Colonies françaises

Tome II · L'Algérie · Chapitre 1

Vue générale de l'histoire de l'Algérie jusqu'au seizième siècle

Par p. 1-34 de l'édition originale 11 489 mots 20 illustrations 1930 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitre1. La structure de l’Algérie et les conditions géographiques. Le climat. Les populations indigènes. — II. La préhistoire et les origines. Les Phéniciens et les Carthaginois. Les Romains⁠ ⁠; l’occupation restreinte et les rois indigènes. Les provinces romaines. L’adminis- tration. La mise en valeur. La décadence. Le christianisme africain. Les Vandales. Les Byzantins. — III. La première invasion arabe. Les Kharedjites. Les Fatimites. La deuxième invasion arabe. Les Almoravides. Les Almohades. L’Algérie du treizième au seizième
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L’ALGÉRIE AVANT LA CONQUÊTE FRANÇAISE I. La structure de l’Algérie et les conditions géographiques. — Le climat. — Les populations indigènes. II. La préhistoire et les origines. — Les Phéniciens et les Carthaginois. - Les Romains⁠ ⁠; l’occupation restreinte et les rois indigènes. — Les provinces romaines. — L’administration. — La mise en valeur. — La décadence. — Le christianisme africain. — Les Vandales. — Les Byzantins. III. La première invasion arabe. — Les Kharedjites. — Les Fatimites. - La deuxième invasion arabe. — Les Almoravides. — Les Almohades. — L’Algérie du treizième au seizième siècle. HISTOIRE DES COLONTES,

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I

L E CLIMAT

N face des rivages de la France, de l’Espagne et de l’Italie, sur les bords méridionaux de la Méditerranée,s’étend une grande région naturelle à laquelle on a donné différents noms. Les géographes arabes l’appellent l’Ile de l’Occident, Djezirat-el-Maghrib. Les géographes modernes la qualifient d’Afrique Mineure, d’Afrique du Nord ou encore de Berbérie. Elle s’étend de la Méditerranée au Sahara, de l’Atlantique à la mer des Syrtes. La Berbérie comprend l’Algérie, la Tunisie et le Maroc⁠ ⁠; ces divisions politiques correspondent à des différences assez notables aussi bien dans les conditions géographiques que dans l’histoire des trois pays Mais les ressemblances sont beaucoup plus frappantes que les différences⁠ ⁠; d’un bout à l’autre de la Berbérie, de Tanger à Tunis, d’Agadir à Gabès, ce sont les mêmes formes de relief, le même climat, les mêmes populations, les mêmes modes de vie. Aussi, toutes les fois qu’une domination quelque peu forte s’est établie en Berbérie, elle s’est étendue à la contrée tout entière. La France n’a pas échappé à cette nécessité et elle a encadré sa colonie d’Algérie entre les deux protectorats de la Tunisie et du Maroc. en superficie la France et l’Espagne réunies. Mais la surface utile A première vue, la Berbérie est très vaste⁠ ⁠; elle égale à peu près est en réalité très réduite. C’est sur l’étroite frange de 150 à 200 kilomètres de profondeur qui borde la Méditerranée que se concentrent les habitants, les cultures et toutes les formes de la vie. A mesure qu’on s’éloigne de la mer, la quantité des pluies diminue et la végétation s’appauvrit. Du Nord au Sud se succèdent trois zones déterminées par le climat et la végétation : le Tell, pays des arbres et des cultures⁠ ⁠; la steppe, pays des graminées et de la vie pastorale⁠ ⁠; le Sahara, sans eau, sans arbres, sans végétation, où la culture n’est possible que par irrigation autour des points d’eau, sur des espaces très limités qu’on appelle des oasis. Ces trois zones ne sont pas ininterrompues et n’ont pas partout la même lar-

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geur⁠ ⁠; il y a des îlots de steppe dans le Tell, là où, par suite de la disposition du relief, les pluies ne parviennent pas en quantités suffisantes, des îlots de Tell dans la steppe, là où au contraire l’altitude amène des conditions moins défavorables.

Les régions montagneuses sont plus favorisées que les plaines au point de vue des pluies. Or, l’Algérie est un pays fort accidenté. Les plaines basses n’y occupent qu’une surface très restreinte. Tout le reste de la contrée se compose de massifs

..... Limite du Tell d’apres le décret d’apres la lor du 4 Décemáre 1902 Tell Lamate de / Algérie du Nord du 20 Févmer 1973 ] Sahara Steppes D ITER RA Dellys Bougie É E M Cherchel, Alger R •Modea 0. 9 Constantine Arzew Orléansville Boghar - 2. •Mostaganem 10ran Tebe @Maccara

LE TELL, LES STEPPES ET LE SAHARA
Gravure LE TELL, LES STEPPES ET LE SAHARA

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Echelle de 1/7.000.000€ 50 H A montagneux, dont quelques-uns, comme la Kabylie et l’Aurès, atteignent des altitudes de 2 000 mètres. Bien que les pluies soient fort abondantes dans certaines montagnes voisines de la côte et bien exposées aux vents humides, l’Algérie, d’une manière générale, souffre de la rareté et surtout de l’irrégularité des pluies. Même lorsque la somme est élevée, elles sont mal réparties⁠ ⁠; elles tombent en quelques mois, en quelques jours par mois, en quelques heures par jour. Les inondations alternent avec les périodes d’extrême sécheresse. Comme par ailleurs l’évaporation est en général très forte, il faut une quantité de pluies beaucoup plus grande qu’en Europe pour obtenir de bonnes récoltes.

Sur le littoral, l’influence de la mer adoucit les contrastes de température et les hivers sont doux. Mais, sitôt qu’on pénètre dans l’intérieur, le climat devient beaucoup plus continental⁠ ⁠; les différences de température s’accentuent entre l’été et l’hiver, entre le jour et la nuit⁠ ⁠; le froid est rigoureux, la neige fréquente. On a mis longtemps à s’apercevoir que l’Algérie intérieure n’est pas un pays chaud⁠ ⁠; l’échec de certaines opérations militaires, notamment de l’expédition de Constantine, est en grande partie imputable à la saison dans laquelle elles furent entreprises.

4 INDIGENES

L’Algérie se compose de compartiments de valeur très inégale, entre lesquels, au lieu des fines nuances et des transitions insensibles qu’on observe en France, les contrastes sont brusques et violents : contrastes entre le Nord et le Sud, entre l’Ouest et l’Est, entre les montagnes et les plaines, entre les forêts et les steppes. Le pays apparaît voué par la nature au morcellement politique, à la vie de tribu. Il n’y a point de centre naturel, de convergences de vallées comme en France dans la région de Paris. L’histoire de la conquête et la marche de la colonisation, on le verra, reflètent nettement ce caractère. L’Algérie, lorsque les Français y arrivèrent en 1830, n’était pas vide ou à peu près vide d’habitants, comme l’Australie, le Canada, l’Argentine au moment où les Européens s’y établirent. Les indigènes, qui se sont si bien développés sous la domination française qu’ils sont aujourd’hui plus de 5 millions, étaient alors au nombre de 2 millions environ. A l’époque de la conquête, on les appelait les Arabes, ce qui était une erreur. Beaucoup d’entre eux parlent arabe, mais non pas tous⁠ ⁠; un quart environ, notamment les habitants de la Kabylie, de l’Aurès, du Mzab, du Sahara central, parlent les vieux dialectes berbères, qui appartiennent au groupe des langues dites hamitiques ou protosémitiques, parentes du copte et de certains dialectes de la Nubie et de l’Abyssinie. Au point de vue anthropologique, les indigènes algériens, même ceux qui ont désappris leur vieille langue pour apprendre l’arabe, n’ont rien de commun avec les populations de l’Arabie⁠ ⁠; les envahisseurs venus d’Asie n’ont pas imposé leur type à la masse. C’est au contraire cette masse qui leur a imposé le sien. Il n’y a donc pas d’Arabes en Algérie, il n’y a que des Berbères plus ou moins arabisés.

Les Berbères pris en bloc se rattacheraient, d’après les anthropologistes, à une race dite hamitique, qui occuperait tout le Nord de l’Afrique, représentée par des groupes importants au cœur du continent africain et dans tout le Sud de l’Europe. Mais, pas plus qu’ailleurs, moins qu’ailleurs peut-être, on ne trouve en Algérie de races pures. Parmi les Algériens, on rencontre des populations à tête allongée (dolichocéphales) et des populations à tête ronde (brachycéphales), des hommes de petite taille et d’autres de haute stature, des bruns et des blonds. Le type le plus répandu est un type au crâne allongé, aux cheveux et aux yeux noirs, de petite taille, qui est également dominant dans l’Europe méridionale, en Espagne, en Italie et dans le Sud-Ouest de la France. Les deux tiers des habitants de l’Algérie se rapprochent plus ou moins de ce type. C’est sans doute là une des grandes races qui ont peuplé l’Europe, celle que les anthropologistes appellent la race méditerranéenne ou race ibéro-ligure. « Prenez, dit La Blanchère, une djemâ kabyle en séance, ôtez les burnous, revêtez tout ce monde de blouses bleues et d’habits de drap, et vous aurez un conseil municipal où siegent des paysans français. » Les Kabyles, qui viennent maintenant en grand nombre travailler en France, lorsqu’ils ont renoncé à leur costume, ne se distinguent guère physiquement des Italiens ou des Français du Midi.

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INDIGÈNE DE L’ALGÉRIE
Gravure INDIGÈNE DE L’ALGÉRIE
SOLDAT TURC
Gravure SOLDAT TURC

Si obscures que soient ces questions anthropologiques, un fait demeure établi : la race berbère n’est pas une⁠ ⁠; elle se compose d’éléments divers⁠ ⁠; elle est mixte et mêlée. L’Afrique du Nord est un vaste carrefour qui a reçu, depuis les temps les plus anciens, des C 4 émigrants et des conquérants de toutes pro- INDIGÈNE DE L’ALGÉRIE venances. Les uns sont venus de l’Orient, les autres de l’Europe, d’autres même du Sahara. Les mélanges et les croisements ont depuis longtemps altéré les différences physiques qui pouvaien exister à l’origine entre les races. Les divers types de bruns et de blonds que nous rencontrons aujourd’hui existaient déjà dans l’antiquité et n’ont été que faiblement modifiés par les invasions historiques, même par l’invasion arabe.

II

L’APRES OSTONES

/ ET LES ORIGINES l’Afrique du Nord et nos connaissances, même si de Nous savons bien peu de chose de la préhistoire de nouvelles découvertes viennent les compléter, sont destinées à demeurer sans doute très incomplètes et très fragmentaires. La liaison des temps paléolithiques aux temps néolithiques, des temps néolithiques aux âges des métaux, de ceux-ci aux temps historiques embrasse une foule de problèmes encore insolubles.

6 DESSINS RUPESTRES

Les stations préhistoriques sont nombreuses en Algérie, plus nombreuses encore dans le Sahara septentrional, notamment dans les vallées de l’Igharghar et de la Saoura. On y rencontre des armes et des outils en pierre, avec, dans certaines stations, des restes de grands mammifères aujourd’hui disparus, tels que l’éléphant, l’hippopotame, le rhinocéros. Les industries du paléolithique inférieur ressemblent à celles de l’Europe occidentale⁠ ⁠; à partir du paléolithique supérieur, la province méditerranéenne, qui comprend le Tell algérien et l’Espagne, paraît avoir eu une évolution distincte de celle du Nord de l’Europe. Au néolithique, il y a mélange, dans les gisements, de formes et de types qui en Europe sont considérés comme caractéristiques de phases différentes⁠ ⁠; il est donc impossible, au moins actuellement, d’introduire des divisions chronologiques quelque peu certaines. Il ne faut pas croire d’ailleurs que les produits lithiques semblables soient par- ( ). tout du même âge⁠ ⁠; il faut tenir grand compte aussi du fait que les périodes glaciaires que l’Europe a connues ne se sont pas étendues à l’Afrique du Nord et s’y sont traduites par des périodes pluviaires. Il faut noter enfin que l’âge de la pierre paraît avoir persisté très tardivement, surtout dans le Sahara.

Certains rochers en Algérie portent des gravures dont il est difficile de déterminer la signification et l’âge. Les indigènes les appellent Hadjrat Mektoubat, les pierres écrites. Ces gravures, moins belles que celles qui en France caractérisent l’époque magdalénienne, ne sont cependant pas sans intérêt. Les plus remarquables se rencontrent dans le Sud oranais⁠ ⁠; on en a trouvé aussi dans le Tell, entre Constantine et Guelma, et dans le Sahara, mais elles sont en général beaucoup moins artistiques. Ces représentent surtout des animaux, notamment des éléphants, des buffles à très longues cornes, des antilopes, des lions, des panthères⁠ ⁠; les figurations humaines sont assez grossières, on y voit des chasseurs ayant déjà le chien pour auxiliaire, coiffés de plumes d’autruche, armés d’arcs et de casse-têtes ou de boomerangs. En faveur de la haute antiquité de ces gravures, on peut invoquer le fait qu’elles ont été tracées avec des instruments en pierre et non avec des outils métalliques⁠ ⁠; les armes qu’on y voit figurer et qui paraissent bien être aussi en pierre⁠ ⁠; la représentation du Bubalus antiquus, espèce qui semble être depuis longtemps éteinte non seulement en Berbérie, mais dans toute l’Afrique. D’autre part, la figuration des animaux domestiques porterait à les rajeunir⁠ ⁠; S. Gsell ne les fait pas remonter à plus de 2 000 ans avant Jésus-Christ, tandis que G. B. M. Flamand les attribue à la période néolithique et au quaternaire.

DESSINS RUPESTRES, d’après G.-D.-M. Flamand

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Les monuments en pierres brutes ou sommairement équarries, qu’on est convenu d’appeler monuments mégalithiques, et qu’on rencontre en grand nombre en Algérie, ne sont pas plus faciles à dater que les gravures rupestres⁠ ⁠; les indigènes les appellent Kbour-ed-Djouhala, les tombeaux des païens, et ils étaient en effet destinés à servir de sépultures. Certains sont probablement très anciens, mais l’usage d’en construire s’est maintenu dans l’Afrique du Nord plus longtemps qu’ailleurs⁠ ⁠; c’est un des traits les plus caractéristiques des Berbères de tous les temps que de rester obstinément attachés aux coutumes de leurs ancêtres.

Les ateliers de silex, les gravures rupestres, les monuments mégalithiques nous apprennent peu de chose sur les origines des populations de l’Algérie. Il semble y avoir eu dans l’Afrique du Nord et au Sahara un substratum de populations négroides, qui se seraient avancées beaucoup plus loin qu’aujourd’hui vers le Nord. Au paléolithique supérieur, les hommes de race blanche, plus ou moins voisins du type de Cro-Magnon, seraient venus en Algérie. Au néolithique, c’est la race méditerranéenne, au crâne allongé et de petite taille, peu différente du Berbère actuel, qui paraît avoir dominé.

POTERIES PUNIQUES

Les Nord-Africains ont sans doute vécu d’abord en plein air, puis dans des grottes lorsque le climat se fut refroidi, puis de nouveau en plein air, mais cette fois avec des animaux domestiques. Ils habitaient des huttes en branchages ou en pierres sèches et des cabanes montées sur roues. Ils se livraient à la pêche et à la chasse, se nourrissant aussi de mollusques marins et terrestres, de fruits et de racines. Ils paraissent avoir connu très anciennement certains animaux domestiques : le mouton, le bœuf et l’âne, plus tard le cheval et le chien. Le blé, l’orge, la charrue, qui sont les facteurs de l’agriculture des peuples classiques, ont probablement été introduits d’Egypte. D’Egypte vint sans doute le culte des animaux, en particulier du bélier, et l’alphabet libyque, dont les Touaregs font encore usage aujourd’hui. Diverses inscriptions hiéroglyphiques nous apprennent que les Pharaons furent en rapport avec les Libyens, tout au moins les Libyens orientaux. Ceux-ci profitaient des périodes de faiblesse de la royauté égyptienne pour piller la vallée du Nil. A d’autres époques, ils y servaient comme mercenaires. Ce fut aussi soit aux Egyptiens, soit aux peuples de la Méditerranée orientale appelés par les Egyptiens « les peuples de la mer » que les indigènes durent la connaissance des objets en métal⁠ ⁠; on a rapproché les poteries à décors géométriques que font encore les Kabyles de poteries qui se fabriquaient dans la Méditerranée orientale au premier âge du bronze. Sur le littoral, les progrès de la métallurgie firent tomber l’industrie de la pierre en décadence, puis en oubli⁠ ⁠; elle se maintint dans l’intérieur et dans la partie septentrionale du Sahara. La coloni- LES CARTHAGINOIS sation phénicienne marque, pour l’Afrique du Nord, le début des temps historiques. Dès le douzième siècle avant notre ère, les Phéniciens fondèrent des établissements sur les côtes africaines. Ce furent d’abord des escales placées sur des’ilots ou des promontoires faciles à défendre. Ils exportaient des laines, des peaux, de l’ivoire, des plumes d’autruche, du bétail, des esclaves. Ils vendaient aux indigènes des étoffes, des verroteries, des vases, des armes, du vin.

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A partir du huitième siècle, les établissements phéniciens dans le bassin occidental de la Méditerranée furent menacés par la concurrence des Grecs. Livrés à eux-mêmes, ils auraient succombé si Carthage, se substituant à Tyr, sa métropole, ne les avait défendus. Carthage, d’après la tradition, aurait été fondée vers le milieu du neuvième siècle avant Jésus-Christ par une princesse tyrienne, Didon ou Elissa⁠ ⁠; elle fut appelée Kart-Hadath, la ville neuve, sans doute par opposition à la vieille ville d’Utique⁠ ⁠; elle imposa sa suzeraineté aux Phéniciens d’Occident et à côté des anciens comptoirs en fonda de nouveaux. Les Carthaginois restèrent longtemps attachés au littoral, mais, au cinquième siècle, ils s’annexèrent en Afrique un territoire comprenant la Tunisie et une partie de la province de Constantine, au delà duquel s’étendait une zone de protec- MONNAIES CARTHAGINOISES torat. Les indigènes du territoire annexé étaient appelés Libyens⁠ ⁠; les autres étaient les Numides, alliés ou vassaux de Carthage, qui servaient comme mercenaires dans les armées carthagi-

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noises et dont les chefs s’unissaient par des mariages avec les membres de l’aristocratie punique.

Les Carthaginois n’avaient ni l’art ni le désir d’inspirer l’affection. Leur empire ne reposait que sur la force et était haï de tous les peuples sujets. C’étaient des marchands très âpres au gain⁠ ⁠; peu militaires, ils ne pouvaient guère compter sur leur armée de mercenaires prompts à la révolte, où se coudoyaient toutes les races⁠ ⁠; ils exploitaient les indigènes avec beaucoup de dureté et le furent pour ces derniers une occasion de se venger d’une longue oppression.

La possession de la Sicile aura la maîtrise de la Méditerranée occidentale⁠ ⁠; ils la disputèrent aux Grecs, puis entrèrent en lutte à son propos avec les Romains qui les en chassèrent⁠ ⁠; ce fut la première guerre punique, début d’un conflit qui dura un peu plus d’un siècle (264 à 146 av. J.-C.) et aboutit à la destruction de Carthage. Dans la seconde guerre punique, les Carthaginois conquirent l’Espagne avec Hamilcar et menacèrent Rome elle-même avec Hannibal. « Aucun homme de guerre, dit S. Gsell, sauf Napoléon, n’a été plus favorisé de dons qui souvent s’excluent : l’imagination, le jugement et la volonté. » Il lança contre Rome les Berbères, les Espagnols, les Gaulois⁠ ⁠; mais son génie ne put compenser l’infériorité militaire de Carthage. Scipion à son tour porta la guerre en Afrique et Carthage menacée rappela Hannibal, qui fut vaincu à la bataille de Zama (201 av. J.-C.). La troisième guerre punique amena la destruction de Carthage (146 av. J.-C). Les Berbères et leurs rois, tour à tour alliés de Carthage ou de Rome selon leurs caprices et leurs intérêts, jouèrent un grand rôle dans ces luttes. Massinissa surtout, qui vécut près de quatre-vingt-dix ans et garda jusqu’à l’âge le plus avancé une extraordinaire vigueur, fut le principal instrument de la politique romaine en Afrique⁠ ⁠; il s’efforça de civiliser ses sujets, de les fixer au sol et de leur apprendre l’agriculture.

L TREINTE ET LES ROIS INDIGÈNES

Les Carthaginois étaient pour les indigènes des étrangers antipathiques, perfides et cruels. Cependant, pendant les sept siècles que dura leur domination, ils mirent partout leur forte empreinte et exercèrent une grande influence. Le punique, langue sémitique voisine de l’hébreu, était la langue officielle des rois numides, comme en témoignent leurs monnaies⁠ ⁠; il se conserva longtemps en Algérie et on le parlait encore à Hippone au temps de saint Augustin. Peut-être, comme le croit Renan, la facilité avec laquelle l’arabe prit possession de ces contrées et la disparition complète du latin sont-elles dues à ce que beaucoup d’indigènes parlaient le punique. Les Carthaginois apprirent aux Africains à fabriquer le vin et l’huile et à exploiter les mines. Les dieux de Carthage furent adoptés par les indigènes et sous les Romains leur nom phénicien fut simplement remplacé par celui de la divinité romaine qui leur ressemblait le plus. Enfin Carthage, fortement hellénisée à partir du septième siècle, fut un des véhicules de la civilisation grecque dans l’Afrique du Nord. Les mausolées royaux du Medracen dans la province de Constantine, du Tombeau dit de la Chrétienne près d’Alger, empruntèrent à l’art grec certains éléments de leur décoration extérieure. thage, les Romains n’annexèrent d’abor ES ROMAINS. L’OCCUPATION RES Quand Scipion Emilien eut brûlé Carque le territoire qui appartenait en propre aux Carthaginois ou à leurs alliés. L’occupation romaine fut longtemps restreinte et l’extension du territoire ne s’opéra que progressivement. Pendant une période qui dura près de deux siècles (I46 av. J.-C.-g1 ap. J.-C.), Rome pratiqua une politique de protectorat et gouverna le pays par l’intermédiaire des rois berbères, que l’on qualifiait d’une épithète bien caractéristique : on les appelait reges inservientes, les rois esclaves. Le Sénat était hostile aux annexions et partisan d’une intervention limitée. Au lieu de se donner les soucis d’un gouvernement direct et d’une conquête militaire, il préférait conserver les princes africains et les charger de faire eux-mêmes la police de leurs Etats.

POTERIES PUNIQUES

MONNAIES CARTHAGINOISES

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En Numidie, Micipsa (I48-118 av. J.-C.), fils et successeur de Massinissa, fut comme lui tout dévoué aux Romains⁠ ⁠; son royaume, qui s’étendait depuis la province romaine d’Afrique jusqu’à la Moulouya, se couvrit de cultures⁠ ⁠; sa capitale, Cirta, s’embellit⁠ ⁠; des Romains, des Italiens, s’établirent dans les villes du littoral comme industriels ou comme négociants⁠ ⁠; ils habituèrent les indigènes à parler le latin, à recevoir la monnaie et les marchandises des Romains⁠ ⁠; c’était de la pénétration pacifique.

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Après la mort de Micipsa, des luttes éclatèrent entre ses fils et son neveu Jugurtha. Ce dernier, brave, intelligent et sans scrupules, fit assassiner ses cousins et s’empara du pouvoir. Rome lui ayant déclaré la guerre, il fallut quatre années de pénibles campagnes pour venir à bout de lui⁠ ⁠; il acheta par des présents la complicité de la plupart des généraux, qui lui vendaient la paix ou se faisaient battre. Jugurtha était d’ailleurs un véritable homme de guerre, sachant utiliser à merveille la structure et les ressources du pays⁠ ⁠; il excellait à surprendre l’ennemi, à l’arrêter dans des défilés montagneux ou à l’attirer au loin dans des régions désertes et sans eau. Evitant les batailles rangées, il multipliait les escarmouches, les surprises, les petits engagements⁠ ⁠; spargit bellum, dit Salluste. Vaincu, il disparaissait dans le Sud ou au fond de la Maurétanie pour reparaître peu après. Enfin Métellus et Marius vinrent à bout de lui. Métellus rétablit la discipline dans l’armée, repoussa les propositions de paix de Jugurtha, le défit sur le Muthul et s’empara successivement des forteresses dans lesquelles il trouvait un point d’appui. Jugurtha s’enfuit dans le Sud et réussit à y recruter une nouvelle armée. Mais, vaincu une fois encore sur la Moulouya, il fut livré par son beau-père Bocchus, roi de Maurétanie et amené à Rome où il périt dans un cachot. Jugurtha est un prototype d’Abd-el- Kader⁠ ⁠; la manière dont il conduisit la lutte contre les Romains montre que le pays et les indigènes n’ont guère changé depuis l’antiquité.

La ruine de Jugurtha amena une nouvelle division territoriale. Une partie des Etats du roi des Numides, voisine de la province romaine, fut annexée à celle-ci⁠ ⁠; le centre fut donné à des princes de la famille de Massinissa⁠ ⁠; la partie occidentale fut attribuée à Bocchus en récompense de sa trahison. Aucun des rois indigènes ne songea plus à secouer le joug⁠ ⁠; ils furent désormais de simples agents de la politique romaine⁠ ⁠; leurs enfants étaient élevés dans l’admiration du peuple-roi. Le type de ces souverains est Juba II, qui fut successivement roi de Numidie et de Maurétanie⁠ ⁠; amené à Rome encore enfant par César, on lui fit épouser une fille de Cléopâtre et d’Antoine, à laquelle on avait inspiré comme à lui le respect de Rome. C’était un prince très cultivé, philologue, naturaliste, géographe, historien⁠ ⁠; la vieille cité phénicienne de Iol, où il résidait, prit le nom de Cæsarea⁠ ⁠; il l’embellit de somptueux monuments. « La petite ville de Cherchel, qui a succédé à Cæsarea, s’enorgueillit, dit S. Gsell, de son musée où sont accumulés les témoignages de cette antique splendeur, copies habiles et fidèles d’œuvres des grands maîtres, qui répandent sur ce coin de la chaude Afrique un parfum exquis d’hellénisme. »

12 ROMAINES

Les résultats du long règne de Juba II, qui dura plus de cinquante ans, furent des plus remarquables. Les étrangers attirés dans ses Etats y développèrent l’agriculture, le commerce et l’industrie⁠ ⁠; ses sujets indigènes, entraînés par l’exemple, les imitèrent. La Numidie et l’Afrique s’enrichirent aussi. Carthage, relevée de ses ruines, était redevenue une très grande ville, où résidait le gouverneur romain. A la mort de Juba II (I9 ap. J.-C.), son fils Ptolémée continua son œuvre. A sa mort, la Maurétanie fut réduite tout entière en province romaine⁠ ⁠; il n’y eut plus désormais dans l’Afrique du Nord d’Etats indépendants. Il convient de noter que cette prise de possession définitive ne fut accomplie que 188 ans après la chute de Carthage. « On s’étonne, écrivait Dureau de La Malle en 1834, qu’en quatre ans la France n’ait pas conquis, civilisé, transformé l’Algérie et on oublie que les Romains ont mis près de deux cents ans pour la réduire à l’état de province romaine. » Les possessions des Romains en Afrique étaient divisées en plusieurs provinces. La province d’Afrique était placée sous l’autorité d’un proconsul. La province de Numidie était gouvernée par un légat qui portait le titre de propréteur et exerçait en même temps le commandement de toutes les forces militaires⁠ ⁠; il résidait au quartier général de la légion. La Maurétanie césarienne et la Maurétanie tingitane étaient administrées par des procurateurs, représentants civils et militaires de l’empereur. Cette organisation dura depuis l’année 42 jusque vers 290 après Jésus- Christ.

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Les frontières méridionales des Romains ne demeurèrent pas immuables⁠ ⁠; elles furent reportées vers le Sud au fur et à mesure que la romanisation du pays progressait. Mais elles ne furent jamais aussi reculées que celles de l’Algérie française. A l’Est, elles atteignirent bien le Sahara au Sud des grands chotts tunisiens et de l’Aurès⁠ ⁠; mais à l’Ouest, elles laissaient en dehors les grandes steppes des provinces d’Alger et d’Oran. Des postes, des forts, des camps permanents, appelés castella ou burgi, étaient échelonnés sur cette frontière⁠ ⁠; c’est ce qu’on appelait le limes. Mais à l’intérieur du pays subsistaient des îlots réfractaires, des massifs montagneux où les Berbères étaient pratiquement indépendants. L’ROMAR , ROMAINE éléments : la légion, où ne servaient que des citoyens romains⁠ ⁠; des En Afrique comme ailleurs, l’armée romaine comprenait deux corps auxiliaires où servaient les non-citoyens, qui en général recevaient le droit de vote à leur libération, lorsque vingt-cinq ans passés sous les drapeaux les avaient romanisés. Pendant presque toute la durée de l’Empire, une seule légion, la III* Augusta, garda l’Afrique⁠ ⁠; elle comptait environ 6000 hommes⁠ ⁠; elle campait au premier siècle à Tébessa, puis elle fut transportée à Lambèse, dont le prétoire existe encore, très bien conservé⁠ ⁠; c’est là que l’empereur Hadrien, lors de son voyage en Afrique en 128, vint en passer l’inspection et lui adressa TEMPLE DE TÉBESSA un ordre du jour dont une inscription nous a conservé le texte. Beaucoup de vétérans s’établissaient dans le voisinage des lieux où ils avaient tenu garnison⁠ ⁠; les empereurs leur donnaient des terres et les exemptaient d’impôts à condition que leurs fils s’enrôleraient à leur tour. Timgad, fondée par Trajan non loin de Lambèse, Djemila (Cuicul), créée par Nerva, sont des colonies de vétérans. Les corps auxiliaires d’infanterie et de cavalerie, appelés ailes, cohortes, comprenaient environ 6 000 indigènes. En cas de besoin, on ordonnait aux chefs de tribus de fournir des contingents, nous dirions aujourd’hui des goums⁠ ⁠; en Maurétanie, il n’y avait que des corps auxiliaires et des milices locales.

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L’ADMINISTRATION

Il est difficile d’évaluer le nombre d’hommes au moyen desquels Rome tenait toute l’Afrique du Nord, mais il est évident que ce nombre était très faible relativement à l’étendue du pays⁠ ⁠; on ne peut guère l’estimer à plus d’une trentaine de mille hommes. On mit de plus en plus à contribution les régions romanisées de l’Afrique pour le recrutement des troupes d’occupation. A partir d’Hadrien, vers le milieu du deuxième siècle, la légion n’emprunta plus guère qu’à l’Afrique les éléments nécessaires à son recrutement. « L’occupation militaire de l’Afrique romaine, dit Albertini, consistait en somme à faire imposer la paix romaine par des Berbères romanisés à des Berbères non romanisés. » villes, qui avaient une autonomie plus ou moins grande⁠ ⁠; La population romaine résidait en général dans les il y avait, entre elles, toute une hiérarchie de groupements dont les degrés étaient

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L’ALGÉRIE ROMAINE, d’après S. Gsell

-_ Trace probable des frantieres romaines au début du IIIf Siécle Lidja CRan Ba b o r Mileum (milsgelle) & Cirta Rusicade po Regiu Hippont •Cast Tingitanur (O-leansville) Biban Med "Madauro Ou a r Columersta Nate resis/Lambesdlo OfTmgad) Orkhenchela) Oj. Aurès Thamugadi Mascula (Tebess Thevest •Alamiliara Numerus S. Lall Mari Morts du Lab Vescera , Majores Dj Bou Kail Djebel Amour

Échelle de 1/7000 000€ A H A 200 Km multipliés à l’infini. Les administrations communales avaient des attributions très étendues. Les Africains notables, appelés de père en fils à ces fonctions municipales, y prirent l’habitude de l’administration et furent des agents actifs de romanisation.

Les inscriptions nous apprennent que bon nombre de tribus n’étaient pas administrées directement par des fonctionnaires romains, mais par des chefs indigènes, qu’on appelait principes, principes gentium et auxquels on donnait un manteau rouge comme insigne de leur autorité⁠ ⁠; c’est ce que nous appelons aujourd’hui le burnous d’investiture.

Si les cités avaient des droits très inégaux, les conditions faites aux personnes n’étaient pas moins diverses. La grande division était celle des Romains et des indigènes⁠ ⁠; parmi ces derniers, il y avait des hommes libres, des serfs attachés à la glèbe, enfin une multitude d’esclaves. La diversité des conditions sociales, la variété non moins grande des conditions faites aux cités empêchaient qu’une entente fût possible pour une révolte. Les villes étaient d’ailleurs prospères, les cultivateurs des campagnes intéressés au maintien de la paix. Peu à peu les indigènes se romanisèrent. Lorsque Caracalla, en 212, accorda le droit de cité à tous les hommes libres de l’empire, il enregistra un fait acquis plutôt qu’il ne créa une situation nouvelle.

L’ALGÉRIE ROMAINE (d’après S. Gsell).

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Durant tout le premier siècle, l’effort de pacification des armées romaines s’exerça surtout en Numidie contre les nomades du Sud, tandis qu’à partir de Trajan et d’Hadrien, c’est contre les tribus de Maurétanie qu’elles eurent à lutter. Mais, somme toute, pendant deux siècles entiers, de 40 à 238 de notre ère, l’Afrique romaine jouit d’une paix profonde. LAMASE UR 1 VALEUR cédé : introduction de colons, unions entre Romains et indigènes, La colonisation romaine s’est effectuée par un triple protransformation des indigènes en Romains. Il est probable que, presque partout, c’est ce dernier procédé, que nous appelons l’assimilation, qui l’emporta. Un certain nombre de colonies furent fondées en Afrique par les empereurs, d’abord sur le littoral, puis dans l’intérieur. Mais, au deuxième et au troisième siècle, lorsque s’effectua la romanisation de l’Afrique, Rome et l’Italie souffraient d’une crise de natalité et se dépeuplaient. « Les Romains, dit Gaston Boissier, avaient le sentiment qu’ils pourraient bien arriver à conquérir le monde, mais qu’ils n’étaient pas assez nombreux pour le peupler. » Les Romains et une partie des Berbères eurent une civilisation commune, une langue commune, une religion commune. Les dieux des vaincus furent admis dans le Panthéon romain et les indigènes euxmêmes acquirent graduellement le droit de vote. Ils se mirent à porter la toge. Beaucoup d’écrivains latins étaient originaires de l’Afrique⁠ ⁠; le plus célèbre est Apulée, l’auteur de l’Ane d’or, une des productions les plus curieuses de l’antiquité. Le latin populaire se répandit, sans cependant faire oublier complètement le berbère et le punique.

La prospérité matérielle fut très grande. Les centres urbains se multiplièrent⁠ ⁠; de beaux monuments, temples, marchés, théâtres, amphithéâtres, thermes, arcs de triomphe, châteaux d’eau s’y élevèrent⁠ ⁠; leurs ruines parsèment aujourd’hui le sol de l’Algérie, surtout dans la province de Constantine. Les places publiques se peuplèrent de statues représentant des divinités, des empereurs, des magistrats municipaux. Tout cela est d’ailleurs d’un art provincial assez peu original et d’une exécution souvent médiocre, mais témoigne du désir des indigènes de se confondre avec les Romains. Cependant l’assimilation ne fut pas très profonde⁠ ⁠; c’était surtout une brillante façade, derrière laquelle subsistait le vieux fond berbère et punique.

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Les cultures dominantes étaient les céréales et les arbres à fruits, olivier, vigne, amandier, figuier. Les empereurs, préoccupés de l’approvisionnement de Rome, favorisèrent et même prescrivirent la cul- ture du blé⁠ ⁠; c’est ainsi que Domitien interdit la création de nouveaux vignobles. La culture de l’olivier prit une grande extension, comme en témoignent les restes d’huileries et de moulins qu’on rencontre à chaque pas dans les campagnes algériennes. L’élevage était également une des richesses de l’Afrique ancienne, surtout l’élevage du cheval et du mouton⁠ ⁠; le pays était célèbre dans l’antiquité par ses races chevalines et parmi les mosaïques qu’on y a trouvé, un grand nombre représentent des chevaux. Les Romains exploitèrent quelques gisements de cuivre et de plomb argentifère, ainsi que les marbres de Numidie, notamment ceux du Filfila près de Philippeville. Un bon réseau de routes donna dans une certaine mesure à la Berbérie la cohésion que la nature lui a refusée. Les grandes propriétés, les saltus, couvraient de vastes espaces et tendaient à en absorber chaque jour de nouveaux. L’empereur avait d’immenses domaines provenant soit de l’ancien patrimoine des rois indigènes, soit des confiscations faites sur les particuliers⁠ ⁠; il les faisait administrer par des intendants. Les citoyens romains seuls étaient véritablement propriétaires du sol⁠ ⁠; aux indi-

ARC DE TRIOMPHE DE DJEMILA

ARC DE TRIOMPHE DE DJEMILA
Gravure ARC DE TRIOMPHE DE DJEMILA
TRIOMPHE DE NEPTUNE ET D’AMPHITRITE Mosaïque de Constantine. Mission du capitaine Delamarre. (Musée du Louvre).
Gravure TRIOMPHE DE NEPTUNE ET D’AMPHITRITE Mosaïque de Constantine. Mission du capitaine Delamarre. (Musée du Louvre).

HIST. COLONIES. - ALGÉRIE PLANCHE I gènes on en laissait seulement la possession, moyennant un loyer annuel marquant qu’ils n’étaient que les fermiers de l’Etat, propriétaire du sol provincial. La main-d’œuvre agricole était fournie par les anciens habitants, petits propriétaires cultivant eux-mêmes leurs terres, colons partiaires dont la condition était très analogue à celle des métayers indigènes actuels, enfin ouvriers agricoles de condition libre ou servile.

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Illustration de l'ouvrage, page 17
Gravure sans légende (page 17)
LE PRATORIUM DE LAMBÈSE

Il ne faut pas exagérer la richesse agricole de l’Afrique ancienne, si réelle qu’elle ait été, et il faut s’entendre sur le qualificatif de « grenier de Rome » qu’on lui a si souvent BASILIQUE DE TIPASA décerné. Le blé qu’elle fournissait à l’Italie et qui la faisait contribuer pour un tiers (I 800 000 hectolitres) à l’approvisionnement de Rome, les deux autres tiers étant fournis par la Sicile et l’Egypte, n’était pas précisément le produit d’une exportation commerciale régulière : c’était une contribution en nature des tenanciers du domaine public, l’annone versée à titre d’impôt dans les greniers de l’Etat, en particulier à Rusicade (Philippeville), d’où les blés étaient transportés à Pouzzoles et à Ostie. L’AFRIQUE ROMAINE A DECADENCE DE pacifique et L’Afrique prospère, celle du deuxième siècle et du troisième siècle, s’est désorganisée dans les siècles suivants et l’empreinte romaine, qui semblait si puissante et si durable, s’est effacée sans laisser de traces. Des troubles de tous genres éclatent et une anarchie sanglante commence lagonie du grand Etat. Les Berbères, en particulier ceux de la Kabylie du Djurjura et des Babors, les Quinquegentiens et les Babares, profitent de ces désordres pour se révolter. L’insécurité règne⁠ ⁠; les

Illustration de l'ouvrage, page 17
Gravure sans légende (page 17)

HISTOIRE DES COLONIES. T. TT.

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villes, les villages, les fermes se fortifient. La population a perdu tout esprit militaire et le métier des armes est de moins en moins estimé. La vie se retire du régime municipal. La classe moyenne tend à disparaître et ne se recrute plus. Les petits propriétaires deviennent de simples cultivateurs sur la terre d’autrui et tombent peu à peu au rang des serfs de la glèbe, que l’on vend avec la terre.

AFRICAIN

Vers 290, Dioclétien partagea l’empire en préfectures et en diocèses. La Maurétanie tingitane fut rattachée au diocèse d’Espagne⁠ ⁠; le reste de l’Afrique du Nord forma un diocèse rattaché à la préfecture d’Italie et divisé en six provinces, dont trois correspondent à l’Algérie actuelle : la Numidie, chef-lieu Cirta⁠ ⁠; la Maurétanie sitifienne, chef-lieu Sétif⁠ ⁠; la Maurétanie césarienne, chef-lieu Cæsarea. En même temps que s’accomplissait ce remaniement territorial, on séparait complètement l’autorité civile et le commandement militaire⁠ ⁠; dans chaque province, il y avait un proses, gouverneur civil, et des duces, chefs militaires, sans liaison ni subordination des uns aux autres. Cette idée de la séparation des pouvoirs, que nous avons héritée du Bas-Empire, était singulièrement contraire à l’ancienne idée romaine de l’imperium un et indivisible. Le christianisme, apporté de bonne heure en Afrique, y avait trouvé des prosélytes enthousiastes. La religion chrétienne plut sans doute aux Africains par son caractère révolutionnaire⁠ ⁠; elle sapait la société romaine jusque dans ses fondements. Elle proclamait que tous les hommes sont égaux et frères⁠ ⁠; elle était la religion des opprimés, de tous ceux qui souffraient⁠ ⁠; elle relevait l’esclave courbé sur la glèbe⁠ ⁠; elle rendait l’espoir et la dignité aux pauvres, leur promettait un meilleur avenir en ce monde ou dans l’autre. Au culte des empereurs elle substituait celui du Dieu unique. Tout cela séduisait les masses indigènes.

Le christianisme, qui fit la grandeur historique de l’Afrique romaine, contribua à sa décadence matérielle. Pendant les persécutions, l’Eglise détourna les fidèles du service militaire et des fonctions publiques, où il fallait faire sans cesse acte de paganisme. L’hostilité des chrétiens africains contre l’empire présente une âpreté particulière⁠ ⁠; Tertullien surtout est plein d’anathèmes contre Rome : « Nous ne sommes que d’hier, disait-il, et nous remplissons tout ce qui est à vous, vos villes, vos places fortes, vos colonies, vos bourgades, vos assemblées, vos camps, vos tribus, vos décuries, le palais, le sénat, le forum⁠ ⁠; nous ne vous laissons que vos temples. » Au milieu du troisième siècle, avec saint Cyprien, l’église de Carthage tient presque autant de place dans l’ensemble de la vie chrétienne que l’église de Rome. Au concile de 255 assistèrent 85 évêques venus des diverses parties de l’Afrique du Nord.

19 LA MORT DE SAINT AUGUSTIN

L’église d’Afrique eut de nombreux martyrs, dont les noms révelent souvent l’origine berbère. A partir de 305, les persécutions cessèrent et l’empereur Constantin se rallia à la religion nouvelle. Cependant les inégalités et les misères d’autrefois subsistaient⁠ ⁠; les Africains, déçus dans leurs espérances, se détachent alors du christianisme officiel comme ils s’étaient détachés du paganisme impérial. Dans un concile tenu à Cirta en 305, on reprocha à un certain nombre d’évêques d’avoir (d’après un dessin de Raffet). faibli pendant les persécutions, livré les vases sacrés⁠ ⁠; on les traita de traditeurs, traîtres. Donat, évêque des Cases-Noires, village de l’Aurès, se mit à la tête de ces intransigeants, qui prirent dès lors le nom de donatistes et provoquèrent un véritable schisme dans l’église d’Afrique. Les donatistes se considéraient comme les seuls purs, les seuls vrais fidèles⁠ ⁠; leur exclusivisme et leur fanatisme avait déjà quelque saveur d’Islam. Des revendications sociales se mêlaient d’ailleurs chez eux aux idées religieuses. Certains donatistes, plus violents que les autres, se réunirent en bandes pillardes⁠ ⁠; on les appela circoncellions, c’est-à-dire ceux qui assiègent les fermes. Leur cri de guerre, Deo laudes, est déjà l’invocation musulmane. « Quand ils rencontrent, dit saint Augustin, un maître monté sur son char et entouré de ses esclaves, ils font monter les esclaves dans le char et forcent le maître à courir à pied. » Ce fut une véritable Jacquerie, qui terrifia l’Afrique pendant plus de dix ans.

Illustration de l'ouvrage, page 19
Gravure sans légende (page 19)
LES VANDALES

A la faveur de ces troubles, les insurrections renaissent. La société berbère tout entière est travaillée par des ferments d’anarchie⁠ ⁠; elle a la haine de l’unité de l’empire comme les donatistes ont la haine de l’unité de l’Eglise. L’ordre et Porthodoxie trouvèrent un défenseur éminent dans l’évêque d’Hippone, saint Augustin, né à Thagaste (Souk-Ahras) d’un père Romain et d’une mère Berbère⁠ ⁠; il avait été professeur d’éloquence à Rome et à Milan. Il combattit avec ardeur toutes les hérésies, manichéisme, pélagisme, donatisme, et constitua d’une manière à peu près définitive le dogme catholique. Saint Augustin est sans doute le plus grand homme qu’ait produit l’Afrique du Nord : « Il unit, dit S. Gsell, la raison classique à une foi brûlante comme le ciel africain⁠ ⁠; il fut le plus illustre représentant d’un pays qui, par sa place dans la Méditerranée, appartient à la fois à l’Occident et à l’Orient. » Mais il ne put empêcher la destruction de l’œuvre des Romains. Lorsqu’il mourut en 430, les Vandales assiégeaient sa ville épiscopale. Vingt-cinq ans plus tard, la domination romaine avait complètement disparu en Berbérie. pénétré en Gaule et en Espagne⁠ ⁠; il était inévitable qu’ils arri- Au début du cinquième sècle, les Barbares avaient déjà vassent jusqu’en Afrique⁠ ⁠; des intrigues de cour les y aidèrent. Ils furent appelés par un gouverneur mécontent, le comte Boniface, en rébellion contre l’autorité impériale⁠ ⁠; il leur offrit de partager avec lui les provinces d’Afrique. Genséric accueillit ces ouvertures et passa le détroit de Gibraltar.

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Les Vandales occupèrent sans résistance le pays qui leur était livré⁠ ⁠; de tous côtés, les nomades accoururent au pillage⁠ ⁠; les donatistes se joignirent aux Barbares, qui étaient ariens et comme tels ennemis des catholiques⁠ ⁠; tous ceux que la société romaine écrasait de son poids se levèrent pour la détruire. Mais les Vandales ne s’arrêtèrent pas à la limite qu’ils avaient d’abord acceptée. En trois ans, de 427 à 430, ils conquirent l’Afrique du Nord depuis le détroit de Gilbraltar jusqu’à Bône. En 439, ils prirent Carthage, puis étendirent leurs dévastations aux Baléares, à la Corse, à la Sardaigne, pillèrent enfin Rome en 455.

L’histoire des Vandales ne nous est connue que par les écrits de leurs ennemis, des écrivains grecs comme Procope ou catholiques comme Victor de Vite, qui voyaient en eux des persécuteurs de l’église orthodoxe. Ils passent pour avoir été les plus destructeurs de tous les barbares, comme en témoigne le mot de vandalisme qui est resté dans notre langue. Mais il faut se défier des exagérations de langage des écrivains du temps. Les Vandales, comme les autres barbares, eurent le respect de la civilisation romaine⁠ ⁠; ils conservèrent les formes administratives et les institutions impériales. Ils étaient fort peu nombreux, 50 000 à 80 000. C’était moins une nation qu’une armée. Genséric pourvut à l’existence de ses soldats en leur distribuant des terres⁠ ⁠; pourtant il ne semble pas que les anciens possesseurs du sol aient été expropriés en masse. La condition des cultivateurs ne devint ni meilleure ni pire, mais l’aristocratie romaine et surtout l’Eglise furent très maltraitées. En 484, la persécution fut générale⁠ ⁠; les églises furent fermées ou livrées au culte arien, les biens ecclésiastiques donnés au clergé vandale, les évêques déportés. Quant aux indigènes, Genséric les ménagea et les fit participe à ses courses maritimes, qui ont déjà comme un avant-goût de la piraterie barbaresque.

21 ES BYZANTINS

Genséric paraît avoir été un des chefs les plus remarquables parmi les barbares, mais la décadence du puissant empire qu’il avait fondé commença à sa mort. Débilités par le climat, étourdis par les splendeurs d’une civilisation raffinée, abusant de la bonne chère, passant tout leur temps dans les thermes et les théâtres, les Vandales perdirent vite leur énergie⁠ ⁠; ces hommes du Nord fondirent comme la neige au soleil d’Afrique et disparurent sans laisser de traces. Leur royaume n’avait point de racines⁠ ⁠; c’est ce qui explique la rapidité de sa chute. Les indigènes recouvrèrent en fait leur indépendance⁠ ⁠; bientôt des révoltes éclatèrent de toutes parts⁠ ⁠; les montagnards de l’Aurès descendirent dans les plaines de Numidie et détruisirent les belles cités qui avaient été jadis si florissantes. Les Berbères auraient probablement balayé eux-mêmes les Vandales si les Grecs ne s’en étaient chargés. En 533, par une rapide campagne militaire, Bélisaire établit en Afrique l’autorité de l’empereur de Constantinople, héritier légitime de Rome. Le royaume vandale disparut⁠ ⁠; il n’avait duré qu’un siècle.

Dès 534 parurent deux rescrits de Justinien relatifs l’un à l’administration militaire, l’autre à l’administration civile. Le commandement supérieur des troupes appartenait à un magister militum, qui avait sous ses ordres des duces⁠ ⁠; il leur était recommandé de tenir leurs effectifs au complet et de reconstituer par une sorte de colonisation militaire la garde des frontières. En même temps, on travaillait à rétablir les défenses, à réparer les places, à dresser de nouvelles forteresses. On ramassait pêle-mêle les décombres des édifices, les pierres tombales, les frises des temples, les statues et on les empilait dans d’énormes murailles. On peut voir de ces bâtisses à Madaure, à Tébessa, à Timgad, à Mila. Elles sont comme le symbole de la restauration byzantine, reconstruction hâtive avec des débris du passé.

Les Byzantins ont eu l’honneur de sauver dans une partie de l’Afrique septentrionale ce que les Vandales et les indigènes avaient laissé subsister de la civilisation romaine. Pendant plus d’un siècle, ils ont retardé la catastrophe finale. Le rôle principal dans cette restauration appartient au général Solomon, qui avait été le lieutenant de Bélisaire et qui prit après lui le commandement des troupes. Mais les Byzantins pas plus que les Vandales ne dominèrent toute l’Algérie⁠ ⁠; beaucoup de régions de l’intérieur et de l’Ouest leur restèrent fermées⁠ ⁠; au delà de Sétif, ils n’occupèrent guère que quelques points de la côte.

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La domination grecque, à peine établie, était déjà vacillante. Le fisc, réorganisé avec toute la rapacité du Bas-Empire, exaspérait la population romaine⁠ ⁠; les Ariens, après avoir persécuté les catholiques, étaient persécutés à leur tour. Les mutineries des soldats, les pillages des tribus se multipliaient. Les insurrections indigènes recommencèrent⁠ ⁠; le soulèvement que raconte le poème de Corippus, la Fohannide, paraît avoir été formidable⁠ ⁠; de l’Aurès jusqu’à la Tripolitaine, toutes les tribus étaient révoltées et les Sahariens de l’extrême Sud arrivaient à la rescousse. Du vivant même de Justinien, tout annonçait la ruine prochaine de cette restauration factice.

Il n’est rien resté de la domination romaine en Afrique que des ruines. La civilisation romaine et la langue latine, qui ont subsisté en Espagne et en Gaule, ont complètement disparu dans l’Afrique du Nord. Aucune langue romane n’y a survécu, aucun groupe chrétien ne s’y est maintenu. « De toutes les régions sur lesquelles s’est étendue la civilisation romaine, dit Albertini, il n’y en avait guère qui eussent montré plus d’aptitude à s’assimiler cette civilisation⁠ ⁠; il n’y en a aucune où cette civilisation ait été aussi complètement abolie. » Cette extirpation complète du passé romain suppose qu’il y avait dans la romanisation de l’Afrique des lacunes et des vices⁠ ⁠; le territoire soumis était trop peu étendu et il s’y était conservé dans les montagnes et dans le désert des îlots, des réserves de barbarie⁠ ⁠; les immigrants étaient trop peu nombreux, l’assimilation des indigènes trop superficielle. L’extérieur était romain, le fond était demeuré indigène : « Non seulement, dit Gaston Boissier, le caractère berbère n’a pas été modifié par toutes les populations étrangères qui s’étaient flattées de se l’assimiler, mais il les a submergées et recouvertes comme une épave. »

III

SION ARABE

Au septième siècle, la civilisation antique, déjà frappée à mort par les indigènes et les Vandales, périt par l’invasion arabe. L’Afrique du Nord se sépare du monde latin pour entrer dans le monde de l’Islam : « Cette contrée, dit S. Gsell, que l’Orient et l’Occident s’étaient si longtemps disputée, qu’ils avaient tour à tour marquée profondément de leur empreinte, où ils s’étaient mêlés pour former le christianisme latin, appartient désormais tout entière à l’Orient⁠ ⁠; l’unité méditerranéenne cesse d’exister. »

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A partir de la fin de la domination romaine, l’histoire de l’Afrique du Nord est celle des tribus qui tour à tour y acquièrent l’hégémonie. Ces tribus se personnifient dans des dynasties sorties de leur sein et qui prennent sur elles leur point d’appui⁠ ⁠; puis elles s’épuisent dans les combats, s’amollissent dans la vie facile des villes et sont alors remplacées par d’autres, qui, au bout d’un temps plus ou moins long, disparaissent à leur tour.

ARMÉE ARABE EN MARCHE, d’après une mosaïque
Gravure ARMÉE ARABE EN MARCHE, d’après une mosaïque

Les luttes des tribus sont la véritable histoire de l’Afrique du Nord⁠ ⁠; mais les matériaux dont nous disposons pour écrire cette histoire sont des plus incomplets et des plus médiocres. Ce ne sont que sacs de villes, pillages, razzias⁠ ⁠; les dynasties se succèdent comme les vagues de la mer ou comme les dunes du Sahara, san e). qu’aucun progrès se dégage de ce chaos. Jamais les groupements n’ont été agrégés en un Etat véritable⁠ ⁠; à certaines époques, une organisation superficielle et éphémère leur a été imposée du dehors, mais, à chaque défaillance du pouvoir central, ils sont retournés à leur anarchie traditionnelle.

Dix ans après la mort du Frophète, les Arabes avaient conquis une grande partie de l’Asie-Mineure, et poussaient leurs avant-gardes vers le Maghreb. L’Afrique, dépendance éloignée de Byzance, était une proie facile⁠ ⁠; cependant les khalifes redoutaient cet « Occident perfide » et hésitaient à s’y engager. Ce ne fut qu’en 647, sous le khalife Othman, que parurent les premières bandes.

MOSQUÉE DE SIDI-OKBA

La conquête arabe du septième siècle n’a nullement le caractère d’une véritable invasion. Les petites armées syriennes qui l’accomplirent ne doivent pas être confondues avec les Arabes nomades qui envahirent et ruinèrent la Berbérie au onzième siècle. Les expéditions des premiers généraux arabes ne laissèrent d’ailleurs pas après elles de domination effective. Le plus célèbre de ces premiers conquérants, Okba-ben-Nafi, fonda Kairouan pour imprimer à la conquête un caractère de stabilité (666). Dans une seconde expédition, en 681, il s’avança jusqu’à l’Océan Atlantique et poussa son cheval dans les flots : « Seigneur, s’écria-t-il, si cette mer ne m’en empêchait, j’irais dans des contrées plus lointaines encore et dans le royaume de Doul-Kornein, en combattant tous ceux qui ne croient point en ton existence et qui adorent d’autres dieux que toi. » A son retour, les Berbères insurgés barrèrent le passage à Okba et le tuèrent près de Biskra, dans l’oasis qui porte (d’après une peinture ancienne). aujourd’hui son nom et conserve son tombeau.

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Illustration de l'ouvrage, page 24
Gravure sans légende (page 24)

Les Arabes reparurent en 697 avec Hassan-ben-Noman. Cette fois, les Berbères de l’Aurès résistèrent aux envahisseurs sous la conduite d’une femme, la Kahina, c’est-à-dire la prophétesse ou la magicienne. Pour décourager les envahisseurs, elle chercha à faire le vide devant eux : « Ils veulent, disait-elle, s’emparer des villes, de l’or et de l’argent, tandis que nous ne désirons posséder que des champs pour l’agriculture et le pâturage⁠ ⁠; je pense donc qu’il n’y a qu’un plan à suivre, c’est de ruiner le pays pour les décourager. » La Kahina finit par succomber, et ses fils, dont elle avait elle-même préparé la soumission, se mirent au service des vainqueurs.

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Ce premier ban de conquérants arabes était trop peu nombreux pour qu’ils fussent réellement les maîtres du pays⁠ ⁠; ils y laissèrent quelques garnisons et quelques missionnaires. Mais au fond, la Berbérie restait berbère et si les conquérants arabes ont pu venir à bout momentanément de la résistance des indigènes, c’est vraisemblablement parce qu’ils ont donné un aliment à leur ardeur guerrière en les entraînant à la conquête de l’Espagne. Ils les conduisirent jusqu’en Gaule, où Charles Martel les arrêta à la bataille de Poitiers (732).

L ES KHARED- JITES

Les Berbères passèrent avec une rapidité qui surprend à la religion des envahisseurs⁠ ⁠; il est vrai qu’ils l’abandonnèrent plus facilement encore. Les historiens arabes disent qu’ils apostasièrent jusqu’à douze fois en moins d’un siècle. L’Islam leur apparut sans doute comme une nouvelle hérésie chrétienne⁠ ⁠; il annonçait un Dieu unique, l’égalité et la fraternité de tous les vrais croyants. Plus de privilèges, plus de gouverneurs étrangers, plus de fisc impérial. Il y avait gloire et profit à suivre le drapeau des conquérants et à marcher derrière eux au pillage de l’Europe. Les Berbères devinrent musulmans comme ils étaient devenus chrétiens et à peu près pour les mêmes raisons. l’église catholique, les Berbères opposèrent à l’orthodoxie musul- De même que jadis ils avaient dressé l’église donatiste contre mane la doctrine kharedjite. Cette secte était apparue en Orient peu de temps après la mort du Prophète, au moment de la lutte entre Ali et son compétiteur Moaouia. Elle ne survit plus aujourd’hui qu’au Mzab, mais elle a un moment dominé une grande partie de l’Afrique du Nord et tenu une place considérable dans la vie de l’Algérie du huitième siècle au dixième siècle. Le kharedjisme était une sorte de puritanisme égalitaire et farouche⁠ ⁠; il proclamait l’égalité absolue entre tous les musulmans, qu’ils fussent arabes ou non arabes. L’idéal de gouvernement des Kharedjites, républicains et démocrates, était un chef élu, sans cesse surveillé et toujours responsable devant l’assemblée des fidèles. Les indigènes embrassèrent avec passion les doctrines de cette secte, dont les violences répétèrent, à plusieurs siècles de distance, les excès des donatistes et des circoncellions. Ils y virent un moyen de se révolter au nom d’Allah et de s’affranchir des khalifes et de leurs gouverneurs.

Comme l’empire de Charlemagne, l’empire des khalifes, trop vaste, se démembra très vite. En 750, les Ommiades de Damas disparaissent pour faire place aux Abbassides, qui, quelques années plus tard, se fixent à Bagdad. L’Espagne, de son côté, oppose au khalifat d’Orient celui de Cordoue. Quant aux Berbères, ils se débarrassent, eux aussi, de l’autorité politique que l’Orient leur avait imposée. Les Kharedjites fondent deux royaumes dans le Maghreb, l’un à Tiaret, l’autre à Sidjilmassa au Tafilelt. Tiaret, créée par un Persan, Abd-er-Rahmanben-Rostem, fut, de 761 à 908, la métropole du kharedjisme berbère⁠ ⁠; le chef, en principe librement élu, ne portait d’autre titre que celui d’imam, directeur de la prière⁠ ⁠; il disposait d’une arme redoutable, l’excommunication, mais était luimême surveillé par les clercs et les théologiens qui l’entouraient. Les sciences religieuses étaient étudiées avec ardeur, le commerce était florissant : « On faisait à Tiaret, dit G. Marçais, à la fois de bonnes affaires et beaucoup de théologie. » C’est un trait qui s’est conservé chez les Mozabites, derniers héritiers des Kharedjites.

26 LESFATINITES

Fatigué du Maghreb, le khalife Haroun-er-Rechid le donna en fief à la famille des Aghlebites, qui, de 800 à 908, se perpétua dans ce commandement. Les émirs aghlebites reconnaissaient la suzeraineté de Bagdad, mais jouissaient en fait d’une indépendance absolue. Ils réalisèrent dans l’Ifrikia une pacification relative, mais ne réussirent ni à reprendre les provinces de l’Ouest, où les Idrissites, descendants d’Ali, venaient de fonder le royaume de Fès, ni à détruire les principautés de Tiaret et de Sidjilmassa où se maintenait le kharedjisme. son apparition dans l’Est de la Berbérie. Descendants du Déjà une nouvelle secte, celle des Fatimites Chiites, faisait Prophète par sa fille Fatima, épouse d’Ali, les Fatimites étaient considérés par leurs partisans comme les seuls souverains légitimes. Les Berbères, qui avaient si bien accueilli les tendances puritaines représentées par les Kharedjites, accueillirent également bien les tendances mystiques représentées par les Chiites. La secte nouvelle fut d’autant mieux reçue qu’elle se présentait comme ennemie de l’orthodoxie et des khalifes. Le mahdi Obeid-Allah trouva un appui chez les Ketama, qui habitaient la région montagneuse et difficile comprise entre Constantine et Bougie, dans la Kabylie des Babors. Il fut bientôt reconnu dans tout le Maghreb et l’Ifrikia⁠ ⁠; les Aghlebites furent chassés de leur capitale, le royaume de Sidjilmassa détruit, Tiaret livré aux flammes. Les Fatimites choisirent comme capitale Mahedia, l’Africa des écrivains chrétiens du Moyen Age, qui devint le point de départ de leurs expéditions navales et leur refuge contre les soulèvements des indigènes.

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Ils entraînèrent les Berbères à leur suite vers l’Orient et leur firent conquérir l’Egypte, comme ils avaient jadis conquis l’Espagne, réalisant la parole prêtée au Prophète d’après laquelle au cinquième siècle de l’hégire le soleil se lèverait du côté de l’Occident. En 973, les Fatimites transportèrent au Caire le centre de leur empire.

Après la mort du mahdi, les révoltes recommencèrent dans le Maghreb, et les Kharedjites, sous la conduite d’Abou-Yezid, dit l’homme à l’âne, vinrent assiéger Mahedia. Ils étaient soutenus par le groupe des Berbères Zenata, nomades des steppes, irrités et jaloux de la suprématie accordée par les Fatimites à leurs rivaux les Ketama et les Sanhadja, qui occupaient le Tell des provinces de Constantine et d’Alger.

SION ARABE

Ces querelles éternelles de pasteurs et d’agriculteurs se doublaient du duel qui, au dixième siècle, opposait le khalifat de Cordoue à celui des Fatimites. Quand ces derniers eurent quitté l’Ifrikia pour l’Egypte, ils abandonnèrent le gouvernement du Maghreb aux Sanhadja, dont les chefs se déclarèrent bientôt indépendants. Une de leurs branches régnait à Kairouan⁠ ⁠; une autre, celle des Beni-Hammad, s’était établie près de Msila, à la Kalaâ, et dominait une grande partie de T’Algérie actuelle. L’histoire de ces deux dynasties et de leurs luttes avec les princes zénètes qui acceptaient la suzeraineté des Ommiades de Cordoue remplirait tout le onzième siècle, si un autre événement, d’une importance capitale pour les destinées de la Berbérie, ne s’était produit à cette époque. Les tribus arabes des Hilal et des Soleim étaient établies à l’origine dans les déserts du Hedjaz. C’étaient des Bédouins pillards qui rançonnaient les caravanes et attaquaient les pèlerins sur la route de la Mecque. Au dixième siècle, les Fatimites les transportèrent en masse dans la Haute-Egypte, sur la rive gauche du Nil. Sur ces entrefaites, le souverain sanhadjien qui régnait à Kairouan répudia la doctrine fatimite et revint à l’orthodoxie. La colère du khalife du Caire fut terrible⁠ ⁠; pour se venger, il déchaîna sur l’Afrique du Nord les Hilal et les Soleim : « Je vous fais cadeau, leur dit-il, du Maghreb et du royaume d’El-Moezz le Sanhadjien, vil esclave qui s’est révolté contre son maître. » Il trouvait dans cette opération le double avantage de se débarrasser de ces brigands et de ruiner son vassal infidèle.

ÉMIGRANTS ARABES

Il faut se défier de la tendance des historiens arabes à attribuer les grands événements à des causes fortuites et la migration des Bédouins eut peut-être des causes économiques plus profondes. Quoi qu’il en soit, non seulement les Hilal et les Soleim, mais toutes sortes de nomades émigrèrent en masse vers l’Ifrikia, qui fut naturellement la première à porter le poids de l’invasion. Moins de dix ans après l’apparition des premières bandes, les Arabes étaient maîtres des plaines et paralysaient presque toute la vie économique⁠ ⁠; à la fin du onzième siècle, le fléau gagnait la région des Beni-Hammad, dont les souverains émigrèrent à Bougie. Il ne s’agissait plus de petites armées régulières comme les troupes syriennes du septième et du huitième siècle⁠ ⁠; c’étaient des émigrants qui arrivaient avec leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux de moutons et de chameaux. « Les premiers conquérants musulmans, dit Ibn-Khaldoun, ne s’établirent point au Maghreb (d’après un dessin ancien). comme habitants des tentes⁠ ⁠; pour rester maîtres du pays, ils durent demeurer dans les villes. Ce ne fut qu’au milieu du cinquième siècle de l’hégire que les Arabes nomades s’y dispersèrent par tribus et vinrent camper dans toutes les parties de cette vaste région.

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Illustration de l'ouvrage, page 28
Gravure sans légende (page 28)

Vers 1100, l’invasion proprement dite est à peu près terminée, mais le mouvement se continue au moins jusqu’au quatorzième siècle. Ibn-Khaldoun compare ces Arabes de la deuxième invasion à des loups affamés, à des sauterelles dévorantes et un chapitre de ses Prolégomènes est intitulé : « Tout pays conquis par les Arabes est un pays ruiné. » Les jardins, les vergers, les champs bien cultivés se changèrent en terrains de parcours⁠ ⁠; ils apportaient le désert avec eux. « Ils pénètrèrent partout, dit Masqueray, excepté dans les gorges des hautes montagnes, poussèrent dans toutes les plaines dévastées leurs troupeaux de moutons et de chameaux, empêchèrent le commerce, ruinèrent l’industrie, firent enfin de la majeure partie de l’Afrique du Nord la terre pauvre et nue que nous avons comme découverte en ce siècle avec une sorte d’horreur. » Les Berbères furent déplacés, bouleversés⁠ ⁠;

29 VIDES

les Beni-Hammad, souverains de la Kalaâ, se transportèrent à Bougie, moins accessible aux nomades⁠ ⁠; beaucoup d’indigènes s’enfuirent dans le Sahara ou dans les montagnes, désertant les régions trop exposées aux dévastations⁠ ⁠; d’autres passèrent ou revinrent à la vie pastorale, préférant profiter du pillage que de le subir. Les dynasties berbères prirent les Arabes à leur solde, les chargèrent des opérations de police et de la collecte des impôts, leur accordèrent des concessions de terres, Les groupes arabes et berbères se superposèrent, se juxtaposèrent, se mélangèrent et de ces mélanges se formèrent des tribus nouvelles, constituées par des éléments divers, auxquelles il est d’autant plus difficile d’assigner une origine exacte que, par vanité, elles se sont forgé des généalogies qui les rattachent aux conquérants. Il est impossible d’ailleurs de connaître le nombre exact des envahisseurs, mais il est certain que les Berbères, même dans les régions où ils ont oublié leur langue pour apprendre l’arabe, ont gardé une énorme supériorité numérique. Pendant que les Arabes nomades venus de l’Orient envahissaient l’Afrique du Nord, un grand empire berbère, celui des Almoravides, s’élevait à l’autre extrémité du Maghreb. Il fut fondé par des Sanhadja, qu’on appelait les Molathemin, les voilés, parce qu’ils portaient, comme le font aujourd’hui les Touaregs, un voile qui leur cachait le visage⁠ ⁠; ces indigènes, qui vivaient dans le Sahara entre le Sénégal et l’Atlas, convertis à l’Islam au neuvième siècle, commencèrent à faire la guerre sainte contre les noirs du Soudan, puis entreprirent la conquête du Maroc. On appelait ces guerriers, pleins de l’ardeur des nouveaux convertis, les Moudjahidin, c’est-à-dire les combattants de la guerre sainte, ou les Morabitin, parce qu’ils habitaient des ribat, sortes de couvents fortifiés. De ce mot de Morabitin dérivent à la fois le mot Almoravides et le mot marabout.

Le véritable fondateur de l’empire almoravide est Youssef-ben-Tachfin, Berbère saharien de la tribu des Lemtouna⁠ ⁠; c’était un homme austère et profondément religieux, simple dans sa mise, ne se nourrissant que d’orge et de lait de chamelle. Il fonda Marrakech, dont il fit sa capitale⁠ ⁠; de 1064 à 1069, il soumit tout le Maroc et s’empara de Fès. Puis il marcha à la conquête du Maghreb central⁠ ⁠; en 1082, il était maître de Tlemcen, dont il fit un des boulevards de son empire⁠ ⁠; tout le pays qui s’étend jusqu’à Alger reconnut son autorité. En 1084, il passa en Espagne, appelé par ses coreligionnaires et triompha des chrétiens de la péninsule. Lorsqu’il mourut en I106, âgé de cent ans, il laissait à ses successeurs un empire qui s’étendait du Sénégal à l’Ebre et de l’Atlantique à la Mitidja.

30 IL ES ALMORADES

Les Almoravides barbares et incultes ne devaient pas tarder à se laisser gagner par la civilisation andalouse. Ils furent les agents de liaison entre l’Afrique, riche de force combattante, et l’Espagne, riche de traditions et de culture. Les grandes mosquées de Tlemcen et d’Alger sont des constructions almoravides. Grâce aux conquérants sahariens, l’art andalou s’imposa à toute la partie occidentale de la Berbérie. Le Maghreb envoie ses contingents pour la guerre sainte, l’Espagne ses ouvriers et ses formules d’art. « Si l’Espagne, dit très justement G. Marçais, est une dépendance politique du Maghreb, le Maghreb est une province intellectuelle de l’Espagne. en moins d’un demi siècle. Bientôt une autre puissance L’empire des Almoravides dura peu et se désagrégea religieuse s’élève au Maroc⁠ ⁠; aux Berbères du Sahara succèdent les Berbères de l’Atlas. Un nouveau mahdi, Ibn-Toumert, surgit dans les montagnes au Sud de Marrakech⁠ ⁠; ses partisans s’appelaient El-Mouahidin, les Almohades ou unitaires, signifiant par là que les Almoravides étaient tombés dans le polythéisme. Ibn- Toumert se posait en réformateur des mœurs et dénonçait le luxe de la cour de Marrakech. Il eut pour successeur son disciple et confident Abd-el-Moumen, fils d’un potier des environs de Nedroma qui appartenait à la tribu des Koumia. Abd-el-Moumen paraît avoir été un homme de premier ordre, d’une remarquable intelligence. Il conquit le Maroc et l’Espagne, puis pénétra en Algérie en 1145⁠ ⁠; il s’y heurtait à l’empire des Almoravides, à celui des Hammadites de Bougie et à la puissance non moins sérieuse des Arabes hilaliens⁠ ⁠; il vint à bout de tous les trois⁠ ⁠; une bataille décisive contre le sultan almoravide eut lieu près de Tlemcen⁠ ⁠; la chute du royaume hammadite se produisit sept ans après, puis les Arabes hilaliens furent vaincus dans la plaine de Sétif. Abd-el-Moumen s’empara ensuite de l’Ifrikia, de la Tripolitaine et du pays de Barka⁠ ⁠; il avait fondé le plus grand empire musulman d’Occident qui eût jamais existé. De Tanger à Tripoli, dans toutes les mosquées, on disait la prière en son 1 nom. Il avait créé une armée fortement organisée, où les milices chrétiennes de Francs et d’Espagnols combattaient à côté des Marocains et des Soudanais. On ne saurait le comparer qu’à Charlemagne⁠ ⁠; comme lui justicier, il ne s’empare de l’Afrique septentrionale tout entière que pour y faire régner l’ordre. Organisateur en même temps que chef de guerre, il renouvelle les opérations cadastrales de l’empire romain en faisant arpenter tout son empire. « C’est, dit G. Marçais, la plus grande figure du Moyen Age berbère. »

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Illustration de l'ouvrage, page 31
Gravure sans légende (page 31)

LE MINARET DE MANSOURA (XIVE SIÈCLE) Son fils Abou-Yacoub-Youssef (I163-1184) fut aussi un grand souverain, malgré les difficultés sans nombre auxquelles il eut à faire face, notamment les révoltes des Almoravides et les dévastations des Arabes, qui portèrent des coups terribles à la puissance qu’avait échafaudée Abd-el-Moumen, préparant la chute et le morcellement de son empire. Yacoub-el-Mansour (1184-1198) fut un grand bâtisseur⁠ ⁠; il orna l’Espagne et le Maroc de monuments qui restent parmi les plus belles manifestations de l’architecture musulmane en Occident. Après lui, la décadence commence⁠ ⁠; en Espagne, la reconquista s’affirme par la victoire des chrétiens à Las-Navas-de-Tolosa (121O)⁠ ⁠; les gouverneurs de provinces se rendent indépendants. Les tribus se soulèvent⁠ ⁠; les Beni-Merin, Berbères nomades du Sahara, remontent vers le Nord par la vallée de la Moulouya.

32 L’AU SE DU TR STEIE AU SEIZIÈME SIÈCLE

Ainsi, toujours la même histoire se renouvelle. Du Sahara ou de l’Atlas sort une tribu ou un groupe des tribus mues par l’enthousiasme religieux et la passion de la guerre sainte. D’autres tribus, désireuses de s’établir dans des régions plus fertiles, se joignent à la première pour submerger les plaines et piller les villes. Mais bientôt ces barbares se civilisent et s’amollissent⁠ ⁠; leur enthousiasme tombe, leur unité se rompt et un nouvel empire s’élève au détriment des précédents dominateurs, dont les débris sont repoussés dans le désert ou dans les montagnes. grand⁠ ⁠; son extension démesurée hâta sa ruine. Ses L’empire fondé par Abd-el-Moumen était trop maîtres, à la fois africains et espagnols, durent immobiliser des forces importantes dans la péninsule ibérique et dégarnir leur domaine berbère.

C’est dans la première moitié du treizième siècle que se produisit la dislocation. Trois royaumes se fondèrent sur les ruines de l’empire almohade : celui des Hafsides de Tunis, celui des Abd-el-Ouadites ou Zeiyanites de Tlemcen, celui des Mérinides de Fes. De ces trois royaumes, le plus important était celui de l’Est⁠ ⁠; il s’étendait depuis le pays de Barka jusqu’au delà de Sétif et de Bougie⁠ ⁠; la Tunisie conserva quelque chose de l’organisation élaborée par le Mahdi et par ses compagnons et les sultans hafsides demeurèrent jusqu’à la fin du Moyen Age les chefs religieux de l’Islam orthodoxe en Occident. Le royaume de Tlemcen avec le Maghreb central devint la proie des Abd-el-Ouadites, Zénètes nomades venus du Djebel-Amour⁠ ⁠; enfin d’autres Zénètes, les Beni-Merin, s’installèrent à Fès, puis à Marrakech. A l’Algérie actuelle correspondait donc tout l’Etat zeiyanite et une partie de l’Etat hafside. Tlemcen, où l’on vénérait le tombeau d’un grand saint musulman, Sidi-bou-Medine, eut ses jours de splendeur⁠ ⁠; elle compta, dit-on, jusqu’à 125 000 habitants⁠ ⁠; l’historien Ibn-Khaldoun, né lui-même à Tlemcen, vante les édifices que firent élever, dans son admirable site, les souverains zeiyanites. On y cultivait les sciences musulmanes et des théologiens illustres enseignaient dans ses médersas. Elle s’enrichit par le commerce, en particulier par le commerce transsaharien⁠ ⁠; des caravanes en partaient vers le Tafilelt et le pays des noirs⁠ ⁠; elle avait aussi un mouvement d’échanges très actif avec l’Europe.

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La dynastie zeiyanite compta quelques souverains glorieux. Mais son fondateur, l’émir Yaghmoracen, connut déjà les dangers qui devaient rendre si difficile la tâche de ses successeurs, menacés à la fois par les Hafsides de Tunis et par les Mérinides de Fès. A maintes reprises, Tlemcen vit les armées mérinides camper sous ses murs. En 1299 commença un siège qui dura plus de huit ans, de sorte que les piquets des tentes avaient, dit-on, pris racine et étaient devenus des arbres⁠ ⁠; le camp du roi de Fès, pourvu d’une muraille, devint une véritable ville, appelée Mansoura. Tlemcen ne succomba pas cette fois, mais elle fut prise d’assaut et livrée au pillage une vingtaine d’années plus tard, en 1337, par le Mérinide Aboul- Hassan, qui essaya vainement de reconstituer le grand empire d’Abd-el-Moumen.

Au début du quinzième siècle, le royaume fondé par Yaghmoracen, après des péripéties dont le détail n’importe guère, n’est plus qu’un Etat vassal auquel tantôt Fès, tantôt Tunis imposent des princes de leur choix. Entre Tlemcen et Fès surtout, jamais un équilibre stable ne parvint à s’établir et les deux royaumes furent perpétuellement en lutte⁠ ⁠; jamais d’ailleurs les souverains musulmans ne réussirent à établir solidement leur autorité sur les territoires qui reconnaissaient plus ou moins leur suzeraineté⁠ ⁠; il n’y eut pas entre eux de véritables frontières. A leurs querelles dynastiques s’ajoutaient les ravages des tribus hilaliennes⁠ ⁠; traînées dans de lointaines campagnes à la solde des princes, déportées par mesure politique, fractionnées à l’infini, elles se fondent peu à peu dans l’élément indigène.

Pendant cette période aussi s’élabore la renaissance de l’Islam, qui se manifeste au seizième siècle par une extraordinaire floraison de marabouts et de confréries religieuses et par l’avènement des dynasties chérifiennes au Maroc : événement très important, mais dont il est difficile, faute de documents, de reconstituer la marche et le processus détaillé. L’Islam africain prend désormais vis-à-vis de la chrétienté une attitude agressive qu’il n’avait pas eue au Moyen Age.

En résumé, non seulement la société musulmane du Maghreb n’évolua pas vers un ou plusieurs Etats centralisés, mais elle tomba dans une décadence et une désorganisation de plus en plus profonde. Lorsque commence le seizième siècle, la Berbérie n’est plus qu’une expression géographique.

HISTOIRE DES COLONIES. T. II.

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Citer ce chapitre

Augustin Bernard, « Vue générale de l'histoire de l'Algérie jusqu'au seizième siècle », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. II, L'Algérie, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1930, p. 1-34.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-2/algerie/vue-generale-de-l-histoire-de-l-algerie-jusqu-au-seizieme/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100272k