Colonies françaises

Tome II · L'Algérie · Chapitre 2

L'Algérie sous les Turcs

Par p. 35-66 de l'édition originale 11 586 mots 15 illustrations 1930 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. Les conquêtes des Espagnols en Algérie. Les Barberousse et la conquête turque. Kheir- ed-Dine et la fondation de la Régence d Alger. Charles-Quint contre Alger. La période des beylierbeys. — II. Les différentes phases de la domination turque. Les pachas triennaux Les aghas. Les deys. — III. L’organisation de la Régence. Les janissaires. Le dey. Les revenus de la Régence. Les corsaires et la course. — IV. L’Alger turc. Les Turcs et les popu- lations indigènes. La société indigène en 1830
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Illustration de l'ouvrage, page 35
Gravure sans légende (page 35)

I. Les conquêtes des Espagnols en Algérie. — Les Barberousse et la conquête turque. — Kher-ed-Dine et la fondation de la Regence d Alger. - Charles- Quint contre Alger. — La période des beylierbeys. II. Les différentes phases de la domination turque. — Les pachas triennaux. — Les aghas. — Les deys. III. L’organisation de la Régence. Les janissaires. - — Le dey. — Les revenus de la Régence. — Les corsaires et la course. IV. L’Alger turc. — Les Turcs et les populations indigènes. — La société indigène en 1830.

I

Bien que la domination turque, qui a duré trois siècles, n’ait laissé que peu de traces en Algérie, comme elle a précédé immédiatement la domination française, il convient d’y insister quelque peu. L’anarchie dans laquelle était tombée l’Afrique du Nord semblait appeler la conquête étrangère. Elle se produisit sous la double forme des entreprises hispano-portugaises et de l’intervention des Turcs.

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La péninsule ibérique une fois reconquise, les Portugais • DES ESPAGNOLS et les Espagnols poursuivirent au delà du détroit de Gibraltar la croisade contre les Maures. Les Portugais dominèrent sur les côtes du Maroc, les Espagnols de Melilla à Tripoli. La première conquête des Portugais au Maroc fut la prise de Ceuta en 1416⁠ ⁠; quant aux entreprises des Espagnols, elles ne commencèrent qu’après la prise de Grenade en 1492. Le testament d’Isabelle la Catholique prescrivait à ses successeurs de conquérir l’Afrique et d’y continuer sans jamais l’interrompre la croisade pour la foi contre les infidèles. Ils étaient d’ailleurs provoqués par les indigènes, qui, de concert avec les Morisques expulsés d’Andalousie, avaient organisé la piraterie sur toutes les côtes de la Méditerranée.

LE CARDINAL XIMÉNÈS

En 1505, Don Diego Hernandez de Cordoue, plus tard marquis de Comarès, prit Mers-el-Kébir⁠ ⁠; deux ans après, il s’avança jusqu’à Misserghin pour surprendre un douar de Gharabas, mais essuya au retour un sérieux échec. Ferdinand, cédant aux instances du cardinal Ximénès de Cisneros, résolut de venger cette défaite. Le cardinal réunit une armée de 4000 cavaliers, 12 000 piquiers, 8 oo0 aventuriers à ses gages⁠ ⁠; la flotte qui la portait comprenait 33 vaisseaux, 22 caravelles, 6 galiotes, 3 bate t 19 chaloupes. Ximénès prit le titre de capitaine général et confia le commandement effectif à⁠ ⁠; l’armada, partie de Carthagène, fit voile pour Mers-el-Kébir, d’où l’armée espagnole marcha sur Oran et enleva la place d’assaut au cri de Santiago y Cisneros⁠ ⁠; 4 000 musulmans furent tués, 8 000 faits prisonniers et le cardinal fit son entrée sur une embarcation magnifique au-dessus de laquelle flottait une banderole brodée de la croix et de la devise : In hoc signo vinces. Les Espagnols s’emparèrent ensuite de Bougie, de Tripoli, de Tènès. Sur un des îlots qui ont valu son nom à Alger (El-Djezaïr : les îles), Pedro Navarro construisit une forteresse, le Peñon, dont les canons pouvaient battre la ville à la distance de 300 mètres. Ces succès si rapides jetèrent l’effroi parmi les indigènes⁠ ⁠;

PEDRO NAVARRO, d’après Capriolo : Portraits des capitaines illustres

LE CARDINAL XIMÈNÈS, d’après une gravure de la Bibliothèque nationale de Madrid

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bon nombre de tribus s’empressèrent de faire leur soumission. L’Espagne, maitresse d’une grande partie des côtes de l’Algérie, voyant les chefs locaux s’adresser à elle contre leurs compétiteurs, aurait pu profiter de l’anarchie du pays pour l’occuper tout entier. Mais, au lieu de prendre les ports comme bases de pénétration vers l’intérieur, les Espagnols s’y tinrent enfermés derrière de puissantes murailles.

L LA CONQUÊTE TURQUE

Ce système d’occupation restreinte, dont la France devait renouveler, trois siècles plus tard, la triste expérience, eut ses résultats ordinaires. Les Espagnols furent bientôt assiégés et comme emprisonnés dans leurs places fortes par les tribus du voisinage, réduits à tout faire venir d’Espagne, même l’eau douce. Les difficultés de la navigation pendant l’hiver et surtout la négligence de l’intendance réduisaient parfois la garnison à l’extrême misère. « A Bône, dit un rapport officiel, les soldats n’ont plus de quoi acheter une sardine⁠ ⁠; à Bougie, on doit dix-huit mois de solde aux troupes et les hommes désertent pour aller aux Indes⁠ ⁠; au Peñon, on était en train de mourir de faim quand un vaisseau chargé de blé est venu s’échouer devant le fort. Tout va bien maintenant, mais il ne faudrait pas continuer de tenter Dieu. » Le capitainegénéral, qui avait le command ) PEDRO NAVARRO de l’armée et des fortifications, était doublé d’un corrégidor royal, sorte de gouverneur civil, qui était chargé d’assurer la solde, les approvisionnements et de rendre la justice. Entre ces deux pouvoirs rivaux, la lutte fut incessante jusqu’au moment où le roi, en 1535, se décida à supprimer le corrégidor. Les Espagnols se laissèrent d’ailleurs détourner de leurs entreprises africaines par les guerres d’Italie. Le pays leur échappa économiquement et politiquement⁠ ⁠; les indigènes reprirent peu à peu courage⁠ ⁠; il leur vint d’ailleurs un secours inattendu, celui des Barberousse, qui, avec quelques milliers d’hommes, allaient se rendre maîtres de l’Algérie. Au commencement du seizième siècle, parmi les corsaires fameux de l’archipel figuraient les fils d’un potier de Métélin, Elias, Ishak, Baba-Aroudj et Kheir-ed-Din. Aroudj avait été

PEDRO NAVARRO, d’après Capriolo : Portraits des capitaines illustres
Gravure PEDRO NAVARRO, d’après Capriolo : Portraits des capitaines illustres
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pris par les galères de Rhodes et la tradition veut que plus tard, lorsqu’il régna à Alger, il se soit souvenu de l’organisation militaire des chevaliers. Parvenu à s’évader, il se rendit à Tunis, où il fut bien reçu par le souverain hafside⁠ ⁠; bientôt rejoint par son frère Kheir-ed-Din, il se créa une principauté indépendante dans l’ile de Djerba. Ses succès amenèrent sous ses ordres un grand nombre d’aventuriers⁠ ⁠; le sultan de Tunis était leur recéleur et leur complice⁠ ⁠; en une fois, ils lui offrirent cinquante jeunes Espagnols tenant des chiens en laisse, des oiseaux rares et quatre jeunes filles nobles parées. de beaux vêtements et montées sur de beaux chevaux. Les Kabyles de Bougie vinrent demander secours à Aroudj contre les Espagnols⁠ ⁠; il attaqua la place à diverses reprises, mais il eut le bras emporté par un boulet et dut finalement lever le siege. Malade et découragé, il se retira à Djidjelli, où les habitants d’Alger allèrent à leur tour solliciter son intervention, lui demandant de détruire la forteresse espagnole, l’odieux Peñon, qui les empêchait de faire la course et qui était « comme une épine plantée dans leur cœur ». Aroudj envoya par mer seize bâtiments,

BARBEROUSSE, d’après un portrait de la Bibliothèque nationale
Gravure BARBEROUSSE, d’après un portrait de la Bibliothèque nationale

( sur lesquels il embarqua la moitié de ses Turcs avec son artillerie et son matériel, et se mit en route en suivant la côte à la tête du reste de ses soldats, au nombre de 8o0, et d’un contingent d’environ 5 000 auxiliaires kabyles. Aroudj ne prit pas le Peñon, que ses boulets ne purent atteindre, mais se rendit maître d’Alger, après avoir de ses propres mains égorgé dans son bain Salem-et-Teumi, chef de la tribu des Thaleba qui dominait dans la Mitidja.

Les Turcs le proclamèrent roi et les indigènes, auxquels plaisait son énergie, le soutinrent vigoureusement⁠ ⁠; ses soldats se chargèrent d’ailleurs d’assouplir la population. Une expédition de secours, envoyée d’Espagne sous la conduite de Diego de Vera, échoua dans une tentative pour s’emparer d’Alger et se rembarqua au bout de trois jours sous une tempête furieuse (1516).

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Aroudj conquit ensuite la vallée du Chélif, livra combat aux Mehal dans l’Oued- Djer, se rendit maître de Médéa et de Ténès, dont le chef fut empalé. Un parti nombreux l’appelait à Tlemcen, ensanglantée par les querelles des princes zeiyanites. Aroudj intervint dans ces querelles, entra en vainqueur dans la vieille capitale de Yaghmoracen et fit noyer tous les princes zeiyanites dans un grand bassin qui servait à donner des fêtes nautiques. Les Espagnols, inquiets de ses progrès et menacés dans Oran, résolurent de se débarrasser d’un voisinage aussi redoutable. Le marquis de Comarès, gouverneur d’Oran, fut envoyé contre lui avec 15 000 hommes de troupes. Aroudj se réfugia dans le Méchouar où il se maintint pendant plusieurs mois. Mais, abandonné par les Kabyles las du siège et trahi par les habitants, il essaya de s’échapper pendant la nuit et de traverser les lignes espagnoles, semant derrière lui des bijoux et des pièces d’or pour retarder la poursuite. Il fut néanmoins atteint près du Rio-Salado et périt après une résistance désespérée⁠ ⁠; sa tête fut envoyée au gouverneur d’Oran, ainsi que son vêtement de velours rouge brodé d’or, dont on fit une chape, connue sous le nom de chape de Barberousse, pour le couvent de Saint-Jérôme de Cordoue (1518).

DE LA RÉGENCE D’ALGER

Aroudj avait quarante-quatre ans lorsqu’il mourut. Ses soldats pleurèrent sa mort. Il était resté quatorze ans en Afrique, il y avait commis toutes sortes de crimes et d’atrocités, mais il avait posé les bases d’une domination nouvelle⁠ ⁠; il avait soumis la Mitidja, la vallée du Chélif, le Titteri, le Dahra, l’Ouarsenis, Tlemcen⁠ ⁠; il avait porté le coup mortel à la dynastie des Zeiyanites⁠ ⁠; il avait, mieux que les Espagnols, compris que, pour être maître de la côte d’Afrique, il faut occuper une très large zone de l’intérieur. « Il fut le premier, dit Haedo, qui amena les Turcs en Barbarie et qui leur apprit à goûter les richesses de l’Occident⁠ ⁠; doué d’une incroyable astuce et d’un caractère incontestablement valeureux, il commença la grande puissance d’Alger et de la Barbarie. » Kheir-ed-Din, dit Barberousse, resté à Alger, recueillit la succession de son frère⁠ ⁠; il était doué de la même intrépidité que lui et y joignait d’éminentes qualités politiques. Il débuta par un coup de maître en faisant hommage de ses Etats au sultan de Constantinople, Sélim Ier, qui accepta et lui conféra le titre de beylierbey ou bey des beys d’Afrique⁠ ⁠; il lui envoya 2 ooo soldats armés de mousquets et autorisa l’embarquement de volontaires auxquels il assura les droits et privilèges dont jouissaient les janissaires de la Porte. Cette faveur, jointe à la renommée guerrière des Barberousse et à l’espoir du butin qu’on pouvait faire sous leurs ordres, attira dans la Régence 4000 Turcs armés de mousquets. Dès lors, Kheir-ed-Din n’était plus un simple chef de pirates⁠ ⁠; il avait derrière lui toute la puissance de l’empire ottoman, dont il était la sentinelle avancée dans la Méditerranée occidentale.

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Cependant Charles-Quint, cédant aux sollicitations du gouverneur d’Oran, donna l’ordre à Hugo de Moncade, gouverneur de Sicile, d’assembler une armada de 40 navires, montés par environ 5 000 hommes de vieilles troupes, afin de s’emparer d’Alger. L’expédition eut le même sort que celle de Diego de Vera et essuya une défaite complète (1519). Ce péril était à peine dissipé que Kheir-ed- Din se vit menacé d’un autre côté⁠ ⁠; le chef kabyle de Kouko, Ahmed-ben-el-Kadi, à l’instigation du sultan de Tunis, se souleva contre les Turcs et les battit chez les Flissas. Kheir-ed-Din dut se retirer à Djidjelli, puis à Djerba, abri plus sûr que celui que lui offrait le petit port kabyle⁠ ⁠; il reprit la course, à laquelle il donna une grande impulsion⁠ ⁠; de 1520 à 1525, il ravagea la Méditerranée et fit un énorme butin, qui attira de nouveau sous ses drapeaux une foule d’aventuriers. Puis, en 1525, il reprit l’offensive, occupa Collo, Bône, Constantine et rentra à Alger où il remplaça Ahmedben-el-Kadi, massacré par ses propres troupes.

KHEIR-ED-DIN, d’après une gravure du xvre siècle
Gravure KHEIR-ED-DIN, d’après une gravure du xvre siècle

( nfin, en 1529, malgré l’héroïque défense du vieux capitaine Martin de Vargas, Barberousse s’empara du Peñon d’Alger. Le gouverneur espagnol avait depuis longtemps réclamé des secours et des munitions qui ne lui arrivèrent pas à temps⁠ ⁠; lorsque l’ennemi réussit à forcer l’entrée du Peñon après une lutte désespérée, il n’y trouva que 25 hommes vivants, complètement hors de combat. Barberousse fit raser une partie de la forteresse et se servit des déblais pour relier entre eux les petits îlots qui s’étendaient entre le Peñon et la ville⁠ ⁠; il construisit ainsi le môle qui porte encore aujourd’hui son nom et qui, complété par une petite jetée perpendiculaire, garantit le port d’Alger des vents du Nord et du Nord-Ouest. Dès lors, les vaisseaux corsaires purent hiverner dans cet abri sous le canon de la place et défier les tempêtes. Alger devint ce qu’elle n’a pas cessé d’être jusqu’en 1830, le repaire inviolable des pirates barbaresques et l’effroi des nations chrétiennes.

En 1534, Kheir-ed-Din, qui voulait établir son autorité sur toute l’Afrique septentrionale, s’empara de Tunis et en chassa le sultan Moulay-Hassan, allié des Espagnols. La riposte ne se fit pas attendre : en 1535, Charles-Quint en personne vint assiéger Tunis et prit la ville. Barberousse répara cet échec par les coups d’audace dont il était coutumier : il pilla Majorque et chargea sur ses navires un nombre extraordinaire de captifs⁠ ⁠; la nouvelle de cette razzia parvint à Rome au milieu des fêtes données pour célébrer la prise de Tunis. En 1536, le sultan Soliman appela Kheir-ed-Din à Constantinople et lui donna, avec le titre de capitan-pacha, le commandement de sa marine. Le reste de sa vie n’appartient pas à l’histoire de l’Algérie⁠ ⁠; il conserva néanmoins le titre de beylierbey d’Afrique et n’oublia pas le pays où il avait fondé sa fortune. Il mourut en 1546, chargé d’ans et d’honneurs.

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Kheir-ed-Din est le véritable créateur de la Régence d’Alger. Audacieux et tenace, souple et cruel, il avait su, en faisant de sa conquête une partie intégrante de l’empire ottoman, lui assurer des ressources durables. Il rêva toute sa vie de fonder un empire qui aurait compris toutes les provinces de l’Afrique du Nord. Cet Etat füt devenu une puissance maritime de premier ordre et eût assuré la suprématie de l’Islam dans la Méditerranée. Il était parvenu à convaincre le sultan Soliman, mais la défiance jalouse du Divan vint entraver à plusieurs reprises l’exécution de ce plan. Il légua ce grand projet à ses successeurs, qui furent arrêtés par les mêmes obstacles. CHARLES-CAGER • CONTRE ALGER le gouvernement d’Alger par un de ses officiers, Hassan- Depuis 1536, Kheir-ed-Din avait été remplacé dans Aga. En I541 se produit la formidable attaque de Charles-Quint. La flotte comptait 6o0 voiles, dont 65 grandes galères, montées par 12 000 marins et 24000 soldats. Ce fut l’un des plus grands armements du seizième siècle⁠ ⁠; toute la noblesse d’Espagne, d’Allemagne et d’Italie avait envoyé des volontaires⁠ ⁠; le pape avait voulu que son neveu Colonna en fit partie et l’Ordre de Malte s’y était joint avec ses plus braves chevaliers. Malheureusement, l’armada fut lente à s’organiser et ne fut prête qu’à la fin d’octobre. L’amiral André Doria déclara que c’était beaucoup trop tard : « Juin, juillet, août, disait-il, sont les seuls bons ports de la Méditerranée. » Charles-Quint semble avoir compté pour lui livrer Alger sur une trahison d’Hassan-Aga qui ne se produisit pas⁠ ⁠; c’est ce qui expliquerait certaines imprudences commises dans la conduite des opérations.

La flotte entra dans la baie d’Alger le 20 octobre⁠ ⁠; le débarquement commença le 23 et s’accomplit sans difficultés sur la rive gauche de l’Harrach. Le 24, l’armée enveloppa la ville par le Sud et l’empereur établit son quartier général sur le Koudiat-es-Saboun, qui, en souvenir de son passage, fut plus tard appelé le Fort-l’Empereur. L’effroi était grand dans Alger⁠ ⁠; tout semblait favoriser les assaillants, qui dominaient la ville et qui pouvaient l’écraser de leur feu, lorsque, vers dix heures du soir, la pluie se mit à tomber, en même temps qu’une tempête de Nord-Ouest s’élevait et mettait la flotte dans une situation des plus périlleuses. L’armée espagnole, sans tentes ni vivres, passa une nuit affreuse. Les poudres étant mouillées, on ne pouvait plus se servir des mousquets, tandis que les Maures tiraient facilement sur leurs adversaires, engagés dans une boue épaisse et alourdis par le poids de leurs armures. Les troupes, attaquées vigoureusement au point du jour par les Algériens, se débandèrent⁠ ⁠; les Chevaliers de Malte arrêtèrent l’effort des assaillants et reprirent l’offensive⁠ ⁠; le porte-étendard de l’Ordre, le Français Savignac, planta sa dague dans la porte Bab-Azzoun qui se refermait devant lui, en s’écriant : « Nous reviendrons⁠ ⁠! ». Cependant la tempête redoublait de violence⁠ ⁠; les navires étaient en perdition, surtout les bâtiments de transport. De Cherchel à Dellys, la côte était couverte d’épaves et de cadavres. Le matériel entier, vivres, artillerie, approvisionnements de toute nature, était perdu.

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LE CHEVALIER DE SAVIGNAC PLANTE SA DAGUE DANS LA PORTE D’ALGER (d’après Raffet).

LE CHEVALIER DE SAVIGNAC PLANTE SA DAGUE DANS LA PORTE D’ALGER, d’après Raffet
Gravure LE CHEVALIER DE SAVIGNAC PLANTE SA DAGUE DANS LA PORTE D’ALGER, d’après Raffet
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C’était un désastre irréparable⁠ ⁠; sur le conseil de l’amiral Doria, l’empereur donna l’ordre de battre en retraite dans la direction du cap Matifou, où la flotte était allée s’abriter⁠ ⁠; on mit trois jours pour y parvenir, à travers les terres défoncées, les rivières grossies par les pluies. La retraite s’opéra en aussi bon ordre que le permettaient les circonstances. Charles-Quint commandait en personne l’arrièregarde, composée de Chevaliers de Malte et faisait de temps en temps des retours offensifs avec cette troupe d’élite pour nettoyer le terrain et rallier les traînards. Les Algériens se souvinrent longtemps de ces hommes qui s’étaient si vaillamment battus et c’est sans doute de là que vint la croyance populaire qu’Alger serait pris un jour par des guerriers vêtus de rouge. L’armée se tassa sur les navires qu’avait épargnés la tempête.

LA PERIODE BES BEYLIERBEYS

La ruine de la grande expédition de Charles-Quint eut des résultats immenses. Le souvenir du désastre de 1541 empêcha plus d’une fois les puissances européennes de tenter une entreprise contre Alger. La cité barbaresque y gagna une réputation de ville imprenable et la puissance des corsaires en fut formidablement accrue. contre les Espagnols, en même temps qu’ils soumettaient Les successeurs de Barberousse continuèrent à lutter progressivement tous les petits chefs arabes ou berbères de l’intérieur. Ils faisaient aussi la guerre de course dans la Méditerranée occidentale et prenaient part à des expéditions telles que le siège de Malte et la bataille de Lépante.

Hassan-Pacha, fils de Kheir-ed-Din, lieutenant de son père depuis 1544, fut nommé beylierbey en 1546. Il eut à combattre le comte d’Alcaudete, gouverneur d’Oran, qu’il défit devant Mostaganem, et occupa fortement Tlemcen où il laissa une garnison de I 500 ioldachs⁠ ⁠; il fit construire un bordj au Koudiat-Saboun, embellit et assainit Alger.

Rappelé à Constantinople en 1551, Hassan fut remplacé par Salah-Rais, ancien compagnon des Barberousse. Celui-ci fit une expédition dans le Sud, à Touggourt et à Ouargla, châtia durement les habitants de ces deux villes et reprit le chemin d’Alger avec un immense butin, 15 chameaux chargés d’or et plus de 5 000 esclaves noirs. Mais il essuya des revers dans la Kabylie des Babors, où il eut à combattre le seigneur de la Kalaâ des Beni-Abbès, son ancien allié. Il entra à Fès en 1554, saccagea la vieille capitale des Mérinides et y installa un sultan de son choix. Puis ce fut le tour de Bougie, qu’il enleva aux Espagnols⁠ ⁠; la garnison, par suite de l’incurie du gouvernement, n’ayant été ni ravitaillée ni secourue, fut réduite à capituler.

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L’année suivante, le célèbre corsaire Dragut (Torgout), après avoir pris Mahedia, arrachait Tripoli aux Chevaliers de Malte. Salah-Raïs s’apprêtait à attaquer Oran, la dernière place que conservaient les Espagnols en Afrique, lorsqu’il mourut de la peste.

AMIRAL DE LA FLOTTE BARBARESQUE

Hassan-Pacha, nommé de nouveau beylierbey, eut d’abord à triompher d’une révolte de janissaires⁠ ⁠; il arriva à Alger en 1557 avec vingt galères dont les équipages, unis aux marins d’Alger, constituèrent une force suffisante pour contenir la milice, qui se soumit sans résistance. Puis il dégagea Tlemcen, qu’assiégeait une armée marocaine et s’avança jusqu’aux environs de Fès. Mais, avant de s’engager à fond au Maroc, il voulait se débarrasser des Espagnols d’Oran, qui risquaient de lui couper la retraite en cas de revers. Il leur fit essuyer entre Mostaganem et Mazagran une terrible défaite, dans laquelle périt le comte d’Alcaudete (1558). On cacha la nouvelle de ce désastre à Charles-Quint, alors à son lit de mort⁠ ⁠; l’Espagne avait perdu les meilleurs officiers de ses troupes d’Afrique et un général que ses brillantes qualités avaient f ènes. Il fallut dès lors renoncer à exercer une influence prépondérante dans la province d’Oran et se contenter de garder la ville, autour de laquelle le blocus se resserra de plus en plus. L’Espagne, absorbée pas les grandes luttes européennes, n’avait eu ni le temps ni les moyens de réaliser les ambitions africaines qu’elle avait un moment caressées.

AMIRAL DE LA FLOTTE BARBARESQUE, d’après une gravure de Wolfgang (XVII® siècle)
Gravure AMIRAL DE LA FLOTTE BARBARESQUE, d’après une gravure de Wolfgang (XVII® siècle)

Hassan eut à lutter contre une révolte du « sultan » de la Kalaâ des Beni-Abbès, Abd-el-Aziz. Toute la Kabylie fut en feu pendant près de deux ans. Enfin il reçut l’hommage de Mokrani, frère d’Abd-el-Aziz resté sur le champ de bataille. Comme, d’autre part, il avait épousé la fille du « sultan » de Kouko, l’autre grand chef de ces régions montagneuses, la Kabylie fut pour longtemps tranquille.

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Une croisade contre les Barbaresques, ardemment prêchée depuis deux ans par le pape Pie IV, se préparait dans tous les ports d’Espagne, d’Italie et de Sicile. Mais l’armada du duc de Medina Coli, dirigée contre Hassan, fut anéantie près de Djerba par Dragut (1560). Le beylierbey se tourna alors de nouveau contre Oran avec ses Turcs et ses régiments de Kabyles, Zouaoua et Beni-Abbès⁠ ⁠; mais il ne réussit pas à s’emparer de la ville, non plus que de Mers-el-Kébir. Il participa au siège de Malte où périt Dragut (1565) et fut nommé capitan-pacha en 1567.

LE CAPITAN-PACHA, d’après Raffet
Gravure LE CAPITAN-PACHA, d’après Raffet

Euldj-Ali, le dernier des beylierbeys d’Afrique, fut le plus remarquable de tous. Pris dès son enfance sur les côtes de la Calabre, il avait longtemps ramé comme esclave sur les galères du sultan. Frappé au visage par un Turc, il prit le turban pour acquérir le droit de se venger. Ce renégat devint bientôt le corsaire le plus redouté de la Méditerranée, se distingua au siège de Malte et succéda à Dragut dans ses principales dignités. Appelé au gouvernement de l’Afrique en 1568, il projeta un débarquement en Espagne avec les Morisques persécutés. Profitant de l’anarchie qui régnait à Tunis, dont les habitants appelaient les Turcs comme des libérateurs, il s’en empara sans difficulté (1569), y installa une garnison de 3 000 Turcs et y fit régner l’ordre, mais il ne put prendre la Goulette, où se maintinrent les Espagnols.

Euldj-Ali augmenta et améliora la marine algérienne LE CAPITAN-PACHA et c’est sous son commandement que se formèrent (d’après Raffet). les hardis corsaires qui, pendant un demi-siècle, ravagèrent la chrétienté. Il commanda l’aile gauche de la flotte turque à la bataille de Lépante (1571), s’y couvrit de gloire et prit la galère-capitane de Malte avec l’étendard de la Religion. A son arrivée à Constantinople, le sultan le nomma capitan-pacha, tout en lui conservant le titre de beylierbey d’Afrique. Ainsi, dit Haedo, cet homme, sur lequel le destin sembla prendre plaisir à montrer la puissance de ses caprices, passa en quelques années des bancs de la chiourme à la dignité la plus élevée qu’un sujet ottoman pût rêver.

En son absence, Euldj-Ali fit gouverner l’Algérie par ses lieutenants Arab- Ahmed, Ramdan-Djafer, Hassan-Veneziano, qui fut le maître de Cervantès. Don Juan d’Autriche reprit Tunis en 1573, mais Euldj-Ali l’en chassa dès l’année suivante⁠ ⁠; cette fois, la Goulette fut prise et la garnison espagnole entièrement massacrée. Tunis, à partir de cette date, resta définitivement à l’Islam et devint le cheflieu d’un pachalik relevant du sultan : « Vous nous avez rasé la barbe à Lépante, disait le grand vizir à l’ambassadeur de Venise, mais nous vous avons coupé le bras à Tunis⁠ ⁠; la barbe repousse, mais jamais le bras. »

46 L’ LA DOMINATION TURQUE ES DIFFERENTES PHASES DI

Au Maroc, Euldj-Ali envoya une armée contre le chérif de Fès, allié des chrétiens, et soutint un prétendant qui promit d’aider les Turcs à chasser les Espagnols⁠ ⁠; mais celui-ci fut tué à la bataille de Ksar-el-Kébir ou bataille des Trois Rois. Euldj- Ali fut rappelé en Orient au moment où il allait sans doute réaliser le rêve de tous les beylierbeys en chassant les Espagnols d’Oran. Il avait conçu le projet de percer l’isthme de Suez et l’entreprise reçut même un commencement d’exécution. Il avait tenté d’établir la puissance turque dans tout le bassin occidental de la Méditerranée. Il mourut en 1587, âgé de quatre-vingts ans. se divise en quatre phases : celle des beylierbeys La période turque de l’histoire de l’Algérie (1518-1587), celle des pachas triennaux (1587-1659), celle des aghas (1659-1671), celle des deys (1671-1830). Il y a là plus qu’un changement de titre⁠ ⁠; ces diverses phases correspondent à un détachement croissant vis-à-vis du sultan de Constantinople et aussi à une anarchie de plus en plus complète.

TRIENNAUX

Depuis qu’Aroudj et Kheir-ed-Din avaient fondé la Régence d’Alger, ou, comme on disait, l’Odjak, quatre grands personnages avaient été revêtus de la dignité de beylierbey : Kheir-ed-Din lui-même, son fils Hassan, Salah-Rais et Euldj-Ali⁠ ⁠; les uns et les autres avaient été des hommes remarquables par leur énergie et leur sens politique. La milice et les corsaires leur obéissaient et ils étaient eux-mêmes de fidèles serviteurs du sultan. Mais déjà des révoltes fréquentes avaient appris aux fondateurs de la Régence que leur œuvre n’était guère solide et que la turbulence des janissaires constituait pour elle un perpétuel danger. Dès 1556, la milice égorgeait un pacha⁠ ⁠; en 1561, elle embarquait de force pour la Turquie Hassan-ben-Kheir-ed-Din. Le pacha, quand on voulait bien l’accepter, ne pouvait rien sans l’assentiment de l’agha, chef des troupes et de l’assemblée du Divan où tous les janissaires avaient accès. Cependant, jusque vers 1587, les beylierbeys trouvèrent un solide point d’appui contre les janissaires dans la corporation des corsaires ou taiffe des rais, qui leur était très attachée, à eux et à l’empire ottoman. Les choses changèrent à la fin du seizième siècle. Le nombre des ioldachs augmenta considérablement⁠ ⁠; se voyant plus redoutables, ils devinrent plus grossiers, plus arrogants, plus pillards et plus indisciplinés. Leurs officiers composaient le Divan, qui décidait souverainement de la paix et de la guerre, des alliances et des traités, s’inquiétant peu de savoir si la détermination prise était ou non conforme à la politique de la Porte. Les rais ne se recrutèrent plus comme jadis parmi les marins de l’empire turc, mais parmi les renégats qui affluèrent à Alger à partir de cette époque. Ces nouveaux corsaires furent beaucoup plus âpres au gain et plus cruels que leurs prédécesseurs. Ils n’eurent pour les ordres du sultan que du mépris et comme seuls ils faisaient régner l’abondance dans Alger, ils en devinrent les véritables maîtres.

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Rais, d’après une gravure allemande du xvIe siècle
Gravure Rais, d’après une gravure allemande du xvIe siècle

Après la mort d’Euldj-Ali, il n’y eut c.Hplus ni grand chef de guerre, ni grand politique dans la Régence. L’empire turc, qui avait fait à la chrétienté une guerre si RAÏS redoutable, était bien affaibli et déjà com- (d’après une gravure allemande du xvir° siècle). mençait sa longue décadence. La Porte renonça au grand projet qu’avaient conçu les beylierbeys : la création d’un empire en Afrique. Elle considéra les Régences d’Alger, de Tunis et de Tripoli comme de simples provinces, qu’il suffirait, croyait-elle, d’administrer comme celles de l’Asie Mineure et de la Turquie d’Europe. Elle envoya donc à Alger des pachas qui ne gardaient leur gouvernement que pendant trois ans. Mais les populations de l’Afrique du Nord étaient beaucoup plus indociles et plus remuantes que celles du reste de l’empire. Les janissaires d’Alger se sentaient assez forts pour s’ériger en maîtres et ne laissaient aux pachas que des prérogatives purement extérieures : une garde, un palais, des chaouchs, la place d’honneur dans les cérémonies publiques.

48 IES AGHAS

En 1635, préludant à la révolution qu’elle devait accomplir vingt-six ans plus tard, l’assemblée tumultueuse du Divan soustrayait au pacha l’administration du Trésor et n’en exigeait pas moins qu’il payât les troupes. Les pachas, sans cesse ballottés entre les exigences de la taïffe, de la milice et de la populace, s’efforçaient de ménager tout le monde, tremblant sans cesse pour leurs têtes et pour leurs trésors, qu’ils cherchaient à accroître rapidement pour aller finir leurs jours dans une des riantes villas du Bosphore. On cessa d’obéir aux ordres de la Porte et la Régence devint en fait indépendante. de moins en moins respectés et obéis. En 1659, les janissaires Dans la seconde moitié du dix-septième siècle, les pachas furent réunis en divan décidèrent que le pacha envoyé de Constantinople n’aurait plus le pouvoir exécutif⁠ ⁠; celui-ci serait exercé par les aghas, chefs de la milice, assistés du Divan, et l’envoyé de la porte ne conserverait plus qu’un titre honorifique. La soldatesque devenait ainsi maîtresse du pouvoir et la séparation entre la Régence et la Porte s’accentuait.

La révolution de 1659 changeait le pachalik en une république militaire, dont chaque soldat devait devenir président à son tour d’ancienneté : conception bizarre et évidemment irréalisable. L’agha ne gardait ses fonctions que deux mois, et tous les deux mois surgissait un nouveau chef du pouvoir. Le système avait pour effet de multiplier au delà de toute mesure les désordres et les assassinats. Tous les aghas sans exception moururent de mort violente de 1659 à 1671.

L ES DEYS

La nouvelle constitution dura douze ans à peine. En 1671 se produisit une nouvelle révolution, qui, cette fois, fut l’œuvre des raïs⁠ ⁠; la souveraineté des chefs de la milice disparut devant la prééminence de la marine. Les rais donnèrent le pouvoir à l’un d’entre eux, qui prit le titre de dey, c’est-à-dire oncle, patron, appellation familière qui se transforma en un titre officiel. Les deys, nommés à vie, ne tardèrent pas à profiter des moyens que leur donnait la position qu’ils occupaient pour transformer leur pouvoir en une sorte de dictature. Quant aux pachas, revêtus par le sultan du caftan d’honneur, ils furent complètement oubliés et sans aucune influence sur la marche des affaires. La Porte finit d’ailleurs par se lasser d’envoyer à Alger des représentants qui étaient comptés pour rien et le dey devint en même temps pacha. soutenus par leur taïffe, plus puissante que la milice elle-même, Les quatre premiers deys furent des capitaines-corsaires, qui, abaissèrent le Divan et ne le réunirent plus que pour la forme. Mais leur origine même les força de fermer les yeux sur les excès de la piraterie, qui exposaient Alger aux représailles des nations chrétiennes.

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Après que les bombardements et les croisières eurent terrifié les habitants et ruiné la marine des raïs, les janissaires reprirent une partie de leur ancienne influence. Mais ce n’était plus l’ancien corps uni et compact qui avait dicté ses lois à la Régence pendant un demi-siècle⁠ ⁠; l’effectif était réduit des deux tiers au moins⁠ ⁠; le recrutement ne se faisait guère qu’en Asie Mineure parmi les vagabonds et les mendiants. Leur tourbe vénale s’occupa de moins en moins de conserver les privilèges qui leur étaient acquis et les échangea volontiers contre des accroissements de solde et des dons de joyeux avènement. Cette cupidité grossière devait d’ailleurs amener des conspirations et des révoltes sanglantes, chacun de ces mercenaires ne voyant plus dans un changement de souverain que l’occasion d’une gratification nouvelle. Le moindre retard dans le paiement de la solde, une insulte ou une injustice qu’on disait faite à l’un d’entre eux, le moindre incident était un motif de soulèvement. Les janissaires apportaient alors leurs marmites renversées devant le palais de la Jenina et comme ils avaient presque toujours des complices dans l’entourage LE DEY MEZZOMORTO (d’après Wolfigang) du dey, celui-ci était mis à mort. Le besoin d’argent obligea les souverains de la Régence à donner la plus grande extension à la course, qui devint une piraterie organisée par l’Etat et pour son compte. Aux réclamations d’un consul, l’un d’eux répondait : « Je suis le chef d’une bande de voleurs, mon métier est de prendre et non de rendre. »

LE DEY MEZzOMORTO, d’après Wolffgang
Gravure LE DEY MEZzOMORTO, d’après Wolffgang

En droit, le dey eût dû être élu par l’assemblée générale⁠ ⁠; en fait, les choses se passaient tout autrement. Lorsque le souverain abdiquait ou mourait de mort naturelle, ce qui n’arriva que onze fois sur vingt-huit, son successeur, désigné

HISTOIRE DES COLONIES. T. II.

50 SOLDAT TURC

d’avance, avait pris les précautions nécessaires et le changement s’opérait sans opposition. Mais quand il succombait à la violence, les assassins se précipitaient à la Jenina, en occupaient les abords et proclamaient celui d’entre eux qu’ils avaient choisi⁠ ⁠; souvent un combat s’engageait et durait jusqu’au moment où les vainqueurs pouvaient arborer la bannière verte sur le palais dans lequel ils venaient d’installer leur candidat. En ville, des scènes de pillage accompagnaient le changement de règne. « La milice, disait un consul de France, est un animal qui ne reconnaît ni guide, ni éperon, capable de se porter aux dernières extrémités sans seulement songer au lendemain et souvent sans savoir pourquoi. » Les janissaires faisaient parfois des choix étranges. Tel cet Hadj-Ahmed (1695), vieux soldat que les conjurés trouvèrent sur le seuil de sa porte, raccommodant ses babouches, enlevèrent sur leurs épaules et portèrent triomphalement au Divan⁠ ⁠; inquiet et maniaque, il vécut sous l’empire d’une terreur perpétuelle et n’osait même pas sortir de la Jenina pour aller à la mosquée. Tel encore Baba-Ali (1754), ancien ânier, ignorant, brutal, fanatique, donnant des ordres au hasard et les révoquant au bout de quelques minutes sur l’avis d’un esclave ou d’un matelot qu’il consultait sur les affaires de l’Etat en lui disant : « Tu as plus d’esprit que moi, décide. » Tel Omer- Agha (1809), grand fumeur d’opium, qui restait dans une apathie voisine de l’imbécillité tant qu’il n’avait pas pris sa dose accoutumée et tombait dans des accès de démence furieuse quand il la dépassait.

Illustration de l'ouvrage, page 50
Gravure sans légende (page 50)

Au dix-huitième siècle, l’anarchie s’aggrave encore et tout est en décadence, même la course. Le nombre des vaisseaux diminue et l’argent manque pour en construire de nouveaux. Le port d’Alger, qui comptait autrefois plus de 300 rais, n’en a plus que 24 en 1725⁠ ⁠; les bagnes, où il y avait eu 30 000 esclaves, n’en ont plus que 3 ou 4000⁠ ⁠; la milice, qui avait eu jusqu’à 22 000 hommes, est réduite de moitié⁠ ⁠; elle perd même cette supériorité de bravoure et de discipline qu’elle avait eue jusqu’alors sur les indigènes. La population est décimée par des pestes et des famines presque périodiques⁠ ⁠; les révoltes d’esclaves, de Koulouglis, de Kabyles, sont continuelles. A peine un complot est-il apaisé qu’il en renaît un autre.

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La Porte, harcelée par les réclamations des puissances européennes, essayait parfois d’intervenir. Ses envoyés étaient accueillis avec de grands honneurs, ils offraient au dey le caftan d’investiture et le sabre encerclé de diamants en présence du Divan assemblé, la lecture du firman du Grand-Seigneur était écoutée avec un silence respectueux. Mais, lorsqu’on en arrivait aux réclamations, la séance devenait tumultueuse, les Algériens refusaient d’obéir aux ordres de leur suzerain : « Nous sommes les maîtres chez nous, disaient-ils, et nous n’avons d’ordres à recevoir de personne. »

La Régence était assaillie de temps à autre par ses voisins de l’Ouest et de l’Est, Marocains et Tunisiens, parfois unis contre elle. Les Algériens étaient en général facilement vainqueurs⁠ ⁠; ils entrèrent à Tunis à diverses reprises, mais ils ne réussirent jamais à conquérir la Tunisie d’une manière définitive, ni même à la soumettre à un tribut⁠ ⁠; aussitôt qu’ils étaient repartis, le tribut leur était de nouveau refusé.

Depuis le jour où les Espagnols avaient été vaincus devant Mostaganem, ils étaient étroitement assiégés par les indigènes dans les quelques places fortes qu’ils avaient conservées. En 1708, le dey Mohammed-Bagdach, aidé par le bey de Mascara, Bou-Chlaghem, réussit à enlever Oran et Mers-el-Kébir⁠ ⁠; le comte de Montemar reprit ces places en 1732, en augmenta les fortifications et s’approvisionna par quelques razzias bien conduites. Mais l’Espagne ne tenait guère à ces possessions qui lui coûtaient chaque année plus de quatre millions. L’abandon d’Oran et de Mers-el-Kébir avait été convenu dans le traité conclu en 1785 entre la Régence et l’Espagne. En 1790, un terrible tremblement de terre renversa les fortifications et les maisons d’Oran et hâta la solution décidée de part et d’autre. L’évacuation fut terminée en mars 1792.

Mohamed-ben-Osman (1766-1791) rendit quelque vitalité au moins apparente à l’Etat algérien. C’était un homme sage, travailleur, d’un esprit juste et ferme⁠ ⁠; ce fut certainement le meilleur de tous les deys qui se succédèrent sur le trône d’Alger, qu’il occupa pendant vingt-cinq ans en dépit de nombreuses conspirations⁠ ⁠; il réussit à remplir les caisses de la Régence et son règne vit les derniers exploits des corsaires algériens.

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Les provinces de l’Est et de l’Ouest étaient rarement tranquilles⁠ ⁠; le Maroc et la Tunisie intervenaient d’ailleurs dans les agitations qui s’y produisaient. En 1804, des chérifs appartenant à la confrérie religieuse des Derkaoua provoquèrent des insurrections dans la province de Constantine et dans celle d’Oran, massacrant les garnisons turques et infligeant des échecs aux contingents envoyés contre eux.

La décomposition de l’Odjak s’accentuait de plus en plus. L’abolition de la piraterie en 1815 lui porta le coup de grâce. En 1815, Ali-Khodja tenta de se soustraire au joug de la milice en quittant la Jenina pour aller habiter la Kasba, qu’il avait soigneusement armée et où il fit transporter le Trésor public. Il essaya de s’appuyer sur les Kabyles et les Koulouglis contre les janissaires⁠ ⁠; ceux-ci furent pour la plupart massacrés ou rapatriés à Smyrne et à Constantinople.

Le dernier dey, Hussein (1818-1830), fut un des meilleurs souverains de la Régence⁠ ⁠; il se renferma lui aussi dans la Kasba⁠ ⁠; il eut à lutter contre diverses révoltes dans les beyliks d’Oran et de Constantine, en particulier contre une insurrection des Beni-Abbès et contre des complots des marabouts, qui, dans leurs prédications, annonçaient le prochain anéantissement des Turcs. A partir de 1826, la Régence jouit d’une tranquillité relative. Mais, privée des profits indispensables de la piraterie, ne pouvant s’appuyer ni sur la milice, ni sur les indigènes dont il n’avait jamais essayé de faire la conquête morale, le gouvernement d’Alger n’avait plus qu’une existence précaire et ses jours étaient comptés. L’heure allait sonner où la France renverserait l’Odjak et mettrait fin à cet étrange Etat barbaresque, qui avait réussi à vivre ou plutôt à agoniser pendant trois siècles.

III

L ’ORGANISATION DE LA RÉ- GENCE.

- LES JANISSAIRES est celle de la rivalité de la milice des janissaires L’histoire d’Alger sous la domination turque et de la corporation des raïs ou capitaines de navires.

La milice ou odjak était une sorte de république militaire. Elle se recrutait dans le bas peuple d’Anatolie. Les Koulouglis, fils de Turcs et de femmes indigènes, très bons soldats, étaient enrôlés en cas de danger⁠ ⁠; mais en temps ordinaire on les écartait le plus possible et leur inscription sur les contrôles était une faveur qu’ils devaient acheter par des présents.

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Le simple soldat ou janissaire s’appelait ioldach⁠ ⁠; au bout de trois ans de service, il devenait vétéran et recevait une haute paye. Tous les grades étaient donnés à l’ancienneté. Le plus ancien officier devenait kiaya, commandant supérieur, et deux mois après agha, capitaine général⁠ ⁠; il ne gardait cette charge que deux autres mois, puis passait agha honoraire. La milice, qui comptait environ 15 000 hommes de troupes régulières à la fin du seizième siècle, était répartie en trois groupes : un tiers, qualifié de khezour (repos), restait à Alger, un second tiers tenait garnison (nouba) dans certaines villes de l’intérieur comme Constantine, Tébessa, Bougie, Mascara, Tlemcen, Mostaganem⁠ ⁠; le reste formait des colonnes ou mehallas. Presque tous combattaient à pied⁠ ⁠; la cavalerie des spahis était recrutée parmi les indigènes.

Illustration de l'ouvrage, page 53
Gravure sans légende (page 53)

Le danger de ce système était de développer chez des hommes de basse origine, comme étaient les JANISSAIRE ALGÉRIEN soldats turcs, l’orgueil, la brutalité, le mépris des lois. L’égalité de la solde et l’avancement à l’ancienneté faisaient que les soldats regardaient les officiers comme leurs camarades et tenaient d’eux peu de compte quand la fantaisie leur prenait de bouleverser l’Etat. De l’ambition encombrante des membres de la milice, de leurs querelles avec les patronscorsaires, de leurs exigences à l’égard des représentants de la Porte résultèrent l’instabilité du pouvoir et les changements de régime.

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LE DEY janissaires qui ne le perdaient jamais de vue. A partir du jour de Le dey était tenu de demeurer à la Jenina, sous l’œil des son élection, il était séparé de sa famille, car aucune femme ne pouvait pénétrer dans le palais, sinon en audience publique. Le jeudi, après la prière du dohor, les gardes l’escortaient jusqu’à sa maison particulière, où ils venaient le reprendre le lendemain un peu avant midi pour le conduire à la grande mosquée. Puis il rentrait à la Jenina jusqu’au jeudi suivant. Quand il périssait de mort violente, ses biens étaient confisqués au profit de l’Etat. « Ainsi vit cet homme, écrit Juan Cano, riche sans être maître de ses trésors, père sans enfants, époux sans femme, despote sans liberté, roi d’esclaves et esclave de ses sujets. »

Lorsque la réunion du Divan des janissaires ne fut plus qu’une vaine formalité, le pouvoir du dey devint absolu en principe. Il recevait tous les deux ou trois ans un caftan d’honneur du sultan de Constantinople et ce don traditionnel était tout ce qui attestait sa vassalité purement théorique vis-à-vis de la Porte. Il était assisté d’un conseil d’Etat ou Divan du pacha dont les membres, choisis par lui, prirent le nom de Puissances. Ce conseil se composait de cinq ministres : le khasnadji ou trésorier, l’agha, commandant l’armée de terre, l’oukil-el-hardj, ministre de la Marine, le bit-el-maldji, intendant du domaine et gérant des successions en déshérence, le khodjet-el-kheil, receveur général des tributs tant en argent qu’en nature. Au-dessous de ces cinq puissances venait le khasnadar, trésorier particulier du dey, puis les khodjas ou secrétaires, chargés des écritures et de la paye, et des chaouchs ou huissiers.

L ES REVENUS DE LA RÉGENCE

Le chef de l’Etat tenait audience tous les matins, sauf le mardi, jour de grand conseil, et rendait la justice à tous, sauf aux janissaires qui ne relevaient que de la juridiction de leur agha. Les délits étaient punis de l’amende ou de la bastonnade, les crimes de la décapitation ou de la strangulation. La torture, le pal et les ganches, longs crochets de fer sur lesquels on précipitait le condamné du haut des remparts, étaient réservés aux condamnés politiques, le bûcher aux apostats et aux juifs. Les ganches se trouvaient à la porte Bab-Azzoun, le pal et les bûchers se dressaient sur le môle ou à la porte Bab-el-Oued. Jamais les janissaires n’étaient exécutés publiquement dans l’enceinte de la ville⁠ ⁠; ils subissaient leur supplice dans la cour du palais de l’agha. domaine, les droits de douane et d’octroi, les confiscations, Les revenus réguliers consistaient dans les produits du les amendes, les déshérences, les tributs payés par les beys et les caïds. Mais ces revenus n’étaient rien moins qu’assurés. L’administration manquait d’ordre et de probité et les caïds gardaient pour eux la plus grande partie des recettes. Dans ces conditions, le plus clair des ressources de la Régence était fourni par la piraterie. prement parler des pirates. Ils faisaient la guerre sainte Les fondateurs de la Régence n’étaient pas à prosur mer et respectaient les puissances en paix avec la Turquie. Mais bientôt le zèle religieux s’affaiblit⁠ ⁠; les armateurs et les capitaines, renégats pour la plupart, s’inquiétaient peu de l’islamisme et n’avaient que des pensées de lucre. Dans un pays où il n’existait ni industrie ni commerce, les particuliers ne pouvaient espérer de bénéfices qu’en participant aux armements ou en spéculant sur la vente des esclaves. Quand il n’y avait pas de prises, l’argent manquait pour la paye de la milice et les janissaires se révoltaient⁠ ⁠; la sûreté de l’État dépendait donc des résultats de la course et la piraterie devint l’institution fondamentale. Les constructeurs de navires, les ingénieurs, les maîtres ouvriers sans lesquels la marine n’aurait pu exister étaient des renégats. Ces nouveaux venus changèrent le caractère de la course⁠ ⁠; au djihad succéda la guerre de rapine.

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COMBAT NAVAL ENTRE LES CHEVALIERS DE MALTE ET LES ALGÉRIENS
Gravure COMBAT NAVAL ENTRE LES CHEVALIERS DE MALTE ET LES ALGÉRIENS

La corporation des rais avait une puissance énorme, car tout dépendait d’eux. Leurs richesses, le faste de leurs escortes, l’insouciance avec laquelle ils dépensaient leurs richesses faisaient d’eux les vrais seigneurs d’Alger. Les renégats étaient parmi eux en nombre considérable⁠ ⁠; sur 35 raïs énumérés par le P. Dan en 1588, on compte 22 renégats. Les corsaires du royaume d’Alger étaient, à la fin du seizième siècle, les premiers marins de leur temps. Leurs galères étaient d’une vitesse incomparable et leurs équipages soumis à la discipline la plus sévère. Les chiourmes étaient composées de forçats, comme celles des galères chrétiennes. Le comite, armé du fouet, courait de la poupe à la proue pour exciter les rameurs. Chaque navire embarquait en outre un détachement de soldats.

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Pendant le seizième siècle, les Algériens n’eurent que des vaisseaux légers, galères ou galiotes. Plus tard, le Flamand Simon Dansa leur apprit l’usage des vaisseaux de haut bord, avec lesquels on pouvait tenir la mer dans l’Océan. Ils franchirent alors le détroit de Gibraltar⁠ ⁠; Madère fut pillé de fond en comble, les côtes de l’Angleterre furent insultées. En 1627, le rais Mourad alla jusqu’en Islande. En huit ans, le nombre des bâtiments capturés s’éleva à 936. Dans les années favorables, la valeur des prises atteignit plusieurs millions.

Les rais à l’origine furent à l’Islam ce que les Chevaliers de Malte furent à la Chrétienté⁠ ⁠; comme eux, ils firent tout le mal possible à l’infidèle, combattant ses vaisseaux de guerre, enlevant ses bâtiments de commerce, brûlant et pillant les villes maritimes, ravageant les côtes et réduisant les peuples en captivité. Plus tard, les expéditions devinrent de véritables entreprises commerciales, auxquelles s’intéressaient les riches particuliers et souvent le dey lui-même. Le partage des prises était réglé avec la plus grande précision. Au retour des corsaires, un secrétaire des prises, assisté de chaouchs, de changeurs, de mesureurs, de crieurs, faisait débarquer et vendre les marchandises et les esclaves⁠ ⁠; ensuite il procédait à la répartition. Un droit fixe était prélevé par l’Etat, le reste était partagé entre l’armateur et l’équipage. Personne à bord ne touchait de solde, on naviguait à la part.

Les esclaves étaient vendus à la criée sur un marché spécial, la place du Badistan. Le prix différait beaucoup, suivant qu’il s’agissait d’esclaves de travail ou d’esclaves de rançon. Les premiers, matelots, pêcheurs, paysans, étaient mis au dur travail de la chiourme⁠ ⁠; en dehors des expéditions maritimes, ils étaient employés à la culture des jardins ou à des travaux domestiques⁠ ⁠; beaucoup se convertissaient et s’enrôlaient dans les équipages. Les captifs qui semblaient appartenir à la classe aisée étaient l’objet d’un commerce très important, on les achetait, on les revendait, on négociait leur rachat avec leurs familles ou avec eux-mêmes. D’ordinaire ils étaient bien traités. On les considérait comme une marchandise précieuse, qu’il fallait se garder d’endommager. La condition des captifs variait selon l’humeur de leurs maîtres⁠ ⁠; d’une façon générale, leur vie, sur laquelle nous avons de nombreux récits, en particulier dans les écrits de Cervantès et de Regnard, qui furent l’un et l’autre esclaves à Alger, était moins misérable qu’on ne pourrait le supposer. On leur permettait d’aller par la ville en toute liberté, mais on leur laissait le soin de pourvoir à leur subsistance. Les deux ordres des Trinitaires ou Mathurins et des Pères de la Merci, installés à Alger dès le dix-septième siècle, s’occupaient du rachat des captifs et s’efforçaient d’améliorer leur sort⁠ ⁠; ils avaient fondé, dans les principaux bagnes, des hôpitaux possédant chacun une chapelle⁠ ⁠; les Turcs n’y voyaient aucun inconvénient, ayant remarqué, dit-on, que la fréquentation des offices religieux rendait les captifs moins vicieux et plus dociles. Excepté dans les jours d’effervescence, on ne voit pas qu’il y ait eu de persécution exercée contre les chrétiens. Les Barbaresques faisaient la course et la traite des blancs sans haine et sans colère. C’était leur négoce et leur industrie.

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La course eut le plus grand succès jusqu’au milieu du dix-septième siècle⁠ ⁠; on comptait alors à Alger jusqu’à 35 000 captifs⁠ ⁠; il n’y en avait plus que 2 000 au dix-huitième siècle, I 200 au début du dix-neuvième siècle. Aussi la Régence se mourait d’inanition.

IV

L’ATURE TURrendez-vous de tous les forbans, la patrie cosmopolite de tous les Alger fut pendant trois siècles la métropole de la piraterie, le aventuriers, la terreur des nations civilisées qu’elle bravait avec l’audace d’une longue impunité. Bien qu’il reste peu de chose de la cité des corsaires, détruite et défigurée de toutes manières, il est facile de la reconstituer par la pensée, grâce aux vues anciennes et aux nombreuses descriptions qu’en ont laissées les captifs et les voyageurs.

La ville avait l’aspect d’un triangle dont le sommet était formé par la Kasba, d’où elle dévalait en pente raide vers la mer. Les maisons, basses, muettes, penchées les unes sur les autres, étaient séparées par des ruelles étroites qui laissaient à peine filtrer un peu de lumière. Une longue artère commerçante, le grand Souk, traversait la ville basse, réunissant Bab-el-Oued au Nord et Bab-Azzoun au Sud⁠ ⁠; une troisième porte, Bab-Djedid ou la Porte-Neuve, s’ouvrait dans le haut de la ville⁠ ⁠; deux autres, les portes dites de la Marine et de la Pêcherie, donnaient sur le front de mer. Un mur d’enceinte de 25 pieds de haut, avec des tours carrées de distance en distance et un fossé de 6 à 8 mètres de profondeur, protégeait Alger.

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A 900 mètres de la porte Bab-Azzoun s’élevait le fort du même nom⁠ ⁠; le Fort-Neuf couvrait la porte Bab-el-Oued⁠ ⁠; à 300 mètres de celui-ci était le fort des Vingtquatre-heures et I 300 mètres plus loin le fort des Anglais. Le fort de l’Empereur, éloigné de 800 mètres de la ville, était le seul ouvrage avancé qui défendît la Kasba du côté de la terre.

Les beylierbeys avaient fortifié Alger avec soin et l’avaient embellie de palais, de bains et de mosquées. Les Morisques d’Espagne, fuyant la persécution, étaient venus s’y établir en grand nombre, l’avaient enrichie des épaves de leur fortune et des produits de leur travail. Les corsaires s’étaient fait bâtir dans le quartier de la marine des maisons spacieuses, décorées avec un luxe bizarre, mi- ESCLAVES GALÉRIENS AU TRAVAIL européen, mi-oriental. (d’après une gravure de Schaeps). Sur les coteaux qui entourent Alger et lui forment un si riant horizon, ils avaient des villas de plaisance entourées de jardins, parées des dépouilles qu’ils ramenaient de leurs croisières⁠ ⁠; les marbres d’Italie, les faïences de Delft, les velours de Gênes, les glaces de Venise embellissaient leurs demeures. Les esclaves étaient enfermés le soir dans les bagnes publics ou privés, dont quelques-uns contenaient jusqu’à 3 000 captifs⁠ ⁠; on y vendait du vin, que les musulmans venaient boire plus ou moins en cachette. A la fin du dix-huitième siècle, le bénédictin Haedo comptait à Alger 12 000 maisons, 100 mosquées, 2 synagogues, 2 chapelles catholiques, 8 fontaines monumentales, des bains de marbre publics et gratuits, 7 grandes casernes pour les janissaires non mariés.

Illustration de l'ouvrage, page 58
Gravure sans légende (page 58)

Dans cet étroit espace grouillait toute une multitude, 100 000 habitants au temps de Haedo, 200 000 au dix-huitième siècle d’après un résident français : Turcs, Koulouglis, Arabes, Maures, Juifs, Kabyles, Biskris, renégats et captifs venus des quatre coins de l’Europe, assemblage hétéroclite des races les plus diverses et des types les plus opposés⁠ ⁠; l’arabe, le provençal, l’italien, l’espagnol, le français, toutes les langues et tous les idiomes se heurtaient dans cette Babel. Quand un navire entrait dans la darse, arborant fièrement le pavillon vert semé d’étoiles d’argent, tout se ruait vers la marine⁠ ⁠; c’était le moment d’acheter, de vendre, de spéculer. Parfois, si l’on avait capturé quelques barques espagnoles chargées de vin, les esclaves se grisaient à bon marché⁠ ⁠; ils avaient leur part de liesse. A de certains jours, la ville devenait morne⁠ ⁠; les rues étaient désertes, les maisons closes⁠ ⁠; la milice venait d’égorger le dey, dont les esclaves traînaient dans la cour le corps encore chaud, pendant que son successeur recevait le baisemain de ceux qui l’entouraient. Ou bien c’était une révolte de Koulouglis, de Kabyles, d’esclaves, ou encore une escadre européenne qui lançait ses boulets et ses bombes. Mais, l’orage passé, on reprenait avec insouciance la vie accoutumée.

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Les Turcs, comme de juste, tenaient le premier rang⁠ ⁠; le dernier des janissaires était qualifié de « haut et magnifique Seigneur ». Haedo distinguait deux sortes de Turcs : les Turcs de naissance et les Turcs de profession, c’est-à-dire les renégats. On appelait Koulouglis les fils de Turcs et de femmes indigènes⁠ ⁠; ils étaient redoutés des janissaires, qui les tenaient à l’écart des charges publiques, mais ne pouvaient leur ôter leur influence, qui était grande. Les musulmans d’Espagne, Mudejares ou Andalous et Tagarins de Valence et d’Aragon, détenaient l’industrie locale. L’administration municipale comprenait le cheikh-el-blad, premier magistrat, le bit-el-maldji, administrateur des successions vacantes, le mohtasseb, chargé de la surveillance des marchés, le mezouar, chargé de la police des femmes publiques, l’amin-el-aïoun, chargé des fontaines. Les divers corps de métier avaient chacun leur amin.

Les Juifs étaient au nombre de Io ooo environ et trafiquaient sur les marchandises provenant de la course, qu’ils trouvaient moyen de revendre en Europe. Ils étaient fort maltraités, frappés et insultés, soumis à de lourds impôts, ne pouvant se vêtir que de couleurs sombres. Mais le besoin d’argent, principal mobile de la politique des deys, les força souvent à recourir aux Juifs⁠ ⁠; ils furent d’abord les banquiers des deys, puis leurs conseillers et enfin leurs ministres. Les Juifs dits indigènes qui composaient la grande majorité de la colonie étaient anciennement établis dans le pays ou venus d’Espagne à partir du quatorzième siècle⁠ ⁠; ils s’occupaient de petits commerces et de petits métiers, étaient parqués dans un quartier spécial et étaient fréquemment pillés. Il en était autrement de ceux qu’on appelait les Juifs francs, venus d’Italie et surtout de Livourne, où les grands-ducs de Toscane les avaient laissés établir un dépôt d’esclaves et de marchandises provenant de la course. N’étant pas sujets de la Régence, ils se trouvaient placés par les Capitulations sous la protection du consul de France. Ils y gagnaient l’exemption des charges humiliantes qui pesaient sur leurs coreligionnaires, pouvaient loger où ils voulaient et porter des vêtements européens.

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Les Juifs livournais avaient habilement profité des embarras financiers des souverains de la Régence pour monopoliser le commerce à leur profit⁠ ⁠; ils avaient acquis de très grandes richesses, dont ils consacraient une partie à acheter la faveur des principaux personnages de l’Etat. Peu à peu ils étaient devenus les véritables maîtres de la Régence. Le fondateur de leur influence politique fut un certain Soliman Jakete, qui mourut fort âgé en 1724. Leur influence ne fit que s’accroître pendant tout le dix-huitième siècle, à la fin duquel les Bakri et les Busnach étaient les véritables maîtres d’Alger. En 1805, Nephtali Busnach, qui s’était rendu odieux par son arrogance, fut tué d’un coup de pistolet par un janissaire au moment où il sortait de la Jenina : « Salut au roi d’Alger⁠ ⁠! » s’était écrié le meurtrier. Une émeute éclata et beaucoup de Juifs furent massacrés. Bakri parvint à s’échapper et reconquit bientôt son influence.

CARAVANE CAMPÉE SOUS LES MURS D’ALGER
Gravure CARAVANE CAMPÉE SOUS LES MURS D’ALGER
1 LATIONS INDIGÈNES

Telle était la vie de l’Alger turc. « Petite ville kabyle à l’origine et quelque peu andalouse, dit Masqueray, gouvernée par des Turcs, elle se remplit très rapidement d’Européens coiffés du turban, s’enfla outre mesure et devint, toujours sous le masque de l’Islamisme, une cité de près de 100 000 âmes, toute méditerranéenne. Elle fut Alger la Blanche, dressée en amphitheâtre sur le bord d’une mer bleue, toute en maisons cubiques dont les terrasses s’élevaient les unes au-dessus des autres. Elle eut son fort de la Victoire, bâti sur l’emplacement de la tente de Charles-Quint en témoignage d’un des plus brillants triomphes du Croissant, ses hautes murailles crénelées qui continuaient de défier les assauts de la Chrétienté, ses fortins et son front de mer hérissés de canons toujours tournés vers les ennemis de Dieu unique, ses sept casernes de soldats toujours prêts à mériter le paradis dans le djihad. » Si nous sommes bien renseignés sur l’Alger turc, nous le sommes beaucoup moins sur l’Algérie d’avant la conquête française, où les Européens ne pénétraient guère et dont ils ne se faisaient qu’une idée assez vague et assez inexacte.

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Les Turcs constituaient une oligarchie militaire très peu nombreuse et les troupes régulières avaient un très faible effectif. C’est dans l’établissement des makhzen, force tirée du pays même pour subjuguer le pays, que résidait leur véritable puissance. Les tribus dites makhzen (d’où est venu notre mot magasin) étaient des forces de réserve dans lesquelles puisaient les Turcs et qui les aidaient à faire la police. En général les tribus makhzen ne payaient pas d’impôts, mais se chargeaient de le faire payer par les autres tribus. Il y avait plusieurs sortes de makhzen, les uns étaient pourvus d’apanages et n’avaient qu’à recueillir les fermages de leurs dotations, d’autres étaient seulement exempts d’impôts, d’autres enfin n’avaient que des privilèges peu importants. Les Zmoul (pluriel de Zmala, Smala) étaient des tribus artificielles auxquelles le gouvernement d’Alger concédait des terres, à charge pour elles de protéger les soldats et les voyageurs, d’assurer la sécurité dans un cercle assez étendu autour de leur territoire, de garder certains passages. Leurs principaux groupes s’appelaient Konak⁠ ⁠; c’étaient des gîtes d’étapes pour les colonnes turques, qui ne comportaient ordinairement aucune construction, mais des tentes. D’autres tribus du même genre étaient appelées Douair ou Deïras. Ainsi une partie des tribus garantissait la soumission de l’autre.

Aux tribus de commandement ou tribus makhzen s’opposaient les tribus raias, taillables et corvéables à merci. La perception de l’impôt se faisait sans rôle et n’était constatée, quand elle l’était, que par un simple enregistrement. Les collecteurs de taxes, caïds et cheikhs, se payaient sur le produit de l’impôt. Les redevances étaient inégales, vexatoires, arbitraires⁠ ⁠; comme au Maroc avant le protectorat français, les populations payaient des impôts d’autant plus élevés qu’elles étaient plus pauvres, parce qu’elles offraient moins de résistance. L’Algérie était ainsi divisée en makhzen et raïas, ou, comme on disait d’une manière expressive, en mangeurs et mangés.

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Il y avait une foule de nuances dans les relations des Turcs avec les indigènes. A côté des tribus makhzen et raias, il existait des groupes alliés ou vassaux consti- Tribus Makhzen Allies ou Vassaux E R A N E E

LA Indépendants Il Tribus Rayas E D 1 Alger Dellys Djidjelli --- Limite des Bayliks M Tenes Cherchel Constantine @Souiphras Oran Ain-Borde Bou Spada - oLoghouet Chiel Djeria 4 Fl Qued •Ain Sefra H A A S A

L’ALGÉRIE TURQUE, d’après L. Rinn
Gravure L’ALGÉRIE TURQUE, d’après L. Rinn

Échelle de 1/7.000.000 o Ghardeis 150 200 Km. tuant des fiefs dynastiques ou des républiques fédératives. D’autres groupes étaient absolument indépendants et payaient seulement un droit d’eussa ou de marché lorsqu’ils venaient s’approvisionner de grains dans le Tell et y vendre leurs laines⁠ ⁠; permettre ou interdire l’accès des marchés était un des grands moyens de gouvernement des Turcs.

Les Turcs n’administraient guère qu’un sixième de l’Algérie. Dans le Tell même, les montagnards de la Kabylie, de l’Aurès, du Dahra ne leur obéissaient pas⁠ ⁠; ils ne pénétrèrent qu’une fois dans le Sud avec Salah-Raïs. Dans la faible partie de l’Algérie qui était effectivement sous leur domination, ils avaient fait, de la désunion des indigènes, le point d’appui de leur pouvoir. « Il ne leur fut point nécessaire de diviser pour régner, dit Walsin Esterhazy : ils n’eurent qu’à profiter des désunions existantes. » Ils tirèrent parti du manque d’homogénéité des populations algériennes, utilisèrent les haines qui existaient de tribu à tribu, dans la tribu même et dans la moindre fraction de tribu. Cette politique n’était pas généreuse, mais elle n’était pas maladroite. Elle permettait à quelques milliers de Turcs de dominer un pays très étendu, très difficile et qui les détestait.

L’ALGÉRIE TURQUE (d’après L. Rinn)⁠ ⁠;

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Au point de vue administratif, on distinguait le dar-es-soltane, relevant directement du dey et comprenant les cinq villes d’Alger, Koléa, Blida, Cherchel et Dellys, avec les districts du Sahel et de la Mitidja. La plaine d’Alger était divisée en sept outhans, ou districts formés chacun de plusieurs tribus⁠ ⁠; toutes les affaires de la plaine étaient du ressort de l’agha, dont dépendaient les caïds et leurs khalifas, les cheikhs des douars, les cadis chargés de rendre la justice. Pour obtenir leur nomination, les caïds faisaient des présents à l’agha et les cheikhs au caïd⁠ ⁠; en fait, ils achetaient leurs charges et se payaient ensuite sur le fellah. L’usage des présents faits par l’inférieur à son supérieur, depuis les plus humbles emplois jusqu’aux plus hautes dignités, est profondément ancré dans les mœurs des indigènes de l’Afrique du Nord, comme de tous les pays musulmans.

A l’origine, il y avait de nombreux grands caïds en dehors du dar-es-soltane. Ils avaient été peu à peu supprimés et l’autorité avait été concentrée entre les mains des trois beys du Sud, de l’Ouest et de l’Est. Les beys étaient très puissants et quasi indépendants⁠ ⁠; chargés de maintenir l’ordre et d’assurer le recouvrement de l’impôt, ils commandaient les contingents réguliers et irréguliers de la province, plaçaient des garnisons aux points stratégiques, investissaient les caïds et les hakems, gouverneurs des villes. Chaque beylik comprenait un certain nombre de tribus, groupées en outhans qu’administrait un caïd turc ou arabe⁠ ⁠; les tribus elles-mêmes étaient formées de douars, ayant à leur tête un cheikh.

Le moins important des trois beys était celui du Titteri, qui résidait à Médéa⁠ ⁠; il était en fait à la discrétion du cheikh des Ouled-Moktar, beaucoup plus puissant que lui. Le bey de l’Ouest avait résidé à Mazouna de 1515 à 1700, à Mascara de 1700 à 1792 et s’était transporté à Oran depuis que la ville avait été évacuée par les Espagnols. Il s’appuyait sur les Douairs et les Smélas des environs d’Oran et sur les tribus makhzen de la vallée du Chélif⁠ ⁠; dans le Sud dominait la grande fami le des Ouled-Sidi-Cheikh. Le bey de Constantine était le plus puissant des trois⁠ ⁠; quelques-uns de ceux qui ont occupé cette fonction, comme Salah-Bey (1771-1792), font figure de princes. Autour de Constantine, de vastes domaines ou azels, que le beylik s’était procurés par des refoulements et des dépossessions territoriales, étaient gérés pour son compte par des apanagistes ou des fermiers.

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Dans diverses régions dominaient de grands seigneurs comme le Cheikh-el-Arab de la région de Biskra, le cheikh des Hanencha et beaucoup d’autres. Les divisions de ces grands seigneurs entre eux et avec les petites républiques fédératives de la montagne suffisaient à assurer l’hégémonie des Turcs.

Tous les ans, à la fin du printemps, trois petites armées sortaient d’Alger pour prêter main-forte aux beys en vue du recouvrement de l’impôt : c’étaient les mehallas, dont les campagnes duraient environ quatre mois⁠ ⁠; les tribus makhzen leur apportaient leur concours et chaque caïd devait recouvrer à l’avance la contribution due par le groupe qu’il commandait. Les beys fermiers de l’impôt étaient responsables de sa rentrée et en faisaient parvenir le produit au dey, sans que celui-ci s’occupât des moyens employés pour le faire rentrer. Tous les trois ans, le bey se rendait à Alger en personne, accompagné de ses tambours et de sa musique, de ses sept drapeaux, pour y porter le denouch ou tribut. Il distribuait des sacs de pièces d’or à tous les grands officiers du divan et même aux employés de moindre importance, suivant une hiérarchie savamment graduée. Lorsque cette distribution était terminée, il restait peu de chose pour le dey.

LA SOCIETEN TOI- GÈNE EN

Shaler, consul des Etats-Unis à Alger en 1826, nous a laissé la description d’une cérémonie qui se célébrait à Alger au printemps et qui est assez significative de la façon dont les Turcs traitaient les indigènes. Le khasnadar (trésorier) se rendait à cette occasion hors de la ville. Trois queues de cheval, insigne de sa dignité, flottaient devant sa tente. L’agha, qui, pour la circonstance, jouait le rôle d’un cheikh indigène, se présentait devant lui dans l’attitude d’un suppliant et lui rendait hommage. On lui intimait l’ordre impérieux, souligné d’un geste bref, de fournir une centaine de moutons pour nourrir les troupes et d’en égorger un sur-le-champ pour la table de Son Excellence. Il donnait immédiatement satisfaction à cet ordre et on apportait aussi les volailles, les œufs, le couscouss qui étaient requis. Le cheikh ne protestait pas. On lui enjoignait alors d’apporter de l’argent pour payer les troupes. Il se défendait, alléguait sa pauvreté, rappelait les calamités qui l’empêchaient de fournir la somme demandée par Son Excellence, quelle que fût sa bonne volonté. Le khaznadar affectait alors la plus violente colère, il menaçait de faire décapiter sur place le cheikh et finissait par le condamner à la bastonnade. On faisait les préparatifs du supplice, l’indigène offrait une transaction, mais sa proposition n’était même pas écoutée⁠ ⁠; alors les anciens de la tribu venaient à son secours, réunissaient le tribut exigé et le déposaient aux pieds de Son Excellence. Celle-ci devenait subitement aimable, donnait sa main à baiser au cheikh, disait être son meilleur ami, le faisait asseoir à ses côtés, lui offrait de son café. « Ainsi se terminait, ajoute Shaler, cette pantomime, fidèle représentation des relations de la Régence avec les indigènes. » 1830 la conquête française, d’indiquer les principaux rouages Il ne suffit pas, pour connaître l’état de l’Algérie avant de l’organisation turque, car cette organisation était en réalité extérieure et étrangère à la vie profonde du pays. Bien que les collectivités indigènes fussent théoriquement réparties entre les différents beyliks, pratiquement elles échappaient pour la plupart à l’administration et même à l’influence des Turcs, qui avaient fort peu modifié leur structure intime.

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On distinguait, on a toujours distingué les gens des villes et les gens des tribus. La composition de la population urbaine était partout à peu près la même qu’à Alger⁠ ⁠; on trouvait dans les villes des Turcs, des Koulouglis, des Maures ou hadar, des berranis ou étrangers, des nègres, enfin des Israélites et quelques rares Européens, consuls, commerçants ou renégats. En 1830, il y avait environ 12 000 Turcs répartis entre les résidences des beys et les autres villes de garnison⁠ ⁠; les Koulouglis étaient au nombre de 5 à 6 000. Les Maures, pour la plupart d’origine andalouse, détenaient le commerce et exerçaient les divers métiers. Les Berranis, campagnards établis dans les villes, étaient groupés par pays d’origine sous la surveillance d’un amin⁠ ⁠; c’étaient surtout des Kabyles et des Mozabites. Il est difficile d’évaluer le chiffre de la population urbaine en 1830⁠ ⁠; il ne dépassait probablement pas 100 000 âmes, dont 20 000 Israélites. Alger n’avait plus que 33 000 habitants, Constantine 31 CO0, Tlemcen 9 000, Oran 7 000.

Les tribus étaient autant de petits Etats, de forces très diverses et de constitutions très disparates. A la base était la famille très fortement organisée, mettant tout en commun, richesse et pauvreté, douleurs et joies, ordonnée comme un régiment, disciplinée comme un équipage. L’individu n’était qu’un grain de sable dans ce bloc de granit et la liberté individuelle était inconnue. Un assemblage de familles parentes entre elles formait le clan, la karouba des Kabyles. Au-dessus du clan venait le village (thaddert) chez les sédentaires, le douar chez les nomades, au-dessus du village ou du douar, la tribu.

Les nécessités de la vie en commun, l’absence, depuis l’antiquité romaine, de tout gouvernement digne de ce nom, avaient créé chez les indigènes un organisme social rudimentaire, la djemaâ. De même que la famille obéissait à son chef naturel, l’ancêtre, le cheikh, l’assemblée des cheikhs, des chefs de famille constituait la djemaâ, qui régissait la petite communauté.

HISTOIRE DES COLONIES, T. II.

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Partout ce gouvernement patriarcal de la djemaâ existait sous une forme ou sous une autre. Cependant certaines populations, surtout les montagnards et les sédentaires, formaient de petites républiques fédératives, tandis que d’autres, en général les populations nomades ou semi-nomades plus ou moins arabisées des plaines, se groupaient sous la direction d’un chef ou d’une famille de noblesse religieuse ou militaire. Dans ce cas, le pacte d’union, au lieu d’attacher les familles entre elles, les attachait à une famille suzeraine qui les gouvernait héréditairement. Les chefs militaires étaient appelés djouad ou douaouda, les chefs religieux étaient les marabouts et les cheurfas. La noblesse militaire dominait surtout dans le beylik de Constantine, où certaines familles exerçaient un véritable pouvoir souverain⁠ ⁠; les Turcs leur donnaient une simple investiture par l’envoi d’un caftan en drap d’or ou d’un burnous richement brodé.

Le seul lien entre ces populations si diverses, le seul levier capable de les faire mouvoir, c’était la religion. Mais la religion comme le reste aboutissait au morcellement. Les diverses confréries religieuses groupaient chacune un certain nombre de fidèles qui obéissaient au chef de l’ordre et à ses lieutenants ou mokaddem. Ainsi, pour les indigènes, l’Islam, religion unitaire par excellence, se résumait dans le culte des saints locaux, les marabouts⁠ ⁠; et les marabouts comme les djouad étaient rivaux et jaloux les uns des autres.

Quant à la situation économique des indigènes, elle était extrêmement misérable, en raison de l’état de guerre perpétuel, de l’insécurité chronique, de l’absence des voies de communication. Nous n’avons que des renseignements bien vagues sur le chiffre de la population de l’Algérie en 1830⁠ ⁠; elle ne comptait probablement pas plus de 2 à 3 millions d’âmes. On produisait tout juste ce qui était nécessaire aux besoins du groupe, famille ou tribu. Il n’existait aucun système régulier d’échanges avec l’extérieur⁠ ⁠; des prohibitions d’exportation frappaient les objets les plus divers et n’étaient levées qu’en vertu de licences ou d’autorisations spéciales. Aucun document officiel ne nous permet d’évaluer l’importance du commerce extérieur de la Régence, qui diminuait d’année en année⁠ ⁠; en 1822, d’après les évaluations de Shaler, il ne dépassait pas I 500 000 francs.

On peut dire sans exagération que l’Algérie n’existait pas avant l’arrivée des Français⁠ ⁠; elle n’avait même pas de nom⁠ ⁠; on disait : Alger, l’Etat d’Alger, la Régence barbaresque⁠ ⁠; le terme même d’Algérie n’apparaît qu’après 1830. Non seulement nous l’avons pacifiée, organisée, outillée, mise en valeur, mais nous l’avons véritablement tirée du néant⁠ ⁠; nous lui avons donné son nom et sa personnalité. Le centenaire de 1830 est le centenaire de la naissance d’un pays et d’un peuple.

Citer ce chapitre

Augustin Bernard, « L'Algérie sous les Turcs », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. II, L'Algérie, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1930, p. 35-66.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-2/algerie/l-algerie-sous-les-turcs/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100272k