Colonies françaises

Tome II · L'Algérie · Chapitre 3

La conquête intégrale. - Bugeaud et Abd-el-Kader (1840-1848)

Par p. 213-266 de l'édition originale 21 054 mots 20 illustrations 1930 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitre1. La situation en 1840. Portrait de Bugeaud. Ses lieutenants. Ses méthodes de guerre. = II. La tactique d’Abd-el-Kader. Les campagnes de 1841-1843. La prise de la Smala. Le combat de Sidi-Yahia. La Kabylie. Le Maroc. La bataille d’Isly et la convention de Lalla- Marnia La dernière phase de la lutte. Bou Maza. L’insurrection du Dahra. Sidi-Brahim La grande insurrection (1845-1846). Le départ de Bugeaud. Le gouvernement du duc d’ Au- male et la reddition d’ Abd-el-Kader. — III. L’administration générale. L’administration des indigènes et les bureaux arabes. — IV. La colonisation. Les idées de Bugeaud en matière de colonisation. L’armée et la colonisation. Les Saint-Simoniens. Essais divers. La grande colonisation. Le régime foncier. Le régime des concessions. Les résultats
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BLIDA, d’après une lithographie de de Trélo, frontispice

Illustration de l'ouvrage, page 213
Gravure sans légende (page 213)

I. La situation en 1840. — Portrait de Bugeaud. — Ses lieutenants. - Ses méthodes de guerre. II. La tactique d’Abd-el-Kader. — Les campagnes de 184I-1843. — La prise de la Smala. - Le combat de Sidi-Yahia. - La Kabylie. - Le Maroc. - La bataille d’Isly et la convention de Lalla-Marnia. — La dernière phase de la lutte. - Bou Maza. - L’Insurrection du Dahra. — Sidi-Brahim. - La grande insurrection (1845-1846). — Le départ de Bugeaud. — Le gouvernement du duc d’Aumale et la reddition d’Abdel-Kader. III. L’administration générale. — L’administration des indigènes et les bureaux arabes. IV. La colonisation. — Les idées de Bugeaud en matière de colonisation. - L’armée et la colonisation. — Les Saint-Simoniens. - Essais divers. — La grande colonisation. — Le régime foncier. — Le régime des concessions. - Les résultats.

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I

U cours de son histoire, la France, en raison de sa double vocation maritime et continentale, n’a eu la liberté d’esprit nécessaire pour s’occuper des colonies que lorsqu’elle n’avait pas en Europe même de trop graves préoccupations. « L’Afrique, dit Guizot, est l’affaire de nos temps de loisir ». Il faut ajouter que les hommes de la monarchie de Juillet étaient plus ou moins imbus du préjugé qui considérait les affaires européennes comme seules dignes de retenir l’attention⁠ ⁠; ils ne pouvaient prévoir l’importance que les questions coloniales devaient prendre à la fin du dixneuvième siècle et au vingtième siècle. En 14, la situation européenne s’est améliorée⁠ ⁠; la France

Illustration de l'ouvrage, page 214
Gravure sans légende (page 214)

EN 1840 ne songe plus à abandonner l’Algérie⁠ ⁠; pour la conserver, une seule solution restait possible : la conquête et la pacification totales. Les essais d’occupation restreinte avaient échoué, les tentatives de protectorat avaient avorté. « La conquête effective de toute l’Algérie, dit Guizot, était devenue la condition même de notre établissement à Alger et sur la côte. Les esprits hostiles à cet établissement et les esprits timides qui en redoutaient les charges essayaient encore de résister à ce qu’ils appelaient un dangereux entraînement⁠ ⁠; mais, pour les esprits plus fermes et à plus longue vue, cet entraînement était un résultat nécessaire de la situation et comme un fait déjà accompli. Ainsi se sont faites la plupart des grandes choses, qui ont fait les grandes nations par la main des grands hommes. »

Bugeaud débarqua à Alger le 22 février I84I⁠ ⁠; il conserva ses fonctions de gouverneur général jusqu’au II septembre 1847. Il eut donc ce qui avait manqué à ses prédécesseurs : le temps. La grande lutte qui commence le 20 novembre 1839 avec la déclaration de guerre sainte se termine le 23 décembre 1847 avec la soumission d’Abd-el-Kader entre les mains de La Moricière. Elle coïncide donc assez exactement avec le gouvernement de Bugeaud, car, lorsqu’il arriva, les résultats étaient médiocres et lorsqu’il partit il ne restait plus qu’à recueillir les fruits de son effort et à laisser venir le dénouement qu’il avait préparé. Bugeaud fut soutenu par le ministère Soult-Guizot, qui, arrivé au pouvoir à la fin de 1840, devait s’y maintenir jusqu’en 1848. On lui donna les moyens militaires indispensables qu’on avait refusés à d’autres et notamment à Clauzel. L’effectif des troupes, qui n’était que de 18000 hommes en 1831, de 3I 000 hommes en I1835, de 48 o00 hommes en 1838, passe à 63 000 hommes en 1840, 83 000 hommes en 1842, 90 000 hommes en 1844, 108 000 hommes en 1846. C’était le tiers de l’armée française de cette époque. Qui veut la fin veut les moyens.

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Bugeaud n’était pas un nouveau venu en Afrique. Des premiers séjours qu’il y avait faits en 1836 et en 1837, il avait rapporté une impression peu favorable⁠ ⁠; il était le signataire du traité de la Tafna et, à la tribune de la Chambre des députés, il s’était montré à diverses reprises l’adversaire de la colonie. Mais ses idées s’étaient modifiées : « Il faut, écrivait-il à un ami dès 1839, soumettre tout le pays jusqu’au désert et y implanter de nombreuses et robustes colonies⁠ ⁠; en un mot, il faut 100 000 hommes de troupes et 150 millions pendant cinq ou six ans, 80 millions pour l’armée, 6o ou 70 pour la colonisation⁠ ⁠; sans cela, on ne fera que végéter misérablement et honteusement. » Dans son discours de mai 1840, il expliqua qu’en réalité il était hostile non à l’Algérie, mais aux demi-mesures, à l’occupation limitée et sans résultats, aux opérations militaires sans envergure : « Puisque mon pays est en Afrique, disait-il, je désire qu’il ne s’y débatte pas dans l’impuissance. » Peut-être aussi la conquête de l’Algérie lui paraissait-elle utile et possible dès l’instant que c’était lui qui était chargé de l’effectuer.

PORTGEA DE BUGEAUD

Le gouvernement fit publier un avis ainsi conçu : « Le général Bugeaud ne tardera pas à partir pour l’Algérie. On ne doit pas inférer de sa nomination que l’occupation sera restreinte⁠ ⁠; la campagne qui doit s’ouvrir au printemps prouvera le contraire. » Le jour même de l’arrivée du gouverneur, deux proclamations furent affichées sur les murs d’Alger⁠ ⁠; l’une était adressée aux habitants : « A la tribune comme dans l’exercice de mon commandement en Afrique, disait Bugeaud, j’ai fait des efforts pour détourner mon pays de s’engager dans la conquête absolue de l’Algérie. Ma voix n’était pas assez puissante pour arrêter un élan qui est peut-être l’ouvrage du destin. Le pays s’est engagé, je dois le suivre. J’ai accepté la grande et belle mission de l’aider à accomplir son œuvre, j’y consacre désormais tout ce que la nature m’a donné d’activité, de dévouement, de résolution. Il faut que les Arabes soient soumis, que le drapeau de la France soit seul debout sur cette terre d’Afrique. Mais la guerre, indispensable aujourd’hui, n’est pas le but. La conquête serait stérile sans la colonisation. Je serai donc colonisateur ardent, car j’attache moins de gloire à vaincre dans les combats qu’à fonder quelque chose d’utilement durable pour la France. » La seconde proclamation était adressée à l’armée : « Vous avez souvent vaincu les Arabes, vous les vaincrez encore⁠ ⁠; mais c’est peu de les faire fuir, il faut les soumettre. Pour la plupart, vous êtes accoutumés aux marches pénibles, aux privations inséparables de la guerre. Vous les avez supportées avec courage et persévérance, dans un pays de nomades, qui, en fuyant, ne laissent rien aux vainqueurs. La campagne prochaine vous appelle de nouveau à montrer à la France ces vertus guerrières dont elle s’enorgueillit. Je demanderai à votre ardeur, à votre dévouement au pays et au Roi, tout ce qu’il faut pour atteindre le but, rien au delà. Je serai attentif à ménager vos forces et votre santé. Les officiers ne négligeront jamais ni d’épargner quelques instants de fatigue à la troupe, ni de donner les encouragements moraux que les circonstances pourraient exiger. » Espagne l’expérience de la guerre de partisans et d’embuscades, Officier de fortune, sorti du rang, Bugeaud avait acquis en expérience qui lui servit dans la guerre d’Afrique. D’autre part, ses origines paysannes et agricoles devaient donner à son œuvre coloniale comme un accent particulier⁠ ⁠; il avait été en Périgord le cultivateur travaillant lui-même la terre qu’il rêvera d’introduire en Algérie. Bugeaud, à la fois homme de guerre, homme politique, colonisateur, est un personnage plus complexe qu’il ne semble au premier abord. Il est très adroit sous ses apparences brusques⁠ ⁠; il a des ruses de paysan. Armand Marrast définissait comme suit Bugeaud orateur : « Une figure sans distinction, un langage de caporal, et cette sorte d’aplomb particulier au troupier qui remplace tout sentiment et toute pensée par une consigne. » Ce jugement est excessif et injuste. Ce qui caractérise

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BUGEAUD, d’après un dessin d’Yvon
Gravure BUGEAUD, d’après un dessin d’Yvon

C. H- Bugeaud orateur politique, c’est son bon sens un peu vulgaire, mais peut-être volontairement vulgaire. Il avait beau- (d’après un dessin d’Yvon). coup de vivacité et de verve, un style familier qui faisait rire la Chambre, où il était très écouté dans les questions militaires et agricoles.

En 184I, Bugeaud a cinquante-sept ans. « Il était de haute stature, dit un de ses secrétaires, et d’une vigueur peu commune⁠ ⁠; il avait le visage plein et musculeux, légèrement gravé de petite vérole⁠ ⁠; le teint fortement coloré, l’œil gris clair, le regard perçant mais adouci dans la vie ordinaire par l’expression d’une sympathique bienveillance⁠ ⁠; le nez légèrement aquilin, la bouche un peu grande, la lèvre fine et railleuse. Quand la physionomie, empreinte de franchise et de simplicité, s’animait tout à coup sous le choc d’une pensée rapide, le génie rayonnait sur son front large et puissant, couronné de cheveux très rares qui pointaient en flammes argentées. » Son activité de corps et d’esprit était prodigieuse. Il dormait fort peu et ne craignait pas de réveiller son entourage lorsque le sommeil le fuyait⁠ ⁠; il écrivait raremer : lui-même, et toujours lentement et d’une main mal assurée⁠ ⁠; mais ses secrétaires étaient continuellement occupés à écrire sous sa dictée. Travailleur infatigable, il mettait ses collaborateurs sur les dents⁠ ⁠; mais son esprit, sa gaieté, son entrain, sa bonhomie le faisaient aimer de ceux qui vivaient dans son intimité. Paternel et grondeur, bourru bienfaisant, ses travers accentuaient sa physionomie. Il aimait à parler et professait toujours. C’était un merveilleux conteur, sachant donner à ses récits un tour pittoresque et original.

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Il n’était pas toujours facile à vivre. « Quand, dit Guizot, le Roi, sur la demande du cabinet, nomma le général Bugeaud gouverneur général de l’Algérie, je ne me dissimulai point les conséquences de ce choix et les obligations, j’ajoute les difficultés qu’il nous imposait. Le général Bugeaud n’était pas un officier à qui l’on pouvait donner telles ou telles instructions, avec la certitude qu’il se bornerait à les exécuter de son mieux et à faire son chemin dans sa carrière en contentant ses chefs. C’était un homme d’un esprit original et indépendant, d’une imagination fervente et féconde, d’une volonté ardente, qui pensait par lui-même et faisait une grande place à sa propre pensée, en servant le pouvoir de qui il tenait sa mission. Ni l’éducation, ni l’étude n’avaient, en la développant, réglé sa forte nature. Jeté de bonne heure dans les rudes épreuves de la vie militaire et trop tard dans les scènes compliquées de la vie politique, il s’était formé par ses seules observations et sa propre expérience, selon les instincts d’un bon sens hardi qui manquait quelquefois de mesure et de tact, jamais de justesse ou de puissance. Il avait sur toutes choses, en particulier sur la guerre et les affaires d’Algérie, ses idées à lui, ses plans, ses résolutions et non seulement il les poursuivait en fait, mais il les proclamait d’avance en toute occasion, à tout venant, dans ses conversations, dans ses correspondances, avec une force de conviction et une verve de parole qui allaient croissant à mesure qu’il rencontrait la contradiction et le doute. Il s’engageait ainsi passionnément soit envers lui-même, soit contre eux qui n’actrès mal avec Bugeaud, qui se plaignait des aspérités de son caractère altier et orgueilleux. Une des altercations entre les deux hommes est demeurée célèbre⁠ ⁠; comme Changarnier déclarait qu’il faisait la guerre depuis longtemps et croyait savoir son métier, Bugeaud lui répondit que le mulet du maréchal de Saxe avait fait vingt campagnes et n’en était pas moins resté un mulet. Aussi, en 1843, ayant reçu sa troisième étoile, Changarnier demanda à rentrer en France et ne revint en Afrique qu’en 1847, après le départ du maréchal.

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Bugeaud cependant rendait justice à Changarnier : « Que de fois, raconte le duc d’Aumale, l’ai-je entendu établir un parallèle entre ses lieutenants, en faisant ce geste — il tenait écartés les trois doigts de la main. Le premier, disait-il en prenant le pouce de l’autre main et en le secouant durant sa démonstration, c’est Changarnier, méchant caractère, mauvais coucheur, mais rude soldat, le plus fort, le meilleur de tous mes généraux. Ensuite vient Bedeau, et en même temps il abaissait son pouce⁠ ⁠; c’était son index qui représentait le second général. Celui-là est un homme de devoir et de conscience, solide et qui ne bronche pas au feu. Puis enfin arrive La Moricière, faisait-il en touchant le médium⁠ ⁠; il est vaillant, infatigable, débrouillard sans doute, mais doctrinaire⁠ ⁠; il discute sans cesse, ergote, hésite et n’aime pas les responsabilités⁠ ⁠; enfin, c’est mon numéro trois. »

LE GÉNÉRAL MORRIS

En sous-ordre venaient des officiers plus jeunes qui étaient déjà des chefs remarquables et devaient presque tous devenir d’illustres généraux. Cavaignac, élève de l’école Polytechnique comme La Moricière, d’opinion républicaine, était l’homme du devoir et de la probité, le cœur le plus droit et le plus loyal⁠ ⁠; on ne lui reprochait que son sombre accueil, son aspect triste et sévère, sa constante tristesse. Il était en Algérie depuis 1833. « A d’autres les occasions de gloire facile, les colonnes d’assaut à conduire, les positions à enlever, les coups de main brillants à diriger, à Cavaignac les besognes plus pénibles et moins fécondes en renommée éclatante. » Il fut promu lieutenant général en 1843 sur l’insistance du duc d’Aumale : « Il faut le nommer, disait le prince, autrement on aurait l’air de lui donner de mauvaise grâce les grades que tout le monde sait qu’il a gagnés. » Duvivier, brave, intelligent, honnête, mais homme à systèmes, rude, cassant, prétentieux, venu en Algérie en 1830 comme capitaine du génie, avait commandé les zouaves et était devenu maréchal de camp en 1840⁠ ⁠; dans ses écrits sur l’Algérie, il procède par affirmations tranchantes et semble toujours énoncer des vérités éternelles, indiscutables, comme une sorte de prophète. Le jeune duc d’Aumale, quatrième fils de Louis-Philippe, était venu en Algérie en 1840 avec son frère le duc d’Orléans⁠ ⁠; il y revint en 184I comme colonel du 24º de ligne, pour servir sous les ordres de Bugeaud :, « Je vous prie, écrivait-il au gouverneur, de ne m’épargner ni fatigues, ni quoi que ce soit. Je suis jeune et robuste et, en vrai cadet de Gascogne, il faut que je gagne mes éperons. Je ne vous demande qu’une chose, c’est de ne pas oublier le régiment du duc d’Aumale quand il y aura des coups à recevoir et à donner. » Il faut mentionner encore Pélissier, chef d’état-major incomparable, caractère de fer, dont la brusquerie est restée légendaire⁠ ⁠; nommé chef d’escadron après la campagne de 1830 à laquelle il avait participé, il revint en Algérie en 1839 et fut nommé général en 1846. Leroy de Saint-Arnaud, soldat ardent et intrépide, dont on ne peut, malgré son rôle dans le coup d’Etat du 2 décembre, méconnaître les grands talents militaires, n’était encore que lieutenant à trente-cinq ans⁠ ⁠; Bugeaud, qui l’avait eu comme officier d’ordonnance à Blaye, tout en reconnaissant ses imperfections, l’aimait comme un fils et lui donna si bien le moyen de rattraper le temps perdu qu’il devint maréchal de camp en 1847⁠ ⁠; Saint-Arnaud possédait au plus haut point le don de séduire⁠ ⁠; sa correspondance, où se montre à chaque ligne son admiration pour Bugeaud, est, en même temps qu’un chef d’œuvre littéraire, un document des plus précieux pour l’histoire de l’Algérie. Yusuf, (d’après un dessin de Raffet). soldat magnifique auquel son caractère et son origine assignent une place à part, très diversement jugé et pour lequel l’historien Pellissier de Reynaud en particulier se montre extrêmement sévère, était fort apprécié par Clauzel et par Bugeaud, qui l’appelait le Murat de l’armée d’Afrique. Morris, le brave des braves, superbe au feu, vivante personnification de la cavalerie en Afrique, était arrivé en Algérie en 1832 et devint maréchal de camp en 1847. Marey-Monge, petit-fils de l’illustre savant, intelligent et instruit, servit en Algérie de 1830 à 1848. Négrier, officier d’une rare énergie, fit sa carrière en Algérie de 1837 à 1842. Daumas, venu en Afrique en 1835, consul chez Abd-el-Kader, fut directeur des affaires arabes de 184I à 1847⁠ ⁠; son œuvre est autant politique que militaire⁠ ⁠; il faut le compter parmi les principaux collaborateurs de Bugeaud⁠ ⁠; il est l’auteur d’ouvrages très savoureux sur les indigènes de l’Algérie. D’autres généraux d’Afrique, moins connus parce qu’ils sont morts

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jeunes et n’ont pas comme La Moricière et Saint-Arnaud joué plus tard un rôle politique, n’ont peut-être pas eu moins de mérite⁠ ⁠; tels sont Géry, âme de feu dans un corps débile, qui mourut des suites des fatigues endurées dans les campagnes contre Abd-el-Kader⁠ ⁠; Tempoure, Korte, Bouscarin, Tartas⁠ ⁠; ce dernier, compatriote de d’Artagnan, disait un jour : « Jamais le soleil n’a vu tomber Tartas. » Et comme on lui rappelait une circonstance dans laquelle il avait été désarçonné : « C’est vrai, repartit-il, mais ce jour-là il n’y avait pas de soleil. »

SES METHODES DE GUERRE

D’autres officiers, qui appartiennent plutôt à la période suivante, ont néanmoins servi sous Bugeaud⁠ ⁠; tels sont Mac-Mahon, dont la vie militaire résume et condense l’histoire entière de l’ancienne armée d’Afrique, puisque, débarqué à Sidi-Ferruch en 1830 comme sous-lieutenant, il quitta l’Algérie comme maréchal et gouverneur général en 1870⁠ ⁠; Randon, arrivé en 1838 comme colonel du 2º chasseurs d’Afrique, maréchal de camp en 1841⁠ ⁠; Bosquet, qui prit part aux campagnes d’Afrique de 1834 à 1848⁠ ⁠; Martimprey, capitaine en 1835, qui se distingua en maintes circonstances⁠ ⁠; Ladmirault, d’une trempe peu ordinaire, puissant organisateur⁠ ⁠; Canrobert, venu en Afrique en 1835 comme lieutenant, qui commanda la légion étrangère et les zouaves⁠ ⁠; Margueritte, plus jeune encore, engagé volontaire à quinze ans, sous-lieutenant en 1840 à dix-huit ans, magnifique cavalier, excellent administrateur, adoré des indigènes chez lesquels son souvenir est resté légendaire. Puis viennent les aides de camp, les secrétaires et les officiers d’ordonnance : le colonel Eynard, le lieutenant de vaisseau Fourichon, de Garraube, Vergé, Lheureux, Féray, Trochu, Rivet, l’interprète du maréchal Léon Roches, et, parmi les civils, Louis Veuillot. La valeur des exécutants ne doit pas faire oublier celle de l’homme qui les dirigeait : « En fait de guerre, disait Bedeau, notre maître à tous, c’est le maréchal Bugeaud⁠ ⁠; à lui seul il vaut tous les autres. Nul d’entre nous n’arrive à l’épaule de ce véritable grand homme. » Il commença par réformer les préjugés et rectifier les méthodes Bugeaud est sans contredit le créateur de l’armée d’Afrique. pratiquées depuis 1830. Il renonça au système des petits postes et des blockhaus préconisé par le maréchal Valée et contre lequel il s’était déjà élevé dans son discours de 1840⁠ ⁠; à ces postes, où les troupes étaient décimées par les maladies, l’inaction et l’ennemi, il substitua le système des colonnes mobiles rayonnant sur tout le pays. Plus de lourds convois, toujours attaqués et harcelés⁠ ⁠; des troupes alertes, légères, pouvant lutter de vitesse avec leurs adversaires, menant aussi lestement que les indigènes eux-mêmes les razzias et les coups de main. « Ce sont les 222 jambes de nos soldats qui nous donneront le pays, disait-il⁠ ⁠; le fusil ne commande que deux à trois cents mètres, les jambes quarante à cinquante lieues. »

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Déjà, en 1838, au camp de la Tafna, il avait exposé ses idées sur la guerre d’Afrique. Aussitôt arrivé, il ordonna d’embarquer les canons de campagne, les prolonges du génie, les chariots de l’administration, enfin de ne garder que les chevaux de trait pour les transformer en bêtes de somme, voulant, disait-il, se rendre sinon aussi léger que les indigènes, du moins assez mobile pour passer partout. Les officiers supérieurs lui firent remarquer que l’artillerie soutenait le moral des soldats et éloignait les Arabes de nos colonnes : « Messieurs, répondit Bugeaud, vous dites que les soldats sentent relever leur confiance par l’artillerie⁠ ⁠; je connais depuis longtemps ce sentiment en Europe et il est bien fondé, mais il faut leur apprendre qu’il ne l’est pas du tout en Afrique. Quoi⁠ ⁠! vous ne pourrez pas combattre sans canon des Arabes qui n’en n’ont pas, lorsque vous possédez déjà de plus qu’eux trois avantages énormes : l’organisation, la discipline et la tactique⁠ ⁠? Vous dites que le canon éloigne les Arabes : mais je ne veux pas les éloigner, je veux au contraire leur donner de la confiance, afin de les engager dans un combat sérieux. L’absence de canon, messieurs, a bien d’autres avantages. D’abord, vos marches vous prendront moitié moins de temps et vous donneront infiniment moins de fatigues, car vous n’aurez pas besoin, comme par le passé, de faire une route pour l’artillerie. Mais surtout vous pourrez éviter de donner nécessairement, fatalement dans les guêpiers que les Arabes savent si bien disposer dans les gorges où votre matériel vous forcera de passer. Or, je vous en préviens, nous ne ferons jamais retraite devant les Arabes qu’après les avoir complètement dispersés et dégoûtés. Se retirer devant eux, c’est leur donner les avantages que leur refuse leur manque d’organisation. En marchant à eux au contraire, vous augmentez la confusion et surtout vous frappez le moral. On court toujours sur l’ennemi qui fuit⁠ ⁠; on respecte celui qui présente le combat⁠ ⁠; on craint celui qui présente l’offensive. Ces vérités trouvent leur application en Afrique encore mieux qu’en Europe. Là, il faut nécessairement s’en aller devant un ennemi très supérieur, car tenir serait courir à sa destruction. Au contraire, quel que soit le nombre des Arabes, il faut marcher à eux, parce que le nombre, passé un certain chiffre, n’ajoute rien à leur force, parce qu’il leur est impossible d’enfoncer un bataillon, parce qu’enfin ils n’ont aucun moyen d’utiliser leur multitude contre des adversaires qui ne fuient pas devant eux. »

Dans un Mémoire sur la guerre dans la province d’Oran et sur les moyens de la terminer, Bugeaud résumait les idées que lui avait suggérées la campagne de la Tafna et insistait sur les modifications nécessaires des méthodes de guerre en Afrique :

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« Il faut, disait-il, persévérer dans le système des colonnes agissantes, parcourant le pays et combattant l’ennemi partout où il se présente, ne lui laissant ni sécurité ni repos. De plus, il faut que les troupes soient composées d’hommes choisis, vigoureux, de volontaires s’il se peut⁠ ⁠; que les officiers soient jeunes, gens d’avenir⁠ ⁠; point de vieux officiers supérieurs voisins de leur retraite, point même de vieux capitaines dégoûtés. »

On renonça à tout ce qui alourdissait. Au lieu de voitures, on employa des mulets, sur l’utilité desquels Bugeaud a souvent insisté : « Ce qu’il faut pour faire la guerre avec succès, écrivait-il, ce sont des brigades de mulets militairement organisées, afin de ne pas dépendre des habitants du pays, de pouvoir se porter partout avec légèreté et de ne pas charger les soldats comme on le fait. Beaucoup succombent sous le poids et les plus forts ont besoin d’être conduits avec une lenteur telle qu’il est impossible de faire de ces mouvements rapides qui seuls peuvent donner le succès. Des mulets militairement organisés me paraissent être la meilleure base de la guerre d’Afrique. Il faudrait 80 à 1oo mulets pour I 000 hommes⁠ ⁠; ils porteraient 10 000 rations⁠ ⁠; les soldats auraient dans de petits sacs une réserve de quatre jours⁠ ⁠; ce serait donc quatorze jours de vivres, ce qui est très suffisant pour les campagnes que l’on peut faire dans ce pays. » Lorsque les campagnes duraient plus de quinze jours, on se réapprovisionnait dans les postes-magasins. Le sac des hommes ne contint plus que des cartouches et des vivres, la couverture étant roulée sur le sac.

L’habillement fut modifié. Les soldats avaient d’immenses gibernes, suspendues à la chute des reins par un large baudrier, qui, se croisant sur la poitine avec le baudrier du sabre, formait une croix de Saint-André qui coupait la respiration. La gorge râlait, étranglée par le col en crin et le collet de l’habit droit et agrafé⁠ ⁠; la tête pliait sous le poids de l’énorme shako conique⁠ ⁠; Bugeaud donna aux soldats des vêtements larges, remplaça le col par la cravate en cotonnade, le shako par un képi léger et mou. Deux ordonnances royales du 7 décembre 1841 réglementèrent l’organisation de l’infanterie et de la cavalerie indigènes. Les bataillons d’infanterie indigène prirent le nom de tirailleurs indigènes et les spahis furent désormais distincts des chasseurs d’Afrique, comme les tirailleurs des zouaves. Yusuf fut le premier colonel des spahis, qui, en 1845, furent répartis en trois régiments, un par province.

Bugeaud savait parler au soldat et se faire aimer de lui⁠ ⁠; vigilant et actif, il s’occupait des moindres détails⁠ ⁠; on le vit un jour en marche descendre de cheval pour aider un muletier à remettre ses sacs sur le bât retourné. Souvent, il plaçait lui-même les sentinelles, pour montrer combien il était important de se bien garder⁠ ⁠; parfois, il faisait déshabiller les hommes pour s’assurer qu’ils avaient bien leur ceinture de flanelle, si utile pour les préserver de la dysenterie. Ses circulaires sur les soins à donner aux soldats, en particulier aux recrues, sont d’une touchante minutie. Les officiers supérieurs trou vaient qu’il manquait de tenue et de dignité⁠ ⁠; mais les soldats lui savaient gré de s’occuper de ces détails. Bien qu’il fût de nature peu tendre, il veillait avec le plus grand soin au bien-être des troupiers⁠ ⁠; il y voyait avec raison un élément essentiel de succès⁠ ⁠; il leur choisissait de bons bivouacs à l’ombre, avec une eau abondante si possible⁠ ⁠; il leur évitait les tracasseries inutiles, en homme qui avait luimême mangé la gamelle et porté le sac. Malgré son âpreté d’humeur, dont ses lieutenants eurent souvent à souffrir, il se fit une réelle popularité militaire. Le « père Bugeaud » et sa casquette fut pour l’armée d’Afrique ce qu’avait été pour la grande Armée le « petit caporal ».

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LE 17° LÉGER, d’après la lithographie de Raffet
Gravure LE 17° LÉGER, d’après la lithographie de Raffet

Les colonnes mobiles telles que les organisa Bugeaud n’eurent LE ITE LÉGER plus de canons ni de (d’après la lithographie de Raffet). prolonges⁠ ⁠; elles comprirent ordinairement 3 ou 4 bataillons d’infanterie, 2 escadrons de cavalerie, 2 obusiers de montagne, un convoi de bêtes de somme, au total environ 6000 hommes et I 200 chevaux. L’ordre de marche était le suivant : la cavalerie, l’infanterie, l’artillerie, le convoi, le troupeau et une solide arrière-garde. Le campement formait un carré, l’infanterie sur les quatre faces, le reste au centre.

HISTOIRE DES COLONIES. T. II

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On partait entre trois heures et six heures du matin, avec une halte d’une heure pour faire le café au milieu de l’étape et on arrivait au bivouac vers trois heures du soir. Souvent, on lançait une pointe rapide, avec les fusils seulement, en laissant les bagages et le convoi sous bonne garde. La formation de combat consistait en un grand losange formé d’autant de carrés qu’il y avait de bataillons d’infanterie, la cavalerie et les bagages se trouvant au centre, avec un espace suffisant pour se mouvoir. Lorsqu’on disposait de 1o bataillons, ils formaient trois colonnes : 3 bataillons aux colonnes de droite et de gauche, 4 à la colonne du centre, I en avant des bagages, 3 en arrière. A un signal donné, les bataillons des deux ailes s’échelonnaient à 120 pas sur le bataillon de tête de la colonne du centre, les 3 autres bataillons de cette colonne formant la même figure en arrière. Par cette disposition, les bagages et la cavalerie étaient parfaitement couverts partout, les bataillons sur les quatre faces se protégeaient mutuellement en croisant leurs feux et les intervalles qui les séparaient permettaient à la cavalerie de sortir brusquement et de rentrer de même sans déranger l’ordre de l’infanterie. On avait ainsi un grand carré de carrés, offrant l’avantage de pouvoir se mouvoir dans toutes les directions, quelle que fût la nature du terrain.

TIRAILLEUR INDIGÈNE (Turco), d’après un dessin de Raffet
Gravure TIRAILLEUR INDIGÈNE (Turco), d’après un dessin de Raffet
Illustration de l'ouvrage, page 226
Gravure sans légende (page 226)

On s’efforça d’atteindre les indigènes dans leurs intérêts matériels et saisissables : récoltes sur pied, plantations, douars, bestiaux, silos. Pour habituer les TIRAILLEUR INDIGÈNE (TURCO) soldats à vivre des ressources du pays, on les exerça (d’après un dessin de Raffet). à rechercher les silos et on leur donna des moulins à bras pour réduire en farine le blé qu’ils y trouvaient. Cette méthode de razzias comportait la dévastation systématique du pays. « Nous avons, écrit Castellane, détruit beaucoup de pauvres villages et de riches et abondantes moissons⁠ ⁠; triste nécessité, cruel moyen pour lequel j’éprouve la plus grande antipathie. » — « Le mal que ma colonne a fait sur son passage, dit-il ailleurs, est incalculable. Est-ce un mal⁠ ⁠? Est-ce un bien⁠ ⁠? Ou plutôt est-ce un mal pour un bien⁠ ⁠? C’est ce que l’avenir décidera. Pour mon compte, je crois que c’est le seul moyen d’amener la soumission des habitants, bien à plaindre en définitive, puisqu’ils sont entre deux partis pour l’un desquels ils ne peuvent se décider sans encourir la vengeance de l’autre. » Changarnier, dans ses mémoires, indique bien pourquoi la cruelle nécessité de la razzia s’imposait : « Si, dans une guerre d’Europe, on peut contraindre un adversaire à traiter quand, après avoir gagné sur lui une ou deux batailles, on occupe sa capitale, on saisit les caisses publiques, on frappe des contributions, on interrompt tout commerce, nous ne pouvons employer les mêmes moyens contre les Arabes⁠ ⁠; nous devons nous attaquer à la fortune mobilière et aux récoltes des tribus pour les contraindre à se soumettre. Une civilisation meilleure donnée à ces belles contrées doit être notre justification aux yeux des hommes et le sera, je l’espère, aux yeux de Dieu. »

227 LA FACTEUR DABD- EL-KADER

La prise de possession de l’Algérie n’a donc été nullement une pénétration pacifique, mais une conquête, une rude et dure conquête, on ne saurait l’oublier. Ce qu’on ignore généralement en France et ce qu’il faut que l’on sache, c’est que les souvenirs des luttes que ces populations ont soutenues contre nous comptent parmi ceux qu’aujourd’hui encore les indigènes évoquent le plus volontiers. Ce serait bien mal les connaître que de leur prêter sur ce point nos idées européennes et pacifistes. Hommes de poudre, soldats avant tout, ils sont fiers de s’être battus héroïquement contre nous d’abord, puis plus tard à nos côtés dans les guerres coloniales ou européennes. Les noms de Bugeaud, de La Moricière, de Margueritte, de Mac- Mahon leur sont restés aussi chers qu’à nous-mêmes. Ainsi nos pères les Gaulois honoraient la mémoire de Jules César. petit marabout de Mascara dont les Français avaient fait Bugeaud trouva un adversaire digne de lui dans le un sultan des Arabes. Jamais les indigènes de l’Afrique n’avaient eu un chef aussi actif, aussi intelligent⁠ ⁠; ils reconnaissaient l’éminente supériorité de l’émir, admiraient sa sévérité et sa simplicité, sa piété et son éloquence. De là l’acharnement et la longueur de la lutte qu’il soutint contre nous.

D’AFRIQUE)

Au commencement de 1841, Abd-el-Kader était maître de toute la province d’Oran, d’une bonne partie de la province d’Alger et conservait des partisans en Kabylie et dans la province de Constantine. Il avait un trésor de guerre évalué à I 500 000 francs. Ses forces régulières comprenaient 8 000 hommes d’infanterie, 2 000 cavaliers, 240 artilleurs, 20 pièces de campagne en bon état. Les tribus lui fournissaient pour la guerre sainte des contingents de cavaliers irréguliers et de goumiers s’élevant à 50 000 hommes, plus ou moins suivant le cas. Mais toute sa force était dans ses réguliers. Dans le défi qu’il avait adressé le 15 avril 1840 au maréchal Valée, l’émir disait : « J’ai appris que vous voulez m’attaquer avec 50 000 hommes ou plus. Je ne crains pas, avec l’aide de Dieu, le nombre de vos soldats. Vous savez que mon royaume n’a que huit ans d’âge, tandis que le vôtre dure depuis près de deux mille ans, que vous avez des troupes nombreuses et de nombreux instruments de guerre. Eh bien⁠ ⁠! donnez-moi des instruments de guerre que je vous paierai avec de l’argent⁠ ⁠; alors je réunirai des troupes, la moitié seulement des vôtres et nous combattrons. On bien restons chacun dans les pays qui sont dans nos mains d’ici à douze ans⁠ ⁠; alors mon royaume aura vingt ans d’âge, chaque année de mon royaume comptera pour un siècle du vôtre et nous combattrons. Envoyez un homme de chez vous qui comptera mes soldats⁠ ⁠; opposez-moi deux hommes contre un, je vous jure que je n’augmenterai pas d’un guerrier le nombre qui sera compté. Que le • maréchal vienne sur le champ de bataille⁠ ⁠; j’enverrai contre lui un de mes khalifas. Si mon ami est le plus fort, alors vous m’abandonnerez l’intérieur du pays et vous resterez dans les (d’après un dessin de Raffet). villes maritimes⁠ ⁠; si votre ami est le plus fort, alors, moi, je ne vous disputerai pas le chemin depuis Alger jusqu’à Constantine. Que le duc d’Orléans vienne sur le champ de bataille⁠ ⁠; moi, l’esclave de Dieu, j’y viendrai aussi⁠ ⁠; si je parviens à le vaincre, alors vous retournerez tous dans votre pays et vous laisserez dans les villes tout ce qui appartient au beylik⁠ ⁠; vous partirez seulement avec vos biens et vos têtes. Si au contraire lui parvient à me vaincre, vous serez débarrassé de moi et la province sera pour vous. » C’était là de la fanfaronnade. Abd-el-Kader savait parfaitement qu’il ne pouvait nous vaincre en bataille rangée ni prendre nos villes. Dès le début de la lutte, il prescrivit de refuser le combat en plaine, sauf si l’on était en présence de petits détachements isolés et se gardant mal. Il fit une guerilla, une « guerre de buissons »,

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OFFICIER D’INFANTERIE DE LIGNE (TENUE D’AFRIQUE), d’après un dessin de Raffet
Gravure OFFICIER D’INFANTERIE DE LIGNE (TENUE D’AFRIQUE), d’après un dessin de Raffet
229 ES CAMPAGNES

comme dit un historien de l’Algérie. Sa tactique consista à harceler sans cesse les Français comme le taon harcèle le cheval, à les attirer dans les montagnes ou dans le Sahara, à couper leurs lignes de retraite et de communication, à les fatiguer par des marches et des contremarches, tout en demeurant insaisissable. « Quand ton armée marchera en avant, écrivait-il à Bugeaud, nous nous retirerons, mais elle sera forcée de se retirer et nous reviendrons. Nous nous battrons quand nous le jugerons convenable⁠ ⁠; tu sais que nous ne sommes pas des lâches. Quant à nous opposer aux forces que tu promènes derrière toi, ce serait folie. Mais nous les fatiguerons, nous les harcèlerons, nous les détruirons en détail⁠ ⁠; le climat fera le reste. La vague se soulève-t-elle quand l’oiseau l’effleure⁠ ⁠? C’est l’image de votre passage en Afrique. » « Si on les poursuit, disait Saint-Arnaud, ils s’en vont comme des oiseaux⁠ ⁠; et quand on s’en va, ils vous suivent comme des loups. » Grâce à cette tactique, pratiquée avec une activité et une fertilité de ressources prodigieuses, l’émir réussit à prolonger la lutte pendant sept années. Il espérait nous lasser et il faut convenir que l’histoire des onze premières années de notre occupation pouvait lui donner cet espoir. Le plan de Bugeaud consistait à enlever à Abd-el-Kader

DE 1841-1843 ses places fortes, à razzier impitoyablement toutes les tribus qui ne se soumettaient point à nous et à les amener pour des motifs d’intérêt matériel à abandonner l’émir. Dans la campagne du printemps de 1841, il se proposait comme objectifs Takdempt et Mascara, la nouvelle et l’ancienne capitale de l’émir. Après avoir ravitaillé Médéa et Miliana, il partit de Mostaganem pour Takdempt, qui avait été évacuée à notre approche et dont nos troupes achevèrent la destruction⁠ ⁠; puis on se remit en marche pour Mascara, où on laissa une forte garnison. Les tribus qui restaient fidèles à Abd-el-Kader voyaient brûler leurs récoltes, enlever leurs troupeaux et commençaient à trouver que la guerre leur coûtait cher. En traversant la plaine d’Eghris, Bugeaud fit moissonner par ses soldats les récoltes de blé et d’orge. Pendant ce temps, Baraguey d’Hilliers, parti de Blida, détruisait Boghar et Taza, puis circulait entre Miliana et Blida, razziant les tribus sur son passage. A l’automne, Bugeaud se remit en campagne. Il ravagea de nouveau le pays natal d’Abd-el-Kader, détruisant la zaouia où il avait été élevé, poursuivant partout les Hachem ses contribules. Puis il détruisit Saïda et razzia la grande tribu des Flittas. Pendant deux mois, les soldats n’eurent pas un jour de repos⁠ ⁠; à la fin de la campagne, ils n’avaient plus de souliers et marchaient nu-pieds. Nous avions montré à Abd-el-Kader que nous étions aussi mobiles que lui, détruit ses forteresses et ses magasins. Les résultats obtenus étaient importants, mais non décisifs.

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Au printemps de 1842, Bugeaud cherche à atteindre les contingents réguliers de l’émir, ainsi que les tribus soumises à son contrôle. Tlemcen est réoccupée, pendant que Bedeau opère à Nédroma et dans les Traras, La Moricière dans la région de Mascara, d’Abouville dans celle de Mostaganem. Pour la première fois, des communications par terre furent établies entre la province d’Oran et la pro- ESPAGNE Canstantine Sal Bellezme Betn Aures⁠ ⁠?Biskra Il au-dessus de 5oo mètres Échelle de 1/7000.000° 150 200 Km vince d’Alger par la vallée du Chélif⁠ ⁠; Bugeaud, parti d’Oran, fit sa jonction sur l’Oued-Rouïna avec Changarnier venu d’Alger⁠ ⁠; cette réunion des forces des deux provinces fit grand effet sur les soldats et sur les indigènes. Cependant la sécurité était encore loin de régner dans la Mitidja⁠ ⁠; un détachement de 22 hommes, escortant la correspondance de Boufarik à Blida, fut soudainement enveloppé à Beni-Mered par 300 cavaliers indigènes⁠ ⁠; le sergent Blandan, qui commandait la petite troupe, succomba après une héroïque défense. Il ne fallait pas que de semblables agressions pussent se renouve d s’empressa d’y mettre ordre et obligea toutes les tribus qui occupaient ou entouraient la Mitidja à demander l’aman. A l’automne, trois colonnes parties

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LES CAMPAGNES DE BUGEAUD

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LES CAMPAGNES DE BUGEAUD

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de Miliana parcoururent en tous sens le massif montagneux de l’Ouarsenis.

LA PRISE DE LA SMATA (16 MAI 1843)

Beaucoup d’indigènes n’auraient pas mieux demandé que de venir à nous, mais nous étions impuissants à les protéger contre la vengeance de l’émir. Dès que celui-ci reparaissait, elles se ralliaient à lui autant par intérêt que par conviction. L’année 1843 débuta par une révolte des tribus qui venaient de se soumettre à la suite de la réapparition d’Abd-el-Kader dans la vallée du Chélif. On reconnut lanécessité d’y créer un établissement permanent pour surveiller à la fois fOuarsenis et le Dahra, et sur les ruines d’El-Esnam on fonda Orléansville. Puis on occupa Tenès, Tiaret, Teniet-el-Had. autorité dans la vallée du Chélif et que La Mori- Pendant que le gouverneur général établissait notre cière manœuvrait du côté de Tiaret, le jeune duc d’Aumale, qui venait d’être appelé au commandement de la subdivision de Médéa, s’avançait dans le Sud à la recherche de la smala d’Abd-el-Kader, et, par un coup de main dont le magnifique résultat peut seul justifier la témérité, parvenait à porter à la puissance de l’émir le coup le plus sensible qu’elle eût encore reçu. La smala était une grande ville de tentes où campaient, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux, des fractions de tribus et des tribus entières⁠ ⁠; il y avait là 300 douars et plus de 20 000 individus, voire même 60 000 d’après certaines évaluations. Sorti de Boghar avec 1 300 fantassins et 600 cavaliers, le duc d’Aumale, après avoir marché par un sirocco accablant, apprit par le guide de la colonne que la smala se trouvait à la source de Taguin. Laissant en arrière les zouaves et l’artillerie, il fond à l’improviste sur cette masse humaine avec ses 6o0 cavaliers divisés en trois groupes, Morris à droite, Yusuf à gauche, lui-même au centre et profite du premier moment de surprise et d’effroi pour la mettre en déroute. Ce fut une confusion inexprimable⁠ ⁠; toute cette foule fut prise de panique. Comme on ne pouvait tout emmener, on en isola une partie et on laissa fuir le reste⁠ ⁠; on avait fait 3 000 prisonniers, enlevé 4 drapeaux, un canon et un immense butin⁠ ⁠; on s’était emparé de la tente d’Abdel-Kader, dont la mère et la femme se sauvèrent à grand’peine : « Pour entrer avec 600 hommes au milieu d’une pareille population, dit le colonel Charras, il fallait avoir vingt-trois ans, ne pas savoir ce que c’est que le danger ou bien avoir le diable au ventre. Les femmes n’avaient qu’à tendre les cordes des tentes sur le chemin des chevaux pour les faire culbuter et qu’à jeter leurs pantoufles à la tête des soldats pour les exterminer tous depuis le premier jusqu’au dernier. »

232 SIDI-YAHIA

La prise de la Smala eut un retentissement considérable, aussi bien en France qu’en Algérie. Le duc d’Aumale fut nommé lieutenant général en même temps que Changarnier et La Moricière⁠ ⁠; Bugeaud reçut le bâton de maréchal de France par ordonnance du 31 juillet 1843. Non moins important, quoique moins connu, fut le combat de Sidi-Yahia (II novembre 1843), à l’Est de Daya, où le colonel Tempoure défit Embarek, le meilleur lieutenant d’Abd-el-Kader, et anéantit ses bataillons réguliers. Embarek était au nombre des morts⁠ ⁠; sa tête coupée fut envoyée à La Moricière dans un sac de cuir⁠ ⁠; Bugeaud le fit enterrer à Koléa avec les honneurs militaires. C’était pour l’émir un désastre aussi grand que la prise de la Smala. Manquant de grains et de munitions, ne pouvant plus pénétrer dans le Tell, il prit le parti de chercher un refuge au Maroc.

IL A KABYLIE

Les campagnes de 1841-1843 avaient donné des résultats remarquables, grâce à l’activité incroyable de Bugeaud et de ses lieutenants et à l’habileté de ses combinaisons. Une nouvelle phase commence après la prise de la Smala et le combat du Il novembre⁠ ⁠; les indigènes cessent de donner à Abd-el-Kader le titre de sultan⁠ ⁠; il n’est plus pour eux que Sidi-El-Hadj-Abd-el-Kader. Pour la première fois depuis 1830, les Français leur apparaissent comme les successeurs du dey et les vrais souverains de l’Algérie. Beaucoup de régions sont encore insoumises ou indépendantes, mais les tribus qui nous refusent l’obéissance combattent seulement par point d’honneur ou pour retarder l’obligation de payer l’impôt. « Après la campagne du printemps, disait Bugeaud dans un banquet, j’aurais pu proclamer que l’Algérie était domptée et soumise, j’ai préféré rester au-dessous de la vérité. Mais aujourd’hui, après le beau combat du Il novembre, je vous dis hardiment que la guerre sérieuse est finie. Abd-el-Kader pourra bien encore, avec la poignée d’hommes qui lui restent, exécuter quelques coups de main, mais il ne peut rien tenter d’important. » Ces affirmations étaient prématurées⁠ ⁠; Abd-el-Kader n’avait pas dit son dernier mot et les événements allaient donner à Bugeaud un prompt démenti. accueilli Abd-el-Kader et se fussent refusés à descendre de leurs Bien que les Kabyles eussent, comme on l’a vu, assez mal montagnes pour s’unir à lui contre les Français, l’émir conservait des partisans dans cette région et les Kabyles ne se faisaient pas faute de razzier les tribus soumises situées en bordure du massif. En 1844, Bugeaud jugea nécessaire de réduire les Flissas, qui occupent la région située entre l’Isser et le Sebaou. Trois colonnes furent formées à Maison-Carrée. A une sommation de Bugeaud, les Flissas répondirent :

233 LA CONVENTION DE LALLA-MARNIA

« Nous ne recevons aucune investiture de personne, nous ne l’avons jamais fait⁠ ⁠; en notre qualité de Kabyles, nous ne reconnaissons pour chefs que les Kabyles comme nous et pour arbitre souverain Dieu qui punit l’injuste. » Bugeaud s’avança jusqu’à Bordj-Menaïel, puis occupa Dellys. Au retour, le maréchal établit son camp à Tadmeit, sur la rive gauche du Sebaou. Il eut à livrer un très rude combat à Ouarezeddine, sur la crête même des Flissas, contre 15 à 20 000 Kabyles. On vit Bugeaud, debout sur un rocher, tête nue, arracher un clairon des mains d’un voltigeur et sonner lui-même la charge. Le combat justifia la théorie si souvent soutenue par le maréchal de l’impuissances des masses irrégulières, si nombreuses qu’elles soient, contre un certain effectif de troupes organisées. Etant donné la disproportion numérique, les difficultés du terrain, le mordant des Kabyles, il convient de placer Ouarezeddine à côté et peut-être au-dessus de la bataille d’Isly. Quelque jours après, les Flissas faisaient leur soumission au Camp-du-Maréchal. La nécessité s’est toujours imposée aux maîtres du Tell de dominer aussi le Sahara. Bugeaud écrivait à Soult : « La partie habitée du désert nous est nécessaire politiquement et commercialement. Nous devons régner partout où a régné Abd-el-Kader, sous peine d’être sans cesse sur le qui-vive dans le Tell. » Dans la province de Constantine, le duc d’Aumale créa un poste à Batna, non loin de Lambèse⁠ ⁠; avec une colonne de 3 000 hommes, il franchit le défilé d’El-Kantara et se porta sur Biskra, où il consolida l’autorité de Ben- Gana. Il opéra ensuite dans le Bellezma, où il obtint la soumission des Ouled- Soltan. Au retour, deux bataillons furent laissés à Biskra. Dans la province d’Alger, le général Marey recevait la soumission des Ouled-Nail et s’avançait jusqu’à Laghouat. Si la campagne de Kabylie s’était terminée brusquement, c’est que de graves événements se produisaient à l’Ouest du côté du Maroc. Abd-el-Kader cherchait à entraîner le sultan Moulay-Abd-er-Rahman dans sa lutte contre les chrétiens⁠ ⁠; celui-ci le ravitaillait et le soutenait, tout en se méfiant de son ambition. La politique d’Abd-el-Kader consistait à attirer les Français sur le territoire marocain, dont les frontières étaient absolument vagues et indéterminées, pour forcer la main au sultan. Lorsque nous créâmes un poste à Lalla-Marnia, les Marocains prétendirent que ce poste se trouvait chez eux et le sultan, sous la pression de l’opinion publique, envoya une mehalla camper près d’Oudjda sous le commandement du caïd El-Guenaoui. Une première agression se produisit le 30 mai 1844 233 au marabout de Sidi-Aziz, au Nord-Ouest de Marnia. Comme Bugeaud avait reçu de Paris l’ordre de tout tenter pour maintenir la paix, une entrevue fut décidée entre Bedeau et le Guenaoui⁠ ⁠; elle eut lieu le 15 juin sur les bords de la Mouilah⁠ ⁠; la conférence fut interrompue par des coups de feu⁠ ⁠; Bugeaud accourut au bruit de la fusillade, recueillit l’escorte de Bedeau et prit l’offensive⁠ ⁠; quatre jours après, il entrait à Oudjda sans coup férir et y attendait le résultat des négociations engagées à Tanger par le consul de France, M. de Nyon, qu’appuyait une escadre commandée par le prince de Joinville.

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LA BATAILLE D’IsLY, d’après une estampe populaire de l’époque
Gravure LA BATAILLE D’IsLY, d’après une estampe populaire de l’époque

D’après les instructions de Guizot, M. de Nyon devait exiger du sultan le désaveu de l’agression contre nos troupes, la dislocation de la mehalla et l’expulsion d’Abd-el-Kader. En même temps, le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur à Londres, était chargé de rassurer les ministres anglais sur les conséquences du conflit, en spécifiant que nous voulions éviter seulement que le Maroc ne constituât pour Abdel-Kader un asile inviolable où il reprendrait des forces pour recommencer sans cesse la guerre contre nous. L’émotion était assez vive en Angleterre⁠ ⁠; on craignait que nous ne fussions entraînés au Maroc comme nous l’avions été en Algérie. Guizot promit formellement de ne rien occuper au Maroc : « Autant nous étions décidés, dit-il, à ne pas souffrir que le Maroc troublât indéfiniment l’Algérie, autant nous étions éloignés d’avoir sur le Maroc aucune vue de conquête. Rien n’eût été plus contraire au bon sens et à l’intérêt français⁠ ⁠; la possession et l’exploitation de l’Algérie étaient déjà pour la France un assez lourd fardeau et une assez vaste perspective. » Mais les négociations échouèrent et le sultan refusa de prendre les engagements qu’on lui demandait. Un ultimatum adressé par Bugeaud au caïd d’Oudjda, qui comportait le maintien de l’ancienne frontière entre les Turcs et le Maroc et l’internement d’Abd-el-Kader dans l’Ouest du Maroc, n’eut pas plus de succès et il fallut se résoudre à la lutte.

LA BATAILLE D’ISLY (d’après une estampe populaire de l’époque).

235

Bugeaud avait en face de lui, non plus seulement le Guenaoui, mais le fils du sultan, Sidi-Mohammed, avec une armée qu’on disait innombrable. Les forces marocaines comprenaient 6 oo0 cavaliers réguliers, I 200 fantassins et environ 6o oo cavaliers des tribus⁠ ⁠; les Abid-Bokhari, la garde noire créée par Moulay-Ismail, constituaient les meilleurs éléments. Abd-el-Kader essaya de donner à Sidi-Mohammed quelques conseils et de lui expliquer la manière de combattre les Français, mais il ne fut pas écouté. Bugeaud avait 18 bataillons d’infanterie, 19 escadrons de cavalerie, en tout II 000 hommes et 16 bouches à feu. C’était assez pour combattre et pour vaincre. Selon son habitude, il expliqua son plan aux officiers avant la bataille : « Je vais, dit-il, GÉNÉRAL CAVAIGNAC attaquer l’armée du prince marocain, qui, (d’après Roubaud). d’après mes renseignements, s’élève à 6o ooo cavaliers⁠ ⁠; je voudrais que ce nombre fût double, fût triple, car plus il y en aura, plus leur désordre et leur désastre seront grands. Moi, j’ai une armée : lui n’a qu’une cohue. Je vais vous prédire ce qui se passera. Et d’abord, je veux vous expliquer mon ordre d’attaque. Je donne à ma petite armée la forme d’une hure de sanglier. Entendez-vous bien⁠ ⁠! La défense de droite, c’est La Moricière⁠ ⁠; la défense de gauche, c’est Bedeau⁠ ⁠; le museau, c’est Pélissier, et moi je suis entre les deux oreilles. Qui pourra arrêter notre force de pénétration⁠ ⁠? Ah⁠ ⁠! mes amis, nous entrerons dans l’armée marocaine comme un couteau dans le beurre⁠ ⁠! »

LE GÉNÉRAL CAVAIGNAC, d’après Roubauc
Gravure LE GÉNÉRAL CAVAIGNAC, d’après Roubauc
Illustration de l'ouvrage, page 235
Gravure sans légende (page 235)

L’armée française commença son mouvement dans l’après-midi du 13 août, le suspendit à la tombée de la nuit et se remit en marche à deux heures du matin.

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Elle était disposée en un grand losange avançant par un de ses angles⁠ ⁠; les 18 bataillons d’infanterie formaient autant de petits carrés, avec une compagnie sur chaque face et une compagnie de soutien au milieu. La Moricière commandait en second⁠ ⁠; les colonels Cavaignac, Pélissier, Gachet commandaient l’infanterie, les colonels Tartas, Morris, Yusuf la cavalerie. La rencontre eut lieu le 14 août 1844 sur les bords de l’Oued-Isly, à trois kilomètres au Nord-Ouest d’Oudjda. L’immense cavalerie marocaine, s’ébranlant au galop, essaya de déborder l’armée française en assaillant les flancs et la queue de la colonne, mais l’infanterie reçut la charge avec une solidité inébranlable et répondit par des feux de salve. L’ennemi s’arrêta et tourbillonna. Le grand losange toujours fermé reprit sa marche et s’ouvrit pour laisser passer la cavalerie. Yusuf à gauche avec les spahis balaya tout ce qui se trouvait devant lui et s’élança sur le camp marocain⁠ ⁠; 5 escadrons de chasseurs vinrent le soutenir. Sur la droite, le colonel Morris se trouvait engagé avec 550 chasseurs au milieu de 6 000 cavaliers⁠ ⁠; il ne recula pas, lança ses escadrons l’un après l’autre et soutenu par 3 bataillons, eut finalement l’avantage. A midi, la bataille était gagnée⁠ ⁠; elle avait été peu meurtrière même pour l’ennemi, qui laissa 800 morts. Les Français avaient 28 tués et 100 blessés, mais l’armée marocaine avait perdu la tente et le parasol de Sidi-Mohammed, 18 drapeaux, II pièces de canon⁠ ⁠; elle avait surtout perdu sa jactance.

Pendant que le maréchal Bugeaud remportait cette brillante victoire, le prince de Joinville opérait contre les villes de la côte marocaine. Avec une escadre de 12 vaisseaux, il avait bombardé Tanger le 6 août, puis s’était porté sur Mogador, où il rencontra une résistance plus vive⁠ ⁠; mais des compagnies de débarquement s’emparèrent de l’ile qui couvre le port et la ville elle-même fut occupée.

Bugeaud songeait à marcher sur Fès : « On peut y aller, écrivait-il au prince de Joinville, avec 20 000 hommes d’infanterie, 3 régiments de cavalerie d’Afrique, une vingtaine de bouches à feu bien approvisionnées et des moyens suffisants pour transporter des vivres pour un mois. » Mais les considérations de politique générale et les engagements pris vis-à-vis de l’Angleterre ne permettaient pas de donner suite à ce projet. A ce moment, la célèbre affaire Pritchard et les incidents de Tahiti mettaient en danger l’entente cordiale, à laquelle Guizot était très attaché. Lord Aberdeen déclara que l’occupation d’un point quelconque du territoire marocain deviendrait nécessairement un casus belli. Il fut convenu que nous ne demanderions ni indemnités, ni cessions territoriales.

LA DENSE PHASE DE LA LUTTE

Le Maroc ayant sollicité la paix, les négociations furent rapidement menées. Le traité de Tanger (IO septembre 1844) fut une simple reproduction de l’ultimatum⁠ ⁠; le sultan s’engageait à interner Abd-el-Kader dans une ville du littoral occidental de son empire au cas où il tomberait entre ses mains. La délimitation de la frontière devait faire l’objet d’une convention spéciale, qui fut signée à Lalla-Marnia le I8 mars 1845. Il était entendu que nous réclamerions seulement la frontière de l’ancienne Régence, mais il était impossible de déterminer cette frontière, qui variait suivant les hasards de la fortune et des combats. L’idée même de frontière est parfaitement étrangère aux musulmans⁠ ⁠; comme le remarque M. Jules Cambon, c’est dans le Coran, qui ne parle pas de patrie, qu’est pour eux renfermée toute la loi. On ne traça de limite qu’entre la mer et le Teniet-es-Sassi, sur une distance de 150 kilomètres. Au delà de ce point, la convention indiquait les tribus et ksours appartenant soit à la France, soit au Maroc⁠ ⁠; on laissa au Maroc l’oasis de Figuig, qui commande la route du Touat. Au Sud de l’Atlas Saharien, on déclara toute délimitation superflue, le pays étant inhabitable : « Le Sahara n’est à personne, » dit le texte. Nous fûmes trompés sur beaucoup de points⁠ ⁠; toutes les questions litigieuses furent réglées à notre désavantage et la rédaction même de la convention témoignait d’une ignorance absolue des hommes et des choses. Nous tenions avant tout à obtenir la reconnaissance de notre souveraineté sur les musulmans algériens et le désaveu d’Abd-el-Kader par le Maroc⁠ ⁠; il n’était pas facile d’obtenir du sultan-chérif cette reconnaissance et ce désaveu. Les défectuosités du tracé de la frontière, qui coupait en deux les tribus et n’opposait aucun obstacle aux incursions des maraudeurs, entraînèrent par la suite d’incessantes difficultés avec l’empire chérifien⁠ ⁠; mais, à vrai dire, ces difficultés, inhérentes au voisinage d’un pays barbare, habité par des nomades pillards, ne pouvaient manquer de se produire⁠ ⁠; elles n’ont pas encore pris fin aujourd’hui et ne cesseront que le jour où la France aura achevé la pacification du Maroc. populaire et le plus brillant de la conquête de l’Algérie, Après la bataille d’Isly, qui est l’épisode le plus la lutte entre Bugeaud et Abd-el-Kader change de caractère. « Les résultats généraux, disait Bugeaud à la tribune de la Chambre le 24 janvier 1845, vous les connaissez. Vous savez qu’Abd-el-Kader a été successivement chassé de l’édifice de granit qu’il avait créé⁠ ⁠; cet édifice, nous l’avons démoli pierre à pierre. Nous avons soumis les tribus une à une. Nous avons rejeté Abd-el-Kader dans l’intérieur du Maroc, ce qui ne veut pas dire qu’il ne reviendra pas. Je crois même pouvoir vous prévenir qu’il reviendra. Il ne reviendra pas dangereux, mais tracassier, et voilà pourquoi il faut que nous restions forts et vigilants. »

237 BOISON DE A

Abd-el-Kader en effet n’est plus qu’un chef de partisans, qui agit par coups de main. Cependant les difficultés restent grandes. Aux yeux des musulmans zélés, l’émir n’a rien perdu de son prestige⁠ ⁠; grandi par ses malheurs et sa constance, il est une prédication vivante de la guerre sainte. « Que veux-tu donc faire de nous⁠ ⁠? lui disent les indigènes⁠ ⁠; la poudre a dévoré nos braves⁠ ⁠; nos femmes, nos enfants, nos vieillards, tu les sèmes dans le désert. Regarde derrière toi⁠ ⁠; la traînée des cadavres t’indiquera le chemin que tu as parcouru. — De quoi vous plaignez-vous⁠ ⁠? répond Abd-el-Kader, tous ces êtres que vous aimez ne sont-ils pas en paradis⁠ ⁠? » Avec une personnalité aussi forte et un tel caractère, un adversaire ne cesse jamais d’être à craindre, même quand la fortune l’abandonne. phase de la lutter prenent une aprete une fere- De part et d’autre, les hostilités, dans cette dernière cité même qu’elles n’avaient pas eues jusqu’alors. L’agitation qui avait secoué l’Algérie tout entière était d’ailleurs loin d’être calmée. De toutes parts des mouvements maraboutiques se produisent indépendamment les uns et les autres. A Bel-Abbès, des Derkaoua essaient de surprendre le poste. A Tlemcen, un chérif prétend s’emparer de la ville avec une bande de fanatiques⁠ ⁠; d’après les promesses de leur chef, ils n’ont même pas besoin d’armes : la terre doit engloutir les Français à leur approche. Le plus important de ces mouvements maraboutiques fut celui qui eut pour chef Mohammed-ben-Abdallah, surnommé Bou-Maza, l’homme à la chèvre⁠ ⁠; il fut le premier de ces chérifs qui ont surgi périodiquement dans tous les coins de l’Algérie, fanatiques furibonds ou imposteurs grossiers, dont la foule crédule acclame les divagations et les jongleries.

238

Bou-Maza était chérif idrissite⁠ ⁠; il avait vingt cinq ans. « Ce n’est pas un homme ordinaire, dit Saint-Arnaud⁠ ⁠; il y a en lui beaucoup d’intelligence, dans un cadre d’exaltation et de fanatisme ». On vit bientôt en lui le vengeur messianique, le « maître de l’heure » qui devait balayer l’infidèle et faire triompher l’islam⁠ ⁠; le sultan du Maroc correspondait avec lui et de tous côtés on lui envoyait des offrandes et des soldats⁠ ⁠; il parcourait les tribus, promettant aux combattants tantôt l’invulnérabilité, tantôt les joies du paradis. L’insurrection s’étendit bientôt à toute la région montagneuse du Dahra⁠ ⁠; quoique battus par Saint-Arnaud à Aïn-Meran, les révoltés attaquèrent nos postes, soulevèrent l’Ouarsenis⁠ ⁠; Bugeaud vint lui-même faire campagne et de nombreuses colonnes parcoururent les régions où l’agitation s’était propagée.

VEMBRE 1845-JUILLET

Le gouverneur laissa au colonel Pélissier le soin de désarmer les populations qui avaient pris part à la révolte. Pélissier ne trouva de résistance que chez les Ouled- Riah, qui s’étaient réfugiés dans les grottes de Nekmaria⁠ ⁠; après les avoir vainement sommés de se rendre, il fit allumer de grands feux à l’entrée des cavernes⁠ ⁠; 500 personnes, hommes, femmes et enfants, périrent asphyxiées : « Terrible mais indispensable résolution⁠ ⁠! écrivait Saint-Arnaud. Pélissier a employé tous les moyens, tous les raisonnements, toutes les sommations. Il a dû agir avec vigueur. J’aurais été à sa place, j’aurais fait de même, mais j’aime mieux que ce lot lui soit tombé qu’à moi. » Ce triste incident, grossi par des polémiques passionnées, fit grand bruit en France. Bugeaud couvrit son subordonné, qui n’avait fait qu’exécuter ses ordres. Soult eut une attitude assez embarrassée⁠ ⁠; on lui rappela qu’à la bataille d’Austerlitz, il avait fait briser par le canon la glace des étangs sur lesquels fuyaient 12 000 hommes. Les cruautés des insurgés envers nos prisonniers et nos blessés, les atroces mutilations qu’ils faisaient subir à nos morts ne disposaient pas nos soldats à l’indulgence. Abd-el-Kader n’avait pas pris l’initiative de l’insurrection du Dahra, mais, avec son habileté ordinaire, il chercha à en tirer parti. Il était d’ailleurs, en 1845 comme en 1839, débordé par la surexcitation populaire et forcé d’agir avant l’heure qu’il s’était fixée. Il tenta une incursion dans la vallée de la Tafna, où plusieurs tribus se soulevèrent à son approche. Le colonel de Montagnac, officier très instruit et très brave, mais fougueux, violent et aventureux, commandait le poste de Djemaâ-Ghazouat (Nemours), très isolé dans les montagnes des Traras et dont Bugeaud reprochait la création à La Moricière : « Vous autres messieurs, qui sortez du génie, vous avez le génie des fortifications, mais vous n’avez pas le génie de la guerre. J’évacuerai ce poste, c’est un boulet qui nous est accroché à la jambe. » Les instructions données à Montagnac lui prescrivaient d’être prudent et de ne pas s’aventurer hors de la place. Il n’en tint pas compte et sortit le 21 septembre avec 430 hommes, talonné sans doute par le désir de prendre Abd-el-Kader. Le 23, laissant une partie de son monde au bivouac près du marabout de Sidi-Brahim, il se trouva bientôt en présence de l’émir, qui avait 5 à 6000 hommes autour de lui. La petite colonne, affaiblie encore par un fractionnement malheureux, fut complètement écrasée. Montagnac fut tué un des premiers. Le capitaine de Géraux, retranché avec une compagnie à Sidi-Brahim, subit trois attaques furieuses⁠ ⁠; les soldats à l’unanimité refusèrent de se rendre et tinrent bon jusqu’au 26⁠ ⁠; n’ayant plus ni eau, ni vivres, et n’étant pas secourus, ils essayèrent de s’ouvrir un chemin vers Djemaâ- Ghazaouat⁠ ⁠; tous périrent, sauf 16 hommes et 96 prisonniers qui tombèrent aux mains de l’émir : « Pour moi, disait un des survivants en 1892, durant quinze ans, à peu près toutes les nuits, je revivais quelques-uns des épisodes de ce terrible combat et aujourd’hui, après quarante-sept ans, le souvenir m’en reste aussi présent qu’au premier jour. » Montagnac avait commis une imprudence inconcevable⁠ ⁠; tout ce qu’on peut dire, c’est que sa mort héroïque a racheté ses erreurs. Quelques jours après se produisit un nouvel accident, peut-être plus douloureux encore, car c’était une défaillance de l’honneur militaire. A Sidi-Moussa, près d’Aïn- Temouchent, 200 hommes, commandés par le lieutenant Marin, se rendaient sans combattre à Abd-el-Kader et déposaient leurs armes à ses pieds. Les indigènes furent éblouis par l’éclat 1846) de ces deux succès. Leur imagination s’en empara et les grossit démesurément. L’incendie se ralluma partout à la fois, dans le Dahra, dans la vallée du Chélif, à la frontière marocaine, dans le Titteri. Abd-el-Kader s’unit à Bou-Maza qu’il nomma son khalifa. L’insurrection devenait générale et la situation était grave. Bugeaud, alors en congé en France, se hâta de revenir. Il agit avec la décision et la vigueur que commandaient les circonstances⁠ ⁠; dix-huit colonnes, commandées par La Moricière, Bedeau, Cavaignac, d’Aumale, Yusuf, Saint-Arnaud, Pélissier, Comman, Géry, d’Arbouville, Gentil, Marey, Korte, Mac-Mahon, Canrobert, Bourjolly, Eynard, Bugeaud lui-même, furent sur pied en même temps, formant un immense demi-cercle qui allait de la Tafna à la Kabylie, pour empêcher Abd-el-Kader de pénétrer dans le Tell. C’est une véritable chasse à l’homme qui s’organise sur près de huit cents lieues, du Sahara au Djurjura. L’émir manœuvre avec une incroyable rapidité, passant à travers les mailles du réseau destiné à l’arrêter, apparaissant là où il est le moins attendu. Il feint de s’enfoncer dans le Sahara, puis se montre dans la vallée du Chélif, mais les tribus qu’il appelle à lui ne bougent pas, les colonnes se rapprochent pour l’envelopper. Il se dérobe avant que le cercle se soit fermé, passe au Sud de Sebdou et de Saïda, à Taguine, près de Boghar, à l’Est de Hamza et va rejoindre en Kabylie son khalifa Ben- Salem. Il pénètre chez les Khachna, dont il tue les chefs et pille les tentes. Il menace la Mitidja, défendue seulement par quelques gendarmes et par un bataillon de disciplinaires armés en hâte. Mais, comme en 1839, les Kabyles refusent de prendre

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V. - ABD-EL-KADER, d’après la miniature de Maxime David. (Musée de Trianon.)
Gravure V. - ABD-EL-KADER, d’après la miniature de Maxime David. (Musée de Trianon.)
ABD-EL-KADER D’après la miniature de MAXIME DAVID. (Musée de Trianon).
Gravure ABD-EL-KADER D’après la miniature de MAXIME DAVID. (Musée de Trianon).
HIST. COLONIES. - ALGÉRIE

Davi PLANCHE V

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parti dans la querelle et de s’associer à une cause qui leur semble perdue. Mal accueilli par eux, Abd-el-Kader rétrograde peu à peu vers le Maroc, après avoir failli plusieurs fois être pris.

La grande insurrection de 1845-1846 démontra aux indigènes, tant aux fanatiques qu’aux politiques, l’inutilité de leurs efforts⁠ ⁠; elle nous enseigna une fois de plus à ne pas cesser d’être sur nos gardes⁠ ⁠; elle consolida notre domination et lui donna plus de cohésion. Ce fut la campagne la plus difficile et la plus pénible qui ait été faite en Algérie, bien qu’il ne s’y soit livré aucun combat de grande importance. Des marches, des contremarches, des fatigues écrasantes, des efforts inouis furent imposés à toutes les colonnes⁠ ⁠; les généraux Comman et Géry moururent d’épuisement⁠ ⁠; nulle part on n’eut à lutter avec l’ennemi, qui demeurait insaisissable et invisible. Malgré les veilles et les fatigues, le gouverneur, grâce à sa forte organisation physique et morale, conserva son calme et sa sérénité. Quand il rentra à Alger avec une capote militaire usée jusqu’à la corde, entouré d’un état-major dont les habits étaient en lambeaux, marchant à la tête d’une colonne de soldats bronzés, amaigris, aux figures résolues et portant fièrement leurs guenilles, la population lui fit un accueil enthousiaste.

Pendant cette poursuite, la Deira d’Abdel-Kader, résidu de la Smala, autour de laquelle venaient se grouper les mécontents, les émigrés, les déserteurs, tous les ennemis de la France, était demeurée campée à la frontière marocaine. Dans la nuit du 26 au 27 avril, 270 prisonniers français y furent égorgés. Abd-el-Kader s’est toujours défendu d’avoir ordonné ce massacre⁠ ⁠; c’est son khalifa Mustapha-ben-Thami qui doit en porter la responsabilité. Abd-el-Kader, on l’a dit, en faisant des prisonniers, avait agi contrairement aux usages de sa religion et de son milieu, l’habitude des indigènes, dans les guerres avec les chrétiens, étant de utiler ceux qui tombaient (d’après Detaille). entre leurs mains. Les prisonniers étaient une gêne parce qu’ils exigeaient une garde et que les vivres faisaient défaut.

HISTOIRE DES COLONIES. T. 11.

CHASSEURS A PIED, d’après Detaille

242

Ben-Thami voulut aussi de cette façon donner un gage aux fanatiques et empêcher la désagrégation de la Deira, que plusieurs fractions avaient déjà quittée.

BUGEAUD

A partir de l’automne de 1846, l’Algérie est de nouveau tranquille. En février 1847, Bou-Maza fait sa soumission entre les mains de Saint-Arnaud. Bugeaud, qui avait toujours attaché une importance extrême à la Kabylie, jugea que l’occasion était favorable pour soumettre ce massif montagneux, dont il regardait l’indépendance comme une menace perpétuelle pour nous. Mais le ministère ne voulut pas en entendre parler et autorisa seulement une démonstration dans la vallée de l’Oued Sahel. Cette démonstration détermina la soumission des Beni-Abbès de la Kabylie des Babors, qui demandèrent l’aman au général Bedeau. On leur laissa leur administration intérieure et leurs djemaâs, tout en leur prescrivant d’obéir à Mokrani : « Nous lui obéirons, répondirent-ils, non à cause de lui, mais à cause de toi. C’est toi seul qui nous as vaincus, lui sans cela ne nous eût jamais commandés. Aucun homme, ni de sa race, ni d’une autre, ne l’avait pu faire avant toi. » A diverses reprises, Bugeaud avait été sur le point de donner sa démission, las de lutter contre le maréchal Soult et les bureaux du ministère de la Guerre. A partir de 1844, les conflits devenaient continuels. « La volonté du lieutenant général Bugeaud, dit Pellissier de Reynaud, avait eu plus de poids dans la balance des destinées de l’Algérie que n’en eut celle du maréchal duc d’Isly. Sa puissance s’affaiblissait à mesure qu’il grandissait en dignités et en titres. » En 1845, on voulut lui adjoindre un intendant civil, qui aurait joué auprès de lui le même rôle que Pichon auprès de Rovigo. Il regimba et on créa seulement un directeur des affaires civiles, intermédiaire officiel entre le gouverneur et les chefs de service. Une entrevue avec Soult amena une réconciliation momentanée des deux vieux guerriers : « Il ne peut y avoir de difficultés entre nous, lui dit Soult, je vous aime comme mon ouvrage. Vous êtes le premier homme de guerre de la France et de l’Europe. » Bugeaud écrivit à Guizot que tout nuage était dissipé : « Il se faisait illusion, écrit Guizot, sur les dispositions de son ministre et sur sa propre habileté en fait de déférence et de douceur. Il ne tarda pas à s’en apercevoir et à retrouver lui-même sa rudesse avec son mécontentement. » Les attaques de presse, auxquelles le maréchal était très sensible, continuaient, notamment dans l’Afrique et dans l’Algérie, subventionnées, disait Bugeaud, par le ministère de la Guerre. L’influence de La Moricière, qu’on lui opposait, allait grandissant. Le gouverneur se plaignait qu’on lui eût interdit de poursuivre Abd-el-Kader au Maroc et qu’on ne l’eût pas autorisé à faire l’expédition de Kabylie. On lui retira le droit d’accorder des concessions en territoire civil. Enfin, un crédit de 3 millions qu’il avait demandé pour la colonisation militaire lui fut refusé. Il déclara qu’il considérait sa mission comme terminée.

243 LA REDDITION D’ABD-EL-KADER

Le 5 juin 1847, le maréchal Bugeaud s’embarqua pour ne plus revenir. « Nous lui rendîmes, écrit le prince de Joinville, les honneurs vice-royaux et je vois encore sa tête blanche et énergique, lorsque, debout et découvert sur la passerelle du bâtiment qui l’emportait, il traversa lentement les lignes des vaisseaux au bruit du canon, des tambours, des musiques jouant la Marseillaise et des acclamations des équipages. Il quittait avec tristesse cette terre d’Algérie qu’il avait tant contribué à faire française. » A plusieurs reprises et dès 1834, on avait songé à mettre un prince du sang à la tête des possessions africaines. On donna comme successeur à Bugeaud le duc d’Aumale, qui connaissait depuis longtemps l’Algérie, y avait fait ses premières armes, avait commandé la subdivision de Médéa, puis la division de Constantine. Il était aimé de l’armée, estimé de la population civile⁠ ⁠; on s’accordait à louer son intelligence et ses capacités⁠ ⁠; les indigènes honoraient en lui le fils du sultan de France, ould-el-rey⁠ ⁠; les colons comptaient sur son influence pour ne pas être oubliés en haut lieu. « J’ai longtemps espéré, écrivait-il à Bugeaud, que vous consentiriez à reprendre le gouvernement général et j’ai la conviction qu’aux très grands services que vous avez déjà rendus, vous pourriez en ajouter de nouveaux que nul autre peutêtre ne pourra rendre. Si tout espoir doit être perdu à ce sujet, si aucune autre combinaison ne paraît acceptable au gouvernement du Roi, je ne refuserai pas une position éminente où je puis servir activement mon pays. Je conserverai pieusement le souvenir de tout ce que je vous ai vu faire d’utile et de grand sur cette terre d’Afrique, et je ferai tous mes efforts pour y suivre vos traces et y continuer votre œuvre. » « Vous voulez, lui répondit Bugeaud, marcher sur mes traces : moi, je veux que vous les élargissiez et je serai bien heureux si vous faites mieux que moi⁠ ⁠; je ne serai pas le dernier à le proclamer. »

Nommé gouverneur général par ordonnance du Il septembre 1847, le duc d’Aumale vint prendre possession de son poste le 5 octobre. Il ramenait avec lui le général Changarnier, qui avait quitté l’Algérie à la suite de ses dissentiments avec Bugeaud et auquel fut donné le commandement de la division d’Alger, pendant que La Moricière conservait la division d’Oran et Bedeau celle de Constantine.

LE DUC D’AUMALE, COLONEL DU

Tout l’intérêt de la courte administration du duc d’Aumale réside dans la sou- 243 mission d’Abd-el-Kader, déjà préparée quand Bugeaud quitta la colonie. Le sultan du Maroc s’était brouillé avec l’émir, dans lequel il commençait à voir un compétiteur dangereux⁠ ⁠; il semble bien effectivement, si l’on en croit les historiens musulmans, qu’Abd-el-Kader, qui avait à Fès de nombreux partisans, ait songé à soulever les tribus marocaines et à se substituer à la dynastie régnante. Il avait pensé aussi à se créer un Etat indépendant dans le Maroc oriental, mais, comme en Kabylie, il se heurta à la mauvaise volonté des Rifains : « Sois le plus fort, lui dirent ces gens pratiques, et nous t’aiderons ». Des instructions énergiques données à M. du Chasteau, consul général à Tanger, auquel était adjoint Léon Roches, firent entrevoir à Moulay Abd-er-Rahman que nous étions décidés à poursuivre Abd-el- Kader sur le territoire marocain avec ou sans son concours. Le sultan finit par sommer l’émir de disperser sa Deira et de se rendre lui-même à Fès. Des marabouts essayèrent vainement de s’interposer⁠ ⁠; le sultan envoya une mehalla pour appuyer sa somma- 17° LÉGER (d’après Raffet). tion. Le duc d’Aumale de son côté faisait concentrer 5 000 hommes à Marnia sous le commandement de La Moricière.

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LE DUC D’AUMALE, COLONEL DU 17º LÉGER, d’après Raffet
Gravure LE DUC D’AUMALE, COLONEL DU 17º LÉGER, d’après Raffet

Abd-el-Kader attaqua la mehalla près de Selouen et lui fit éprouver de grosses pertes, mais il fut néanmoins obligé de reculer. Il passa non sans difficulté la Moulouya, sur les bords de laquelle se produisit une nouvelle rencontre⁠ ⁠; il sacrifia son infanterie et son artillerie pour sauver la Deira, eut son burnous criblé de balles et trois chevaux tués sous lui. Il conseilla alors aux siens de se rendre aux Français, et, suivi d’un petit nombre de cavaliers, s’éloigna vers le Sud, espérant encore gagner le Sahara.

La frontière était strictement gardée et La Moricière au courant de tous les mouvements de l’émir. Lorsque celui-ci se présenta au col de Guerbous, il y trouva un détachement de spahis commandé par le lieutenant indigène Mohammed-ben- Khouia, qui le reçut à coups de fusil. Il était deux heures du matin, la nuit était très noire, il tombait une pluie torrentielle⁠ ⁠; l’officier qui commandait le poste avait peine à reconnaître dans ce groupe de fugitifs l’émir jadis puissant et ses derniers compagnons. Abd-el-Kader, préférant se rendre aux Français plutôt qu’aux Marocains, fit porter sa demande d’aman à La Moricière⁠ ⁠; il offrait de se soumettre pourvu qu’on lui permît de se retirer à Alexandrie ou à Saint-Jean-d’Acre⁠ ⁠; La Moricière accepta ces conditions. Le 23 décembre 1847, au marabout de Sidi-Brahim, théâtre des derniers succès de l’émir, Abd-el-Kader se rendit au colonel Cousin-Montauban, qui lui fit rendre les honneurs au milieu de l’émotion générale. Le duc d’Aumale, débarqué le matin même à Nemours, le reçut immédiatement et confirma les promesses de La Moricière : « Il y a longtemps, dit l’émir, que tu devais désirer ce qui s’accomplit aujourd’hui⁠ ⁠; tout se passe selon la volonté de Dieu. » Il offrit au prince la belle jument noire qu’il montait : « C’est, dit-il, la seule chose que je possède et que j’estime en ce moment. — Je l’accepte, répondit le prince, comme gage de ta soumission à la France et de la paix de l’Algérie. »

245

Les promesses de La Moricière et du duc d’Aumale ne furent tenues que quelques années plus tard. Abd-el-Kader fut d’abord conduit à Toulon avec 90 personnes, dont 25 de sa famille, notamment sa mère, sa femme, son beau-frère Mustapha-ben-Thami. La révolution de Février ajourna son départ pour l’Orient⁠ ⁠; il fut transféré d’abord à Pau, puis à Amboise. En 1852 seulement il fut mis en liberté et conduit à Brousse⁠ ⁠; il s’établit ensuite à Damas, où, lors des massacres de 1860, il sauva la vie à près de 400 chrétiens en les abritant dans sa demeure⁠ ⁠; son loyalisme ne se démentit jamais⁠ ⁠; il mourut en 1883, vénéré des musulmans et protégeant les chrétiens d’Orient.

Abd-el-Kader avait été pendant quinze ans le plus redoutable et le plus persévérant de nos adversaires⁠ ⁠; il avait su se créer des ressources et discipliner dans une certaine mesure un peuple indisciplinable⁠ ⁠; vaincu, il avait longtemps déjoué toutes les poursuites⁠ ⁠; fugitif et émigré, il nous avait causé autant d’embarras qu’aux jours de sa plus grande puissance. Il avait sur ses compatriotes une supériorité qu’ils comprenaient instinctivement⁠ ⁠; sa simplicité, ses mœurs austères, sa foi ardente, son invincible ténacité font de lui une grande figure historique. On peut dire, et c’est à son éloge, que du jour de sa reddition date vraiment la conquête de l’Algérie par les Français. Il y eut encore des soumissions à obtenir et des révoltes à réprimer, mais la résistance sérieuse était finie et la période des grandes guerres d’Afrique définitivement close. 245 Suivant Pellissier de Reynaud, historien bien informé et impartial, le duc d’Aumale, pendant sa courte administration, montra beaucoup de zèle et d’intelligence et lorsqu’il partit, il s’était déjà occupé d’une foule de questions dont en principe la solution, qui est arrivée beaucoup plus tard, avait été entrevue par lui. Des conférences dans lesquelles furent traitées d’importantes questions militaires, politiques et administratives eurent lieu entre le gouverneur et ses lieutenants. Le duc d’Aumale avait arrêté pour le printemps de 1848 une expédition en Kabylie qui eût constitué l’achèvement définitif de la conquête. Il s’était préoccupé d’obtenir, par le cantonnement équitable et graduel des tribus, les terres nécessaires à la colonisation européenne. La révolution de Février mit fin à son administration au bout de quelques mois. L’Algérie, si voisine de la France, si étroitement dépendante de la métropole, reçoit toujours très directement le contre-coup des événements de notre politique intérieure. De même que la chute de Charles X avait suivi celle de la domination turque, la reddition d’Abd-el-Kader ne précéda que de deux mois la fin du règne de Louis-Philippe.

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Les premières nouvelles de la révolution parvinrent à Alger le 27 février et, le 2 mars, le duc d’Aumale apprit qu’il était remplacé par le général Cavaignac⁠ ⁠; le lendemain, il partit avec le prince et la princesse de Joinville, après avoir fait ses adieux à l’armée et à la population civile : « Soumis à la volonté nationale, disait-il, je m’éloigne⁠ ⁠; mais, du fond de l’exil, tous mes vœux seront pour votre prospérité et pour la gloire de la France, que j’aurais voulu pouvoir servir plus longtemps. » A pied, par une pluie battante, les princes traversèrent la ville pour se rendre à la marine, accompagnés par une foule nombreuse et sympathique, et s’embarquèrent pour l’Angleterre sur le Solon. Le commandant Jaurès, qui leur était tout dévoué, se déclara prêt à les conduire en France s’ils le désiraient, mais ils refusèrent. En passant devant Brest, il leur demanda : « Y entrons-nous⁠ ⁠? » Les princes courbèrent la tête sans répondre⁠ ⁠; leur sacrifice était fait⁠ ⁠; ils entendaient jusqu’au bout demeurer des soldats obéissants et des citoyens dévoués. A vingt-six ans commençait pour le duc d’Aumale un exil qui devait durer jusqu’en 1871. La blessure ne se cicatrisa jamais. A la chasse, pour se donner l’air plus français, il revêtait la blouse de nos paysans. Il conservait pieusement ses uniformes et souvent ses visiteurs le surprenaient à les regarder, comme cloué au sol et hypnotisé.

L’Algérie ne cessa pas de tenir une très grande place dans les préoccupations du duc d’Aumale. « Je porte toujours, écrivait-il en 1855, le plus vif intérêt aux affaires de ce pays, qui est tout mon passé et dont la conquête reste une des principales gloires du règne de mon père. » En 1860, dans une lettre au prince Albert de Broglie, il exposait ce qu’il aurait voulu faire pour l’Algérie s’il en avait eu le temps : « J’étais un peu effrayé, avouait-il, de la bienveillance qu’on m’accordait et des espérances qu’on voulait bien faire reposer sur moi⁠ ⁠; j’étais bien certain de ne pouvoir obtenir des résultats aussi complets ni surtout aussi prompts que ceux qu’on voulait bien attendre alors. Le temps est un élément dont on ne tenait pas assez compte. Mais nous aurions cherché à le mettre à profit mieux qu’on ne l’a fait de 1848 à 1858. A part les opérations militaires et malgré le mérite, l’aptitude de la plupart des gouverneurs généraux, du maréchal Randon en particulier, il est incontestable que les secousses révolutionnaires d’abord et ensuite l’apathie administrative ont maintenu l’Algérie dans un état de stagnation à peu près complète. » Et la lettre passait en CAVALIERS RÉGULIERS D’ABD-EL-KADER (d’après un dessin de Raffet). revue les questions qu’il y avait lieu de résoudre pour assurer l’avenir de la colonie : l’aliénation des terres, l’émancipation des indigènes, les bureaux arabes. La question algérienne était celle qui passionnait le plus le duc d’Aumale. On ne pouvait associer son nom à celui de l’Algérie, rappeler le rôle qu’il y avait joué, sans le faire tressaillir. Un discours de Jules Favre où se trouvait une allusion à ce passé que le prince regrettait toujours, à ses intentions, à ses efforts quand il gouvernait la colonie, aux souvenirs qu’il y avait laissés, lui arrachait un cri de gratitude. Plus tard encore, à la fin de sa vie, il aimait, sous les beaux ombrages de Chantilly, à évoquer les souvenirs de sa carrière africaine.

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CAVALIERS RÉGULIERS D’ABD-EL-KADER, d’après un dessin de Raffet
Gravure CAVALIERS RÉGULIERS D’ABD-EL-KADER, d’après un dessin de Raffet

III

L ADMINISTRATION GÉNÉRALE

aussi marqué sa forte empreinte sur l’administration et Bugeaud n’a pas seulement conquis l’Algérie : il a sur la colonisation. Il était très convaincu de la supériorité de l’administration militaire⁠ ⁠; l’idée d’un gouvernement civil de l’Algérie, qui avait été émise dans 247 divers milieux et dont La Moricière s’était déclaré partisan, lui paraissait une coupable folie tant que la domination française ne serait pas mieux établie.

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L’arrêté de 1836 et l’ordonnance de 1838 n’avaient modifié que sur des points de détail l’ordonnance du 22 juillet 1834, qui demeurait toujours en vigueur. Jusqu’en 1845, tous les pouvoirs étaient réunis dans la main du gouverneur, qui avait en particulier le droit d’expulsion. L’intendant civil avait été maintenu par l’ordonnance de 1834⁠ ⁠; il avait même vu ses pouvoirs renforcés en 1836⁠ ⁠; il fut supprimé en 1838. De 1838 à 1845, trois chefs de service assistaient le gouverneur général : le directeur de l’intérieur, le directeur des finances et le procureur général.

Soult n’approuvait pas la liberté, trop grande selon lui, que l’ordonnance de 1838 laissait à l’autorité locale⁠ ⁠; il entendait la restreindre et s’efforçait constamment d’intervenir dans les affaires algériennes⁠ ⁠; l’administration civile avait ses préférences, contrairement aux vues de Bugeaud. D’un compromis entre les deux tendances sortit l’ordonnance du 15 avril 1845. Plus développée que les précédentes, elle comprenait 126 articles. Elle maintenait au Roi le droit de légiférer seul pour l’Algérie, sur la proposition du ministre de la Guerre. Auprès du gouverneur général, elle rétablissait un haut fonctionnaire, successeur de l’intendant civil et intermédiaire entre le gouverneur et les chefs de service, qui prit le titre de directeur général des affaires civiles. Le Conseil de gouvernement, composé des chefs de service, qui, sous des noms divers, existait depuis 1830, prit le nom de Conseil supérieur d’administration de l’Algérie et fut réorganisé⁠ ⁠; la connaissance des conflits administratifs fut confiée à un Conseil de contentieux, analogue aux Conseils de préfecture de France. L’ordonnance consacrait la division de l’Algérie en trois provinces, qui existait en fait depuis la conquête. Chacune des provinces était subdivisée en territoires civils, territoires mixtes et territoires arabes, suivant le degré d’évolution qu’ils avaient atteint. Les territoires civils, dont le ministre se réservait la haute administration, échappaient complètement au gouverneur⁠ ⁠; dans la pensée des rédacteurs de l’ordonnance, ils devaient finir par absorber l’Algérie tout entière, mais ils étaient en fait très peu étendus⁠ ⁠; ils étaient administrés par des commissaires civils⁠ ⁠; on y appliquait l’administration, la justice et le droit français, sauf pour le statut personnel des indigènes, régi par la loi musulmane. Dans les territoires mixtes et dans les territoires arabes, les indigènes et les Européens étaient administrés par les autorités militaires.

ET LES BUREAUX ARABES

La désignation du duc d’Aumale ramena la question, qui s’était déjà posée en 1834, de savoir si l’on créerait en Algérie une vice-royauté. Le gouvernement ne s’engagea pas dans cette voie. L’ordonnance du Ier septembre 1847 restreignit les pouvoirs du chef de la colonie plutôt qu’elle ne les augmenta. Le gouverneur général, assisté du directeur général des affaires civiles et du Conseil supérieur d’administration, demeurait, comme sous l’empire de l’ordonnance de 1845, chargé de la haute administration de l’Algérie. Mais les trois directions centrales des services civils, de l’intérieur, des travaux publics et des finances établies à Alger étaient supprimées. Au chef-lieu de chacune des trois provinces était institué un directeur des affaires civiles chargé des attributions précédemment dévolues aux trois directions centrales. En ce qui touchait les populations indigènes, l’ordonnance disposait que les tribus ou fractions de tribus, même celles habitant un territoire civil, seraient placées sous la direction absolue des bureaux arabes. Cette ordonnance fut complétée par l’ordonnance du 28 septembre 1847, qui décida que les centres de population ayant acquis un degré de développement convenable pourraient être érigés en communes par ordonnances royales. Dans les communes ainsi constituées, les maires et adjoints étaient nommés par le Roi ou par le gouverneur selon l’importance de la localité, les conseillers municipaux par le gouverneur. Six localités, Alger, Blida, Oran, Mostaganem, Bône et Philippeville, furent érigées en communes, mais le conseil municipal d’Alger était le seul qui fût installé lorsque la révolution de Février mit fin à l’administration du duc d’Aumale. Une profonde ignorance avait longtemps présidé à nos relations avec les populations musulmanes de l’Algérie. Nous nous étions d’abord adressés aux Maures citadins, aux Israélites, aux interprètes recrutés au hasard, dont on a dit que quelques-uns ne savaient pas le français, d’autres ne savaient pas l’arabe, d’autres enfin ne savaient ni le français ni l’arabe et dont le rôle en tout cas était de traduire, non d’administrer. Tous ces intermédiaires avaient étrangement abusé de notre candeur. En 1833, un bureau arabe dirigé par La Moricière avait été créé pour centraliser les affaires indigènes, réunir les documents, traduire la correspondance, transmetttre les décisions du commandement. Un vieux savant, chef des interprètes, M. Delaporte, avait bientôt succédé à La Moricière. En 1834, on avait supprimé le bureau arabe et ses attributions avaient passé au lieutenant-colonel Marey, pour lequel on avait rétabli la charge turque d’agha des Arabes. En 1837, on avait créé une direction des affaires arabes confiée à Pellissier de Reynaud⁠ ⁠; il donna sa démission en 1839 et ses attributions furent jointes à celles de l’état-major général. Un arrêté du 16 avril 184I rétablit la direction des affaires arabes et la confia à Daumas.

249

C’est l’anarchie dans laquelle nous avions laissé si longtemps les indigènes, 249 c’est notre incapacité à les administrer qui les avait livrés à Abd-el-Kader. Il ne suffisait pas de combattre l’émir : il fallait le remplacer : « Je place en première ligne, disait Bugeaud, le gouvernement et l’administration des Arabes, sans laquelle il n’y a ni sécurité pour la population européenne, ni progrès de la colonisation. Après la conquête, le premier devoir comme le premier intérêt du conquérant est de bien gouverner le peuple vaincu⁠ ⁠; la politique et l’humanité le lui commandent également. » Les principaux collaborateurs de Bugeaud dans cette tâche difficile furent Daumas, qui dirigea les affaires indigènes de 184I à 1847, Léon Roches, Rivet⁠ ⁠; La Moricière dans la province d’Oran avec Martimprey, Bosquet, de Barral, Charras⁠ ⁠; Cavaignac dans le Dahra avec Richard. On peut nommer encore, parmi les plus anciens officiers de bureau arabe, Lapasset, Walsin-Esterhazy, Herbillon, Durrieu, Bourbaki, Bazaine, Desvaux, Ducrot.

250

Le maréchal Bugeaud pensait qu’on ne peut imposer à un peuple conquis un système quelconque de gouvernement, fût-il plus moral, plus paternel, plus parfait à tous égards que celui sous lequel il avait précédemment vécu, et qu’il faut tenir compte des tendances, des habitudes, du génie des populations pour les administrer avec fermeté, justice et bienveillance, suivant leurs mœurs et leurs institutions, non suivant les nôtres.

On pouvait en cette matière s’inspirer soit de l’organisation des Turcs, soit de celle d’Abd-el-Kader. La question n’était plus entière, puisque nous avions détruit le système turc⁠ ⁠; il reposait d’ailleurs sur l’arbitraire, sur la distinction des tribus makhzen et raïas, des « mangeurs » et des « mangés » et à ce titre il ne pouvait guère nous convenir. Il a été cependant préconisé du temps de Bugeaud et plus tard encore, par certains officiers qui pensaient que le système pouvait nous servir en l’améliorant, en supprimant les injustices trop criantes et qu’il aurait rendu la pacification plus facile. Quoi qu’il en soit, Bugeaud et Daumas se décidèrent pour le système d’Abdel-Kader. Le programme consistait à changer les hommes sans toucher aux institutions fondamentales, à faire succéder sans secousse notre autorité à l’autorité déchue, à supprimer par des réformes successives les abus inséparables de tout gouvernement absolu, à moraliser les nouveaux chefs indigènes par l’exemple de notre probité politique et administrative⁠ ⁠; à conquérir peu à peu l’affection de nos administrés en leur faisant entrevoir constamment dans les commandants français, détenteurs de l’autorité européenne à l’égard des chefs indigènes, un recours contre l’injustice et l’arbitraire de ceux-ci. Nous n’avions pas les loisirs nécessaires pour innover et lors même que nous les eussions eus, il eût fallu s’en abstenir pour ne pas augmenter les difficultés de tous genres que nous rencontrions.

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On maintint donc ou on reconstitua toute une hiérarchie de chefs indigènes, comprenant des khalifas, appelés quelquefois bachaghas ou aghas, des aghas, des caïds et des cheikhs. Ces chefs exerçaient sur la partie de la population qui leur était confiée les pouvoirs politiques, administratifs, militaires, financiers, même judiciaires lorsqu’il ne s’agissait pas du statut personnel, qui était du ressort du caïd. Les khalifas et les aghas avaient des traitements fixes, les caïds percevaient une partie des impôts et des amendes. Une force de police, appelée selon les cas makhzen, khiela, goum, asker, était mise à leur disposition. Quelques règles très simples furent posées en ce qui concernait les impôts, les amendes, la police des tribus. Quelques impositions anciennes disparurent⁠ ⁠; on conserva l’achour et le zekkat, l’impôt sur les récoltes et l’impôt sur le bétail. Cependant Bugeaud songeait à asseoir les contributions sur d’autres bases et avait préparé un important travail sur cette question. Pour refréner autant que possible la rapacité invé- GENDARME MAURE OU MAKHZEN (d’après Raffet). térée des fonctionnaires indigènes, un arrêté régla la quotité des amendes et les obligea à en rendre compte. La responsabilité collective des tribus fut maintenue, mais à titre de régime transitoire.

GENDARME MAURE OU MAKHZEN, d’après Raffet
Gravure GENDARME MAURE OU MAKHZEN, d’après Raffet

Les grands chefs à cette époque nous étaient nécessaires. Nous avons été fort heureux de trouver alors des hommes influents habitués au commandement, qui, par le fait seul qu’ils recevaient de nous le burnous d’investiture, se chargeaient de tenir le pays sans que nous eussions à nous occuper des détails ni à nous imposer de trop grandes dépenses. « Il sera toujours fort difficile, disait Bugeaud, de substituer un système d’administration entièrement français à celui que les habitudes, les mœurs et les croyances ont développé en Afrique, sans froisser profondément la population. La bonne politique exigera toujours peut-être que, dans les emplois secondaires, nous fassions administrer les Arabes par des Arabes, en laissant la haute direction aux commandants français des provinces et des subdivisions⁠ ⁠; mais quant à présent c’est une nécessité, car le nombre des officiers connaissant la langue, les mœurs, les affaires arabes sera longtemps trop restreint pour que nous puissions songer à donner généralement aux Arabes des aghas et des caïds français. Il faut donc nous servir des hommes qui sont en possession de l’inflence sur les tribus soit par leur naissance, soit par leur courage, soit par leur aptitude à la guerre ou à l’administration. » Mais Bugeaud ne voyait pas là le dernier mot du régime administratif des tribus⁠ ⁠; il n’entendait qu’en fixer le point de départ et comptait sur l’expérience pour suggérer les modifications nécessaires. Il ne doit donc pas encourir le reproche d’avoir voulu installer et maintenir dans des positions • exceptionnelles les principaux représentants de l’aristocratie arabe⁠ ⁠; il voulait attendre, pour contrôler sérieusement les chefs indigènes et substituer peu à peu notre autorité à la leur, que le temps et la tranquillité nous en donnassent la possibilité.

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Pour aider les commandants supérieurs dans l’administration délicate des affaires indigènes, il leur fallait des auxiliaires familiarisés avec la langue, les habitudes, les idées des populations. L’arrêté ministériel du rer février 1844, qui est la charte des bureaux arabes, décida qu’il y aurait dans chaque division militaire de l’Algérie, auprès et sous l’autorité immédiate de l’officier général commandant, une direction des affaires arabes. Des bureaux, désignés sous le nom de bureaux arabes, étaient en outre institués dans chaque subdivision auprès et sous les ordres directs de l’officier général commandant⁠ ⁠; des bureaux arabes devaient être créés également sur chacun des autres points occupés par l’armée partout où le besoin en serait reconnu et dans des conditions semblables de subordination à l’égard des officiers investis du commandement. Le bureau arabe, dans la pensée de Bugeaud, ne devait donc pas être une autorité indépendante, mais un état-major chargé des affaires arabes auprès du commandement supérieur, un intermédiaire entre ce commandement et les chefs indigènes.

Les attributions des officiers chargés des affaires arabes étaient nombreuses et variées. Ils devaient comprendre et parler la langue des indigènes, s’appliquer à acquérir une connaissance approfondie du pays, savoir l’histoire des tribus et dans chaque tribu celle des personnalités marquantes. Ils devaient se déplacer fréquemment, visiter les tribus, les marchés et écouter sur les lieux mêmes toutes les réclamations, afin que l’autorité française apparût aux indigènes comme la protectrice des opprimés contre l’arbitraire des chefs. Ils devaient assurer la transmission des ordres et leur traduction, en expliquer le sens aux chefs indigènes et provoquer leurs avis, veiller à l’assiette et à la rentrée des impôts, au paiement régulier des cavaliers du makhzen, rechercher les biens du beylik, constituer des archives claires et bien ordonnées. Dans une circulaire du 17 septembre 1844, Bugeaud rappelait éloquemment leurs devoirs aux officiers chargés des affaires arabes : « Nous nous sommes toujours présentés aux indigènes, disait-il, comme plus justes et plus capables de les gouverner que leurs anciens maîtres⁠ ⁠; nous leur avons promis de les traiter comme s’ils étaient enfants de la France⁠ ⁠; nous leur devons et nous nous devons à nous-mêmes de tenir en tout point notre parole. Nous avons fait sentir notre force et notre puissance aux tribus de l’Algérie : il faut leur faire connaître notre bonté et notre justice et leur faire préférer notre gouvernement à celui des Turcs et à celui d’Abd-el-Kader⁠ ⁠; ainsi nous pourrons espérer de leur faire supporter d’abord notre UN BUREAU ARABE domination, de les y accoutumer plus tard et à la longue de les identifier avec nous, de manière à ne former qu’un seul et même peuple sous le gouvernement paternel du Roi des Français. »

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UN BUREAU ARABE
Gravure UN BUREAU ARABE

Bugeaud veillait personnellement à ce qu’aucune injustice, aucune brutalité ne fût commise à l’égard des indigènes. Un jour, pendant qu’il se rasait la barbe, il entendit du bruit dans la rue et vit un Maitais qui frappait un indigène⁠ ⁠; il descendit, la figure encore pleine de savon, les bras nus, appela la garde et fit arrêter le Maltais. Il donna les ordres les plus sévères aux agents de la force publique pour que tout individu qui frapperait un indigène fût aussitôt arrêté et il fit paraître à ce sujet une circulaire au Moniteur algérien : « Le gouverneur général, y était-il dit, a plusieurs fois averti le public que la politique, l’humanité, l’intérêt général, l’urbanité enfin qui est le cachet de la civilisation nous imposaient le devoir de ne pas maltraiter les Arabes qui visitent nos villes et fréquentent nos marchés. Ces avertissements n’ont pas eu tous les résultats qu’il avait le droit d’en attendre. Il 253 apprend chaque jour que des Arabes sont rudoyés et quelquefois battus lorsqu’ils causent le moindre embarras soit sur les routes, soit auprès des fontaines. Cette conduite est indigne d’une nation comme la nôtre. »

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Le corps des officiers de bureau arabe a compté en Algérie un grand nombre d’hommes tout à fait remarquables et on peut dire sans exagération que ce sont eux qui nous ont donné l’Afrique du Nord, en nous permettant de faire mouvoir tous les rouages de la société indigène et de l’administrer avec le concours et par l’intermédiaire des grands chefs. Lorsqu’un de nos administrés venait entretenir d’une affaire quelconque le commandant de cercle ou le général, il entendait des politesses banales, plus ou moins exactement traduites par un interprète⁠ ⁠; puis il était invité à aller s’expliquer avec le chef de bureau arabe, qui seul était en mesure de connaître la situation et de résoudre les difficultés.

L’institution, comme on le verra, a dégénéré par la suite. Le mouvement imprimé par Bugeaud aux affaires indigènes s’est continué jusque vers 1851, ou même jusqu’en 1858. Puis, peu à peu, le personnel des bureaux arabes a fini par recevoir des sujets d’un mérite moindre. Les pouvoirs considérables dont ils étaient investis, le maniement de fonds sans contrôle, le contact des chefs indigènes prévaricateurs a parfois corrompu certains hommes de moralité médiocre. En même temps, les bureaux arabes, contrairement aux intentions formelles de Bugeaud, se rendaient indépendants du commandement. Enfin, au fur et à mesure que notre contrôle sur les indigènes se resserrait, ils étaient amenés à descendre dans le détail de l’administration, auquel des officiers sont en général peu préparés. Les indigènes, très bons observateurs de tout ce qui les intéresse directement, ont très bien aperçu cette transformation⁠ ⁠; ils distinguent les bureaux arabes makhzenia ou de gouvernement, ceux de la première période, des bureaux arabes hekkam ou d’administration qui leur sont succédé.

IV

LLA COLONISATION

arrivée à Alger, Bugeaud disait : « La conquête serait stérile Dans la proclamation qu’il adressa aux habitants à son sans la colonisation. Je serai donc colonisateur ardent, car j’attache moins de gloire à vaincre dans les combats qu’à fonder quelque chose d’utilement durable pour la France. » Il tint parole. Plusieurs gouverneurs avant lui, notamment Clauzel, s’étaient préoccupés de la colonisation, mais Bugeaud réussit là où ils avaient échoué, grâce à son énergie et à sa tenacité, et parce que l’incertitude qui pesait sur l’avenir de l’Algérie avait pris fin avec la conquête intégrale. Il n’eut pas toujours en cette matière l’appui des pouvoirs publics, car le ministère ne partageait pas toutes ses idées et fut même souvent en conflit avec lui.

255 L’ MATTERE DE COLONISATION ES IDEES DE BUGEAUD EN

Bugeaud avait l’amour, le culte de la terre. Il mérita le beau nom de « soldat laboureur » et fut fidèle à la devise qu’il s’était choisie : Ense et aratro. Plus d’une anecdote en témoigne. On nous le montre traçant lui-même le premier sillon, au milieu d’une nombreuse escorte de généraux et de chefs indigènes. Un jour que ses soldats fauchaient un champ de luzerne, « il les regarda avec une émotion silencieuse qui les paya bien de leurs peines, puis, détachant son ceinturon et donnant son épée à tenir, il se coucha tout de son long sur cette luzerne, l’embrassant de ses deux bras comme pour remercier la terre nourricière qui ne refuse pas ses trésors à la sueur des hommes. »Une autre anecdote le fait participer à une scène de battage : « Je suis sûr que tous ici vous êtes des gens de lettres. Quel est ton état à toi⁠ ⁠? — Mon général, je suis tailleur. — Il n’y en a que trop pour faire les méchants habits étriqués que l’on porte aujourd’hui, bats le grain, mon enfant, ce sera plus profitable à la chose publique et à toi aussi. — Et toi⁠ ⁠? — Moi, mon général, je suis étudiant. — Etudiant pour ne rien étudier, c’est connu⁠ ⁠; prends le fléau, mon ami. — Allons, voyons, commençons à battre. Mais ce n’est pas ça, vous n’y entendez rien. Donnez-moi un fléau. Tenez, on commence comme cela, doucement, tu, tu, pan, pan, tu, tu, pan, pan, et petit à petit on tape plus fort. » Et il joignait l’exemple à la parole. neur général une très longue dépêche dans Le 13 août 1841, Soult adressait au gouverlaquelle il indiquait les vues du gouvernement en matière de colonisation. Le ministre y insistait sur la nécessité de fixer en Afrique une population européenne, française autant que possible, qui, tout en assurant la mise en valeur du pays, prêterait un utile concours aux forces employées à sa garde. Soult passait en revue les divers points où la colonisation pourrait le plus utilement s’établir et les diverses formes à lui donner : individuelle ou collective, civile, militaire ou pénale. Bugeaud répondit le 26 novembre, en exposant ses vues personnelles, qui, dès ce moment, accusent quelques divergences avec celles du ministre.

Bugeaud était cependant en matière de colonisation plus éclectique qu’on ne l’a dit : « Le maréchal, dit un de ses historiens, n’est l’ennemi d’aucun système et a le rare mérite d’essayer volontiers d’une idée qui lui paraît bonne, même si elle ne vient pas de lui. » « La colonisation, disait-il, est une œuvre des plus ardues et des plus compliquées. Il faut pour l’accomplir se montrer large sur le choix et 255 Temploi des moyens et des modes d’exécution. Adopter un système, quelque bon, quelque puissant qu’il soit, à l’exclusion des autres, ce serait rendre l’œuvre plus difficile et ses résultats plus lents. Tel mode, excellent dans telle localité, échouerait sur un autre point. »

256

Bugeaud a marqué sa forte empreinte sur la colonisation algérienne⁠ ⁠; il a posé les fondements du système de la colonisation officielle, qui a reçu par la suite des modifications diverses, mais qui a toujours été pratiqué depuis lors en Algérie avec plus ou moins d’activité. Après la dure expérience de 1839, il n’était plus possible de laisser la population s’installer au gré de sa fantaisie, livrée à tous les hasards de la guerre et de l’insécurité. Désormais, le gouvernement prend à son compte l’œuvre de la colonisation⁠ ⁠; il détermine lui-même l’emplacement des villages, fait le lotissement des terrains urbains et ruraux, désigne les colons auxquels ces terrains seront concédés sous certaines clauses et réserves. La colonisation par villages et la concession gratuite, tels sont les deux principes essentiels⁠ ⁠; ce système a été critiqué, mais il a réussi finalement à assurer le peuplement français de l’Algérie.

L’ACOLONISATION COLONISATION

L’idée moderne du peuplement paraît d’ailleurs avoir moins frappé Bugeaud que la possibilité d’une part d’assurer la subsistance de l’armée, d’autre part de consolider l’action militaire et au besoin d’y suppléer. Il concevait surtout les immigrants comme une garnison permanente qui permettrait de réduire l’effectif des troupes : « La colonisation, dit-il, libère l’armée et garde la conquête. » Il était d’ailleurs d’accord sur ce point avec le gouvernement : « La colonisation, écrivait le maréchal Soult, est le premier élément de conservation⁠ ⁠; elle peut nous donner en peu d’années un moyen de pourvoir suffisamment à la défense de l’Algérie sans engager plus qu’il ne convient les forces et l’argent du pays. » Appuyer les mouvements de l’armée et participer à la défense du pays, voilà ce que Bugeaud exige avant tout des colons. On est au lendemain des massacres de 1839 qui ont ruiné la colonisation libre, au lendemain aussi de la crise européenne de 1840 qui a failli nous valoir la guerre sur le Rhin. La population fut organisée en milices placées sous l’autorité du commandant supérieur du cercle ou de ses lieutenants. « Le colon africain, dit Bugeaud, ne devra jamais laisser rouiller son fusil⁠ ⁠; il le tiendra toujours prêt à faire feu et s’en servira avec adresse⁠ ⁠; mais pour cela il est nécessaire que la milice soit très militairement constituée. Je n’entends pas assurément enlever aux communes africaines le régime municipal, ni, en ce qui touche leur administration intérieure, la douceur et l’égalité de nos lois, mais je veux, dans leur intérêt le plus cher, celui de leur conservation, que les milices soient disciplinées, obéissantes, pour combattre les Arabes⁠ ⁠; qu’elles sachent faire avec légèreté un petit nombre de mouvements, bien charger leurs armes et tirer avec justesse⁠ ⁠; qu’elles aient surtout l’intelligence du combat en tirailleurs et qu’elle soient animées de cette confiance guerrière qui préviendra ou repoussera les tentatives des Arabes ». l’armée à la colonisation : « L’armée est tout en Afrique, La préoccupation constante de Bugeaud fut d’associer disait-il⁠ ⁠; elle seule a détruit, elle seule peut édifier. Elle seule a conquis le sol, elle seule le fécondera par la culture et pourra par les grands travaux publics le préparer à recevoir une nombreuse population civile. » Il confie à l’armée la construction des routes, les plantations⁠ ⁠; il fait constituer, à côté de chacun des camps permanents, une exploitation agricole entretenue par la troupe. Les condamnés militaires, sous la direction du colonel « NOUS CIVILISERONS CES GAILLARDS-LÀ » Marengo, bâtissent les (d’après une lithographie de Raffet). villages de Saint-Ferdinand, de Sainte-Amélie, de Douéra. Bientôt le système est généralisé⁠ ⁠; c’est la maind’œuvre militaire qui installera désormais les villages et ils ne seront remis à la direction de l’intérieur qu’une fois construits et plantés.

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« NOUS CIVILISERONS CES GAILLARDS-LA », d’après une lithographie de Raffet
Gravure « NOUS CIVILISERONS CES GAILLARDS-LA », d’après une lithographie de Raffet
HISTOIRE DES COLONIES. T. II.

Cet emploi de l’armée aux travaux préparatoires de la colonisation donna lieu à des réclamations. Le soldat, disait-on, ne doit que le service militaire⁠ ⁠; l’employer à d’autres besognes, c’est commettre un abus du pouvoir. « Dans les loisirs que lui fait la situation de l’Algérie, répondait Bugeaud, l’armée doit être appelée à prendre une grande part à l’œuvre de la colonisation. Les routes qu’elle ouvre, les camps qu’elle bâtit, les défrichements et les cultures qu’elle opère, en justifiant complètement l’emploi des troupes aux travaux publics, signalent l’armée comme un des agents les plus énergiques de la colonisation. Ce labeur lui-même, loin de nuire au soldat, lui est favorable tant au physique qu’au moral. Il entretient sa santé et sa vigueur, le préserve de la nostalgie, de l’ennui que produit le désœuvrement. Toutes 257 précautions sont d’ailleurs prises pour ne le faire travailler que dans les lieux salubres et aux époques convenables. »

258

Bugeaud alla plus loin encore dans cette voie. Puisqu’il s’agissait d’une colonisation stratégique, il en conclut que le meilleur moyen de la réaliser était la fondation de colonies militaires. Dès 1838, dans sa brochure intitulée : De l’établissement de légions de colons militaires dans les possessions françaises du Nord de l’Afrique, il avait préconisé cette méthode : « De tous les moyens de faire marcher vite et bien la colonisation, disait-il, le meilleur, j’en ai la conviction, c’est la colonie militaire. Par là, je n’entends pas qu’on puisse y appeler nos régiments⁠ ⁠; leur constitution actuelle les rend impropres à cette œuvre. Je n’entends pas non plus que mes légions de colonisateurs ne seront composées que d’anciens militaires⁠ ⁠; je veux y rallier tous les hommes de professions laborieuses, qui joindront à la vocation pour l’Afrique les qualités physiques et morales nécessaires. Je ferai donc appel à plusieurs classes de travailleurs, à l’armée en retraite, à tous les contingents de l’armée active. Les colonies militaires seraient une véritable force⁠ ⁠; elles donneraient tout d’abord de puissants auxiliaires à l’armée et permettraient au besoin de la réduire⁠ ⁠; car elles pourraient fournir des soldats pour l’action en campagne et occuper certains points où nous sommes obligés de laisser des garnisons. »

En 1844, les projets de Bugeaud se précisent. Il propose de réserver aux colons militaires la majeure partie des terres vacantes en Algérie⁠ ⁠; ils seraient organisés en une sorte de légion, recrutée parmi les anciens sous-officiers et soldats encore sous les drapeaux⁠ ⁠; ils obtiendraient d’abord une permission pour se marier en France⁠ ⁠; puis, revenus en Algérie avec leur femme, ils recevraient un petit domaine où l’Etat construirait une maison, des instruments aratoires et du bétail, enfin l’habillement et la solde pendant trois ans. Bugeaud comptait trouver 100000 colons de ce genre⁠ ⁠; à 3000 francs par colon, la dépense eût été de 300 millions, à répartir sur dix exercices. Il demandait pour commencer 500000 francs, qui lui furent refusés par la Chambre.

Bugeaud revint encore une fois à la charge en 1847⁠ ⁠; il adressa aux Chambres une brochure dans laquelle il exposait ses vues sur la colonisation. Il demandait un crédit de 3 millions pour la création de camps agricoles, où des terres seraient concédées à des militaires de tous grades et de toutes armes, servant ou ayant servi en Afrique. La Chambre fut saisie du projet le 26 février 1847. Tocqueville fit un rapport défavorable, dans lequel il condamnait en bloc la colonisation officielle et déclarait que l’Etat n’avait pas à intervenir dans l’établissement des colons, ouvre onéreuse et stérile. Le gouvernement retira le projet, qu’il avait soutenu mollement et sans conviction et Bugeaud donna sa démission.

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La colonisation militaire est certainement la partie la plus contestable et la plus éphémère de l’œuvre de Bugeaud. Trois essais furent tentés : l’un à Fouka avec des militaires libérés, les deux autres à Beni-Mered et à Mahelma avec des hommes ayant encore trois ans de service à faire. « Vous connaissez tous, disait Bugeaud à ses soldats, les lieux où ces villages sont situés. Le sol y est fertile et sain, le site agréable, les abords faciles⁠ ⁠; tout leur présage une grande prospérité. Il y a une certaine différence entre cultiver les champs d’autrui et son propre domaine. Ici, personne ne viendra prendre une part dans le produit de vos travaux. Tout sera bien à vous et pendant plusieurs années vous ne paierez pas d’impôts. J’accorderai des congés à ceux qui voudront visiter leurs parents et je les exhorterai à se marier avant de revenir. Je leur dirai aussi : Amenez votre père et votre mère, vos frères et vos sœurs⁠ ⁠; la terre est généreuse et je vous en distribuerai assez pour que la famille puisse vivre largement. »

Malgré ces promesses séduisantes, la plupart des auditeurs de Bugeaud se refusèrent à suivre les conseils de leur général. Le recrutement des colons, assez médiocre, ne comprenait que peu d’agriculteurs de profession⁠ ⁠; ils arrivèrent sous la conduite de leurs officiers, au roulement du tambour⁠ ⁠; ils reçurent des lots urbains et des lots ruraux, et, déposant le sac et le fusil, commencèrent à manier la pioche et la charrue. Bugeaud s’occupa de les marier avec des orphelines de Toulon, auxquelles on donnait une petite dot de 700 francs⁠ ⁠; ce furent les « mariages au tambour », dont se gaussèrent les contemporains et qui donnèrent, comme il fallait s’y attendre, des résultats médiocres. Les colons devaient travailler en commun pendant cinq années, après quoi les terres seraient partagées. Les produits du sol devaient également être communs pendant la première période. Cette conception à la fois militariste et communiste ne résista pas à l’épreuve des faits, Bugeaud lui-même en a convenu plus tard. Les colons demandèrent à être désassociés et à travailler chacun pour son compte⁠ ⁠; les deux tiers d’entre eux partirent et les villages ne réussirent qu’après l’adjonction de colons civils.

ES SAINT-

En réalité, il faut distinguer entre la colonisation militaire, qui est une utopie, et la colonisation avec le concours des militaires, qui est possible et désirable. L’armée ne saurait coloniser par elle-même, mais elle peut de bien des manières aider la colonisation et lui fournir d’excellents éléments. Il eût suffi sans doute de modifier dans la forme le projet de Bugeaud pour le rendre à la fois très pratique et très exécutable. De I84I à 1848 beaucoup d’autres méthodes de colonisation

• SIMONIENS furent essayées. A cette époque bouillonnaient les systèmes de rénovation sociale qui devaient aboutir à la révolution de 1848⁠ ⁠; ces systèmes espéraient trouver en Algérie un champ d’expériences favorable. Les Saint-Simoniens en particulier étaient nombreux en Algérie. La Moricière, Louis Jourdan, Carette, Berbrugger, Warnier, Urbain, Arlès-Dufour avaient adhéré à la doctrine de Saint-Simon. Membre de la Commission scientifique de l’Algérie, Enfantin avait séjourné dans le pays de 1839 à 1841. La colonie lui était apparue comme un excellent terrain pour y fonder des établissements civils et militaires complètement régis par l’Etat, en un mot pour y tenter des expériences de socialisme. Ainsi l’Algérie et l’Egypte dont les Saint-Simoniens, comme on sait, se sont beaucoup préoccupés, deviendraient les deux régions destinées à opérer la réconciliation de l’Orient et de l’Occident, de l’islam et du christianisme. Avec Louis Jourdan, Carette et Warnier, Enfantin fonda en 1843 le journal l’Algérie, qui inscrivit à son programme la colonisation par l’Etat, l’emploi de l’armée aux travaux publics, la fondation d’établissements financiers, la création de rapports commerciaux avec le Soudan. L’ouvrage d’Enfantin sur la Colonisation de l’Algérie renferme des aperçus intéressants mêlés à des vues utopiques. Il recommandait l’association du capital et du travail, l’exploitation du sol par des groupes de familles organisées en compagnies et en ateliers, sous la direction de savants, en l’espèce des officiers du génie ou des ingénieurs sortis de l’Ecole Polytechnique.

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Le Saint-Simonisme insistait sur la nécessité d’une organisation et d’une discipline en matière économique⁠ ⁠; il signalait les dangers de l’individualisme tel que le comprenaient les économistes orthodoxes. Les Fouriéristes étaient plus soucieux de la liberté individuelle, mais, aux yeux de l’opinion publique, être disciple d’Enfantin ou de Fourier, c’était, comme le disait Pierre Leroux, à peu près la même chose. Bugeaud, bien qu’il se séparât des Saint-Simoniens sur certains points, adoptait plusieurs de leurs idées. On le vit même un jour, spectacle qui ne manquait pas de saveur, assister à un grand banquet de phalanstériens pour l’anniversaire de la naissance de Fourier et porter le toast traditionnel à l’abolition des armées destructives et à leur transformation en armées industrielles et productives. Enfantin et Bugeaud s’accordaient pour attribuer la médiocrité des résultats obtenus dans la colonisation de l’Algérie à l’absence de méthode et de continuité dans l’effort⁠ ⁠; ils proclamaient tous deux la nécessité de la discipline, le bienfait du principe d’autorité. Bugeaud s’est certainement inspiré de ces doctrines dans sa conception de la colonisation officielle et les colonies agricoles de 1848 ne furent en somme qu’une application du même système.

COLONISATION

Cependant les Saint-Simoniens, à l’encontre du maréchal, étaient en général favorables aux grandes concessions. La Moricière s’en montrait partisan, par réaction contre le caporalisme excessif de son chef. Bugeaud ne croyait pas à la grande colonisation : « L’Etat, disait-il, s’expose à donner des espaces considérables qui ne recevront qu’une population rare de mercenaires ou qui n’en recevront aucune. » C’est ce qui faisait dire très justement à Pellissier de Reynaud : « Le gouverneur général, par son éloignement des grandes concessions, par sa prédilection pour la petite propriété, par sa sage incrédulité touchant la puissance féerique des capitaux dans un pays où il s’agit avant tout d’organiser le travail, est, en Algérie, le vrai représentant des intérêts démocratiques, dont la plupart de ses antagonistes de la presse se disent les apôtres. » Les lieutenants de Bugeaud, La Moricière et Bedeau, ne partageaient pas toutes ses idées en matière de colonisation. La Moricière avait dressé un vaste plan de colonisation de la province d’Oran⁠ ⁠; il s’agissait de libérer, entre Oran, Mascara et Mostaganem, 80 000 hectares sur lesquels on devait installer 5000 familles⁠ ⁠; l’Etat ne prenait à sa charge que les travaux d’utilité commune : enceinte du village, nivellement, adduction d’eau, chemins⁠ ⁠; le reste devait être exécuté par des capitalistes à qui on concédait le village à charge d’y installer des familles en nombre fixe. En 1846, on mit en adjudication la concession à l’entreprise de six villages des environs d’Oran⁠ ⁠; un seul, Sainte-Barbe-du-Tlélat, trouva preneur et l’adjudicataire ne tarda pas à avouer son impuissance. Même insuccès l’année suivante avec d’autres villages. A Saint-Denis-du-Sig, en 1846, on concéda 3 000 hectares, près du barrage qu’on venait de construire, à l’Union agricole que recommandait La Moricière et qui s’engageait à installer 300 familles européennes. On trouvait dans cette société une combinaison des doctrines Saint-Simoniennes et des doctrines Fouriéristes⁠ ⁠; c’était à la fois un phalanstère et une commune associée⁠ ⁠; on espérait échapper ainsi à la fois aux inconvénients des grandes concessions individuelles et de la petite colonisation⁠ ⁠; 2 000 actions de 500 francs, divisibles en coupures de 50 francs, furent émises à Lyon et à Oran. Le capitaine d’artillerie Gautier, qui n’était ni administrateur ni agronome, en prit la direction. Les colons ne venant pas, on embaucha des salariés. Le travail en commun fut, comme pour les colonies militaires, la cause principale de l’échec⁠ ⁠; l’entreprise fut abandonnée en 1853. De ces diverses tentatives de collectivisme agraire, il n’est rien resté en Algérie, mais l’étatisme s’y est conservé sous la forme de la colonisation officielle.

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En 184I, M. de Corcelles, visitant l’Algérie, suggéra à Bugeaud d’y appeler les Trappistes. Le gouverneur se montra d’abord peu enthousiaste, puis se rallia à ce 261 projet qui avait l’appui de la reine Marie-Amélie : « Rien ne se rapproche plus de l’organisation militaire que l’organisation religieuse, écrivait-il au Père abbé⁠ ⁠; aussi suis-je persuadé que votre établissement prospérera. » Les Trappistes reçurent I 000 hectares à Staouéli et une subvention de 62 oo0 francs à charge de construire des bâtiments et de défricher. Ils arrivèrent en 1843, ayant à leur tête le Père Régis⁠ ⁠; ils eurent des débuts difficiles, mais finirent par réussir d’une manière remarquable et par constituer une très belle exploitation. Il n’en fut pas de même de l’abbé Landmann, curé de Sélestat, qui, voyant de nombreuses familles alsaciennes émigrer vers l’Amérique, voulut les détourner vers l’Algérie. La ferme devait être dirigée par ER BAN un prêtre, construite par des soldats, cultivée par des paysans travaillant en commun et demeurant dans l’indivision. Les résultats furent nuls, l’échec complet.

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LES VILLAGES DE COLONISATION (1830-1847)
Gravure LES VILLAGES DE COLONISATION (1830-1847)

Dans la province de Constantine, le général Bedeau proposait de consacrer à la colonisation 37 000 hectares⁠ ⁠; le gouvernement se chargerait des travaux de sécurité, de salubrité et de communications, mais, vis-à-vis des colons, il bornerait son rôle à l’octroi de la terre après publicité suffisante, en ayant soin de mêler dans les concessions les grands capitalistes et les petits propriétaires, les indigènes et les Européens. La formule, qui faisait une place à la grande propriété dans les intervalles des villages, était assez heureuse⁠ ⁠; les villages donnaient la sécurité, les bras, la main-d’neuvre⁠ ⁠; la grande propriété, les capitaux, les enseignements, les expériences culturales. Dans la province d’Oran, 2 000 hectares furent concédés près d’Arbal à Dupré de Saint-Maur, ami de La Moricière : « Je ne viens pas, disait-il, chercher une fortune, je viens risquer une fraction de la mienne⁠ ⁠; il est digne de savoir exposer des capitaux pour rendre productive une terre arrosée du sang de tant de Français. » Il bâtit une ferme fortifiée, fit des cultures irriguées, eut de nombreux troupeaux. Aux environs de Boufarik, l’Haouch-Souk-Ali (I440 hectares) fut concédé en 1844 à Borély-la-Sapie, qui dessécha des marais, pratiqua la culture des céréales, du tabac, de l’oranger et fit de l’élevage.

LES VILLAGES DE COLONISATION (1830-1847)

263 LE FONTER FONCIER

La colonisation indigène préoccupait aussi le gouverneur et quelques-uns de ses subordonnés, notamment Lapasset. Bugeaud considérait le refoulement comme injuste et impolitique, mais il croyait possible de resserrer sur leurs territoires les tribus qui avaient des terres en surabondance. Ces emprises devaient être opérées contre paiement ou compensation équitable, de manière à mêler partout aux indigènes une certaine proportion d’Européens. Soult parlait d’une colonisation sagement limitée sur des points choisis du littoral⁠ ⁠; Bugeaud au contraire se refusait à admettre qu’il fût possible de circonscrire une partie de l’Algérie pour en faire une sorte d’ile française. En conséquence, il entendait faire marcher de front la colonisation indigène et la colonisation européenne. culté a toujours été, non pas de se procurer des colons, mais de En Algérie, contrairement à ce qu’on imagine, la grande diffise procurer des terres pour doter ces colons. Bien qu’il y ait dans le pays de grandes étendues de terres cultivables et non cultivées, il n’y a jamais eu, en raison des obstacles auxquels on se heurte pour l’acquisition des terres indigènes, de marché des terres comme au Canada, aux Etats-Unis, en Australie, en Argentine. Pour accroître les surfaces disponibles, l’ancien domaine du beylik ne suffisant pas, on confisqua les terres des tribus révoltées du Sahel et de la Mitidja⁠ ⁠; par un arrêté ministériel du 24 mars 1843, qui n’était d’ailleurs que la reproduction d’un arrêté de Clauzel, les biens habous furent réunis définitivement au domaine, l’Etat se chargeant de pourvoir aux services d’assistance, d’enseignement et de culte qu’assuraient les revenus de ces biens.

L E RÉGIME DES CONCESSIONS

De 1830 à 1840, au point de vue de la propriété, on avait positivement vécu dans le chaos. Les transactions immobilières entre indigènes et Européens étaient tantôt autorisées, tantôt interdites. Une commission fut nommée en 1842 en vue de sortir de ce gâchis et l’ordonnance du Ier octobre 1844, complétée et modifiée par celle du 21 juillet 1846, essaya pour la première fois de régler la question de la propriété foncière. On commença par régulariser la situation résultant des transactions antérieures⁠ ⁠; pour le reste du territoire, lordonnance prescrivit une vérification des titres de propriété et déclara que toutes les terres incultes devaient être réunies au domaine. Cette idée de l’expropriation pour cause d’inculture était 263 d’ailleurs conforme au droit musulman, qui déclare que la terre doit appartenir à celui qui la vivifie. Les deux ordonnances furent appliquées seulement dans le Sahel, dans une partie de la Mitidja, dans les environs de Bône et d’Oran, en tout sur 200 000 hectares, dont 168 oo0 dans la province d’Alger⁠ ⁠; 55 000 hectares furent attribués aux Européens, 32 000 aux indigènes, 95 000 à l’Etat. Les ordonnances espéraient procurer à la colonisation des terres en abondance, mais, comme les formalités qu’elles prescrivaient pour la vérification des titres étaient fort longues, le but ne fut pas atteint et les transactions se trouvèrent plutôt ralenties. l’arrêté du 18 avril 184I. Le colon recevait un titre provi- Le régime des concessions de terres fut déterminé par soire qui fixait les conditions qu’il devait remplir et le délai qu’on lui accordait⁠ ⁠; lorsqu’il avait exécuté les travaux de mise en valeur, il recevait un titre définitif⁠ ⁠; jusque là, ses droits étaient limités⁠ ⁠; il ne pouvait se substituer que des personnes agréées par l’administration et souscrivant aux conditions exigées par celle-ci⁠ ⁠; il ne pouvait hypothéquer que pour dépenses de construction ou de mise en valeur et avec une autorisation spéciale. Tout colon français ou européen justifiant de I 200 à I 500 francs de ressources disponibles recevait dans un des nouveaux centres un lot à bâtir et un lot de culture de 4 à 12 hectares selon ses moyens⁠ ⁠; il avait droit au passage gratuit pour lui et les siens, pouvait toucher en France des vivres de route, trouvait en arrivant des abris provisoires, recevait des matériaux pour bâtir, des bêtes de labour, des semences, des instruments agricoles. Le colon était entièrement dans la main de l’administration, mais celle-ci en revanche était amenée à lui consentir un appui très large pendant cette période.

264 LES RÉSULTATS

C’était le gouverneur qui décidait les créations de centres et donnait les concessions. La direction de l’Intérieur était chargée de la formation des nouveaux centres, du choix de leur emplacement, de l’allotissement des terres, du placement des familles. Le titulaire de cette direction, de 1838 à 1847, fut le comte Guyot, un des administrateurs les plus remarquables qu’ait eus l’Algérie. Fils d’un général de l’Empire, d’abord sous-intendant militaire, Guyot était plein de zèle pour la colonisation, dont il fut un des meilleurs artisans⁠ ⁠; il n’est que justé qu’un des plus beaux villages de l’Algérie porte son nom. Le maréchal agit d’abord en plein accord avec lui, mais cet accord fit place au conflit et à une hostilité très âpre, lorsque l’ordon-. nance du 20 juillet 1845 eut retiré au gouverneur la faculté d’accorder les concessions même les plus petites⁠ ⁠; cette faculté était désormais réservée en droit au ministre, en 264 fait à Guyot, puisqu’il était seul chargé de l’administration du territoire civil. Bugeaud en fut profondément blessé et il avait lieu de l’être, car il était directement visé⁠ ⁠; la meilleure preuve, c’est qu’aussitôt après son départ, le droit d’accorder des concessions fut rendu au duc d’Aumale par l’ordonnance du ter septembre 1847. dérables. La colonisation fut méthodiquement entreprise à Les résultats obtenus pendant cette période sont consipartir de 1842. Une circulaire adressée aux préfets de France fit connaître les conditions à remplir pour obtenir une concession gratuite. Appel était fait en même temps aux ouvriers de métier, maçons, charrons, forgerons, charpentiers, qui eux aussi devaient être transportés gratuitement. A partir de 1843, les demandes de concessions deviennent très nombreuses⁠ ⁠; elles émanent souvent de familles de petits propriétaires. Les immigrants français proviennent surtout des départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la Moselle, des Vosges, de l’Isère. Enfantin préconisait l’immigration allemande sur une vaste échelle⁠ ⁠; parmi les étrangers, on compte effectivement beaucoup d’Allemands originaires des pays rhénans, du pays de Bade, du Wurtemberg. En 1846, 800 émigrants allemands destinés au Brésil et abandonnés à Dunkerque sont établis dans les villages de la Stidia et de Sainte-Léonie. Les Irlandais et les Suisses fournissent un certain contingent. En 1845, il est délivré près de 6 0o0 permis de passage individuels ou de famille, qui portent sur plus de 14 000 personnes, dont plus de 12 000 Français⁠ ⁠; parmi ces derniers, 5 000 sont Alsaciens. En 1845 l’afflux est plus fort encore : 46 000 personnes débarquent en Algérie⁠ ⁠; le solde net des arrivées diminué des départs atteint 20 000. Il y a plus de I 800 demandes de concessions déposées à la direction de l’Intérieur. C’est le point culminant de l’immigration. A partir de 1846, diverses causes la ralentissent⁠ ⁠; les ordonnances de 1844 et de 1846 sur la propriété arrêtent les créations de centres nouveaux et on n’a plus de terres pour les demandeurs. En février 1846, au moment de la grande insurrection, on put craindre le retour des événements de 1839. Enfin, plusieurs mauvaises récoltes, des invasions de sauterelles, une crise immobilière à Alger exercent leur influence.

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Avec une ingéniosité et une souplesse qu’elle ne montra pas toujours par la suite, l’administration s’efforce de donner satisfaction à tous les besoins et d’utiliser toutes les possibilités. Les colons hésitent à construire, s’effraient du défrichement, perdent dans les débuts leur temps et leurs forces : à Sainte- Amélie, à Saint-Ferdinand, on leur construit leurs maisons, on leur défriche 4 hectares sur 12. Les immigrants demandent à être groupés entre originaires 265 de la même région : on peuple Chéragas de paysans du Var, comme la Stidia d’Allemands. Les côtes sont poissonneuses et inexploitées : trois villages de pêcheurs sont créés à Ain-Benian (Guyotville), à Sidi-Ferruch et à Notre-Dame de Fouka.

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Le chef-d’œuvre de la colonisation à cette époque est le Sahel d’Alger, où s’élèvent de nombreux et beaux villages⁠ ⁠; d’autres sont créés dans la plaine de la Mitidja et en bordure de l’Atlas de Blida. Les environs d’Oran et de Mostaganem, de Tlemcen, de Mascara, là banlieue de Constantine, les routes reliant Constantine à Bône et à Philippeville, les vallées de Bône et de Philippeville voient affluer de nombreux colons. Alger se développe et s’aménage, avec des méthodes d’urbanisme assez médiocres il est vrai et non sans entraîner une destruction de l’Alger turc contre lequel proteste Berbugger. Des villes européennes se créent dans les trois provinces : à Blida, Miliana, Médéa, Koléa, Cherchel, dans la province d’Alger⁠ ⁠; à Oran, Mostaganem, Arzew, Mascara, dans la province d’Oran⁠ ⁠; à Constantine, Bougie, Philippeville, Bône, Sétif, Guelma, dans la province de Constantine. Il y a I 500 kilomètres de routes, des services de voitures entre Alger et Médéa, entre Oran et Mostaganem, Mascara, Tlemcen. Les ports s’outillent, le commerce se développe. La métropole peut déjà constater les bénéfices que lui vaut sa conquête : un accroissement de 40 pour 100 du tonnage de ses ports méditerranéens, une plusvalue de 25 pour 100 des douanes, représentant un mouvement de marchandises de 6o à 8o millions. En 1847, au moment du départ de Bugeaud, il y avait en Algérie 109 000 Européens (au lieu de 28 000 en 1840) et 52 000 Français⁠ ⁠; on comptait 15 000 colons ruraux (au lieu de I 500 en 1840), dont 9000 Français.

C’est à juste titre que le nom de Bugeaud est lié indissolublement à la conquête et à la colonisation de l’Algérie et que, dès 1852, une statue lui a été élevée à Alger. Créateur de l’armée d’Afrique, conquérant et colonisateur de l’ancienne Régence, Bugeaud fut un puissant génie. C’est à lui que la France doit l’Algérie, et, par l’Algérie, tout son empire africain.

LA MORT DU SERGENT BLANDAN, d’après un croquis de Raffet, cul-de-lampe
Gravure LA MORT DU SERGENT BLANDAN, d’après un croquis de Raffet, cul-de-lampe

Citer ce chapitre

Augustin Bernard, « La conquête intégrale. - Bugeaud et Abd-el-Kader (1840-1848) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. II, L'Algérie, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1930, p. 213-266.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-2/algerie/la-conquete-integrale-bugeaud-et-abd-el-kader-1840-1848/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100272k