Tome II · L'Algérie · Chapitre 3
Les relations de la France avec l'Algérie avant 1830
LES RELATIONS DE LA FRANCE AVEC L’ALGÉRIE AVANT 1830 I. Les relations antérieures au seizième siècle. II. Les concessions d’ Afrique et la Compagnie de Corail (1535-1633). — La brouille entre les Algériens et la France. — La mission de Sanson Napollon et la politique de Richelieu. III. Les expéditions contre les Barbaresques (1633-1690). — Les consuls lazaristes (1646-1669). - L’expédition de Djidjelli (1664). — Les expéditions de Du Quesne (1682-1683). — Le bombardement de 1688. IV. Un siècle de paix relative (1690-1792). — Les Etats européens et la piraterie. — La Révolution et l’Empire (1792-1814). — Bonaparte et la Régence. — La conquête d’Alger idée napoléonienne (1814-1827). V. Le gouvernement de la Restauration et la Régence (1814-1827). — L’affaire Bakri et Busnach. — Le blocus (1827-1830).
I
’EXPÉDITION
d’Alger en 1830 n’est pas un pur accident sans lien avec
l’histoire générale. Elle fut la conséquence de la situation privilégiée de la France dans les pays barbaresques, le fruit de trois siècles d’efforts, poursuivis avec une remarquable continuité. Les Français ne semblent pas avoir été les premiers parmi les peuples européens à nouer des relations avec les habitants du Maghreb ;
68 AU SEIZIÈME SIÈCLEils furent précédés dans cette voie par les républiques et les principautés italiennes. La fin du dixième siècle ayant coïncidé avec l’affaiblissement des empires musulmans d’Afrique et d’Espagne, Gênes, Pise et Venise s’efforcèrent d’en profiter pour établir leur influence commerciale dans la Méditerranée. Les Provençaux, les Languedociens et les Catalans ne tardèrent pas d’ailleurs à prendre leur part de ce négoce, soit en s’associant avec les Italiens, soit dans des entreprises détachées, de telle sorte qu’il n’est pas toujours facile de distinguer dans ce domaine l’œuvre de chacune des cités méditerranéennes.
Les chrétiens étaient en général bien accueillis par les souverains musulmans. Les Beni-Hammad, en particulier, les attirèrent d’abord à la Kalaâ, puis à Bougie lorsqu’ils y eurent transporté leur capitale. En-Naceur entra en relations avec le pape Grégoire VII, lui envoya de riches présents, et libéra pour les lui remettre tous les captifs chrétiens qui se trouvaient dans ses Etats ; le pape répondit par une lettre très affectueuse (I076). Les Almohades n’étaient pas moins tolérants et avaient des milices composées de chrétiens.
En I167, les Pisans conclurent un traité de commerce avec l’émir de Bougie, puis ce fut le tour des Génois, des Vénitiens et des Florentins. Narbonne, Montpellier, Arles, Marseille rivalisaient avec eux. « Montpellier, écrit Benjamin de Tudèle vers 1170, est un lieu très favorable au commerce, où viennent trafiquer en foule chrétiens et sarrasins, où affluent des Arabes du Garb. » Il y avait plus de 300 maisons juives à Narbonne. Les statuts municipaux de Marseille de 1228 attestent des relations régulières de cette ville avec l’Afrique. Les négociants marseillais faisaient la banque et le change ; les Manduel en particulier, au treizième siècle, commanditaient de nombreux navires et se rendaient parfois euxmêmes dans les ports africains. On voit des Provençaux associés à des Juifs africains, plus rarement à des musulmans. Les navires étaient groupés par caravanes à la mode italienne ; le départ avait lieu en avril, le retour en automne, le trafic étant interrompu pendant l’hiver. Le traité de 1270, signé par Philippe le Hardi après la mort de saint Louis à Tunis, consacre les premières relations de la royauté française avec le Maghreb et garantit à toute la chétienté les privilèges concédés jusqu’alors aux seules républiques italiennes.
Les conventions commerciales entre chrétiens et musulmans sont conçues à peu près toutes sur le même modèle. Elles stipulent la sécurité des personnes et des biens, l’interdiction de la saisie des marchandises, la réparation des dommages. Les droits sur les importations et les exportations sont en général de 10 pour 100. Lorsqu’un navire arrive, les douaniers enlèvent les voiles et le gouvernail, pour empêcher les infidèles de repartir avant d’avoir acquitté les droits. Les principales marchandises d’exportation sont les laines, les peaux, le corail, les fruits secs, le miel, la cire, les bestiaux, les grains, les esclaves ; les importations, moins considérables, sont les étoffes, tissus et draps, la quincaillerie, la mercerie, les armes et les bijoux, les parfums. Les chrétiens vivent dans un quartier à part, le fondouk, clos de murs, renfermant des magasins, une hôtellerie, une chapelle, un cimetière ; la police y est faite par le consul, nommé par les marchands euxmêmes et les officiers musulmans n’y peuvent pénétrer.
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Les ports ouverts au commerce des Français du LE RACHAT DES PRISONNIERS PAR LES TRINITAIRES Midi étaient Oran, Alger, Ténès et Bougie. Oran, port de Tlemcen, avait une grande importance ; Bougie, capitale des Hammadites, à laquelle Edrisi au douzième siècle attribuait 100 000 habitants, c’était le grand port du Maghreb central et les Européens y occupaient tout un quartier.
Les Baléares sont à cette époque un des points de contact entre l’Islam et la chrétienté et Palma une des villes les plus somptueuses de la Méditerranée. Les rois de Majorque étaient barons de Montpellier, qui ne fut réuni à la couronne de France qu’en 1349. Raymond Lulle (1232-1315) avait rêvé de convertir au christianisme les musulmans de l’Afrique du Nord et fondé à Miramar une école de langues orientales pour les missionnaires. Agé de plus de quatre-vingts ans, il vint à Bougie pour y prêcher le christianisme ; poursuivi à coups de pierre par la populace, il fut laissé pour mort ; pendant la nuit, des marchands génois vinrent le recueillir et tentèrent de le ramener à Majorque ; mais il expira pendant la traversée. C’est également aux Baléares que vécut pendant un siècle une remarquable dynastie de cartographes juifs ou camouflés en chrétiens ; l’un d’eux, Abraham Cresques, est l’auteur de la belle carte de Charles V, dite carte Catalane, de 1375, qui est le plus remarquable des documents cartographiques du Moyen Age. Des relations assez actives se nouèrent entre l’Europe et le Sahara par l’intermédiaire des Juifs espagnols et de leurs coreligionnaires de la Berbérie établis à Sidjilmassa et au Touat.
70A partir du milieu du quatorzième siècle, le commerce de la Barbarie est en décadence. Les Français du Midi, devenus sujets du comte de Provence ou du roi de France, sont entraînés dans les désastres de la guerre de Cent ans. Les ports du Languedoc s’ensablent de plus en plus. Au Maghreb, l’anarchie et la piraterie vont croissant, les musulmans se font de moins en moins accueillants, les Juifs sont persécutés et massacrés des deux côtés de la Méditerranée. Il y eut cependant des tentatives de reprise au quinzième siècle. Jacques Cœur travailla à réveiller l’activité des ports français de la Méditerranée ; le centre de ses affaires fut d’abord à Montpellier, puis à Marseille ; bien que ses opérations commerciales se soient effectuées surtout dans le Levant, il ne négligea sans doute pas la Barbarie. La cessation de la longue lutte des Angevins et des Aragonais pour la couronne de Naples, qui avait été si funeste à la Provence, permit à Marseille d’inaugurer son rôle moderne de grand port français. Louis XI, lorsqu’il eut hérité du roi René, en fit part au roi de Tunis et lui exprima le désir de voir continuer les bons rapports qui existaient avec son oncle (1482). Mais de nouveaux obstacles allaient surgir et l’Afrique barbaresque dans son ensemble fut beaucoup moins accessible à partir du treizième siècle au commerce régulier qu’elle ne l’avait été pendant le Moyen Age.
II
LES CONCESSIONS D’AFRIQUE ET
Au seizième siècle, la décadence de Nar- LA COMPAGNIE DU CORAIL bonne et de Montpellier donna à Marseille un monopole qu’elle n’avait pas eu jusque-là. Mais, d’un autre côté, les Marseillais eurent désormais à se défendre contre des concurrents étrangers de plus en plus nombreux, qui vinrent disputer le trafic méditerranéen aux vieilles cités qui l’avaient si longtemps détenu. Anglais, Hollandais, Danois, Suédois, furent des rivaux dangereux et envahissants, en face desquels les Italiens, les Vénitiens, les Génois, les Florentins ne surent pas conserver leurs anciennes positions. Cependant Marseille, en butte aux attaques et souvent aux coalitions de tous ces adversaires, maintint pendant trois siècles la prépondérance du commerce et du nom français dans toute la Berbérie.
71L’établissement des Turcs marque le début d’une période nouvelle, aussi bien dans l’Afrique du Nord que dans le Levant. En même temps que l’alliance francoturque de 1535, une alliance franco-algérienne fut conclue, moins connue mais non moins utile. Il semble même que Barberousse servit d’intermédiaire entre Soliman et François Ier et contribua au succès de la négociation qui aboutit à la signature des Capitulations si favorables au commerce français. Pendant l’époque des beylierbeys, les relations de la Régence avec la France furent cordiales et les galères barbaresques purent venir se ravitailler à Marseille.
Un des résultats les plus féconds de l’alliance avec la Porte et les Algériens fut pour la France l’octroi de privilèges sur la côte d’Afrique, en particulier du droit d’y faire les établissements désignés plus tard sous le nom de Concessions d’Afrique.
Les débuts de ces établissements sont enveloppés d’obscurité. On a cherché à reculer leur origine très loin dans le passé. Cependant il n’y est fait aucune allusion ni dans la lettre de Louis XI, ni dans les capitulations de 1535. En 1550, lorsque Nicolas de Nicolay, géographe du roi, chargé d’accompagner à Constantinople l’ambassadeur d’Aramon, visita la côte africaine d’Alger à Bône, il n’y trouva que des Génois et une seule nef provençale, conduite par un patron corse, qui offrit en présent à M. d’Aramon quelques belles branches de corail. En I543, les Lomellini de Gênes s’étaient fait donner l’ile de Tabarka et les pêcheries qui en dépendaient comme complément de la rançon de Dragut, qui s’était laissé surprendre par André Doria sur les côtes de la Corse. Cette acquisition valut aux Génois dans ces parages une situation prépondérante ; ils fortifièrent Tabarka et en firent une place de refuge et un entrepôt.
Le rôle considérable joué par la pêche du corail dans nos relations avec la Berbérie, l’âpreté avec laquelle Français et Italiens se la disputèrent, le titre de Compagnies du Corail longtemps porté par les Compagnies de commerce marseillaises établies en Algérie, paraissent incompréhensibles aujourd’hui que le commerce de cette substance a perdu la plus grande partie de son importance. Mais, pendant des siècles, le corail compta parmi les articles essentiels du grand commerce. Sa destinée, comme l’a remarqué M. Paul Masson, n’est pas sans analogie avec celle de l’ambre dans l’antiquité, dont le transport créa les premières routes commerciales entre la Baltique et la Méditerranée. Pour les échanges avec les populations de l’Orient, notamment avec l’Inde, le corail était un des assortiments nécessaires des cargaisons.
72La pêche du corail était de tradition séculaire chez les Corses ; ils étaient au courant de l’organisation que lui avaient donnée les Génois ; désireux de s’affranchir du joug de Gênes, un certain nombre d’entre eux émigrèrent à Marseille, où Lenche, dont le vrai nom est probablement Lencio, fonda la première Compagnie du corail, dans laquelle entrèrent beaucoup de nob’es marseillais, en particulier Jean Riquetti, ancêtre des Mirabeau. La Compagnie marseillaise obtint le privilège de la pêche du corail sur toutes les côtes de Barbarie, depuis Montefousque (le cap Mafetouche près du cap de Fer) jusqu’au cap Nègre en face de Tabarka, en vertu de lettres royales de 1553 et d’un commandement du Grand Seigneur de I582. Dès 1564, la Compagnie apparaît fortement constituée et recrutée dans l’élite du commerce marseillais.
Les établissements appelés « les Concessions d’Afrique » sont-ils aussi anciens que la Compagnie elle-même ? Nous l’ignorons. Par la suite, elle eut quatre établissements fixes : Bône, la Calle (Mersa-el-Kharez, le port aux breloques), le Bastion-de-France et le cap Rose. Le Bastion-de-France, centre des opérations de la Compagnie, s’élevait à dix kilomètres à l’Ouest de la Calle, à égale distance entre ce port et celui de Bône ; on y voit encore les restes d’une tour qui s’élevait sur un escarpement rougeâtre, au-dessus d’une petite anse bordée de sable blanc ; tout près de là se trouve le lac Melah, appelé autrefois l’étang du Bastion, qui communiquait avec la mer par un chenal. Il y avait au Bastion une petite garnison, un approvisionnement de poudre, des arquebuses et même de l’artillerie. Le chet des établissements marseillais, directeur général de toutes les opérations en Algérie, y résidait, ainsi que l’écrivain son lieutenant ; des gens de métier, des soldats commandés par un chef appelé caporal, au total une centaine d’hommes, sans compter les corailleurs, formaient la population du Bastion.
La localité était des plus insalubres et la mortalité très grande. On s’efforçait pourtant de bien traiter les employés et la garnison. Tout venait de France, sauf la viande, le pain et les fèves ; on leur apportait du poisson salé, du vin et l’huile d’olive nécessaire à toute cuisine provençale. La Compagnie payait aux Turcs un tribut de I 500 écus d’or et faisait de nombreux cadeaux aux caïds et aux chefs de la région, qui eux-mêmes étaient souvent des renégats corses ou provençaux comme Ramdan, originaire de Nice, qui fut longtemps caïd de Bône.
73La pêche du corail était le prétexte de la concession sollicitée des Algériens et de la Porte par Thomas Lenche et ses associés et, au seizième siècle, c’est bien effectivement cette pêche qui fut au premier plan des opérations du Bastion. Elle occupait une cinquantaine de bateaux ; les deux tiers des produits revenaient à la Compagnie, un tiers aux patrons des navires. Le corail était travaillé à Marseille dans des ateliers qui étaient une des curiosités de la ville. Le maximum de la production du corail se place vers 1575. Mais bientôt d’autres produits du sol africain vinrent s’y joindre, en particulier les céréales et les cuirs. On importait des draps et des soieries. En somme, le commerce y était assez étendu et assez varié.
LA BROUENSEENA PRANCE ALGÉRIENS ET LA FRANCELa Compagnie du Corail était une société d’armement en même temps que de commerce. Il n’était pas émis d’actions et c’était une association de personnes plutôt que de capitaux. Chaque membre possédait un intérêt variable ; les parts, appelées carats ou quirats, donnèrent au début de beaux bénéfices ; elles étaient très recherchées et se transmettaient par héritage. Mais bientôt des discussions éclatèrent entre les associés. De plus, à la fin du seizième siècle, les relations devinrent moins cordiales entre la France et la Porte, à laquelle les Algériens d’ailleurs n’obéissaient plus guère. La « magnifique » Compagnie du Corail disparut au début du dix-septième siècle. En I6o2, l’entreprise purement commerciale et privée des Lenche fut transformée par Henri IV en affaire d’Etat ; le capitaine du Bastion devint un fonctionnaire royal et le Bastion lui-même une forteresse du roi. En 1604, la concession des territoires nécessaires était accordée par le sultan à Savary de Brèves. Mais c’est seulement vingt ans après que le Bastion, détruit par les Algériens, put être relevé. la Porte à l’égard de la France. Sous Charles IX, Une étrange affaire avait contribué à refroidir les citadins d’Alger, opprimés par les Turcs, s’avisèrent de demander un roi à la France. La chose fut prise au sérieux et, en 1572, François de Noailles, évêque de Dax, ambassadeur à Constantinople, reçut l’ordre d’en entretenir le sultan et de poser auprès de lui la candidature du duc d’Anjou, Henri de Valois. L’ambassadeur remontra qu’il était impossible d’obtenir l’assentiment de la Porte à un pareil projet, qui eût fait passer des sujets musulmans sous l’autorité d’un prince chrétien ; il dut se borner à prier Dieu de donner au roi de France plus de perspicacité et de prudence. Henri de Valois ne devait pas plus régner à Alger qu’en Pologne.
74En 1609, les relations entre la France et les Algériens, déjà mauvaises depuis que ceux-ci ne respectaient plus rien ni personne, se gâtèrent tout à fait à la suite de l’affaire des canons de Simon Dansa. C’était un Flamand qui était venu se faire corsaire à Alger et avait acquis de grandes richesses dans la piraterie. Il était très populaire parmi les Algériens, bien qu’il eût refusé de se faire musulman. Il sollicita du roi de France l’autorisation de s’établir à Marseille où habitait sa femme ; il l’obtint à la condition de racheter quelques jésuites espagnols auxquels s’intéressait le Père Cotton, confesseur de Henri IV. Il s’enfuit d’Alger et revint à Marseille en emportant deux canons de bronze que le beylik lui avait prêtés pour l’armement de son vaisseau et qu’il offrit au duc de Guise. Il y eut une grande colère à Alger et le Divan adressa des réclamations auxquelles la cour de France ne fit aucune attention. Aussitôt les rais coururent sus aux navires français et firent sur eux des prises très importantes. La rupture dura près de vingt ans et coûta des millions au commerce français. En 1620, les négociants marseillais se décidèrent à racheter les deux canons au duc de Guise pour les remettre aux Algériens. Mais un nouvel incident se produisit ; un corsaire algérien massacra l’équipage d’un petit navire marseillais et deux matelots échappés allèrent en porter la nouvelle. Aussitôt, la population furieuse courut à l’hôtel cù étaient logés les ambassadeurs algériens et les massacra à leur tour, malgré les efforts des autorités. Le Parlement eut beau condamner les meurtriers, les raïs partirent de nouveau en course et enlevèrent un grand nombre de vaisseaux qui étaient sortis des ports à la nouvelle que la paix était conclue. Il en résulta de nouvelles pertes pour le commerce.
DÉPART D’UNE EXPÉDITION CONTRE LES BARBARESQUES (d’après une cau-forte de La Belle).
L’arrivée de Richelieu au pouvoir allait changer la face des affaires ; c’est en grande partie à sa puissante intervention et à son initiative partout en éveil que les Marseillais allaient devoir la fondation définitive des Concessions d’Afrique. Il trouva un agent habile et énergique dans la personne de Sanson Napoléon ou Napollon, Corse d’origine comme les Lenche. Chargé en 1626 de négocier la paix avec la Régence, Napollon reconnut bien vite qu’il était inutile de traiter avec la Porte ou avec les Pachas et s’efforça de gagner les rais, pour lesquels il tint table ouverte. Il leur plut par sa générosité et son audace, leur rappelant le mot attribué à Kheir-eld-Din : « Si tu te brouilles avec les Français, fais la paix avant le coucher du soleil, » et cet autre proverbe de la Régence : « Le Français peut cuire sa soupe chez lui et venir la manger chaude à Alger. » Il acquit bientôt une situation exceptionnelle. Revenu en France en 1627, il obtint un ordre du roi pour la libération des Algériens esclaves, racheta les fameux canons de Simon Dansa et rentra à Alger en 1628. Dans une assemblée solennelle, on proclama la paix perpétuelle ; les Algériens s’engageaient à ne pas tolérer la vente des marchandises prises sur les Français ; on s’accordait réciproquement le droit de refuge, le Bastion devait être rétabli, ainsi que le commerce des cuirs et des cires. Une redevance de 26 000 doubles devait être payée par la France aux Algériens ; 16 000 seraient consacrés à la paye de la milice, dont Sanson Napollon, avec beaucoup d’habileté, se faisait ainsi une alliée.
Le traité était extrêmement avantageux pour les deux parties. Sanson, nommé gouverneur des établissements, releva les constructions du Bastion et créa en quelques mois un véritable port ; il installa des marchés, rappela les corailleurs. De 1628 à 1633, les établissements eurent une prospérité qu’ils n’avaient jamais connue, malgré les intrigues du commerce interlope de Marseille, en particulier des frères Fréjus ; ceux-ci accusèrent Sanson de vouloir se rendre indépendant ; on prétendit aussi qu’il était devenu musulman et prenait les intérêts des Algériens. Mais, après la mission de M. de l’Isie (I63I), ses mérites furent solennellement reconnus et proclamés et il continua sa mission avec succès malgré des difficultés sans nombre. En 1633, il fut tué en voulant s’emparer de Tabarka, où les comptoirs génois faisaient concurrence au commerce français. La France perdait en lui un bon et fidèle serviteur.
76III
L’ES BATIONS CONTES
SAINT VINCENT DE PAUL• LES BARBARESQUES « perpétuelle » n’était guère observée entre la Du vivant même de Sanson Napollon, la paix France et la Régence. On était à l’époque de l’apogée de la course ; beaucoup de vaisseaux français avaient été saisis et le nombre des captifs devenait de plus en plus considérable. Après la mort de Sanson, tout un parti demanda des croisières annuelles et une guerre sans merci contre les pirates, tandis que le parti de la paix objectait les dépenses considérables de ces croisières et la crainte d’être entraîné à l’occupation permanente des points importants. Après une tentative de conciliation confiée à Sanson Le Page qui échoua (1634), Richelieu se décida à sévir et on en revint au système des croisières permanentes avec Sourdis (1636) et Martin (1637). Cependant le Bastion avait été rétabli (1640), à la demande même des tribus de l’Est qui y trouvaient leur bénéfice. LERGONS 16 6-424- RISTES (1646-1669) tions, avait à Alger des consuls, d’ailleurs fort mal reçus Dès 1564, la France seule, en vertu des capitulaen général et n’exerçant aucune influence. Ce n’était pas une charge royale ; elle appartenait à la ville de Marseille, dont les échevins payaient et nommaient le titulaire. La duchesse d’Aiguillon racheta cette charge aux Marseillais et en fit don à ; en conséquence, de 1646 à 1669, le consulat d’Alger fut géré par des prêtres Lazaristes. Les résultats furent médiocres, car ces fonctions n’étaient guère compatibles avec le caractère d’un religieux : l’humilité chrétienne, la soif du martyre ne sont pas des qualités consulaires. Saint Vincent, dans son grand bon sens, ne tarda sans doute pas à regretter le cadeau qu’on lui avait fait. Le pre- mier consul lazariste, M. Barreau, fut plusieurs fois mis aux fers ; il se débattit au milieu de toutes sortes de difficultés provenant de son immixtion dans des affaires commerciales et mécontenta presque tous les résidents
SAINT VINCENT DE PAUL
français. Son successeur, M. Dubourdieu, ne réussit guère mieux. En 1669, Colbert fit indemniser la Mission et racheta la charge consulaire. Les Lazaristes demeurèrent néanmoins en qualité de vicaires apostoliques ; ils furent à ce titre les coadjuteurs officieux de nos agents. (1664) qui eût essayé de châtier les Barbaresques. Son exemple La France avait été la première puissance européenne fut suivi, dans le cours du dix-septième siècle, tour à tour par les Hollandais, les Anglais, les Vénitiens, les Chevaliers de Malte, les Génois, les Napolitains. Ces expéditions punitives ne donnèrent aucun résultat. En 1664, Colbert voulut en finir avec les pirates ; il se proposait, non plus une simple croisière, mais l’occupation permanente d’un port sur le littoral. L’ingénieur de Clerville conseilla Stora ou Bougie, mais on se décida pour Djidjelli, ce qui était un très mauvais choix, car, même si l’entreprise avait réussi, l’occupation de Djidjelli, encerclé par les montagnes et sans débouché vers l’intérieur, n’aurait conduit à laucun résultat intéressant. Elle échoua d’ailleurs complètement. L’expédition, commandée par Gadagne, comprenait 7 000 hommes et 60 bâtiments. On s’empara de Djidjelli malgré une vive résistance, mais la mésintelligence éclata bientôt entre Gadagne et le duc de Beaufort, qui repartit. L’affaire se termina par un désastre : I 400 soldats périrent, les autres se rembarquèrent en abandonnant une centaine de canons. Longtemps les enfants poursuivirent les chrétiens dans les rues d’Alger en criant « Gigeri, Gigeri » et en faisant le geste de leur couper la tête.
En 1665, Beaufort fit une croisière devant Alger et Cherchel pour réparer un peu cet échec et rendre les corsaires moins insolents. En 1666, un traité fut signé pour arranger momentanément les choses. On procéda de part et d’autre à l’échange des captifs ; la prééminence du consul de France sur ceux des autres nations fut de nouveau proclamée, le Bastion fut réoccupé, la charge de gouverneur donnée à Jacques Arnaud, qui avait pris une part très utile aux divers arrangements et que Colbert jugeait homme d’esprit, de pénétration et de droiture. Il y eut un calme relatif jusqu’en 1680, malgré la fuite à bord d’un certain nombre d’esclaves pendant le séjour d’une flotte commandée par M. d’Alméras, fuite dont les corsaires conçurent une grande irritation.
En 1674 eut lieu la mission du chevalier d’Arvieux, personnage fat et ignorant qui indisposa tout le monde. Il jugeait le poste d’Alger tout à fait indigne de sa valeur et n’avait consenti à l’accepter, disait-il, que sur les pressantes instances de Colbert. Il ne doutait d’ailleurs pas du succès. Quand il arriva, il avait « sa canne, son épée, avec un habit assez propre pour être distingué de tous ceux qui l’accompagnaient ». Sa vanité et sa suffisance n’eurent aucun succès auprès des musulmans. Pendant les huit mois que dura son séjour, il fut le jouet des janissaires qui l’appelaient « le fou ». Il fut obligé de recourir au vicaire apostolique, Jean Le Vacher, pour avoir une audience du dey. Celui-ci lui fit comprendre qu’on avait hâte de le voir partir : « Votre emploi, disait-il, est trop peu de chose pour un homme de votre importance. D’ailleurs, le Père Le Vacher me suffira pour tout ce qu’il y a à faire et votre absence ne gâtera rien. »
78 L DU QUESNEM. Le Vacher, quoiqu’il fût âgé et très infirme, se vit obligé d’accepter le consulat ; il avait un grand souci de la justice et fit preuve d’un tact rare dans ses relations avec les Algériens. Denis Dussault, directeur des établissements du Bastion, s’employa comme lui à maintenir la paix. Mais à Versailles on avait à cour de venger l’échec de Djidjelli. Colbert montrait dans les affaires barbaresques une raideur et un mauvais vouloir extrême, dus surtout à ce qu’il entendait garder les prisonniers musulmans pour la chiourme des galères royales. En 1680, le dey reçut Tourville, puis Du Quesne avec de grands honneurs et leur rendit les captifs chrétiens, mais la France refusa de rendre les Turcs comme elle l’avait promis. Le Divan déclara la guerre (I68I) et le commerce français dans la Méditerranée subit de graves dommages. (1682-1683) d’aller, avec les galiotes à bombes récemment ES EXPEDITIONS DE En 1682, Louis XIV donna l’ordre à Du Quesne inventées par Renaud d’Elissagaray, incendier Alger et la ruiner de fond en comble. Après avoir canonné Cherchel, la flotte, qui comprenait une centaine de navires, se présenta en ordre de bataille devant Alger. Le bombardement dura du 20 août au 2o septembre et donna fort peu de résultats. On le recommença dans l’été de 1683, sans sommation préalable. M. Le Vacher fut envoyé en parlementaire ; Du Quesne se montra cruel envers ce vieillard ; la première fois qu’il se présenta, il ne laissa pas accoster son embarcation et lui parla du haut de la galerie de poupe ; deux jours plus tard, quand Le Vacher amena les otages que l’amiral avait demandés, on ne lui offrit point de siège ; comme il avait les jambes enflées et ne pouvait se tenir debout, il dut s’asseoir sur un affût de canon : « Vous êtes plus Turc que Chrétien, » lui dit Du Quesne. — « Je suis prêtre, » répondit-il. Un mois après il mourait héroïquement.
Du Quesne réclamait la restitution de tous les captifs et un million et demi d’indemnité. Le dey Baba-Hassan s’efforça de réduire cette somme. Il y avait deux partis dans la ville, celui de la paix, qui se composait des citadins et de la milice, celui de la guerre soutenu par les raïs. Le plus influent de ceux-ci, Hadj-Hussein, dit Mezzomorto, avait été compris dans les otages et livré à Du Quesne. Il dit un jour à l’amiral que, si on le débarquait, il ferait plus en une heure que Baba- Hassan en quinze jours : phrase ironique sur le véritable sens de laquelle on fut bientôt édifié. Aussitôt à terre, Mezzomorto s’entoure de ses partisans, fait massacrer le dey, arbore le drapeau rouge en signe de reprise des hostilités et prévient Du Quesne que pour chaque bombe qu’il enverra sur la ville, un des chrétiens captifs sera mis en pièces. La flotte française ayant commencé le feu, M. Le Vacher est aussitôt attaché à la bouche d’un canon, dont la décharge disperse ses membres ; vingt autres Français subissent le même sort. La mauvaise saison obligea bientôt Du Quesne à partir sans avoir triomphé de la résistance des Algériens. Ses deux expéditions avaient coûté plus de 25 millions et n’avaient eu pour résultat que la destruction d’une centaine de maisons et la mort d’un millier d’habitants. Le
79DU QUESNE REÇOIT A SON BORD LES PARLEMENTAIRES ALGÉRIENS (d’après une eau-forte de Raffet).
bombardement avait été absolument inefficace. Du Quesne avait l’ordre de débarquer, mais n’osa point s’y aventurer.
On revint aux idées de paix que n’avait cessé de préconiser Denis Dussault ; celui-ci, diplomate accompli, sachant tenir aux Barbaresques le langage qui convenait, obt nt, par ses conseils pleins de modération et de souplesse, une réparation proportionnée à l’outrage infligé au roi de France dans la personne de son consul. Le dey ayant refusé d’avoir affaire à Du Quesne, qu’il traitait d’homme sans parole, on lui envoya Tourville, avec lequel fut conclue la paix de 1684, confirmée par deux ambassades algériennes à Versailles.
L MENT DE 168 E BOMBARDE recommencèrent la course contre les Français. La guerre Cependant dès 1686, malgré les efforts du dey, les raïs reprit et en 1688 le maréchal d’Estrées bombarda de nouveau Alger. Il prévint le dey que, si les horreurs de 1683 se renouvelaient, pour chaque chrétien attaché à la bouche des canons, un Turc serait pendu à la vergue du grand mât. Mais Hadj-Hussein répondit que cette menace ne l’arrêterait pas et qu’il regardait le bombardement comme un procédé de sauvages. Quarante Français, parmi lesquels le consul, M. Piolle, furent encore suppliciés. Le bombardement fut plus efficace que celui de 1683 ; on lança IO 000 bombes en seize jours et la plus grande partie de la ville fut détruite. La flotte française fut néanmoins obligée de se retirer sans avoir rien obtenu ; on entama de nouveau des négociations, qui aboutirent en 1690 au renouvellement du traité de 1684 qu’avait signé Tourville.
Quant aux Concessions, pendant les soixante ans qui vont de 1633 à 1690, ce n’est qu’accidentellement et pendant de très courtes périodes que le trafic avait pu être fructueux. Le Bas- MORT DU PÈRE LE VACHER tion fut abandonné (d’après une gravure du xvir* siècle) de 1637 à I64I, puis de 1658 à 1666. Les relations presque continuellement hostiles entre la France et les Barbaresques ne permirent pas aux Compagnies de jouir paisiblement de PLANCHE TI D’après le tableau de GuDIN. (Préfecture de Versailles). HIST. COLONIES,_ ALGÉRIE
leurs droits. Il en fut de même du commerce des particuliers. Ce qui étonne, c’est que, malgré les risques continuels de ruine, de mauvais traitements, d’esclavage et de mort, les Echelles de Barbarie n’aient pas été complètement abandonnées.
En 1690, le règne de Louis XIV touche à son déclin. Les revers des dernières guerres, l’épuisement du trésor, l’insuffisance de la marine, trop faible déjà pour lutter contre celle des Hollandais et des Anglais et pour défendre nos colonies, fait abandonner définitivement les projets de destruction des Barbaresques qu’avaient un moment formés Colbert et Seignelay.
IV
UN SIECLE DE PATS RELATIVE (1690-1792)
que tous les consuls d’Alger n’avaient pas cessé A partir de 1690, on reconnut en France ce de répéter sans parvenir à se faire entendre, à savoir qu’il fallait absolument anéantir complètement les pirates ou se résoudre à les tolérer. Les ruptures étaient plus dangereuses pour le commerce que la piraterie et lui causaient de plus graves dommages. Les bombardements restaient sans effet ; les raïs n’en avaient cure et regardaient tranquillement brûler les maisons des citadins. Les instructions données aux consuls leur recommandèrent désormais d’user de conciliation. Ces agents, les Lemaire, Clairambault, Durand, Taitbout, de Jonville, Vallière, de Kercy, furent en général excellents, manœuvrant avec beaucoup de sagacité et de connaissance du terrain. Ils y avaient d’autant plus de mérite qu’on leur mesurait parcimonieusement les fonds nécessaires pour acheter des complicités et des concours. Or, comme le disait Vallière, il n’y avait que deux moyens de subsister à Alger : par l’argent ou par la force.
De tous les postes en pays musulman, Alger était sans contredit le plus épineux. Les consuls de France avaient le pas sur ceux de toutes les autres nations. Ils avaient en outre certains privilèges, tels que la dispense du baisemain et le droit de porter l’épée. Cela n’empêchait pas les Algériens de les abreuver d’avanies de toutes sortes : « Quand on veut leur montrer humainement les choses, écrivait Lemaire, ils vous imposent silence ; si on les représente avec fermeté, ils crient comme des harengères et vous font essuyer des duretés qu’il faut avaler doux comme miel sans avoir seulement le temps de s’expliquer. » « Ce qui est mangé est mangé, disent-ils quand on leur réclame une prise en invoquant les traités. Quand
HISTOIRE DES COLONIES. T. II.
82on a fait cuire une poule et que le vent a dispersé les plumes, comment s’y prendre pour les rassembler ? »
Les consuls eurent à diverses reprises à subir de mauvais traitements. Alexandre Lemaire, par exemple, fut chargé de chaînes et conduit au bagne pour une discussion à propos d’une barque capturée. Le lendemain même de son incarcération, il écrivait aux échevins de Marseille : « Si je dois m’en fier aux apparences, vous n’avez rien à craindre pour le pavillon français, ni pour la sûreté de la navigation. Le fort de l’orage n’est tombé que sur moi. Il aurait été à souhaiter que l’éclat eût été moindre ; mais, dans mon malheur, je rends grâce à la Providence d’avoir épargné les intérêts généraux de la nation. Le fardeau aurait été trop grand si j’avais eu ma peine et celle des autres à supporter. »
Grâce à l’habileté et surtout à la patience de nos représentants, il y eut donc pendant un siècle, de 1690 à 1792, une paix relative entre la France et la Régence. Comme conséquence de ces relations pacifiques, les Concessions d’Afrique changent de caractère ; jusque-là, la plupart des gouverneurs devaient leur situation à la faveur du dey et du Divan, comme Sanson Napollon et Dussault ; ils se faisaient d’abord accepter par les Algériens, puis obtenaient une commission du roi et constituaient une Compagnie ; ils étaient souvent chargés de missions diplomatiques. Après 1690, les directeurs des établissements français sont désignés uniquement par les Compagnies ; le Divan d’Alger n’intervient pas dans leur nomination et ne s’intéresse guère à leur personne ; ce sont de simples négociants, étrangers à la politique.
Le Bastion et le cap Rose avaient été abandonnés en 1677, le premier à cause de son insalubrité, le second parce que le commerce de ce poste était insuffisant pour la dépense qu’il occasionnait. Il ne subsista que trois établissements fixes : la Calle, Bône et Collo. La Calle était le plus important des trois ; c’était une véritable petite colonie, peuplée presque uniquement de Français ; elle était, elle aussi, assez malsaine et la garnison était fort éprouvée. On avait songé à acquérir Tabarka et, en 174I, des négociations furent engagées avec les Lomellini qui paraissaient disposés à la vendre ; mais le bey de Tunis averti du projet s’y opposa. Une tentative de coup de main en 1742 n’eut pas plus de succès que celle de Sanson Napollon.
Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, le commerce français fut très prospère en Barbarie. La Compagnie Royale d’Afrique, au capital de I 200000 francs divisé en I 200 actions, garda l’exploitation des Concessions d’Afrique pendant près de soixante ans, de 1740 à 1793 ; ce fut la seule de toutes les Compagnies de commerce de l’ancien régime qui réussit complètement et procura des bénéfices. Elle se livrait surtout au commerce des blés.
83 ES ETATS EUROPEENSLes Concessions d’Afrique ne prirent cependant jamais un bien grand développement. Elles suscitèrent des querelles interminables, furent bien des fois pillées et incendiées ; en temps de famine, les Algériens accusaient l’exportation des blés et détruisaient les comptoirs. Ces établissements furent souvent la cause ou le prétexte des hostilités entre la France et la Régence, jusqu’au jour où elles provoquèrent les discussions de 1827 et le fameux coup d’éventail. Mais ils donnaient aux Français un grand prestige auprès des Barbaresques et tiennent à ce titre une place importante dans notre histoire. Louis XIV disait qu’il fallait garder ces comptoirs « à quelque prix que ce fût ». Les Etats européens s’estimaient heureux d’ob- • ET LA PIRATERIE tenir, même par des sacrifices d’argent et de dignité, une sécurité relative pour leur marine ; encore suffisait-il pour amener une rupture, d’un changement de dey, d’un caprice des rais, des plus futiles prétextes. On dévorait tous les outrages. Quelquefois cependant l’indignation était plus forte que la crainte ; on essayait alors de châtier les Barbaresques. Mais les promenades inutiles des escadres devant leurs côtes ne faisaient qu’augmenter leur insolence ; ils ne désarmaient pas, puisque la piraterie était leur raison d’être et leur industrie nationale. L’Espagne, qui avait à souffrir beaucoup de la course, voulut tenter une répression énergique ; mais l’expédition de 1774, dirigée par le général O’Reilly, qui débarqua 8o00 hommes à l’embouchure de l’Harrach, échoua misérablement et eut à peu près le même sort que celle de Charles- Quint. Les interventions des Anglais en 1671, en 1749, en 1804, des Hollandais en 1692, des Danois en 1770 et 1772, des Vénitiens en 1767 ne furent pas plus heureuses.
Sept puissances, les Etats-Unis, la Hollande, le Portugal, le royaume de Naples, la Suède, la Norvège et le Danemark payaient tous les deux ans un tribut fixe à la Régence. Les autres Etats donnaient des « présents » en numéraire ou en nature ; l’Angleterre et la Hollande gagnaient assez souvent la bienveillance et la neutralité des Algériens en leur fournissant des armes et des munitions. Les agents français s’évitèrent d’énormes dépenses en prenant dès l’origine l’habitude de faire des cadeaux de peu de valeur et de ne jamais donner d’argent. Marseille envoyait des confitures, des légumes, de la parfumerie, des châtaignes, des pommes, des anchois, que les consuls distribuaient au dey et aux principaux fonctionnaires. Leur correspondance est remplie de détails sur ces donatives. Les Turcs se comportaient avec la naïve grossièreté d’enfants mal élevés, affichant sans vergogne une gourmandise comique, demandant tout ce qu’ils ont invoqul voyaient et tout ce dont ils avaient entendu parler. On vit un jour les principaux dignitaires emporter chez eux sous leur bras jusqu’à des morues. L’Europe finit par se lasser d’un pareil joug. A partir de 1792, la situation de la Régence vis-à-vis de l’Europe va se modifier rapidement, jusqu’au jour où la France se décidera à détruire définitivement ce nid de pirates. L A RÉVOLUTION ET L’EMPIRE (1792-1814) La tradition des bons rapports entre la France et Alger, inaugurée à la fin du règne de RETOUR DES FRANÇAIS MIS EN ESCLAVAGE (Gravure à l’eau-forte du xviIe siècle). Louis XIV, se continua sous Louis XVI. Cependant le renouvellement du traité de paix centenaire de 1690 n’alla pas sans difficultés. Le consul de Kercy, dans un mémoire au Roi, s’efforçait de convertir la France à une politique plus hardie vis-à-vis de la Régence et préconisait une expédition dont la prise d’Alger aurait été le résultat : « J’aime à me flatter, disait-il, que les temps ne sont pas éloignés où la France élèvera enfin la voix et au lieu de se soumettre aux demandes du dey, osera elle-même lui en faire. » Il conseillait
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d’attaquer Alger par terre et indiquait Sidi-Ferruch comme le point le plus propice à un débarquement.
Au milieu des vicissitudes que traversa la France pendant la Révolution et l’Empire, les traditions séculaires de notre politique en Barbarie furent maintenues jusqu’au jour où elles devaient porter leurs fruits. La Compagnie d’Afrique disparut au milieu de la tourmente révolutionnaire, supprimée par un arrêté du Comité de Salut public du 19 pluviôse an II (8 février 1794). Mais lœuvre de la Compagnie ne disparut pas avec elle ; l’arrêté de pluviôse instituait une Agence d’Afrique qui devait continuer pour le compte de l’Etat l’exploitation des Concessions et monopoles accordés aux Français.
La République française entretint les meilleures relations avec le dey d’Alger, Hassan, dans lequel elle trouva un ami généreux et un allié fidèle. Le consul Vallière, après avoir essuyé quelques bourrasques dues à l’humeur inconstante du dey, était arrivé à acquérir sur lui une véritable influence dont il se servit habilement dans l’intérêt de son pays, obtenant la permission d’exporter de grandes quantités de grains, des viandes salées, des cuirs et autres denrées destinées à l’alimentation du Midi et à la subsistance des armées. Hassan résista aux instances des Anglais, refusa de prendre parti contre la France comme ils l’en sollicitaient, déclarant que « c’est au besoin que se fait connaître le véritable ami ». Il fit une première avance de 250 000 francs pour solder nos achats de grains à Bône et à Constantine, permit à nos navires de se ravitailler dans tous ses ports, prescrivit à ses corsaires d’avoir le plus grand respect pour le pavillon tricolore. Plus tard, en 1796, il prêta encore un million (200 000 piastres) au Directoire sans vouloir en recevoir les intérêts et en s’excusant de ne pouvoir faire davantage.
En 1793, un incident fâcheux brouilla pendant quelque temps Hassan avec la France. Le beau-frère du consul Vallière, Meifrund, avait été condamné à mort pour avoir rempli des fonctions municipales à Toulon pendant l’occupation anglaise ; il émigra en Espagne, puis vint à Alger où le dey l’installa, demandant sa grâce et déclarant que c’était la seule récompense qu’il réclamât pour prix des services qu’il avait rendus. Vallière, dont le père, la mère et la sœur avaient partagé le sort de Meifrund, fit tout ce qu’il put pour obtenir cette grâce, mais n’aboutit qu’à se rendre lui-même suspect d’incivisme. Hassan blessé donna l’ordre au bey de Constantine de cesser toutes relations commerciales avec l’Agence d’Afrique et refusa un magnifique solitaire, une superbe paire de pistolets et un parasol que Vallière était chargé de lui offrir.
Le zı fructidor an II (7 septembre 1794), le comité de Salut public nommait le citoyen Herculais agent général et envoyé particulier auprès des Puissances Barbaresques et dans tout le Levant. C’était un ci-devant noble qui avait adhéré aux principes de la Révolution ; sa mission avait pour objet l’inspection des consulats, le règlement de toutes les affaires en litige et aussi une enquête sur la conduite des consuls d’Alger et de Tunis, Vallière et Devoize, désignés tous deux comme suspects. Incompétent, maladroit, brouillon, intrigant, sectaire et hypocrite, cet envoyé extraordinaire était vraiment, comme le dit M. Fr. Charles-Roux, un extraordinaire envoyé. Il commit toutes les sottises possibles, tant à Alger qu’à Tunis, jusqu’au jour où il fut destitué par un arrêté du 20 ventôse an V (Io mars 1797).
86 B ONAPARTE ET LA REGENCEA Vallière, destitué par Herculais et embarqué pour la France ainsi que son chancelier Astoin Sielve, avait succédé, le 28 brumaire an IV (18 novembre 1795), l’ancien conventionnel Jeanbon Saint-André. Le Directoire avait fini par transiger sur l’affaire de Meifrund, auquel une indemnité de 100 000 livres devait être allouée en échange de ses biens confisqués ; mais une saute d’humeur du dey, qui avait fini par se désintéresser de Meifrund, dispensa le Directoire de délier les cordons de la bourse. Cependant l’ancienne amitié ne se retrouva pas et on ne tira plus rien de la Régence que par l’intermédiaire des juifs Bakri et Busnach, qui firent chèrement payer leurs services, d’autant plus que l’argent comptant manquait et qu’on n’avait à leur offrir que des traites. Heureusement, les victoires de Bonaparte, que Jeanbon Saint-André sut faire valoir avec habileté, le châtiment de Venise, la libération des esclaves musulmans de Gênes et de Livourne relevèrent notre prestige. Non sans quelque exagération d’ailleurs et avec l’emphase de l’époque, Jeanbon Saint-André, en remettant les sceaux à son successeur Moltedo, le 6 mai 1798, lui dit : « J’avais trouvé ici la France à genoux : je vous la laisse debout. » sous les ordres de Bonaparte, s’empara de Malte et mit fin En juin 1798, l’armée française, se rendant en Egypte à la domination des Chevaliers. L’événement, annoncé au consul de France à Alger par une lettre de Bonaparte et une note diplomatique envoyée de Paris, fut accueilli avec joie dans la Régence. Aussi le Divan resta-t-il longtemps sourd aux injonctions de la Porte, qui lui ordonnait de déclarer la guerre à la République à la suite du débarquement des Français en Egypte. Le dey Mustapha finit par obéir d’assez mauvaise grâce et fit emprisonner le consul Moltedo, le vicaire apostolique, le personnel du consulat et une douzaine de résidents ; mais leur captivité fut bénigne et cessa quelques jours après le départ de l’ambassade turque qui était venue la demander.
87 IDEE NAPOLEONIENNEEn 1800, Dubois-Thainville fut nommé consul général, avec mission de rétablir la paix. Il avait fréquenté les Turcs et joignait à l’expérience des affaires la fermeté requise pour en imposer au Divan ; il s’efforça d’apprendre au dey Mustapha combien était redoutable la colère de celui qu’on appelait en Afrique « le général Diable ». Il présenta au dey une lettre du premier Consul et conclut un armistice qui se transforma peu après en une paix définitive. Cette paix fut bientôt rompue à la demande de l’Angleterre, mais on laissa le temps à Dubois-Thainville et à ses nationaux de s’embarquer, aux navires français de regagner leurs ports ; enfin le dey écrivit au premier Consul pour s’excuser et lui représenter qu’il avait eu la main forcée. En 18oI, un nouveau traité de paix fut signé stipulant la liberté du commerce et la suppression de l’esclavage des Français à Alger ; il n’eut d’ailleurs pas plus de durée que le précédent. La conquête d’Alger peut être considérée comme une idée napoléonienne. La destruction des Régences barbaresques faisait partie de l’ensemble des plans méditerranéens de Bonaparte et se reliait à son projet d’atteindre l’Inde à travers l’Egypte et la Perse. A deux reprises, en I8o2 et en 1808, il songea à passer aux actes. En 1802, le capitaine d’un navire français ayant été frappé par un rais algérien et deux bricks français capturés, le premier consul dicta à Talleyrand un ordre énergique pour Dubois-Thainville : « Je préfère, disait-il, avoir une rupture avec Alger et lui donner une bonne leçon que de souffrir que ces brigands n’aient pas pour le pavillon français le respect que je suis à même de les obliger d’avoir. » Le 7 août 1802, une division navale paraissait devant Alger sous les ordres du contre-amiral Leyssègue, ayant à son bord l’adjudant du palais Hulin, chargé de remettre au dey une lettre de Bonaparte : « J’ai détruit l’empire des Mameluks, parce qu’après avoir outragé le pavillon français, ils osaient demander de l’argent pour la satisfaction que j’avais droit d’attendre. Craignez le même sort et si Dieu ne vous a pas aveuglé pour vous conduire à votre perte, sachez ce que je suis et ce que je peux faire. Si vous refusez de me donner satisfaction, je débarquerai 80 000 hommes sur vos côtes et je détruirai votre Régence. Ma résolution est immuable. »
AUDIENCE DONNÉE AU GÉNÉRAL HULIN PAR LE DEY D’ALGERBonaparte était bien décidé en effet à mettre ses menaces à exécution. Le ministre de la Marine Decrès reçut l’ordre de rassembler dans la Méditerranée une escadre de 15 navires « prête à agir suivant les circonstances ». L’ambassadeur de la Porte à Paris, Mohammed-Ghaleb-Effendi, fut officiellement informé de nos griefs, ainsi que de l’impertinence des Barbaresques de vouloir exiger 200 000 piastres, « comme si le premier Consul était de ces petites Puissances dans le cas de marchander leur amitié. » Le premier Consul, disait-on à l’ambassadeur, avait résolu de se venger en s’emparant de toute la côte d’Afrique et de détruire Alger « sans en laisser pierre sur pierre ». Bonaparte avait cherché à se rendre un compte exact de la situation militaire de la Régence ; il avait interrogé les voyageurs qui avaient parcouru l’Afrique, en particulier Thédenat, qui avait été captif à Alger et à Mascara, consulté Peyron, gouverneur des Concessions, et Jeanbon Saint-André, l’ancien chargé d’affaires du Directoire. La flotte était prête à appareiller quand la réponse du dey arriva, aussi humble et soumise que celle de Bonaparte était hautaine. Elle donnait satisfaction sur tous les points : « Dorénavant, notre ami, s’il survient quelque chose entre nous, écrivez-moi vous-même et tout s’arrangera à l’amiable. » Mustapha reçut les officiers de l’escadre avec des honneurs (1802) inaccoutumés, dans le plus grand pavillon de ses jardins et leur donna les plus beaux chevaux de ses écuries. Le rais coupable d’avoir frappé un capitaine français fut conduit devant le consulat de France pour être décapité et il avait déjà la tête sur le billot, lorsque Dubois-Thainville lui fit grâce au nom de la République. La pêche du corail fut rétablie. L’orage se détourna sur l’Angleterre, le consul de cette nation, M. Falcon, ayant eu l’imprudence de recevoir chez lui en plein jour des femmes turques. Nelson vint faire devant Alger deux démonstrations navales successives, mais il avait l’ordre formel de ne pas pousser les choses à l’extrême.
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En 1807, de nouvelles difficultés surgirent entre la France et la Régence. Le dey témoigna sa mauvaise humeur en donnant momentanément aux Anglais les établissements et les pêcheries de corail. Mais ils furent mal accueillis par les populations et leurs tentatives de négoce échouèrent complètement.
En 1808, Napoléon était décidé à en finir une fois pour toutes avec les Barbaresques et l’annexion de l’Afrique du Nord à l’Empire français formait un des articles du traité secret conclu avec la Russie. Le commandant du génie Boutin avait été envoyé au printemps de 1808 pour lever le plan d’Alger et ses environs. C’était une entreprise difficile et dangereuse. Boutin y réussit malgré tous les obstacles : « J’ai parcouru, écrivait-il au ministre de la Marine, ces parties de la ville où les chapeaux ne se montrent pas et tout autour d’Alger j’ai dépassé de trois ou quatre lieues les limites assignées aux Européens. » Il séjourna du 24 mai au 17 juillet, mais on finit par, trouver sa curiosité indiscrète et on le pria de partir. Il s’embarqua après avoir fait une abondante moisson de dessins, de croquis et de notes. Le brick qui le ramenait à Toulon fut capturé par une frégate anglaise ; fait prisonnier et conduit à Malte, il réussit à s’échapper déguisé en matelot, prit passage pour Constantinople et revint en France par terre. Il avait dû détruire ses croquis, mais avait conservé ses notes.
Elles lui permirent de rédiger un rapport d’une exactitude remarquable, intitulé : Reconnaissance générale des villes, forts et batteries d’Alger, pour servir au projet de descente et d’établissement définitif dans ce pays. Il donnait sur les moyens d’attaque et de défense de la ville de précieux renseignements, montrait l’inutilité d’une attaque du côté de la mer, signalait comme point de débarquement la baie de Sidi-Ferruch, déjà indiquée par de Kercy vingt-six ans auparavant. Les documents recueillis par Boutin furent utilisés en 1830 et servirent à dresser les cartes qui accompagnèrent l’Aperçu de l’état d’Alger à l’usage de l’armée expéditionnaire.
La Régence fut sauvée une fois encore par les luttes entre les puissances européennes. Les guerres continentales et les événements qui se succédèrent de 1808 à 1814 firent oublier à Napoléon « Messieurs d’Alger » et permirent aux Barbaresques de se survivre quelques années encore.
90V
L RATION ET LA RÉGENCE
(1814-1827) des Etats barbaresques. L’amiral Sidney E GOUVERNEMENT DE LA RESTAU- Le Congrès de Vienne se préoccupa Smith lui présenta un mémoire sur la nécessité et les moyens de faire cesser la piraterie ; il proposait une véritable coalition des puissances chrétiennes : « Pendant que l’on s’occupe, disait-il, des moyens d’abolir l’esclavage des noirs, il est étonnant qu’on ne fasse aucune attention à la côte septentrionale de l’Afrique, habitée par des pirates turcs qui non seulement oppriment les naturels de leur voisinage, mais enlèvent les chrétiens pour les employer comme esclaves dans les bâtiments armés en course. Ce honteux brigandage ne révolte pas seulement l’humanité, mais il entrave le commerce. Il est évident que les moyens militaires employés jusqu’à ce jour par les princes chrétiens pour tenir en échec les Etats barbaresques, non seulement ont été insuffisants, mais ont eu le plus souvent pour résultat de consolider leur pouvoir. » Sidney Smith demandait en conséquence aux nations les plus intéressées au succès de l’entreprise de s’engager par traité à fournir leur contingent d’une force maritime imposante pour garder les côtes de la Méditerranée, surveiller, poursuivre et détruire les pirates. Il fonda la Société des anti-pirates, puis la Société des chevaliers libérateurs des esclaves blancs en Afrique ; il songeait à reconstituer l’ordre de Malte sous une forme nouvelle. A la Chambre des pairs, Chateaubriand, qui faisait partie de la Société des antipirates, présenta le 9 avril 1816 un projet d’adresse au Roi ayant pour objet la suppression de l’esclavage des blancs : « C’est en France, disait-il, que fut prêchée la première croisade, c’est en France qu’il faut lever l’étendard de la dernière. »
Un plan fut élaboré en 1816 aux conférences de Londres pour la répression des corsaires africains. Le marquis d’Osmond, notre plénipotentiaire, n’y donna point son adhésion, estimant que le projet tel qu’il se présentait fournissait à l’Angleterre des moyens d’affermir sa domination maritime et éluda les propositions de lord Castlereagh. On s’occupa encore des Algériens au congrès d’Aix-la-Chapelle en 1818. Mais on ne parvint pas à s’entendre et on se borna à inviter les plénipotentiaires de la France et de la Grande-Bretagne, comme représentants des deux cours dont l’autorité avait le plus de poids auprès des Régences, à adresser aux Seigneurs barbaresques « des paroles sérieuses ». En septembre 1819, les amiraux Jurien et Freemantle revinrent avec une escadre franco-britannique signifier au dey d’Alger les volontés de l’Europe. Ils n’obtinrent même pas une satisfaction morale. Le dey Hussein déclara qu’il avait le droit de visiter tous les navires, afin de reconnaître ses amis et ses ennemis, et que ses sujets n’ayant pas d’autre commerce, il ne pouvait renoncer à la course. Les commissaires avaient ordre de ne pas trop insister ; ils durent prendre congé du dey, qui leur souhaita, avec beaucoup d’obligeance, dit Deval, « un bon voyage », non sans quelque ironie.
91Les essais d’entente internationale avaient échoué. Les démonstrations individuelles des puissances, bien qu’elles devinssent de plus en plus fréquentes, ne réussirent pas mieux. En 1815, les Etats-Unis envoyèrent une division navale sous les ordres du commodore Decatur ; il devait exiger l’abolition du tribut annuel et du droit de visite ; il détruisit le rais Hamidou, corsaire célèbre et un traité fut signé après quelques jours de discussion. En même temps, une division de six frégates hollandaises mettait le blocus devant Alger et la flotte anglaise y paraissait sous le commandement de lord Exmouth. Ce dernier revint en 1816 et engagea un furieux duel d’artillerie avec les 300 bouches à feu qui défendaient la place. Les Algériens prétendirent que l’amiral s’était servi du pavillon parlementaire pour prendre ses positions de combat, effectuant ainsi à l’abri du danger la partie la plus périlleuse de l’opération. Lord Exmouth perdit 800 hommes et éprouva d’assez graves avaries ; mais, sous les 34000 projectiles qu’il lança, la plupart des navires de la flotte algérienne furent coulés, les forts démantelés, les ouvrages de défense bouleversés. Le dey se soumit, accorda la libération de tous les esclaves chrétiens, au nombre de I 200, presque tous Italiens ou Espagnols, et promit d’abolir l’esclavage. Mais il restait libre de faire la course sur les petites puissances.
En 1817, le dey restitua à la France les Concessions, que les Anglais avaient obtenues en 1807 ; la redevance annuelle, qui, depuis 1694, était de 17000 francs, fut portée à 60 000 francs. Mais ces établissements périclitèrent malgré de nombreux projets de réorganisation. De nouvelles difficultés surgirent en 1824 entre la Grande-Bretagne et la Régence, à propos des domestiques kabyles du consul dont le dey prétendait se saisir. Sir Harry Neal vint bombarder la ville, mais le feu dirigé de trop loin n’eut aucun effet et l’amiral repartit sans avoir rien obtenu. Les Algériens se flattèrent d’avoir remporté une victoire signalée ; en même temps, la guerre de l’indépendance grecque, pendant laquelle le dey envoya quelques navires se joindre à la flotte ottomane, occasionna une recrudescence de fanatisme. Le dey Hussein, qui avait pris le pouvoir en 1819, eut de ce fait une attitude de plus en plus insolente vis-à-vis des puissances européennes en général et de la France en particulier.
92•’AFFAIRE BAKE
ET BUSNACUne vieille affaire était pendante depuis de nombreuses années et amenait des difficultés sans cesse renaissantes. Pendant la Révolution française, les Juifs livournais Bakri et Busnach avaient prêté leur concours dans des opérations concernant l’importation en France des blés de Barbarie. C’étaient des hommes intelligents, spéculateurs habiles, qui avaient rendu aux souverains de la Régence des services de toutes sortes et avaient pris sur eux une grande influence. Tandis que Busnach demeurait à Alger, Jacob Bakri s’était établi d’abord à Marseille, puis à Paris. Ils avaient complètement accaparé le commerce des blés, qu’ils vendaient fort cher, mais en accordant tous les délais de paiement qu’on sollicitait d’eux, délais d’ailleurs productifs de gros intérêts. Les Juifs ravitaillaient aussi les Anglais de Gibraltar et cette raison s’accordait avec le manque de fonds pour que le Directoire inclinât à surseoir au règlement des créances : « En retenant les sommes dues à ces Juifs, écrivait LE DEY HUSSEÏN (dessiné d’après nature par Fernel). Delacroix le 26 avril 1797, nous les empêcherons de se distraire entièrement de nos intérêts et nous les forcerons à plus de circonspection dans leurs procédés obligeants avec les Anglais. »
Comme le règlement tardait trop, les Juifs y intéressèrent le dey d’une part, Talleyrand d’autre part. Ils persuadèrent au dey, dont ils étaient eux-mêmes débiteurs, qu’ils ne pourraient le rembourser que lorsqu’ils seraient eux-mêmes payés et transformèrent ainsi adroitement leurs créances particulières en créances d’Etat. Talleyrand, qui avait succédé à Delacroix comme ministre des Relations extérieures, parvint à faire revenir ses collègues sur la mauvaise opinion qu’ils avaient de cette affaire ; il rappela les services rendus par les négociants juifs à nos armées, se plaignit de la négligence coupable du Directoire à leur égard et demanda qu’il leur fût témoigné la meilleure volonté possible. La créance s’élevait, d’après Bakri, à 7943 000 francs : le Consulat autorisa le paiement d’un acompte de 3726000 francs.
93Les choses restèrent en l’état jusqu’à la fin de l’Empire. Le dey s’irritait des retards, d’autant plus qu’une partie des marchandises livrées par les Juifs lui appartenaient. Dubois-Thainville avait été remplacé en I815 comme consul général à Alger par Pierre Deval, fils d’un drogman de l’ambassade de France à Constantinople ; il parlait le turc et l’arabe et ne manquait pas de finesse, mais il avait une mentalité toute levantine, usant volontiers de voies obliques et de ruses, ce qui lui valait d’être peu considéré. Deval eut au début une attitude très conciliante, comme le lui prescrivaient d’ailleurs ses instructions et promit la prompte liquidation de cette affaire. En 18i9, les Juifs réclamaient 24 millions, mais déclarèrent bientôt se contenter de 7 millions pour solde de tout compte. Le gouvernement de la Restauration reconnut la dette et une convention du 28 octobre 1819, approuvée par la Chambre des députés le 24 juillet 1820, décida que la somme de 7 millions sur laquelle on était tombé d’accord serait payée par le Trésor public.
Les droits de créancier du dey étaient passés sous silence dans l’acte de 1819 ; il ne connut probablement pas la teneur exacte de l’acte et ne l’aurait d’ailleurs sans doute pas compris. Il l’approuva et se déclara satisfait. Mais, aussitôt la loi promulguée, de nombreuses oppositions aux ordonnances de paiement furent formées par les créanciers de Bakri et de Busnach. En conséquence, 4 500 000 francs seulement furent payés et une somme de 2 500 000 francs fut versée à la Caisse des dépôts et consignations, en attendant que les tribunaux se fussent prononcés. Un acte public destiné à faire droit aux réclamations du dey eut pour conséquence de rendre légale sa spoliation. Dans cette affaire, le gouvernement français et le dey d’Alger furent également dupés par Jacob Bakri.
Hussein s’attendait à être payé ; il ne comprenait rien aux lenteurs de notre procédure et aux règlements de notre comptabilité. Deval fut chargé de lui expliquer les causes qui retardaient le paiement : tâche ingrate dans laquelle il réussit mal : « Suis-je responsable, disait le dey, des obligations que peuvent avoir contractées deux maisons juives ? S’il était dû au roi de France de l’argent par un de mes sujets, justice lui serait rendue dans les vingt-quatre heures. » On lui devait de l’argent, on lui avait promis de le lui rendre et on ne le lui rendait pas. Ces lenteurs l’irritaient de plus en plus.
Les Juifs, craignant pour leurs têtes, se gardaient bien de retourner à Alger ; le dey demandait leur extradition et accusait le consul d’être leur complice, de s’être laissé acheter par eux. S’entêtant de plus en plus, Hussein écrivit directement au roi, accusant Deval de concussion, demandant son rappel, réclamant l’arrestation des deux Juifs et le versement des 7 millions, quitte aux créanciers à se pourvoir devant lui. Il est clair que cette dette de la France envers le dey n’était pas une dette ordinaire et que, dans la mesure où l’argent provenait du trésor de la Régence, il s’agissait d’une dette entre deux Etats. Mais la forme de la lettre était trop blessante pour qu’on pût y répondre. M. de Damas, ministre des Affaires étrangères, écrivit au consul d’apprendre au dey que le roi n’avait pas cru pouvoir donner suite à des prétentions contraires à la convention du 28 octobre 1819, devenue la loi des parties.
94Dès lors, les événements se précipitent et la situation se tend de plus en plus. Le 30 avril 1827, au cours d’une audience accordée au consul à l’occasion de la fête du Beiram, Hussein lui demanda pourquoi le ministre ne lui avait pas répondu. Les deux interlocuteurs s’entretenaient en turc, sans interprète : « Pourquoi, dit le dey, votre ministre ne m’a-t-il pas écrit directement ? Suis-je un manant, un homme de boue, un va-nu-pieds ? C’est vous qui êtes cause que je n’ai pas reçu de réponse de votre ministre, c’est vous qui lui avez insinué de ne pas m’écrire. Vous êtes un méchant, un infidèle, un idolâtre ». — « Mon gouvernement ne vous écrira pas. C’est inutile. » Cette réponse mit le dey hors de lui ; il se leva, intima l’ordre au consul de sortir et comme celui-ci ne bougeait pas, il le poussa à trois reprises avec le manche de son chasse-mouches, en déclarant qu’il allait le faire mettre en prison. C’est ce qu’on a appelé le « coup d’éventail ».
On avait quelquefois toléré des insultes bien plus graves. Nos consuls n’avaient-ils pas été mis à la bouche des canons, comme M. Le Vacher et M. Piolle, ou emprisonnés comme M. Lemaire et M. Moltedo ? Mais les temps étaient révolus. Au sortir de l’audience, M. Deval alla porter ses doléances aux ministres du dey : « Il faut, lui dirent-ils, tâcher d’empêcher que les vitres se cassent, mais quand elles sont cassées, quel remède y a-t-il ? » Deval adressa le soir même son rapport à Paris ; il déclarait avoir été frappé sans provocation et demandait qu’on donnât à cette affaire « la suite sévère et tout l’éclat qu’elle méritait. »
Lorsque M. de Damas lut cette dépêche au conseil des ministres, elle produisit la plus vive indignation. On résolut de poursuivre, même par la force, une réparation éclatante de tous les griefs de la France, mais il fallait obtenir avant tout une satisfaction solennelle pour l’injure faite au Roi dans la personne de son représentant. L’intervention du consul devait faire place à celle du commandant de l’escadre qui allait se rendre à Alger dans ce but.
Le capitaine de vaisseau Collet, un des meilleurs officiers de la marine française, fut envoyé à Alger avec une division navale de six bâtiments pour obtenir une réparation et en cas de refus embarquer le consul et les nationaux. Arrivé à Alger le 12 juin, Collet demanda que l’oukilel-hardj vint faire des excuses à bord et que le pavillon de France fût arboré et salué à coups de canon. Le dey qualifia ces exigences de ridicules et refusa ; le comte d’Attili de La Tour, consul de Sardaigne, se chargea des intérêts français et la rupture fut consommée. La question se posait de
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4 (1827-1830) savoir si l’on ferait une expédition ou si l’on se contenterait d’un blocus. Collet était partisan d’un débarquement et envoya à Paris le capitaine de frégate Dupetit-Thouars pour soutenir ses idées. Le duc de Clermont-Tonnerre, ministre de la Guerre, se prononça dans le même sens, mais le ministère de Villèle, préoccupé des affaires (d’après une peinture de Maurin). LE CONTRE-AMIRAL COLLET de Grèce et des événements intérieurs, se rallia à l’idée du blocus. Le ministère Martignac, pour les mêmes raisons, adopta une attitude expectante ; il désirait ne pas compromettre l’alliance conclue avec l’Angleterre et la Russie par une expédition dont elles pouvaient s’alarmer.
Le blocus dura trois ans, du 16 juin 1827 au 14 juin 1830. Ce fut une campagne sans gloire, pleine de périls et surtout de fatigues, auxquelles Collet finit par succomber ; il fut remplacé par le capitaine de vaisseau de La Bretonnière, qui arbora son pavillon sur la Provence. Il y eut quelques accidents ; en mai 1830, le Silène et l’Aventure s’échouèrent au cap Bengut près de Dellys ; les Kabyles massacrèrent 86 hommes, dont les têtes furent envoyées à Alger dans des sacs et payées 500 francs chacune ; le reste des équipages demeura prisonnier à Alger.
Il y eut encore quelques tentatives d’accommodement, mais, à mesure que le gouvernement français modérait ses demandes, l’arrogance du dey s’accroissait. Il était d’ailleurs encouragé dans son attitude par M. Saint-John, consul de Grande- Bretagne. Le 30 juillet 1829, M. de La Bretonnière se présenta devant Alger sous pavillon parlementaire. Il demandait seulement la mise en liberté des prisonniers, l’envoi à Paris d’un officier chargé de dire que le dey n’avait pas eu l’intention d’insulter le roi, enfin la conclusion d’un armistice. Il descendit à terre, eut une conférence avec l’oukil-el-hardj, puis deux entrevues à la Kasba avec le dey. Hussein s’entêta et opposa un refus absolu : « J’ai de la poudre et des canons, » répondit-il. M. de La Bretonnière, sur les instances du consul de Sardaigne et de l’interprète du dey, attendit encore jusqu’au lendemain, malgré le vent debout et la mer démontée. Comme la Provence appareillait, toujours sous pavillon parlementaire, les batteries de la côte lui envoyèrent 80 coups de canon, dont Il seulement l’atteignirent. C’était un attentat contre le droit des gens et une nouvelle insulte au gouvernement français ; le dey déclara que l’on avait fait feu sans son ordre, mais continua à refuser des excuses officielles.
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Le blocus coûtait plus de 7 millions par an et nous privait, par surcroît, des bénéfices du commerce avec les Barbaresques, ce qui excitait les doléances des ports du Midi. Il était d’ailleurs impossible de laisser impuni l’outrage qui venait d’être fait au pavillon français. Tous les moyens de transaction étaient épuisés et l’expédition si longtemps ajournée était devenue indispensable.
C’est au prince de Polignac que revient le mérite d’avoir engagé résolument la France dans l’expédition d’Alger. L’opiniâtreté qui le perdit dans la crise de DE LA BRETONNIÈRE LE CONTRE-AMIRAL Juillet le servit dans cette occurrence. Arrivé au pouvoir le 8 août 1829, il se montra décidé à ne pas prolonger plus longtemps un blocus très coûteux et, d’après tous les hommes compétents, sans aucune efficacité. Il avait contre lui les deux Chambres, une grande partie de la presse et de l’opinion, la presque totalité des officiers généraux des armées de terre et de mer, le Dauphin lui-même. Il triompha de tout, puissamment soutenu par le roi Charles X, qui, faible et entêté en matière de politique intérieure, avait une réelle supériorité lorsqu’il s’agissait des questions extérieures. Charles X a joué un rôle personnel considérable dans l’affaire d’Alger : « Il mena tout, dit le prince de Polignac, dirigea tout, je ne fus que son premier secrétaire. » Il convient de rendre justice à ces deux hommes, aujourd’hui que le fracas des journées de Juillet a passé et que la France africaine resplendit dans toute la vigueur de sa maturité.
L’entreprise se heurtait à une hostilité violente de l’Angleterre, qui, établie à Gibraltar, à Malte, aux Iles Ioniennes, était très désireuse de maintenir à son profit le statu quo méditerranéen. Le prince de Polignac était apparenté à la haute société anglaise et le duc de Wellington se félicitait de son avènement au pouvoir. Il lui fallut bientôt en rabattre : « Je considérais Polignac, dit-il, comme borné, mais loyal ; c’est en réalité un des hommes les plus habiles et les plus faux que je connaisse. »
97Wellington, chef du cabinet anglais, avait comme ministre des Affaires étrangères lord Aberdeen. Il était représenté à Paris par lord Stuart, qui ne manquait pas d’esprit, mais qui était dépourvu de tact et de discrétion. On lui reprochait à Londres ses dépêches obscures et contradictoires : « Lord Stuart, disait Wellington, ne comprend jamais ce qu’on le charge de dire aux ministres français, ni ce que ceux-ci lui répondent. » Dans l’Afrique du Nord, les consuls anglais Thomas Read à Tunis, Warrington à Tripoli, Saint-John à Alger intriguaient de toute manière contre la France. Arrivé à Alger en 1827, M. Saint- John était un homme fort intelligent, connaissant très bien le terrain, animé d’une haine contre les Français qui allait jusqu’à la passion. Il rendit somme toute un assez mauvais service à son pays en encourageant le dey à la résistance, lui assurant qu’il serait soutenu par l’Angleterre.
Vers la fin de 1829 se place un curieux épisode : une tentative du prince de Polignac pour combiner une alliance entre la France et l’Egypte contre les Barbaresques. On proposa au pacha d’Egypte, Méhémet-Ali, de s’emparer des Régences avec le concours pécuniaire de la France, qui l’aurait en outre garanti contre l’hostilité des autres puissances ; on en vint même à lui proposer la coopération effective de la flotte française et on chercha aussi à obtenir un firman de la Porte autorisant cette entreprise. La combinaison franco-égyptienne, dont l’idée première appartenait au consul de France à Alexandrie, M. Drovetti, n’avait aucune chance de succès. C’était associer la question d’Orient à la question d’Alger et l’Angleterre était encore plus hostile à l’alliance de la France avec Méhémet-Ali qu’à nos projets en Afrique ; elle nous le fit bien voir en 1840. Les autres puissances ne faisaient pas d’objections, mais regardaient en général la combinaison égyptienne comme irréalisable : « Croyez-vous, disait Nesselrode, que les Egyptiens soient capables d’aller à Alger ? Comment n’osez-vous pas détruire vous-même ce nid de pirates et vous y établir pour nous en délivrer à jamais ? » Polignac se décida à renoncer à son projet et l’expédition purement française fut décidée.
Les allures de la diplomatie anglaise furent assez confuses. Lord Aberdeen offrit d’abord la coopération de l’Angleterre, ce qui eût mené à un condominium,
HISTOIRE DES COLONIES. T. T1.
98mais Wellington, jugeant l’entreprise périlleuse, préféra laisser la France s’y engager, persuadé qu’elle n’en viendrait pas à bout. On essaya alors de faire intervenir la Turquie en la pressant de réduire à l’obéissance son vassal rebelle. Pris entre les ambassadeurs de France et d’Angleterre, le général Guilleminot et sir Robert Gordon, les Turcs se décidèrent à envoyer à Alger l’amiral Taher-Pacha, ancien commandant de la flotte ottomane à Navarin : « Si tu réussis, lui dit le grandvizir, tu auras les trois queues, sinon ta tête tombera. » Cette alternative engagea Taher à ne pas se presser. Il s’arrangea pour arriver trop tard, lorsque l’expédition française était déjà en route ; l’escadre du blocus l’empêcha d’entrer à Alger et l’envoya à Toulon sous escorte.
LE BARON D’HAUSSEZ, d’après Grévedon
En France même, l’Angleterre essayait d’intimider le gouvernement et d’obtenir de lui des engagements précis pour l’avenir : « Prévenez Polignac, écrivait Wellington, que tout ce que nous laisserons faire sera quelque chose d’analogue au bombardement de 1816, à moins que, par une communication officielle, Sa Majesté Très Chrétienne s’engage à ne pas établir l’influence française dans ce pays. » LE BARON D’HAUSSEZ On répondit que le mieux serait de traiter (d’après Grévedon). l’affaire avec toutes les puissances lorsque Alger serait en notre pouvoir. Pendant cinq mois, les efforts de l’Angleterre pour obtenir de nous des engagements qui nous auraient retiré tout le bénéfice de l’expédition se heurtèrent à une fin de non-recevoir : « Nous nous sommes abstenus, répondit M. de Polignac, d’arrêter envers nous-mêmes quel devait être le sort ultérieur d’Alger. » Il fut impossible d’en tirer autre chose. Lord Stuart alla trouver le ministre de la Marine, le baron d’Haussez, qui lui fit une réponse énergique, rappelant celle que les Anglais avaient reçue de Cambronne à Waterloo. Un dernier effort fut tenté auprès de Charles X ; dans une audience longue et mouvementée, dont plusieurs contemporains nous ont transmis les échos, lord Stuart se répandit en récriminations et en menaces : « Monsieur l’ambassadeur, répondit le Roi sans s’émouvoir, tout ce que je puis faire pour votre gouvernement, c’est de n’avoir pas
écouté ce que je viens d’entendre. » Ainsi finit ce duel diplomatique, dans lequel le gouvernement de la Restauration fit preuve de beaucoup d’adresse et de fermeté.
L’expédition d’Alger, à côté des circonstances occasionnelles, avait des causes profondes : « Ce n’est pas pour un coup d’éventail, disait Metternich, qu’on dépense 100 millions et qu’on expose 40 000 hommes. » Ce qui était en jeu, c’était l’influence française dans la Méditerranée menacée par celle de l’Angleterre. Quelques jours allaient suffire pour supprimer la Régence d’Alger et réaliser les paroles prophétiques de Bossuet : « Tu céderas ou tu tomberas sous ton vainqueur, Alger, riche des dépouilles de la Chrétienté. Tu disais en ton cœur avare : je tiens la mer sous mes lois et les nations sont ma proie. La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la confiance, mais tu te verras attaquée dans tes murailles comme un oiseau ravissant qu’on irait chercher parmi ses rochers et dans son nid où il partage son butin à ses petits. Nous verrons la fin de tes brigandages. Tu es semblable à Tyr, et pourtant elle s’est tue au milieu de la mer. »
100Citer ce chapitre
Augustin Bernard, « Les relations de la France avec l'Algérie avant 1830 », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. II, L'Algérie, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1930, p. 67-100.
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