Colonies françaises

Tome II · L'Algérie · Chapitre 2

L'occupation restreinte (1834-1840)

Par 52 pages de l'édition originale 18 996 mots 20 illustrations 1930 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. Drouet d’Erlon. Abd-el-Kader : la Convention du Figuier et la défaite de la Macta Le second gouvernement de Clauzel, expéditions de Mascara et de Tlemcen. L’Algérie devant les Chambres, Bugeaud dans la province d’Oran⁠ ⁠; la Sikkak (1836) et la Tafna (1837) : — II. Les deux expeditions de Constantine (1836-1837). Damrémont (1837). Le maréchal Valée, gouverneur général (1837-1840). Organisation de la province de Cons- tantine. - III. Abd-el-Kader et son gouvernement. L’homme et l’œuvre. L’organisation administrative et financière. L’armée. Les Européens chez Abd-el-Kader. Les progrès d’ Abd- el-Kader de 1837 à 1839. L’expédition des Portes-de-Fer. - IV. L Algérie et l’opinion. La colonisation de 1834 à 1840. L’insurrection de 1839. Les discussions de 1840 au Parlement
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ENTREVUE DU MARÉCHAL CLAUZEL ET DE MUSTAPHA-BEN-ISMAiL DEVANT TLeMCEN, frontispice
Gravure ENTREVUE DU MARÉCHAL CLAUZEL ET DE MUSTAPHA-BEN-ISMAiL DEVANT TLeMCEN, frontispice

I. Drouet d’Erlon. - Abd-el-Kader : la convention du Figuier et la défaite de la Macta. — Le second gouvernement de Clauzel, expéditions de Mascara et de Tlemcen. — L’Algérie devant les Chambres. - Bugeaud dans la province d’Oran⁠ ⁠; la Sikkak (1836) et la Tafna (1837). II. Les deux expéditions de Constantine (1836-1837). — Damrémont (1837). — Le maréchal Valée gouverneur général (1837-1840). — Organisation de la province de Constantine. III. Abd-el-Kader et son gouvernement. — L’homme et l’œuvre. — L’organisation administrative et financière. — L’armée. — Les Européens chez Abd-el-Kader. — Les progrès d’Abd-el-Kader de 1837 à 1839. — L’expédition des Portes-de-Fer. IV. L’Algérie et l’opinion. — La colonisation de 1834 à 1840. — L’insurrection de 1839. — Les discussions de 1840 au Parlement.

I

DROUET D’ERLON

l’ORDONNANCE de 1834, en instituant un gouvernement général des possessions françaises dans le Nord de l’Afrique, ouvre théoriquement une ère nouvelle. Il semble qu’on va pouvoir désormais agir avec plus de suite, plus d’unité de vues. En fait et en pratique, l’indécision continue en France et en Afrique. Pendant six années encore, les changements trop fréquents de gouverneurs et la poli- 163 tique des Chambres françaises vont soumettre l’Algérie à une série d’épreuves désastreuses. dans le Parlement était résignée plutôt que convaincue. Lors de Sur le principe même du maintien de l’occupation, la majorité la discussion du budget de 1835, MM. de Sade, Hippolyte Passy, Desjobert renouvelèrent leurs attaques contre l’AIgérie, à quoi un député plus clairvoyant, M. Sémerie, répondit : « On vient encore attaquer Alger, on vient dire qu’il est impossible d’en rien faire. L’impossibilité, savez-vous où elle est⁠ ⁠? Elle est ici, dans cette Chambre⁠ ⁠; elle n’est pas en Afrique, mais à Paris. » Le 20 mai 1835, dans un discours mémorable, Guizot se prononça énergiquement : « Le premier élément de la puissance d’un pays, dit-il, c’est la considération, c’est l’opinion que se forme le monde de sa fermeté, de son courage, de sa résolution. L’abandon d’Alger serait un affaiblissement notable de la considération et de la puissance morale de la France. L’importance croissante de la Méditerranée commande à la France de faire de nouveaux efforts pour conserver son rang, de ne rien faire surtout qui puisse affaiblir sa puissance et sa considération sur mer. La France a conquis la Régence d’Alger, la France gardera sa conquête. » Jama’s, depuis 1830, un langage aussi favorable à l’Algérie n’avait été tenu par un ministre.

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DROUET D’ERLON
Gravure DROUET D’ERLON

Comme on n’avait le courage ni de répudier la conquête, ni de faire les sacrifices nécessaires pour en tirer parti, on s’efforça de restreindre autant que possible l’occupation et de réduire les effectifs⁠ ⁠; ils avaient atteint 31 000 hommes en 1834⁠ ⁠; on parla, sans y parvenir d’ailleurs, de les ramener à 23 000 ou même à 21 000 hommes en 1835. En fait, ils allèrent en augmentant, atteignant 42 000 hommes en 1837, 48 000 en 1838. Mais ces augmentations étaient toujours accordées trop tardivement, lorsque des échecs militaires les avaient rendues indispensables. Les troupes étaient de qualité médiocre. L’Algérie avait perdu la Légion Etrangère avec ses 6 oo0 hommes entraînés à la guerre d’Afrique, cédée à l’Espagne en 1835 par le duc de Broglie. Le choléra de 1835 fit 2 300 victimes dans l’armée⁠ ⁠; 4 500 autres étaient indisponibles⁠ ⁠; d’autres maladies, paludisme et dysenterie, éprouvaient les troupes. La proportion des différentes armes était réglée d’après les principes adoptés pour la guerre d’Europe et ne convenait pas au pays. Point de batteries de montagne, trop peu de cavalerie, trop peu de génie et de train⁠ ⁠; des voitures à quatre roues dans un pays sans routes alors qu’il aurait fallu des mulets. L’état moral était mauvais⁠ ⁠; il y eut des cas d’indiscipline, des mutineries même. Les discussions politiques étaient fréquentes entre officiers et se terminaient souvent par des duels. Enfin les méthodes de guerre n’étaient pas adaptées au pays : « Nous nous obstinons, disait Walsin Esterhazy, à agir par masse contre un pays qui n’a point d’obstacles à nous opposer⁠ ⁠; nous nous lassons à chercher une résistance que nous ne rencontrons jamais, à vouloir sans cesse saisir ce qui nous échappe, à courir à pied après un ennemi à cheval. Ce n’est point en cherchant à éloigner de nous l’ennemi, en essayant de faire du mal à coups de canon à de légères lignes de tirailleurs que nous parviendrons à le vaincre⁠ ⁠; ce n’est au contraire qu’en cherchant le moyen de l’atteindre, en le saisissant corps à corps et en le terrassant sur son propre terrain que nous en triompherons, et c’est en lui prouvant que la fuite, son seul moyen de défense contre nous, ne peut plus le dérober à nos coups que nous le soumettrons. »

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La première question qui se posait en 1834 était celle du choix du gouverneur général. Parmi les noms cités se trouvaient le maréchal Clauzel, le duc Decazes, le général Damrémont⁠ ⁠; on songea aussi au général Guilleminot, au duc de Mortemart⁠ ⁠; les préférences de Thiers étaient pour un gouverneur civil. A la surprise générale, le choix du roi se porta sur Drouet d’Erlon, vieillard de soixante-dix ans, auquel on ne songeait pas plus pour Alger qu’il ne songeait lui-même à y être envoyé quinze jours avant sa nomination. Ce choix avait été sans doute proposé par le général Gérard, qui avait remplacé Soult au ministère de la Guerre et qui fit appel à un de ses vieux camarades.

Drouet d’Erlon était un homme excellent, mais faible et qui n’avait plus assez de forces physiques et intellectuelles pour l’œuvre à entreprendre. Sa droiture de jugement lui faisait discerner au conseil de gouvernement les meilleurs avis, mais il hésitait à les mettre à exécution. On abusait au détriment de la chose publique de son manque de mémoire. Il amena comme intendant civil M. Lepasquier, préfet du Finistère, actif et conciliant⁠ ⁠; comme chef de la Justice, M. Laurence, député, ancien membre de la Commission d’Afrique, tout acquis à la cause de l’occupation.

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Drouet d’Erlon était bridé par le ministre de la Guerre, qui l’était lui-même par la Chambre. Il partageait par ailleurs l’opinion des partisans de occupation restreinte aux seules villes d’Alger, de Bône et d’Oran. En matière de politique indigène, il se laissa, comme plusieurs de ses prédécesseurs, circonvenir par les Maures. Il supprima le bureau arabe et rétablit la charge d’agha des Arabes, qu’il confia au colonel Marey : système qui donna d’assez mauvais résultats.

LE GÉNÉRAL TRÉZEL

Nous étions partout sur la défensive. La division d’Oran était bloquée dans les places de la côte, celle d’Alger inquiétée par les Hadjoutes, Bougie assiégée par les Kabyles, la division de Bône observée par le bey de Constantine. l’ancien beylik d’Oran, voulut Abd-el-Kader, maître de tout profiter des ambiguités du traité Desmichels pour s’emparer également du Titteri, où l’énergie de Voirol l’avait arrêté. Il écrivit aux tribus pour leur annoncer sa venue et fit demander à Drouet d’Erlon les coins de l’ancienne Régence, afin de battre monnaie et par conséquent de faire acte de souverain indépendant. Cette demande indisposa fort le gouverneur, qui répondit en lui interdisant le Titteri comme l’avait fait Voirol. Mais l’émir avait à Alger comme oukil ou chargé d’affaires l’Israélite Juda-ben-Dran ou Ben-Durand, homme fort habile, parlant très bien le français, qui parvint à prendre une certaine influence sur l’esprit du gouverneur et à modifier ses idées. Une révolte des Derkaoua, confrérie religieuse très xénophobe, ennemie de tout pouvoir temporel, hostile à Abdel-Kader autant qu’aux chrétiens

LE GÉNÉRAL TRÉZEL
Gravure LE GÉNÉRAL TRÉZEL
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eux-mêmes, fournit à l’émir le prétexte qu’il cherchait. Après avoir triomphé de ces fanatiques, il entra à Miliana et à Médéa. Drouet d’Erlon accepta le fait accompli.

A Oran, le général Desmichels avait été remplacé par le général Trézel, chef d’état-major de l’armée d’Afrique, petit homme mince et grêle, d’une bravoure héroique et ne craignant pas les responsabilités. Il entra en pourparlers avec les Douairs et les Smélas, les meilleurs cavaliers du makhzen turc, qui occupaient la région comprise entre Oran, le Sig et Ain-Témouchent et qui offraient de se mettre à notre service à condition que nous nous engagions à les protéger contre Abd-el-Kader. Habitués à collaborer avec les dominateurs du pays, ils ne demandaient pas mieux que de jouer auprès de nous le même rôle qu’auprès de nos prédécesseurs. L’émir, informé de ces pourparlers, somma les Douairs de quitter les environs d’Oran pour venir s’établir dans l’intérieur de la province⁠ ⁠; il voulait ainsi nous isoler dans des places fortes et empêcher tout contact entre les musulmans et nous. Les Douairs refusèrent d’obéir et Trézel prit la résolution de les protéger contre les conséquences de ce refus. « Agir autrement, écrivait-il au gouverneur, ce serait prendre un parti aussi honteux pour la France que cruel pour les malheureux qui ont imploré son appui. » Le 16 juin, Trézel vint camper au lieu dit le Figuier (aujourd’hui Valmy), à 1o kilomètres d’Oran, et signa avec les tribus makhzen une convention qui les plaçait sous notre souveraineté. « Nous voulons, dirent les Douairs, servir le gouvernement de la France dans notre pays, lui prêter notre concours et marcher dans les premiers rangs de son armée régulière contre Abd-el-Kader. Nous prenons l’engagement de fournir les bestiaux et les autres denrées nécessaires à l’approvisonnement de vos troupes. Nous vous servirons de guides, d’informateurs et d’éclaireurs. En échange de ces engagements, que nous garantissons sur nos têtes, nous ne vous demandons que de respecter nos croyances religieuses, de nous conserver nos mœurs et coutumes, de nous exempter comme tribus makhzen de toutes les impositions, sauf cependant celle de l’éperon qui est en usage et enfin de nous laisser la faculté d’élire librement nos chefs. »

Comme on pouvait s’y attendre, Abd-el-Kader refusa d’accepter la convention du Figuier : « Ma religion, dit-il, me défend de me prêter à ce qu’un musulman soit sous la puissance d’un chrétien. » Les hostilités recommencèrent et le 28 juin, dans les marais de la Macta, Abd-el-Kader infligea à Trézel une grave défaite, où nos pertes se chiffraient par 300 tués, 200 blessés, sans compter des prisonniers et du matériel dont l’émir s’empara. Il avait subi de son côté des pertes considérables, 2 000 de ses meilleurs soldats avaient péri.

168 LE DUC D’ORLÉANS

A la suite de l’affaire de la Macta, le général Trézel fut remplacé par le général d’Arlanges et une ordonnance du 8 juillet 1835 donna le maréchal Clauzel comme successeur à Drouet d’Erlon. « En voyant partir ce bon et respectable vieillard, dit Pellissier de Reynaud, la colonie oublia un instant ses erreurs et sa faiblesse. On le plaignit de s’être laissé placer momentanément sur un théâtre si peu fait pour lui et surtout de ne pas avoir eu des amis assez sages et assez dévoués pour T’empêcher d’y monter ». pour l’avenir de l’Afrique. Elle secoua l’apathie La défaite de la Macta fit plus qu’une victoire générale. L’administration de Clauzel en 1830 avait laissé de bons souvenirs⁠ ⁠; on le vit revenir avec enthousiasme⁠ ⁠; sa nomination était une satisfaction donnée à l’opinion publique. l’accompagnait⁠ ⁠; il avait obtenu la permission d’aller, sous les ordres du maréchal, gagner ses éperons sur la terre d’Afrique⁠ ⁠; l’Algérie allait désormais trouver en lui un défenseur. « Avec l’ardeur d’un sous-lieutenant, écrivait plus tard Changarnier, le maréchal Clauzel en avait, à soixante-trois ans, l’imprévoyance. Habile dans le maniement des troupes, ferme en face des difficultés, parfois imprudemment provoquées, équitable et bienveillant dans l’exercice du commandement, même à : l’égard des hommes qui dans la vie politique avaient été ses adversaires, il était aimé des officiers, même des soldats, quoique, négligent, non indifférent, il ne donnât pas assez de soin ( ). au bien-être de ces généreux instruments de sa gloire. Incomplet, inégal, mais doué de rares facultés, il est, de tous les hommes de guerre que j’ai vus de près, celui qui m’a le plus instruit par ses défauts comme par ses grandes qualités. »

LE DUC D’ORLÉANS, d’après Ingres
Gravure LE DUC D’ORLÉANS, d’après Ingres
Illustration de l'ouvrage, page 168
Gravure sans légende (page 168)
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Les conditions dans lesquelles Clauzel retrouvait l’Algérie n’étaient plus du tout celles où il l’avait laissée en 1830. Le système de protectorat qu’il avait tenté de pratiquer était devenu sinon impossible, du moins très difficile. Il fallait désormais se décider à faire la conquête de l’Algérie. « Après la prise d’Alger, disait Rozey, 20000 hommes auraient suffi⁠ ⁠; après nos premières fautes, il en aurait fallu 30000⁠ ⁠; après le traité Desmichels, 40 000⁠ ⁠; après la Macta, 60 000. »

Clauzel résolut d’entreprendre une série d’opérations offensives destinées à amener la soumission de l’Algérie en nous installant sur les points stratégiques du Tell intérieur, à Tlemcen, à Mascara, à Miliana, à Médéa, à Constantine. « Il faut à la Régence Constantine et Tlemcen, disait-il, comme il fallait au royaume de France Calais et Bordeaux. Tant que les Anglais ont occupé ces deux villes, ç’a été sur notre terre une guerre d’extermination. »

Clauzel voyait juste. Son tort fut de s’entêter dans l’exécution de ses desseins avec des moyens qui n’y pouvaient pas suffire, parce que le gouvernement et les Chambres les lui refusaient. Le tort des pouvoirs publics fut qu’avisés des projets du maréchal, ils ne surent ni s’y opposer, ni les approuver formellement⁠ ⁠; ils le laissèrent faire, quitte à lui reprocher, en cas d’échec, d’avoir agi sans ordres : attitude peu digne et peu loyale dont Clauzel se plaignit avec juste raison : « Si je pressais le gouvernement de s’expliquer, dit-il, et proposais des plans qui pouvaient conduire à un résultat, on me répondait verbalement d’une manière satisfaisante et par les dépêches officielles on ne disait ni oui ni non⁠ ⁠; on acceptait avec des restrictions, des contradictions, des doutes. Pendant ce temps, les choses se faisaient, mais sans ensemble, sans vigueur, sans les moyens nécessaires. Aussitôt une chose faite, au lieu de lui donner de la suite comme je devais l’espérer, on se plaignait de ce qui avait été fait, on me désavouait, on rappelait les troupes, on ordonnait des réductions dans les dépenses. »

ET DE TLEMCEN

Les instructions données à Clauzel et rédigées par le général Maison ne correspondaient guère à ses propres idées. On lui prescrivait « de ne pas imposer à la France, pour la conservation et l’administration de ses possessions du Nord de l’Afrique, des sacrifices prématurés et hors de proportion avec les avantages qu’elle en retire ou qu’elle peut raisonnablement en espérer⁠ ⁠; de s’abstenir contre les tribus de l’extérieur de toute expédition entreprise sans nécessité évidente⁠ ⁠; d’attendre que la sagesse et l’activité de son administration les amènent toutes à comprendre leur véritable intérêt et à se rapprocher de nous. D’ailleurs, ajoutait-on, la diminution de l’effectif des troupes d’occupation, devenue inévitable par suite de la réduction des fonds relatifs à leur entretien, nous fait une loi d’adopter cette marche prudente. » Mais les bureaux de la Guerre furent bientôt, comme lors du premier gouvernement de Clauzel, subjugués par une volonté plus forte que la leur. Clauzel voulait tout d’abord détruire les moyens de gouvernement, de guerre et d’organisation créés par Abd-el-Kader, puis lui opposer dans Tlemcen un centre de résistance autour duquel se rallieraient nos alliés. Enfin l’occupation de Rachgoun, à l’embouchure de la Tafna, empêcherait les armes et les munitions de lui parvenir de Tanger et de Gibraltar.

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Dès le mois de novembre 1835, des troupes furent réunies à Oran⁠ ⁠; avec les Douairs et les Smélas, elles formaient un corps de II 000 hommes. Le maréchal, accompagné du duc d’Orléans, vint en prendre le commandement⁠ ⁠; on devait marcher sur Mascara, enlever à l’émir sa capitale et y installer un bey relevant de la France. Abd-el-Kader avait quitté Mascara à notre approche, emmenant la population musulmane et laissant seulement les Juifs, au nombre de 7 à 800⁠ ⁠; la ville, avant cet exode, avait été pillée et à demi brûlée. Une pluie torrentielle avait transformé les rues en ruisseaux⁠ ⁠; on n’avait pas de feu pour se sécher, les détachements s’égaraient dans les ténèbres, les aboiements furieux des chiens arabes se mêlaient aux imprécations des soldats. Après quarante-huit heures d’occupation, les troupes françaises évacuèrent Mascara, où Abd-el-Kader se réinstalla quelques jours après. L’expédition avait été brillante mais sans profit : la chute de ce que nous appelions la capitale de l’émir n’avait pas d’importance pour lui.

On entreprit ensuite d’aller à Tlemcen, où les Français furent accueillis par les Koulouglis qui depuis cinq ans se défendaient dans le Méchouar. Mustapha-ben- Ismail vint à la rencontre de Clauzel. L’entrevue des deux vieux guerriers, l’un et l’autre aussi vigoureux de corps que d’esprit, sous les beaux oliviers qui entourent Tlemcen, fut singulièrement émouvante : « Il y a quelques jours, dit Mustapha, j’ai perdu soixante de mes plus braves enfants⁠ ⁠; mais en te voyant, j’oublie mes malheurs passés⁠ ⁠; je me remets à toi et avec moi les miens et tout ce que nous avons. Tu seras content de nous. » Puis il prit la tête de la colonne et la guida vers la ville⁠ ⁠; il remit à Clauzel cette place qu’il avait gardée pour nous, sans nous et malgré nous (janvier 1836). On laissa à Tlemcen 500 hommes sous le commandement du capitaine Cavaignac⁠ ⁠; une contribution de guerre, dont la perception donna lieu à des abus assez graves, fut imposée aux habitants⁠ ⁠; elle était destinée à payer les frais de l’occupation et l’entretien de la garnison.

LA SIKKAK ET LA TAFNA

Le maréchal Clauzel proclama après ces deux expéditions que la guerre était finie et Abd-el-Kader vaincu. Il exagérait⁠ ⁠; la puissance d’Abd-el-Kader n’était guère affaiblie, il nous le fit bien voir. Aidé des indigènes des Traras et des Marocains, l’émir vint bloquer notre camp de Rachgoun et nous infligea près de là, à Sidi-Yacoub, un échec presque aussi grave que celui de la Macta⁠ ⁠; nous eûmes 40 morts et 300 blessés, dont le général d’Arlanges. Thiers, arrivé au pouvoir en février 1836, était personnellement favorable à une politique active en Algérie. Il dirigea les affaires d’Afrique avec ses qualités et ses défauts ordinaires. Redoutant l’ingérence éventuelle de la Turquie et du Maroc dans les questions algériennes, il fit signifier par le colonel de la Rue au Maroc un véritable ultimatum et l’amiral Hugon fut envoyé à Tunis avec une escadre⁠ ⁠; des deux côtés, nous eûmes satisfaction. Mais la commission du budget, dont Baude était le rapporteur, était très mal disposée et proposait de réduire l’effectif des troupes d’Afrique à 19 000 hommes⁠ ⁠; elle ne voulait ni colonisation, ni expédition militaire. La question d’Alger fut discutée devant les Chambres en juin 1836. Duvergier de Hauranne prononça une violente diatribe contre l’armée et ses chefs et contre l’Algérie ellemême, « legs funeste de la Restauration ». Puis Desjobert condamna l’Algérie au nom de l’économie politique. Le discours de Thiers fut très éloquent et très ferme : « Je le déclare au nom du cabinet, dit le président du conseil, l’opinion du gouvernement est formelle⁠ ⁠; le gouvernement persiste à regarder l’occupation d’Alger comme une chose grande, comme une chose utile pour la France et à laquelle il serait non seulement malheureux, mais déshonorant de renoncer. Il y a un instinct profond que je défie les ennemis les plus acharnés de l’occupation de venir braver à la tribune⁠ ⁠; je les défie de venir dire : Abandonnons Alger. » Enfin il combattit l’occupation restreinte, qui est, dit-il, un non-sens. Guizot appuya les demandes du gouvernement, tout en faisant quelques réserves et les réductions de crédit proposées par la commission du budget furent repoussées. Des renforts furent envoyés dans la province d’Oran sous la conduite du général Bugeaud, qui devait jouer plus tard un si grand rôle dans la guerre d’Afrique et dans la colonisation de l’Algérie.

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Né à Limoges en 1784, Bugeaud était le quatorzième enfant du marquis Bugeaud de la Piconnerie⁠ ⁠; son enfance avait été très dure⁠ ⁠; son père, vieux gentilhomme ruiné, avait relégué ses enfants dans une pauvre ferme du Périgord qu’on appelait la Durantie. L’instruction et l’éducation de Bugeaud furent des plus négligées⁠ ⁠; il vagabondait en sabots avec les petits paysans de son âge, se nourrissant de pommes de terre et de châtaignes. En 1804, il s’engagea dans la garde impériale⁠ ⁠; fait caporal à Austerlitz, il fit la guerre d’Espagne de 1808 à 1813 et avait atteint le grade de colonel en 1814. Il se retira dans ses propriétés en 1815 et y fit de l’agriculture, maniant lui-même la charrue et la faux, substituant l’assolement à la jachère, défrichant et colonisant, adressant aux paysans des allocutions en patois pleines de saveur. Il avait repris du service après 1830, était devenu général et député en 183I. Il jouissait de la confiance personnelle du roi Louis-Philippe, qui lui avait attribué les fonctions peu agréables de geôlier de la duchesse de Berry à Blaye. La carrière africaine BATAILLE DE LA SIKKAK de Bugeaud commence (d’après le tableau d’Horace Vernet, musée de Versailles). en 1836. Chargé de débloquer le camp de la Tafna et d’établir des communications entre ce camp et Tlemcen, Bugeaud livra à Abd-el-Kader une bataille au confluent de l’Isser et de la Sikkak (6 juillet 1836). L’infanterie de l’émir fut anéantie⁠ ⁠; il eut un cheval tué sous lui, perdit 700 fusils et 6 drapeaux⁠ ⁠; l’affaire, bien conduite, ne nous avait coûté presque aucun sacrifice. C’était le coup le plus sensible qui eût été porté à notre adversaire, la première victoire remportée par l’armée d’Afrique en rase campagne. Le lendemain, les troupes entrèrent à Tlemcen. Il aurait fallu y rester quelque temps pour rallier autour de nous les tribus, mais Bugeaud se borna à sa mission toute militaire qui consistait à s’ouvrir la route de Tlemcen et rentra en France. Malgré nos succès de Mascara, de Tlemcen, de la Sikkak, la situation générale ne se trouvait pas sensiblement modifiée⁠ ⁠; nous étions toujours bloqués dans les villes

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BATAILLE DE LA SıKKAK, d’après le tableau d’Horace Vernet. (Musée de Versailles.)
Gravure BATAILLE DE LA SıKKAK, d’après le tableau d’Horace Vernet. (Musée de Versailles.)
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et Abd-el-Kader toujours maître du pays en dehors de la portée de nos canons.

Bugeaud n’avait pas encore sur l’Algérie les opinions qu’il professa plus tard, lorsque, devenu gouverneur général, il préconisa la conquête totale du pays. En 1836 et en 1837, il était partisan déterminé de l’occupation restreinte. En avril 1837, il revint en Afrique presque en même temps que Damrémont était nommé gouverneur général. Il était à peu près indépendant vis-à-vis du chef de la colonie, comme Desmichels l’avait été vis-à-vis de Voirol⁠ ⁠; il était une sorte de demi-gouverneur, correspondant directement avec le pouvoir central. Les inconvénients que cette situation avait présentés la première fois se renouvelèrent⁠ ⁠; Bugeaud noua comme son prédécesseur des négociations avec Abd-el-Kader⁠ ⁠; comme son prédécesseur aussi, il outrepassa les instructions qu’il avait reçues et fit plus de concessions qu’il n’avait été autorisé à en accorder.

Aussitôt arrivé, Bugeaud reçut la visite de Ben-Durand, qui lui fut présenté par le général de Brossard et qui était porteur d’une lettre d’Abd-el-Kader où celui-ci paraissait manifester le désir de traiter. Il fit connaître au Juif ses conditions, à savoir la reconnaissance de la souveraineté de la France et la fixation de limites précises à la région dont Abd-el-Kader serait laissé maître. Ces premières bases étaient conformes aux instructions que Bugeaud avait reçues du cabinet⁠ ⁠; elles furent envoyées à Paris par le télégraphe et le général reçut l’autorisation de traiter à ces conditions, que le roi se réservait de ratifier. Mais, lorsque cette dépêche parvint à Bugeaud, il avait déjà perdu en grande partie l’espoir d’un arrangement, car, portées à la connaissance d’Abd-el-Kader, les bases indiquées avaient été aussitôt repoussées. Le général modifia ses premières propositions et accorda à l’émir le Titteri, contrairement aux instructions du cabinet.

L’émir, de son côté, entra en négociations avec Damrémont, espérant, en menant ainsi deux négociations parallèles, obtenir de l’un des généraux ce que l’autre lui refuserait. Cette ruse, si familière aux indigènes, eut un plein succès. Bugeaud, furieux, échangea avec Damrémont des lettres très vives. Durand se vantait de son côté de prendre l’argent d’Abd-el-Kader pour diviser et corrompre les khalifas français, l’argent des khalifas français pour corrompre les conseillers d’Abd-el- Kader. Les plaintes et les récriminations des deux généraux mettaient le ministère dans l’embarras⁠ ⁠; il décida que la conduite des négociations serait laissée à Bugeaud, sauf approbation du gouverneur général.

De ces négociations résulta le traité de la Tafna (30 mai 1837), par lequel la France se réservait seulement Alger, Oran, Mostaganem, Mazagran et leur banlieue⁠ ⁠; autour d’Alger, le Sahel et la Mitidja « bornée à l’Est jusqu’à l’Oued Keddara et au delà ». Tout le reste était abandonné à l’émir, notamment Rachgoun et le camp de la Tafna, Tlemcen et le Méchouar⁠ ⁠; son autorité était reconnue sur le Titteri. La manière très vague dont la limite de nos possessions était indiquée dans la province d’Alger prêtait à l’équivoque⁠ ⁠; ce fut, quelques années après, l’occasion de la rupture.

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Le plus grave, c’est que l’on consacrait une fois de plus les prétentions de l’émir. La France pouvait entretenir auprès de lui ou dans les villes soumises à son administration des agents qui serviraient d’intermédiaires pour les contestations que nos ressortissants auraient avec les Arabes. L’émir, de son côté, bénéficiait de la même faculté dans les villes et ports français. Les instructions du gouvernement prescrivaient d’exiger des otages et un tribut annuel : d’otages il ne fut pas question⁠ ⁠; un peu de blé et d’orge, quelques milliers de bœufs une fois donnés tinrent lieu de tribut. Les erreurs et les obscurités du traité Desmichels se retrouvent dans le traité Bugeaud⁠ ⁠; tandis que le texte français portait que l’émir reconnaissait la souveraineté de la France, le texte arabe disait seulement : « Le prince des fidèles sait que le sultan est grand. »

Le traité de la Tafna eut un triste épilogue : l’affaire Brossard. Un général français fut accusé et convaincu d’avoir trempé dans les intrigues compliquées du Juif Ben-Durand et d’avoir participé aux bénéfices réalisés par celui-ci. Bugeaud lui-même, qui avait demandé 100 000 boudjous (180 000 francs) pour les chemins vicinaux de la Dordogne, en sortit quelque peu éclaboussé.

Aussitôt la convention signée, un aide-de-camp fut envoyé pour en porter le texte à Paris⁠ ⁠; Bugeaud adressa en même temps plusieurs dépêches pour expliquer les motifs qui l’avaient déterminé à le conclure⁠ ⁠; le principal était de donner satisfaction à la Chambre. Damrémont raisonnait autrement⁠ ⁠; selon lui, l’émir devenait souverain indépendant, puisqu’il ne paierait point de tribut et accréditerait des agents auprès de nos autorités. Le traité équivalait en fait à l’abandon de l’Algérie. Désavouer Bugeaud eût créé des difficultés, le rappeler eût suscité des embarras politiques⁠ ⁠; le gouvernement accepta le fait accompli.

Deux jours après la signature de la convention, le ter juin, eut lieu une entrevue entre Bugeaud et Abd-el-Kader. Bugeaud en a fait le récit dans une lettre au comte Molé et dans un discours à la Chambre des députés. L’entrevue terminée, comme l’émir demeurait assis, Bugeaud lui dit : « Quand un général français se lève devant toi, tu dois te lever aussi. » Et, joignant le geste à la parole, il lui prit la main et lobligea à se lever. C’est la seule fois que les deux hommes se soient rencontrés.

Le traité de la Tafna, réédition aggravée du traité de 1834, faisait d’Abd-el- Kader le souverain des deux tiers de l’Algérie. Il s’explique par les circonstances et surtout par les intentions du gouvernement, peut-être même, au dire de La Moricière, par des instructions secrètes du roi. La France voulait avoir les mains libres pour réparer l’échec qu’elle venait de subir à Constantine et ne voulait pas entendre parler d’une conquête totale. La responsabilité de la convention doit peser plus encore sur le gouvernement que sur le négociateur. Bugeaud reconnut plus tard sa faute et la répara par les services qui lui assureront à jamais la reconnaissance de la France africaine.

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II

LA PRE CONSTANTRTTION DE CONSTANTINE

de la Tafna, c’est qu’il avait besoin de la paix dans Si le gouvernement avait ratifié la convention la province d’Oran, pour ne pas rester sous le coup de l’échec subi devant Constantine par le maréchal Clauzel.

En juillet 1836, Clauzel avait fait remettre à Thiers par son aide de camp, M. de Rancé, une note au sujet de ses plans d’occupation étendue et en particulier de l’expédition de Constantine qu’il se proposait d’entreprendre. Thiers approuva les projets du gouverneur, et, une fois le but arrêté, se montra très large sur les moyens, promit des hommes et du matériel. Le 2 août, Clauzel écrivait de Paris au général Rapatel : « Général, un système de domination absolue de l’ancienne Régence est, sur ma proposition, définitivement adopté par le gouvernement. Les opérations qui devront avoir lieu dans chaque province se feront simultanément et de manière que la campagne qui va s’ouvrir atteigne le but définitif que l’on se propose : occuper toutes les villes importantes du pays, y placer des garnisons, établir des camps et postes retranchés au centre de chaque province et aux divers points militaires qui doivent être occupés d’une manière permanente. »

Mais, sur ces entrefaites, le cabinet que présidait M. Thiers donna sa démission et fut remplacé par le ministère Molé avec le général Bernard à la Guerre. Désormais, les dispositions du gouvernement à l’égard du maréchal Clauzel changèrent complètement⁠ ⁠; il n’obtint plus ni un homme, ni un canon. Le député Baude fut envoyé en Algérie comme commissaire du roi pour régler diverses indemnités⁠ ⁠; en réalité, il parut surtout préoccupé de recueillir des griefs contre le gouverneur. « Si le gouvernement nouveau, écrivait Clauzel le 16 septembre, ne fait pas pour moi ce que m’a promis l’ancien, je me fais laboureur dans ma ferme de l’Agha. Baude instrumente contre moi : la Chambre veut, la Chambre ordonne, la Chambre entend que, etc. Le Roi n’est rien, il n’y a que la Chambre. »

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A Paris, le commandant de Rancé soutenait énergiquement la cause de son chef⁠ ⁠; il laissa même entendre que, si le gouverneur n’obtenait pas l’exécution des promesses qui lui avaient été faites, il quitterait la place⁠ ⁠; le ministère, qui n’aurait pas osé rappeler le maréchal, saisit la balle au bond et fit partir pour Alger le général Damrémont, avec les pouvoirs nécessaires pour recevoir la démission du maréchal et le remplacer. Mais Clauzel, tout en faisant bon accueil à 0-Sidi Mecil Damrémont, l’éconduisit avec Cimetiene des Juifs force politesses, en lui disant qu’il n’avait jamais eu la pensée de mettre le marché à la main au gouvernement et que, sil regrettait de n’avoir pas tout Ralaisy ce qu’il souhaitait, il n’en essaierait pas moins de se tirer d’affaire. De 1832 à 1836, Bône avait

PLAN DE CONSTANTINE
Gravure PLAN DE CONSTANTINE
PLAN DE CONSTANTINE

Koudiat Aty Mansourah ferme et conciliant avec les indigènes, avait obtenu des eu pour commandant le général Monck d’Uzer qui, à la fois le Bardo [Anciennel écuries résultats remarquables. Grâce du Bey, à son énergie et à sa sagesse, les Européens pouvaient cir- Échelle de 1/20.0009 culer librement dans le pays à 60om une assez grande distance de la place, dans un rayon de quinze lieues environ. Clauzel voulut reprendre dans la province de Constantine, sous une autre forme, ses projets de protectorat de 1830 et songea à Yusuf, dont il s’exagérait l’influence, pour les réaliser. Par arrêté du 21 janvier 1836, il le nomma bey de Constantine. Yusuf rêvait de devenir effectivement souverain sous notre hégémonie, d’abord à Constantine, puis peut-être à Tunis. Il avait sa petite armée beylicale, dont linfanterie était commandée par Allegro, Italien élevé comme lui à Tunis. Il avait ses drapeaux, sa musique, ses bourreaux, tout ce qui, dans l’Afrique du Nord, est l’apanage des monarques. Ses instructions l’autorisaient à agir pour son propre compte toutes les fois qu’il le jugerait avantageux aux intérêts de la France.

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Yusuf s’efforça de se constituer un parti et lutta d’intrigues avec le bey Ahmed. Il prescrivit aux chefs des tribus de venir lui rendre hommage et razzia ceux qui s’y refusaient. Ses procédés étaient ceux d’un pacha turc. Un soir, faisant une partie d’échecs avec son secrétaire Khelil, ancien cadi de Bône, il lui montra une lettre qu’il avait saisie et d’où il ressortait clairement que Khelil le trahissait au profit d’Ahmed. Le secrétaire se leva sans mot dire, salua, sortit de la tente, s’agenouilla devant le chaouch qui, moins d’une minute après cette petite scène muette, lui faisait tomber la tête entre les genoux sur le sol, tout cela avec une tranquillité, une correction parfaites : « On dit, écrivait Duvivier, que Yusuf fait le bey aussi bien qu’Ahmed. Il porte comme lui un chapelet à la main, il a de plus beaux habits que lui, il lève des contributions comme lui, fait comme lui distribuer des coups de bâton et comme lui couper des têtes sans en demander la permission à personne ». Yusuf réussit à gagner à sa cause un des sofs de la grande confédération des Hanencha, mais dans l’ensemble les sentiments des indigènes ne lui étaient pas très favorables : « Turc pour Turc, disait l’un d’eux, mieux vaut Ahmed que Yusuf, car le premier est gras, le second est maigre et il nous faudra l’engraisser. »

" A NOUS, 2° LÉGER⁠ ⁠! » d’après la lithographie de Raffet
Gravure " A NOUS, 2° LÉGER⁠ ⁠! » d’après la lithographie de Raffet

Les retards apportés à l’expédition de Constantine et les hésitations à l’entreprendre achevèrent de faire perdre à Yusuf son influence. En août, Ahmed sortit

HISTOIRE DES COLONIES. T. II.

« A NOUS, 2º LÉGER⁠ ⁠! » (Interprétation à la plume, d’après la lithographie de Raffet).

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de Constantine et excita partout les tribus contre les Français⁠ ⁠; son lieutenant Ben- Aïssa vint jusqu’aux environs de Bône et nos alliés nous abandonnèrent. Cependant Yusuf resta jusqu’à la fin de sa vie convaincu que si l’armée s’était présentée devant Constantine en meilleur état, si elle n’avait pas été obligée de compter les heures et si elle avait pu attendre le résultat de ses manœuvres politiques, l’entreprise aurait réussi. Clauzel avait la même opinion.

En fait, la véritable cause de l’échec fut l’obstination de Clauzel à vouloir entreprendre l’expédition sans moyens suffisants et surtout dans une saison trop tardive. Il convint lui-même qu’il aurait dû y renoncer. L’ardeur de son imagination, la force inflexible de sa volonté et le besoin qu’il avait du succès lui firent prendre ses illusions pour des réalités. Son plan se heurtait à des difficultés insurmontables : « Quand on étudie quelque peu cette campagne, dit le général Donop, on est confondu de voir avec quelle égèreté cette entreprise si difficile et si délicate fut préparée et avec quelle négligente insouciance elle fut conduite. Certes, des actes de la plus belle bravoure, des actes d’héroïsme même furent accomplis chaque jour durant la campagne⁠ ⁠; cependant on peut dire que du commencement jusqu’à la fin, à maintes reprises tout le monde manqua à son devoir, depuis les ministres sans autorité ni franchise et le général en chef sans jugement jusqu’à certains officiers et à un trop grand nombre de soldats sans discipline. »

L’expédition de Constantine, dont les scènes douloureuses ou glorieuses ont été immortalisées par le crayon de Raffet, est assurément la page la plus tragique de la conquête de l’Algérie. On avait réuni péniblement 7 400 hommes et I 300 chevaux⁠ ⁠; on n’avait presque pas de mulets, peu d’artillerie et de munitions. Cette troupe fut engagée dans un pays inconnu, ayant contre elle la saison, la maladie, la distance, la famine, la politique et toutes les chances militaires. Le mauvais temps, les fièvres éprouvèrent l’armée avant qu’elle se mît en route⁠ ⁠; 2 000 hommes entrèrent dans les hôpitaux. Le 13 novembre 1836, le quartier général et le gros des troupes commencèrent leur mouvement⁠ ⁠; on fit route par Guelma, Medjez-Ahmar, Ras-el- Akba et l’Oued-Zenat.⁠ ⁠; le 22 seulement on arriva devant Constantine. Pendant ces huit jours, il n’y eut pas un seul engagement sérieux, mais des combats sanglants auraient fait moins de mal que n’en causèrent les intempéries. La pluie n’avait pas cessé de tomber comme elle tombe en Afr que, défonçant le sol, gonflant les torrents, exténuant les hommes et les animaux. Après de pénibles journées où il avait fallu s’atteler aux voitures du convoi, marcher dans l’eau glacée des rivières, le bois manquait pour allumer les feux de bivouac. Dans la nuit du 20 au 21, la neige se mit à tomber⁠ ⁠; des soldats moururent de froid⁠ ⁠; beaucoup étaient malades et les plus valides ne valaient guère mieux⁠ ⁠; sans avoir vu l’ennemi, l’armée était harassée. Lorsqu’elle se présenta devant Constantine, elle fut reçue à coups de canon. Ahmed avait quitté la ville, mais son lieutenant Ben-Aïssa y était resté⁠ ⁠; tout était prêt pour la résistance.

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La position de Constantine est formidable. La ville occupe la surface d’un rocher entouré sur trois faces par un ravin, véritable abîme de 30 à 60 mètres de profondeur, dans lequel roule et gronde le Rummel⁠ ⁠; on ne peut l’approcher que du côté de l’Ouest, où une langue de terre, le Koudiat-Aty, rattache le rocher au reste du pays. Avec les faibles moyens dont on disposait, des munitions et des vivres en quantité insuffisante, il ne fallait pas songer à un siège en règle. Le mauvais état des routes ne permettant pas de conduire des canons jusqu’au Koudiat-Aty, on les installa sur le plateau de Mansoura et on ouvrit le feu contre la porte d’EI- Kantara, à laquelle aboutissait un pont jeté sur le Rummel. L’attaque tentée de ce côté ayant échoué, le maréchal Clauzel ordonna la retraite.

A peine le mouvement s’est-il dessiné que les indigènes sortent en foule de la ville⁠ ⁠; d’autres accourent de tous les points de l’horizon⁠ ⁠; 6 oo0 d’entre eux se jettent sur l’arrière-garde, massacrant les malades et les blessés. L’héroïsme de Changarnier, qui fit former le carré à ses 300 hommes du 2º léger et chargea l’ennemi à la baïonnette, ralentit la poursuite. Le vieux duc de Caraman donna son cheval à un blessé et fit la route à pied. Clauzel montra une remarquable fermeté⁠ ⁠; veillant à tout, se portant sur les points menacés, relevant les courages par sa tranquille vaillance. Le rer décembre, l’armée rentra à Bône⁠ ⁠; elle avait perdu un millier d’hommes, le huitième de l’effectif engagé, moins par le feu de l’ennemi que par les maladies⁠ ⁠; elle avait été vaincue par le froid, la faim et la fatigue. C’était en réduction l’équivalent de la retraite de Russie. « Il faut, dit le général Donop, avoir fait campagne dans ce pays par les mauvais temps d’hiver, à 700, 800 ou I 000 mètres d’attitude, sans autre feu au bivouac que ceux des petits fagots dont on a eu le soin de se munir⁠ ⁠; sans autres vivres que ceux du sac, parce que le convoi n’a pas pu suivre, tenant de la main sa tente que le vent déchire ou abat, ou courant après les chevaux qui s’enfuient affolés, pour comprendre les souffrances que les pauvres troupes, à demi ruinées au moment de se battre, subirent sur le plateau aride de Mansoura. Et il faut avoir vu le plateau de Constantine dans la mauvaise saison pour comprendre aussi l’impression que dut causer à ces troupes la vue étonnante, tragique, presque sinistre, de ce rocher à pic que surmontait un amas confus de maisons et de murailles crénelées, qu’un ravin profond et un torrent déchaîné entouraient et séparaient presque complètement de la campagne nue, désolée et des montagnes abruptes, tandis que sous un ciel bas, gris et triste, des rafales de neige glacée leur fouettaient le visage. »

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Clauzel fut rappelé et Yusuf fut enveloppé dans sa disgrâce⁠ ⁠; mandé à Paris, il y fut retenu pendant dix-huit mois. Il n’eut d’ailleurs pas à se plaindre de son séjour dans la capitale, où il eut des succès de tous genres.

CHANGARNIER ET LE 2º LÉGER, d’après le tableau d’Horace Vernet. (Musée de Versailles.)
Gravure CHANGARNIER ET LE 2º LÉGER, d’après le tableau d’Horace Vernet. (Musée de Versailles.)
LA DEUXTEME EXPÉDITION DE CONSTANTINE

En janvier 1837, la question d’Afrique fut abordée à la Chambre des députés dans la discussion de l’adresse. Le général Bugeaud fit un discours qui n’était pas pour déplaire au maréchal Clauzel, car il était d’accord avec lui sur l’urgence d’en finir : « Il importe, dit-il, d’avoir une solution⁠ ⁠; il n’y a pas de système moyen. Le système mixte dont on a parlé, qui consiste dans la clémence, dans les bons procédés, dans la justice, n’existe pas. Cela est bon à appliquer en temps de paix. On ne fait pas une demi-guerre⁠ ⁠; il faut la paix ou la guerre avec toutes ses conséquences. On dit qu’on ne veut pas la retraite, il faut donc savoir organiser la victoire. Pour arriver à un bon résultat, il ne faut pas que l’expédition de Constantine soit un fait isolé, il faut qu’elle se rattache à un plan général. Il ne faut pas affaiblir Oran et Alger pour faire cette expédition⁠ ⁠; il faut se montrer forts partout pour frapper le moral des Arabes. Et n’allez pas croire qu’il suffit pour cela d’un petit effectif de 20 à 30 000 hommes : il faut au moins 45 000 hommes. On a dit que la Restauration a conquis l’Afrique et que le gouvernement de Juillet ne sait ni la conserver, ni l’administrer. Messieurs, c’est que la conquête n’en a pas été faite, elle est encore à faire. La Restauration n’a pris qu’Alger⁠ ⁠; nous avons bien depuis pris plusieurs villes et nous n’en sommes guère plus avancés⁠ ⁠; mais quand la France voudra faire cette conquête, quand elle le voudra sérieusement, elle la fera. » : DAMRÉMONT avec les résolutions prises par le ministère Ces idées de Bugeaud étaient en désaccord Molé⁠ ⁠; le système de l’occupation restreinte et du progrès pacifique l’emportait une fois de plus. C’est ce dont témoignent les instructions données au général Damrémont, appelé le 12 février 1837 à la succession du maréchal Clauzel : « Le but que le gouvernement se propose, y était-il dit, n’est pas la domination absolue ni l’occupation effective de la Régence. Ce que la France a surtout en vue, c’est son établissement maritime, c’est la sécurité et l’extension de son commerce, c’est l’accroissement de son influence dans la Méditerranée. La guerre est un obstacle à tous ces résultats. Le gouvernement ne l’accepte que comme une nécessité dont il désire, dont il croit pouvoir hâter le terme. La France a surtout intérêt à être maîtresse du littoral. Les principaux points à occuper sont Alger, Oran et Bône avec leurs territoires. Le reste doit être abandonné à des chefs indigènes. La pacification est désormais l’objet principal à atteindre. La guerre n’est que le moyen de l’obtenir aux conditions les plus avantageuses, moyen auquel il ne faut avoir recours qu’à la dernière extrémité. »

CHANGARNIER ET LE 2° LÉGER (d’après le tableau d’Horace Vernet, musée de Versailles).

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Pour l’application de ce programme, on essaya de traiter avec Abd-el-Kader dans l’Ouest, avec Ahmed dans l’Est. La première négociation, confiée à Bugeaud, aboutit, comme on l’a vu, au traité de la Tafna. La seconde fut menée par Damrémont, qui prit pour intermédiaires les deux Juifs Ben-Bajou et Busnach. La France se serait réservé la banlieue de Bône et de la Calle⁠ ⁠; dans le reste de la province, elle aurait en un droit de suzeraineté, affirmé par le paiement d’un tribut annuel. Ahmed ne s’expliquait pas pourquoi on lui faisait des conditions moins avantageuses qu’à Abd-el-Kader. Il hésitait cependant⁠ ⁠; tantôt il paraissait disposé à accepter, tantôt il se fiait à ses forces et à l’appui que lui avaient fait espérer les Turcs. En juillet 1837, notre chargé d’affaires en Turquie signalait que des émissaires politiques passaient en Afrique et qu’une flotte commandée par le capitan-pacha était envoyée à Tripoli et à Tunis. On protesta auprès de la Porte et l’escadre de l’amiral Lalande alla mouiller devant Tunis.

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Lorsqu’il apparut que l’on n’aboutirait pas à traiter avec Ahmed, Damrémont lui adressa un ultimatum et se prépara à la lutte. Des troupes furent rassemblées au camp de Medjez-Ahmar, sur la Seybouse. Se rappelant ce qui était advenu à Clauzel et craignant d’être comme lui désavoué, le gouverneur demanda un ordre formel et l’obtint. Il entreprit alors la marche sur Constantine.

Cette fois, l’armée était forte de 12000 hommes⁠ ⁠; elle emmenait avec elle, outre 16 pièces de campagne, un parc de siège composé de 17 bouches à feu et un convoi portant dix-huit jours de vivres. Damrémont dirigeait l’expédition en personne⁠ ⁠; il avait pour chef d’état-major le général Perrégaux⁠ ⁠; le général Valée commandait l’artillerie, le général Rohault de Fleury le génie. L’armée quitta Medjez-Ahmr le Ier octobre 1837⁠ ⁠; le temps fut heureusement moins mauvais que l’année précédente et on arriva en bon état sous les murs de Constantine.

Pas plus que l’année précédente, l’ennemi n’avait essayé de nous livrer bataille en rase campagne⁠ ⁠; il avait concentré dans la ville tous ses moyens de défense. Ben- Aïssa conduisait la résistance, pendant qu’Ahmed courait le pays avec ses cavaliers⁠ ⁠; il avait son infanterie composée de Turcs et de Kabyles, une milice urbaine bien armée, des volontaires accourus du dehors⁠ ⁠; en tout 6 000 hommes, avec des munitions et des vivres pour deux mois.

Le Koudiat-Aty était tout indiqué comme point d’attaque⁠ ⁠; on décida que la batterie de brèche y serait établie et on résolut d’armer aussi le Mansoura pour prendre à revers les défenses de la place. Les assiégés tentèrent à plusieurs reprises de troubler les travaux, mais leurs sorties et les diversions qu’opérait la cavalerie d’Ahmed furent également repoussées. Le II, les batteries de brèche étaient prêtes sur le Koudiat-Aty. Le général en chef envoya une sommation à Ben-Aïssa, qui répondit fièrement qu’il ne manquait ni de poudre, ni de vivres, qu’il en donnerait aux Français s’ils en avaient besoin, mais qu’il se défendrait jusqu’à la mort. Le moment suprême approchait, lorsque, dans la journée du 12, Damrémont fut tué d’un boulet en plein corps pendant qu’il examinait la brèche et causait avec le duc de Nemours. Perrégaux, qui arrivait, fut renversé lui aussi avec une blessure mortelle. Valée prit le commandement et ordonna l’assaut pour le lendemain.

Trois colonnes d’attaques avaient été formées sous la conduite des colonels La Moricière, Combe et Corbin. Le 13, à 7 heures du matin, le signal est donné. La Moricière, suivi de ses zouaves, escalade la brèche et se précipite dans la ville⁠ ⁠; des rues barricadées, des fenêtres étroites, des maisons crénelées s’échappe une fusillade terrible⁠ ⁠; un mur s’écroule écrasant dans sa chute le commandant Sérigny et tout un peloton du 2º léger. Cependant on continue d’avancer⁠ ⁠; tout à coup, une violente détonation éclate, un magasin à poudre vient de sauter⁠ ⁠; La Moricière, brûlé à tel point qu’on le crut aveugle, est conduit à l’ambulance⁠ ⁠; Combe prend sa place, fait battre la charge et lance en avant les troupes un instant ébranlées. Grièvement blessé à son tour, il va rendre compte au duc de Nemours du succès certain désormais : « Ceux qui ne sont pas blessés mortellement, dit-il, jouiront de ce beau succès », puis il tombe⁠ ⁠; on s’aperçoit alors qu’il avait reçu deux coups de feu, dont l’un lui avait troué la poitrine.

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MORT DU CAPITAINE LEBLANC, d’après la lithographie de Raflet
Gravure MORT DU CAPITAINE LEBLANC, d’après la lithographie de Raflet

A l’intérieur, le combat de rues se poursuit avec acharnement⁠ ⁠; le capitaine Leblanc, ami de Raffet, est tué par un coup de feu tiré de l’intérieur d’une maison⁠ ⁠; enfin la caserne des janissaires, principal centre de la résistance, est emportée. Les notables ayant fait leur soumission, on fit cesser le feu et on prit possession de la Kasba. Pendant l’assaut, un bon nombre d’habitants, pour échapper aux Français, avaient attaché des cordes au-dessus de l’abîme où coule le Rummel et avaient cherché à s’enfuir par ce moyen⁠ ⁠; quelques-uns y parvinrent, mais bientôt, les cordes se rompant sous leur poids, ces malheureux se tuèrent dans une horrible chute au fond du gouffre. Ben-Aissa avait pris la fuite⁠ ⁠; Ahmed, qui suivait du haut d’une colline les phases diverses de la bataille, tourna bride et partit au galop dans la direction du Sud.

MORT DU CAPITAINE LEBLANC (d’après la lithographie de Raffet).

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La prise de Constantine ajoutait une page glorieuse aux annales militaires de la France. Depuis les guerres de l’Empire, aucun événement n’avait aussi profondément remué la fibre nationale. Le ministère et le comte Molé n’osaient pas encore envisager la pensée d’occuper définitivement Constantine, située si loin de la mer⁠ ⁠; c’était en effet une grave entorse au système de l’occupation restreinte. Mais l’opinion publique n’aurait pas compris qu’on renonçât si vite à une conquête si chèrement achetée. On résolut donc de s’y maintenir au moins provisoirement et le général Valée y laissa une garnison de 2 900 hommes, sous le commandement du colonel Bernelle. En arrivant à sa nomination de gouverneur général intérimaire. On avait pensé à Bugeaud, mais il était très impopulaire en raison de ses opinions réactionnaires et comme auteur du traité de la Tafna. Peut-être aussi réservait-on cette situation au duc d’Orléans. Valée montra beaucoup de répugnance à accepter : « En Afrique moins que partout ailleurs, écrivit-il, une autorité provisoire ne peut faire du bien⁠ ⁠; sous ce rapport, il serait utile, quelque court que puisse être mon séjour ici, qu’il ne puisse avoir ce caractère, qui ne fait qu’encourager les résistances. » Il invoqua aussi son âge et sa mauvaise santé. Pour le décider, on lui envoya le bâton de maréchal et sa nomination de gouverneur général à titre définitif.

Né en 1773, entré au service en 1792, Valée appartenait à l’arme de l’artillerie, à laquelle il avait donné en 1827 une organisation nouvelle⁠ ⁠; il était très cultivé et doué d’une grande puissance de travail⁠ ⁠; sombre et taciturne, ne faisant part à personne de ses intentions et de ses projets, il avait été surnommé par ses subordonnés « le vieux Louis XI ». Il était âpre et rude, mais le fond était plus bien- 184 veillant que la forme⁠ ⁠; on rapporte de lui un mot charmant : « Il ne faut pas, disait-il, s’en prendre au cœur des travers du caractère. » La famille royale lui témoignait une sympathie particulière, à laquelle il répondait par un dévouement complet. Il était l’homme du roi et du prince royal.

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Comme il n’avait rien demandé, Valée fit ses conditions et entendit exercer le pouvoir dans toute sa plénitude. Il rétablit la discipline dans l’armée et fit connaître qu’il n’y aurait pas en Algérie d’autre volonté que la sienne. Une ordonnance du 3I octobre 1838 vint renforcer l’autorité du gouverneur général et définir les attributions des chefs de service placés sous son autorité, à savoir le directeur de l’intérieur, le procureur général et le directeur des finances. Mais rien d’essentiel ne fut changé à l’organisation de 1834.

MARÉCHAL VALÉE, d’après Court. (Musée de Versailles.)
Gravure MARÉCHAL VALÉE, d’après Court. (Musée de Versailles.)

Dans l’ensemble, l’administration du maréchal Valée fut sage, quoique sans grand éclat. Dans divers rapports adressés au Président du Conseil, il fit connaître ses vues sur l’Algérie, le but qu’on devait s’y proposer et les moyens de l’atteindre. Son système s’efforçait de concilier l’occupation restreinte avec la domination de toute l’ancienne Régence. Pour y parvenir, il divisait le territoire en trois zones : l’une gouvernée par des chefs indigènes sous l’auto- MARÉCHAL VALÉR rité des commandants supérieurs des pro- (d’après Court, musée de Versailles). vinces⁠ ⁠; la seconde divisée en cercles commandés par des officiers français et occupés militairement par nos troupes⁠ ⁠; la troisième enfin soumise à l’action des pouvoirs civils. Au point de vue militaire, contrairement à la doctrine que professera plus tard Bugeaud, qui estimait que les fortifications permanentes n’assurent nullement en Afrique la possession réelle du territoire, Valée préconisait les camps permanents plutôt que les colonnes mobiles, la guerre défensive plutôt qu’offensive. Il se prononçait également contre la formation de corps réguliers d’indigènes et proposait d’employer ceux-ci seulement dans des corps irréguliers, plus conformes, disait-il, à leur caractère. On lui donna en partie satisfaction⁠ ⁠; les zouaves devinrent des corps exclusivement français⁠ ⁠; 185 mais l’infanterie et la cavalerie indigènes, tirailleurs et spahis, furent conservés.

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L’œuvre essentielle du maréchal Valée fut l’organisation de la province de Constantine, où il appliqua les méthodes d’administration indigène qui furent par la suite étendues à toute l’Algérie. Au début, il avait songé à retirer la garnison de Constantine⁠ ⁠; conserver indéfiniment des troupes dans cette ville, disait-il, ce serait étendre démesurément notre système d’occupation dans la province de Bône. Il chercha donc, comme le lui suggérait d’ailleurs le comte Molé, soit à négocier avec Ahmed, soit à placer à Constantine un prince de la famille tunisienne, l’une et l’autre solution ayant l’avantage d’opposer l’influence turque à celle d’Adbel-Kader. Mais peu à peu ses idées sur ce point se modifièrent. Le 3I janvier 1838, Molé lui demandait : « Votre opinion sur Constantine est-elle que nous devions l’occuper définitivement et chercher à tirer de cette occupation le meilleur parti pour le commerce et le développement de notre colonie, ou n’êtes-vous pas revenu à votre première idée de remettre Constantine à un prince indigène qui relèverait de la France et lui paierait tribut⁠ ⁠? » — « Cette combinaison, répondit Valée, qui me paraissait la meilleure le lendemain de la prise de Constantine, n’est plus applicable aujourd’hui. L’abandon d’un territoire que nous avons organisé produirait sur les Arabes un effet fâcheux, notre établissement en Afrique leur paraîtrait plus précaire encore. Il ne faut pas oublier que beaucoup d’individus se sont compromis en se joignant à nous⁠ ⁠; les abandonner ce serait nous déshonorer. »

A diverses reprises cependant, au cours de l’année 1838, on essaya encore de négocier avec Ahmed. Dans les premiers jours de mars, Ben-Aissa était arrivé à Alger et avait fait sa soumission⁠ ⁠; il prétendait qu’Ahmed était prêt à donner des garanties⁠ ⁠; par son alliance avec les Ben-Gana, il tiendrait le Sud de la province, tandis que lui, Ben-Aïssa, maîtriserait les Kabyles de l’Oued-el-Kébir à la Seybouse. Puis Ahmed s’adressa directement au gouverneur général. Mais il apparut bientôt que l’on ne pouvait rendre à l’ex-bey son ancienne capitale, ni lui abandonner le territoire entre Constantine et la mer. Il n’en fut plus question. L’occupation de Constantine prit un caractère définitif⁠ ⁠; les généraux de Négrier et Galbois, par une série d’expéditions bien conduites, obtinrent la soumission d’un certain nombre de tribus. Quant à Ahmed, il mena jusqu’en 1848 une vie errante⁠ ⁠; il fit alors sa soumission à la France et vint mourir à Alger⁠ ⁠; avec lui disparut le dernier représentant de la domination turque en Algérie.

Les arrêtés du 30 septembre et du Ier novembre 1838, qui ont laissé des traces durables dans l’histoire de l’Algérie et qui ont été le point de départ de nos relations avec les grandes familles indigènes, posaient les principes de l’organisation de la province de Constantine. La France se réservait l’administration directe des deux subdivisions de Constantine et de Bône. Le territoire de la subdivision de Bône était divisé en quatre cercles : ceux de Bône, de la Calle, de Guelma et de l’Edough. A la tête de chaque cercle, un officier supérieur français réunissait tous les pouvoirs, militaires, civils et judiciaires. Il était prévu que des arrêtés du gouverneur pourraient placer graduellement certaines parties du territoire sous l’autorité de fonctionnaires civils et sous la juridiction des tribunaux.

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Le reste de la province était confié à de grands chefs indigènes placés sous l’autorité du commandant supérieur de ladite province. Ils se réunissaient sous sa présidence en un conseil d’administration⁠ ⁠; ils étaient chargés de la perception des impôts, dont ils conservaient une part comme traitement⁠ ⁠; des cavaliers leur servaient de garde particulière, en même temps qu’ils étaient chargés d’assurer la tranquillité du pays⁠ ⁠; ils nommaient eux-mêmes les cheikhs et présentaient les candidats aux fonctions de caïd.

Il y eut six grands commandements, aux titulaires desquels on conserva leurs anciens titres⁠ ⁠; ce furent le Cheikh-el-Arab, commandant la région de Biskra⁠ ⁠; les caïds des Haractas et des Hanenchas, grandes confédérations de la frontière tunisienne⁠ ⁠; les khalifas du Sahel, entre l’Edough et Djidjelli, du Ferdjioua, au Nord- Ouest de Constantine, de la Medjana entre Sétif et les Portes de Fer. Les plus considérables de ces commandements étaient celui du Cheikh-el-Arab, que Valée confia à Farhat-ben-Said, remplacé en 1840 par Bou-Aziz-ben-Gana, et celui de la Medjana, dont l’investiture fut donnée à Mokrani.

Ces grands chefs étaient des vassaux plutôt que des fonctionnaires. Il y avait, entre la France et les khalifas, une sorte de contrat synallagmatique⁠ ⁠; ils étaient les « lieutenants » du général commandant la province, assimilés à des généraux de brigade, ayant dans leur commandement les honneurs attribués aux khalifas sous le gouvernement des beys.

La solution adoptée par Valée se justifiait par le fait que la métropole demeurait toujours attachée à l’occupation restreinte et refusait aux généraux les moyens d’action nécessaires⁠ ⁠; il fallait donc recourir à des procédés pratiques et peu dispendieux. Ce que nous recherchions alors, ce n’était ni des administrateurs, ni des fonctionnaires : c’était des alliés puissants et influents, des gens dont le nom, les antécédents, la situation familiale nous fissent accepter par les populations. A ces alliés, qui venaient nous offrir des pays que nous ne connaissions pas et dans lesquels on ne nous avait jamais vus, nous ne pouvions demander autre chose qu’un concours politique et militaire. En fractionnant le pouvoir entre plusieurs chefs, Valée 187 cherchait à éviter la faute commise dans l’Ouest par le traité de la Tafna, qui avait démesurément grandi Abd-el-Kader. C’était, en somme, l’idée du protectorat qui reparaissait sous une autre forme⁠ ⁠; faute d’une famille royale ou d’un prince, on s’adressait à des chefs multiples pour gouverner le pays par leur intermédiaire.

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Le pouvoir des grands chefs ne pouvait se maintenir indéfiniment⁠ ⁠; il était fatalement appelé à s’amoindrir et à disparaître le jour où nous prendrions nous-mêmes en main l’administration des indigènes. Cette disparition ne se produisit pas sans secousses et il était difficile qu’il en fût autrement. Le jour où il fallut sacrifier cette aristocratie, elle ne se résigna pas sans peine à son amoindrissement : « Ce que vous faites est juste devant Dieu, disait l’un d’eux, car nous sommes tous fils d’Adam, mais vous nous sacrifiez, nous autres djouad, qui vous avions aidé à mettre de l’ordre dans ce pays. Ainsi, malgré tous nos efforts, malgré tout notre sang répandu à votre service, nous ne laisserons pas à nos enfants la considération, la horma que nous avaient laissée nos pères. »

III

ABD-EL-KADER ET SON GOUVER

. NEMENT. L’HOMME ET L’ŒUVRE jusqu’à la proclamation de la guerre sainte Après le traité de la Tafna, il y eut, par Abd-cl-Kader, deux ans et demi de paix relative entre la France et l’émir (30 mai 1837-20 novembre 1839). C’est pendant cette période que notre adversaire montra véritablement du génie dans ses essais pour créer un Etat, le pourvoir de ses organes, fonder une armée régulière, étendre son autorité, détruire ses ennemis, grouper autour de lui tous les indigènes. C’est à ce moment qu’il faut se placer pour étudier l’homme et son œuvre.

Abd-el-Kader nous est connu par de nombreux documents émanant des Européens qui l’ont approché à des titres divers, consuls comme Daumas, Français à son service comme Léon Roches, prisonniers comme le lieutenant de vaisseau Alby. Lui-même a beaucoup écrit. Il avait les qualités qui en imposent aux indigènes. Il était élégant et beau, orateur remarquable, très courageux, le plus vaillant, le plus habile des cavaliers de sa tribu. Il était cruel ou généreux suivant le besoin, bienveillant ou sévère par calcul.

En 1837, Abd-el-Kader a vingt-neuf ans. Léon Roches, Alby, Berbrugger, de Lacroix, Scott nous ont tracé son portrait. Il était de petite taille, ses pieds et ses mains étaient d’une finesse et d’une blancheur extrêmes. Il avait le teint mat, le front large et élevé, le nez légèrement aquilin, les lèvres minces⁠ ⁠; les yeux, qu’il tenait généralement baissés, étaient doux et très beaux⁠ ⁠; une barbe noire encadrait son visage. Il affectait une extrême simplicité dans ses vêtements⁠ ⁠; jamais d’or, jamais de broderies sur ses burnous. Un jour, son frère Mustapha s’étant présenté devant lui avec un burnous orné de glands d’or, l’émir, sans dire un mot, s’approcha de lui et les coupa avec la lame d’un poignard. Il était vêtu d’une chemise de toile très fine, d’un haik qui, après avoir fait le tour de la tête, enveloppait le corps, de deux burnous, l’un blanc et l’autre noir, dont il rabattait le capuchon sur sa tête⁠ ⁠; il avait les pieds nus dans des babouches. Il tenait dans sa main droite un petit chapelet qu’il égrenait sans cesse. Il avait un air de douceur mélancolique, avec quelque chose d’ascétique : la physionomie d’un moine guerrier.

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A Mascara, Abd-el-Kader habita la maison du bey, mais il ne s’y plaisait pas et préférait la tente. D’ailleurs, toujours en expédition, soit contre les Français, soit contre les tribus, se déplaçant continuellement, l’habitation mobile était pour lui une nécessité. Il se levait avec le jour, faisait la prière, puis tenait conseil dans sa tente. Comme il dormait fort peu la nuit, il faisait ordinairement la sieste, puis expédiait ses ordres. Chaque jour il remplissait les fonctions d’imam, de directeur de la prière, car le Prophète a dit que la prière en commun est la plus agréable à Dieu⁠ ⁠; chaque jour aussi il prononçait un sermon, soit dans sa tente, soit à la mosquée, si par hasard on se trouvait dans une ville. Il disait que l’homme qui ne prie pas, à quelque religion qu’il appartienne, est pire qu’un porc.

Sa frugalité était extrême⁠ ⁠; ses repas se composaient de rouïna, farine délayée dans un peu d’eau, de fruits secs, de couscouss, d’un peu de viande bouillie⁠ ⁠; comme boisson, du lait aigre et de l’eau, rarement du café. Ses secrétaires et les personnages qui l’entouraient goûtaient peu cette frugalité et ne l’imitaient pas quand ils étaient hors de sa vue.

Abd-el-Kader avait une profonde vénération pour sa mère, Lalla-Zohra⁠ ⁠; il n’avait qu’une seule femme, sa cousine germaine Zeineb. Comme fortune personnelle, il ne possédait que l’espace de terre que peuvent labourer en une saison deux paires de bœufs et un troupeau de moutons dont la chair servait à offrir l’hospitalité à ses visiteurs, la laine à tisser ses vêtements et ceux de sa famille. Il ne se reconnaissait pas le droit de toucher au Trésor pour ses besoins personnels, excepté pour l’achat de chevaux et d’armes, comme cela est prescrit par le Prophète. Il était le gardien le plus économe et le plus vigilant de la richesse publique⁠ ⁠; il ne prélevait absolument rien sur les impôts que lui versaient les tribus. Son seul luxe était celui des chevaux, qu’il aimait beaucoup, en particulier un grand cheval noir dont 189 le sultan du Maroc lui avait fait présent et qui dansait au son de la musique.

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Lettré musulman, l’émir, même au milieu des préoccupations de la guerre, trouvait le temps de se livrer à l’étude. Après la prise de Mascara, il eut beaucoup de chagrin de voir sa bibliothèque tomber entre nos mains. Plus tard, dépouillé de tous ses titres, il en conserva un que la fortune ne pouvait lui ravir : celui d’homme de lettres. En 1852, lorsqu’il vint à Paris avant de se rendre à Damas, il demanda à faire partie de la Société asiatique. Il a laissé des poèmes et des ouvrages philosophiques. Ses vers sont assez difficilement traduisibles, comme ceux de toutes les poésies arabes dont le charme réside dans le rythme et dans les images. Parmi ses ouvrages philosophiques, le plus connu est celui qui est intitulé : Rappel à l’intelligent, avis à l’indifférent. On y trouve des considérations intéressantes. La souveraineté spirituelle, celle des oulamas, est, dit Abd-el-Kader, supérieure à la souveraineté temporelle, celle des rois. « Deux choses constituent le monde et la religion : le sabre et la plume, mais la plume a la suprématie, le kalam taillé a pour esclave le sabre affilé. » On peut noter aussi un parallèle entre la religion de Moïse, purement matérielle, celle de Jésus purement spirituelle, et celle de Mohammed qui réunit ces deux caractères : « Ces trois religions n’en font qu’une et ne diffèrent que par des prescriptions de détail. » L’émir condamne les athées, ceux qui disent que le présent vaut mieux que le futur, le certain que l’incertain : « Que de choses, dit-il, ne fait-on pas dans un but incertain⁠ ⁠! La durée de cette vie est peu de chose comparée à ce qu’on dit de la durée de l’autre vie⁠ ⁠; si ce qu’on dit est un mensonge, il ne m’échappera que le repos et la jouissance pendant les jours de ma vie⁠ ⁠; mais si ce qu’on dit est vrai, je resterai dans le feu pendant l’éternité⁠ ⁠; entre ces deux choses, il n’y a aucun rapport d’égalité. » C’est le pari de Pascal.

Le camp d’Abd-el-Kader avait une forme circulaire⁠ ⁠; les tentes de l’infanterie en formaient les limites⁠ ⁠; celles de la cavalerie se trouvaient au milieu, les chevaux attachés au dehors et entravés par une corde⁠ ⁠; chaque tente renfermait quinze ou vingt hommes. Au centre du camp se trouvait la tente de l’émir, devant laquelle était ménagé un vaste espace libre⁠ ⁠; vingt esclaves nègres la gardaient. Elle était très vaste (I5 mètres sur 6) et garnie intérieurement de draps de diverses couleurs⁠ ⁠; un rideau la séparait en deux parties : l’une réservée au sommeil de l’émir, l’autre dans laquelle il donnait ses audiences. Le sol était recouvert de tapis. Dans un coin étaient roulés six drapeaux en soie qu’on portait constamment devant lui lorsqu’il était en marche. Un tabouret assez élevé dont il se servait pour monter à cheval, un matelas sur lequel il s’étendait, des coffres renfermant son trésor et sa correspondance, quelques livres, des armes constituaient tout l’ameublement. La musique militaire, composée de hautbois, de grosses caisses et de timbales, jouait trois fois par jour devant sa tente : à midi, à quatre heures et à huit heures du soir. A côté de la tente de l’émir était celle de ses secrétaires et des hauts fonctionnaires, un peu en arrière celles qui renfermaient les munitions, les vivres, les cadeaux. Les secrétaires et les grands personnages restaient debout devant l’émir⁠ ⁠; lorsqu’il avait un ordre à leur donner, il leur faisait signe, leur parlait à voix basse, puis ils se retiraient à reculons.

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Lorsqu’on était en marche ou en campagne, les réguliers et le convoi étaient en avant, puis venaient les cavaliers auxiliaires irréguliers. Autour de l’émir se trouvait la musique, les porte-drapeaux, les nègres de son service personnel. Au bout de quelques kilomètres, malgré toutes les prescriptions, ce n’était plus qu’une cohue désordonnée. On marchait à petites journées et on ne faisait point de haltes. Si l’on voulait combattre ou effectuer une razzia, on laissait le camp à la garde d’un nombre suffisant de réguliers et l’opération se faisait a s et les (d’après un dessin de Legrand). mieux montées. Lorsqu’on arrivait à l’étape, en un clin d’œil les tentes étaient montées, le convoi déchargé, les chameaux baraqués, les mulets attachés, les sentinelles posées. L’émir entrait alors dans le camp, en faisant caracoler son cheval, accompagné de deux saïs très agiles qui bondissaient avec le cheval. Au moment où il mettait pied à terre devant sa tente, on tirait trois coups de canon.

ABD-EL-KADER ENTOURÉ DES SIENS, d’après un dessin de Legrand ISI
Gravure ABD-EL-KADER ENTOURÉ DES SIENS, d’après un dessin de Legrand ISI

Tout ce cérémonial est celui qui s’est conservé très exactement jusqu’à nos jours chez les sultans du Maroc, auxquels il a été visiblement emprunté par Abd-el-Kader. D’ailleurs, il se faisait appeler le plus souvent khalifa sultan-el-Gharb, le lieutenant du sultan du Maroc. Dans la première partie de sa carrière, des liens étroits l’unissaient à Moulay-Abd-er-Rahman, qui lui envoyait des chevaux, des armes, de l’argent, des soldats⁠ ⁠; plus tard, le sultan craignit que l’émir, chérif comme lui-même, ne constituât par son prestige 191 un danger pour sa dynastie⁠ ⁠; il le soutint plus mollement, puis l’abandonna.

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Abd-el-Kader s’intitulait aussi emir-el-moumenin, prince des croyants, nadhirbit-el-mal, conservateur du trésor public, nasser-ed-din, celui qui fait triompher la religion, el-moudjahed-fi-sebil-Allah, le combattant de la cause de Dieu⁠ ⁠; quelquefois, mais rarement semble-t-il, il prit le titre de khalifa-Allah-fi-ardihi, lieutenant de Dieu sur la terre.

Si Abd-el-Kader désirait le pouvoir, ce n’était pas, comme le bey de Constantine et comme tant d’autres chefs indigènes avant ou après lui, pour satisfaire ses appétits et ses vices⁠ ⁠; il était sincèrement et profondément religieux. D’autre part, seul parmi les musulmans de l’Afrique du Nord, il eut la conception d’un véritable Etat, avec des fonctionnaires au service du pays et non au sien propre, une caisse publique qui ne se confondait pas avec sa cassette particulière, une armée régulière. Nous ne lui laissâmes pas le temps de réaliser cette conception, à laquelle d’ailleurs les indigènes, qui ne la comprenaient pas, refusèrent en général de se rallier.

Deux moyens s’offraient à l’émir pour combattre les Français : s’appuyer sur le sentiment religieux et emprunter aux chrétiens leur organisation. Il employa ces deux moyens simultanément, bien qu’ils fussent assez difficilement conciliables.

Le gouvernement d’Abd-el-Kader était essentiellement théocratique. Il interdisait sévèrement le jeu, le tabac, la prostitution. Il exigeait la stricte observation des pratiques religieuses, s’efforçait de propager l’instruction, de faire régner la justice : « Mon devoir, disait-il, comme chef et comme musulman, était de relever la religion et la science. Afin que la religion, par laquelle seule nous pouvions lutter contre vous, se ravivât partout, dans les villes comme dans les tribus, j’avais établi des écoles où l’on apprenait aux enfants leurs prières, les plus importants préceptes du Coran, enfin la lecture et l’écriture. Comme l’instruction, j’avais partout organisé la justice. J’ai voulu qu’aucune exécution capitale ne pût avoir lieu que conformément à la loi de Dieu, dont je ne me considérais que comme le lieutenant. J’ai fait mettre à mort bien des individus, mais jamais sans jugement. Grâce à la surveillance de mes khalifas, les routes étaient devenues si sûres qu’on avait renoncé à entraver les chevaux pendant la nuit et qu’une femme pouvait sortir seule sans crainte d’être insultée. » Mais Abd-el-Kader se heurta aux obstacles que rencontrent tous les gouvernements théocratiques, obstacles qu’ont connus Charlemagne et Grégoire VII. Les indigènes de l’Afrique du Nord, capables de fanatisme dans un moment de surexcitation, sont au fond très peu religieux. Un jour, dans un combat contre les Français, un caïd, voyant un cavalier s’éloigner du champ de bataille, lui cria :

193 L’ORGANISATION ADMINISTRATIVE

« As-tu peur de la mort⁠ ⁠? Ne sais-tu pas que si tu meurs en combattant l’infidèle, quarante houris t’attendent au ciel⁠ ⁠? — Fathma me suffit », répondit l’autre sans se retourner. Abd-el-Kader répondait bien à la structure physique et L’organisation administrative donnée à l’Algérie par sociale du pays. Quoiqu’il ait prétendu ne rien emprunter aux Turcs, qu’il détestait, son système en réalité n’est pas sans rappeler le leur. Avec lui, il y a encore des makhzens et des raïas, mais en général les anciens makhzens deviennent raïas et les anciens raïas deviennent makhzens.

Abd-el-Kader divisa l’Algérie en un certain nombre de khalifaliks ou grands gouvernements. Chaque khalifalik était partagé en aghaliks, chaque aghalik en caïdats, chaque caïdat en cheikhats. Les khalifas ou gouverneurs de province réunissaient entre leurs mains tous les pouvoirs civils et militaires⁠ ⁠; il en était d’ailleurs de même des fonctionnaires d’ordre inférieur qui leur étaient subordonnés⁠ ⁠; point de séparation des pouvoirs, point de conflits d’autorité. Les chefs, chacun dans leur sphère, étaient responsables du maintien de l’ordre et de l’exécution des lois religieuses⁠ ⁠; en temps de guerre, ils se mettaient à la tête des contingents qu’ils avaient amenés.

Les choix de l’émir furent guidés par deux considérations : le dévouement à sa personne et l’influence traditionnelle sur les populations. Il écarta autant que possible la noblesse militaire, les djouad, et les anciens représentants du gouvernement turc et donna la préférence à la noblesse religieuse, aux marabouts et aux cheurfas. Il renonça à l’ancien système d’après lequel chaque nouveau promu payait en échange du burnous d’investiture une somme d’argent proportionnelle aux bénéfices de sa fonction. Il avait essayé de remédier à la vénalité des charges, qui est la grande plaie des pays musulmans et s’efforçait de protéger les indigènes contre les exactions des chefs⁠ ⁠; mais il ne se faisait pas d’illusion sur les résultats.

HISTOIRE DES COLONIES, T. II.

Les circonscriptions administratives tracées par Abd-el-Kader étaient d’importance et d’étendue inégales⁠ ⁠; les limites variaient selon qu’il voulait agrandir ou diminuer l’influence des titulaires du commandement, et le nom même changeait suivant que telle ou telle tribu exerçait la prépondérance. En 1839, au moment où la puissance de l’émir était à son plus haut degré, on comptait neuf khalifaliks : celui de Mascara, confié à Mustapha-ben-Thami, cousin et beau-frère de l’émir, très instruit, très dévoué, mais très poltron⁠ ⁠; celui de Tlemcen, donné à Bou-Hamadi, marabout originaire des Traras, rude et sauvage, mais courageux, actif, infatigable⁠ ⁠; 193 celui de Miliana, géré par Sidi-Embarek, le marabout de Koléa, dont la famille était originaire des Hachem et dont la zaouia était un des grands centres religieux de l’Algérie⁠ ⁠; celui de Médéa, gouverné par Berkani, d’une famille maraboutique des environs de Cherchel⁠ ⁠; celui du Sebaou, dont le titulaire était Mohammedben-Mahi-ed-Din⁠ ⁠; celui du Hamza, donné à Ahmed-ben-Salem, marabout des Khachna⁠ ⁠; celui de la Medjana, à Mokrani⁠ ⁠; celui des Zibans, à un marabout de Tolga, Ben-Azouz⁠ ⁠; celui du Sahara, à Abd-el-Baki.

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En réalité, le pouvoir d’Abd-el-Kader et de ses représentants dans quelquesunes de ces circonscriptions était purement théorique. Le centre de sa puissance était la province d’Oran⁠ ⁠; à mesure qu’on s’en éloignait, son influence diminuait⁠ ⁠; dans la province de Constantine, pays de djouad et non de marabouts, on l’ignorait⁠ ⁠; les grandes tribus sahariennes échappaient à son emprise⁠ ⁠; enfin les Kabyles lui refusaient leur concours. En 1839, il se rendit en Kabylie avec seulement quelques cavaliers d’escorte, car Ben-Salem lui avait conseillé de se présenter en hôte inoffensif, en simple pèlerin⁠ ⁠; il fut bien accueilli, mais lorsqu’il voulut prêcher la guerre sainte, demander des fantassins pour son armée régulière et enfin la dime, l’achour, les Kabyles se fâchèrent : « Nous ne demandons pas mieux, lui dirent-ils, que de vivre en bonne intelligence avec votre khalifa, mais qu’il ne nous parle jamais d’impôt, comme il l’a déjà fait dans les plaines, car nos ancêtres n’en ont jamais payé et nous voulons suivre leur chemin. Vous vous êtes annoncé chez nous en qualité de pèlerin, et nous vous avons offert la diffa. Sachez bien que si vous étiez venu comme makhzen, au lieu de couscouss blanc, nous vous aurions rassasié de couscouss noir (de poudre). Quant aux chrétiens, s’ils viennent jamais chez nous, nous leur apprendrons ce que peuvent les Zouaouas à la tête et aux pieds nus. »

Grâce à son merveilleux génie d’organisation, Abd-el-Kader tira des indigènes, en quelques années, le maximum de ce qu’on pouvait en attendre. Mais il ne réussit pas à réaliser entre eux l’impossible union. Leur anarchie, leur manque d’esprit politique ne lui permirent pas de constituer un gouvernement national. Le refus de concours des Kabyles en particulier contribua puissamment à sa défaite. D’ailleurs, le gouvernement théocratique est difficilement compatible avec une administration régulière. Après la convention de la Tafna, l’émir gagna en puissance matérielle, mais perdit en influence religieuse, car il avait pactisé avec les infidèles. Il s’efforça alors d’avoir une armée, des approvisionnements, de lever des impôts. Mais les impôts font hair celui qui les perçoit. Des chefs rivaux se dressèrent contre lui ou refusèrent de lui obéir. Enfin, même chez les tribus qui lui étaient le plus 194 dévouées, la lassitude vint vite et de plus en plus nombreux furent parmi les indigènes ceux qui aspiraient à la paix. L’OENANCEON • FINANCIÈRE pays musulmans à de sérieuses difficultés. L’impôt n’y est La perception de l’impôt a toujours donné lieu dans les en principe qu’une aumône régularisée, une obligation de caractère religieux qui s’est transformée peu à peu en une obligation politique : « Vous paierez chaque année la zaka, dit le Coran, le produit en sera appliqué aux pauvres et aux nécessiteux, à ceux qui sont chargés de défendre votre pays⁠ ⁠; elle servira au rachat des esclaves, au soutien des voyageurs. » Comme les gouvernements en général n’observent guère les règles imposées par le Prophète pour la répartition de l’impôt, les musulmans en prennent prétexte pour s’y soustraire. Abd-el-Kader s’efforça de rendre aux contributions leur caractère purement religieux et leur donna comme destination la guerre sainte contre les infidèles. Dans les premiers temps, les indigènes s’y soumirent, mais bientôt elles leur devinrent odieuses et ils se refusèrent à les payer.

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Le trésor public d’Abd-el-Kader était alimenté en premier lieu par l’achour, dime des céréales, perçue en nature⁠ ⁠; les grains étaient versés dans les silos de l’Etat⁠ ⁠; ils servaient à l’approvisionnement des colonnes expéditionnaires et à l’ensemencement des terres de l’État ou des laboureurs pauvres⁠ ⁠; pendant la paix, une partie était vendue à Arzew, Ténès et Cherchel et utilisée en achats d’armes et de munitions. La zekkat ou zaka, impôt sur les troupeaux, était perçue soit en nature, soit en argent⁠ ⁠; les chevaux en étaient exemptés. A ces deux impôts se joignaient la maouna, contribution extraordinaire en argent pour l’entretien de l’armée, les kheltia, amendes collectives imposées aux tribus qui avaient commis quelque faute, le halk-el-burnous, droit d’investiture, les revenus domaniaux, le produit des razzias. Le produit total est naturellement assez difficile à évaluer⁠ ⁠; à certains moments, il y eut peut-être deux millions et demi dans les caisses, qui en temps de paix se trouvaient à Takdempt, en temps de guerre dans une tente voisine de celle d’Abdel-Kader. La frappe de la monnaie étant un des attributs de la souveraineté, l’émir fit venir d’Alger le Maure qui était chargé de ce service du temps des Turcs. L’unité monétaire était le boudjou ou réal (ı franc 35)⁠ ⁠; le douro-bou-medfa ou piastre forte valait 4 boudjous. Les monnaies divisionnaires était le roba (un tiers du boudjou), la mouzouna (7 centimes), la nousfia (3 centimes et demi).

Cette organisation financière, meilleure que celle des Turcs, était encore bien imparfaite⁠ ⁠; la lutte continuait, en dépit des efforts de l’émir, entre les exactions des collecteurs et les ruses des contribuables. 195

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L’ARMER

à Léon Roches, je me suis inspiré de la parole de Dieu qui dit « En faisant la paix avec les chrétiens, disait Abd-el-Kader dans le Coran : La paix avec les infidèles doit être considérée par les musulmans comme une trêve pendant laquelle ils doivent se préparer à la guerre. »

LÉON ROCHES

L’émir fit les plus grands efforts pour se constituer une armée régulière et une artillerie. Il disposait bien, selon l’habitude indigène, de tous les hommes valides des tribus, qui devaient se rendre auprès de lui à première réquisition⁠ ⁠; mais ils ne restaient que peu de temps. Dès qu’ils s’éloignaient de chez eux, ils étaient inquiets pour leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux⁠ ⁠; après un échec, ils disparaissaient. Les anciennes tribus makhzen s’étaient prononcées contre l’émir⁠ ⁠; il lui fallait donc un noyau de soldats de métier, de réguliers. La première idée de ces troupes régulières a peut-être été donnée à Abd-el- Kader par les réformes de Méhémet-Ali en Egypte⁠ ⁠; il s’en entretint avec le commandant Abdallah d’Asbonne, consul de France à Mascara, et Desmichels l’encouragea à la réaliser. L’armée comprenait de l’infanterie, de la cavalerie et de l’artillerie⁠ ⁠; elle se

LÉON ROCHES, d’après un dessin de l’Illustration
Gravure LÉON ROCHES, d’après un dessin de l’Illustration

(d’après un dessin de l’Illustration). recrutait par engagements plus ou moins volontaires, car en fait chaque tribu était astreinte à fournir un contingent proportionnel à sa population⁠ ⁠; elle envoyait ordinairement les pauvres, les orphelins et les mauvais sujets.

L’organisation s’inspirait de celle des Turcs. L’unité était le bataillon de 1000 hommes, commandé par un agha, équivalent du bin-bachi turc, divisé en compagnies de 1oo hommes commandées par un seyaf (le yus-bachi turc). La compagnie comprenait trois sections, ayant chacune à leur tête un rais-es-saff ou chef de tente et un sous-chef appelé kahia. Des secrétaires assuraient le service administratif⁠ ⁠; ils étaient à la fois comptables, fourriers et aumôniers. Il y avait en outre un portedrapeau, un instructeur monté, un tambour-major et des tambours, un chaouch, à la fois messager, gendarme et bourreau, un cuisinier. Les grades étaient les mêmes dans la cavalerie et dans l’artillerie. L’état-major comprenait l’agha-el-asker, 196 général de l’armée régulière, le bach-tobdji, chef de l’artillerie, le chef des secrétaires, le chef des chouchs, deux intendants, des porte-drapeaux, des musiciens.

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L’infanterie portait le seroual ou pantalon bleu, le caban brun-marron avec capuchon, la chéchia, un gilet, une chemise, des belras ou babouches jaunes. Les cavaliers avaient un uniforme écarlate. Les gradés, vêtus de drap plus fin, amarante, écarlate ou bleu foncé, portaient leurs insignes en forme de sabres ou de croissants, avec des devises arabes brodées sur les manches. L’émir avait institué une décoration⁠ ⁠; c’était une plaque sur laquelle étaient inscrits les mots : Nasser-ed-din, champion de la religion⁠ ⁠; cette décoration donnait droit à certains privilèges.

L’avancement était laissé entièrement au choix du sultan. La ration consistait en semoule et en beurre fondu. La solde était de 6 réaux par mois pour les fantassins (8 francs), 7 réaux pour les cavaliers. Il y avait un service de santé, un code de justice militaire. Les instructeurs étaient des soldats de Tunis, de Tripoli, des déserteurs de l’armée française, des étrangers européens.

La grosse difficulté était de se procurer des armes, des munitions et surtout des canons. Les fantassins avaient des fusils français avec la baïonnette⁠ ⁠; l’émir était autorisé par le traité de la Tafna à s’en procurer en France⁠ ⁠; d’autres furent pris à la Macta, volés à des sentinelles, vendus par des soldats. Du Maroc et de Gibraltar vinrent beaucoup de mousquetons anglais. La contrebande se faisait aussi par Oran et Nédroma. Il y avait quelques petits ateliers de réparation à Mascara, à Tlemcen et à Takdempt. Quant aux canons, Abd-el-Kader, d’après Daumas, avait 36 pièces, dont 12 seulement pouvaient tenir la campagne, 100 canonniers, peu de projectiles. En octobre 1838, le maréchal Valée lui envoya 400 obus. Des essais de fonte de canons et de fabrication de poudre furent faits à Tlemcen, à Takdempt et à Miliana⁠ ⁠; ils réussirent médiocrement.

En temps de paix, un bataillon de fantassins de I 000 hommes avec 250 cavaliers, 30 artilleurs, 2 ou 3 pièces de canon était détaché auprès de chaque khalifa ou gouverneur de province, le noyau central restant auprès de l’émir.

En somme, les réguliers d’Abd-el-Kader, si médiocres qu’ils fussent, lui donnaient une évidente supériorité sur les chefs indigènes. Même en face des forces françaises, ils montrèrent souvent beaucoup de résistance⁠ ⁠; ils joignaient à leur bravoure native une certaine discipline, pouvaient tenir en bataille rangée ou couvrir une retraite.

IL ES EUROPEENS CHEZ ABD-EL-KADER

Lorsque nous eûmes atteint Mascara et Tlemcen, l’émir vit le danger de placer ses approvisionnements dans des villes aussi rapprochées de la mer et porta sa véritable ligne de défense à la lisière méridionale du Tell. Il s’efforça de créer là une série d’arsenaux et de places de défense qu’il espérait devoir être hors de notre atteinte. C’étaient Sebdou, Saïda, Takdempt, Taza, Boghar. Le principal de ces établissements était Takdempt, située à 1o kilomètres de Tiaret, sur les bords de la Mina⁠ ⁠; il y fit contruire une kasba, un arsenal et la peupla avec des habitants de Mostaganem, de Médéa, de Miliana. Il avait calculé que ces centres seraient inaccessibles aux armées françaises, embarrassées d’un énorme matériel. « Le maréchal Bugeaud, dit-il, m’a prouvé que je m’étais trompé. » On peut ranger en trois catégories les Européens qui ont été en rapports avec Abd-el-Kader ou ont séjourné auprès de lui : les consuls, les aventuriers ou renégats, les prisonniers.

198 LE CAPITAINE ABDALLAH D’ASBONNE

Après le traité Desmichels, les Français eurent comme consul à Mascara un Syrien qui avait servi aux mamelouks de la garde impériale, Abdallah d’Asbonne. Le traité de la Tafna prévoyait également que la France entretiendrait des agents auprès de l’émir. On songea, pour cette fonction délicate, à Duvivier, à La Moricière⁠ ⁠; on choisit finalement le commandant Menonville, du 47° de ligne, qu’accompagnait le docteur Warnier⁠ ⁠; il devait, d’après ses instructions, « étudier le caractère de l’émir, ses projets, son armement, lui donner une idée exacte de la puissance militaire de la France, lui dire qu’il était appelé à régénérer l’Afrique, lui parler souvent du pacha d’Egypte qui s’était entouré de Français⁠ ⁠; l’accompagner dans ses déplacements pour étudier le pays ». Quelques semaines s’étaient à peine écoulées lorsqu’on apprit que Menonville, devenu subitement fou furieux, s’était suicidé après avoir tué son inter- ( ). prète. Après deux intérimaires, on envoya le capitaine Daumas, qui avait appris l’arabe et s’intéressait beaucoup aux mœurs des indigènes. Consul à Mascara du 13 novembre 1837 au 15 octobre 1839, Daumas est, avec Léon Roches,

LE CAPITAINE ABDALLAH D’AsBONNE, d’après un dessin de F. Barrias
Gravure LE CAPITAINE ABDALLAH D’AsBONNE, d’après un dessin de F. Barrias
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l’Européen qui a le mieux connu et compris l’émir. Sa mission était pénible et même dangereuse, car, si les chefs étaient corrects, la populace manifestait sa haine et son mépris à l’envoyé des chrétiens. Daumas, rappelé à Oran quand la rupture devint imminente, avait parfaitement prévu que la paix avec l’émir ne pouvait être durable et indiqué combien les bases de son pouvoir étaient fragiles.

LE COMMANDANT DAUMAS, d’après un dessin de B. Roubaud
Gravure LE COMMANDANT DAUMAS, d’après un dessin de B. Roubaud

Les aventuriers et les renégats ont toujours joué un certain rôle dans les pays musulmans et en particulier en Algérie, comme on l’a vu en ce qui concerne l’époque turque. D’un côté, les musulmans sont impuissants à s’organiser, ignorent l’art de l’ingénieur, ne savent pas tenir une comptabilité. D’autre part, certains hommes, gênés par l’étroite discipline des sociétés modernes, attirés par l’islam, rêvent de vivre les contes des Mille-et-une-Nuits, d’avoir à profusion des chevaux et des femmes. La LE COMMANDANT DAUMAS réalité est en général bien différente et leur (d’après un dessin de B. Roubaud). vaut beaucoup de désillusions.

Parmi ces hommes, que séduisait une sorte de mirage romantique, le plus intéressant de ceux qui entrèrent au service d’Abd-el-Kader fut Léon Roches. Il a raconté lui-même ses aventures, non sans les embellir quelque peu. Appelé à Alger en 1832 par son père, qui avait été attaché à l’intendance lors de l’expédition d’Alger, il prit, après la paix de la Tafna, la résolution d’aller rejoindre Abd-el-Kader, pour lequel il avait conçu une vive admiration et se fit passer pour musulman. Mal accueilli au début et considéré comme un espion, il devint bientôt le secrétaire de l’émir et l’accompagna dans ses déplacements. Il finit cependant par le quitter et Bugeaud en fit son collaborateur.

Les autres Européens qui ont vécu auprès d’Abd-el-Kader n’avaient ni la notoriété, ni le désintéressement de Léon Roches. On peut citer Hassan-le-Hongrois, homme mystérieux, cachant, si l’on en croit Léon Roches, quelque grande infortune⁠ ⁠; un jeune officier d’artillerie polonais⁠ ⁠; un Français, Guillemain, venu chez Abdel-Kader avec le consentement du gouvernement pour diriger la fabrique d’armes de Takdempt et qui fut assassiné⁠ ⁠; enfin Cazes, ingénieur et minéralogiste, directeur de la fonderie de Miliana.

200

Les déserteurs, méprisés des musulmans, menaient une existence misérable⁠ ⁠; on leur prodiguait l’insulte et la menace. Parmi les plus notables fut le chasseur d’Afrique Moussel, qui prétendait avoir été poussé à la désertion par les brutalités d’un adjudant⁠ ⁠; s’étant trouvé en sa présence dans un combat, il le décapita et le mutila⁠ ⁠; lui-même fut plus tard repris et passé par les armes. Le chasseur d’Afrique Dumoulin, dit Abdallah, finit sa carrière au Maroc⁠ ⁠; Gestringer, dit Hamidou, de Munich, tout à fait islamisé, fut instructeur de l’infanterie de l’émir. Hulsen, dit Mustapha, Javal, dit Abdallah, d’autres encore, pour la plupart déserteurs de la Légion ou du bataillon d’Afrique, traînèrent une existence misérable. En somme, sauf Léon Roches, les éléments européens dont disposait Abd-el-Kader étaient des plus médiocres⁠ ⁠; il ne pouvait d’ailleurs pas les employer à son gré, en raison des jalousies et des haines de son entourage.

L’habitude de faire des prisonniers était inconnue des indigènes avant Abd-el- Kader⁠ ⁠; quiconque tombait aux mains de l’ennemi était décapité et mutilé. L’émir entreprit de réagir et supprima, au grand mécontentement des indigènes, l’usage de payer les têtes : « Combien donnes-tu pour un prisonnier. — Huit douros. — Et pour une tête coupée⁠ ⁠? — Vingt-cinq coups de bâton sur la plante des pieds. » Les prisonniers étaient bien traités lorsqu’ils étaient auprès de l’émir, mais, lorsque celui-ci s’éloignait, on leur infligeait toutes sortes de vexations⁠ ⁠; c’est en son absence qu’eut lieu le massacre des prisonniers de Sidi-Brahim. Les aventures romanesques et merveilleuses des prisonniers de l’émir ont été racontées dans divers ouvrages et sans doute embellies et dramatisées. Virginie Lanternier, fille d’un colon de Dely-Ibrahim, capturée et emmenée au Maroc, y devint la femme du sultan Sidi- Mohammed. L KADER DE 1837 A 183 ES PROGRES D’ABD-EL remarquables efforts pour organiser son adminis- Ainsi, de 1837 à 1839, Abd-el-Kader a fait de tration et surtout son armée. S’il ne réussit pas à créer un royaume arabe, c’est que la période de paix fut trop courte et qu’il rencontra trop d’obstacles de tous genres chez les indigènes. La rupture était d’ailleurs inévitable entre la France et lui. Les difficultés commencèrent dès le lendemain de la signature du traité de la Tafna, en raison des erreurs et des obscurités de rédaction qui le rendaient inexécutable. Le maréchal Valée, après la prise de Constantine, avait demandé au ministère comment il fallait interpréter l’article 2 du traité d’après lequel la France 200 se réservait « la plaine de la Mitidja bornée à l’Est jusqu’à l’Oued-Keddara et au delà ». On lui répondit que, par ces mots, il fallait entendre tout ce qui, dans la province d’Alger, était au delà de l’Oued-Keddara jusqu’à la province de Constantine. Mais Abd-el-Kader n’admettait nullement cette interprétation⁠ ⁠; il prétendait que le traité ne nous permettait pas de nous étendre à l’Est de la Mitidja.

201

Nous ne pouvions cependant nous interdire les communications entre Constantine et Alger. Valée demanda un remaniement du traité. Abd-el-Kader évita toute réponse catégorique⁠ ⁠; il était parfaitement informé de ce qui se passait à Paris, où on caressait la chimère de conserver seulement une zone étroite voisine du littoral, d’y installer la colonisation et de gagner peu à peu par le commerce et les relations pacifiques la masse des populations indigènes. L’émir adressa au roi Louis-Philippe des lettres savamment composées, dans lesquelles il protestait de son amour pour la paix, se posant en prince éclairé et en propagateur de notre civilisation. Il écrivit à M. Thiers et au maréchal Gérard. Ces lettres demeurèrent sans réponse.

La paix que voulait maintenir l’émir était une paix armée, dans laquelle grandissaient tous les jours à nos dépens son prestige et sa puissance. En ce qui concernait l’interprétation du traité de la Tafna, il trancha la difficulté en prenant possession du territoire contesté. Il intervint d’abord dans le Titteri, où une ligue s’était formée contre lui⁠ ⁠; victorieux de son adversaire Ben-Aouda-el-Mokhtari, il le nomma, par un coup de politique habile, agha du pays qui venait de se soumettre et s’en fit un serviteur dévoué. Puis il attaqua les Koulouglis, qui habitaient les bords de l’Oued- Zitoun, affluent de l’Isser, et qui s’étaient soumis à l’autorité française⁠ ⁠; sa vengeance fut terrible contre ces musulmans qui avaient pactisé avec les infidèles. A la nouvelle de cette agression, Valée envoya au Fondouk d’abord le directeur des affaires arabes, Pellissier de Reynaud, puis une brigade commandée par le général Bernelle pour surveiller les mouvements de l’émir. Mais, de part et d’autre, on résolut de ne pas pousser les choses à l’extrême.

Abd-el-Kader cependant mettait le temps à profit, notamment dans la province de Constantine. Il prétendit que la Medjana et le Zab ne faisaient pas partie de l’ancien beylik, que c’étaient des pays vassaux soumis à des chefs héréditaires et qu’en conséquence il ne lui était pas interdit d’y intervenir. Comme pour les limites de la Mitidja, il trancha la question en marchant sur Biskra, d’où il chassa l’ancien bey Ahmed et où il investit Farhat-ben-Saïd.

Ain-Mahdi, ksar situé à 30 kilomètres à l’Ouest de Laghouat, au pied du Djebel- Amour, était le centre de la confrérie religieuse des Tidjaniya, rivale de celle des Kadriya à laquelle appartenait Abd-el-Kader. L’émir, dans son désir de réaliser l’union de tous les musulmans, fit des avances au marabout d’Ain-Madhi, qui répondit par un refus enveloppé dans une phraséologie onctueuse.

202 L PORTES-DE-FER ’EXPEDITION DE

Voyant que ses essais de conciliation demeuraient inutiles, Abd-el-Kader vint mettre le siège devant Ain-Madhi avec 2 000 fantassins, 200 cavaliers, 30 artilleurs et 2 obusiers de 24. Il fut aidé dans cette guerre de siège par les conseils de Hassanle-Hongrois et de Léon Roches⁠ ⁠; Valée de son côté lui envoya des obus et le sultan du Maroc 4 pièces de canon. Après six mois de siège, tout se termina comme d’ordinaire entre indigènes, par une transaction entre le marabout de Mascara et le marabout d’Ain-Madhi. Abd-el-Kader fit son entrée dans le ksar et en rasa les murailles. par des actes aux empiétements d’Abd-el-Kader, sous Le maréchal Valée comprit la nécessité de répondre peine de voir l’Algérie tout entière se ranger sous sa domination. Il résolut de se rendre de Constantine à Alger en passant par le territoire que l’émir déclarait lui appartenir. Le duc d’Orléans s’intéressait particulièrement aux choses algériennes⁠ ⁠;

ENTRÉE DES PORTES-DE-FER (d’après une aquarelle de Dauzats, musée de Versailles).

ENTRÉE DES PORTES DE FER, d’après une aquarelle de Dauzats. (Musée de Versailles.)
Gravure ENTRÉE DES PORTES DE FER, d’après une aquarelle de Dauzats. (Musée de Versailles.)
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sa sollicitude pour l’armée, son désir de payer de sa personne l’incitaient à revenir en Afrique. Valée voulut donner un grand éclat à ce voyage⁠ ⁠; au mois d’octobre 1839, accompagné de l’héritier du trône, il se rendit par mer dans la localité nouvellement créée de Philippeville et de là à Constantine. On forma une colonne qui s’avança par Mila et Sétif, franchit le défilé des Bibans ou Portes-de-Fer. La colonne défila ensuite par les Beni-Mansour et les Isser et fit sa jonction au Fondouk avec les troupes d’Alger.

Le passage des Portes-de-Fer, célébré comme une marche triomphale, n’avait été en réalité qu’une promenade militaire très rapide et presque furtive. Le « vieux Louis XI » avait jusqu’au dernier moment gardé le secret sur ses projets et s’était assuré quelques complicités sur son parcours. Au retour, le maréchal et le prince furent accueillis avec enthousiasme à Alger⁠ ⁠; les fêtes durèrent plusieurs jours. Le Moniteur officiel de l’Algérie déclara : « L’Afrique a désormais traversé l’époque des épreuves qui marquent toujours la naissance des grands établissements coloniaux⁠ ⁠; elle marche maintenant par sa propre force et nous touchons au moment où nos efforts recevront une glorieuse récompense. » On croyait avoir tranché toutes les difficultés et on espérait qu’Abd-el-Kader s’inclinerait devant le fait accompli : on ne devait pas tarder à être détrompé.

IV

L’OPINION

Plus de trois cents brochures furent écrites pour ou contre l’Algérie durant cette période. Elles témoignent surtout de la fécondité d’imagination de leurs auteurs. Il y eut de bizarres projets. L’un voulait organiser une Compagnie chrétienne pour la colonisation et la civilisation de l’Afrique du Nord⁠ ⁠; un autre proposait de couvrir l’Algérie de châteaux forts et d’y faire revivre le système féodal⁠ ⁠; un troisième entendait appliquer en Algérie les théories fouriéristes. D’autres prétendaient abriter la région colonisée derrière un fossé et des fortifications qui la garantiraient contre les incursions des tribus.

Parmi les anti-colonisateurs figurent toujours Desjobert et Baude. Desjobert pense que la seule solution raisonnable serait l’abandon⁠ ⁠; sachant qu’il ne l’obtiendra pas, il propose la reconnaissance de la nationalité arabe, la déclaration que la France n’établira pas de colons et se bornera à l’occupation des villes maritimes. Baude, lui aussi, trouve que le meilleur parti à prendre serait l’évacuation⁠ ⁠; l’Algérie lui paraît pour la France une cause d’affaiblissement au point de vue militaire et financier⁠ ⁠; il faut en faire un Etat vassal, avec un vice-roi français, qui subviendra à toutes ses dépenses. Blanqui est moins absolu⁠ ⁠; il estime que le Sahel peut être colonisé par les Européens, mais non la Mitidja⁠ ⁠; il déconseille non seulement les cultures tropicales, comme le sucre et le café, mais aussi la culture de la vigne : « On a fait du vin à Alger et j’en ai bu⁠ ⁠; mais cette première expérience me permet de rassurer complètement nos vignerons de la Bourgogne et de Bordeaux. » L’intendant Genty de Bussy est manifestement hostile à toute colonisation. Blondel, au contraire, croit la colonisation possible et nécessaire⁠ ⁠; si elle n’a pas progressé davantage, c’est par suite du manque de confiance : « Les Chambres doutaient de l’Afrique, le ministère doutait des Chambres, le public doutait à la fois des Chambres et du gouvernement. »

204 LA COLONE A TON DE

D’autres brochures sont enthousiastes. Jouffroy proclame que « l’Afrique est la grande affaire de la France »⁠ ⁠; la question de la conservation de la conquête a été tranchée définitivement par l’instinct national, malgré l’hésitation des Chambres : « Dire qu’Alger est une colonie, c’est mal parler : Alger est un empire, un empire en Afrique, un empire sur la Méditerranée, un empire à deux jours de Toulon. Or, quand la Providence fait tomber un empire entre les mains d’une nation puissante, ou le cœur de cette nation ne bat plus et ses destinées sur la terre sont accomplies, ou elle sent la grandeur du don qui lui est fait et le témoigne en le gardant. » « Les Indes françaises, dit Duchassaing, sont en Algérie, à cinquante lieues de la métropole. » Rozey, l’interprète le plus fidèle des plaintes et des vœux des colons à cette époque, vice-président de la Chambre de commerce d’Alger et fondateur de la Société coloniale, dans de nombreuses brochures adressées aux Chambres, au Conseil d’État, affirme sa foi dans le succès de la colonisation, mais réclame un bon régime de propriété, des mesures d’assainissement, enfin et surtout la sécurité, qu’on ne peut obtenir que par la destruction de la puissance d’Abd-el-Kader et la domination de tout le pays, moins difficile et plus profitable que l’occupation restreinte. 1834 A 1840 première heure, de la période héroïque, est un magnifique L’œuvre accomplie en Algérie par les colons de la témoignage de l’énergie et de l’esprit d’entreprise de la génération de 1830. Autour des grandes exploitations se groupent des ouvriers européens⁠ ⁠; ils habitent d’abord sous la tente, puis construisent des maisons et achètent des terres. Des hameaux se forment et souvent les exploitations elles-mêmes deviennent des embryons de villages. Une grande partie des centres aujourd’hui si florissants du Sahel et de la Mitidja n’ont pas d’autre origine que les grandes fermes acquises au début de la conquête par des Français⁠ ⁠; leurs premiers habitants ont été les cultivateurs appelés à vivre sur ces grands domaines et les ouvriers venus se fixer à proximité des camps.

205

Parmi ces grands colons du début, le plus remarquable, le plus entreprenant, le plus généreux, le plus actif fut sans doute le baron de Vialar. En 1832, il avait entrepris un grand voyage dans le Levant, emportant des lettres pour le pacha d’Egypte, mais il s’arrêta à Alger et s’y fixa : « Je crus reconnaître, disait-il plus tard, qu’il y avait là de grandes entreprises à tenter. Je vis que le sol était fertile et l’insalubrité du climat à peu près chimérique. Les obstacles que nous avions à surmonter de la part des indigènes me parurent bien moindres que je ne me l’étais imaginé. Je crus entrevoir le temps où cette belle contrée, magnifique don de la Providence, encore aujourd’hui stérile, serait fécondée par le travail et où plus de vingt départements français accroîtraient la richesse et la puissance de mon pays. » Il acheta un domaine à Tixerain, un autre à Kouba. Il fit venir des ouvriers du Languedoc pour l’aider à cultiver lui-même une partie de ses terres, traita pour les autres avec des fermiers ou métayers français, mahonnais, indigènes⁠ ⁠; en 1834, il acheta des domaines dans la Mitidja, Baraki avec le docteur Baudens, Khadra avec de Tonnac. La même année, il se rendit avec le chef du bureau arabe, Pellissier de Reynaud, au marché de Boufarik⁠ ⁠; les deux Européens ne furent pas attaqués, mais les indigènes refusèrent de rien leur vendre, sauf un chien. De Vialar ne se découragea pas et fonda un prix pour le premier Européen qui conduirait à Boufarik une voiture chargée de marchandises, prix qui ne fut gagné que sept mois après.

De Tonnac, associé de Vialar à Khadra, avait appris l’arabe, portait le burnous, vivait à l’indigène de couscouss et de café. Lorsqu’il voulut prendre possession de sa terre, il partit seul avec un cuisinier, s’installa au pied d’un arbre et fit faire le café⁠ ⁠; il en offrit aux indigènes, distribua des friandises aux enfants, puis expliqua qu’il avait acheté la ferme, mais entendait ne rien changer aux usages établis⁠ ⁠; il s’offrit même à restaurer une koubba en ruines qui se trouvait sur le territoire de la tribu. En compensation, les indigènes l’aidèrent à construire sa maison. Tels étaient ces premiers colons, qu’on représentait en France comme des accapareurs et des exploiteurs. Ils savaient se faire aimer des indigènes, les attacher à leurs intérêts, s’en faire des auxiliaires.

Le prince de Mir, Polonais réfugié en France en 1830, était un homme étrange. Quoiqu’il fût sans ressources, son titre, ses manières, ses promesses éblouirent tout le monde et Drouet d’Erlon, en 1835, lui concéda autour de la Rassauta plus de 4 000 hectares de terres domaniales. Le prince, qui dirigeait son exploitation en grand uniforme de général, voulait convertir les indigènes au christianisme⁠ ⁠; une grande croix surmontait le bâtiment principal et une cloche appelait matin et soir les travailleurs à la prière : « Les Arabes, dit Pellissier de Reynaud, respectaient ces signes d’une croyance qui n’était pas la leur⁠ ⁠; ils vivaient en parfaite intelligence avec les ME dAlger -Sidi-Ferru Cherage 1 Husseil Dey Fort de l’Eau *Maison Carrés wallid Adda Compte •Douera Haouch Kara Musta bouch Baraki

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LA COLONISATION DU SAHEL ET DE LA MITIDJA EN 1839
Gravure LA COLONISATION DU SAHEL ET DE LA MITIDJA EN 1839

Koléa ch Baba Ali g Hch Ben Youssef Ain Khadro Sidi Moussa Boukandoura

-Sidi Klifa _Redoute de They-el-Ghart Haouch Mimouch ©Hch Ben -No Souk Ali

d’Oued-el-Alleu #Camp Hch Chaauch @uch Bouladjours -Beni Camp * Camps

Supérieur Camp Camp Inférieur • Grandes exploitations agricoles • Centres de colonisation officielle Échelle de 1/400.000$ 15 Km Européens, les enfants des deux races jouaient ensemble, les femmes se visitaient, les hommes se liaient d’amitié ». Le prince de Mir était malheureusement un homme peu pratique⁠ ⁠; il se trouva bientôt à la merci de ses créanciers et son domaine fit retour à l’Etat en 1839.

A la Reghaïa, une concession de plus de 3000 hectares fut accordée à deux Français, Mercier et Saussine⁠ ⁠; Mercier arriva d’Amérique en 1836⁠ ⁠; jeune, laborieux, initié au maniement d’entreprises de ce genre, il fit des travaux d’assainissement, cultiva avec succès les céréales, le tabac, le coton, créa une pépinière d’arbres à fruits. On pourrait citer encore Saint-Guilhem à l’Arba, de Montaigu aux Beni-Moussa, Lapeyrière à Boukandoura.

ALGER

LA COLONISATION DU SAHEL ET DE LA MITIDJA EN 1839 (d’après H. de Peyerimhoff).

207

Sauf dans les environs immédiats d’Alger, où s’élevaient des maisons de plaisance mauresques, d’ailleurs dévastées par la guerre, il n’existait aucune construction. Il fallait délimiter la propriété, construire un mur d’enceinte, édifier une maison de maître, des abris pour les ouvriers, des hangars, des écuries, capter des sources, drainer, assainir, défricher. Il n’y avait pas de routes, pas de ponts, pas de moyens de communication d’aucune sorte⁠ ⁠; aller à Alger vendre son blé était une véritable expédition⁠ ⁠; à chaque ravin, on déchargeait la voiture et il fallait quatre jours pour franchir la distance de 40 kilomètres qui sépare Blida d’Alger. Surtout, l’insalubrité était grande dans la Mitidja, faute de travaux de desséchement et l’insécurité n’était pas moins redoutable.

Le maréchal Clauzel, dans son second comme dans son premier gouvernement, s’efforça d’encourager la colonisation. Il y avait à Boufarik un camp permanent comportant des baraquements pour I 500 hommes et des écuries pour 600 chevaux. Des cantiniers et des petits marchands s’étaient groupés à proximité et une ambulance destinée au traitement des indigènes y avait été élevée par les soins du baron de Vialar et confiée au docteur Pouzin. Un appel avait été adressé par lui en France pour une souscription. La sœur de M. de Vialar, fondatrice et supérieure des sœurs de Saint-Joseph-de-l’Apparition, vint soigner les malades, accompagnée de trois autres religieuses.

Par un arrêté du 27 septembre 1836, Clauzel décida de distribuer à Boufarik des lots de terre de 4 hectares moyennant une redevance annuelle de 2 francs par hectare. Au printemps de 1837, il y avait déjà à Médina-Clauzel, comme on appelait le nouveau centre, 150 personnes et 500 en octobre. Boufarik, aujourd’hui florissant et magnifique, devait passer par de cruelles épreuves. Pendant cinq ans, il fallut chaque jour lutter avec les indigènes⁠ ⁠; les vols, les incendies, les assassinats étaient continuels. Surtout, dans cette localité entourée de marais et de fondrières, la fièvre et la dysenterie firent de terribles ravages. Il mourait un cinquième et quelquefois un tiers des colons tous les ans. La population se renouvela entièrement trois fois en quelques années et l’expression « une figure de Boufarik » était devenue proverbiale en Algérie pour désigner les paludéens. L’histoire de Boufarik pendant dix ans est un véritable nécrologe.

IL INSDERECTION DE 1839

Grands et petits colons ont prospéré dans des conditions absolument anormales et ont accompli une œuvre magnifique. Aussi le général Dubourg s’indignait-il lorsqu’il lisait que les Français ne savaient pas coloniser : « Cette maxime, s’écriait-il, est fausse jusqu’à l’absurdité. » Malgré les pillages, la maladies et les misères, les colons avaient réussi à s’implanter solidement dans tous les territoires dont l’accès ne leur était pas formellement interdit, dans le domaine très exigu qui nous était reconnu par le traité de la Tafna, au voisinage d’Oran, d’Arzew, de Mostaganem, d’Alger, de Bougie et de Bône. Le maréchal Valée avait fondé Philippeville, destinée à devenir le port de Constantine, dans la baie de Stora. Mais c’est surtout dans le Sahel et la Mitidja que l’œuvre fut réellement remarquable⁠ ⁠; de cette époque datent, dans le Sahel, Dely-Ibrahim, Birkadem, Hussein-Dey, Mahelma, Cheraga, El-Biar, Staouéli, Douéra⁠ ⁠; dans la Mitidja, Boufarik, Beni-Mered, l’Arba, l’Harrach⁠ ⁠; 8 ooo hectares de terre avaient été mis en culture, dont près de 7 000 dans la région d’Alger⁠ ⁠; 64 000 oliviers avaient été greffés, 327 000 arbres plantés, dont 87 000 mûriers. On faisait surtout des céréales et de l’élevage⁠ ⁠; cependant on avait déjà planté un peu de vigne et fait quelques essais de coton. De décembre 1835 à mars 1836, plus de 2 ooo colons débarquèrent à Alger⁠ ⁠; le ministre de la Guerre était assailli de demandes. A la fin de 1839, la population européenne de l’Algérie s’élevait à 25000 habitants, dont II 000 Français⁠ ⁠; il y avait 14000 Européens à Alger, 5 000 à Oran, 3 000 à Bône, le surplus se partageant entre Bougie, Mostaganem, Constantine et Philippeville. Les Français dominaient à Alger (6 800), les Espagnols à Oran (2 300), les Maltais à Bône (I 300), marquant déjà une répartition géographique qui devait se continuer par la suite. La population rurale atteignait 2 600 individus. Les importations atteignaient 36 millions, les exportations 5 millions⁠ ⁠; chiffres bien modestes encore, mais en progression constante. Le problème de la colonisation algérienne paraissait résolu. devait rester que peu de traces⁠ ⁠; dans la Mitidja notamment, De tous les efforts de cette vaillante génération, il ne leur œuvre allait être complètement anéantie. Le 3 novembre 1839, Abd-el-Kader écrivait au maréchal Valée qu’il considérait l’expédition des Portes-de-Fer comme une rupture : « Pour que vous ne m’accusiez pas de trahison, ajoutait-il, je vous préviens que je vais recommencer la guerre. Préparez-vous donc, prévenez vos voyageurs, vos isolés, en un mot prenez toutes vos précautions comme vous l’entendrez. » La rupture prit cependant le gouverneur au dépourvu. Il croyait encore à la paix et envoya Ben-Durand à Médéa porteur d’une lettre pour l’émir. Celui-ci tint conseil avec ses khalifas, qui se prononcèrent pour la guerre. Resté seul avec Ben- Durand, Abd-el-Kader lui dit : « Les khalifas veulent la guerre. Le peuple me traite de kafir parce qu’elle n’est pas encore commencée⁠ ⁠; les Français en sont la

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Gravure sans légende (page —)
HIST. COLONIES. — ALGÉRIE

10.30 LE MARÉCHAL BUGEAUD DUC D’ISLY Dessin aux trois crayons de Madame C. HANOTAUX. D’après une eau-forte de M. DESBOUTINS. PLANCHE IV cause, je ne la désirais pas ». Et il renvoya le Juif avec une lettre annonçant qu’il se préparait au combat.

Il y avait 25 000 hommes à Alger et aux environs⁠ ⁠; on aurait pu défendre le territoire peu étendu que nous occupions, comme les colons le demandaient. Mais l’ordre fut donné d’évacuer les postes disséminés dans le Sahel et dans la Mitidja et de se replier sur Alger. C’était la ruine de tous les établissements européens, l’anéantissement de dix années d’efforts. Le 20 novembre 1839, l’émir donna l’ordre à Ben-Allal et à Berkani d’envahir la Mitidja par l’Ouest et le Sud, pendant que Ben-Salem l’envahirait par l’Est. Dès l’aube, de tous les points de l’horizon, Kabyles, Hadjoutes, réguliers d’Abd-el-Kader s’abattent sur la plaine comme une trombe. Les maisons brûlent, les meules sont incendiées, toute la Mitidja est en feu. La plupart des Européens résistèrent avec une bravoure héroïque⁠ ⁠; tel le colon Pirette, qui lutta seul pendant toute une journée contre un millier d’ennemis⁠ ⁠; mais, n’étant pas secourus, ils périrent en se retirant non sans peine sur Alger. Les Kabyles s’avancèrent jusqu’au Jardin d’Essai, pillant, massacrant, enlevant les troupeaux. L’épouvante succéda à la confiance⁠ ⁠; ce fut une panique générale et Alger même se crut menacée.

LES MASSACRES DE LA MITIDJA (d’après une estampe populaire de l’époque).
Gravure LES MASSACRES DE LA MITIDJA (d’après une estampe populaire de l’époque).
L ES DISCUSSIONS DE 1840 AU PARLEMENT

HISTOIRE DES COLONIES, T.IL. 209 14 Le gouverneur réclama des renforts. Il avait 40 000 hommes et en demandait 12 000 autres, qui lui furent accordés sans hésitation⁠ ⁠; au printemps de 1840, l’effectif des troupes était de 60 000 hommes. Valée se décida à reprendre l’offensive. Il occupa Cherchel, puis Médéa et Miliana⁠ ⁠; mais les troupes laissées dans les villes se trouvèrent bientôt étroitement bloquées⁠ ⁠; il fallait les secourir, les approvisionner, les renouveler. Chaque ravitaillement nécessitait une campagne⁠ ⁠; à Miliana, sur I 100 hommes, 800 moururent de maladie ou de nostalgie. Les hostilités avaient repris dans les provinces d’Oran et de Constantine. Dans l’Ouest, le combat de Mazagran, où 123 hommes du bataillon d’Afrique repoussèrent 2 000 soldats du khalifa d’Abd-el-Kader Ben-Thami, eut un grand retentissement. Dans le Sud de la province de Constantine, Ben-Gana remporta un succès sur les partisans de l’émir et envoya au général Gallois comme trophée 500 oreilles coupées. Néanmoins, on n’était guère plus avancé en 1840 qu’en 1830. président du Conseil le rer mars 1840. A ce moment En France, Thiers avait succédé à Soult comme se produisit la crise extérieure la plus grave qu’ait traversée la monarchie de Juillet. Elle était causée par la question d’Orient et par le conflit qui mettait aux prises Méhémet-Ali avec son suzerain le sultan Mahmoud. L’Angleterre ne pouvait admettre de voir les conquérants de l’Algérie dominer en Egypte et en Syrie : « L’Egypte⁠ ⁠! disait le tsar Nicolas à M. de Barante, les Anglais la veulent⁠ ⁠; vous vous brouillerez avec eux pour l’Egypte. » C’est ce qui arriva. Ce n’était d’ailleurs pas seulement le sort de l’empire ottoman ou de l’Egypte qui était en jeu dans la grande crise de 1840 : c’était la situation de la France en Europe et la paix du monde.

Les adversaires de l’Algérie jugèrent que les complications européennes étaient de nature à faire triompher la thèse de l’occupation restreinte ou même de l’abandon. « L’Afrique, disait M. Piscatory, c’est la ruine pendant la paix, l’affaiblissement pendant la guerre. L’Afrique est un malheur, une folie et si on doit la pousser hors de toutes limites, sans hésiter je suis pour l’abandon. » Dans la séance du 14 mai 1840, Bugeaud prit la parole et fit d’importantes déclarations : « Voulez-vous, dit-il, rester en Afrique⁠ ⁠? Eh bien il faut y rester pour y faire quelque chose⁠ ⁠; jusqu’à présent, on n’y a rien fait, absolument rien. Voulez-vous recommencer ces dix ans de sacrifices infructueux, ces expéditions qui n’aboutissent qu’à brûler des maisons et à envoyer bon nombre de soldats à l’hôpital⁠ ⁠? Vous ne pouvez continuer quelque chose d’aussi absurde. Il y a un système qu’il faut abandonner : c’est le système de la multiplication des postes retranchés. Je n’en connais pas de plus déplorable⁠ ⁠; 210 il nous a fait un mal affreux. C’est le système de la mobilité qui doit soumettre l’Afrique. Il faut être avare de retranchements et n’établir un poste que quand la nécessité en est dix fois démontrée. » Thiers à son tour proclama la nécessité pour la France de se maintenir et de se maintenir grandement en Afrique⁠ ⁠; il rejeta comme un système absurde l’occupation restreinte et déclara bien haut qu’il fallait faire une guerre heureuse à Abd-el-Kader. Aucun ministre n’avait encore parlé sur ce ton de l’œuvre de la France au delà de la Méditerranée. Ces idées n’étaient d’ailleurs pas nouvelles chez Thiers⁠ ⁠; il les avait déjà exprimées quelques semaines auparavant dans les salons du duc de Broglie, où il s’était rencontré avec des adversaires de l’Algérie, entre autres Duvergier de Hauranne et d’Haubersart. Ceux-ci avaient objecté la quantité de millions et d’hommes absorbés par cette entreprise : « Eh bien⁠ ⁠! s’était écrié Thiers, vous êtes bien heureux d’avoir quelque chose qui touche, qui remue, qui ébranle. Est-ce nos mauvaises discussions, est-ce notre gouvernement représentatif, dans le pauvre état où il est, qui relèvera les âmes des petites passions qui les possèdent, de ce scepticisme qui les ronge⁠ ⁠? Non, ce que nous faisons à Paris, ce que nous crions dans nos Chambres, ne fait rien au pays⁠ ⁠; mais quand le pays apprend qu’on s’est battu à Mazagran et qu’on a vaincu à Misserghin, les enfants s’émeuvent et les femmes pleurent. Est-ce trop de 6o millions pour maintenir ce qui reste de sentiments moraux et de passions désintéressées, pour empêcher la France de s’accroupir sur sa chaufferette⁠ ⁠? »

Valée n’avait plus la confiance du gouvernement⁠ ⁠; ce vieux sanglier n’avait pas su se faire aimer et les correspondances venues d’Afrique le critiquaient très vivement. Il n’avait pas suffisamment adapté les méthodes de guerre européennes aux conditions particulières du pays et aux adversaires qu’il rencontrait. Son remplacement était déjà décidé lorsque, le 29 octobre 1840, le ministère Thiers fit place au ministère Soult-Guizot. Le 29 décembre 1840, Bugeaud était nommé gouverneur général de l’Algérie. Cette date marque la fin d’une période⁠ ⁠; l’occupation étendue, la conquête totale et intégrale va se substituer au système de l’occupation restreinte.

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Citer ce chapitre

Augustin Bernard, « L'occupation restreinte (1834-1840) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. II, L'Algérie, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1930, p. 163-null.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-2/algerie/l-occupation-restreinte-1834-1840/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100272k