Tome II · L'Algérie · Chapitre 1
L'Algérie sous la seconde République (1848-1851)
L’ALGERIE SOUS LA SECONDE RÉPUBLIQUE (1848-185I) I. La révolution de 1848 et ses conséquences. — L’organisation de l’Algérie. — Les gouverneurs généraux de 1848 à I85I. — Charon. — Le Sud. - Zaatcha. — Le général d’Hautpoul. — La Kabylie. II. La colonisation de 1848 à I85I. — Colonisation extraordinaire. - Les colonies agricoles de 1848. — Colonisation ordinaire et colonisation libre. — La législation foncière. — La situation économique. — L’assimilation douanière.
I
Lorsque Bugeaud quitte l’Algérie en 1847, on peut dire que la période héroïque est close. Sans doute, longtemps encore, il y aura en Algérie ou sur ses confins des opérations militaires et des insurrections. Le Tell même n’est pas entièrement conquis et, tout près d’Alger, le massif si bien défendu, si fortement peuplé de la Kabylie du Djurjura, à peine abordé, a conservé toute son indépendance. Mais désor- 267
mais, un fait est acquis : c’est que les Français n’abandonneront pas l’Algérie, qu’ils ne se borneront pas non plus à occuper quelques points sur le littoral, mais que, tôt ou tard, les indigènes devront se soumettre à leur hégémonie, dont ne les garantiront ni les montagnes, ni le désert. Abd-el-Kader, qui luttait contre nous dans des conditions exceptionnellement favorables, a été vaincu par Bugeaud ; aux yeux mêmes des indigènes, Dieu s’est prononcé en notre faveur. Çà et là, ils essaieront encore d’en appeler de ce jugement et de faire parler la poudre, mais jamais plus ils ne trouveront un pareil chef ; jamais plus l’incendie allumé sur quelques points ne s’étendra à l’Algérie tout entière. Jamais plus, tout au moins aux yeux des hommes clairvoyants, Français ou indigènes, la question ne se posera de savoir à qui, en fin de compte, doit appartenir la Berbérie. La situation, à bien des égards, est comparable à celle de la Gaule après la chute de Vercingétorix. Il y aura encore de brillants faits d’armes, de pénibles expéditions, de glorieuses conquêtes. Cependant les questions relatives à l’organisation du pays et à sa mise en valeur passent désormais au premier plan. Ce sont celles auxquelles l’historien doit s’attacher de préférence à partir de cette époque. Presque tous les généraux d’Afrique jouèrent un rôle politique dans la révolution de 1848 et furent députés à la Constituante ou à la Législative, car tous les militaires étaient à cette époque, comme l’on sait, électeurs et éligibles, non sans dommage pour la discipline de l’armée. La plupart de ces officiers ne sortirent d’ailleurs pas grandis d’avoir été mêlés aux agitations politiques. Bugeaud, bien qu’il eût offert à Louis- Philippe de réprimer l’émeute par les moyens les plus énergiques, était disposé, d’après divers témoignages, à se rallier à la République, espérant en devenir le chef. Mme Dosne, dans ses Mémoires, le montre « bavardant comme une vieille femme, toujours préoccupé de lui-même, d’une vanité de sauvage ». « C’est grand’pitié, dit-elle, de le considérer de près ; probablement sur un champ de bataille il aurait sa véritable valeur, mais hors de là ! » La candidature du maréchal à la présidence de la République prit un moment une certaine consistance, mais il ne tarda pas à se désister devant les progrès de la candidature du prince Louis-Napoléon, et il fut nommé au commandement de l’armée des Alpes. Il était d’ailleurs malade et usé ; il mourut du choléra en juin 1849. Changarnier, qui commandait l’armée de Paris, aspirait, lui aussi, à la présidence de la République : « Il a la tête un peu tournée, dit encore Mme Dosne. Il croit, parce qu’il a une armée dans les mains, tenir avec elle les destinées du pays. Aussi habile militaire que pauvre tête politique, il veut avoir un pied dans tous les camps. » Cavaignac fut ministre de la Guerre et chef du pouvoir exécutif ; il eut la redoutable tâche de maîtriser l’insurrection aux journées de Juin. Lorsque le suffrage universel lui préféra Louis-Napoléon pour la présidence de la République, il quitta le pouvoir avec l’estime universelle, mais il avait perdu sa popularité et brisé sa car-. rière militaire ; il rentra dans la vie privée, donnant jusqu’à la fin de sa vie l’exemple de la dignité dans la retraite. La Moricière, après avoir pris part, lui aussi, à la répression des journées de Juin, fut ministre de la Guerre et eut à ce titre à s’occuper de l’Algérie. Bedeau fut vice-président de l’Assemblée constituante. Dans la nuit du rer au 2 décembre 1851, les « Africains », Cavaignac, La Moricière, Changarnier, Bedeau, furent arrêtés, con- OFFICIER INDIGÈNE DE SPAHIS (d’après une aquarelle de Lalaisse). duits à Mazas, puis à Ham et, sauf Cavaignac « momentanément éloignés de France », disait le décret qui les visait. La révolution de 1848 apporta des modifications con- • DE L’ALGERID sidérables à l’organisation de l’Algérie et à la politique algérienne. Le pays fut dotée du suffrage universel en même temps que la France ; elle élut quatre représentants à la Constituante, trois à la Législative ; les plus notables de ces élus furent MM. de Rancé, Emile Barrault, Henri Didier. La Constitution de 1848 déclara l’Algérie territoire français ; elle ajoutait, il est vrai, qu’elle serait régie par des lois particulières, mais des arrêtés du chef du pouvoir exécutif détachèrent du ministère de la Guerre les cultes, l’instruction publique, la justice, les douanes, pour les rattacher aux ministères compétents. Ces mesures, très nuisibles à la bonne expédition des affaires, furent d’ailleurs bientôt rapportées. La direction de l’Algérie au ministère de la Guerre fut plusieurs fois réorganisée ; de mars 1848 à avril 1850, elle changea cinq fois de titulaire ; on vit s’y succéder le général Randon, le général Charon, M. Germain,
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M. Blondel, enfin le général Daumas. Un Comité consultatif de neuf membres, comprenant deux représentants du peuple, deux conseillers d’Etat, deux généraux, un membre de la Cour des Comptes, un inspecteur général de l’agriculture, un membre du conseil général des ponts et chaussées, fut institué auprès du ministre de la Guerre ; il était appelé à donner son avis sur toutes les questions intéressant l’Algérie ; les projets de lois, décrets et règlements, concernant ce pays étaient soumis à son examen. Ce Comité fut reconstitué en I85I après le coup d’Etat et le nombre de ses membres porté à onze ; on y appela les hommes que leurs fonctions antérieures ou leurs études spéciales avaient mis à même d’acquérir la connaissance des besoins et des affaires de la colonie ; il était destiné à éclairer le ministre de ses avis sur les décisions à prendre ; c’était un centre où devaient se former les doctrines gouvernementales et administratives applicables à l’Algérie. Cette utile institution, qui eût pu jouer un rôle comparable à celui du Council of India, disparut en 1858, lorsqu’on créa le ministère de l’Algérie.
Pour l’administration générale, la tendance dominante fut d’introduire en Algérie les règles de l’administration métropolitaine, comme en témoignent les arrêtés des 9 et 16 décembre 1848, pris par Cavaignac sur un rapport de La Moricière : « L’opinion publique, disait ce rapport, en France comme en Algérie, les sentiments plusieurs fois exprimés par l’Assemblée nationale ont démontré dans ces derniers temps qu’il était du devoir de l’administration d’introduire d’une manière plus complète le régime des institutions françaises en Algérie. Le moment paraît venu de réaliser le vœu si souvent manifesté d’une assimilation largement progressive. Ce progrès peut être accompli sans danger. » Chaque province fut partagée en territoire civil ou indépendant et en territoire militaire. Les départements furent soumis au régime général de la métropole, sauf les exceptions résultant de la législation spéciale de l’Algérie ; ils étaient administrés par des préfets, qui correspondaient directement avec les ministres, subdivisés en arrondissements et en communes, avec des sous-préfets, des maires et des conseils municipaux élus. Le gouverneur général, assisté d’un Conseil de gouvernement et d’un secrétaire général, restait investi de la haute administration de l’Algérie, mais n’administrait plus directement que les territoires militaires, par l’intermédiaire des généraux commandant les divisions ; ces territoires étaient répartis en subdivisions et en cercles, ayant à leur tête des officiers ; des arrêtés du pouvoir exécutif devaient désigner les localités et les circonscriptions territoriales qui seraient respectivement classées dans les départements et dans les territoires militaires, ces derniers devant se limiter graduellement aux seules portions de l’Algérie qui exigeraient une surveillance plus étroite et une autorité plus forte. La séparation des deux administrations civile et militaire entraînait la suppression de la direction des affaires civiles et de la direction centrale des affaires arabes.
271Ce régime d’assimilation était tout à fait prématuré. En territoire civil, l’autorité se trouvait partagée et les préfets, en relations directes avec le ministre de la Guerre, ne dépendaient plus que faiblement du gouverneur. Si le système ne donna pas de trop mauvais résultats, c’est que le territoire civil était, à cette époque, fort peu étendu ; il formait, non pas une zone, mais une série de taches autour de quelques villes du littoral, la principale de ces taches étant celle qui s’étendait au voisinage d’Alger. Quant au nouveau régime municipal, qui comportait d’ailleurs des maires nommés par les préfets, il ne fut appliqué qu’aux six communes d’Alger, Blida, Oran, Mostaganem, Bône et Philippeville ; dans le reste du territoire civil, les commissaires civils furent provisoirement maintenus. Sur 112 000 Européens, il y en avait, en 1848, 86000 en territoire civil et 26 000 en territoire militaire ; encore beaucoup de ces derniers étaient-ils appelés à passer prochainement en territoire civil.
Dès lors commencent les discussions entre les partisans du régime civil et ceux du régime militaire, ou, comme on disait alors, du régime du sabre, discussions auxquelles on s’attacha à peu près exclusivement pendant le Second Empire et qui aboutirent à la suppression du gouvernement général en 1858. En réalité, la pacification était encore trop incomplète et trop récente pour qu’on pût songer à cette époque à soustraire les indigènes au régime militaire : « Sans nul doute, écrivait Bugeaud en 1848, le régime militaire est et sera longtemps ce qui convient le mieux à la situation de notre colonie. Ceux qui ont pensé et pensent encore le contraire ont oublié que nous sommes en présence d’un peuple de 3 ou 4 millions d’âmes, ayant 4 à 500 000 hommes armés et très belliqueux. La question vitale n’est pas de savoir si les Européens auront plus ou moins de liberté, s’ils seront gouvernés de telle ou telle manière, si le pouvoir sera plus civil que militaire. Tout cela peut passionner les badauds et les niais de nos villes de la côte, mais n’a, au fond, aucune importance réelle. Ce qu’il faut faire, c’est grandir le pays par une colonisation dont les éléments seraient vigoureux et par de grands travaux d’utilité publique, ouvrant les voies à la colonisation. » — « La dispute entre les partisans du régime civil et ceux du régime militaire en Algérie, disait Pellissier de Reynaud, ne consistant guère qu’à savoir si les administrateurs seront coiffés d’un chapeau ou d’un képi, la question n’offre pas beaucoup plus de gravité que celle qui séparait les Lilliputiens de leurs adversaires sur la manière de cuire les œufs à la coque. » C’est ce que disait encore Bugeaud : « Envoyez un civil pour administrer la colonie et je ne lui donne pas quinze jours pour qu’il pende un sabre à son côté, mette un chapeau à trois cornes sur sa tête et se prenne à chevaucher dans la plaine. » Sept gouverneurs se succédèrent en Algérie nouveau Changarnier, Marey-Monge, Charon, d’Hautpoul, Pélissier. Quelquesuns ne firent que passer ; Charon seul demeura un peu plus longtemps (9 septembre 1848-22 octobre 1850).
272Consulté confidentiellement par Cavaignac sur le choix d’un gouverneur général, Bugeaud avait prononcé les noms de Charon, Pélissier, Saint-Arnaud, Mac-Mahon, Morris, Ladmirault, Camou. C’est le général Charon qui fut choisi. Né en 1794, Charon appartenait à l’arme du génie ; entré à l’Ecole Polytechnique en I8ıı, il avait assisté à la bataille de Waterloo ; venu en Afrique comme capitaine en 1853, il y était resté quinze ans, jusqu’au moment où il avait été nommé directeur des affaires de l’Algérie au ministère de la Guerre, en juin 1848. « On ne pouvait, dit Bugeaud, choisir pour gouverneur général de l’Algérie un plus excellent homme que le général Charon, un plus grand travailleur, plus zélé pour ses devoirs. » - « C’est, écrivait le commandant Cassaigne, le plus honnête et le plus capable des administrateurs que nous ayons eus. De mœurs douces et conciliantes, il plaisait à tout le monde et convenait parfaitement aux circonstances que nous traversions. » C’était un chef aimable et bienveillant, consciencieux, actif, honnête.
Charon eut à lutter contre les bureaux du ministère de la Guerre, qui cherchaient à annihiler complètement le gouverneur général, non sans péril pour l’AIgérie et pour la France. Saint-Arnaud, toujours caustique, et qui ne voyait pas le dessous des cartes, prétendait que Charon ne se mouchait pas sans une autorisation de Paris et qu’il passait sa capote avec ménagement, de peur de la mécontenter ; il se plaignait que « l’Algérie fût à la remorque du dernier garçon de bureau de la rue Saint-Dominique ». Mais Charon ne s’en plaignait pas moins : « Les bureaux, écrivait-il au général Cavaignac, tendent à diminuer autant que possible l’action du gouverneur général et à le rendre étranger à tout, au lieu de le renforcer en lui donnant franchement l’action administrative qu’il doit avoir sur tout, afin de maintenir autant que possible l’unité dans la direction et dans l’impulsion. C’est pour moi une grande peine de voir les funestes tendances que l’on a ; elles seront certainement fatales à ce pays... Il est étrange que les révolutions n’attaquent pas la bureaucratie et que l’administration, qui ne devrait être que surveillante et dirigeante, se montre tracassière et exclusivement occupée de détails. »
273La Moricière avait été remplacé au ministère de la Guerre par le général Rullières, qui ne s’occupait guère de l’Algérie, puis par le général d’Hautpoul, qui ambitionnait pour lui-même le gouvernement général. En fait, les questions algériennes = étaient traitées par le chef de division Germain, qui s’en remettait aux chefs et sous-chefs de bureau ; quant aux affaires indigènes, elles étaient abandonnées à l’interprète Ismaël Urbain, personnage qui, tout en restant dans la coulisse, paraît avoir exercé une profonde in- fluence sur les destinées de l’Al- ALGERIE gérie : nous le retrouverons en effet parmi les inspirateurs et les conseillers de Napoléon III. Dans son journal le Crédit, Urbain demandait la suppression du gouvernement général ; il s’arrangeait en a r l’annihiler : « Il faut six (d’après Cornu). lettres, disait Charon, pour obtenir la permission d’acheter un burnous. »
L’instabilité des gouverneurs, des ministres de la Guerre et des chefs d’Etat qui présidèrent pendant cette période aux destinées de la France, impressionnèrent défavorablement les indigènes et neutralisèrent en partie l’effet moral de la soumission d’Abd-el-Kader. Des troubles éclatèrent dans les villes, à Alger, à Oran, à Bône : « Ce n’est pas ainsi que j’entends la République, disait Cavaignac les larmes aux yeux. » Et Bosquet écrivait de Ténès : « C’est une étrange folie qui
CANROBERTHISTOIRE DES COLONIES. T. II. 273 18 s’empare de tous ; il semble que, sous prétexte de République, il faille partout essayer du désordre. » Des bruits extraordinaires commençaient à se répandre dans le monde indigène ; on parlait d’une invasion marocaine, d’une rentrée d’Abdel-Kader, de la prise d’Alger par les Anglais ; les Kabyles descendaient de leurs montagnes pour s’assurer du fait et se livrer au pillage, si l’occasion s’en présentait. Une vive agitation se manifestait chez certaines confréries religieuses musulmanes. Les Derkaoua et les Senoussiya, en particulier, annonçaient que Dieu avait égaré l’esprit des Français et que l’heure des musulmans était venue. Cette agitation était, à ce qu’il semble, encouragée et entretenue par des agents secrets de la Turquie et de l’Angleterre ; le gouverneur de la Tripolitaine, Izzet-Pacha, n’y demeurait pas étranger. Heureusement, l’armée comptait encore 70 000 hommes et Abd-el-Kader n’était plus là pour profiter des circonstances. Les instructions de Charon prescrivaient par ailleurs de s’abstenir d’opérations trop étendues et de se borner à des tournées de police. boutique des Ouled-Sidi-Cheikh avait été partagée en deux Dans le Sud-Oranais, la grande famille féodale et marapar le traité de Lalla-Marnia, qui attribuait le groupe oriental à la France et le groupe occidental au Maroc. Le chef du groupe occidental, celui des Ouled-Sidi- Cheikh Gharaba, prétendait que le sultan du Maroc l’avait nommé au commandement de tout le Sud ; il entraîna les Hamyan, assassina un caïd et fit régner l’inquiétude jusqu’aux portes de Tlemcen. Deux colonnes, l’une partie de Saïda avec Pélissier, l’autre de Sebdou avec Mac-Mahon, arrêtèrent la défection des tribus et rétablirent le calme. Le Sud-Constantinois était incomplètement pacifié. La situation était restée telle que la décrivait le duc d’Aumale en 1844 : « Les Aurès, disait-il, ne sauraient être considérés comme soumis, la résistance y est seulement décomposée et non détruite. » L’ancien bey de Constantine, Ahmed, était réfugié dans cette région et ses intrigues (d’après Horace Vernet). étaient une des principales causes de l’agi- 274
LE GÉNÉRAL CHARON, d’après Cornu
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tation. En 1848, le colonel Canrobert conduisit une colonne dans l’Aures et contraignit Ahmed à se rendre au commandant du cercle de Biskra. Notre vieil adversaire fut interné à Alger, où il mourut en 1850. Mais la crise était seulement retardée ; les nouvelles plus ou moins dénaturées des événements de France et d’Algérie, que les Biskris rapportaient d’Alger, les menées de l’ancien khalifa d’Abd-el-Kader, Mohammed-Srir, entretenaient les difficultés qui prirent corps avec l’affaire de Zaatcha.
Il fallut 7 000 hommes de troupe et 53 jours de siège pour venir à bout de cette misérable bourgade saharienne, qui faisait partie des oasis du Zab-Chergui, à 20 kilomètres à l’ouest de Biskra. Ces villages en pisé, tout entourés de palmiers, avec les murs et les saguias séparant les jardins, présentent à l’assaillant des difficultés considérables, nous nous en sommes aperçus maintes fois au cours de nos campagnes nord-africaines. Zaatcha, enfermée dans une enceinte crénelée très solide à laquelle les maisons étaient adossées, était particulièrement forte. Elle communiquait d’ailleurs avec les autres oasis et avec les nomades, qui lui envoyèrent des renforts. Les ksouriens, excités par un ancien cheikh d’Abd-el- Kader, Bou-Zian, ayant refusé de payer l’impôt des palmiers, le lieutenant 275 Séroka, du bureau arabe de Biskra, essaya vainement d’enlever Bou-Zian ; le colonel Carbuccia tenta non moins vainement de s’emparer de Zaatcha par surprise et l’insurrection devint générale. Le général Herbillon, avec une colonne de 4000 hommes, ne réussit pas davantage. Canrobert amena des renforts, mais ses zouaves apportèrent avec eux le choléra qui fit de grands ravages dans les troupes. Après un siège en règle, Zaatcha fut enfin prise d’assaut le 26 novembre et ses I0 000 palmiers rasés. Il fallut lutter maison par maison et il y eut de part et d’autre un incroyable acharnement. Ce Saragosse du désert nous coûtait I 500 hommes dont 3o officiers, sans compter plus de 600 hommes morts du choléra ; 80 officiers avaient été plus ou moins grièvement blessés. La prise de Zaatcha mit fin à l’insurrection, dont le colonel Canrobert poursuivit les débris jusqu’à Nara dans l’Aurès. Bou-Saada fut occupée par le colonel Daumas et eut pour premier chef de bureau arabe le capitaine Pein. Herbillon, qui avait dompté l’insurrection, mais auquel on pouvait reprocher de l’avoir laissée grandir en ne lui opposant au début que des moyens de répression médiocres, fut remplacé à la division de Constantine par Saint-Arnaud. Le calme se rétablit dans le Sud-Constantinois. • D’HAUTPOUL remplacement de Charon, auquel on faisait grief d’avoir con- L’affaire de Zaatcha fut la cause ou le prétexte du servé dans la personne d’Herbillon un chef insuffisant. Il fut rappelé en France, placé à la tête des fortifications et nommé président du Comité consultatif de l’Algérie. Sa succession fut offerte à La Moricière ; elle fut finalement dévolue au général d’Hautpoul, qui venait d’occuper pendant un an le ministère de la Guerre. Neveu du général de cavalerie d’Hautpoul tué à la charge d’Eylau, il portait un grand nom militaire, mais paraît bien avoir été un homme assez médiocre. « Il apporte dans son gouvernement, disait Saint-Arnaud, les idées les plus absurdes, les plus irrationnelles, les plus fausses, les plus antigouvernementales. Parce qu’il n’a jamais rien fait et qu’il est arrivé au gouvernement de l’Algérie sans rien connaître du pays et des Arabes, il prétend que tout le monde est propre à tout et il voudrait s’entourer d’officiers qui, comme lui, n’entendent rien à l’Afrique. Pauvre Afrique ! On est généralement bien aise d’arriver à son gouvernement général, mais, quand on y a passé quelque temps, il semble qu’on est saisi d’une fièvre qui vous porte à changer d’air. Et ce n’est pas cela qu’il lui faut. Un gouverneur médiocre qui gouvernerait dix ans ferait plus et mieux qu’un homme de génie qui nous donnerait six mois en nous les reprochant. L’Angle- 276 terre comprend mieux que nous l’importance énorme de la stabilité dans les commandements. »
PRISE DE ZAATCHA
276 277 LA KABYLIELe général d’Hautpoul avait sous ses ordres, comme commandants des provinces, Camou à Alger, Pélissier à Oran, Saint-Arnaud à Constantine. Il aurait voulu signaler son gouvernement par la soumission de la Kabylie ; il avait arrêté ses plans en conséquence et essaya de les faire agréer à Paris. Il n’y réussit pas et une sorte de transaction fut proposée par le général Randon, ministre de la Guerre ; cette transaction, soutenue par La Moricière, Bedeau, Cavaignac, Charon et acceptée par l’Assemblée législative, consistait à soumettre la Kabylie des Babors, qu’on prit l’habitude à cette époque d’appeler la Petite-Kabylie, c’est-à-dire la rive droite de la Soummam, avant d’aborder la Kabylie du Djurjura ou Grande-Kabylie. Mais le général d’Hautpoul, membre de l’Assemblée législative, ne pouvant exercer qu’un commandement temporaire, fut obligé de rentrer à Paris au bout de six mois, au moment où il allait commencer l’expédition sur laquelle il comptait pour s’illustrer. Pélissier prit l’intérim du gouvernement général, qu’il avait déjà exercé pendant les absences du général Charon et qu’il devait garder jusqu’à la nomination de Randon (II décembre 1851) et le commandement de l’expédition de Kabylie fut donné au général Leroy de Saint-Arnaud. de Zaatcha s’était également manifestée en Kabylie, où de nom- L’agitation qui s’était produite dans le Zab par la révolte breux chérifs avaient fait leur apparition. L’un d’eux, dont le véritable nom et la personnalité sont demeurés obscurs, se faisait appeler Bou-Baghla, l’homme à la mule ; assez vulgaire mais intelligent, il allait de marché en marché, vendant des talismans, séduisant les Kabyles par des mensonges audacieux et des sortilèges grossiers. Il eut bientôt autour de lui plusieurs milliers d’hommes ; de 1848 à 1851, des colonnes furent dirigées chaque année aux abords du massif du Djurjura ; elles avaient obligé à dégarnir le Sud, ce qui explique l’extension prise par l’affaire de Zaatcha. Les opérations de 1849 et de 1850 avaient été relativement sérieuses. En I85I, la colonne dirigée par Saint-Arnaud opéra de Mila à Djidjelli, pendant qu’une autre colonne dirigée par Camou couvrait Saint-Arnaud à l’Ouest entre Sétif et Bougie et obligeait Bou-Baghla à abandonner la vallée du Sahel ; enfin Pélissier, pénétrant chez les Flissa et les Maatka, effectuait sur le massif kabyle la première emprise importante qu’on eût réalisée depuis Bugeaud. Le blocus se resserrait autour des Zouaoua du massif central ; le capitaine Beauprête, connu 277 pour sa sévérité et dont longtemps les mères kabyles firent peur à leurs enfants comme d’une sorte de croquemitaine, fut nommé caïd des Maatka à Dra-el- Mizan. Les Kabyles envoyèrent des délégués à Alger et promirent de ne plus assister Bou-Baghla. Mais la soumission de la Kabylie, amorcée par Bugeaud, ne devait être achevée que par Randon en 1857. L’expédition de Kabylie valut à Saint-Arnaud le grade de général de division, puis le commandement d’une division de l’armée de Paris, enfin le ministère de la Guerre au 2 Décembre. Aussi a-t-on voulu voir dans cette campagne une préparation au coup d’Etat. Au fond, l’expédition et le choix de son chef étaient tout naturels et la politique intérieure ne paraît y avoir eu qu’une part minime, si elle l’eut réellement ; c’est ce qu’explique Randon dans ses Mémoires. Mais on donna aux opérations un éclat inusité en les faisant suivre par le commandant Fleury, aide de camp du prince Louis-Napoléon et par des officiers étrangers. Fleury, qui avait été présenté au prince par l’ancien maréchal des logis Fialin de Persigny, était un brillant officier de spahis, mais criblé de dettes qu’on lui paya ; il fut chargé de pressentir d’abord Pélissier en (d’après une aquarelle de Raffet). vue d’un coup d’Etat et échoua ; il s’adressa alors à Saint-Arnaud. On note dans la correspondance de ce dernier les progrès que l’idée faisait peu à peu dans son esprit : « Je suis plus que jamais homme d’Afrique, écrivait-il, j’appartiens à l’Afrique, je hais la guerre civile, laissez-moi en Afrique. » Il finit cependant par accepter les offres qui lui étaient faites. A Paris, des tentatives du même genre étaient faites auprès de Randon, d’abord par de Morny et Persigny, puis par le prince-président lui-même. Mais Randon déclara qu’il lui serait impossible de se prêter à un acte qui aurait pour conséquence d’entraîner des régiments hors de la ligne du devoir et que, si l’entreprise devait se poursuivre, il prierait le prince d’accepter sa démission. Il en résulta que Saint- Arnaud fut appelé au ministère de la Guerre et Randon au gouvernement général de l’Algérie. Pélissier avait espéré être nommé gouverneur général après Charon, puis après d’Hautpoul ; il dut se borner à faire l’intérim et après avoir remis le
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279commandement à Randon avec beaucoup de dignité et de tact, il retourna à son poste à Oran.
II
LA CO 18A8 A TON DE
1848 A 1851 la colonisation algérienne. Les philanthropes des diverses La révolution de 1848 a marqué son empreinte sur écoles fondaient de grands espoirs sur l’Algérie pour débarrasser Paris des ouvriers en chômage et conduire à l’extinction du paupérisme. La colonisation de l’Algérie paraissait appelée à résoudre la crise sociale. L’Etat, qui avait garanti du travail à tous les citoyens, donnerait un capital au lieu de donner un salaire •comme sur les chantiers nationaux. On concéderait Io hectares par famille et on distribuerait ainsi Io millions d’hectares à un million de familles. « L’Etat, disait Raousset-Boulbon, a beaucoup plus de terres qu’on ne le dit, comme l’a démontré l’enquête ordonnée par le duc d’Aumale, le seul des gouverneurs généraux qui ait fait son devoir. Au surplus, si la France veut sérieusement livrer l’Algérie à la civilisation, elle doit s’approprier au profit du bien public la totalité du sol possédé par les indigènes. » Et l’auteur, développant son programme, considérait toutes les objections comme négligeables et concluait dans une effusion lyrique : « Portons nos regards au delà des mers et considérons ce peuple des Etats-Unis que les centenaires ont vu naître. Confiez au travail le berceau de la France algérienne ; abritez-le sous des institutions libres et fraternelles et bientôt ce peuple, glorieux enfantement d’une république, tendra la main par-dessus l’Atlantique au géant du nouveau monde. »
LE GÉNÉRAL CAMOULes faiseurs de projets ne manquaient pas. Le moment leur paraissait favorable, le nouveau régime devant se montrer plus hardi que la monarchie de Juillet, qui opposait toujours son veto aux tentatives de colonisation du maréchal Bugeaud. Ces projets avaient pour la plupart un caractère utopique, leurs auteurs ignorant les données les plus élémentaires du problème ou se refusant à en tenir compte. Dans une brochure intitulée : Les Villages départementaux en Algérie, Ducuing préconisait l’idée, juste en elle-même et qui sera parfois reprise par la suite, du peuplement régional. Le système consistait à prendre dans chaque département un contingent de colons volontaires et à l’installer en Afrique en centre de population distinct. On établirait dès la première année 40 000 colons ; les frais d’établissement, évalués à 3 000 francs par colon, seraient couverts par des centimes additionnels. 279 Ces vues enthousiastes n’étaient pas universellement partagées. L’économiste Léonce de Lavergne déclarait au contraire que la prompte installation d’une population européenne agricole sur toute la surface de l’Algérie était une chimère ruineuse et rencontrerait des difficultés insurmontables, provenant de l’insalubrité et de l’insécurité et surtout du prix de revient : « On a essayé, disait l’auteur, la colonisation sous toutes ses formes, aucune n’a réussi ni ne pouvait réussir. L’établissement d’une famille agricole européenne en Afrique coûte trop cher. Les grandes concessions ne remédient à rien, à moins qu’elles ne soient cultivées par des indigènes, ce qui revient à l’abandon de la colonisation. Laissons les campagnes aux indigènes : c’est leur lot. La place des Européens en Afrique est dans les villes ; à eux le commerce et l’industrie ; 100 000 individus suffisent. La mise en valeur de l’Afrique est une association où les Arabes apporteront le sol, les bras, les bestiaux ; les Européens, les instruments de travail et les débouchés. » Et Léonce de Lavergne proposait de faire de l’Algérie une sorte d’Etat particulier, (d’après une étude d’Yvon). annexe de la France, se gouvernant et s’administrant lui-même par un système analogue à celui des colonies anglaises. C’est déjà la théorie du royaume arabe, qui prévaudra sous le Second Empire.
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Bugeaud aussi donnait son opinion. Ses colonies militaires, avec le travail en commun, avaient été en somme un essai socialiste et collectiviste. Eclairé par l’expérience et par la révolution de 1848, il brûlait désormais ce qu’il avait adoré. Il constatait l’échec de l’Union du Sig, tentative phalanstérienne ; l’échec de ses propres villages militaires où les colons avaient demandé à être désassociés : « Que l’on essaie en Afrique, disait-il, toutes les formes de socialisme, de fouriérisme, de communisme ; que l’Etat vienne en aide à cette expérimentation. Pour mon compte, je donnerais volontiers à cet effet la valeur d’une de mes coupes de trèfles. Le public saura, par des faits bien constatés, ce que valent ces théories. »
COLONISATION EXTRAORDINAIRE, LES COLONIES AGRICOLES DEPar un singulier concours de circonstances, La Moricière, partisan de la coloni- 280 sation capitaliste, était appelé à pratiquer la colonisation prolétarienne préconisée par Bugeaud. Il allait faire, dans des conditions assez défavorables et avec des colons dont la plupart n’étaient même pas agriculteurs, mais avec des crédits relativement considérables, les essais tant de fois réclamés par le maréchal. 1848 l’Assemblée Nationale allait apporter un Le Comité spécial de l’Algérie de projet de colonisation, lorsqu’il fut devancé par le ministre de la Guerre. Le décret-loi du 19 septembre 1848 ouvrit au ministre de la Guerre un crédit de 50 millions, pour être spécialement appliqué à l’établissement de colonies agricoles en Algérie et aux travaux d’utilité publique destinés à assurer la prospérité de ces colonies. Le chiffre des colons était fixé à 12 000 pour l’année 1848. On distinguait les colons cultivateurs ou qui déclaraient vouloir le devenir et les ouvriers d’art. Les colons cultivateurs recevaient une habitation, un lot de terres de 2 à Io hectares, des semences, des instruments de travail, du cheptel, des rations de vivres. Au bout de trois années, les concessions devaient être mises en valeur sous peine de dépossession. Une commission nommée par le chef du pouvoir exécutif devait vérifier les titres des colons et désigner ceux qui seraient appelés à bénéficier du décret. Un arrêté du ministre de la Guerre du 27 septembre 1848 détermina les mesures de détail propres à assurer l’exécution du décret de l’Assemblée Nationale. Enfin la loi du 18 novembre 1848 éleva de 12 000 à 13 500 le nombre des colons.
281La commission chargée d’examiner les demandes des candidats à l’émigration, présidée par Trélat, comprenait six représentants du peuple, deux maires de Paris, deux médecins, trois fonctionnaires du ministère de l’Intérieur. On voulait que les premiers colons fussent en route avant le petit terme du 8 octobre et on les destinait au village de Saint-Cloud, créé aux environs d’Oran. Sur la Seine, d’immenses radeaux amarrés au quai de Bercy recevaient les émigrants avec leur mobilier. Ils devaient voyager sous la conduite du capitaine du génie Chaplain, appelé à diriger les travaux d’installation du village et d’un père de famille sur chaque bateau. Les colons partirent au milieu d’un grand enthousiasme ; après la bénédiction donnée par l’archevêque de Paris, La Moricière remit un drapeau aux émigrants et prononça un discours : « C’est au travail intelligent et civilisateur, disait-il, d’achever ce que la force a commencé. La poudre et la baïonnette ont fait en Algérie ce qu’elles pouvaient faire, c’est à la bêche et à la charrue d’accomplir leur tâche. » Le long convoi démarra, tandis que les musiques jouaient la Marseillaise et que la foule amassée sur les deux rives poussait des acclamations. A Melun, les colons, qu’on prit 281 pour des insurgés de Juin, furent assez mal accueillis. En vingt ou vingt-cinq jours, le convoi remontait la Seine, passait par le canal de Bourgogne, descendait le cours du Rhône, puis était remorqué jusqu’à Marseille ; de là, les navires de l’Etat allaient déposer les émigrants sur la terre algérienne. Une douzaine de convois de ce genre furent organisés et en 1850 on avait transporté environ 20 000 personnes.
282En vertu de la loi du 24 janvier 1850, les insurgés de Juin détenus à Belle-Ile devaient être transférés en Algérie et réunis dans un établissement disciplinaire spécial, entièrement séparé des colonies agricoles prévues par le décret du 19 septembre 1848 ; au bout de cinq ans, ceux dont la conduite était bonne pouvaient TERRAN E Const
dia-Temo MAROC obtenir une concession provisoire, qui devenait définitive sept ans après. On en envoya 450, qui furent internés dans la kasba de Bône en attendant que le pénitencier de Lambèse fût prêt à les recevoir.
Il existait en Algérie en 1848 une cinquantaine de villages européens et environ 20 000 habitants ruraux. L’émigration projetée devait doubler en quelques mois le nombre des centres agricoles et installer du premier coup 13 500 colons. Le territoire civil ne pouvant y suffire, on s’adressa au territoire militaire. Les travaux préparatoires étaient exécutés par des officiers du génie ; les maisons étaient toutes construites sur le même modèle ; à défaut d’élégance, on pouvait espérer qu’elles seraient d’une parfaite solidité ; mais, en beaucoup d’endroits, les entrepreneurs employèrent de mauvais matériaux et commirent des malversations ; en revanche, les fortifications furent très soignées. Les villages une fois achevés, les officiers de toute arme se partageaient la direction de chacun d’eux avec les attributions de commandants de place. Quarante-deux colonies furent ainsi créées : 12 dans la 282 province d’Alger, 21 dans la province d’Oran, 9 dans la province de Constantine. Les villages de la province d’Alger étaient Castiglione et Tefeschoun, aux environs de Koléa, Novi et Zurich aux environs de Cherchel, Marengo, El-Affroun, Bou- Roumi entre Cherchel et Blida, Lodi et Damiette dans la région de Médéa, la Ferme et Pontéba aux environs d’Orléansville, Montenotte près de Ténès ; dans la province d’Oran, la mieux partagée des trois, les villages furent groupés aux environs d’Oran (Hassi-Ameur, Hassi-ben-Ferah, Hassi-ben-Okba, Hassi-bou-Nif, Saint-Louis, Fleurus, Mangin), aux environs d’Arzew (Saint-Cloud, Saint-Leu, Damesme, Arzew, Moulay-Magoun, Kléber, Méfessour) et aux environs de Mostaganem (Aboukir, Rivoli, Toumin, Karouba, Ain-Nouissy, Ain-Tedlès, Sour-el-Mitou) ; il y avait une soixantaine de concessions par village, sauf à Saint-Cloud où le périmètre était plus important. Dans la province de Constantine, on fonda Gastonville, Robertville, Jemmapes, dans la région de Philippeville ; Mondovi, Barral dans la région de Bône ; Guelma, Héliopolis, Millésimo, Petit dans la banlieue de Guelma ; les villages étaient ici moins nombreux, mais plus importants que dans la banlieue d’Oran ; chacun d’eux comptait 3 000 colons.
LES VILLAGES DE COLONISATION (1848-1851)
283Les concessions étaient très peu étendues : 2 à Io hectares. Il en résulta des dépenses inutiles, car il fallut par la suite les réunir deux à deux. Surtout, et ce fut la principale cause des échecs, ces ouvriers parisiens n’étaient nullement préparés aux travaux des champs. Il y avait parmi eux des horlogers, des ébénistes, des commis de magasins de nouveautés ou de modes ; mais les indigènes n’achètent pas de meubles et les modes les plus nouvelles ne tentent pas leurs femmes. Les colons improvisés ne savaient pas se servir des instruments aratoires, employaient les semences à contretemps ; dans les notes mensuelles qui les concernent, on trouve des mentions comme celle-ci : « N’entend rien aux travaux de la campagne, a une peur affreuse de son bœuf. » On leur faisait des avances de grains, d’animaux, de matériel agricole, on leur fournissait des rations de vivres, on faisait même labourer leurs champs par des soldats ou par des indigènes. Mais il était difficile d’apprendre l’agriculture à des gens qui jusque-là n’avaient manié que la navette ou le tire-pied. Or, dans certains villages, à Saint-Cloud par exemple, on comptait à peine 9 pour 100 d’agriculteurs. D’autres difficultés provenaient du travail en commun, qui avait été prôné dans les clubs comme offrant la solution du problème social, mais que, devenus colons, les émigrants étaient unanimes à repousser. Enfin les professeurs et les moniteurs des nouveaux venus n’étaient guère mieux préparés que leurs élèves. Il y en eut quelques-uns d’excellents, comme le capitaine de Malglaive, savant officier du génie en même temps que philosophe humanitaire, 283 qui commandait à Marengo, ou le capitaine Lapasset, qui dirigeait Montenotte. Mais c’étaient forcément des exceptions.
284« Ce doit être une rude besogne, écrivait Bugeaud à Charon, que la création de tant d’établissements à la fois. Les gens d’Alger et de France ne se doutent guère des difficultés qu’il y a ; ils s’imaginent qu’il n’y a qu’à lâcher les hommes sur la terre comme des lapins pour qu’ils vivent. » Le lotissement des terres n’était pas achevé à l’arrivée des colons, par suite de l’insuffisance du service topographique, sur lequel le gouverneur n’avait aucune action. Charon demandait qu’on employât les troupes aux travaux de défrichement ; il proposait de placer auprès de chaque directeur de colonie un agriculteur algérien qui aurait servi de moniteur ; il proposait aussi de combler les vides qui se produiraient avec d’anciens soldats libérés choisis avec soin parmi les cultivateurs. Il souhaitait enfin qu’avant de fonder de nouveaux centres, on donnât à ceux qui avaient été créés en 1848 le temps et les moyens de se développer.
On a prétendu que ces colons de 1848 étaient paresseux, ivrognes, débauchés, indisciplinés, passant leur temps à boire et à faire de la politique. Ces reproches ont été exagérés par l’esprit de parti lors de la réaction qui a suivi : « L’esprit des colons n’est pas mauvais, écrivait Charon à Cavaignac ; malheureusement, ils manquent d’énergie et de force et ignorent pour la plupart les travaux de l’agriculture. » Il estimait qu’un tiers de ces colons était appelé à réussir. Il faut dire, à la décharge des colons de 1848, qu’ils rencontrèrent des difficultés inouies ; ils furent très éprouvés par les fièvres paludéennes, par la dysenterie, par les épidémies de choléra de 1849 et de 1850 ; les récoltes des premières années furent fort mauvaises. Ils firent preuve de beaucoup d’endurance et c’est merveille, vu les conditions et les circonstances de la tentative, que l’échec n’ait pas été plus complet.
Les colons de 1848 n’étaient qu’un premier contingent. D’autres devaient suivre à l’automne de 1849. La loi du 19 mai 1849 alloua 5 nouveaux millions pour l’établissement de 6 000 colons et l’administration prépara 12 nouveaux villages pour les recevoir : 5 dans la province d’Alger, Ameur-el-Ain et Bourkika dans la région de Blida ; Ain-Benian, Bou-Medfa et Aïn-Sultan dans la région de Miliana ; 5 dans la province d’Oran, Bled-Touaria, Aïn-Sidi-Chérif, Aïn-bou-Dinar et Pontdu-Chélif aux environs de Mostaganem ; Bou-Tlelis aux environs d’Oran ; 2 dans la province de Constantine, Ahmed-ben-Ali et Sidi-Nasseur aux environs de Jemmapes. On construisit 700 maisons, on fit les travaux d’adduction d’eau et de chemins nécessaires. Charon obtint qu’une partie du crédit fût consacrée à compléter l’établissement des colons envoyés en 1848. 284 Cependant l’Assemblée nationale commençait à avoir des doutes sur l’efficacité de son œuvre. Avant d’aller plus loin, elle voulut s’éclairer sur les résultats de la première expérience. Une commission d’enquête fut nommée par un arrêté du ministre de la Guerre du 20 juin 1849, à l’effet de dresser un rapport circonstancié sur la situation des colonies agricoles fondées en Algérie par application de la loi du 19 septembre 1848 ; elle devait examiner la situation matérielle et morale de ces colonies, voir ce qui avait été fait et ce qui restait à faire. Elle devait en outre donner son avis sur la question de savoir s’il convenait de doter les colons du régime civil et dire s’il fallait en envoyer de nouveaux. La commission, présidée par de Rancé, choisit comme rapporteur Louis Reybaud, l’auteur de Jérôme Paturot, ouvrage très lu à cette époque, dont le héros, à la fin du livre, part pour l’Algérie comme inspecteur général de la civilisation arabe. Les commissaires, débarqués à Alger le 2 juillet, firent deux mois de voyages pénibles en plein été pour visiter les 42 colonies agricoles ; le 23 août, ils envoyèrent un premier exposé de leurs travaux et des indications sur les mesures les plus urgentes ; le rapport détaillé de Louis Reybaud fut adressé au ministre de la Guerre le 16 novembre 1849.
285Le rapporteur observait avec raison que le principal vice des colonies résidait dans leur composition même ; former des colonies agricoles à Paris avec des Parisiens était un non-sens ; c’était de la compassion, de l’humanité, mais non de la colonisation. Les immigrants étaient presque tous impropres à la vie des champs et sans goût pour elle ; ils avaient montré beaucoup de bonne volonté, mais ils avaient pu se rendre compte que l’agriculture est une carrière ingrate quand on y entre vers le milieu ou le déclin de la vie, car elle exige beaucoup de patience, de vigueur et de santé ; la différence du climat accroissait d’ailleurs les peines et les mécomptes. Les colons comprirent qu’on leur avait demandé l’impossible. Ces hommes, recrutés en grande partie dans les rangs des socialistes, étaient d’ailleurs ennemis de toute espèce de communauté, d’association, de travail en commun. « Pas une bouche qui ne demandât la division des lots, la division des tâches et le partage des produits. La perspective d’une solidarité dans la besogne aigrissait les esprits et décourageait les bras ; elle suffisait pour que la moisson séchât sur pied ou restât éparse en javelles. » Les colonies nouvelles avaient néanmoins maintenu leurs cadres et accompli leur première évolution ; elles renfermaient un tiers de bons éléments, un tiers de médiocres, un tiers de mauvais. Il ne fallait pas se décourager, mais apporter aux nouveaux centres un concours plus efficace et mieux dirigé, n’y admettre ni célibataires, ni ouvriers d’art. Si l’on formait de nou- 285 veaux convois d’émigrants, il ne fallait en tout cas pas les recruter à Paris et ne pas les mettre en route avant que les villages fussent prêts à les recevoir. Il convenait de concentrer ses efforts sur un petit nombre de points et de bien choisir les nouveaux venus destinés à combler les vides. L’application du régime municipal, pour laquelle le décret du 19 septembre 1848 avait prévu un délai d’un an, ne paraissait pas encore possible, mais certaines institutions civiles, notamment les justices de paix, pouvaient être organisées. Et Louis Reybaud concluait avec beaucoup de sagesse : « Ce tableau n’a rien de brillant, mais c’est là, plus que l’on ne l’imagine, l’histoire de toutes les colonisations. Au dixseptième siècle, des dissidents, chassés par la persécution, se répandirent sur le vaste continent de l’Amérique du Nord ; ils n’apportaient ni les aptitudes spéciales du cultivateur, ni les rudes qualités du pionnier. Cependant, à peu d’années de là, cette terre voyait s’élever de son sein une civilisation merveilleuse et les Etats-Unis étaient fondés. »
286Dans la séance du 4 juillet 1850, l’Assemblée législative discutant l’emploi du crédit de 5 millions précédemment alloué à la colonisation, Louis Reybaud développa les conclusions de son rapport : « Deux points sur lesquels tout le monde est d’accord, dit-il, c’est que les colonies agricoles sont un produit de la nécessité, des circonstances, et ont été dans une proportion notable composées d’éléments défectueux peu en harmonie avec leur destination ; c’est aussi qu’il faut faire un grand effort pour en tirer parti dans le présent et dans l’avenir. Le second point est qu’en face d’une expérience en cours d’exécution, il faut s’abstenir de ce qui pourrait ajouter de nouveaux germes de découragement à ceux qui existent déjà sur les lieux. »
La loi du 20 juillet 1850 apporta d’intéressantes retouches à l’organisation des colonies agricoles. Elle décida notamment que les colons destinés à compléter la population des villages fondés en 1848 seraient choisis parmi les soldats ayant servi en Algérie, les cultivateurs d’Algérie mariés, les cultivateurs de France mariés. Les colonies continueraient à être placées sous la direction des autorités militaires jusqu’à l’expiration des trois années pendant lesquelles elles recevraient des subventions de l’Etat, mais elles seraient rattachées au ressort de la justice de paix la plus voisine.
Au budget de 1851, le ministre demanda seulement 300 000 francs pour achever les constructions commencées. M. Lestiboudois, chargé du rapport, insistait sur les obstacles que rencontrait la colonisation faite aux frais de l’Etat. Le gouvernement déclarait renoncer au système suivi en vertu de la loi du I9 sep- 286 tembre 1848 ; afin de ménager les intérêts du Trésor, il proposait de peupler les douze villages construits en 1849 avec des cultivateurs de France ou d’Algérie qui justifieraient de ressources suffisantes pour pourvoir à leur installation. On concéderait à chacun d’eux une maison bâtie et 8 à Io hectares de terres sans subvention d’aucun genre ; on grouperait autant que possible dans chaque nouveau centre des populations originaires du même département. L’Assemblée, dans sa séance du Io juin 1851, donna son adhésion à ce programme.
287En 1851, on se borna à doter les centres des travaux d’utilité publique et des voies de communication qui leur manquaient encore ; surtout, on remplaça graduellement les premiers colons par des agriculteurs de profession. Les très mauvaises récoltes de 1849-185I obligèrent à prolonger les allocations de vivres jusqu’en mars 1852 et un nouveau crédit de I 200 000 francs, dont 700 000 francs pour les travaux publics, fut accordé par le décret du Io décembre 1851. A la fin de 1852, les titres de propriété définitifs furent délivrés aux colons qui avaient mis en valeur leur exploitation. A partir du rer janvier 1853, les colonies agricoles de 1848 passèrent en territoire civil et se confondirent avec les autres centres de population.
ET COLONISATION TIBRD’après les documents officiels, les 42 colonies agricoles de 1848 comptaient, au 3I décembre 1851, IO 450 habitants ; on en avait amené 20 000, dont 12 000 en 1848 et 8 000 en 1849-1850. Parmi eux, 3 000 étaient morts, 7000 avaient abandonné leur concession ou étaient rentrés en France. On comptait 3 071 concessionnaires, dont I 858 anciens cultivateurs, 831 anciens militaires, 383 de professions diverses. Les colons possédaient 26 oo0 hectares de terres, dont 15 000 avaient été défrichés et II 000 ensemencés, et 5 000 têtes de bétail. C’était là, si on tient compte des conditions défectueuses dans lesquelles l’expérience avait été conduite, des résultats moins mauvais qu’on n’aurait pu le craindre. Par suite de la création des colonies agricoles de 1848, on restreignit pendant cette période les nouvelles créations de centres sur les crédits ordinaires de la colonisation et les petits concessionnaires furent casés dans les colonies subventionnées. On continua cependant à créer des villages nouveaux, à peupler les anciens centres, à accorder des concessions en dehors des villages. On faisait d’ailleurs appel comme précédemment à l’élément étranger en même temps qu’à l’élément national pour le peuplement ; l’Algérie reçut quelques contingents d’Espagnols, de Suisses, d’Allemands, d’Irlandais : « Vous avez deux moyens, écrivait en 1847 le baron de Vialar au ministre de la Guerre, d’établir une population française en Algérie : c’est d’y faire venir des Français et d’y rendre Français les Européens qui y sont déjà ou qui y arriveraient. » Soixante-sept familles suisses du Valois furent installées entre le Mazafran et Koléa, notamment à Chaïba. Des Mahonnais furent établis près d’un ancien fort turc dit Borj-el-Kifan et appelé par les Français le Fort-de-l’Eau ; le domaine vacant du prince de Mir à la Rassauta fournit une partie des terres ; les plans, préparés par le préfet d’Alger, Frédéric Lacroix, furent exécutés par son successeur Lautour-Mézeray en 1850 ; les Mahonnais, très laborieux, réussirent très bien dans la culture maraîchère. En bordure de la Mitidja, au pied de l’Atlas, furent créés le village de l’Arba, au croisement des routes de Blida et d’Aumale et celui de Rovigo, à l’entrée des gorges de l’Harrach ; ces deux centres complétaient la colonisation du pourtour de la plaine. Dans la vallée du Chélif, près de Miliana, on fonda Affreville. Aux environs d’Oran, deux villages furent dénommés Valmy et Arcole ; dans la plaine des Andalouses, on fonda Aïn-el-Turk et son annexe Bou-Sfer. Deux beaux centres, qui se développèrent rapidement sur des terres excellentes, furent ceux d’Ain-Témouchent et de Sidi-bel-Abbès ; dans ce dernier, on profita des terres disponibles par suite de l’émigration des indigènes qui, en 1845, avaient quitté le pays pour ne pas vivre sous la domination des chrétiens. Dans la province de Constantine, plus vaste cependant que les deux autres, le manque de terres vacantes et la densité de la population indigène
288REDOUTE D’AÏN-EL-TURK
gênait le développement de la colonisation. On groupait cependant des Européens à Allelick et à El-Hadjar dans la région de Bône, au Khroub dans la vallée du Bou-Merzoug, enfin dans la banlieue de Batna et de Sétif.
La colonisation libre progressait également. « L’administration ne perd pas de vue, dit un document officiel, que la colonisation pour se développer a besoin du concours des bras et des capitaux. Aussi ne néglige-t-elle rien, soit pour rattacher la grande à la petite propriété dans les villages, soit pour provoquer par de grandes concessions l’établissement de grandes fermes entre les villages. » Une concession de 6o0 hectares sur les bords du Safsaf fut accordée par un arrêté du 27 avril 1848 à M. Thémistocle Lestiboudois, moyennant une rente annuelle de 2 francs par hectare, à charge d’établir 18 familles européennes sur les terrains concédés et de les mettre en culture. La colonisation libre se développait dans le Sahel et la Mitidja, où elle couvrait 14000 hectares. La ferme Bastide, près de l’Arba, comportait des constructions importantes ; on y cultivait la luzerne et le tabac, on y faisait de l’élevage ; la ferme Billon, à l’Oued-Corso, appartenant à des Lyonnais, couvrait 900 hectares consacrés à la culture des céréales et du mûrier. La colonisation libre marquait aussi quelque avance dans les environs de Constantine, de Philippeville, de Bône, de Guelma (fermes Lavie, Guiraud). Une exploitation forestière se créait à La Calle, une exploitation de plomb argentifère à Kef-oum-Theboul.
A la fin de 185I, 4 773 concessions avaient été accordées ; elles portaient sur 19000 hectares (Alger I3 000, Oran 3 000 ; Constantine 3000). La population européenne atteignait I31 000 habitants ; son développement avait été retardé par la crise financière de 1845-46, par la révolution de 1848 et par les épidémies de choléra. La population de la province d’Alger, qui au début absorbait la plus grande partie des éléments européens, avait diminué (57 000 Européens en 185I au lieu de 73 000 en 1846), pendant que la province d’Oran (47 000 Européens) et celle de Constantine (27 000 Européens) progressaient. Sur ces I3I 000 Européens, la population urbaine comptait pour 85 000, la population rurale non-agricole pour 13000, la population rurale agricole pour 33 000. L’élément français, 66 000, et l’élément étranger, 65 000, se faisaient à peu près équilibre ; ils étaient en nombre égal dans la province d’Alger ; les Français avaient la supériorité dans la province de Constantine ; ils étaient moins nombreux que les étrangers dans la province d’Oran, où affluaient les Espagnols.
Les expériences faites amenaient à certaines conclusions que l’histoire de l’Algérie a toujours confirmées depuis. Elles montraient qu’il n’est pas possible de faire dans ce pays de l’émigration à dose massive comme aux Etats-Unis. On ne
HISTOIRE DES COLONIES. T. II. 289 Ig dispose pas comme en Amérique d’étendues quasi illimitées de terres fertiles et l’on est en présence d’indigènes agriculteurs qui ne tirent pas parti de la totalité des terres qu’ils détiennent, mais qu’on ne saurait cependant dépouiller sans injustice et sans péril. L’Algérie ne peut pas absorber, comme on se l’est parfois imaginé, 2 à 300 000 émigrants par an. Les crises de 1846 et de 1850 se sont produites précisément parce que la capacité d’absorption avait été dépassée en 1845 et en 1848.
290Si c’est une erreur de croire que les immigrants européens peuvent affluer en masses compactes, c’en est une et non moins grande de croire le peuplement rural impossible. Les villages dont l’enfantement a été si laborieux sont aujourd’hui prospères et sont la parure de l’Algérie. Voici par exemple le village de Saint- Cloud. En 1846, un Espagnol, qui avait l’entreprise du service des voitures d’Oran à Arzew, établit en ce point, dans une région complètement inculte et déserte, un relais et une baraque, puis un magasin de comestibles. Un peintre de passage décore la baraque d’une enseigne qu’il intitule : « A Saint-Cloud. » En 1848, 350 colons sont envoyés et s’installent tant bien que mal, plutôt mal que bien ; ils sont huit dans une chambre. La fièvre, le choléra les déciment ; en trois ans, on compte 287 morts pour 134 naissances. Beaucoup repartent. Deux cents nouveaux colons arrivent en 1850 pour combler les vides. Or, en 1898, Saint-Cloud fêtait son cinquantenaire ; un colon de 1848, le père Leslin, portait le drapeau remis par La Moricière et pieusement conservé à la mairie ; Saint-Cloud avait 5 000 habitants, 500 hectares de vignes donnant 200 000 hectolitres de vin qui valaient plus de 3 millions. Et cette prospérité n’a cessé de s’accroître depuis lors. Rivoli fêtait la même année son cinquantenaire ; les doyens des colons français, Hamelin et Chéradame, évoquaient en termes émus la sollicitude du capitaine Magnin, directeur de la colonie. On pourrait multiplier les exemples. Celui de Fort-de-l’Eau, où la culture des primeurs enrichit 3 000 Européens, montre aussi qu’on peut assimiler les étrangers : « Nous ne sommes plus des Mahonnais, disent les habitants, nous sommes des Français algériens, tout comme les Lorrains, les Champenois ou les Provençaux nés en Algérie. »
Encore faut-il des éléments français pour faire contrepoids. Aussi l’intervention de l’Etat est-elle nécessaire ; il ne saurait se désintéresser complètement de la colonisation rurale ; son intervention, parfaitement justifiée dans son principe, fut trop souvent maladroite et gauche dans ses méthodes, qu’il s’agisse des colonies militaires de Bugeaud ou des colonies d’ouvriers parisiens de 1848. D’où la réaction excessive du Second Empire, qui renoncera au peuplement et ne s’intéressera qu’aux grandes sociétés. 290
291LA FOTCIATION FONCIERE
question foncière par la loi du 16 juin 1851. Un projet de On essaya avec un médiocre succes de résoudre la loi avait été présenté à l’Assemblée nationale après avis du Comité consultatif de l’Algérie ; un autre projet fut élaboré par la Commission de l’assemblée ; la loi était une fusion des deux projets. Elle proclamait le principe de l’inviolabilité de la propriété individuelle, méconnue, disait le rapporteur, M. Henri Didier, par la théorie de l’expropriation pour cause d’inculture qu’avait admise l’ordonnance du rer octobre 1844. Elle consacrait les droits de propriété ou de jouissance appartenant aux particuliers, tribus ou fractions de tribus ; elle s’abstenait d’ailleurs de définir ces droits, pour la justification desquels le projet du Comité consultatif imposait des conditions très rigoureuses. Les transactions demeuraient interdites dans les territoires des tribus, comme dans les ordonnances de 1844 et de 1846 ; on craignait que les autorisations individuelles de créer des établissements européens sur ces territoires ne devinssent l’occasion ou le prétexte de troubles. A l’Etat seul était réservée la faculté d’opérer le démembrement de ces territoires par voie d’expropriation ou par transaction amiable quand il le jugeait opportun et utile aux services publics ou à la colonisation.
ÉCONOMIQUECette loi a été appelée la charte foncière de l’Algérie. En réalité, ce n’est pas un code de la propriété, mais un simple résumé des ordonnances et des arrêtés antérieurs. Elle ne se préoccupait guère de régler la situation de la propriété que pour les territoires situés à proximité des villes et des centres de colonisation ; elle ne cherchait pas à organiser la propriété, ni même à en reconnaître le caractère dans les territoires des tribus qui formaient la presque totalité du sol de l’Algérie. Elle laissait la porte ouverte à toutes les controverses. La situation économique de l’Algérie n’était pas encore très brillante ; elle se développait, mais avec beaucoup de lenteur. On continuait à essayer les cultures dites coloniales ou tropicales, malgré les indications judicieuses données par Hardy, directeur de la Pépinière centrale du gouvernement, sur la naturalisation des végétaux en Algérie. Dans les documents officiels, dans les Annales de la colonisation algérienne que publiait H. Peut, directeur de la Compagnie algérienne, il n’est pas question de la vigne et on trouve peu de chose sur les céréales, l’olivier, les primeurs, l’élevage. En 185I, le blé tendre et le blé dur étaient cultivés sur 23 000 hectares, donnant 170 000 hectolitres ; l’orge sur 15 000 hectares, produisant 130 000 hectolitres ; le seigle, l’avoine, le maïs étaient peu développés. La culture de Polivier s’étendait dans la province d’Oran, autour de Saint-Denis-du-Sig et de Tlemcen ; pour l’encourager, des primes étaient données aux constructeurs des moulins à huile les mieux outillés. La culture du tabac était prospère ; la récolte de 185I était évaluée à 746000 kilogrammes, dont 446 oo0 provenant des colons. Les mûriers donnaient 7 800 kilogrammes de cocons, qui étaient achetés par la Pépinière centrale et après filature envoyés à Lyon, où ils étaient très appréciés. On plantait le nopal à cochenille, qui donnait satisfaction à la teinturerie. La garance, que cultivait M. Chirat dans le Bou-Merzoug, était l’objet de rapports favorables de la Chambre de commerce de Louviers et de Chevreul à la manufacture des Gobelins. Le chanvre, le lin, le coton donnaient des résultats assez encourageants. On essayait un peu au hasard le pavot, l’arachide, le sésame, le ricin, les plantes odoriférantes. On importait des plants de quinquina du Pérou et divers végétaux de Bahia.
292Une première exposition agricole eut lieu à Alger en 1848, suivie de plusieurs autres dans les trois provinces. On y vit figurer du bétail, des céréales, des pommes de terre, des betteraves, du lin, du chanvre, des huiles d’olive, du tabac, de la soie. L’Algérie fut honorablement représentée à l’exposition de Londres en 1851 par des cotons, des huiles, des céréales, de la soie, de la garance ; on y remarquait du papier fabriqué avec la fibre du palmier nain et un manteau en fil d’aloès. « C’est en Algérie, disait un des membres du jury, que sont l’avenir et la fortune de la France. »
Parmi les progrès réalisés par les indigènes, on signale surtout les constructions. Un millier d’habitations privées ont été construites à notre instigation dans la province d’Alger, 800 dans la province d’Oran, 400 dans la province de Constantine ; elles ont coûté 2 millions et demi et ces constructions ont donné du travail aux ouvriers eurcpéens pendant la crise de 1848. Des caravansérails ont été édifiés aux frais des tribus pour jalonner les routes. Des fondouks, des bains maures ont été installés. « Le gouvernement de l’Algérie, dit un rapport officiel, a appliqué sa plus vive sollicitude à attacher les Arabes au sol par la propriété et les plantations, afin d’anéantir complètement l’obstacle matériel qui a entravé si longtemps la pacification du pays. Les résultats obtenus sont de nature à encourager de nouveaux efforts. »
On trouve dans les documents de l’époque assez peu de renseignements sur la production agricole indigène, dont on ne semble pas connaître ou comprendre toute l’importance. On signale cependant les greffages d’oliviers et les plantations d’arbres à fruits, en particulier dans le village indigène de Zmala près de Ténès, dirigé par Lapasset ; des efforts sont faits pour l’amélioration de la race 292 chevaline, notamment par l’organisation de courses de chevaux auxquelles les indigènes se plaisent à participer. On note les progrès de la culture des pommes de terre, de celle du tabac. Le hakem de Biskra, qui a longtemps habité l’Egypte, fait des essais de culture du coton. Beaucoup d’indigènes travaillent dans les fermes européennes. Quant à l’industrie indigène, qui se réduit à fort peu de chose, on constate qu’elle dépérit ; on propose de lui venir en aide en achetant pour les spahis des burnous tissés dans le pays. On préconise aussi la création d’écoles d’arts et métiers.
293Avec la cessation de l’état de guerre, le commerce indigène, qui n’avait guère progressé depuis 1830, manifeste une certaine activité. Les principaux articles qui l’alimentent sont les céréales, les huiles, les laines. En raison des très mauvaises récoltes, il a fallu importer des grains et des farines d’Europe. En 1849, la Kabylie a donné 40 000 hectolitres d’huile. Quant au commerce des laines, il est en grand progrès ; les indigènes du Sud commencent à s’accoutumer aux billets de banque et les acceptent en paiement. On signale le rôle commercial joué par les Mozabites LE GÉNÉRAL LAPASSET comme courtiers des marchandises européennes. Parmi les nombreuses illusions des hommes de cette époque, il faut noter celles qui concernent le commerce du Sahara, soi-disant ruiné par les Turcs, illusions qui devaient être singulièrement tenaces ; on présume que les plumes d’autruche, les dents d’éléphants, la poudre d’or vont affluer vers l’Algérie et contribuer à sa prospérité.
LE GÉNÉRAL LAPASSET
En 185I, le commerce extérieur atteignait 86 millions. Les importations s’élevaient à 66 millions, dont 42 millions venant de France, les exportations à 20 millions seulement, dont Il millions à destination de la France ; dans ce dernier chiffre, les huiles d’olive figuraient pour 6 millions ; le reste était représenté par des peaux, des laines, des céréales, du tabac.
294L DOUANIÈRE
donnance du II novembre 1835, qui décidait que tous "ASSIMILATIOI Le régime douanier de l’Algérie avait été fixé par Porles transports entre la France et les possessions du Nord de l’Afrique s’effectueraient par bâtiments français et que d’autre part les produits français entreraient en franchise en Algérie, tandis que les produits algériens étaient traités en France comme des produits étrangers. L’ordonnance du I6 décembre 1843 avait apporté quelque adoucissement à ce régime en diminuant de moitié pour certains produits de l’Algérie les droits inscrits au tarif général. La loi du II janvier 1851, capitale pour l’histoire économique de l’Algérie, fit faire un pas décisif à l’assimilation de la colonie à la France au point de vue douanier. Les principaux produits de l’Algérie étaient désormais admis en franchise dans la métropole et exempts de toute taxe et, sauf quelques exceptions, les produits étrangers payaient à leur entrée en Algérie les mêmes droits que dans la métropole. Ce n’était pas encore l’union douanière complète et de plein droit, qui ne devait être réalisée que par la loi du 17 juillet 1867, mais en fait toutes les marchandises que l’Algérie pouvait exporter et qui faisaient l’objet d’opérations commerciales de quelque importance figuraient dans le tableau annexé à la loi et bénéficiaient de la franchise. Les relations économiques entre l’Algérie et la France pouvaient désormais prendre leur essor sans entraves. La loi ne fut pas votée sans de longues discussions à l’Assemblée législative. Elle rencontrait deux catégories d’adversaires : ceux qui prétendaient que l’Algérie ne produirait jamais rien et ceux qui craignaient qu’elle ne produisit trop et ne fit concurrence à l’agriculture française. M. Darblay réclamait au nom de la minoterie française, M. d’Havrincourt pour les graines oléagineuses, M. de Lasteyrie en faveur des laines. La loi fut défendue par le général Daumas, commissaire du gouvernement : « Il faut aider l’Algérie, dit-il, pour le bien de la France. L’intérêt de la France se confond avec celui de l’Algérie. Il faut supprimer la barrière qui ferme aux denrées algériennes l’accès du marché métropolitain. »
Citer ce chapitre
Augustin Bernard, « L'Algérie sous la seconde République (1848-1851) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. II, L'Algérie, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1930, p. 267-294.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-2/algerie/l-algerie-sous-la-seconde-republique-1848-1851/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100272k