Colonies françaises

Tome II · L'Algérie · Chapitre 1

Les débuts et les hésitations (1830-1834)

Par p. 101-162 de l'édition originale 23 200 mots 30 illustrations 1930 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitre1. L’expédition d’Alger. — II. Alger jusqu’au départ de Bourmont (juillet-sep- tembre 1830). — III. La Monarchie de Juillet et l’Algérie. Le Parlement et lopinion IV. Le premier gouvernement de Clauzel. L’expédition de Médéa. La question des effectifs Un essai de protectorat. L’intervention marocaine dans la province d’Oran. - V. Les suc cesseurs de Clauzel. Berthezène, Rovigo, Voirol. - VI. Les debuts d’Aba-el-Kader. Le traité Desmichels. - VII. La colonisation. Clauzel et la colonisation. L’ Algérie en 1834 -- VIII. La commission d’enquête de 1833. Les ordonnances de 1834
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Illustration de l'ouvrage, page 101
Gravure sans légende (page 101)

L’APPRENTISSAGE COLONIAL ET LA CONQUÊTE I. L’expédition d’Alger. II. Alger jusqu’au départ de Bourmont (juillet-septembre 1830). III. La Monarchie de Juillet et l’Algérie. — Le Parlement et l’opinion. IV. Le premier gouvernement de Clauzel. — L’expédition de Médéa. — La question

des effectifs. — Un essai de protectorat. — L’intervention marocaine dans la province d’Oran. V. Les successeurs de Clauzel. — Berthezène, Rovigo, Voirol. VI. Les débuts d’ Abd-el-Kader. — Le traité Desmichels. VII. La colonisation. — Clauzel et la colonisation. — L’Algérie en 1834. VIII. La commission d’enquête de 1833. — Les ordonnances de 1834.

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I

’EXPÉDITION

L ’EXPÉDITION D’ALGER

d’Alger fut entreprise par le gouvernement de la Restauration, non pas, ainsi que le prétendirent les journaux de l’opposition, comme une manœuvre de politique intérieure commandée par les circonstances difficiles où se trouvait le ministère de Polignac, mais comme une mesure d’honneur et d’intérêt national, devant laquelle le gouvernement, qui avait tenté toutes les autres voies, ne pouvait plus reculer sans déserter ses devoirs. prise⁠ ⁠; il fallait faire de grands efforts pour être prêt à la bonne C’est seulement au mois de janvier 1830 que la décision fut saison, c’est-à-dire au mois de mai ou de juin au plus tard. Trois commissions furent constituées, qui travaillèrent d’abord séparément, puis se réunirent sous la présidence du prince de Polignac et en présence du ministère tout entier. La réunion eut lieu dans le grand salon du ministère des Affaires étrangères, situé alors rue des Capucines, par une très froide journée de janvier. Une table immense occupait une grande partie de la pièce et empêchait les assistants de s’approcher de la cheminée⁠ ⁠; Polignac, aidé de quelques autres personnes, voulut reculer la table, qui, n’étant plus en équilibre, s’écroula avec fracas⁠ ⁠; c’était un mauvais augure, cependant on la releva et la discussion commença. Le conseil, après une longue délibération, adopta le plan présenté par Dupetit-Thouars, que celui-ci avait exposé dans un lumineux rapport. Ce plan consistait à débarquer à Sidi-Ferruch et à s’emparer du Fort-l’Empereur, d’où on dominait la ville⁠ ⁠; les défenses de son front de mer, dans ces conditions, ne lui servaient à rien.

LE GÉNÉRAL DE BOURMONT
Gravure LE GÉNÉRAL DE BOURMONT
Illustration de l'ouvrage, page 102
Gravure sans légende (page 102)
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L’ordonnance de mobilisation parut le 7 février 1830 et l’expédition fut annoncée aux Chambres dans le discours du trône du 2 mars : « Au milieu des graves événements dont l’Europe était occupée, y lisait-on, j’ai dû suspendre l’effet de mon juste ressentiment contre une puissance barbaresque, mais je ne puis laisser plus longtemps impunie l’insulte faite à mon pavillon. La réparation éclatante que je veux obtenir, en satisfaisant l’honneur de la France, tournera, avec l’aide du Tout-Puissant, au profit de la chrétienté. » Le 20 avril, le Moniteur résumait les griefs de la France contre le dey : « A nos soldats, disait-il, est réservée la noble mission de venger la dignité de la Couronne et de délivrer la France et l’Europe du triple fléau que les Puissances chrétiennes ont enduré trop longtemps : l’esclavage de leurs sujets, les tributs que le dey exige d’elles et la piraterie qui ôte toute sécurité aux côtes de la Méditerranée. »

La préparation de l’expédition fut conduite avec beaucoup de méthode et de célérité. Les vieux amiraux, timides survivants de la marine impériale, prétendaient qu’elle exigerait six ou huit mois⁠ ⁠; mais d’Haussez promit d’être prêt pour le 15 mai et tint parole. Rien ne fut laissé au hasard. On réunit les forces de terre et de mer et le matériel de guerre, on rassembla les munitions et les vivres, on concentra les bâtiments de guerre, de transport et de débarquement. A la fin d’avril, les troupes étaient réunies dans leurs cantonnements aux environs de Toulon et de Marseille. L’effectif total s’élevait à 37 600 hommes, 4 500 chevaux, 91 pièces d’artillerie.

Le commandement de la flotte fut confié à l’amiral Duperré et celui de l’armée. de terre au général de Bourmont. Les deux hommes ne s’entendaient guère. Duperré, rude et brusque, d’humeur peu sociable, était un excellent marin et avait fait une brillante campagne en I8Io dans l’Inde et dans l’le de France⁠ ⁠; ses opinions libérales le rendaient suspect au roi et au dauphin. Il ne croyait pas au succès de l’expédition et partageait sur ce point l’opinion de Wellington : « Les Français sont fous, disait celui-ci, un revers effroyable les attend sur la côte d’Algérie. » Duperré résuma toutes ses objections dans une lettre qui était un chef-d’œuvre de prévoyance pessimiste⁠ ⁠; il prévoyait un mois pour un débarquement qui, en fait, ne demanda que huit heures. Ce pessimisme de l’amiral eût peut-être compromis le succès de l’expédition sans la fermeté du baron d’Haussez et le sang-froid du général en chef.

L’opinion publique n’avait pas oublié que Bourmont avait abandonné sa division avant Waterloo pour rejoindre Louis XVIII à Gand. Il souhaitait évidemment, en prenant le commandement de l’expédition, effacer le souvenir de cette trahison. Bourmont avait pleins pouvoirs même sur Duperré et une ordonnance secrète l’investissait, en cas de nécessité absolue, du commandement suprême des forces de terre et de mer.

104 L’AMIRAL DUPERRÉ

Les trois divisions de l’armée étaient commandées par les généraux Berthezène, Loverdo et des Cars. Le lieutenant général Desprez était chef d’état-major général, Lahitte commandait le génie, Valazé l’artillerie, le baron Denniée l’intendance. Les états-majors avaient été composés de façon à y faire entrer en nombre à peu près égal des officiers de l’ancienne et de la nouvelle armée. Chefs et soldats avaient une double provenance. Les uns, comme Berthezène, Poret-de-Morvan, avaient servi sous l’empire et étaient demeurés fidèles à l’idée impérialiste⁠ ⁠; le colonel Monnier, qui commandait le 28e de ligne, a inspiré à Alfred de Vigny le beau portrait du capitaine Renaud dans Servitude et grandeur militaires⁠ ⁠; quelques vieux grognards se rappelaient même l’expédition d’Egypte. D’autres officiers, comme Loverdo et Lahitte, étaient ralliés à la Restauration. Cet amalgame était de nature à effacer les dernières traces des discussions qui divisaient l’armée depuis 1815. L’armée navale se trouva réunie le 23 avril. (d’après le portrait appartenant à M. de Dompierre d’Ormoy) Elle comptait plus de 600 bâtiments, dont 103 bâtiments de guerre divisés en trois escadres : l’escadre de bataille commandée par le vice-amiral Duperré, qui arbora son pavillon sur la Provence, avec le vice-amiral Rosamel comme commandant en second⁠ ⁠; l’escadre de débarquement et l’escadre de réserve. Le reste se composait de bâtiments de commerce affrétés qui constituaient le convoi et l’escadrille de débarquement pour la mise à terre des troupes et du matériel. Il n’y avait que sept bâtiments à vapeur, avisos et remorqueurs de faible tonnage, et l’expédition d’Alger fut en fait le dernier exploit de la marine à voiles. Le 5 mai, le Dauphin passa la revue de l’armée et de la flotte qui, toute pavoisée, offrait un spectacle magnifique dans le cadre grandiose de la rade de Toulon. L’embarquement des troupes commença le II mai et le départ eut lieu le 25.

Illustration de l'ouvrage, page 104
Gravure sans légende (page 104)
Illustration de l'ouvrage, page 104
Gravure sans légende (page 104)

La navigation fut très lente. Le 30 mai, on arriva en vue de la côte d’Afrique, mais le vent n’étant pas favorable, on rétrograda jusqu’aux Baléares où on resta jusqu’au 9 juin. Le 12, on était de nouveau sur la côte de l’Algérie et on vit apparaître Alger avec ses murailles blanches, sa campagne couverte de jardins, son magnifique cadre de montagnes. Duperré hésitait encore à se rendre au mouillage inconnu de Sidi-Ferruch, mais Bourmont, sans toutefois être obligé de montrer ses pleins pouvoirs, imposa son autorité : « Monsieur l’amiral, dit-il, cette fois il faut débarquer. La mer n’est pas mauvaise, vous savez que j’ai le droit de vouloir et je veux que nous débarquions. »

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L’AMIRAL DUPERRÉ ET LE GÉNÉRAL DE BOURMONT SUR LE PONT DE LA « PROVENCE » (d’après une lithographie de Morel-Fatio).
Gravure L’AMIRAL DUPERRÉ ET LE GÉNÉRAL DE BOURMONT SUR LE PONT DE LA « PROVENCE » (d’après une lithographie de Morel-Fatio).

L’opération s’effectua le 14 juin, dans la baie qui se trouve à l’Ouest de la presqu’ile de Sidi-Ferruch et qui offre, avec une belle plage de sable fin, un bon mouillage bien abrité. La mer était calme et le fond excellent. Sur la presqu’ile s’élevait une petite tour, appelée Torre-Chica par les Espagnols, que quelques pièces de canon avaient fait prendre pour un établissement militaire, mais qui était simplement le minaret d’un édifice religieux renfermant le tombeau du saint personnage qui avait donné son nom à la localité. L’ennemi n’opposa qu’une très faible résistance⁠ ⁠; au consul des Etats-Unis qui s’étonnait qu’il laissât ainsi débarquer tranquillement l’armée ennemie, Hussein répondit que c’était afin de la détruire plus facilement. La division Berthezène, soutenue par le feu des bâtiments, s’empara sans peine de quelques batteries placées en dehors de la presqu’ile. Le débarquement, représenté comme si difficile par les adversaires de l’expédition. s’était opéré en quelques heures et ne nous avait coûté que trente-deux hommes. Cet événement mémorable est rappelé par l’inscription suivante, gravée sur la porte du fort élevé à cet emplacement : « Ici, le 14 juin 1830, par ordre du roi Charles X, sous le commandement du général de Bourmont, l’armée française vint arborer ses drapeaux, rendre la liberté aux mers, donner l’Algérie à la France. »

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Le débarquement de l’artillerie et du matériel continua les jours suivants,

M

_ Itinéraire de l’expédition de 1830 Echelle de 1/150.000€ BRAN E Pbinte Hascad Mers ed Debba Cap Coxin R Mont Bourardo Vigio SidA & . ben Nour Sidi- Feruch de Sudde

L’EXPÉDITION D’ALGER

Marabout Sidi ben Ak Staoueli ely Ibrahin gêné seulement le 16 juin par un violent coup de vent de Nord-Ouest, qui mit la flotte en danger et à propos duquel on évoqua le souvenir de l’expédition de Charles- Quint⁠ ⁠; mais heureusement, vers midi, le vent passa à l’Est et la mer se calma. Il fut décidé qu’on fortifierait la petite presqu’ile de Sidi-Ferruch pour en faire un camp retranché et une place de dépôt. On y établit des parcs, des magasins, des hôpitaux, des fours à cuire le pain.

L’EXPÉDITION D’ALGER

La distance entre Sidi-Ferruch et Alger est d’environ vingt-cinq kilomètres. Trois combats, qui nous rendirent maîtres de la ville, furent livrés sur ce trajet : ceux de Staouéli, de Sidi-Khalef et du Fort-l’Empereur. Le plus important des trois fut celui de Staouéli. L’agha Ibrahim, gendre d’Hussein-dey, commandait les forces de la Régence⁠ ⁠; il avait avec lui la milice turque forte d’environ 6 000 hommes, les Koulouglis et les Maures d’Alger⁠ ⁠; le bey de Constantine avait (1830-1834) amené 13 000 hommes, le bey d’Oran en envoya 6 000, les tribus kabyles fournirent 15000 hommes environ⁠ ⁠; au total, les forces de l’agha s’élevaient à environ 50 000 hommes. Il se proposait d’enfoncer l’aile gauche de l’armée française et de la couper de la presqu’ile de Sidi-Ferruch. Le 19 juin au matin, toutes nos lignes furent assaillies⁠ ⁠; le premier choc fut terrible, mais, après une lutte acharnée, les Algériens durent se replier sur leurs positions. Les Kabyles lâchèrent pied les premiers⁠ ⁠; le reste suivit. A midi, les hauteurs de Staouéli étaient conquises et le camp turc occupé. Nous avions 530 hommes hors de combat, dont 57 morts⁠ ⁠; les Algériens avaient perdu deux fois plus de monde.

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La prise du camp de Staouéli produisit un grand effet. L’arrivée des fuyards et des blessés jeta le désarroi et la consternation dans Alger et les Kabyles regagnèrent leurs montagnes. Bourmont aurait pu sans doute dès ce moment poursuivre l’ennemi, s’emparer d’Alger et terminer la campagne. Mais, ne voulant rien laisser au hasard, il préféra attendre le matériel de siège, les munitions et les subsistances que lui amenait le convoi qui, parti le 18 de Palma, n’arriva que dans la nuit du 24 au 25. Staouéli fut relié à Sidi-Ferruch par une route. Le 24 juin, un nouveau combat fut livré à Sidi- Khalef ou Sidi-Khaled. Dans les journées du 25 au 28 juin, les Turcs, commandés par le bey du Titteri, Mustapha-bou-Mezrag, qui avait remplacé l’agha Ibrahim, tentèrent un nouvel effort et firent éprouver à l’armée française des pertes sérieuses.

LES TROUPES FRANÇAISES TRAVERSENT LE CAMP TURC DE STAOUÉLI (d’après une lithographie de Gudin. Musée de l’armée).
Gravure LES TROUPES FRANÇAISES TRAVERSENT LE CAMP TURC DE STAOUÉLI (d’après une lithographie de Gudin. Musée de l’armée).

Le 29 juin, on reprit la marche en avant destinée à envelopper le Fort-l’Empereur⁠ ⁠; la division des Cars était à gauche, la division Loverdo au centre, la division Berthezène à droite. Le chef d’état-major commit ce jour-là une faute grave. Du point de départ de l’armée, on n’apercevait ni le Fort-l’Empereur, ni Alger⁠ ⁠; comme la plaine de la Mitidja était couverte de brouillard, on crut voir la mer de ce côté⁠ ⁠;

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l’état-major en conclut bien à tort que la carte de Boutin était fautive et que l’armée était engagée beaucoup trop à droite. Il fit appuyer les troupes à gauche vers la Bouzaréa, à travers un pays difficile et coupé de profonds ravins⁠ ⁠; il en résulta un grand désordre dans la ligne de bataille⁠ ⁠; les colonnes s’égarèrent et se heurtèrent dans une confusion extrême, dont, fort heureusement, l’ennemi ne profita pas. Après quoi, au prix de grandes fatigues et de contremarches pénibles, on parvint à regagner les positions qu’on occupait le matin.

Le Fort-l’Empereur, que les indigènes appelaient Bordj-Moulay-Hassan ou Bordj-et-Taous (le fort des paons), devait son nom européen à ce qu’il avait été construit sur le point même où Charles-Quint avait planté sa tente en I541, mais, pour nos soldats, l’empereur ne pouvait être que Napoléon. C’était le seul ouvrage avancé qui défendit du côté de la terre la Kasba et la ville d’Alger, dont les murailles s’étendaient en contre-bas à environ I 200 mètres au Nord-Est, de sorte que la prise du Fort-l’Empereur rendait la défense de la ville impossible. Le Khasnadji s’y était enfermé avec 800 Turcs et I 200 Arabes. Les troupes creusèrent des tranchées pendant quatre jours, puis, quand les travaux d’approche furent suffisamment avancés, le 4 juillet au matin, l’artillerie de siège commença le bombardement. En quelques heures, les murailles s’écroulèrent. Les Turcs montrèrent un grand courage, mais leur feu fut bientôt éteint. L’ordre de battre en brèche allait être donné lorsqu’à dix heures, une formidable explosion se produisit⁠ ⁠; des flammes, des nuages de fumée et de poussière s’élevaient jusqu’à une grande hauteur, des pierres pleuvaient dans toutes les directions. Les Turcs, avant d’abandonner le fort, avaient fait sauter la poudrière. L’explosion avait ouvert une large brèche par laquelle les troupes se précipitèrent, le fort fut occupé et mis immédiatement en état de défense.

Le dey parlait de résister encore, mais la population ne le lui permit pas. A deux heures de l’après-midi, un des secrétaires du dey, le khodja Mustapha, se présenta en parlementaire au quartier général. Puis vinrent deux Maures, Hassan-ben- Othman et Ahmed-bou-Derba, qui offrirent à Bourmont de lui apporter la tête du dey⁠ ⁠; le général répondit que cela ne lui ferait aucun plaisir et que le roi de France avait coutume de prendre les villes, non les têtes de ses ennemis. A quatre heures, le secrétaire du dey revint avec le consul d’Angleterre, M. Saint-John⁠ ⁠; celui-ci proposa sa médiation, que Bourmont refusa nettement. Le général Desprez rédigea le texte de la capitulation et le plus ancien interprète de l’armée, Bracewitz, qui avait fait la campagne d’Egypte trente-deux ans auparavant, partit avec le khodja pour la porter au dey. La remise de la capitulation donna lieu à une scène dramatique⁠ ⁠; les cris de fureur des janissaires furent tels que Bracewitz crut son dernier jour arrivé⁠ ⁠; il mourut quelques jours après des suites de l’émotion qu’il avait éprouvée.

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Le dey cependant accepta les conditions qui lui étaient imposées. Le 5 juillet au matin, la capitulation fut signée. En voici le texte :

I° Le fort de la Casaubah, tous les autres forts qui dépendent d’Alger et le port de cette ville seront remis aux troupes françaises le 5 juillet à midi⁠ ⁠;

2º Le général en chef de l’armée française s’engage envers Son Altesse le dey d’Alger à lui laisser la liberté et la possession de ce qui lui appartient personnellement⁠ ⁠;

3° Le dey sera libre de se retirer avec sa famille et ce qui lui appartient dans le lieu qu’il fixera et, tant qu’il restera à Alger, il y sera, lui et toute sa famille, sous la protection du général en chef de l’armée française⁠ ⁠; une garde garantira la sûreté de sa personne et celle de sa famille⁠ ⁠;

4º Le général en chef assure à tous les soldats de la milice les mêmes avantages et la même protection⁠ ⁠;

5° L’exercice de la religion mahométane restera libre⁠ ⁠; la liberté de toutes les classes, leur religion, leur commerce et leur industrie ne recevront aucune atteinte, leurs femmes seront respectées⁠ ⁠; le général en chef en prend l’engagement sur l’honneur⁠ ⁠;

6º L’échange de cette convention sera faite le 5 avant midi. Les troupes françaises entreront aussitôt après dans la Casaubah et successivement dans tous les autres forts de la ville et de la marine.

Ainsi, le drapeau français remplaçait désormais le pavillon des Barbaresques sur les murs d’Alger la guerrière. Les soldats vêtus de rouge, qui, d’après d’anciennes prédictions, devaient mettre fin à l’existence de la Régence, entrèrent dans la cité des pirates par la Porte-Neuve. Cette entrée ne se fit pas sans quelque désordre et manqua de solennité. Les voies étaient encombrées et l’état-major n’avait pas donné ses instructions en temps voulu. Le général Lahitte pénétra d’abord avec deux compagnies d’artillerie. Peu après, Bourmont fit son entrée à la tête du 6º de ligne. Le quartier général fut établi à la Kasba, que le dey avait quittée et que les indigènes commençaient à piller.

La Kasba, dont l’imagination française avait fait un palais féerique, apparut en réalité comme une habitation à peine tolérable. Les appartements du dey et de ses femmes étaient si sales et si infestés d’insectes, qu’il fallut les passer à la chaux pour s’en débarrasser. Des marchandises de toute espèce, provenant des prélèvements de la Régence sur les cargaisons, étaient entassées dans les magasins. Le Khasnadji donna les clefs des salles qui renfermaient le Trésor de la Régence, mais déclara qu’aucun registre n’en indiquait le montant, ce qui était faux. Une commission composée de l’intendant général Denniée, du payeur principal Firino et du général Tholozé, nommé gouverneur d’Alger, fut chargée d’inventorier les monnaies d’or entassées pêle-mêle et d’en prendre possession. On trouva 48 700 000 francs, qui furent expédiés en France et couvrirent largement les frais de l’expédition, évalués à 43 500 000 francs. On s’attendait à trouver des sommes plus considérables, d’où la légende du pillage de la Kasba, qui ne repose sur rien, sinon sur les antipa- thies du quartier général et du général de Loverdo, qui se renvoyèrent ces accusations. Aucun excès ne fut commis par nos troupes⁠ ⁠; les mai- sons pillées le furent par les Juifs et par la populace indigène. L’Allemand Pfeiffer déclare que « l’armée française se conduisit plus noblement que ne l’eussent fait les troupes de n’importe quel peuple ».

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VUE DU FORT L’EMPEREUR, d’après une lithographie de Genet
Gravure VUE DU FORT L’EMPEREUR, d’après une lithographie de Genet

Nos pertes pendant l’expédition d’Alger s’élevèrent à 2300 hommes hors de combat, dont 400 morts. Parmi ces derniers était le fils du général en chef, Amédée de Bourmont, grièvement blessé à Sidi-Khalef et mort à l’hôpital de Sidi-Ferruch. Bourmont apprit le deuil qui le frappait le jour même de l’entrée à Alger : « L’armée, écrivit-il à Polignac, perd un brave soldat, je perds un excellent fils. » Le Journal des Débats désarma devant cette douleur paternelle : « M. de Bourmont, dit-il, est noblement réconcilié avec la France, le sang de son fils a payé pour lui. »

Le 7 juillet eut lieu une entrevue entre le général en chef et le dey, qui venait reprendre les objets qui lui appartenaient. D’après les renseignements donnés par Bakri, il serait parti avec 18 millions de fortune, dont 8 millions en bijoux, diamants et pierres précieuses. Résigné à la volonté de Dieu, Hussein s’embarqua

VUE DU FORT-L’EMPEREUR (d’après une lithographie de Genet).

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LOVERDO. - BERTHEZÈNE. — DES CARS
Gravure LOVERDO. - BERTHEZÈNE. — DES CARS

LOVERDO BERTHEZÈNE DES CARS le Io juillet pour Naples sur la frégate la Jeanne d’Arc, avec sa famille, son harem, sa suite, en tout Iro personnes dont 55 femmes et un bagage considérable.

La nouvelle de la prise d’Alger fut apportée à Toulon par le bateau à vapeur le Sphinx⁠ ⁠; transmise par le télégraphe, elle arriva le 9 juillet à Paris. La dépêche fut remise au baron d’Haussez, qui sauta à cheval et galopa sur la route de Saint- Cloud. En arrivant au château, il aperçut de loin le vieux roi qui se promenait avec la duchesse d’Angoulême au travers de ces futaies magnifiques qu’il devait peu de jours après quitter en fugitif sous les huées de la populace : « Sire, cria d’Haussez, Alger est à nous⁠ ⁠! » Une vive rougeur colora les traits pâles et fatigués du roi : « On s’embrasse en un pareil jour, » dit-il, et il donna à d’Haussez une chaleureuse accolade.

Le bâton de maréchal de France fut donné au commandant en chef de l’expédition et la dignité de pair de France à l’amiral Duperré. Il y eut quelque enthousiasme dans le Midi, qui était en relations constantes avec Alger et qui souffrait de la piraterie, mais, dans le reste de la France, la chute d’Alger éveilla peu d’écho et n’arrêta pas l’orage qui montait contre la monarchie : « Oui, Alger est vaincu, écrivait le Journal des Débats, mais non pas la charte. Elles vivent et elles sont debout, ces lois qui défendent de faire la guerre sans crédits votés régulièrement, ces lois qui condamnent les ministres qui dépensent l’argent du peuple sans autorisation. La victoire est au Roi, à l’armée, à la France, mais la faute est aux ministres et le droit d’accuser et de punir aux Chambres. Chacun aura ce qui lui est dû, nos soldats leur gloire, les ministres leur punition. »

Le dimanche Il juillet, le roi se rendit à Notre-Dame pour assister à un Te Deum. Tout était morne et silencieux sur le passage du cortège. « Quelques cris évidemment achetés, dit d’Haussez, firent seuls les frais de la joie publique. » Le roi en fut très affecté.

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L’expédition d’Alger avait été bien préparée et bien conduite. Le débarquement était l’opération difficile. Dès l’instant qu’il s’était effectué dans de bonnes conditions, la partie était gagnée et l’armée ne devait pas rencontrer beaucoup de résistance. « Jeter avec succès, dit Raynal, une armée de 40 000 hommes sur un point de la côte rapproché d’Aiger⁠ ⁠; obtenir des vents le temps de débarquer le matériel nécessaire à cette armée, tel était le problème que la fortune se chargea de résoudre. L’inexpérience de l’ennemi et la bravoure de nos troupes firent le reste. »

Par l’occupation d’Alger, la France donnait une base solide à sa politique coloniale dans la Méditerranée⁠ ⁠; elle devenait prépondérante dans le bassin occidental de cette mer et portait une atteinte grave à l’omnipotence de Gibraltar et de Malte⁠ ⁠; elle plantait le premier jalon de son futur empire africain.

II

(5 JUILLET-2 SEPTEMBRE 1830)

Quoique la prise d’Alger n’ait pas eu un caractère purement accidentel, on ne savait trop ce que l’on ferait de la nouvelle conquête. On ignorait presque tout du pays, de son gouvernement, de ses habitants. Le petit manuel distribué aux officiers au moment du départ de l’expédition, intitulé : Aperçu historique, statistique et topographique sur l’Etat d’Alger, montre que, sauf sur Alger et ses ouvrages fortifiés, on ne savait rien de précis. Le gouvernement de la Restauration n’eut d’ailleurs pas beaucoup de temps pour prendre parti, puisque la nouvelle de la capitulation d’Alger ne parvint à Paris que le 9 juillet et qu’à la fin du mois, la vieille monarchie avait cessé d’exister.

D’ALGER PAR TERRE ET PAR MER

Il n’y avait en France qu’une très faible minorité qui eût l’audace de vouloir faire de l’Algérie une terre française. Jusque dans le ministère, notre occupation rencontrait une vive résistance et le dauphin lui était très hostile. On arguait que la France n’entendait rien à la colonisation et ne tirerait jamais aucun parti de la Régence. Quant à l’opposition, après avoir combattu l’expédition d’Alger, elle soutint bientôt au contraire la nécessité du maintien de l’occupation : « Supposez, disait le Journal des Débats, un ministère qui n’eût aucune difficulté intérieure, la question diplomatique est simple. Nous gardons Alger parce que nous PLANCHE MI (1830) D’après le tableau de GuDIN. (Musée de Versailles). - ALGÉRIE HIST. COLONIES. -

ATTAQUE

ATTAQUE

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l’avons pris et qu’il n’appartient à personne. Nous y ferons un établissement de guerre et de commerce qui assure notre juste influence sur la Méditerranée. La Russie approuve et l’Angleterre, dans sa situation actuelle, se plaint sans s’opposer. »

Le gouvernement n’avait pris aucun engagement vis-à-vis de personne, mais Polignac disait vrai en affirmant que la France n’avait pas arrêté le plan de conduite qu’elle suivrait après la destruction de la domination turque. Dans ses notes diplomatiques, il spécifiait que la France entendait garder sa liberté d’action, mais qu’elle était disposée à se concerter avec les autres peuples chrétiens au sujet du sort de la Régence. On songea un instant à partager le pays entre toutes les puissances de la Méditerranée ou à donner Alger à l’ordre de Malte, ou encore à le remettre à la Porte qui y installerait un pacha comme dans les provinces de l’Empire ottoman.

LA MOSQUÉE KETCHAOUA A ALGER, d’après une lithographie de Lessore et Wyld
Gravure LA MOSQUÉE KETCHAOUA A ALGER, d’après une lithographie de Lessore et Wyld

Cependant les relations étaient plus tendues que jamais avec l’Angleterre. A Alger, le consul Saint-John, après avoir proposé sa médiation, avait refusé d’entrer en relations avec Bourmont et avait prodigué à Hussein jusqu’à son départ LA MOSQUÉE KETCHAOUA A ALGER les témoignages de sympathie et de (d’après une lithographie de Lessore et Wyld). dévouement. Après l’embarquement du dey, il continua à surveiller et à dénaturer tous les actes de l’autorité française. Les ports de Malte et de Gibraltar regorgeaient de troupes et de navires et Saint-John écrivait à son chef, lord Aberdeen : « Dites-moi, je vous en prie, si vous voulez que j’empêche les Français de venir s’établir ici. En ce cas, je saurai provoquer une telle agitation chez les indigènes qu’ils ne pourront rien faire dans ce pays. »

Les instructions de Bourmont lui prescrivaient « d’éviter avec soin de rien faire ni rien dire qui puisse préjuger sur nos intentions ultérieures à l’égard d’Alger ou gêner plus tard la liberté d’action que la France doit se réserver pour l’organisation et la disposition définitive de ce pays ». Quelques jours après la capitulation

HISTOIRE DES COLONIES. T. II.

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d’Alger, le général en chef rétablit les consuls dans leurs attributions, ce qui était un acte de souveraineté. M. de Laval fut fort mal reçu lorsqu’il vint en informer le Foreign Office : « Vous n’avez pas à vous occuper de notre consul, répondit lord Aberdeen, puisqu’il est accrédité auprès du dey. » Le 26 juillet, dans une audience de congé, lord Aberdeen fit entendre à notre ambassadeur des paroles encore plus comminatoires : « Jamais, lui dit-il, la France, même au temps de la République et de l’Empire, ne nous a donné de pareils sujets de plaintes. — Mylord, répondit le duc de Laval, je ne saurais ni dire ni prévoir ce que vous pouvez espérer de la modération de la France, mais ce que je sais, c’est que vous n’en obtiendrez jamais rien par la menace. » Lord Stuart ayant, sur l’ordre de son gouvernement, communiqué une demande d’explications à Charles X, le roi lui retourna sa dépêche avec cette annotation : « Pour prendre Alger, je n’ai considéré que la dignité de la France⁠ ⁠; pour le garder ou le rendre, je ne consulterai que son intérêt. »

Le maréchal de Bourmont agit, aussitôt après la capitulation d’Alger, en homme assuré que la conquête de l’armée demeurerait acquise à la France. Il commit néanmoins, dans la courte période qui va du 5 juillet au 3 septembre 1830, des fautes assez nombreuses⁠ ⁠; il avait su tailler, il ne sut pas recoudre. Il n’y eut pas d’organisation du pays, pas de compréhension vraie de sa situation et de ses besoins. Il est juste de dire que cette carence était due en partie au contre-coup des événements qui se produisaient en France⁠ ⁠; l’incertitude sur le sort de la conquête, les divisions de l’armée, les maladies, le découragement, tout contribuait à compliquer notre tâche. Le général en chef, son chef d’état-major et l’intendant général se montrèrent tous trois incapables d’administrer convenablement la ville d’Alger.

Le premier soin de Bourmont, aussitôt que l’armée eut pris possession d’Alger, fut d’ordonner le désarmement de la milice turque. Les janissaires célibataires, au nombre de 2 500, furent embarqués pour Smyrne⁠ ⁠; ceux qui étaient mariés, un millier environ, reçurent d’abord la permission de rester à Alger, mais quelques jours après, Bourmont, se croyant trahi par les Turcs, ordonna de les expulser tous, mesure qui fut exécutée d’une manière assez brutale. Les Turcs pourtant n’auraient pas mieux demandé que de nous servir⁠ ⁠; ils disaient que le roi de France avait sans doute un trésorier comme le dey et que son argent en valait un autre. Habitués à commander aux indigènes, connaissant de longue date les mobiles auxquels ils obéissaient, les rouages de leur société, ils nous auraient rendu de précieux services. Tout disparut de l’ancienne administration de la Régence⁠ ⁠; dans la Kasba, les soldats, sous les yeux de l’intendant général, allumaient leur pipe avec les papiers de l’administration. On n’arriva à se renseigner approximativement sur l’état des propriétés et des revenus publics que par les déclarations plus ou moins exactes des particuliers, et l’amin des eaux, qui connaissait seul le tracé des aqueducs alimentant la ville d’Alger, n’opéra aucune remise de service.

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Nous donnâmes toute notre confiance aux Maures et aux Juifs. « Les Maures sont intelligents, dit Denniée, ils deviendront pour nous des agents actifs et d’utiles intermédiaires. Par eux ces immenses tribus d’Arabes seront en peu de temps nos alliés et nos pourvoyeurs. » C’était se faire beaucoup d’illusions et sur le dévouement et sur l’influence de ces éléments de la population. Bourmont paraît s’en être aperçu : « Je destine, disait-il, les principaux emplois civils aux Maures⁠ ⁠; mais, dans un pays où l’habitude d’obéir au plus fort existe, on ne peut confier l’autorité première qu’à des gens de guerre et je me trouve ici obligé de choisir parmi les Kabyles et les Arabes les principaux chefs du pays, si j’en exclus les Turcs. »

Dès le 6 juillet, une Commission de gouvernement, présidée par l’intendant général Denniée, fut constituée pour établir les besoins et les ressources du pays, les institutions qu’il s’agissait de modifier ou de remplacer. Cette Commission était composée du général Tholozé, commandant la place d’Alger, du consul Alexandre Duval, neveu de celui qu’avait jadis insulté le dey, du payeur général Firino, de l’officier-interprète d’Aubignosc. Ce dernier, qui avait longtemps résidé dans les pays barbaresques, fut nommé lieutenant-général de police et devint de fait le premier chef de l’administration algérienne. Une Commission municipale composée de Maures et de Juifs fut chargée de renseigner la Commission de gouvernement⁠ ⁠; elle était présidée par Ahmed-bou-Derba, homme d’esprit fin et rusé, mais sans moralité aucune et plus tracassier qu’habile.

Les troupes vivaient en bonne intelligence avec les habitants d’Alger, mais le passage subit de la vie active des camps à l’oisiveté du bivouac eut une influence fâcheuse sur la discipline et la santé des soldats. Les maisons de campagne des environs d’Alger furent dévastées. L’armée fut bientôt décimée par les dysenteries et les entérites. Les infirmeries étaient encombrées. Du 25 juin au Io août, il y eut 9 000 entrées dans les hôpitaux.

Bourmont, qui ne se faisait aucune idée de la situation véritable de la Régence, paraît avoir cru que la prise d’Alger amènerait la soumission du pays tout entier : « Tout le royaume d’Alger, écrivait-il, sera probablement soumis au roi avant quinze jours sans avoir un coup de fusil de plus à tirer. » Il pensait qu’on pouvait sans inconvénient rappeler une des trois divisions de l’armée d’Alger. Il donna l’investiture au bey du Titteri, Mustapha-bou-Mezrag, qui signa une déclaration par laquelle il reconnaissait le roi de France pour son souverain, lui rendait hommage et s’engageait à lui payer les tributs coutumiers. Mais Mustapha ne tint pas ses promesses et ne tarda pas à se tourner contre nous. Le bey d’Oran, Hassan, était bien disposé en notre faveur, mais il était assiégé par les indigènes et sollicitait l’appui des troupes françaises. Mers-el-Kébir et Oran furent occupés sans résistance.

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Une expédition fut envoyée à Bône, où Damrémont prit possession de la Kasba et de la ville : « On a lieu de croire, écrivait Bourmont, que l’occupation de Bône décidera le bey de Constantine à se soumettre et qu’il demandera à traiter aux mêmes conditions que le bey de Titteri. » En fait, les villes où était établie la domination turque paraissaient disposées à accepter notre souveraineté, mais, derrière les Turcs, nous ne devions pas tarder à découvrir les indigènes des tribus, montagnards ou nomades, cultivateurs ou pasteurs, Kabyles ou Arabes, autrement redoutables et résistants, sur lesquels il fallut conquérir le pays.

LE SOLDAT DE L’EXPÉDITION D’ALGER, d’après une lithographie de Raffet
Gravure LE SOLDAT DE L’EXPÉDITION D’ALGER, d’après une lithographie de Raffet
LE SOLDAT DE L’EXPÉDI-

L’expédition de Blida mit en lumière notre situation véritable. Bourmont crut qu’il était utile de montrer que les troupes françaises ne craignaient pas de s’éloigner du littoral, et, bien qu’on l’eût averti du danger, voulut s’avancer jusqu’à Blida, située à environ 48 kilomètres d’Alger, au delà de la plaine de la Mitidja, au pied de l’Atlas et entourée de populations kabyles. Tout alla bien à l’aller, mais lorsqu’on voulut revenir sur ses pas, les Kabyles se ruèrent sur la colonne et lui firent éprouver des pertes assez sérieuses. L’échec de Blida, encore aggravé par l’évacuation de Bône et d’Oran, qui TION une lithographie de Raffet). D’ALGER (d’après suivit de près leur occupation, montra que nous n’étions pas invulnérables. Ce fut un premier avertissement qui nous montra que la destruction de la domination turque ne nous rendait nullement maîtres de la Régence. La prise d’Alger était un fait accompli : la guerre d’Afrique commençait. La nouvelle de la révolution de 1830 parvint à Alger le II août, d’abord par un bateau marchand apportant à Jacob Bakri une lettre d’un de ses correspondants de Marseille, puis par un navire de guerre. Une lettre du général Gérard, ministre de la Guerre, invitait le général de Bourmont à rester à Alger : « D’heureuses circonstances, disait-il, vous ont séparé de vos collègues⁠ ⁠; la France vous sait gré de vos succès et le gouvernement saura vous récompenser de vos services. » Bourmont paraît avoir songé un moment à aller se mettre à la disposition de Charles X⁠ ⁠; mais Duperré refusa le concours de la marine et une partie de l’armée était hostile à cette solution. Lorsque l’émotion du premier instant fut tombée, il prit le bon parti et travailla à conserver Alger à l’armée et l’armée à la France. Il fut convenu avec Duperré que l’armée navale et l’armée de terre quitteraient ensemble leurs couleurs et un ordre du jour du 16 août leur prescrivit de substituer la cocarde et le pavillon tricolores à la cocarde et au pavillon blancs. Le 2 septembre, le général Clauzel arriva à Alger à bord de l’Algésiras⁠ ⁠; le maréchal de Bourmont lui remit le commandement et fit ses adieux à l’armée.

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CIMETTÈRE MAURE A BAL-EL-OUED, d’après de Longuemar
Gravure CIMETTÈRE MAURE A BAL-EL-OUED, d’après de Longuemar

Bourmont s’embarqua le lendemain. Il avait demandé à l’amiral Duperré un bâtiment de guerre pour quitter l’Afrique⁠ ⁠; ce bâtiment lui fut refusé. Il dut noliser à ses frais un petit brick de commerce autrichien et partit avec deux de ses fils. Son bagage était si minime que deux Maures suffirent à le porter. Un petit coffret renfermant le cœur de son fils tué pendant la campagne était le seul trésor qu’il CIMETIÈRE MAURE A BAB-EL-OUED (d’après de Longuemare). emportât d’Alger. Un seul officier encore obscur l’accompagna presque seul jusqu’au bord de la mer⁠ ⁠; ce courtisan du malheur s’appelait La Moricière.

« Il faut rendre cette justice au maréchal de Bourmont, dit Raynal, qu’il était impossible de se conduire avec plus de prudence et de modération qu’il ne l’a fait lorsque la nouvelle des événements de Juillet est venue frapper l’armée d’étonnement. Il a évité la guerre civile et donné l’exemple de la soumission en prenant lui-même la cocarde tricolore et en faisant arborer le drapeau tricolore sur la Kasba. »

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III

ET L’ALGÉRIE

Les relations diplomatiques de la France avec les puissances européennes se trouvèrent profondément modifiées par la révolution de Juillet. Le gouvernement de Charles X, bien vu de la plupart des souverains de l’Europe, se trouvait en bonne posture pour résister aux objections et aux menaces de l’Angleterre. Après 1830, la Sainte-Alliance se reforme contre la France⁠ ⁠; le tsar Nicolas, qui avait poussé la France à entreprendre la campagne d’Alger, refusait de reconnaître Louis-Philippe⁠ ⁠; en Autriche, Metternich faisait appel à la solidarité des souverains contre l’esprit révolutionnaire⁠ ⁠; en Prusse, Frédéric-Guillaume II était animé des plus mauvais sentiments à l’égard de la France.

Le roi Louis-Philippe était suspect aux vieilles monarchies par ce que le tsar appelait « une usurpation de famille ». Déjà, en 1815, les souverains avaient écarté le duc d’Orléans, dont l’accession au trône aurait créé pour eux-mêmes un précédent redoutable et inquiétant. Les scènes tragiques de Juillet n’étaient pas pour les faire changer d’opinion. Le nouveau gouvernement se trouva donc rejeté du côté de l’Angleterre. Mais cette puissance n’allait-elle pas mettre comme condition à son bon vouloir l’évacuation d’Alger⁠ ⁠? Le duc de Wellington y songea : « Sachons profiter de l’occasion, écrivait-il à lord Aberdeen, et hâtons-nous de régler toutes nos difficultés avec la France. » Le gouvernement eût été jusqu’à un certain point excusable de faire la part du feu en abandonnant notre conquête récente⁠ ⁠; il faut lui savoir gré de ne pas avoir cédé à la tentation. Si la Restauration a eu le mérite d’envoyer nos soldats à Alger, la monarchie de Juillet a eu celui de les y maintenir.

Le rôle personnel du roi Louis-Philippe en cette affaire fut considérable. Il défendit la jeune France africaine contre les jalousies du dehors et les préventions du dedans. La guerre d’Afrique fut, comme on l’a dit, le roman militaire de la monarchie bourgeoise, le rayon d’idéal dans une époque assez terne. Pour mieux marquer l’importance qu’il assignait à l’Algérie dans les destinées nationales, il y envoya successivement tous ses fils, le duc d’Orléans, le duc de Nemours, le prince de Joinville, le duc d’Aumale, dont les noms sont indissolublement liés à l’histoire de la conquête. Sans appui dans le Parlement, mal servi par ses ministres et ses ambassadeurs, abandonné par l’Europe, il finit par triompher de l’Angleterre et de sa mauvaise volonté.

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En 1833, lord Aberdeen, dans une séance de la Chambre des lords, prétendit que Louis-Philippe, au moment de son élévation au trône, avait pris l’engagement de retirer l’armée d’Afrique : « Il existe, déclara-t-il, des documents qui prouvent clairement que des engagements positifs relativement à Alger ont été ratifiés non seulement par le roi des Français, mais encore par ses ministres. » C’est là une pure légende. Les documents historiques des archives françaises et anglaises, les actes et les paroles des ministres de Charles X et de Louis-Philippe montrent au contraire que la France avait gardé toute sa liberté d’action. Les recherches ordonnées par le duc de Broglie, qui fit dépouiller avec soin toute la correspondance et interrogea M. de Bois-le-Comte, directeur des Affaires politiques sous le ministère de Polignac, donnent un démenti aux assertions contraires.

LA COUR DE LA KASBA D’ALGER
Gravure LA COUR DE LA KASBA D’ALGER

Le gouvernement était résolu à conserver Alger, mais résolu également à s’abstenir de toute déclaration officielle à ce sujet. De là le vague et l’imprécision qui régnèrent longtemps, au moins en apparence. La question de l’évacuation ou de la conservation d’Alger fut débattue en septembre 1830 au Conseil des ministres⁠ ⁠; la discussion fut assez vive⁠ ⁠; M. Molé se prononça nettement pour la conservation et les autres ministres, d’abord hésitants, se rallièrent à sa manière de voir. Les instructions du prince de Talleyrand, nommé ambassadeur à Londres, furent rédigées en conséquence⁠ ⁠; elles étaient très nettes et très fermes : « La France, disait le roi, a un intérêt pressant à diminuer la prépondérance de l’Angleterre dans une mer qui est la sienne et dont l’Angleterre n’est même pas riveraine. Elle doit chercher toutes les occasions de rendre l’occupation de Malte et des îles Ioniennes inoffensive. L’entreprise d’Alger peut avoir les conséquences les plus avantageuses pour notre avenir maritime. Sur cette question, la France est en opposition d’intérêt et de politique avec l’Angleterre et aura besoin de toute l’habileté de son ambassadeur. L’affaire d’Alger forme la partie la plus délicate de votre mission. L’évacuation serait contraire à notre dignité et à nos intérêts. »

LA COUR DE LA KASBA D’ALGER

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Diplomate de la vieille école, Talleyrand, qui avait toujours désapprouvé l’expédition d’Alger, affectait de dédaigner les questions coloniales. Il parlait le moins possible de ce sujet brûlant : « J’aimerais bien, écrivait-il, que nos journaux en fissent autant. Il est bon qu’on s’accoutume à notre occupation et le silence est le meilleur moyen. »

Le temps en effet travaillait pour nous. Le 15 novembre 1830, le ministère tory du duc de Wellington fut renversé par un vote de la Chambre des communes. Talleyrand, très influent dans la haute société anglaise, n’était pas étranger à cette chute⁠ ⁠; le ministère whig, dans lequel lord Grey devint premier ministre et lord Palmerston ministre des Affaires étrangères, était par définition moins malveillant pour la France, quoique lord Palmerston n’aimât guère le vieux Talley, qu’il appelait le plus grand coquin du monde.

Sur ces entrefaites, de graves événements européens, la révolution belge, l’intervention autrichienne dans les Etats pontificaux, l’insurrection de Pologne, enfin et surtout la question d’Orient, reléguèrent au second plan la question d’Alger. Les Français occupaient Anvers, les Russes étaient aux portes de Constantinople, tous les souverains étaient aux prises avec la marée montante des peuples⁠ ⁠; l’affaire d’Alger était bien peu de chose à côté de ces graves soucis. L’Angleterre aimait mieux nous voir à Alger qu’aux bouches de l’Escaut ou à Alexandrie. La satisfaction de nous avoir écartés des Flandres malgré la révolution belge amena le gouvernement britannique à s’accommoder de notre occupation de l’Algérie. La France put y maintenir son armée, sans toutefois déclarer encore expressément ce qu’elle entendait faire de sa conquête.

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A Alger, le consul Saint-John gardait toute la confiance de son gouvernement et ne changeait rien à son attitude : « Il est animé à notre égard, disait le général Sébastiani, d’une évidente malveillance, il semble se plaire à susciter des embarras à nos généraux. » Il ne cessait de répéter aux indigènes que notre occupation était provisoire, que l’Angleterre s’opposerait à notre maintien en Afrique et il entretenait parmi les musulmans le secret espoir d’une évacuation prochaine. Il s’attachait à surveiller et à dénaturer tous les actes de l’autorité française. La nouvelle de la révolution de Juillet et de la désorganisation qui s’ensuivit le remplirent de joie. Il aurait voulu que l’Angleterre profitât des circonstances pour récolter ce que nous avions semé : « Comme je serais heureux, écrivait-il, si vous pouviez mettre la main sur ce pays⁠ ⁠! Je vois clairement maintenant que nous pourrions le coloniser et que nous en tirerions d’immenses bénéfices. La principale difficulté est de faire comprendre aux indigènes les avantages qu’ils tireront d’un établissement européen. Or, les Français en sont et en resteront toujours incapables, tandis que notre caractère, qui est bien connu jusqu’aux extrémités de la Régence, nous concilie toutes les populations. » L’Angleterre ferma l’oreille aux insinuations de son fougueux représentant, qui sembla se résigner, mais demeura prêt à profiter de toutes les circonstances.

Malgré ses préoccupations européennes, malgré l’entente cordiale, le gouvernement britannique se garda de rien dire ou faire qui pût comporter de sa part une reconnaissance tacite de notre occupation. Le langage des ministres français était soigneusement surveillé. Au début de 1832, Casimir-Périer ayant déclaré que notre occupation militaire serait maintenue à Alger, lord Londonderry en profita pour interpeller le ministère. L’année suivante, le maréchal Soult ayant dit « qu’il n’y avait aucun engagement pris avec les puissances à l’égard d’Alger, que nous pourrions faire à Alger ce que nous voudrions, que les mesures prises par le gouvernement et les crédits militaires qu’il demandait rendaient peu vraisemblable une évacuation du pays », lord Grey se plaignit directement à Talleyrand, qui recommanda la prudence. En 1834, M. Stanley, ministre des Colonies, répondant à une interpellation de sir Robert Peel, maintenait que l’Angleterre n’acceptait pas la prise de possession d’Alger par la France. En 1838, lord Palmerston reparla encore des droits de la Porte sur l’ancienne Régence et déclara que la France n’y exerçait qu’une simple occupation militaire : « La France, on doit le savoir, répondit le comte Molé, ne transigera jamais. La question de nos droits sur Alger est une question jugée depuis longtemps et sur laquelle il n’y a pas à revenir. » Palmerston dit à notre ambassadeur qu’il ne fallait pas donner à cette discussion plus d’importance qu’elle n’en avait : « Votre gouvernement, ajouta-t-il, peut être convaincu que la possession d’Alger ne deviendra jamais entre lui et le ministère dont je fais partie l’occasion ou même le prétexte d’un conflit sérieux. »

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Les protestations de l’Angleterre prirent un caractère de plus en plus atténué, de plus en plus platonique. M. Saint-John continua longtemps à bouder⁠ ⁠; en 1839 encore, au moment du voyage du duc d’Orléans, il présenta le corps consulaire sans aucun compliment, se bornant à dire les noms et les titres de ses collègues. C’est seulement en 185I que la Grande-Bretagne, en demandant l’exequatur pour le consul qui succédait à Saint-John, reconnut ainsi la légitimité de notre occupation. Le gouvernement de Juillet, obligé de ménager l’An- • ET L’OPINION gleterre, devait par ailleurs tenir compte du Parlement et de l’opinion, peu favorables à l’entreprise africaine. L’Algérie naissante rencontrait en France plus d’adversaires que de partisans. Au Parlement, chaque année, au moment de la discussion du budget et surtout des crédits extraordinaires, les députés se plaignaient des dépenses à leur avis excessives qu’entraînait une conquête inutile et demandaient l’évacuation. M. Desjobert, le plus résolu des adversaires de l’Algérie, s’était fait une spécialité de la combattre, déclarant qu’elle était pour la France une cause de faiblesse, que l’argent qu’on y gaspillait serait beaucoup mieux employé en France même et que les Français étaient d’ailleurs incapables de coloniser.

« On composerait plus de cent volumes, écrivait le général Dubourg en 1836, avec les écrits qui, depuis six ans, ont été publiés sur nos possessions du Nord de l’Afrique. La question est-elle maintenant éclairée⁠ ⁠? Elle est plus embrouillée que jamais⁠ ⁠; grâce au besoin irrésistible que nous avons de faire briller notre esprit, à notre passion pour la controverse, on est parvenu à tellement dénaturer une question positive, que beaucoup de personnes bien intentionnées en sont venues à penser que peut-être il serait plus avantageux d’abandonner Alger, puisque nous ne savons pas en tirer parti. »

Toutes ces dissertations sur l’Algérie et sur son avenir ne méritent guère de retenir l’attention⁠ ⁠; si çà et là on y trouve une idée juste, c’est bien par hasard⁠ ⁠; les auteurs en général ignorent complètement les données du problème. Parmi ces brochures, une des plus lues fut celle de Maurice Allard, intitulée Considérations sur la difficulté de coloniser la Régence d’Alger. On y trouve presque tous les arguments qui seront repris pendant plusieurs années par les adversaires de la colonisation algérienne et par l’opposition. Par qui faire cultiver ce pays⁠ ⁠? La traite des noirs est supprimée, les Européens ne s’acclimateront pas, les indigènes sont indomptables. Le pays est d’ailleurs pauvre⁠ ⁠; ni les cultures européennes, ni les cultures tropicales n’y rencontrent de bonnes conditions : « Hâtons-nous, conclut l’auteur, de renverser dans le port d’Alger les fortifications de cette ville barbare, et que désormais nul vaisseau ne puisse y trouver un abri⁠ ⁠; ramenons en France cette armée qu’une terre inhospitalière dévorerait en peu de temps, dont nous pouvons avoir besoin ailleurs et qu’attendent sur nos fortunés rivages les félicitations et les honneurs de la patrie. » Les plaidoyers des partisans de la colonisation, des colonistes comme on les appelait à cette époque, insistaient sur les avantages que la France pouvait retirer de la colonisation de l’Algérie, mais les arguments qu’ils faisaient valoir ne s’appuyaient que sur des données bien vagues, parfois même erronées, comme c’étaii le cas lorsqu’ils préconisaient les cultures tropicales, canne à sucre, café, indigo, coton.

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Au Parlement, il ne fut question d’Alger ni en 1830, ni en 1831, pas plus à la Chambre des Pairs qu’à la Chambre des députés. Un premier débat eut lieu en 1832 à propos du budget de la guerre⁠ ⁠; le rapporteur, M. Passy, se plaignit des frais élevés qu’occasionnait le corps d’occupation⁠ ⁠; le maréchal Clauzel, M. de Laborde, se prononcèrent en faveur de la colonisation, les ministres Casimir-Périer et Soult se montrèrent très réservés. En mars 1833, à propos d’une demande de crédits supplémentaires, d’éloquents discours furent encore prononcés, mais sans qu’il en sortit rien de définitif.

IV

MENT DE CLAUZEL

Les hésitations de l’opinion publique et du gouvernement lui-même se traduisirent, jusqu’à l’arrivée de Bugeaud, par l’instabilité des chefs de la colonie. Jusqu’en 1840, en dix ans, l’Algérie changea neuf fois de chef⁠ ⁠; elle vit passer successivement Clauzel (I2 août 1830), Berthezène (3I janvier 1831), Rovigo (6 décembre 1831), Voirol (29 avril 1833), Drouet d’Erlon (27 juillet 1834), de nouveau Clauzel (8 juillet 1835), Damrémont (12 février 1837), enfin Bugeaud (29 décembre 1840), sans compter les intérimaires comme Avizard, Rapatel, Négrier, Schramm. Chacun de ces hommes avait ses idées, dont la principale était en général de prendre le contre-pied de ce qu’avait fait son prédécesseur. Il y avait parmi eux des incapables, des médiocres, des hommes manifestement au-dessous de leur tâche⁠ ⁠; il y eut aussi des hommes de grande valeur, mais auxquels le temps manqua pour faire œuvre utile. Parmi ces derniers, Clauzel est incontestablement au premier rang.

124 LE MARÉCHAL CLAUZEL

Volontaire de 1791, général de brigade en 1798, à vingt-sept ans, Clauzel avait fait toutes les campagnes de l’Empire. En 18o2, il avait accompagné le général Leclerc à Saint-Domingue et épousé une créole. En 1815, excepté de l’amnistie, il avait passé en Amérique et fait de l’agriculture à la Nouvelle-Orléans, étudiant avec grand soin les questions coloniales et les problèmes que pose l’administration des pays neufs⁠ ⁠; il était rentré en France en 1820. Lorsqu’il fut nommé général en chef de l’armée d’Afrique, Clauzel avait soixante ans, mais il était encore très vigoureux au physique et au moral. « Il personnifiait à nos yeux l’épopée impériale, dit un officier. Sa casquette à double visière, sa redingote à la propriétaire, sur laquelle il portait des boutons en or et des épaulettes de la forme dite autrefois crapaud et noircies par le temps, sa toute petite épée, nous rappelaient des temps héroiques et commandaient le respect le plus profond. » Clauzel était un homme loyal et franc qui osait dire la vérité à Napoléon lui-même. Esprit large et ouvert, c’était un des militaires les plus instruits de son époque. Il fit partager son zèle et son ardeur à ceux qui l’entouraient⁠ ⁠; ( ). il déploya en matière de colonisation et d’administration une activité remarquable et indiqua plusieurs des solutions que devait appliquer plus tard Bugeaud.

Le gouvernement ne lui avait donné aucune instruction. Clauzel devait tout d’abord se renseigner sur l’état d’esprit de l’armée d’occupation, sur sa situation matérielle et morale, étudier les sentiments de la population indigène à notre égard et les ressources du pays⁠ ⁠; enfin suggérer et provoquer toutes les mesures utiles soit pour conserver et coloniser Alger, soit pour l’évacuer.

L DE MEDEA

Clauzel mena rapidement son enquête et se forma une opinion qu’il fit connaître aussitôt à Paris. Il voulait fonder en Algérie une importante colonie, qui nous indemniserait amplement de la perte de Saint-Domingue et peut-être aussi des frais immenses que nous coûtait l’onéreuse possession de nos autres colonies. Le maréchal Gérard lui répondit le 30 octobre 1830 par une longue lettre dans laquelle il lui traçait la politique à suivre⁠ ⁠; dès les premiers mots, le ministre annonçait la résolution du gouvernement de ne pas abandonner notre conquête. Clauzel devait se proposer un triple but : garder Alger, donner au pays une administration, favoriser la colonisation. Ce sont ces instructions qu’invoquait plus tard Clauzel quand on lui reprochait d’avoir outrepassé ses pouvoirs : « Je ne pouvais prévoir, disait-il, que quelques mois après on essaierait de prétendre que j’avais eu tort de préjuger la question de l’occupation définitive. » C’était Gérard qui s’était engagé à soutenir les projets de Clauzel et lui avait écrit pour le féliciter de ses projets de colonisation⁠ ⁠; mais, dès le mois de novembre 1830, il était remplacé au ministère de la Guerre par le maréchal Soult. Aussitôt l’attitude du gouvernement change, les tergiversations et les tâtonnements recommencent. Dès le mois de janvier 1831, Clauzel est offert en holocauste à l’entente cordiale et son second gouvernement, en 1836, coïncidera précisément avec le moment où cette entente se desserrera. état. Les soldats bivouaquaient pour la plupart en rase cam- LEXPÉDITION Clauzel, à son arrivée, trouva l’armée en fort mauvais pagne, sans aucun objet de literie. Quelques-uns étaient logés dans les villas mauresques abandonnées par leurs propriétaires et réquisitionnées par l’intendance⁠ ⁠; ils y commettaient des actes de vandalisme, brûlant les bois sculptés, coupant les arbres, dévastant les jardins. L’alimentation était insuffisante⁠ ⁠; les farines qui venaient de France arrivaient en partie avariées. L’état sanitaire était fort mauvais, le nombre des malades très élevé, la dysenterie et la fièvre paludéenne sévissaient. Au point de vue moral, l’armée, inactive, sans distractions d’aucune sorte, était gagnée par la nostalgie. Elle était bloquée dans ses cantonnements par les indigènes, qui faisaient une guerre sourde d’attentats individuels⁠ ⁠; tous ceux qui s’aventuraient au delà des avant-postes étaient massacrés.

LE MARÉCHAL CLAUZEL, d’après H. Schefer

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Clauzel n’était pas homme à se laisser enfermer dans Alger. Il occupa d’abord les débouchés des routes qui d’Alger conduisent à la plaine de la Mitidja, plaçant un poste à Maison-Carrée (Bordj-el-Harrach), et un autre à la Ferme-Modèle (Haouch-Hassan-Pacha). Le bey du Titteri, Mustapha-bou-Merzag, qui s’était révolté avant même le départ de Bourmont, prétendait qu’il allait venir avec 200 000 hommes nous jeter à la mer. Clauzel le destitua, le remplaça par un Maure d’Alger, Mustapha-ben-El-Hadj-Omar, et forma une colonne forte de 7 000 hommes « Soldats⁠ ⁠! s’écriait Clauzel dans sa proclamation, les feux de vos bivouacs, qui, des cimes de l’Atlas, semblent dans ce moment se confondre avec la lumière des étoiles, annoncent à l’Afrique la victoire que vous achevez de remporter sur ses fanatiques et barbares défenseurs et le sort qui les attend. Vous avez combattu comme des géants et la victoire vous est restée. Vous êtes, soldats, de la race des braves, et les véritables émules de la Révolution et de l’Empire. » Proclamation un peu emphatique, dans laquelle Clauzel s’efforçait évidemment d’imiter le style du grand Empereur, mais qui empruntait néanmoins aux circonstances une véritable grandeur.

126 LA UESTON DES EFFECTIFS

Le 22 novembre, l’armée entra à Médéa. On y laissa les zouaves et deux bataillons de ligne, qui furent bientôt attaqués par les indigènes avec une véritable furie. Ben-Omar ne sut rien organiser et le général Danlion placé auprès de lui n’était pas capable de le guider. La réduction des effectifs de l’armée d’Afrique força bientôt Clauzel à abandonner Médéa, qui fut évacué le 4 janvier 183L. l’Europe eurent pour résultat de faire rappeler en France Les menaces de guerres qui pesaient à ce moment sur la plus grande partie du corps d’occupation. On pensa qu’il n’était pas nécessaire de garder à Alger l’armée de 30 000 hommes dont on avait eu besoin pour s’emparer de la ville et Clauzel reçut misssion de renvoyer tous les bataillons qui ne seraient pas absolument indispensables. Restait à fixer le chiffre du contingent à laisser en Afrique. Clauzel a varié sur ce point⁠ ⁠; au début, il pensait qu’il suffirait de IO 000 hommes auxquels seraient adjointes quelques troupes indigènes⁠ ⁠; plus tard, lorsqu’il connut mieux les dispositions des populations musulmanes, il demanda I5 000 hommes. Or, à mesure qu’il demandait davantage, le ministre accordait moins. Soult parlait de ne plus laisser que 8 ooo hommes : « Pressez, écrivait-il, le départ de toutes les troupes qui ne sont pas rigoureusement indispensables. La situation s’aggrave en Europe. Ce n’est pas que la guerre soit imminente, mais toutes les puissances font des armements en donnant comme raison les affaires de Belgique et le roi est obligé de prendre des mesures en conséquence. » Clauzel insistait en sens inverse : « Dans l’intérêt de la France, répondait-il, je dois vous dire que vous laissez trop peu de troupes à Alger⁠ ⁠; elles seront insultées impunément et déconsidérées aux yeux des habitants et à leurs propres yeux, comme lorsque j’ai pris le commandement de l’armée, et je m’abstiendrai d’en exposer les conséquences. » Les deux tiers de l’armée d’Afrique furent néanmoins rapatriés.

Clauzel comptait remplacer une partie des effectifs français par des troupes indigènes. Bourmont y avait déjà songé. Dès le 12 août 1830, le lieutenant-général de police d’Aubignosc lui avait adressé une Note pour servir de base à un traité avec la nation zouave, c’est-à-dire avec la tribu des Zouaoua, Kabyles du Djurjura parmi lesquels les Turcs recrutaient leurs auxiliaires. Ainsi apparaît pour la première fois un nom qui devait devenir illustre, celui du corps que Saint-Arnaud appelait « les premiers soldats du monde ». Clauzel ne pouvait manquer d’apercevoir les avan- tages des forces militaires indigènes : « Je ne rappellerai point, écri- vait-il, tous les avantages qu’autrefois les Romains et aujourd’hui les Anglais ont retirés d’un système pareil. En effet, en supposant, comme je suis autorisé à le penser, que je puisse former quelques bataillons d’Arabes de diverses tribus et surtout de celle des Zouaves, ces troupes, bien payées et entretenues sur un pied qui les rend plus de moitié moins chères que les nôtres, pourront, avec une division de 10 000 hommes, occuper le pays de manière à le garantir de toute attaque et leur exemple sera suivi par d’autres tribus. Le but de toute conquête est toujours la possession et celui de la possession la jouissance d’un avantage réel. Cet avantage ne peut s’obtenir que par l’exécution de mon plan, c’està-dire par l’adjonction à nos troupes de corps africains. » Le roi et les ministres donnèrent leur

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LES ZOUAVes, d’apres Raffet
Gravure LES ZOUAVes, d’apres Raffet

adhésion à ce plan. Clauzel voulait que ces troupes indigènes fussent encadrées

LES ZOUAVES

par des officiers et des sous-officiers d’élite⁠ ⁠; pour les attirer, il proposa de (d’après Raffet). conférer à tous ceux qui entreraient

U N ESSAI DE PRO- TECTORAT

dans les cadres des nouveaux bataillons un grade supérieur à celui qu’ils avaient au moment de leur nomination. Bien que Soult fût hostile à cette combinaison, Clauzel maintint sa manière de voir et le ministre dut baisser pavillon. Le Ier octobre 1830, un arrêté du général en chef créa deux bataillons de zouaves. Les officiers avaient une tenue brillante : le turban tricolore avec une aigrette, la veste bleue à la turque, une culotte courte et bouffante à la mamelouck, une ceinture garnie de pistolets, un sabre courbe. Les premiers officiers furent les commandants Maumet et Duvivier. Mais le véritable créateur de ce corps d’élite fut le capitaine La Moricière. « Les zouaves, dit le général Azan, prirent dès l’origine l’habitude d’une discipline consentie, faite d’estime et d’affection pour leurs chefs et de camaraderie respectueuse à leur égard⁠ ⁠; ils s’affranchirent d’eux-mêmes de certains usages consacrés par la routine, simplifièrent le maniement d’armes et usèrent de quelque liberté dans leur habillement. » Cependant le recrutement fut médiocre au début et les désertions nombreuses⁠ ⁠; au lieu de s’adresser aux Kabyles, on ramassa les indigènes un peu au hasard sur le pavé d’Alger. En janvier 1831, le premier bataillon avait un effectif de 529 hommes et le second de 85, officiers non compris. L’idée, dont Clauzel n’eut pas le temps de poursuivre l’application, devait, on le sait, fructifier plus tard. il paraissait immense à des hommes déshabitués des Le territoire de l’ancienne Régence était très étendu⁠ ⁠; grandes entreprises coloniales. Si audacieux que fût Clauzel, il sentait bien qu’il ne pourrait, avec les faibles troupes dont il disposait, imposer partout l’autorité de la France. Cependant il y avait urgence à ne pas laisser prescrire ou contester nos droits⁠ ⁠; d’où un essai de protectorat, de « pénétration pacifique », c’est le terme même dont se sert Clauzel dans une lettre à Gérard pour qualifier sa tentative d’utilisation des princes tunisiens.

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Afin de soulager le gouvernement d’une partie du fardeau de l’occupation tout en établissant la domination française sur toute l’étendue de la Régence, Clauzel proposait que la France se réservât seulement l’administration directe de la province d’Alger⁠ ⁠; les provinces de Constantine et d’Oran seraient deux Etats protégés, où la France placerait par délégation deux princes musulmans appartenant à la famille beylicale de Tunis. « Les Tunisiens, disait Clauzel, sont les plus civilisés des Barbaresques, les princes de la maison régnante surtout. »

A Tunis régnait le bey Hossein (1824-1835), grand ami de la France et des Français. En 1827, lorsqu’il avait appris la rupture entre le gouvernement de la Restauration et la Régence d’Alger, il s’était déclaré enchanté des désagréments qui arrivaient à ses voisins, avec lesquels la Tunisie avait toujours eu de mauvais rapports. En 1828, il avait renouvelé à notre consul Mathieu de Lesseps l’assurance de ses sentiments pacifiques. En 1830, MM. Raimbert, ancien agent du Bastion-de-France, d’Aubignosc et Gérardin furent dépêchés à Tunis pour s’assurer des dispositions du bey, qui autorisa la France à se ravitailler dans ses Etats. Il envoya une mission saluer le général de Bourmont à Alger, avec sans doute le secret espoir, encouragé par M. de Lesseps, qu’on choisirait un membre de sa famille pour remplacer le dey d’Alger. Le 8 août 1830, il signa avec la France un traité par lequel il abolissait la course, l’esclavage des chrétiens, restituait à la France le droit exclusif de la pêche du corail et confirmait les capitulations.

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L’occasion pour Clauzel de mettre ses projets à exécution se présenta lorsque le bey de Tunis lui envoya une mission composée d’importants personnages, chargée de le féliciter de sa prise de commandement. La mission fut reçue à Alger en grande pompe. Les envoyés offrirent des présents portés par vingt esclaves ayant chacun une corbeille sur la tête et remirent une lettre du bey dans laquelle il se déclarait heureux d’avoir Clauzel pour voisin et assurait qu’il ne ferait rien sans le consulter. « Dites au Bey, répondit le général, que de mon côté j’espère trouver pendant la durée de mon commandement l’occasion de montrer mon affection sincère pour toute sa famille. » On ne négligea rien pour distraire les Tunisiens, mais on n’oublia pas les affaires sérieuses.

Un projet de convention fut envoyé à Tunis, approuvé par le bey et signé à Alger le 18 décembre 1830 par le Saheb Taba ou garde du sceau beylical. Par cette convention, Sidi-Mustapha, frère du bey de Tunis, était nommé bey de Constantine. Il devait percevoir tous les revenus de la province et payer à la France un tribut d’un million. Clauzel ajouta de sa main : « Qu’il soit bien entendu, bien compris que le bey de Constantine nommé par moi tiendra ce beylik aux mêmes conditions et droits que s’il l’avait reçu du dey d’Alger et qu’il se conformera à tout ce que je jugerais à propos de prescrire dans l’intérêt du pays en général, du beylik en particulier et surtout de la France. » Cet article fut accepté par le bey.

Pour compléter son œuvre, Clauzel signa, le 6 février 1831, un arrangement du même genre relatif à la province d’Oran. Ahmed, appartenant également à la famille régnante de Tunis, neveu du bey Hossein, était nommé bey d’Oran. Les stipulations de la convention étaient à peu près les mêmes que celles qui concernaient la province de Constantine⁠ ⁠; cependant le gouverneur tunisien d’Oran était placé un peu plus étroitement sous la tutelle de la France.

Clauzel avait averti le ministre de la Guerre du projet d’accord concernant Constantine et lui en avait envoyé le texte aussitôt qu’il avait été conclu. Mais le ministre des Affaires étrangères, le général Sébastiani, fut très froissé de n’avoir pas été consulté. Il saisit le Conseil des ministres de « cette espèce de traité d’où résulrerait la reconnaissance de certains droits sur le beylik de Constantine en faveur du bey de Tunis ». Dans une lettre assez sèche au consul de France, il lui rappela que c’était du ministre des Affaires étrangères seul qu’il dépendait et de lui seul qu’il

HISTOIRE DES COLONIES T. II

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devait tenir ses instructions. Dans un rapport au roi, Sébastiani se plaignit de ce que cette convention préjugeait de l’avenir du royaume d’Alger et pouvait amener des complications avec les puissances européennes. Le 30 janvier, une décision royale annula le traité⁠ ⁠; cette décision fut rendue publique avant même qu’elle eût été communiquée à Clauzel, ce qui froissa vivement le général. Celui-ci répondit par une lettre très vive, dans laquelle il déclarait qu’il s’agissait non d’un traité diplomatique, mais d’un acte de simple administration qui ne regardait pas le ministre des Affaires étrangères⁠ ⁠; il se plaignit de la publicité donnée aux conventions, alors qu’il avait promis le secret au bey⁠ ⁠; on ne pouvait, disait-il, lui reprocher d’avoir outrepassé ses pouvoirs, car il avait pleins pouvoirs. Et il revendiquait fièrement la responsabilité de son acte.

L ’INTERVENTION MAROCAINE DANS LA PROVINCE D’ORAN

Le ministre de la Guerre transmit cette lettre à son collègue, qui assura qu’il n’avait aucune prévention personnelle contre Clauzel et désavoua la publicité donnée à l’annulation. Quant à la convention en elle-même, il reconnaissait qu’elle avait des avantages réels et en contestait seulement la forme⁠ ⁠; elle n’aurait pas dû être signée du général en chef⁠ ⁠; il indiquait enfin quelques modifications à introduire. tement. Dès le début, les affaires du Maroc ont Clauzel avait d’autres sujets de mécontenété constamment mêlées aux affaires de l’Algérie. Après la chute de la Régence, les habitants de Tlemcen firent appel au sultan du Maroc, Moulay-Abd-er-Rahman, et lui envoyèrent une députation, offrant de se ranger sous sa domination et de lui prêter serment de fidélité. Malgré l’avis contraire des oulémas de Fès, le sultan se décida à accepter cet hommage et envoya à Tlemcen son cousin Moulay-Ali avec une petite garnison. Moulay-Ali fut bien accueilli par les Hadar de Tlemcen, ainsi que par les tribus de la région de Mascara et par les Hamyan, mais les Koulouglis et aussi les Douairs et les Smélas lui refusèrent obéissance.

Clauzel se résolut à agir avec la vigueur qui lui était ordinaire, sans en référer au gouvernement français. Il écrivit au consul général de France à Tanger, M. Delaporte, et envoya au Maroc le colonel Auvray avec un ultimatum enjoignant à Moulay-Abd-er-Rahman de retirer ses troupes, de remettre leur chef entre les mains du bey d’Oran et de rembourser les dégâts commis par ses sujets, sous peine de représailles et même de blocus de Tanger et de Tétouan, si satisfaction n’était pas donnée dans les vingt-quatre heures. Le consul prévint son chef, qui envoya des instructions plus conciliantes⁠ ⁠; il affectait de croire qu’il n’y avait entre la France et le Maroc qu’un simple malentendu qui serait facile à régler à l’amiable. La mission Auvray arriva à Tanger le 21 décembre, mais M. Delaporte l’empêcha de se rendre à Fès et Sébastiani obtint du roi un désaveu complet de la démarche de Clauzel. Une révolte des Oudaya et la résistance des Koulouglis amenèrent la dissolution de la mehalla et mirent fin provisoirement à l’intervention marocaine en Oranie.

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A la fin de janvier, Clauzel avait songé à entreprendre une expédition sur Tlemcen pour refouler jusque sur leur territoire les troupes marocaines, mais les effectifs dont il disposait étaient trop manifestement insuffisants et il ne put exécuter son projet que six ans plus tard, sous son second gouvernement. Il dut se contenter de faire réoccuper Mers-el-Kébir et Oran par le général Damrémont, en vue de préparer l’installation d’un prince tunisien dans la province de l’Ouest.

L’ADMINISTRATION DE CLAUZEL

Bientôt le Sphinx amenait à Alger 250 Tunisiens commandés par Kheir-ed- Din-Agha, lieutenant du futur bey⁠ ⁠; deux autres détachements de I 000 hommes chacun devaient suivre. Les Tunisiens arrivèrent à Oran le Il février, mais Kheired-Din fut tout de suite découragé⁠ ⁠; il supplia Clauzel de lui donner les moyens de quitter le pays. Clauzel fit à son tour à Kheir-ed-Din de dures remontrances et lui reprocha le retard du nouveau bey à rejoindre son poste. Sur ces entrefaites, la convention fut désavouée et les Tunisiens se rembarquèrent le 22 août, après un séjour de six mois pendant lequel ils avaient fait argent de tout, razzié quelques tribus et exploité le pays de toutes les manières. dans les provinces illyriennes sous Napoléon. Il avait Comme administrateur, Clauzel avait fait ses preuves sur le régime qui convenait à l’Algérie les idées les plus judicieuses : « Alger, disait-il, doit avoir une administration qui lui soit particulière et des lois faites pour le pays. Je ne suis d’avis ni de lui donner toutes les lois françaises, ni de les lui refuser toutes. » Il demandait surtout que le chef de la colonie fût stable : « Si comme de coutume les commandements s’y succèdent avec rapidité, c’en est fait de la colonie. Chaque gouverneur arrivant muni de pleins pouvoirs et avec des idées nouvelles ne manquera pas de porter la réforme dans tout ce que son prédécesseur aura fait et alors il n’y aura plus de stabilité possible. C’est l’histoire de tous nos établissements lointains. »

Clauzel compléta l’ébauche d’organisation tentée par Bourmont. Auprès du général en chef, pour l’aider de ses conseils et à la tête de l’administration pour la diriger, fut institué un Comité de gouvernement, calqué en partie sur ce qui se pratiquait sous l’Empire dans les pays conquis. La présidence de ce Comité fut dévolue à l’intendant général, le baron Volland, qui avait succédé à Denniée⁠ ⁠; sous ses ordres étaient placés le directeur de l’Intérieur, M. Cadet de Vaux, le directeur de la Justice, M. Alexandre Deval, et le directeur des Finances, M. Fougeroux. M. Caze était adjoint au Comité comme secrétaire.

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Le directeur de l’Intérieur avait de nombreuses attributions, sur le papier tout au moins, car, l’occupation se bornant à Alger et à sa banlieue immédiate, il était surtout maire d’Alger⁠ ⁠; il avait le titre de Commissaire du Roi près le Conseil municipal d’Alger, composé de sept Maures et de deux Juifs et qui, purement consultatif, ne joua en fait aucun rôle. La direction de la police fut confiée à M. Rolland de Bussy, qui remplaça dans ces fonctions M. d’Aubignosc.

Le directeur de la Justice, M. Alexandre Deval, ancien vice-consul à Bône, connaissait l’organisation et les mœurs des musulmans⁠ ⁠; on lui adjoignit M. Pillaut- Debit, ancien avoué de Paris, qui proposa d’introduire toute notre procédure judiciaire, mais Clauzel s’y refusa absolument. L’idée maîtresse de l’organisation judiciaire fut de renvoyer chaque justiciable devant un ou plusieurs juges de sa nationalité : les musulmans devant les cadis et les muftis, les Israélites devant les rabbins, les Français devant les juges français, les étrangers devant leur consul. Ce régime était à peu près celui que l’édit de 1778 avait donné aux Echelles du Levant. Les Français non militaires accusés de crimes devaient être jugés en France. Les délits et les crimes contre les Français relevaient des Conseils de guerre⁠ ⁠; les sentences des cadis et des rabbins, lorsqu’elles entraînaient la peine capitale, n’étaient exécutoires qu’après approbation du général en chef.

LE GARE DE CLAUZEL

Le même esprit à la fois réformateur et prudent présida à l’organisation financière, confiée à l’inspecteur des finances Fougeroux. Le service des douanes fut rapidement mis sur pied⁠ ⁠; les droits étaient faibles, avec un régime de faveur pour les produits français et une exonération complète pour les marchandises destinées à l’armée. On laissa subsister les anciens impôts indigènes et on y ajouta un droit de patente pour les Européens. Des règles furent posées pour l’établissement du budget de l’Algérie et un arrêté établit une démarcation rigoureuse entre les dépenses militaires et les dépenses civiles, ces dernières, dans la pensée de Clauzel, devant être équilibrées par les recettes : c’était déjà le budget spécial, que l’Algérie devait attendre plus de soixante-dix ans. ment des habitudes d’un autre âge, qui devaient effarer les Survivant de l’épopée impériale, Clauzel avait évidemministres du gouvernement de Juillet. Qu’il s’agisse des princes tunisiens, du Maroc, de l’administration ou de la colonisation, il veut des réalisations immédiates, sans attendre de demander ou de recevoir des instructions. Il ne craint pas les responsabilités et n’attend pas d’être couvert par son ministre⁠ ⁠; il va toujours de l’avant. Bien décidé à ne pas abandonner le pays, énergique, entreprenant, s’embarrassant fort peu des formes administratives, il ne voyait que le but à atteindre : rester à Alger et obliger ses camarades du ministère, Sébastiani entre autres, à le suivre bon gré mal gré. Il fut désavoué dans l’affaire tunisienne, désavoué plus brutalement encore dans l’affaire marocaine et c’est ce qui amena sa démission. Le 21 février 1831, il quitta Alger, où il était arrivé le 2 septembre 1830⁠ ⁠; il était donc resté moins de six mois. Il avait fait beaucoup en si peu de temps. Il s’était montré bon général, administrateur avisé, colonisateur ardent. « Il poursuivait d’une volonté énergique, dit Raynal, la colonisation de la Régence. Il semblait avoir consacré à ce but sa vieille gloire militaire, la puissance de son esprit et le reste de sa vie. Les hommes qui s’identifient à ce point avec l’œuvre qu’ils ont acceptée ne sont pas tellement communs qu’il faille, quand on les rencontre, dédaigner leur dévouement. Il avait fait faire un pas énorme à notre domination en établissant dans le pays l’opinion que nous étions fermement résolus à coloniser l’Afrique. Clauzel avait déplu parce que trop actif et trop

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, CLAUZEL. BERTHEZENE entreprenant⁠ ⁠; le ministère chercha pour le remplacer un homme médiocre et choisit Berthezène, qui fut plus docile.

Berthezène n’avait joué sous l’Empire qu’un rôle assez effacé. Tiré de la disponibilité en 1830 pour recevoir le commandement d’une division de l’armée d’Afrique, il avait eu une conduite assez brillante dans l’expédition d’Alger⁠ ⁠; comme il passait pour libéral, la presse d’opposition avait fait ressortir ses mérites. Lui-même avait un grand fond de vanité⁠ ⁠; convaincu que son prédécesseur n’avait été qu’un brouillon, il était persuadé qu’il ferait beaucoup mieux que lui⁠ ⁠; esprit peu ouvert et peu cultivé, il n’avait aucune vue personnelle, croyait tour à tour le dernier qui lui parlait, gardant cependant rancune à ceux qui lui faisaient sentir son infériorité. Son principal soin fut de faire des économies sur ses appointements.

Petites expéditions inopportunes et mal conduites, demi-mesures, imprudences, fautes graves, Berthezène, pendant les quelques mois où il fut général en chef, a tout accumulé. Les Kabyles de l’Atlas de Blida encerclaient la Mitidja et y multipliaient les attentats. Peu de jours après son arrivée, le général entreprit une tournée dans la plaine, emmenant 3 000 hommes. L’idée était bonne, mais l’exécution fut mauvaise. L’armée fit toutes sortes de marches et de contremarches, campant aux portes de Blida et de Koléa sans oser entrer dans ces villes et revint à Alger très fatiguée. Aussitôt les coupeurs de routes recommencèrent leurs exploits et assassinèrent sur le territoire d’El-Ouffia, entre Maison-Carrée et le Fondouk, un caid qui passait pour nous être dévoué. Une colonne de 4 000 hommes organisée pour châtier les coupables ne donna aucun résultat.

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De Médéa arrivaient de mauvaises nouvelles⁠ ⁠; notre bey du Titteri, Ben-Omar, appelait au secours. Berthezène entreprit une colonne et parvint sans encombre à Médéa. Mais, arrivé là, il ne sut que faire ni quel parti prendre et repartit en emmenant Ben-Omar. La retraite fut désastreuse⁠ ⁠; on perdit du monde dans la traversée de l’Atlas et une véritable panique se mit dans l’armée⁠ ⁠; elle ne fut sauvée que par le commandant Duvivier et ses zouaves, qui couvrirent la retraite et montrèrent un courage extraordinaire. Les attaques continuèrent dans la plaine et le retour à Alger fut presque une déroute. Kabyles et Arabes nous tinrent assiégés dans Alger, où nous étions confinés comme aux premiers jours de la conquête.

Berthezène renonça dès lors aux expéditions, qui, disait-il, « inquiètent les tribus et fatiguent les troupes ». Il conclut un arrangement avec le marabout de Koléa, Sidi-Embarek, qui, nommé agha des Arabes, reçut un traitement de 70000 francs et s’engagea à assurer la sécurité de la plaine à condition que nous ne sortirions pas de la banlieue d’Alger.

A Oran, la garnison envoyée par Clauzel était complètement oubliée. Le général Boyer, vieil Egyptien qui avait été pendant plusieurs années au service de Méhémet- Ali, réussissait à imposer son autorité dans la ville par des procédés assez rudes, qui l’avaient fait surnommer Pierre-le-Cruel. Mais le reste de la province nous échappait complètement et était en pleine anarchie. Dans la province de Constantine, Bône, occupée pendant quelques jours en 1830, puis abandonnée, était au pouvoir d’un Koulougli nommé Ahmed qui nous était favorable. Berthezène y envoya quelques zouaves avec deux officiers français, le commandant Huder et le capitaine Bigot, mais un ancien bey nommé Ibrahim s’empara de la Kasba et massacra les deux officiers. L’issue malheureuse de cette affaire réveilla le souvenir de la désastreuse expédition de Médéa et l’opinion publique réclama impérieusement le rappel de Berthezène, dont les expéditions avaient si complètement échoué.

Il est juste de reconnaître que Berthezène n’avait à sa disposition que 9000 hommes de troupes, le chiffre le plus faible que nous ayons jamais eu en Afrique. On s’efforça par divers moyens de suppléer à l’insuffisance des effectifs.

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La loi du 9 mars 183I et l’ordonnance royale du Io créèrent la Légion étrangère, dont les organisateurs furent le colonel Bernelle et le lieutenant-colonel Conrad. Dans la discussion à la Chambre, Montalembert déclara y voir la certitude que nos établissements de la côte d’Afrique ne seraient point abandonnés : « Je regarde, dit-il, l’occupation d’Alger comme tellement importante aux intérêts de la France, que le ministre qui signerait l’ordre de son évacuation mériterait à mes yeux d’être traduit à cette barre comme coupable de haute trahison envers l’Etat. » En février 1831, on vit arriver à Alger plusieurs convois de ceux qu’on appelait les « Parisiens ». C’étaient d’anciens combattants de Juillet, auxquels les journées révolutionnaires avaient valu des grades et donné le goût des armes⁠ ⁠; ayant appris la création d’un corps de volontaires appelés zouaves, où les Français étaient admis à côté des indigènes, ils demandèrent à être transportés en Afrique pour s’y enrôler. Le gouvernement était enchanté de s’en débarrasser. Un certain nombre de ces volontaires parisiens furent dirigés sur Toulon et de là expédiés en Afrique⁠ ⁠; ils formèrent d’abord des compagnies provisoires admi- CHASSEUR D’AFRIQUE nistrées par les Ier et 2º bataillons de (Croquis de Raffet). zouaves. Puis Berthezène en forma deux bataillons appelés rer et 2º bataillons auxiliaires d’Afrique. En juillet I83I, les bataillons de volontaires parisiens servirent à créer le 67° de ligne. Peu après furent créés les bataillons d’infanterie légère d’Afrique, les « zéphyrs » comme on les appela, comprenant les militaires condamnés à des peines non infamantes.

CHASSEUR D’AFRIQUE, croquis de Raffet
Gravure CHASSEUR D’AFRIQUE, croquis de Raffet

On essaya aussi d’utiliser les indigènes, comme l’avait déjà tenté Clauzel. Une ordonnance royale du 30 mars 183I régularisa organisation provisoire donnée aux zouaves par Clauzel, et une autre ordonnance du 17 novembre 1831 créa, sous le nom de chasseurs d’Afrique, des régiments de cavalerie légère où, comme aux zouaves, on admettait à la fois des Européens et des indigènes. Cette organisation ne donna pas complète satisfaction⁠ ⁠; on reconnut par la suite que le mélange des Français et des indigènes dans les mêmes régiments présentait des inconvénients et quelques années après on fut amené à séparer les corps français et les corps indigènes.

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Cependant les négociations avec le bey de Tunis pour placer des princes de la famille beylicale à la tête des provinces de Constantine et d’Oran n’avaient pas été complètement interrompues par le départ de Clauzel. Dans les instructions données à Berthezène, les négociations avec Tunis et le Maroc étaient blâmées et Clauzel censuré pour avoir outrepassé ses pouvoirs en entreprenant sans autorisation suffisante des négociations diplomatiques qui dépendaient exclusivement du ministère des Affaires étrangères. Mais bientôt les idées de Sébastiani se modifièrent⁠ ⁠; il reconnut que les traités de Clauzel, déclarés inacceptables dans la forme, présentaient de réels avantages et annonça que le roi ordonnait la reprise des négociations. Le commandant Huder, qui avait été attaché à l’ambassade du général Guilleminot à Constantinople, fut chargé de les renouer⁠ ⁠; il partit pour Tunis en passant par Alger, muni d’instructions détaillées du ministre des Affaires étrangères. Il devait éviter la forme d’un traité qui OFFICIER DE CHASSEURS D’AFRIQUE transformerait un gouverneur en vassal⁠ ⁠; COIFFÉ DE LA SCHAPSKA (d’après un dessin de Detaille). les beys seraient nommés par simple arrêté du général en chef pour trois ou cinq ans, le chiffre du tribut ne serait pas fixé, l’article qui nous refusait le droit de tenir garnison dans les provinces serait supprimé. Huder devait s’efforcer de persuader au bey Hossein que ces modifications, qui faisaient des beys de simples fonctionnaires, étaient « de pure forme ».

OFFICIER DE CHASSEURS D’AFRIQUE COIFFÉ DE LA SCHAPSKA, d’après Detaille
Gravure OFFICIER DE CHASSEURS D’AFRIQUE COIFFÉ DE LA SCHAPSKA, d’après Detaille

Sur ces entrefaites, l’avènement du ministère Casimir-Périer (13 mars 1831) modifia une fois encore les dispositions du gouvernement. Une dépêche de Soult à Berthezène avisa ce dernier que l’occupation définitive de la Régence était décidée et que les traités avec le bey de Tunis devaient être considérés comme non avenus.

Si la France ne voulait plus des traités, les Tunisiens n’en voulaient pas davantage. La publicité donnée aux conventions avait rendu difficile la situation du Saheb- Taba et du bey lui-même. Huder, qui n’avait pas été atteint par la dépêche de Soult, fut très mal accueilli à Tunis. Le bey déclara impossible d’adhérer aux conditions nouvelles qu’on prétendait lui imposer⁠ ⁠; il pouvait accepter pour les princes de sa famille la situation de beys indépendants et tributaires, non celle de simples oukil français. Hossein finit par dire qu’il ne voulait plus d’aucun arrangement relatif aux deux beylicats, quels que fussent les avantages qu’on pût lui offrir.

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La question de savoir si Clauzel avait ou non outrepassé ses pouvoirs nous laisse aujourd’hui assez indifférents. Il est plus intéressant de se demander si les Tunisiens auraient réussi à prendre possession de leurs gouvernements⁠ ⁠; il est bien vrai, comme le disait Clauzel, que les Tunisiens sont les plus civilisés des Barbaresques, mais il est vrai aussi, comme le remarquait Berthezène, qu’ils sont les plus mauvais soldats du Maghreb. L’affaire avait d’ailleurs été conduite avec trop d’inexpérience pour que ce système de domination indirecte, de protectorat, de pénétration pacifique, pût aboutir. D’autres tentatives du même genre furent faites sous des formes diverses, comme on le verra. Toutes échouèrent et finalement il ne resta plus qu’à conquérir nous-mêmes le pays.

CEMBRE 1831-MARS

Berthezène n’était pas en état de donner à l’administration civile une impulsion quelque peu vigoureuse. Facilement réduit au silence par ceux que leur position avait familiarisés avec la phraséologie administrative, il prit l’habitude de céder sans discussion, mais non sans rancune. Il avait d’ailleurs de fâcheuses préventions contre la plupart des fonctionnaires qu’avait employés son prédécesseur, en particulier contre Fougeroux⁠ ⁠; il les changea pour la plupart. Le Comité de gouvernement prit l’appellation plus modeste de Commission administrative et chaque chef de service se mit à faire de l’administration pour son compte, sans direction d’ensemble ni but commun. L’application du séquestre en particulier se poursuivit dans des conditions déplorables. Elle aurait dû avoir pour effet de protéger les biens des absents ou des bannis et de servir la politique française en plaçant dans la main de l’Etat des richesses immobilières auxquelles il pouvait légitimement prétendre. Mais la mainmise aussi bien que les restitutions furent opérées sans précautions, sans contrôle, de la manière la plus irrégulière et la plus désordonnée. Le 23 décembre 1831, Berthezène était offi- 1833) ciellement avisé qu’il allait être remplacé par le duc de Rovigo. Le 26, il résignait le commandement entre les mains de son successeur. L’Algérie, qui depuis un an avait déjà eu trois chefs, Bourmont, Clauzel et Berthezène, allait en avoir un quatrième. En outre, le ministère Casimir-Périer, qui avait remplacé le ministère Laffitte, donna à l’Algérie une organisation nouvelle.

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Le gouvernement estima que, s’il avait été nécessaire, dans les premiers temps qui avaient suivi l’occupation, de laisser réunis dans une seule main les pouvoirs civils et militaires, il importait désormais au bien-être de l’établissement que ces pouvoirs fussent séparés, afin que la justice et l’administration civiles pussent prendre une marche régulière. En conséquence, la direction et la surveillance de tous les services civils à Alger, celle de tous les services financiers, tant en deniers qu’en matières, et celle de l’administration de la justice étaient confiées par l’ordonnance royale du rer décembre 183I à un intendant civil, placé sous les ordres immédiats du Président du Conseil. C’était une sorte de gouverneur civil ou de préfet, analogue aux intendants coloniaux de l’ancien régime et comme eux indépendant du gouverneur militaire. Casimir-Périer ne pouvant faire d’un administrateur civil le chef du gouvernement à Alger et ne voulant pas le subordonner au commandement militaire, il en fit un fonctionnaire indépendant, relevant directement de lui. Il entendait diriger personnellement toutes les affaires de l’Algérie. Le général en chef conservait seulement, avec ses attributions militaires, la direction générale de la politique et de la haute police. Un conseil d’administration était institué, composé du commandant en chef, de l’intendant civil, du commandant de la station navale, de l’intendant militaire, de l’inspecteur général des finances et du directeur des domaines. Une juridiction criminelle complète fut organisée pour juger les crimes commis par des Français ou des étrangers⁠ ⁠; la juridiction des conseils de guerre fut étendue, modifications assez peu heureuses au système établi par Clauzel et qui sentaient l’improvisation.

En donnant une sorte d’organisation officielle à la conquête, qui n’avait jusquelà été régie que par des mesures provisoires, l’ordonnance du ter décembre 1831 constituait le premier acte public, le premier engagement officiel au sujet de la conservation d’Alger. Mais l’organisation nouvelle, qui détruisait l’unité d’action si nécessaire, présentait de graves défauts. Les attributions de l’intendant civil étaient mal définies⁠ ⁠; rien ne réglait ses rapports avec le chef militaire dépositaire de l’autorité politique⁠ ⁠; on eut, non pas deux collaborateurs, mais deux rivaux et deux adversaires. En décembre 1831, Casimir-Périer annonçait à Rovigo l’envoi d’une instruction destinée à régler la question, mais cette instruction ne fut jamais rédigée. Les difficultés furent d’ailleurs accrues par le caractère des deux hommes que l’on choisit pour appliquer le système, Rovigo et Pichon.

LE DUC DE ROVIGO

Rovigo a été en général sévèrement jugé par les historiens de l’Algérie. L’ancien ministre de la police impériale incarnait le despotisme napoléonien dans ses procédés les plus discutables. Peu soucieux des formes légales, médiocrement scrupuleux dans le choix des moyens, il gouverna l’Algérie comme un pacha turc. Cependant, en matière de colonisation notamment, il se montra clairvoyant. Si l’homme est antipathique, le chef n’est pas sans mérite. Quant au baron Pichon, conseiller d’Etat, nommé intendant militaire en même temps que Rovigo était nommé commandant en chef, il n’accepta ces fonctions, dit-il lui-même, « qu’avec répugnance ». Il était anticolonial et n’avait aucune confiance dans l’avenir de l’Algérie. Il avait une grande puissance de travail, une grande franchise, mais aucune souplesse⁠ ⁠; il était vaniteux, dédaigneux, difficile à vivre, avec un souci excessif de la régularité et de la forme. Dès le début, il y eut conflit et mésintelligence entre les deux pouvoirs rivaux qu’on avait créés en Algérie. Le commandant en chef et l’intendant se mirent à légiférer éperdument chacun de leur côté⁠ ⁠; ce fut une pluie de réglementations qui ne firent qu’aggraver le chaos administratif. Les vues de Rovigo et de Pichon s’affirmèrent radicalement opposées sur nombre de points et aucun n’étant tenu d’obéir à l’autre, chacun persévéra dans ses (d’après le tableau de Lefèvre). idées, saisissant son ministre particulier pour se plaindre de son collaborateur. Le conflit fut particulièrement aigu à propos d’une affaire dite des laines, qui surgit à l’occasion de contributions en nature levées par Rovigo. A Paris même, Casimir-Périer et Soult ne s’entendaient guère mieux⁠ ⁠; ce dernier, hautain, épineux, cassant, voulait faire passer par ses bureaux toutes les affaires d’Afrique. Après la mort de Casimir-Périer, le système fut abandonné, l’ordonnance du Ier décembre 183I rapportée et remplacée par celle du 12 mai 1832⁠ ⁠; le ministre de la Guerre reprit la direction exclusive d’Alger, l’intendant civil fut placé sous les ordres du général en chef et Genty de Bussy succéda à Pichon dans ces fonctions.

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LE DUC DE ROVIGO, d’après le tableau de Letèvre
Gravure LE DUC DE ROVIGO, d’après le tableau de Letèvre
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Le système de gouvernement du duc de Rovigo consistait à occuper fortement les ports de la Régence et à dominer le reste du pays par l’intermédiaire de grands chefs indigènes feudataires de la France : « Sans la soumission de ces hommes puissants, disait-il, il est impossible de rien obtenir des contrées qui ne sont même qu’à quelques lieues d’Alger. Ils percevraient les impôts et nous en donneraient une partie. Tel est le but qu’il faut atteindre⁠ ⁠; on ne le dépassera que lorsque la France, y trouvant un avantage, pourra imposer de nouvelles conditions à la faveur de ses établissements coloniaux. Pendant la paix, que les feudataires maintiendraient, la colonisation se développerait rapidement. Cette combinaison a un autre avantage : c’est de séparer et de mettre en rivalité deux influences remarquables, l’une temporelle, exercée par les grands cheikhs, l’autre spirituelle, le pouvoir des marabouts. »

Cette politique indigène était raisonnable, mais Rovigo dans l’application fut violent, brutal, parfois même cruel et perfide. Des indigènes auxquels un sauf-conduit en bonne forme avait été délivré furent traduits en conseil de guerre et exécutés. S’il fallait donner le sentiment de notre force, il convenait plus encore de donner celui de notre loyauté. « Le caractère distinctif du commandement et de l’administration du duc de Rovigo, écrivait le général Brossard, est une impétuosité brusque, violente, irréfléchie dans les paroles et incohérente dans son action, ayant pour objet de faire prévaloir ses capricieuses volontés, indépendamment de la nature des choses et souvent en dépit de la raison, sans considération du juste et de l’injuste. »

Après la capitulation d’Alger, le dey Hussein avait été conduit à Naples. Il n’avait pas perdu tout espoir de reconquérir son trône et noua en ce sens diverses intrigues. Il quitta bientôt Naples pour Livourne, où il retrouvait des Juifs algériens et tunisiens. Il obtint la permission de se rendre à Paris, où il fut reçu en audience particulière par le roi et par Casimir-Périer⁠ ⁠; on le fit assister à des tirs d’artillerie et il fut pendant quelque temps l’homme à la mode. Réinstallé à Livourne, il essaya de fréter des navires, d’acheter des armes et des munitions et forma des projets de débarquement sur les côtes algériennes. La surveillance des autorités françaises, en particulier du baron de Formont, consul de France à Livourne, firent échouer tous ces projets. Rovigo saisit des lettres adressées par l’ancien bey à divers chefs indigènes. En 1833, Hussein demanda à être transporté à Alexandrie où il resta jusqu’à sa mort, survenue en 1838⁠ ⁠; il continua d’assaillir le gouvernement français de demandes de pension et de restitution de ses biens, mais renonça désormais à toute idée de complot politique.

Aux tentatives plus ou moins vagues de restauration turque et aux intrigues du dey Hussein semblent se relier les agitations des Maures d’Alger. C’était, nous l’avons dit, une erreur absolue de s’appuyer sur cette catégorie d’indigènes, qui n’avaient eux-mêmes aucune influence, pour asseoir notre domination. « Un indigène, remarque Pellissier de Reynaud, se soumettra à un Français, parce qu’il reconnaîtra au moins en lui le droit du plus fort, mais vouloir qu’il obéisse à un citadin, à un marchand, c’est lui imposer une humiliation qu’il repoussera de toute la force de son âme. »

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Rovigo paraît l’avoir compris. Et comme les Maures s’agitaient, il en expulsa deux, Bou-Derba et Hamdan, l’ancien agha nommé par Bourmont et destitué par Clauzel. Ils allèrent à Paris où ils furent accueillis et fêtés⁠ ⁠; ces pacifiques marchands de poivre furent traités comme les plus grands des fils d’Ismaël.

La région que nous occupions autour d’Alger était infime et ne s’étendait qu’à quelques kilomètres autour de la ville⁠ ⁠; elle était limitée par une ligne de blockhaus partant de la pointe Pescade et passant par la Bouzaréa, Dely-Ibrahim, le gué de Constantine, la Maison-Carrée et l’embouchure de l’Harrach. Au delà régnait le marabout de Koléa, Sidi-Embarek, nommé agha des Arabes par Berthezène. Rovigo ne voulut pas se résigner au rôle passif dont s’était contenté son prédécesseur. Se méfiant d’Embarek, non sans raison peut-être, il voulut entrer en rapports directs avec les indigènes. L’agha joua double jeu et poussa les indigènes à l’insurrection, tout en protestant qu’il avait eu la main forcée. Rovigo fit arrêter des marabouts de Koléa parents d’Embarek et imposa aux deux villes de Blida et de Koléa une contribution formidable.

Dans la province de Constantine, Bône, évacuée par Bourmont, évacuée par Berthezène, fut occupée pour la troisième fois grâce à la hardiesse d’un jeune officier nommé Yusuf, qui devait jouer par la suite un rôle important. La vie de Yusuf, telle qu’il la racontait lui-même, était un vrai conte oriental, dont certains détails sont si étranges qu’ils sont à peine croyables. Né à lile d’Elbe en 1808, 1l avait ete pris par des pirates en 1815 et emmené à Tunis⁠ ⁠; élevé dans le harem du bey, il avait plu à tout le monde par sa grâce, sa beauté, son esprit et sa bravoure. Une intrigue qu’il noua avec la fille du bey ayant été surprise, il réussit, avec la complicité du consul de France, Mathieu de Lesseps, à s’embarquer pour Alger, où il arriva en juin 1830. Bourmont l’attacha à son quartier général en qualité d’interprète, puis Clauzel le nomma capitaine dans le corps de cavalerie indigène qu’il venait de créer. Envoyé à Bône par Rovigo avec le capitaine d’artillerie d’Armandy, il se fait donner 25 marins par le commandant du navire qui l’avait amené, s’introduit dans la Kasba en se hissant avec des cordes, arbore le drapeau français et se maintient dans la citadelle après avoir réprimé une tentative de révolte des soldats turcs qui l’occupaient au nom du bey de Constantine et qui, après avoir voulu le massacrer, lui témoignèrent le plus absolu dévouement. Quelques jours après, des renforts arrivèrent d’Alger, puis de Toulon, et le général Monck d’Uzer, nommé au commandement de la place, s’entendit fort bien avec les indigènes des environs et trouva parmi eux d’utiles auxiliaires.

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Dans le reste de la province, Rovigo essaya de traiter avec le bey Ahmed et de lui faire jouer le rôle de vassal que le maréchal Clauzel avait réservé aux princes tunisiens. Hussein avait dit au maréchal de Bourmont : « Si Ahmed se soumet, il vous sera fidèle ». Mais il ne se soumit pas et nous opposa au contraire une très vive résistance.

YUSUF, d’après un dessin de Leblanc
Gravure YUSUF, d’après un dessin de Leblanc

Ahmed, qui appartenait par sa mère à la famille des Ben-Gana, très influente dans le Sahara constantinois, avait été nommé bey par le dey Hussein. Extrêmement cruel, il fit un jour clouer contre un arbre la main d’une de ses femmes qui avait cueilli une orange sans sa permission⁠ ⁠; il en tua une autre d’un coup de pied au ventre et fit YUSUF précipiter plus d’une victime (d’après un dessin de Leblanc). du haut du rocher de Constantine. Il fit peser sur la province un joug de fer, confisquant selon son bon plaisir les biens et les femmes de ses sujets. En 1830, il avait amené ses contingents à Alger⁠ ⁠; après la capitulation, il avait repris le chemin de sa capitale⁠ ⁠; il triompha des indigènes qui voulaient lui barrer la route, puis se débarrassa par un guet-apens des janissaires révoltés. Il choisit pour khalifa un forgeron kabyle, Ben-Aïssa, énergique et guerrier, qui lui organisa une infanterie composée de montagnards ses compatriotes. Ahmed s’était proclamé pacha et avait obtenu confirmation de ce titre par le sultan.

143 PRISE

La politique de Rovigo consista à négocier tantôt avec Ahmed, tantôt avec ses adversaires. Les grands chefs de la province de Constantine se groupaient en deux partis : le sof Bouokkaz, avec Farhat-ben-Said et le sof Bouaziz avec Ben-Gana. Farhat-ben-Said, destitué par Ahmed des fonctions de cheikh-el-Arab, nous avait fait, dès février 1831, des offres de service qu’à cette époque nous n’étions en état ni d’apprécier, ni d’accepter⁠ ⁠; il les renouvela à diverses reprises. D’autre part, d’après certains de nos informateurs, le bey n’aurait pas été éloigné de reconnaître la suzeraineté de la France et de consentir à lui payer tribut. Un personnage assez louche, Hamdan-ben -Othman-Khodja, fut chargé de la négociation⁠ ⁠; neveu de l’ancien directeur de la monnaie ou amin-sekka, c’était un des hommes les plus riches d’Alger et le banquier du bey de Constantine⁠ ⁠; il avait d’ailleurs DE LA KASBA DE BÔNE voyagé en France et en (d’après le d’Horace Vernet). tableau Angleterre et parlait la langue de ces deux pays. Ahmed refusa de traiter⁠ ⁠; il répondit qu’il voulait bien la paix, mais non la soumission, car il était sujet de la Porte⁠ ⁠; qu’il refusait de payer tribut aux chrétiens et de leur laisser occuper Bône. L’échec de la négociation était peut-être dû en partie au mauvais choix du négociateur. Hamdan, s’étant brouillé avec Rovigo, fut expulsé et alla intriguer à Paris⁠ ⁠; il écrivit ou fit écrire un livre qui fit beaucoup de bruit à l’époque, intitulé le Miroir, tissu d’accusations infamantes contre les Français en général et contre Clauzel en particulier.

PRISE DE LÀ KASBA DE BôNE, d’après le tableau d’Horace Vernet
Gravure PRISE DE LÀ KASBA DE BôNE, d’après le tableau d’Horace Vernet
LE GEN SAT EMBOE LAVRIL 183- SEPTEMBRE 1834)

Les cruautés du bey augmentaient de jour en jour le nombre de ses adversaires. Toute une coalition, comprenant les principaux chefs de la province de Constantine, se formait autour de Farhat-ben-Saïd et nous offrait son concours dans le cas où nous voudrions entreprendre une expédition contre Constantine. Il est difficile de savoir si ces offres étaient sincères et dans quelle mesure ces chefs auraient tenu leurs promesses. A ce moment d’ailleurs, Rovigo n’était plus là⁠ ⁠; atteint d’un cancer à la gorge, par lequel, dirent les indigènes, Allah le punit de ses mensonges, il était parti pour la France, où il mourut en juillet 1833. Les intérimaires qui le remplaçaient n’avaient pas qualité pour engager une négociation de ce genre. puis par Voirol. Ce dernier resta dix- L’intérim fut fait d’abord par Avizard, sept mois à Alger, plus longtemps qu’aucun des titulaires qui l’avaient précédé⁠ ⁠; le gouvernement voulait évidemment réfléchir avant de donner aux possessions d’Afrique une organisation définitive et attendre les conclusions de la Commission d’enquête qui avait été envoyée en Algérie. Voirol était un homme sage et raisonnable, qui laissa de bons souvenirs parmi les colons et les indigènes. Mais il était gêné par la crainte de faire plus que ne comportait sa situation provisoire. Il était d’ailleurs en conflit avec le général Desmichels, qui commandait à Oran.

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Voirol fut cependant le créateur du bureau arabe. En matière de politique indigène, nous avions agi jusque-là véritablement à tort et à travers, sans connaître ni nos amis, ni nos adversaires. L’agha des Arabes que nous avions institué, et qui avait été tantôt un Français, tantôt un indigène, n’avait joué aucun rôle. Nous en étions toujours réduits pour nos relations avec les tribus aux interprètes maures ou juifs. Le cabinet arabe qui se trouvait dans les bureaux du duc de Rovigo n’avait aucune notion de la langue du pays et ne pouvait rien contrôler. Sur les conseils du général Trézel, chef d’état-major, on résolut de créer un bureau qui concentrerait toutes les affaires concernant les indigènes, réunirait les documents et mettrait chaque jour sous les yeux du général en chef la situation du pays et la traduction des lettres les plus importantes. Ce serait à la fois un organe de renseignements pour les opérations de guerre et d’administration pour toutes les affaires indigènes.

LA MORICIÈRE

Dans ce domaine, tant vaut l’homme, tant vaut l’institution. Le premier chef du bureau arabe fut La Moricière, jeune officier du génie qui avait organisé les zouaves et appris l’arabe. Esprit ouvert et cœur généreux, il aimait les indigènes et savait s’en faire aimer. Les actes du duc de Rovigo avaient jeté parmi eux une juste méfiance⁠ ⁠; La Moricière les ramena par la franchise de ses manières. Il obtint de Voirol la liberté des marabouts de Koléa que Rovigo avait fait emprisonner et les reconduisit lui-même à leurs familles sans escorte française. Sans reculer devant le danger d’une trahison possible, il se rendit seul également au milieu des Hadjoutes et des Beni-Khelil et eut avec eux des entrevues. Le premier, il prouva qu’on pouvait traiter avec les indigènes autrement qu’avec la baïonnette au bout du fusil. Les résultats ne se firent pas attendre⁠ ⁠; le commandant de Tinan, envoyé en misssion en Algérie par le ministre, constatait que la tranquillité était complète jusqu’aux avant-postes et ajoutait que ce changement était dû à La Moricière. Mais celui-ci fut bientôt appelé à servir ailleurs. Son successeur, M. Delaporte, ancien chancelier du consulat de France à Tanger, était un très honnête homme et un orientaliste distingué, mais il était âgé, ne montait plus à cheval, ne voyait plus directement les hommes et les choses. Les bureaux arabes, qui furent définitivement organisés par Bugeaud, ont été un merveilleux instrument de (d’après Roubaud). conquête et de pacification⁠ ⁠; ils ont fait redouter nos armes, aimer notre justice, notre désintéressement et notre loyauté. Seuls, ils nous ont permis d’établir notre domination dans l’Afrique du Nord.

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LA MORICIÈRE, d’après Roubaud
Gravure LA MORICIÈRE, d’après Roubaud

VI

ES DEBUTS D’ABD-

HISTOTRE DES COLONIES T. I1.

Tout l’intérêt de l’histoire de l’Algérie se concentre à cette époque sur la province d’Oran, où apparaît celui qui sera notre grand adversaire, Abd-el-Kader. Le Maroc avait recommencé ses intrigues du côté de l’Algérie. Il avait même envoyé des représentants à Médéa et à Miliana. Une intervention de notre ministre à Tanger, M. de Mornay, obligea le sultan à mettre une sourdine à ses tentatives, qui se continuèrent néanmoins dans la province d’Oran d’une manière occulte et indirecte. L’Algérie occidentale était d’ailleurs en proie à une anarchie complète. Seuls, les Douairs et les Smélas, anciennes tribus makhzen des environs d’Oran, après quelques hésitations, se rallièrent franchement à la France. Les autres indigènes cherchèrent un chef et, puisque le sultan du Maroc ne pouvait pas ou ne voulait pas l’être, ils le trouvèrent dans la personne du jeune Abd-el-Kader. IO Abd-el-Kader n’était pas un homme d’épée, un djouad⁠ ⁠; c’était un personnage religieux, un marabout. Il était fils d’un vieux chérif des environs de Mascara, nommé Mahi-ed-Din, qui passait pour un saint dans la tribu des Hachem. Ses ancêtres, originaires de Médine, étaient venus s’établir jadis au Maroc, que son grand-père avait quitté pour la plaine d’Eghris et le pays des Hachem. Mahied-Din, mokaddem de la confrérie des Kadriya, était en mauvais termes avec les Turcs et avait été emprisonné par eux à Oran⁠ ⁠; il échappa à la mort grâce à l’intervention de la femme du bey, qui obtint sa grâce.

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En 1827, Abd-el-Kader accompagna son père au pèlerinage de la Mecque⁠ ⁠; il séjourna au Caire, où il fut vivement frappé des réformes accomplies par Méhémet- Ali. Des prophéties merveilleuses concernant le jeune pèlerin annonçaient déjà qu’il régnerait sur les Arabes. Lorsque les Français prirent possession d’Oran, les indigènes demandèrent à Mahi-ed-Din de se mettre à leur tête pour aller combattre les infidèles⁠ ⁠; ils assiégèrent Oran au printemps, partirent, puis revinrent à l’automne. Ils déployèrent une extrême bravoure, mais furent défaits à plusieurs reprises, jonchant la terre de leurs morts. Le prestige de Mahi-ed-Din n’en fut pas affaibli.

Le 22 novembre 1832, une réunion des trois tribus des Hachem, des Beni-Amer et des Gharaba eut lieu à Ersebia, dans la plaine d’Eghris, en vue du choix d’un chef pour la guerre sainte. Mahi-ed-Din refusa en raison de son grand âge⁠ ⁠; il appela son fils Abd-el-Kader et lui demanda comment il exercerait le pouvoir s’il en était investi : « Si j’étais sultan, répondit le jeune homme, je gouvernerais les Arabes avec une main de fer et si la loi m’ordonnait de faire une saignée derrière le cou de mon propre frère, je l’exécuterais des deux mains. » Mahi-ed-Din sortit de sa tente tenant son fils par la main et dit à la foule qui l’entourait : « Voici le sultan qui vous est promis par les prophètes. » De bruyantes acclamations ratifièrent ce choix.

Abd-el-Kader avait vingt-quatre ans⁠ ⁠; il ne possédait que 2 boudjous (3 fr. 50) dans le pan de son burnous. Reconnu à Mascara, il occupait l’ancienne maison des beys. Proclamé par trois tribus seulement, il lui fallait se faire accepter par les autres indigènes. Il s’appuyait sur la confrérie des Kadriya, mais se heurta jusqu’à la fin de sa carrière aux confréries rivales, Taïbiya et Tidjaniya. Son autorité et son prestige étaient donc bien faibles à l’origine. Il se rendit à la mosquée de Mascara, prêcha la paix et la concorde entre les fidèles, promit de les diriger dans la voie de Dieu et de la guerre sainte. Il écrivit à toutes les tribus pour leur apprendre son élévation au pouvoir et leur désigner les hommes qu’il avait choisis pour être ses khalifas, ses lieutenants. Il ne prit pas le titre de sultan, mais d’emir-el-moumenin, prince des croyants, ou de khalifa du sultan du Maroc. Il envoya des présents à Moulay-Abd-er- Rahman et fit faire la prière en son nom.

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Abd-el-Kader est né des nécessités de la situation, de nos indécisions, de l’anarchie dans laquelle nous laissions les indigènes. Nous avions détruit les Turcs, et nous n’avions rien su mettre à leur place. Il se trouva que l’homme était à la hauteur des circontances. Il fut notre plus noble et notre plus illustre adversaire.

MICHELS

Le général Boyer, à Oran, restait tranquille spectateur des commencements du pouvoir d’Abd-el-Kader. Il ne le croyait pas redoutable⁠ ⁠; il pensait que les tribus ne pourraient jamais rester longtemps d’accord et voyait déjà plusieurs grands personnages se prononcer contre le jeune chef. Il n’eut d’ailleurs pas longtemps à le combattre, car il fut remplacé par le général Desmichels, qui prit possession de son commandement le 23 avril 1833. Desmichels venait à Oran dans des conditions particulières, qui expliquent les événements ultérieurs. Il correspondait directement avec le ministre de la Guerre, sans passer par l’intermédiaire d’Alger et du général en chef, qui n’était d’ailleurs qu’un intérimaire, Voirol. Comme il était facile de le prévoir, il en résulta des froissements et des heurts. Sous Clauzel, il y avait eu conflit entre Alger et Paris⁠ ⁠; sous Rovigo, conflit entre le général en chef et l’intendant civil⁠ ⁠; avec Voirol et Desmichels, il y eut conflit entre Alger et Oran.

Desmichels chercha d’abord à donner aux indigènes l’impression de notre force. Il razzia la tribu des Gharabas, qui était venue camper dans la plaine du Tlélat, à quelques lieues d’Oran. Il occupa Arzew et Mostaganem et livra à Abd-el-Kader un vif combat à Tamezouar, chez les Smélas. L’émir de son côté avait occupé la ville de Tlemcen. Dans ses vers, il la compare à une amie dont il aurait conquis l’affection : « En me voyant, Tlemcen m’a donné sa main à baiser, je l’aime comme l’enfant aime le cœur de sa mère, je l’ai tenue par le grain de beauté qu’elle avait sur une joue⁠ ⁠; elle me dit : donne-moi un baiser et ferme-moi la bouche avec la tienne ». L’émir ne réussit pas cependant à s’emparer de la citadelle, le Méchouar, dont les Turcs et les Koulouglis lui refusèrent l’entrée⁠ ⁠; il fit jeter par-dessus les murs avec des frondes les oreilles des têtes coupées, en attendant, dit-il, la chair de porcs que les chrétiens devaient leur apporter.

Cependant Desmichels n’avait plus sa belle ardeur du début. Il voyait avec découragement que les opérations militaires demeuraient sans résultat⁠ ⁠; la disette commençait à se faire sentir à Oran, Abd-el-Kader ayant défendu aux indigènes de fréquenter nos marchés. Le général songea à faire la paix avec Abd-el-Kader et ce projet devint bientôt chez lui une idée fixe.

148 GÉNÉRAL DESMICHELS

La négociation s’engagea par l’intermédiaire de deux Juifs, Busnach et Mardochée, au sujet d’une remise de prisonniers français⁠ ⁠; la réponse de l’émir fut assez insolente et il ne répondit même pas à une seconde lettre de Desmichels, qui contenait, avec une nouvelle tentative en faveur des prisonniers, des propositions de paix. Une troisième lettre du général français renfermait des offres plus directes encore en vue de l’établissement de relations cordiales entre les Français et les Arabes. Abd-el-Kader répondit cette fois qu’il acceptait l’ouverture de conférences⁠ ⁠; il refusa d’avoir lui-même une entrevue avec Desmichels, mais envoya son lieutenant Miloud-ben-Arach pour négocier hors d’Oran avec Mardochée et faire connaître ses propositions. A la suite de cette conférence, Miloud porta à Abd-el-Kader le texte de la convention, puis revint à Oran et la signa au nom de son maître. Des instructions du ministre de la c. H Guerre avaient précisé les clauses qui devaient figurer dans le traité. Abd-el- Kader pourrait être investi du titre et de l’autorité de bey sur un certain nombre de tribus, à condition de reconnaître la souveraineté de la France, de renoncer à toute liaison contraire à nos intérêts, de prêter hommage au Roi et de payer un tribut annuel, de n’acheter qu’en France des armes et des munitions, enfin d’envoyer à Oran des otages. Mais, lorsque la dépêche ministérielle arriva, le traité du 26 février 1834 était déjà signé. De la reconnaissance de la souveraineté de la France il n’était pas question dans cet acte, pas plus que des limites dans lesquelles devait se renfermer Abd-el-Kader, ni d’otages, ni de tribut. La convention consacrait la puissance de l’émir, qui traitait d’égal à égal avec le , c’est-à-dire avec le Roi, puisque le traité devait être soumis à sa ratification. Rien ne manquait pour rehausser son autorité, car les deux parties convenaient de s’envoyer réciproquement des consuls et de s’accorder l’extradition des malfaiteurs.

GÉNÉRAL DESMICHELS
Gravure GÉNÉRAL DESMICHELS
149 MUSTAPHA-BEN-ISMAÏL

Le général Desmichels crut cependant qu’il avait remporté un succès diplomatique, alors qu’il avait été joué par l’émir. A Paris, au ministère de la Guerre, le traité, qui ne répondait pas aux instructions données, fut une surprise désagréable. On se résigna cependant à l’accepter comme point de départ et il reçut l’approbation du Roi. Desmichels chargea Abd-el-Kader de faire connaître le traité au général Voirol, ce qui était une véritable inconvenance. Voirol répondit froidement, sans donner à l’émir aucun titre, qu’il se félicitait du rétablissement de la paix et qu’il dispensait Abd-el-Kader d’étendre sa sollicitude aux affaires de la province d’Alger. Il était encore permis de croire que de l’arrangement conclu, quels que fussent ses défauts, sortirait une paix durable. Le commandant Abdallah d’Asbonne fut envoyé comme consul à Mascara et Abd-el-Kader de son côté nomma des oukils pour le représenter à Oran et à Arzew. Des Français ayant voulu faire le commerce des grains à Arzew, l’oukil de l’émir prétendit les en empêcher, déclarant que le monopole de ce commerce était réservé à son maître. Desmichels protesta qu’il y avait malentendu.

MUSTAPHA-BEN-ISMAiL
Gravure MUSTAPHA-BEN-ISMAiL

Le général s’était en effet laissé duper. Miloud-ben-Arach avait obtenu qu’il mît son sceau, qui, au yeux des indigènes, équivaut à la signature, au bas d’une note rédigée en arabe, qui était en contradiction avec le texte français et qui réservait à l’émir le commerce des grains. Desmichels, dont la bonne foi n’est pas douteuse, mais dont l’inexpérience et la légèreté furent grandes, a toujours nié l’existence d’un traité autre que celui qu’il avait communiqué au gouvernement. Il refusa de confesser son erreur et s’entêta de plus en plus à mettre en Abd-el-Kader une aveugle confiance.

L’émir était aux prises avec deux sortes d’adversaires : les anciennes tribus makhzen, les djouad, qui refusaient leur obéissance à cet homme de zaouia et les fanatiques qui lui reprochaient de pactiser avec les infidèles. Agha des Douairs au moment de l’arrivée des Français, Mustapha-ben-Ismail, dur et rapace, mais extrêmement brave, avait une rare intelligence des choses de la guerre. « Il fut, dit un historien musulman, le principal agent de la prise du Maghreb par les Français. » De 1832 à 1843, il versa son sang à nos côtés sur tous les champs de bataille : « J’ai aidé les Français de toutes mes forces, disait-il, parce que moi, soldat, je ne puis obéir qu’à des soldats. » L’inimitié était profonde entre le jeune marabout et le vieux guerrier : « Je n’ai que deux ennemis, disait plus tard Abd-el-Kader, Satan et Mustapha-ben-Ismail. »

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Par une singulière aberration, le général Desmichels encouragea Abd-el-Kader à lutter contre les tribus makhzen, lui fournit dans ce but des armes et des munitions. Au combat de Meharez près de Tlemcen (12 juillet 1834), l’émir remporta la victoire. Ce combat, presque ignoré des historiens français, eut aux yeux des indigènes une importance beaucoup plus grande que le traité Desmichels. Il marque pour eux la fin de la période de l’anarchie, doulet-el-mehamla, qui durait depuis la chute de la domination turque.

L’artillerie d’Oran célébra comme une victoire française le succès d’Abd-el- Kader et Desmichels lui fit parvenir ses félicitations. L’émir était maître désormais de tout le beylik de l’Ouest, sauf Oran, Mostaganem, Arzew et le Méchouar de Tlemcen. Il voulait passer le Chélif et fit écrire à Voirol par Sidi-Ali-el-Kalati, marabout de Miliana, qu’il allait venir pacifier la province d’Alger⁠ ⁠; Voirol répondit qu’il le croyait trop sage pour mettre en péril ses nouvelles relations avec la France en s’avançant au delà du Chélif.

Desmichels, de plus en plus aveuglé, ne parlait de rien moins que de rendre Abd-el-Kader maître de toute l’Afrique du Nord, depuis le Maroc jusqu’à Tunis. L’émir se déclarait assuré de soumettre la province d’Alger, de renverser Ahmed à Constantine, de sorte, disait-il, qu’il ne serait plus question dans la Régence de la domination exécrée des Turcs. « Abd-el-Kader, ajoutait Desmichels, devenant chef absolu des Arabes de la Régence, ne pourrait néanmoins devenir redoutable aux Français, gardiens du littoral ». « Qui pourrait dire, remarque très justement Walsin Esterhazy, combien de temps, de dépenses et de sang eussent été épargnés si, mieux instruits sur les hommes dont on pouvait tirer parti si avantageusement, sur leur solide organisation militaire, les premiers représentants de la France ne s’étaient pas obstinés d’une façon systématique et irréfléchie à repousser les anciens soutiens de la puissance turque pour tendre leurs efforts, avec un inexplicable engouement, à créer une puissance nouvelle et rivale, à donner la vie et la consistance à une nationalité qui n’existait pas et qu’on devait rendre forcément hostile à notre domination en l’aidant aussi puissamment à se constituer. » — « Notre heure est passée, écrivait un Koulougli, l’heure des marabouts et des bergers est arrivée. Du jour où l’alliance des Français a fait d’Abd-el-Kader un véritable sultan, notre perte a été certaine. »

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Tout n’est pas à blâmer dans l’œuvre du général Desmichels, qui est un essai pour gouverner les musulmans par l’intermédiaire d’un musulman. Les Français avaient besoin de rencontrer devant eux un pouvoir constitué. Mais il fallait traiter avec les makhzen et les djouad, non avec un personnage religieux dont c’était le métier et la raison d’être de faire la guerre sainte, qui risquait de devenir une sorte de héros national. Il fallait en outre obtenir la reconnaissance expresse de notre souveraineté et le paiement d’un tribut qui en eût été le signe. Le dipiomate en burnous se montra dans toute cette négociation beaucoup plus habile et plus avisé que le général français.

VII

LA SALONT SATION

française sur la terre d’Afrique. Cette pensée est venue d’abord C’est peu à peu qu’est née l’idée de fonder une colonie à quelques hommes avisés, puis s’est emparée de l’opinion et a fini par s’imposer au gouvernement. Les partisans de la colonisation disaient qu’il y avait en Europe surpeuplement et surproduction industrielle⁠ ⁠; ils escomptaient une émigration de travailleurs et d’artisans qui s’attacheraient au pays nouveau, le fertiliseraient et bientôt se suffiraient à eux-mêmes. Les adversaires de la colonisation objectaient le manque de terres disponibles, l’insalubrité du climat, l’absence de travail rémunérateur pour les ouvriers, le fait que les habitants de l’Afrique ne consommaient rien, ne produisaient rien et que tout commerce avec l’intérieur du continent était rendu impossible par le Sahara.

Les Français de 1830 étaient singulièrement ignorants et inexpérimentés en matière coloniale. Nous avions jadis montré la route aux Anglais en Amérique et aux Indes, mais ces vieux souvenirs étaient à peu près oubliés, la tradition était perdue. On se représentait vaguement les colonies comme des terres à végétation luxuriante, où des escouades de noirs travaillaient dans des plantations de canne à sucre ou de café, destinées à enrichir en quelques années leurs propriétaires. Les colonies, c’étaient « les îles », Bourbon et les Antilles⁠ ⁠; de ces pays étranges venaient sans doute les oncles d’Amérique et les Brésiliens d’opérette. On ne pensait pas qu’il y eût d’autres types de colonies et on avait oublié le mot de Lescarbot à propos du Canada : « La plus belle mine que je sache, c’est du blé et du vin, avec la nourriture du bétail. Qui a ceci a de l’argent ».

152 LA FERME-MODÈLE

Avant que le gouvernement se fût demandé s’il coloniserait l’Algérie, l’initiative privée avait déjà engagé la question. Les services de l’armée et l’attrait de la nouveauté avaient, dès 1830, entraîné quelques milliers d’Européens. Aussitôt la nouvelle de la prise d’Alger connue, des civils s’embarquèrent pour l’Afrique soit sur les bâtiments de l’Etat, soit sur ceux du commerce. Le général Clauzel réclamait des communications plus régulières, un départ pour Marseille tous les huit jours⁠ ⁠; (d’après un dessin de Parod). il demandait des bateaux à vapeur comme le Sphinx, qui mettait cinquante-quatre heures seulement, tandis que les voiliers mettaient dix, douze ou quinze jours⁠ ⁠; mais le préfet maritime de Toulon lui répondait que les bateaux à vapeur étaient délicats et dispendieux et qu’il fallait leur éviter les longs trajets. D’Espagne, d’Italie, de Malte venaient sur des balancelles nombre de pauvres gens qui mouraient de faim dans leur pays. Quelques jours après la prise d’Alger, il y avait déjà dans la rue Bab-el-Oued un restaurateur⁠ ⁠; dans la rue de la Marine, un hôtel de Malte⁠ ⁠; dans la rue des Consuls, un hôtel des Ambassadeurs. Sur des toiles flottantes s’étalaient des enseignes de débits de vins, de charcuterie, de conserves. En janvier 1831, on trouvait à peu près tout ce qui est nécessaire aux besoins de la vie européenne⁠ ⁠; la population civile s’élevait à 3 000 personnes des deux sexes et de toutes nationalités. Ce contingent fut bientôt renforcé par 4 500 ouvriers parisiens, dont l’envoi en Algérie permit de fermer les chantiers de charité.

LA FERME-MODÈLE, d’après un dessin de Parod
Gravure LA FERME-MODÈLE, d’après un dessin de Parod
Illustration de l'ouvrage, page 152
Gravure sans légende (page 152)

On a dit beaucoup de mal de ces premiers Européens, de ces « marchands de goutte ». Mais, comme le remarque Pellissier de Reynaud, ce ne sont pas d’ordinaire les gens aisés et ayant une situation acquise qui émigrent et fondent une colonie. Il y eut d’ailleurs parmi ces premiers émigrants quelques véritables commerçants, quelques capitalistes même, tel Lacroutz, venu comme représentant de la maison Seillière de Marseille, qui devint rapidement un des commerçants les plus considérables d’Alger. La colonisation fut la constante préoccupation de Clauzel,

153

• COLONISATION autant que le maintien de la domination française et plus que l’administration de notre nouvelle colonie. Il l’adopta résolument, après une rapide enquête sur les ressources du pays, la défendit avec courage dans les conseils du gouvernement et s’appliqua à la réaliser par tous les moyens.

Il s’efforça de réfuter les objections qu’on élevait contre la colonisation de l’Algérie. L’hostilité des indigènes, entretenue d’ailleurs par nos fâcheuses indécisions, ne lui paraissait pas une raison suffisante pour renoncer à établir des Européens dans le pays. Il préconisait à l’égard des musulmans une politique de justice et d’humanité, convaincu que nos adversaires deviendraient plus tard nos meilleurs auxiliaires. Il fallait respecter leurs mœurs et leurs croyances, s’appliquer à les rapprocher de nous, rappeler à Alger ceux qui s’en étaient momentanément éloignés, leur ouvrir les rangs de notre armée. Quant à la prétendue insalubrité de l’Algérie, Clauzel, qui avait vécu dans des contrées plus malsaines, estimait qu’elle irait en s’atténuant à mesure que le pays serait défriché et assaini et déclarait l’acclimatement des Européens parfaitement possible. L’absence de terres vacantes et en quantités illimitées comme en Amérique était évidemment un gros obstacle, mais il ne paraissait pas insurmontable⁠ ⁠; le Domaine avait des terres qu’il pouvait concéder gratuitement comme cela se faisait en Amérique et on pouvait en acheter aux indigènes qui les cédaient volontiers.

Sur un seul point, Clauzel faisait fausse route : il croyait, comme la plupart de ses contemporains, l’Algérie appelée à produire du sucre, du café, de l’indigo, en un mot des cultures tropicales, dont la notion, pour les hommes de ce temps, s’identifiait en quelque sorte avec celle de colonie. Il pensait sans cesse à Saint-Domingue et aux Etats-Unis du Sud. Le botaniste Desfontaines, qui avait parcouru l’Algérie avant la conquête, fit quelques réserves⁠ ⁠; sans nier la possibilité d’y cultiver le coton et l’indigo, il pensait à juste titre qu’on y ferait surtout du blé, de la vigne, des céréales.

« Il ne faut pas plus de dépenses, disait Clauzel, pour coloniser en occupant que pour occuper sans coloniser. » Quant aux éléments de peuplement, il était éclectique. Il donnait bien entendu la préférence à l’élément français⁠ ⁠; il faisait une place à l’élément militaire et espérait qu’une fois libérés un certain nombre de soldats resteraient dans le pays et feraient venir leurs familles. « Nos armées, disait-il, comptent beaucoup plus de prolétaires que de propriétaires, et il est permis de croire que, sur 3 000 hommes qui reviennent d’Afrique chaque année, les soldats prolétaires préféreraient pour la plupart y rester avec la perspective d’y acquérir une petite propriété que de retourner en France pour n’y rien posséder. » On leur donnerait six arpents de terre, des outils et des vivres pendant six mois. Clauzel n’excluait d’ailleurs pas les étrangers et voulait détourner vers l’Algérie une partie des 200 000 émigrants qui se dirigeaient chaque année vers l’Amérique⁠ ⁠; comme c’étaient surtout des Allemands, Clauzel envoya quelques agents de recrutement dans la vallée du Rhin, à Trèves et à Mayence notamment.

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BOUGIE EN 1830, d’après un dessin d’Amiot
Gravure BOUGIE EN 1830, d’après un dessin d’Amiot
Illustration de l'ouvrage, page 154
Gravure sans légende (page 154)
CONSULS

A côté de la petite colonisation prolétarienne, Clauzel voulait faire une place aux grandes sociétés financières. En octobre 1830, il créa la Ferme-Modèle, organisée en société anonyme par actions de 500 francs. On attribua à cette société la ferme dite Haouch-el-Dey comprenant I 0o0 hectares à l’embouchure de : LA RUE DES l’Harrach. La location était consentie pour une (d’après un dessin de Longuemar). période de 9, 18 ou 27 ans, avec faculté de résiliation et moyennant le prix d’un franc par hectare⁠ ⁠; la société pouvait devenir propriétaire à la condition de payer le prix du fermage capitalisé au denier vingt. Elle était tenue en outre de céder la moitié de son domaine aux colons qui viendraient s’y installer. Cette ferme devait être pour la colonisation un encouragement et un exemple. Après le départ de Clauzel, l’insalubrité, les attaques des indigènes et enfin la constatation que les terres concédées n’étaient pas domaniales amenèrent l’abandon de la Ferme-Modèle, qui, selon le mot d’un de ses adversaires, n’avait pas été le modèle des fermes.

155 LA COLONISA TON DE

Clauzel, voulant prêcher d’exemple, avait lui-même acheté plusieurs propriétés. Il avait agi de même à Saint-Domingue en l’an X pour encourager les habitants à reconstruire leurs maisons. Mais les temps étaient changés⁠ ⁠; bien qu’il n’eût pas, semble-t-il, abusé de ses fonctions pour acquérir à meilleur compte et que l’ensemble des immeubles ne valût pas plus de 40 oo0 francs, les accusations les plus violentes et les plus infamantes furent portées contre lui par son successeur. 1831 A 1834 à la colonisation et parfois même lui furent nettement Les successeurs de Clauzel ne s’intéressèrent guère hostiles. Aussi le courant d’émigration amorcé s’arrêta sous Berthezène⁠ ⁠; le gouvernement s’efforçait de décourager les émigrants⁠ ⁠; la con- Pointe el Kettani Échelle de 1/15.000º 100 200 300 400 Km. currence des Maltais, des Espagnols et des Italiens, les faibles salaires, le manque de du De impagne Bie S Cimet re gies travail, l’incertitude du lende- tudes 24 Heure Fort Fort Neuf main firent le reste. A Alger, Faub⁠ ⁠! les étrangers ne tardèrent pas de Babel-Oued Môle à l’emporter⁠ ⁠; les Maltais déte- Gela Marin Darse naient le commerce des légumes, l’épicerie, fournissaient Palais dule le lait⁠ ⁠; les Espagnols faisaient dela Pecherie du jardinage ou se plaçaient comme domestiques⁠ ⁠; les Italiens s’employaient aux travaux 1e Bab-Azzoun du bâtiment. Néanmoins, les premiers colons de la Mitidja Faubourg furent tous des Français. de- Bien

ALGER EN 1833
Gravure ALGER EN 1833

Quelques mesures furent Bab-Azzoun prises pour approprier la ville d’Alger à sa destination nouvelle. On s’efforça de la nettoyer, car elle était fort sale. ALGER EN 1833 On changea les noms des rues, substituant aux noms arabes des noms empruntés à l’antiquité, comme Scipion, Micipsa, Jugurtha, Juba ou à la faune africaine comme le Chameau, la Girafe, la Licorne⁠ ⁠; on numérota les maisons et on essaya de recenser les habitants. Les ruelles d’Alger, étroites et en escaliers, se prêtaient mal aux besoins de la vie européenne⁠ ⁠; on traça comme artères principales les rues Bab-el-Oued, Bab-Azzoun et de la Marine, bordées de maisons à arcades, et à leur intersection on créa une vaste place dite place du Gouvernement. Ces travaux, commencés par Clauzel, furent continués par Rovigo. La mosquée Ketchaoua fut consacrée au culte catholique. Deux belles propriétés des environs d’Alger, dites le Jardin du Dey et Mustapha-Pacha, devinrent la première un hôpital militaire, la seconde le palais d’été des chefs de la colonie, destination que l’une et l’autre ont conservée.

156

Le service des Ponts et Chaussées fut créé à la fin de 1831⁠ ⁠; quelques réparations sommaires furent faites au môle du port par M. Noël. Le général Voirol fit travailler activement aux routes dont le plan avait été arrêté par Rovigo et en fit construire de nouvelles. Les deux principales furent les routes de Blida, l’une par Dely-Ibrahim et Douéra, l’autre par Mustapha et Birkadem⁠ ⁠; les terrassements étaient faits par le Génie, l’empierrement par les Ponts et Chaussées. Une colonne élevée sur la route de Birkadem, au point culminant des collines qui dominent Alger, conserve le souvenir des services rendus par Voirol en matière de vicinalité. Ces routes facilitèrent l’accès de la Mitidja, où des travaux de desséchement furent entrepris autour de Maison-Carrée et de Boufarik.

La question du domaine fut une des plus difficiles à régler. La destruction des registres des biens domaniaux, l’usurpation de ces biens avaient produit un gâchis complet⁠ ⁠; l’administration militaire s’était emparée de tous les immeubles à sa convenance sans se soucier de leur origine et refusait de les rendre. Sous Clauzel, l’inspecteur des finances Fougeroux s’efforça de découvrir tous les biens de l’ancien beylik et d’empêcher leur aliénation. Un arrêté réunit au domaine non seulement les propriétés du dey, des beys et des Turcs sortis du territoire de la Régence, mais aussi les biens habous ou biens des fondations pieuses, mesure qui fut très vivement critiquée. Un arrêté de l’intendant Genty de Bussy, du 21 septembre 1832, prescrivit à tous les propriétaires des environs de Kouba et de Dely-Ibrahim de présenter leurs titres à jour et heure fixe, faute de quoi il leur serait fait application de l’article 713 du Code civil qui dit que les biens sans maître appartiennent à l’Etat : mesure inapplicable et qui demeura inappliquée.

Un certain nombre de familles musulmanes avaient émigré dans les premiers mois qui suivirent la conquête, afin de ne pas vivre sous la domination des chrétiens. Elles cherchèrent avant de partir à réaliser leur fortune. Comme les Européens n’avaient que de faibles capitaux et que tout le monde, vendeurs et acheteurs, envisageait la possibilité de l’évacuation, les aliénations d’immeubles furent faites moyennant le paiement d’une rente perpétuelle. Ce mode de transaction, très conforme d’ailleurs au droit musulman, garantissait à l’acheteur qu’en cas d’évacuation il ne perdrait jamais que quelques annuités et laissait entrevoir au vendeur la possibilité de rentrer dans son bien. Les rentes furent en général calculées à un taux très bas. Quelques Européens employèrent des procédés tout à fait déloyaux et les indigènes ne furent pas en reste avec eux. Lorsque toutes les propriétés de la banlieue d’Alger eurent été vendues, on voulut acheter dans la Mitidja. On acheta d’abord aux Maures, puis aux gens des tribus. On achetait sans voir l’immeuble, sur des titres faux⁠ ⁠; les indigènes vendaient la même propriété à plusieurs personnes, trompaient sur la contenance, vendaient même des immeubles inexistants. Cet accaparement de la propriété foncière par des spéculateurs créait une foule d’embarras à l’administration et faisait monter le prix des terres, au grand détriment de la colonisation et des véritables travailleurs.

157 SATION OFFICIELLE

Cependant quelques vrais colons s’étaient mis à l’œuvre dès le printemps de 1831⁠ ⁠; parmi eux se trouvaient le docteur Chevrau, les frères Fougeroux, Vallier, Roches, père de l’écrivain qui fut secrétaire d’Abd-el-Kader, Colombon. Ces premiers propriétaires se groupèrent en une association coloniale. Mais lorsqu’on vit que la pacification ne faisait aucun progrès, les exploitations languirent et on se livra au brocantage des terres en attendant des temps meilleurs. Dans le courant de 183I étaient arrivés à Alger 500 émigrants allemands et suisses enrôlés pour l’Amérique et abandonnés par l’agent qui les avait recrutés. Ils arrivèrent à Alger dans un état de complet dénuement⁠ ⁠; on ne savait qu’en faire⁠ ⁠; on les logea autour d’Alger sous des tentes et on leur distribua des vivres. Rovigo voulut leur faire donner des terres et demanda à Pichon de caser 650 colons, dont 447 Allemands et Suisses et environ 200 Français⁠ ⁠; on aurait attribué deux arpents de terre à chaque colon. Pichon répondit qu’il n’y avait point de terres disponibles. Finalement, on fit choix des deux localités de Kouba et de Dely-Ibrahim. Le noyau des terres était à Kouba une ferme appartenant à une mosquée, à Dely- Ibrahim une autre ferme appartenant à la corporation des janissaires. Les villages furent construits sur un crédit de 200 000 francs ouvert à l’intendant civil par le ministre de l’Intérieur. Les colons furent divisés en trois classes : ceux qui avaient assez de ressources pour construire leurs maisons, à qui on donna Io hectares⁠ ⁠; les anciens militaires, qui reçurent 6 hectares et enfin les colons sans ressources à qui on attribua 4 hectares. On allotit ainsi 93 hectares à Kouba et 227 à Dely-Ibrahim. Une faible partie seulement fut mise en culture et les villages vécurent surtout du commerce avec la troupe. A Kouba, des colons libres s’établirent et prospérèrent. A Dely-Ibrahim, la population profita du roulage que nécessita la construction de la route d’Alger à Douéra. Lorsque Rovigo vit quelle peine il avait eue à caser 4 ou 500 colons, ses idées se modifièrent et un avis informa le public que désormais nul ne serait reçu à Alger comme colon s’il n’avait des moyens d’existence pour un an. Tel fut le premier essai de colonisation officielle. Quant à la colonisation libre, elle se développait lentement sans doute, mais elle progressait néanmoins. Quand on réfléchit aux conditions dans lesquelles se trouvait alors l’Algérie, il n’y a pas lieu de s’étonner que le peuplement européen n’ait pas été plus rapide⁠ ⁠; on a au contraire lieu d’être surpris qu’il se soit trouvé en France des gens riches assez audacieux pour venir aventurer en Afrique leur fortune et même leur vie.

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Parmi les colons qui avaient mis des terres en culture dès le printemps de 1832, il convient de citer Ventre, agriculteur avisé, intelligent et actif, qui avait 200 hectares à Hussein-Dey⁠ ⁠; Duchassaing, avocat au barreau de Paris, qui était venu s’installer sur un domaine d’une centaine d’hectares à Kouba⁠ ⁠; Bonnevialle, dans la même localité⁠ ⁠; Boutin, gérant de la Ferme-Modèle appartenant à Clauzel et à ses associés⁠ ⁠; Martin, Mazères, Coupel du Lude, Fruitié, Villaret, Pélissier, Rozey et bon nombre d’autres, actifs, entreprenants, pourvus de capitaux. En 1832 arrivèrent aussi en Algérie de Vialar, de Tonnac, de Franclieu, de Saint-Guilhem, qui devaient être par la suite les pionniers de la grande colonisation. L •ALGÉRIE EN 1834 n’avions ni programme colonial, ni politique indigène, ni système Malgré tout, les résultats obtenus étaient médiocres. Nous de colonisation. Les chefs locaux étaient éphémères et trop souvent médiocres, le pouvoir central indécis et hésitant, le Parlement encore plus timoré que le ministère. Sauf autour d’Alger, dans le Sahel et la Mitidja, où s’amorçait un intéressant mouvement de colonisation libre, nous étions enfermés dans l’enceinte de quelques villes, Oran, Bône, Bougie et Mostagne. Dans l’armée, qui s’élevait à 30 000 hommes, l’état sanitaire était très mauvais, la mortalité considérable. La population civile s’élevait à 9 750 personnes dont 6 373 à Alger⁠ ⁠; les Français comptaient pour la moitié. Le reste se partageait entre Oran (I 484 Européens), Bône (I 238), Bougie (602), Mostaganem (53). Le commerce était languissant faute de sécurité locale et de certitude sur l’avenir de la colonie. Alger importait les objets nécessaires à la consommation de l’armée et exportait de faibles quantités de grains, d’huiles, BOUGIE EN 1830 (d’après un dessin d’Amiot). de laines, de peaux et de cires. Au total, les importations atteignaient 8 500 000 francs, les exportations 2 300 000 francs. Ce commerce se faisait presque entièrement sous pavillon étranger⁠ ⁠; sur 888 navires, 130 seulement étaient français, non compris les bâtiments de l’Etat. Tels furent les débuts humbles et lents de notre grande colonie.

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Illustration de l'ouvrage, page 159
Gravure sans légende (page 159)

VIII

LLA COMMISBON DENQUÊTE DE 1833

et sortir du provisoire. Plusieurs membres des On sentit qu’il fallait enfin prendre un parti deux Chambres réclamaient une Commission d’enquête⁠ ⁠; cette Commission fut instituée sur un rapport du maréchal Soult. Présidée par le général comte Bonet, pair de France, elle était composée de MM. d’Haubersart, pair de France, de La Pinsonnière, Laurence, Piscatory et Reynard, députés⁠ ⁠; Duval d’Ailly, capitaine de vaisseau⁠ ⁠; Monfort, inspecteur général du génie. Elle se rendit à Alger où elle arriva le 3 septembre 1833 et resta deux mois dans la colonie. Les résultats de l’enquête furent soumis à Paris à une Commission supérieure de 19 membres, présidée par le duc Decazes.

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Les travaux de ces deux Commissions permettent de se rendre compte de l’état de l’opinion au sujet de l’Algérie et aussi jusqu’à un certain point de l’état de la colonie elle-même. La Commission avait pour but de recueillir sur place tous les faits propres à éclairer le gouvernement sur l’état du pays et sur les mesures que réclamait son avenir. Elle conclut finalement au maintien de l’occupat on, mais sans enthousiasme, et, disait-elle, « pour donner satisfaction à l’aveugle engouement de la France pour sa conquête ». L’occupation devait être restreinte à Alger, Oran, Bône et Bougie, pour limiter les effectifs et les dépenses. Au delà de nos lignes militaires, on créerait des fiefs indigènes. Il serait statué par des ordonnances royales à l’égard de la Régence d’Alger sur tous LAURENCE les objets qui, pour le territoire métro- (d’après une estampe de la Bibliothèque Nationale). politain, étaient dans les attributions de l’autorité législative. L’Algérie dépendrait de la présidence du Conseil. Sur place, un gouverneur général, assisté d’un certain nombre de chefs de service, réunirait les pouvoirs civils et militaires.

LAURENCE, d’après une estampe de la Bibliothèque nationale
Gravure LAURENCE, d’après une estampe de la Bibliothèque nationale

M. de La Pinsonnière, chargé du rapport sur la colonisation, demandait que l’on ne se bornât pas à l’occupation militaire de points isolés, ni à la seule fondation de comptoirs commerciaux, mais qu’on créât une colonie de travailleurs d’origine française ou européenne. La Commission esquissa un plan complet pour attirer ces travailleurs et pour leur donner les terres du domaine sous forme de concessions. Elle signala comme devant être les véritables pionniers de la colonisation les agriculteurs possédant un petit capital. « Les colons vraiment utiles à la colonie, disait le rapporteur, ceux qui assureraient son avenir, seraient les simples cultivateurs, actifs, intelligents, et possédant en entrant dans une ferme ou en recevant une concession I 500 à 2 000 francs en argent ». Mais la Commission reconnaissait ellemême la difficulté d’introduire de tels colons en Algérie : « Quelles que soient les mesures du gouvernement pour manifester authentiquement son intention de conserver et de coloniser Alger, ses dispositions, après l’incertitude qui a régné depuis trois ans sur la colonie, rencontreront peut-être une grande incrédulité chez les populations agricoles de l’Europe, et sans une espèce d’entraînement exercé directement sur les esprits de nos paysans, la colonie sera longtemps encore sans cultivateurs. »

161 LES ORDONNANCES DE 1834

De nouvelles discussions sur l’Algérie eurent lieu à la Chambre des députés à l’occasion du budget et des crédits supplémentaires en avril 1834. Les économistes, adversaires systématiques de la colonisation, Hippolyte Passy, de Sade, Dupin, attaquèrent violemment l’entreprise algérienne. « Il faut, dit Dupin, hâter le moment de libérer la France d’un fardeau qu’elle ne pourra ni ne voudra porter longtemps. » La réponse du maréchal Soult fut assez terne. Lamartine s’écria : « Si l’or a son poids, la politique, l’honneur national, la protection désintéressée du faible, l’humanité n’ont-ils pas le leur⁠ ⁠? La pensée de l’abandon d’Alger resterait éternellement comme un remords sur la date de cette année, sur la Chambre et le gouvernement qui l’auraient consentie. » Le poète se montrait plus clairvoyant que les économistes. L’Algérie fut défendue aussi par Viennet, Laurence, Mauguin, le comte de Laborde. le gouvernement avait évité jusque-là de se prononcer Si, pour des raisons de politique intérieure et extérieure, trop catégoriquement, il était bien décidé au fond à garder Alger. Il adopta les conclusions de la Commission d’Afrique.

HISTOIRE DES COLONIES. T. II.

L’ordonnance du 22 juillet 1834 est un des actes les plus importants de l’histoire de l’Algérie et un des textes fondamentaux de sa législation. Désormais, l’ancienne Régence d’Alger, jusque-là simplement soumise à l’occupation de nos troupes, devient une possession française. La même ordonnance met à la tête de ce nouveau territoire un gouverneur qui prend le titre de gouverneur général des possessions françaises dans le Nord de l’Afrique⁠ ⁠; il est le délégué de l’autorité royale⁠ ⁠; en lui se concentrent, sous les ordres et la direction du ministre de la Guerre, tous les pouvoirs politiques, civils et militaires sur toute l’étendue du territoire que nous occupons. Un arrêté du Ier septembre maintint auprès du gouverneur général un I I intendant civil, ayant les attributions d’un préfet et chargé en outre de l’instruction publique, de la colonisation, des travaux publics, de l’administration provinciale et municipale⁠ ⁠; deux sous-intendants étaient placés à Bône et à Oran, deux commissaires civils à Bougie et à Mostaganem.

162

L’ordonnance du 22 juillet 1834 spécifiait expressément que les possessions nouvelles seraient régies par des ordonnances royales et non par des lois. Le chef de l’Etat est pour l’Algérie législateur, comme le Parlement l’est pour la métropole⁠ ⁠; les dispositions réglementaires destinées à assurer l’application et l’exécution des ordonnances sont l’œuvre du gouverneur. Le régime des décrets, édicté en 1834, domine encore aujourd’hui toute la législation algérienne.

Une autre ordonnance du 19 août 1834, résultat des travaux de la Commission d’Afrique et en particulier du rapport de M. Laurence, pourvut à l’organisation de la justice. Trois tribunaux de première instance furent créés à Alger, Bône et Oran, et un tribunal supérieur à Alger, jouant le rôle de tribunal d’appel⁠ ⁠; pour les tribunaux de première instance, l’ordonnance appliquait le principe du juge unique⁠ ⁠; des assesseurs musulmans étaient attachés aux tribunaux français pour les assister dans les cas où des musulmans étaient en cause. Cette organisation subsista avec de légères modifications jusqu’en 1841.

La question de la conservation d’Alger était désormais réglée et l’occupation de l’ancienne Régence prenait un caractère de permanence qu’elle n’avait pas eu jusque-là.

CAVALIERS ARABES, dessın de Raffet, cul-de-lampe
Gravure CAVALIERS ARABES, dessın de Raffet, cul-de-lampe

Citer ce chapitre

Augustin Bernard, « Les débuts et les hésitations (1830-1834) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. II, L'Algérie, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1930, p. 101-162.

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