES PENDANT LA FAMINE DE 1867, d’après un dessin

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Lavigerie était partisan de la colonisation, hostile au gouvernement militaire, au royaume arabe, aux bureaux arabes. Un jour, à Maison-Carrée, invité à bénir des charrues à vapeur qu’on allait expérimenter, après des discours officiels qui ne renfermaient que les banalités d’usage, il monta sur une chaise et, devant les fonctionnaires atterrés et les colons enthousiastes qui acclamaient le jeune archevêque, il prononça une allocution inattendue : « L’Algérie, disait-il, possède tous les éléments de vitalité, de prospérité, de richesse⁠ ⁠; s’il lui manque quelque chose, c’est seulement une confiance plus grande dans la libre expansion de sa force. Je demande à la France pour l’Algérie des libertés plus larges. Nulle part elles ne sont plus nécessaires que dans un pays nouveau et pour des populations entreprenantes et hardies ». « Comme homme et comme Français, écrivait-il quelques mois après, je m’associe aux vœux unanimes des colons de mon diocèse et je désire avec eux la modification d’un système qui étouffe toute initiative et toute liberté. » L COLE DE 1868 phériques et au manque de pluie. On s’en prit néanmoins ’ENQUÊTE AGRI- La famine de 1868 était due aux circonstances atmosà l’administration : on fit à cette occasion le procès du gouvernement militaire et du royaume arabe. On avait commis, disait-on, une faute grave en cristallisant la société indigène au lieu de la faire évoluer. Le mal venait de l’état social dans lequel vivaient les indigènes⁠ ⁠; si on avait constitué la propriété individuelle, on eût évité ces malheurs. Surtout on fit remarquer que les indigènes avaient été beaucoup moins éprouvés par la disette en territoire civil, c’est-à-dire partout où il y avait des colons européens⁠ ⁠; l’exemple des colons les avait incités à mieux cultiver leurs terres et ils avaient trouvé du travail dans les centres européens⁠ ⁠; la colonisation n’était donc pas nuisible aux indigènes, bien loin de là. Les partisans du régime militaire incriminaient au contraire la colonisation, qui, disaient-ils, avait pris les meilleures terres⁠ ⁠; la désorganisation de la société indigène, qui mettait les chefs et les zaouias hors d’état de remplir leurs anciens devoirs d’assistance. Il y avait eu autrefois, à côté des silos renfermant les récoltes des particuliers, des dépôts destinés aux pauvres. Désormais, les indigènes exportaient leur blé et dépensaient leur argent. Pour remédier à cet état de choses, des silos de réserve furent créés dans un grand nombre de cercles et la première société de prévoyance indigène fut organisée à Miliana en 186g par le général Liébert.

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C’est en 1868 que parut le livre célebre de Prévost-Paradol, la France nouvelle, dont le dernier chapitre est consacré à l’Algérie : « L’Algérie, y lisait-on, est la chance suprême. Cette terre est féconde, elle convient excellemment par la nature du sol à une nation d’agriculteurs et l’amélioration du régime des eaux, qui est en ce pays la question la plus importante, n’est nullement au-dessus de notre science et de nos richesses. Cette terre est assez près de nous pour que le Français, qui n’aime pas à perdre de vue son clocher, ne s’y regarde pas comme exilé et puisse continuer à suivre des yeux et du cœur les affaires de la mère patrie. Enfin elle est pour nous, par son rapprochement de nos côtes et par sa configuration même, d’une défense facile et les deux contrées qui la bornent n’imposent aucune limite efficace à notre action, le jour où il nous paraîtra nécessaire de nous étendre. Puisse-t-il venir bientôt, ce jour où nos concitoyens, à l’étroit dans notre France africaine, déborderont sur le Maroc et la Tunisie et fonderont enfin cet empire méditerranéen qui ne sera pas seulement une satisfaction pour notre orgueil, mais sera certainement, dans l’état futur du monde, la dernière ressource

PRÉVOST-PARADOL, d’après une lithographie de Lemoine
Gravure PRÉVOST-PARADOL, d’après une lithographie de Lemoine
HISTOIRE DES COLONIES. T.

PRÉVOST-PARADOL (d’après une lithographie de Lemoine). de notre grandeur... L’Afrique ne doit pas être seulement pour nous un comptoir comme l’Inde, ni seulement un camp ou un champ d’exercice pour notre armée, encore moins un champ d’expérience pour nos philanthropes⁠ ⁠; c’est une terre française, qui doit être le plus tôt possible peuplée, possédée et cultivée par des Français, si nous voulons qu’elle puisse un jour peser de notre côté dans l’arrangement des affaires humaines. » Le Corps législatif s’occupa à diverses reprises de l’Algérie, dont la situation paraissait décidément critique. Tout le monde convenait qu’il y avait lieu de changer de politique. On décida que la grande enquête agricole qui devait avoir lieu dans toute la France en 1868 serait étendue à l’Algérie. Par suite des circonstances mêmes que traversait la colonie, elle prit une importance particulière et devint forcément une enquête générale, plus politique même qu’agricole. Dirigée par le comte Le Hon, député au Corps législatif, l’enquête fut faite avec beaucoup de soin. La Commission séjourna en Algérie du 29 avril au 17 juillet, 369 parcourant les trois provinces, s’arrêtant dans les différents centres⁠ ⁠; I5I questions furent posées, concernant les conditions générales et spéciales de la production agricole, les débouchés et la législation économique, enfin la législation civile et générale. Tous ceux qui pouvaient fournir des renseignements furent consultés et écoutés. Les déposants réclamèrent tous de l’eau, des terres, du crédit⁠ ⁠; ils demandaient des travaux d’irrigation, se plaignaient de l’insuffisance des territoires de colonisation et de la trop faible étendue des lots, réclamaient l’organisation du crédit agricole. Presque tous les Européens demandaient le remplacement de la propriété collective par la propriété individuelle chez les indigènes. Les musulmans se plaignaient de la vénalité et des prévarications des cadis et déclaraient en général préférer la justice française. Branthomme, propriétaire à Blida, remit au président le programme des habitants de la Mitidja⁠ ⁠; ils exigeaient avant tout le développement de la colonisation et du peuplement européen, et cela dans l’intérêt même des indigènes, comme le seul moyen de modifier leur déplorable état social et d’accroître leur bien-être⁠ ⁠; pour y parvenir, ils préconisaient la création de villages par l’administration, l’extension du territoire civil, la suppression des bureaux arabes en territoire civil, le partage des terres collectives et la constitution de la propriété privée, le rattachement de l’Algérie au ministère d’Etat. Un propriétaire de Chebli demandait, pour attirer les émigrants, des terres, des travaux d’utilité publique, des institutions de crédit, une administration large et point tracassière, le rapprochement de la législation avec celle de la France : « Il faut, disait-il, que les immigrants trouvent mieux dans leur nouveau pays que dans l’ancien et non pas plus mal. » Le maire de l’Arba, sans méconnaître les bienfaits des réformes politiques, administratives et judiciaires, voulait surtout des barrages, des routes, des chemins vicinaux, du crédit agricole, de nouveaux centres européens. M. Courserant, propriétaire à Mostaganem, expliquait que le sort du peuple arabe était étroitement lié au sort de la colonisation⁠ ⁠; qu’il fallait autant que possible le mettre en contact avec nos colons, nos propriétaires, nos commerçants et constituer chez lui la propriété individuelle.

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La presque unanimité des Algériens émit des vœux en faveur de l’assimilation. M. Loizillon, de Miliana, demandait l’application du Code Napoléon aux indigènes. « C’est un contresens, disait un propriétaire de Cherchel, ancien intendant militaire, de donner l’administration de l’Algérie au ministère de la Guerre et à l’armée. Quant aux Arabes, faites-les Français, traitez-les comme tels et non en nation arabe, qui à ce titre resterait toujours ennemie de la nôtre. » A Médéa, M. Daudet insiste pour qu’on décrète d’urgence territoire civil tout le territoire de l’Algérie et son assimilation complète à la métropole. Les citadins, ceux d’Alger en particulier, veulent l’exercice pour les citoyens français habitant l’Algérie de tous leurs droits politiques et notamment du droit d’élire des députés au Corps législatif⁠ ⁠; la substitution du régime civil au régime militaire⁠ ⁠; la division de l’Algérie en départements relevant du ministère de l’Intérieur⁠ ⁠; l’élection des conseils généraux⁠ ⁠; la suppression des commandements confiés aux chefs indigènes. Les mêmes vœux sont formulés par les habitants de Boufarik, par ceux de Tlemcen : « Puisque le gouvernement français vous a envoyés pour vous enquérir de nos vœux, dites-lui que nous demandons seulement de bonnes lois et que nous n’en savons pas de meilleures que celles à l’ombre desquelles nous naquimes en France. Qu’on nous les donne, qu’on nous les rende et avec elles nous saurons conduire l’Algérie vers les destinées qu’elle mérite. » « Ce qu’il faut impérieusement avant toutes choses, dit un colon de Mondovi, c’est, pour nous Français, l’assimilation par la nomination à l’élection de députés, de conseillers généraux, par la promulgation des lois de la mère patrie⁠ ⁠; pour les Arabes, l’affranchissement par la constitution immédiate de la propriété individuelle et de la commune et par l’application du Code Napoléon. » Les habitants de Constantine s’expriment d’une manière identique, insistant sur la nécessité de la constitution immédiate de la propriété individuelle chez les indigènes. Un seul des déposants, M. Cély, propriétaire à Oran, se déclare adversaire de l’assimilation et partisan de l’autonomie. Un autre, M. Ricard, de Jemmapes, prend la défense de l’administration militaire, l’Algérie ne lui paraissant pas mûre pour qu’on en confie exclusivement la direction à des fonctionnaires civils tant qu’on n’y aura pas établi un million d’Européens. Mais ce sont là des voix tout à fait isolées.

371 LA ROMAND BEOC ARMAND BÉHIC

Lorsque l’enquête prit fin, un Algérien dit au comte Le Hon : « C’est maintenant que votre tâche commence, vous allez devenir notre député. » Le président de la Commission d’enquête intervint en effet à maintes reprises en faveur de l’Algérie au Corps législatif. Dans la discussion du budget de l’Algérie en 1869, il demanda que tout le territoire auquel avait été appliqué le sénatus-consulte de 1863 fût déclaré territoire civil et que les conseils généraux fussent élus. Quelques semaines plus tard, dans les séances des 13 et I4 avril, il réclama la prédominance de l’élément civil en Algérie. Selon lui, le dépérissement des indigènes provenait du khammessat et de la propriété collective⁠ ⁠; la transformation des fellahs en petits propriétaires et l’extension de la colonisation européenne, telles étaient les deux ancres de salut. On avait décomposé la société indigène et on n’avait pas remplacé ce qu’on avait détruit. Il fallait nous assimiler les Arabes en commençant par les tribus les plus voisines du territoire civil, le contact des Européens et des indigènes étant le plus puissant moyen de civilisation. Niel, ministre de la Guerre, une Commission fut nommée Quelques jours après, sur un rapport du maréchal pour étudier la constitution de l’Algérie. L’exposé des motifs rappelait qu’aux termes de l’article 27 de la Constitution de l’Empire, le Sénat était chargé d’élaborer la constitution de l’Algérie⁠ ⁠; les sénatus-consultes de 1863 et de 1865 avaient déjà commencé cette élaboration, le moment semblait venu de poursuivre cette œuvre et de donner des garanties nouvelles aux populations européennes. La Commission, présidée par le maréchal Randon, comprenait MM. Barot, Armand Béhic, le général Allard, Paulin Talabot, le général Desvaux, Gresley, Tassin⁠ ⁠; elle choisit comme rapporteur M. Armand Béhic⁠ ⁠; ses conclusions sont un des documents les plus importants de l’histoire de l’Algérie.

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C’est un projet complet de constitution algérienne. Sans s’engager dans les controverses sur les divers systèmes d’administration essayés dans la colonie, la Commission, prenant une position intermédiaire entre ceux qui affirmaient que tout était mal et ceux qui pensaient que tout y était pour le mieux, reconnaissait que de profondes modifications étaient nécessaires.

Le projet consacrait la division de l’Algérie en deux parties, le territoire civil et le territoire militaire⁠ ⁠; mais le territoire civil était étendu et formait un tout complet, une zone comprenant 800 000 habitants au lieu de 478 000⁠ ⁠; son périmètre n’était pas immuable et devait être revisé tous les cinq ans. En ce qui concernait le gouvernement de l’Algérie, la Commission estimait qu’il n’était pas possible d’appliquer à ce pays les formules qui répondaient à un état de civilisation plus avancé. Quelques services d’intérêt général, la justice française, l’enseignement supérieur et secondaire, les grands travaux publics, les finances, la marine, l’armée seraient rattachés aux ministères correspondants. Tout le reste serait du domaine du gouvernement local. Le gouvernement de l’Algérie devait être autonome, exercé par un haut fonctionnaire ayant rang de ministre⁠ ⁠; c’était la conception du ministère de l’Algérie, mais avec deux différences capitales : le siège de l’administration était à Alger et non à Paris, et les colonies n’étaient pas jointes à ce ministère.

L’Algérie comprendrait des départements civils administrés par des fonctionnaires civils et des départements indigènes placés sous l’autorité militaire et soumis à un régime spécial. Les préfets n’étaient plus subordonnés aux généraux. Les conseils généraux et les conseils municipaux des communes de plein exercice des départements étaient élus. Chaque douar du territoire civil était une individualité communale distincte, avec une djemaâ élue, présidée par le chef indigène investi. Les communes indigènes du territoire civil étaient groupées en cercles, ayant à leur tête un commissaire de cercle. Dans les départements indigènes, le régime militaire était maintenu.

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Au point de vue politique, les étrangers et les indigènes étaient représentés dans les assemblées locales, mais ne participaient pas à l’élection des députés que l’Algérie enverrait désormais au Corps législatif (un par département).

Au point de vue législatif, la loi organique énumérait les matières qui seraient régies par des lois et celles sur lesquelles il serait statué par des décrets impériaux, par des règlements d’administration publique ou par des arrêtés du gouverneur général. Les lois métropolitaines ne seraient mises en vigueur que si elles étaient expressément déclarées applicables à l’Algérie.

Le régime judiciaire ne subissait pas de modifications essentielles, sauf que l’importance respective des deux juridictions civile et militaire se trouvait modifiée par suite de l’extension du territoire civil. La Cour d’assises siégeait sans l’assistance du jury, la magistrature était inamovible, un Comité permanent devait s’occuper de la réforme de la législation civile des musulmans.

Au point de vue financier, les recettes et les dépenses étaient divisées en deux parts : les dépenses et les recettes de l’Etat, les dépenses et les recettes du budget local. L’Etat conservait à sa charge les dépenses de gouvernement, de protection et de haute administration⁠ ⁠; les autres dépenses constituaient le budget local. C’était le budget spécial de l’Algérie, proposé par Randon dès 1854, par Pélissier dès 186I et qui ne devait être réalisé qu’en 1900. La Commission attendait de cette réforme les plus heureux résultats : « On n’en est plus aujourd’hui, disait le rapporteur, à contester ce que renferme d’efficace et de vivifiant l’intervention sérieuse des intéressés dans la conduite de leurs propres affaires. Il n’appartient qu’à l’intérêt personnel, mis directement en jeu, d’inspirer à l’administration deux qualités également fécondes et qui se complètent l’une par l’autre, à savoir l’esprit d’économie et l’esprit d’initiative. Il n’est pas douteux que les besoins de l’Algérie soient mieux appréciés, plus largement et plus opportunément satisfaits par la libre volonté de ceux qui les ressentent que par un pouvoir éloigné aux yeux de qui, si bienveillant qu’on le suppose, ces besoins ne s’imposent jamais avec toute leur intensité et toute leur urgence. » La Commission ne concluait pas seulement à l’indépendance budgétaire de l’Algérie, mais à l’institution d’un Conseil supérieur de 33 membres, élus par les conseils généraux des départements civils et indigènes. Cette assemblée était investie en matière de finances locales de la plupart des attributions et mise en possession de tous les contrôles que le Corps législatif exerçait en matière de finances publiques.

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« La Commission, disait M. Armand Béhic, s’est proposé pour but, sans rien sacrifier des moyens d’assurer la sécurité de la domination française en Algérie, d’étendre successivement le bienfait du régime civil, non seulement aux parties déjà colonisées, mais à toutes celles qui semblent devoir devenir le plus prochainement colonisables. Elle a voulu, tout en maintenant le gros de la population musulmane sous une autorité assez forte pour la contenir et tout en respectant dans la mesure nécessaire son organisation et ses mœurs, l’entraîner peu à peu dans l’orbite de la civilisation BOUTIQUE DE BARBIER A ALGER européenne. Aux colons (d’après un dessin de l’Illustration). et aux indigènes, elle a cherché à faire accepter les charges d’une certaine autonomie locale, en leur en assurant pour compensation tous les avantages. Elle leur a donné des moyens légaux pour produire leurs griefs au grand jour et elle a placé le gouvernement de leurs intérêts sous la garantie d’une responsabilité politique directe et effective. »

BOUTIQUE DE BARBIER À ALger, d’après un dessin de l’Illustration
Gravure BOUTIQUE DE BARBIER À ALger, d’après un dessin de l’Illustration

Tel était ce rapport célèbre, très remarquable et très audacieux, comportant des réformes qui ne furent réalisées que bien longtemps après. Le rapport ne fut jamais publié, mais de nombreux exemplaires furent tirés à l’Imprimerie impériale et ses dispositions furent connues de tous les membres du Parlement qui s’intéressaient à l’Algérie. Un projet de sénatus-consulte et un projet de loi organique furent envoyés au Conseil d’Etat en janvier 1870⁠ ⁠; ils ne devaient jamais être promulgués. L’Empire disparut et la politique d’assimilation l’emporta sur la politique de décentralisation qu’avait formulée la Commission Armand Béhic.

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Les 7, 8 et 9 mars 1870, une interpellation sur l’Algérie eut lieu au Corps législatif. Le comte Le Hon prononça un grand discours : « On peut se demander, disait-il, pourquoi une constitution, alors que l’Algérie ne réclame que l’assimilation et le droit commun. Au point de vue absolu, le principe de l’assimilation serait mauvais, mais il faut tenir compte des vœux de l’Algérie. L’Algérie ne veut pas de constitution spéciale. Il suffit de donner à l’Algérie des députés au Corps législatif qui feront entendre ses vœux. » Le comte Le Hon élevait des critiques très vives contre le gouvernement militaire, qui, disait-il, a fait son temps et il citait sur ce point l’opinion du Premier Consul : « Le propre du militaire est de tout vouloir despotiquement⁠ ⁠; celui de l’homme civil est de tout soumettre à la discussion, à la vérité, à la raison. » Dans la suite de son discours, l’orateur se ralliait cependant à peu près sur tous les points au projet Armand Béhic⁠ ⁠; il se déclarait notamment pour le gouverneur-ministre, responsable devant les Chambres, résidant en Algérie. Il demandait entre autres choses la naturalisation collective des Israélites, conformément à leurs vœux et à ceux des Algériens.

Pour clore la discussion, l’ordre du jour suivant fut adopté à l’unanimité : « La Chambre, après avoir entendu les déclarations du gouvernement sur les modifications qu’il se propose d’apporter au régime législatif auquel l’Algérie est actuellement soumise et considérant que dans l’état actuel des choses l’avènement du régime civil paraît concilier les intérêts des Européens et des indigènes, passe à l’ordre du jour. »

Cet ordre du jour produisit un effet considérable. Sans plus tarder, un décret du 3ı mai 1870 affranchit les préfets de l’autorité des généraux. Le maréchal de Mac-Mahon voulut donner sa démission. Il consentit à conserver provisoirement ses fonctions, mais aussitôt la guerre avec l’Allemagne déclarée, il partit pour la France, où il allait prendre le commandement d’un corps d’armée. L’Empereur songea pour le remplacer au maréchal Randon, qui accepta⁠ ⁠; mais la nomination se heurta au mauvais vouloir du garde des sceaux et sa lettre de service n’arrivant pas, Randon se ravisa et déclara que son âge et ses infirmités ne lui permettaient pas d’accepter. Le 27 juillet, un décret nomma le général Durrieu gouverneur général par intérim. Il exerçait encore ces fonctions lorsqu’éclata la révolution du 4 Septembre. Comme en 1830, comme en 1848, les événements généraux de la politique française allaient retentir d’une manière décisive sur l’évolution de l’Algérie et l’orienter vers des voies nouvelles.

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Trois questions principales s’étaient posées pendant le Second Empire : celle du gouvernement militaire, celle du régime financier et celle de la colonisation. Pour le gouvernement militaire, personne ou presque personne ne vit que la véritable solution était de donner à l’Algérie une certaine dose d’autonomie et qu’il n’était pas possible de l’administrer de Paris, quel que fût son chef, civil ou militaire. La question de la propriété indigène et du régime foncier avait été résolue entièrement en faveur des indigènes par le sénatus-consulte de 1863, qui enchainait complètement l’avenir. Quant à la colonisation, après s’être beaucoup ralentie de I85I à 1864, elle s’était complètement arrêtée de 1864 à 1870 : arrêt volontaire, systématique et extrêmement regrettable.

ENFANTS INDIGÈNES, d’après un croquis de l’Illustration, cul-de-lampe
Gravure ENFANTS INDIGÈNES, d’après un croquis de l’Illustration, cul-de-lampe

Citer ce chapitre

Augustin Bernard, « L'algérte sous le second empire (1851-1870) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. II, L'Algérie, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1930, p. 295-376.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-2/algerie/l-algerte-sous-le-second-empire-1851-1870/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100272k