Tome II · L'Algérie · Chapitre 3
L'Algérie de 1870 à 1890
I. Les troubles intérieurs (1870-1871). — Les décrets d’octobre 1870. II. L’insurrection de 187I. — Mokrani. — La guerre sainte. — La fin de l’insurrection. III. L’Algérie de 1871 à 1873. — L’amiral de Gueydon. — La reprise de la colonisation. — Les Alsaciens-Lorrains. — Les autres contingents. - La loi de 1873 sur la propriété indigène. IV. L’Algérie de 1873 à 188I. — Le général Chanzy (1873-1879). - M. Albert Grévy (1879-1880). — Les décrets de rattachement. — La colonisation. V. La période des rattachements. - M. Tirman (I88I-189I). - Les travaux publics et la colonisation. - La création du vignoble. VI. L’établissement du protectorat français en Tunisie. — La pénétration saharienne.
A révolution du 4 Septembre fut suivie en Algérie d’une période extrêmement troublée. En France, la présence du gouvernement central, le voisinage de l’ennemi, les préoccupations journalières d’une situation de plus en plus douloureuse, de plus en plus menaçante, maintinrent les villes, les communes, les individus dans une sorte d’unité ; la vieille armature séculaire résista. Il n’en fut pas de même en
Algérie. Les promesses de réorganisation politique et administrative, les perpétuels changements d’orientation avaient fatigué et surexcité les esprits, en discréditant le régime militaire sans parvenir à le remplacer. Les conseils municipaux et les Comités de défense entrèrent en lutte avec les agents militaires ou civils du gouvernement central et avec ce gouvernement lui-même ; ce fut un pêle-mêle orageux d’opinions, de tendances, de résolutions diverses. ’ RIEURS (1870-1874) ES TROUBLES INTE- graves. La population européenne salua son avène- La République fut proclamée en Algérie sans troubles ment avec joie ; l’Empire avait en Algérie de sérieux et redoutables adversaires ; seule, avec la Seine et les Bouches-du-Rhône, elle avait voté non au plébiscite. Les indigènes accueillirent la nouvelle de la révolution avec une surprise mêlée d’inquiétude. Surtout la nouvelle de la captivité de l’Empereur émut vivement les grands chefs ; les musulmans incarnent un peuple dans le sultan que Dieu a mis à sa tête ; l’Empereur vaincu et prisonnier, c’était pour eux l’anéantissement de la France.
Le général Durrieu, gouverneur général par intérim, écrivait au ministre de la Guerre : « Les derniers revers de l’armée réclament le maintien de l’ordre en Algérie ; le spectacle du désordre ébranlerait fortement les indigènes en leur enlevant la confiance dans notre gouvernement. » Le docteur Warnier, nommé préfet d’Alger en remplacement de M. Le Myre de Villers, était estimé de tous et connaissait de longue date les questions algériennes : « Aucune agitation, même innocente, disait-il dans sa proclamation, ne peut se produire parmi nous sans avoir son contre-coup dans l’intérieur. » A Oran, M. Brosselard fut remplacé par M. du Bouzet, rédacteur du Temps, ancien professeur de philosophie au lycée d’Alger, publiciste distingué et homme des plus honorables. A Constantine, M. Toustain du Manoir fit place à M. Lucet, ferme et conciliant, qui habitait le pays depuis longtemps et y jouissait d’une certaine popularité. Mais bientôt le gouverneur général et les préfets rencontrèrent des difficultés sérieuses, provenant des excitations de la presse, de l’effervescence d’une partie de la population et surtout de l’ingérence des conseils municipaux et des Comités de défense dans leurs attributions administratives.
Les Comités de défense étaient issus de l’idée que, par suite de la révolution, tous les pouvoirs anciens étant abolis, le droit d’initiative était ouvert à chacun des citoyens. Ils envoyèrent des délégués à Tours, chargés de presser la substitution du régime civil au régime militaire et de demander que les troupes qui se trouvaient encore en Algérie en fussent éloignées. Ils eurent des conflits de toutes sortes avec les autorités, qu’ils accusaient de tiédeur. Le Comité d’Alger donnait le ton ; il fusionna avec le conseil municipal et ne forma plus avec lui qu’une seule et même assemblée. Son chef était Vuillermoz, ancien député et avocat. Warnier essaya de canaliser le Comité en en prenant la présidence : « Nous eûmes trois séances, dit-il ; dans la première, on me posa des conditions ; dans la seconde, on m’en posa d’autres ; enfin, dans la troisième, nous ne pûmes nous mettre d’accord sur quoi que ce soit. » Les Comités de défense se mêlèrent des affaires départementales, des affaires communales et de celles de la guerre ; sous prétexte de surveiller l’autorité militaire, ils se mirent directement en relations avec les chefs indigènes. Formés à l’improviste, ils comprenaient des gens parfois bien intentionnés, mais étaient dépourvus d’hommes spéciaux et expérimentés ; ils gênaient l’action de l’autorité civile et surtout de l’autorité militaire et contribuèrent à l’évacuation des troupes et des armes dont la conservation eût été indispensable. La presse atteignait un degré de violence inoui. Un journal regrettait que tous les généraux français ne fussent pas tombés à Metz ; Trochu était un traître, Vinoy un gredin, Thiers un infâme comédien. On osait exprimer le vœu de la séparation de l’Algérie d’avec la France, on parlait de se donner à l’Angleterre. L’Association républicaine, ARLÈS-DUFOUR fondée par d’anciens transportés, était une sorte de Comité central ; affiliée à l’Internationale, elle sympathisait avec la Ligue séparatiste du Midi et avec la Commune insurrectionnelle de Paris.
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Le général Durrieu n’avait pas l’ascendant nécessaire pour maîtriser une situation aussi difficile. Il était personnellement attaqué avec violence ; on l’accusait de préparer une restauration bonapartiste avec l’aide des Prussiens. Le 23 octobre, il fut rappelé en France et remplacé par le général Walsin-Esterhazy, commandant de la division d’Oran. C’était un choix malheureux ; le général était impopulaire à Oran, où du Bouzet avait été frappé du trouble de son esprit et de l’intempérance de son langage. On s’attendait d’ailleurs à la nomination d’un gouverneur civil ; beaucoup de noms avaient été mis en avant pour ce poste, entre autres ceux de Glais-Bizoin, de Marc Dufraisse, de Jules Grévy, de Gent, d’Henri Didier.
380A son arrivée à Alger, le général Esterhazy fut accueilli par des cris et des injures. Le lendemain, ayant voulu se rendre au café de Bordeaux, situé sur la place du Gouvernement, il fut assailli par la foule, qui se rua sur son aide de camp et lui arracha ses épaulettes ; le palais fut envahi par l’émeute, qui exigeait que le général s’embarquât immédiatement pour la France ; il résista d’abord, mais, n’ayant aucune force à sa disposition, il finit par céder ; il eut peine à atteindre la Marine au milieu d’une foule hurlante, composée en grande partie d’étrangers. Vuillermoz télégraphia à Gambetta : « Aujourd’hui, à une heure, population Alger et garde nationale, par mouvement spontané et irrésistible, ont mis fin au gouvernement militaire. »
L’irritation du Comité de défense se tourna contre le préfet Warnier ; lui aussi, en présence de l’attitude menaçante d’une partie de la population, dut donner sa démission (29 octobre). Le général Lichtlin, qui devait remplacer le général Esterhazy, ne put pas plus que lui prendre possession de ses fonctions. Il fut forcé de se réfugier à l’amirauté, sous la protection de l’amiral Fabre de La Maurelle, qui seul, dans ces tristes jours, montra beaucoup d’énergie ; il fit descendre à terre I00 matelots et deux obusiers de montagne ; cette mesure suffit à empêcher les émeutes de se renouveler. Un mouvement semblable à celui d’Alger s’était produit à Oran, où le général Saurin, chargé de l’intérim de la division, avait été forcé de se retirer pour éviter l’effusion de sang (3o octobre).
Débarrassé du gouverneur général et du préfet, le Comité-conseil d’Alger, resté seul maître du terrain, s’arrogea une véritable dictature. Il révoqua des fonctionnaires, en emprisonna plusieurs, notamment le commissaire central, le colonel de gendarmerie et le premier président. Une commission d’organisation communale fut instituée à Alger ; elle se composait de membres élus par le Conseil, auxquels devaient s’adjoindre des délégués de toute l’Algérie ; Vuillermoz s’investit luimême des fonctions de commissaire civil extraordinaire par intérim (8 novembre). Un appel fut fait aux Comités de défense des autres villes de l’Algérie pour les engager à approuver ces mesures révolutionnaires et à s’y associer. Beaucoup de Comités et plusieurs municipalités donnèrent leur adhésion, mais d’autres résistèrent énergiquement, notamment Constantine, sous l’impulsion de M. Lucet et Bône, sous celle du sous-préfet M. Lambert. Le gouvernement de Tours maintint ses prérogatives et le mouvement communiste avorta.
LES DOGRES DOC. TOBRE 1870L’affolement, la désorganisation générale constituaient peut-être des circonstances atténuantes aux actes et aux paroles des comités révolutionnaires, mais ce qui est certain, c’est que ces scènes de désordre, où tombait en lambeaux le prestige de l’autorité, du commandement militaire surtout, produisirent sur les indigènes un effet lamentable. Ils voyaient partout l’insulte et la menace prodiguées aux officiers français auxquels ils étaient habitués à obéir. Khelass-el-hakouma, il n’y a plus d’autorité, disaient-ils. Dans les campagnes, les tribus s’armaient, les impôts commençaient à rentrer difficilement, on mettait le bétail à l’abri dans les montagnes. Bientôt, à l’imitation des grandes villes françaises, les indigènes formèrent des chertiya ou conventions pour surveiller leurs caïds. l’un de ses membres, M. Crémieux, élaborait de nombreux Pendant ce temps, le gouvernement de Tours ou plutôt décrets destinés à réorganiser et à transformer l’Algérie. M. Crémieux avait fait plusieurs voyages en Algérie ; il y avait plaidé et même gagné plusieurs procès ; il croyait très bien connaître le pays. Ce qui est incontestable, c’est son dévouement ardent, passionné aux intérêts algériens et les intentions excellentes dont il était animé. Ses collègues, assaillis de préoccupations de toutes sortes, s’en remirent complètement à lui de tout ce qui concernait l’Algérie ; il fut le seul auteur des décrets d’octobre et en revendiqua d’ailleurs l’entière responsabilité. Il ne consulta personne, à ce qu’il semble, et ne prit même pas l’avis des préfets. Il donna audience à une délégation algérienne, mais ne tint pas grand compte des observations qu’elle lui présenta. Gambetta lui écrivit pour lui demander de se hâter : « Mon cher maître, lui disait-il, je vous prie de faire insérer immédiatement au Moniteur les décrets relatifs à l’Algérie. Il est impossible de prolonger plus longtemps l’attente des délégués de l’Algérie. »
381Le programme de Crémieux était fort simple, du moins en apparence et tenait en peu de mots. « Détruire le détestable régime militaire, fléau de notre riche colonie et y substituer le gouvernement civil, assimiler en un mot complètement l’Algérie à la France, » tel était le but qu’il se proposait. Pendant les cinq mois qu’il fut au pouvoir, il ne prit pas moins de cinquante-huit décrets concernant toutes les branches de l’administration algérienne ; quelques-uns de ces décrets ne furent d’ailleurs jamais appliqués, d’autres furent rapidement abrogés.
Le décret du 24 octobre 1870 bouleversa tout ce qui touchait au gouvernement de l’Algérie. Le gouverneur, le sous-gouverneur, le secrétaire général, le conseil supérieur, le conseil de gouvernement furent supprimés : « L’Algérie, disait le décret, renferme 3 départements, ce qui établit 92 départements dans la République française. » Ces départements étaient administrés par des préfets, sous les ordres desquels étaient placés les généraux de brigade, revanche un peu puérile du décret de 1864. Au gouvernement militaire fut substitué le gouvernement civil ; le fonctionnaire centralisant à Alger le gouvernement et l’administration reçut le titre de gouverneur général civil des trois départements de l’Algérie. Le général commandant les armées de terre et de mer ne conserva d’autorité que sur le territoire militaire. A côté du gouverneur étaient placés un Comité consultatif et un Conseil supérieur de gouvernement. La représentation parlementaire était rétablie. Le principe général dont on s’était inspiré était l’assimilation complète de l’Algérie à la France, assimilation poussée jusqu’à l’extrême, jusqu’à l’absurde. On s’engageait ainsi dans une voie entièrement différente de celle de l’autonomie partielle et de la décentralisation administrative qu’avait préconisées la Commission Armand Béhic. Ces mesures, comme le fit remarquer M. Crémieux, étaient d’ailleurs conformes aux vœux maintes fois exprimés par les Algériens, mais eux-mêmes devaient par la suite en ressentir tous les inconvénients.
382Un autre décret, également daté du 24 octobre, avait pour objet la naturalisation en masse et sans condition des Israélites indigènes. Un projet de loi dans ce sens avait été présenté au Conseil d’Etat dans les derniers temps de l’Empire ; Emile Ollivier, répondant à une question de Crémieux, avait déclaré que le gouvervement était parfaitement résolu à effectuer cette naturalisation. Crémieux, « tout à la joie, une des plus grandes de sa vie, de donner à 30 000 de ses coreligionnaires le titre de citoyen français », n’hésita pas un instant, et, sans avoir consulté ni les autorités civiles et militaires de l’Algérie, ni le consistoire israélite, prit la mesure qui lui tenait si fort à cœur. D’autres décrets étaient relatifs à l’institution du jury, à l’exercice de la profession d’avocat et à une foule d’autres objets.
Ces décrets étaient à tout le moins inopportuns. La situation de l’Algérie commandait les plus grands ménagements vis-à-vis des musulmans. Ils connaissaient nos malheurs, ils savaient que la plus grande partie des défenseurs de la colonie avait dû partir pour entrer en ligne contre les Prussiens et que le reste se préparait à les suivre. Le décret Crémieux ne fut pas, ainsi qu’on l’a prétendu, le motif déterminant de l’insurrection indigène de 1871, mais il servit de thème aux agitateurs. On déclara aux musulmans que c’était un Juif qui gouvernait désormais la France et l’Algérie, que le régime civil était imposé par un Juif et qu’ils seraient désormais justiciables de jurés juifs.
M. Crémieux était très fier de son œuvre : « Aujourd’hui, disait-il, nos décrets ont assimilé l’Algérie à la France à ce point que tout le territoire de l’Algérie forme trois départements dans nos départements, au sein desquels nos décrets les ont placés à leur rang alphabétique ; les bureaux arabes sont sous l’autorité du ministre de l’Intérieur, les sièges des divisions militaires sont séparés du siège des préfectures occupant les chefs-lieux. Les dénominations mêmes sont toutes changées : plus de cercles, des districts ; plus de commandants supérieurs, des administrateurs ; 33000 Israélites proclamés Français ; l’introduction des lois sur le jury ; les Cours d’assises établies comme sur le continent à quatre sessions par année dans chaque département... Voilà en résumé Pœuvre de la délégation de Tours et de Bordeaux en ce qui concerne l’Algérie ; j’ose demander si elle n’a pas grandement rempli son devoir. » - « Ce n’est pas, répondait M. de La Sicotière, de n’avoir pas assez grandement rempli son devoir que l’on fait reproche à M. Crémieux : ce serait plutôt d’en avoir élargi les limites au delà du nécessaire. »
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Dans les circonstances où on se trouvait, l’organisation de l’Algérie telle que l’avait conçue M. Crémieux ne pouvait évidemment entrer en vigueur ; les décrets d’octobre furent mal accueillis en Algérie et ne firent qu’ajouter aux embarras de la situation. Un gouverneur civil, M. Henri Didier, fut nommé ; mais il était bloqué dans Paris et ne pouvait s’embarquer ; ADOLPHE CRÉMIEUX sa nomination ne fut pas prise au sérieux. M. du Bouzet, nommé commissaire extraordinaire, fut provisoirement chargé des fonctions de gouverneur civil (17 novembre) ; quelles que fussent ses qualités, il n’était pas, comme homme de gouvernement, à la hauteur des circonstances exceptionnellement difficiles dans lesquelles on se trouvait.
En novembre, il y eut dans plusieurs villes et notamment à Constantine une émotion des plus vives. Lors des capitulations de Metz et de Sedan, certains officiers avaient pris l’engagement de ne pas servir contre la Prusse pendant la guerre et obtenu à ce prix la permission de rentrer dans leurs foyers, tandis que d’autres avaient préféré partager comme prisonniers le sort de leurs soldats. Le Conseil d’enquête sur les capitulations blâma les chefs qui avaient accepté pour leurs officiers ces conditions contraires aux règlements militaires ; il y avait néanmoins parmi ces derniers des hommes de cour et de courage, enveloppés dans un concours funeste de circonstances. Le gouvernement chercha à les employer en Algérie, pour rendre ainsi disponibles les officiers dont ils prendraient la place. Mais cette mesure rencontra une vive opposition. Il y eut des manifestations publiques ; les fonctionnaires résistèrent aux injonctions du gouvernement ; des avanies de toutes sortes furent prodiguées aux officiers capitulés, dont une partie seulement purent prendre possession de leurs postes ; à Constantine et à Philippeville, ils furent définitivement repoussés.
384Un des décrets du 24 octobre était venu mettre le comble aux humiliations de l’armée, attaquée de tous côtés, en décidant que les officiers dans le commandement desquels aurait éclaté une insurrection seraient traduits devant un conseil de guerre. Ce décret était destiné, d’après les termes mêmes de la lettre d’envoi, à mettre fin à la politique antinationale des bureaux arabes ; il provoqua une épidémie de démissions. Le général Lallemand, qui avait été nommé au commandement supérieur des forces de terre et de mer et avait pris possession de ses fonctions le Io novembre, protesta énergiquement auprès de M. Crémieux. Lui-même avait été officier de bureau arabe : « Chanzy, Ducrot et Vinoy, écrivait-il, ont exercé ces fonctions et il y a parmi les chefs actuels beaucoup de nobles cours qui battent à l’unisson des leurs. » Le général Lallemand fit appel au dévouement des officiers pour reprendre leur démission : « Lorsqu’il sera possible, disait-il, de remplacer par une administration civile l’administration militaire, nous nous effacerons avec joie, nous nous retirerons avec la ferme conviction d’avoir accompli une mission utile à la France. Mais, tant qu’il ne sera pas possible d’organiser un autre rouage administratif, nous devons rester sur la brèche, exposés aux reproches immérités et à l’animadversion des gens ignorant le pays et les difficultés qu’il présente. Se retirer en ce moment, ce serait commettre une mauvaise action et compromettre la chose publique. »
Un autre décret du 24 décembre enlevait « immédiatement » à l’administration militaire le territoire des tribus contiguës aux territoires civils déjà existants : mesure bien anodine en apparence et qui fut plus tard réalisée sans inconvénients. Cependant, de tous les décrets du gouvernement de la défense nationale, c’est celui qui eut pour l’Algérie les conséquences les plus funestes, parce qu’il supprimait en fait la police judiciaire dans les trois quarts des territoires indigènes de la province de Constantine, qui échappaient ainsi à toute surveillance.
Du Bouzet ne tarda pas à entrer en conflit avec Vuillermoz et avec le conseil
DINET DANSEUSE OULED-NAÏL D’après une peinture inédite d’E. DINET. Communiqué par Madame GEORGES DEVECHE-BOUVERET. pLANCHE VI municipal d’Alger. Le palais du gouvernement fut de nouveau envahi, et on voulut se débarrasser de Du Bouzet comme on l’avait fait d’Esterhazy. Il fut finalement révoqué, s’étant trouvé en désaccord avec Crémieux sur la manière dont les Israélites seraient inscrits sur les listes électorales ; il était en réalité sacrifié à la Commune révolutionnaire d’Alger (8 février 1871). M. Lambert, préfet d’Oran, qui le remplaça, leva l’état de siège établi par son prédécesseur, mais ne tarda pas lui aussi à avoir des difficultés avec le conseil d’Alger. Il fut révoqué à son tour et remplacé par l’amiral de Gueydon (29 mars), avec M. Tassin comme directeur des affaires civiles ; le général Lallemand demeura commandant militaire. Il y eut de nouvelles protestations violentes et menaçantes des éléments révolutionnaires, qui prétendirent voir dans la nomination de l’amiral de Gueydon une restauration du régime militaire. Le nouveau gouverneur prit néanmoins possession de son poste le 1o avril. Les agitateurs avaient acheté des sifflets pour son arrivée, mais n’osèrent pas s’en servir. L’amiral fit débarquer 30 matelots de l’escadre avec leurs armes et leurs hamacs, et les installa dans son palais pour se couvrir contre toute surprise analogue à celles dont avaient été victimes plusieurs de ses prédécesseurs. C’était sa seule force, elle suffit à le faire respecter. Une seule fois, une députation se présenta au palais ; l’amiral descendit immédiatement dans la cour intérieure : « Messieurs, me voici, que me voulez-vous ? Est-ce l’état de siège ? — Non, non, » répondit la députation, et elle se retira sans insister.
385 L "INSURRECTION DE 1871La période de troubles qui avait commencé en septembre 1870 prit donc fin en avril 1871 avec l’arrivée de l’amiral de Gueydon. Mais à ce moment, depuis le mois de janvier, l’Algérie était en proie à une très grave insurrection indigène, qui réunissait pour la première fois contre nous les Arabes et les Kabyles, les chefs de l’ancienne aristocratie et ceux des confréries religieuses. Si elle avait éclaté plus tôt, elle nous eût obligés à reconquérir le pays tout entier. de l’opprimé contre l’oppresseur, ni la revendication d’une L’insurrection algérienne de 1871 ne fut ni la révolte nationalité inexistante, ni une guerre de religion, ni une guerre de race. Elle fut la conséquence de nos luttes politiques et des malheurs de la patrie, dont l’Algérie comme toujours subit le contre-coup. Il n’est pas bon qu’une population conquise voie l’anarchie dans le camp du vainqueur. Le discrédit de l’autorité militaire, l’im- HISTOIRE DES COLONIES. T. II.
386puissance de l’autorité civile contre les désordres de la rue, avaient révélé le secret de notre faiblesse à ce peuple qui a la superstition de la force. Les causes de l’insurrection furent multiples, comme l’indiqua plus tard l’amiral de Gueydon dans sa déposition : « Une réaction bruyante contre les condescendances du système impérial envers le peuple indigène et surtout contre les privilèges et l’autorité des chefs arabes ; en même temps, une mesure qui blessa profondément tous les cœurs musulmans, la naturalisation des Israélites ; le spectacle dans nos villes d’autorités françaises méconnues, insultées, arrêtées même ; l’injure et la menace partout prodiguées, plus spécialement aux officiers préposés au maintien de notre domination en pays arabe ; le départ pour la France de toutes les garnisons ; les récits apportés dans chaque tribu par les tirailleurs algériens échappés à nos désastres ; enfin, comme dernière manifestation de notre prétendue impuissance, l’insurrection de Paris, telles sont les causes qui, en surexcitant au plus haut degré les espérances, ont fait l’insurrection de 187l. »
Les inquiétudes des chefs indigènes étaient suivies et entretenues par les Allemands, qui, dès le mois de juillet, se préoccupèrent de nous créer des difficultés en Algérie ; ils envoyèrent sur le littoral de la Méditerranée des espions et des émissaires ; quelques tentatives assez maladroitement combinées avec des aventuriers indigènes n’aboutirent à rien de sérieux ; un agent parlant l’arabe, qui était probablement l’explorateur Gérard Rohlfs, fut signalé à la zaouïa de Nefta en Tunisie. Le fils aîné d’Abd-el-Kader, Mahi-ed-Din, y vint également, noua des intrigues avec un ancien bachagha des Larbâ, Naceur-ben-Chohra, et répandit des appels aux chefs et aux populations. Abd-el-Kader désavoua son fils, mais celui-ci resta à Nefta, s’avança jusqu’à Négrine et annonça son intention de marcher sur Tébessa.
L’insurrection consista en une série de mouvements simultanés sans lien entre eux. Il y eut plusieurs foyers d’incendie, presque tous dans la province de Constantine ou dans son voisinage ; la province d’Oran ne prit pas part à l’agitation, apparemment parce qu’elle avait donné tout son effort avec Abd-el-Kader ; les djouad, les chefs militaires, y étaient d’ailleurs moins influents que les cheurfas et les marabouts. Dans la province de Constantine, au contraire, les influences féodales étaient plus puissantes et nous les avions ménagées davantage ; elles se sentaient menacées par nos mesures imprudentes et nos déclamations maladroites. D’autre part, les massifs montagneux, si difficiles d’accès, situés à l’est d’Alger, renferment des confédérations berbères composées de guerriers nombreux et redoutables.
TOKRANILe 18 janvier 1871, le ministère de la Guerre avait donné l’ordre au général Lallemand d’organiser sans délai un régiment de spahis et de l’embarquer pour la France. Les spahis de Bou-Hadjar, du Tarf et d’Ain-Guettar refusèrent formellement d’obéir à cet ordre. Ceux d’Ain-Guettar désertèrent, pillèrent et assassinèrent dans les environs de Souk-Ahras, puis attaquèrent la ville, qui fut délivrée par une colonne venue de Bône. Ce foyer éteint, un autre se ralluma à El-Milia ; sans mot d’ordre, sans cause connue, les Kabyles vinrent assiéger le bordj. Un troisième foyer parut à Tébessa ; les Ouled-Khalifa enlevèrent les troupeaux d’un colon, tirèrent des coups de feu sur le commandant supérieur, pillèrent les environs de Tébessa et cernèrent la ville. Le mouvement allait devenir beaucoup plus sérieux avec la révolte de Mokrani. L’insurrection avait désormais un chef, se personnifiait dans un homme. Les indigènes aujourd’hui encore appellent l’année 1871 l’année de Mokrani, âm Mokrani.
387Bien qu’une tradition sans aucun fondement les rattache aux Montmorency et qu’une autre tradition, qui n’a sans doute pas beaucoup plus de valeur, les fasse descendre de Fathma, fille du Prophète, les Ouled- Mokrani étaient en réalité une famille kabyle installée au quinzième siècle à la Kalaâ des Beni-Abbès ; ils s’étaient constitué une sorte de principauté qui s’étendait de lOued-Sahel au Hodna. Au dix-huitième siècle, ils étaient partagés en deux sofs, entre lesquels les Turcs entretenaient soigneusement les divisions. En 1838, Ahmed-el-Mokrani nous avait fait des offres de service ; il était devenu un des grands feudataires indigènes créés par Valée dans la province de Constantine et c’est grâce à son concours que l’expédition des Portes-de-Fer avait pu s’effectuer sans encombre en 1839. Il avait vu sa situation diminuée par l’ordonnance du I5 avril 1845 et ce grand vassal était devenu un grand fonctionnaire, officiellement placé sous les ordres du commandant supérieur ; il en avait conçu quelque mauvaise humeur. A sa mort, le khalifalik fut supprimé et son fils Moham- MOKRANI med-Mokrani fut nommé bachagha ; peu à peu, on réduisit ses pouvoirs, ses cavaliers, sa part d’impôt, on supprima les touiza ou redevances féodales. Napoléon III avait comblé d’honneurs et de décorations les
chefs indigènes. Cependant, par la force des choses, la noblesse féodale s’était peu à peu transformée en une sorte de noblesse de cour et avait perdu avec sa fortune la plupart de ses privilèges. A la suite de l’ordre du jour du 9 mars 1871 condamnant le régime militaire, la démission de Mac-Mahon avait été suivie de celle de Mokrani, qui ne fut pas acceptée.
Survint la guerre franco-allemande. Mokrani, à l’époque de la famine de 1868, avait emprunté 350 000 francs pour venir en aide aux indigènes de la région ; le gouverneur général lui avait garanti que ces avances lui seraient remboursées, mais cette promesse n’avait pas été tenue. En 1870, la Banque de l’Algérie et la Société Algérienne ayant resserré leur crédit, Mokrani dut consentir une hypothèque générale sur ses biens. Cependant sa situation financière n’était pas obérée d’une manière assez inquiétante pour le pousser à la révolte. Mais le gouvernement civil était l’effroi du bachagha ; ce qu’il voyait, ce qu’il entendait, ce qu’il lisait dans les journaux n’était pas de nature à modifier ses sentiments. Le décret du 24 octobre naturalisant les Israélites ajouta à son amertume : « Je consens, disait-il, à obéir à un soldat, je n’obéirai jamais à un Juif ni à un marchand. » La situation se tendait de plus en plus. On s’efforça de calmer Mokrani sans y parvenir : « Les Français, disait-il, sont bien ingrats et injustes envers ma famille ; ils veulent me jeter dans l’insurrection. » Il renouvela sa démission. Le 14 mars, à la Medjana, un conseil de famille fut tenu dans lequel on décida une manifestation armée pour obliger le gouvernement français à compter avec les grands chefs. Le bachagha ne voulait ni massacres ni pillages ; il se proposait de bloquer et d’isoler les villes, d’où les Français ne pourraient plus sortir, afin de les contraindre à acheter par des concessions l’alliance des grandes familles : « Je me bats, disait Mokrani, contre les civils, non contre la France ni pour la guerre sainte. »
LA GUERRE SAINTELe 16 mars 1871, 6 000 indigènes vinrent assiéger Bordj-bou-Arreridj, qui fut pillée et incendiée ; la petite garnison retirée dans le fort fut délivrée par une colonne de secours. En même temps, Ahmed-Bou-Mezrag, frère du bachagha, attaquait les caravansérails de l’Ouennougha. parents et ne réussissait à rallier à sa cause aucun des membres Cependant Mokrani restait isolé avec quelques-uns de ses marquants de cette aristocratie indigène dont il s’était constitué le champion. Il lui fallait donc chercher des alliés ailleurs ; à défaut de la ligue des seigneurs, il rechercha et obtint le concours de la confrérie religieuse des Rahmaniya, très influente en Kabylie et déchaîna ainsi contre nous la plus formidable des insurrections qui ait eu lieu depuis l’occupation française. Le chef des Rahmaniya, le vieux Cheikh-el-Haddad, qui résidait à Seddouk près d’Akbou, sage et prudent,
389MER IT ER R E Alger Cherchet rich El Milia oBlida Guelma •Médéd Constantine Aumale 0. Sidi-Aisse . Maadid •Ain Beida oBatna - O Bou Saada El Kantara Khenchela Tebess Djebel Aurés •Biskra • Djeffe Monts ĐIBANS OULE D Wegrine Nefla O Laghouat Tholt a L A R A • El Oued du o louggourt Souf Chardaia Negouss LY Territoires insurgés Echelle de 1/4.400.000g Quargla - 50 100 7160 200Km détestait les djouad et était hostile à la guerre ; mais, très âgé et de volonté débile, il céda aux instances de son fils Si-Aziz, et le 8 avril, il proclama la guerre sainte. Il y eut un immense enthousiasme, qui donna en quelques jours 100 000 soldats au bachagha et jeta dan s les tribus d’Alger à Collo. Il fallut
L’INSURRECTION DE 1871
neuf mois et plus de vingt colonnes pour en venir à bout. En quinze jours, le pillage, l’incendie et le meurtre furent partout ; Bougie, Fort-National, Dellys, Tizi- Ouzou, Dra-el-Mizan, Batna furent assiégées ou bloquées. L’insurrection gagna la Mitidja et s’avança jusqu’à l’Alma. A Palestro, 31 colons furent massacrés, 42 autres furent faits prisonniers ; la colonne Fourchault, constituée à la hâte avec COMBAT DE TIZI - OUZOU (d’après un dessin du Monde illustré). des mobiles et des francs-tireurs, arriva trop tard et ne trouva plus dans le malheureux village que des ruines et des cadavres ; elle réussit cependant à fermer aux insurgés la Mitidja et la route d’Alger.
Trois colonnes furent formées sous le commandement des généraux Lallemand, Cérez et Saussier. La supériorité de notre armement, l’emploi de l’artillerie, l’expérience d’officiers rompus à la guerre d’Afrique nous permirent de triompher des rebelles dans toutes les rencontres. Au combat de l’Oued-Soufflat, entre Dra-el-Mizan et Bouira, auquel participèrent 8 000 indigènes, le bachagha fut tué d’une balle qui le frappa entre les deux yeux pendant qu’il faisait sa prière ; il tomba prosterné, le front touchant le sol. Sa mort ne modifia pas la situation ; son frère Bou-Mezrag, moins intelligent mais plus passionné que lui, lui succéda ; la direction appartint désormais aux exaltés qui voulaient prolonger les hostilités. Cependant nos moyens d’action s’organisaient et des renforts arrivaient de France.
391 SURRECTIONLe point important était de débloquer les principales places de la Kabylie du Djurjura ; le centre du pays insurgé une fois dompté, le reste suivrait. La colonne Lallemand délivra Tizi-Ouzou, Dellys et opéra sa jonction avec la colonne Cérez. Toutes deux débloquèrent Fort-National, puis le général Cérez châtia les Beni- Abbès, pendant que le général Lallemand allait punir Msila et Bou-Saada. Dans la Kabylie des Babors, la colonne Saussier enserrait les rebelles. De tous côtés, les notables se séparaient des insurgés et venaient au camp faire leur soumission. Enfin, le 13 juillet, Cheikh-el-Haddad, porté sur une civière et suivi d’une longue file de khouans sans armes, vint faire sa soumission avec ses deux fils. Le spectacle fut émouvant ; l’âge du vieux cheikh, ses malheurs, sa figure émaciée par toute une vie d’ascétisme et de réclusion, la dignité de son attitude frappèrent les plus sceptiques et les plus indifférents : « Je suis comme un mort entre vos mains », dit-il au général Saussier. Après la soumission de Cheikh-el-Haddad, la guerre sainte était finie. Il y eut encore un petit mouvement insurrectionnel chez les Beni-Menaceur, qui assiégèrent Cherchel, pillèrent Zurich, Vesoul-Benian et Hammam-Rirha ; ce mouvement fut bientôt étouffé. De juillet à septembre, on eut encore plusieurs combats à livrer dans la Kabylie des Babors. Bou-Mezrag se réfugia chez les Maadid, où il fut défait par le général Saussier. Les Ouled-Mokrani parvinrent à échapper à nos colonnes et trouvèrent des alliés parmi les tribus du Sud, notamment le bandit Bouchoucha, qui avait été maître de Touggourt pendant quelques jours et avait fait massacrer la faible garnison de tirailleurs installée dans cette place. Le général Delacroix, avec une petite colonne, poursuivit les rebelles jusqu’au delà d’Ouargla. Bou- Mezrag, qui était resté six jours sans boire ni manger, fut ramassé évanoui et sa capture enleva à l’insurrection son dernier drapeau. La cause de l’aristocratie indigène était à jamais perdue.
L’insurrection, qui avait débuté le 16 mars 1871 à la Medjana par la révolte du bachagha, se termina le 20 janvier 1872 par l’arrestation de Bou-Mezrag. Bien qu’un tiers seulement de l’Algérie eût participé au mouvement, il y avait eu 800 000 insurgés, fournissant 200 000 combattants. L’effectif de nos troupes avait été porté à 86 coo hommes, comme au temps des guerres contre Abd-el-Kader ; elles avaient livré 340 combats. Les pertes avaient été faibles : 2 686 morts, dont la moitié avait succombé aux maladies ou à la fatigue.
392La répression fut très dure, parfois hors de proportion avec les culpabilités et ne s’inspira pas toujours suffisamment des conditions du milieu indigène. On infligea aux rebelles une amende de guerre de 36 millions et demi, on séquestra 446 000 hectares de terres, estimés 18 millions et demi. Les insurgés, après un procès qui dura deux ans, furent jugés par la Cour d’assises, qui prononça des acquittements scandaleux et des condamnations non moins regrettables. Comme le disait M. Lucet, l’insurrection ne constituait pas une série de crimes de droit commun : c’était un fait politique. Cheikh-el-Haddad mourut en prison à Constantine ; Bou-Mezrag, condamné à mort, fut déporté en Nouvelle-Calédonie. La clémence du Président de la République ou la sagesse du gouverneur général accordèrent un certain nombre de grâces et de commutations de peines. La lutte avait ravivé bien des haines. Des actes tels que le massacre de Palestro ne s’oublient pas du jour au lendemain. Quoiqu’elle s’explique par des circonstances tout à fait exceptionnelles, cette insurrection, survenant si longtemps après la conquête proprement dite, apporta dans les relations entre colons et indigènes une animosité et une défiance qui ne s’effacèrent que très lentement.
III
L’AMIRAL DE GUEYDONLes désastres de la guerre, en Algérie comme en France, furent réparés avec une admirable énergie. Le décret du 24 octobre 1870 fut abrogé et le décret du 29 mars 1871 restaura au profit de l’amiral de Gueydon, nommé gouverneur général civil, les pouvoirs du chef de la colonie tels qu’ils existaient depuis 1860 ; les principales différences consistaient en ce qu’il dépendait du ministre de l’Intérieur et non plus du ministre de la Guerre et avait sous ses ordres le général commandant les forces de terre et de mer.
L’amiral de Gueydon fut choisi par M. Thiers sur les indications de l’amiral Pothuau. Né à Granville en 1809, il appartenait à une famille de marins ; il avait été gouverneur de la Martinique de 1853 à 1856 et avait montré dans ces fonctions de remarquables qualités administratives. « L’amiral, écrit un de ses contemporains, est de taille moyenne et le plus souvent marche les mains dans ses poches, tranquille, abandonné. La tête est alors légèrement baissée. C’est qu’en se promenant, il travaille. Mais se met-il à causer le soir dans son salon, la tête se relève, toute la physionomie s’éclaire. Le geste est prompt et d’une soudaine éloquence, le visage d’une rare expression. Le front, large, bombé, s’avance en saillie. Des cheveux longs, bouclés, gris et châtains, retombent tout autour. Très enfoncés sous l’arcade sourcilière, les yeux petits, très vifs, pétillent d’intelligence et de malice. La bouche sourit avec une bonhomie et une naïveté narquoises. Ce marin est un diplomate et s’est révélé aussi expert et aussi serré qu’un homme d’affaires. » Esprit large et caractère énergique, Gueydon fut un des meilleurs gouverneurs qu’ait eus l’Algérie et un de ceux qui ont laissé les meilleurs souvenirs.
393L’amiral de Gueydon fut d’abord assez mal accueilli. On le considérait comme le représentant de la réaction versaillaise ; on déplorait l’incapacité probable d’un gouverneur que sa qualité de marin semblait devoir rendre impropre aux affaires civiles. Ces préventions s’effacèrent vite. L’installation du gouvernement général civil, même avec un titulaire militaire, n’alla pas sans heurts. D’abord, l’amiral voulut ressaisir le commandement des forces de terre et de mer, qui lui avait été enlevé ; il rencontra des résistances à Paris au ministère de la Guerre. Il eut aussi des difficultés avec les députés de l’Algérie, qui étaient alors MM. Alexis Lambert, Jacques, Vuillermoz, Lucet, Warnier et Colas ; avec les conseils municipaux, en particulier avec celui d’Alger. Il fut soutenu par M. Tassin, son directeur des affaires civiles, par M. Fournier, directeur de l’Algérie au ministère de l’Intérieur, surtout par M. Thiers, qui lui offrit même un ministère de l’Algérie. L’amiral refusa : « Monsieur le Président, dit-il, vous êtes un opiniâtre, mais je suis un entêté. Nous ne siégerions pas une demi-heure en face l’un de l’autre sans nous jeter les encriers à la tête. Croyez-moi, laissons la Méditerranée entre nous. » Et il écrivait à M. Fournier : « Un ministère à Paris, un commandant en chef de corps d’armée à Alger, ce serait la mort de ce pays. Avant six mois, le ministère disparaîtrait et une fois encore l’Algérie serait occupée militairement. Nous touchons au but, de grâce ne changeons rien. »
L’amiral de Gueydon déclarait ne pas croire à la possibilité de l’assimilation des indigènes : « L’élément français, disait-il, doit être l’élément dominant, c’est à lui seul qu’appartient la direction de l’administration du pays. Ni l’élément indigène, arabe ou israélite, ni l’élément étranger ne peuvent prétendre à une influence ou à une part quelconque dans la direction politique ou administrative du pays ; la naturalisation doit être la seule voie ouverte aux résidents non-français pour exercer les droits de citoyens. » Il affirma dès le début sa volonté énergique d’administrer civilement, en s’appuyant sans réserve sur la population civile. Le décret du 7 octobre 1871 reconstitua le Conseil supérieur de l’Algérie ; les généraux et les préfets n’y figuraient plus et les colons y étaient en majorité.
394 COLONISATIONL’amiral prépara un projet de loi organique (26 décembre 1871) sur l’organisation municipale, départementale et coloniale ; ce projet, qui résume ses idées personnelles en matière d’administration coloniale, dénotait une réelle connaissance des besoins de l’Algérie en même temps qu’un grand sens pratique et beaucoup de largeur de vues. Il prévoyait un Conseil supérieur composé pour un tiers de membres élus par les conseils généraux, pour un tiers de membres élus par les conseils municipaux, pour un tiers de fonctionnaires. Reprenant le projet d’Armand Béhic, il réclamait pour l’Algérie un budget spécial. Il se déclarait partisan d’une extension des attributions des assemblées départementales. Il voulait aussi diviser l’Algérie en cinq départements : ceux de la Seybouse, chef-lieu Bône ; du Rummel, chef-lieu Constantine ; du Djurjura, chef-lieu Tizi-Ouzou ; du Chélif, chef-lieu Orléansville ; de l’Habra, chef-lieu Oran. Ma re le temps de mettre ses idées en pratique ; à la chute de M. Thiers, il le suivit dans sa retraite et son administration prit fin dès le mois de juin 1873. « Le malheur de l’Algérie, disait Thiers à ce propos, c’est qu’on n’y laisse jamais ceux qui ont eu le temps de l’apprendre et l’intelligence de la comprendre. » L’œuvre de la colonisation fut reprise avec beaucoup d’activité à partir de 1871 : « Après la colonisation d’occupation, œuvre de la monarchie de Juillet, après la colonisation économique où s’était cantonné l’Empire, voici venir, dit M. de Peyerimhoff, la phase moderne, celle du peuplement national. Du deuil des provinces perdues naît
le rêve d’en reconstituer de plus vastes au delà de la Méditerranée. » L’esprit public, préoccupé jusque-là surtout de la mise en valeur du sol, prend plus clairement conscience de l’avenir du peuple qui doit garder en Algérie le dépôt de nos destinées. La colonisation ne sera plus cosmopolite, elle ne fera appel qu’aux Français ; Français d’hier et Français d’aujourd’hui, Français de la métropole et Français d’Algérie, elle se donne pour but principal d’en accroître le nombre et d’en rendre définitive l’installation.
« Il n’est, disait l’amiral de Gueydon, qu’un seul moyen d’attirer en grand nombre les immigrants : ce n’est pas de faire bruyamment appel à l’immigration, c’est de faire voir le spectacle d’une colonie prospère. Or, la terre est féconde en, Algérie ; aucune ressource pour ainsi dire n’y fera défaut à l’esprit d’entreprise ; je m’attache à la doter d’administrations régulières, à y développer les institutions libres ; y vienne donc qui veut et que chacun puisse y travailler, commercer, cultiver, spéculer comme il l’entend... Il est indispensable que les acquéreurs de terres trouvent à leur portée des centres de résistance, de protection ou d’approvisionnement, des villages en un mot, qui forment comme un cadre à la colonisation libre, au libre marché de la propriété indigène. La création de ces villages, destinés à constituer le mobile économique sans lequel aucune entreprise agricole ou industrielle ne naît viable, tel est le seul rôle direct qui appartienne à l’administration dans l’œuvre générale de la colonisation. » Dès son arrivée dans le pays, l’amiral plaça la colonisation au premier rang de ses préoccupations ; c’est lui qui a ouvert résolument la voie nouvelle où elle s’est alors engagée. Lorsqu’on voulait lui plaire, on l’appelait « l’amiral Bugeaud ». C’est qu’en effet, à ses grandes qualités de soldat, il joignait l’esprit de gouvernement, le bon sens rare, l’initiative, l’instinct patriotique du vieux maréchal qui fut le père de l’Algérie française.
La politique du Second Empire avait abouti à ce résultat qu’en 1871 il ne restait presque plus de terres domaniales dans les régions accessibles au peuplement européen, le sénatus-consulte de 1863 ayant déclaré les tribus propriétaires de tout le territoire qu’elles occupaient et le domaine ayant été dilapidé en grandes concessions. A la suite de l’insurrection, la contribution de guerre, le séquestre imposé aux tribus révoltées fournirent à la fois à l’Etat des ressources pécuniaires et des terres. La contribution de guerre fut employée à indemniser les colons ; pour qu’ils ne fussent pas tentés de quitter l’Algérie après avoir réalisé leur avoir, Gueydon exigea que les indemnités immobilières fussent employées exclusivement, sous la surveillance de l’administration, à la reconstruction des immeubles détruits.
396 LORRAINS« Toutes les fermes, écrivait-il quelques mois après, tous les bâtiments, même ceux appartenant à des colons tués par les insurgés, sont relevés et habités. Presque tous les villages ont augmenté d’importance et l’adjonction à leur ancienne population de familles d’émigrants achève de leur donner la solidité qui leur manquait. Tel de ces villages, Palestro par exemple, a presque triplé sa population depuis un an. Partout les travaux considérables auxquels a donné lieu l’emploi des indemnités ont fait renaître la prospérité. » Quant à l’application du séquestre, œuvre capitale du gouvernement de l’amiral de Gueydon, elle permit d’ajouter environ 500000 hectares aux 200 000 hectares que possédait encore le domaine. Le gouverneur déclarait sans ambages : « Les biens séquestrés sur les tribus rebelles forment le plus clair de nos ressources pour la création de nouveaux villages ; par le séquestre, l’Etat se procure imm ent les ressources territoriales dont il a besoin pour la colonisation. » Ainsi reprend l’œuvre si longtemps abandonnée de la colonisation agricole et du peuplement rural de l’Algérie. Avant même la nomination de l’amiral de Gueydon au poste de gouverneur général, la question de la colonisation officielle avait été posée devant l’Assemblée nationale. Dès le 4 mars 1871, sous le coup de l’émotion que provoquait la signature du traité de Francfort, des membres de l’Assemblée avaient proposé « d’attribuer 100 000 hectares des meilleures terres dont l’Etat disposait en Algérie aux Alsaciens et aux Lorrains habitant les territoires cédés à l’Allemagne, qui voudraient, en gardant la nationalité française, demeurer sur le sol français. » Prise en considération, cette proposition était devenue la loi du zı juin 1871 ; une autre loi du I5 septembre et un décret
du 16 octobre 1871 précisèrent ou modifièrent quelques-unes des dispositions primitivement adoptées. Le titre Ier du décret réglait les conditions auxquelles les Alsaciens justifiant d’un capital d’au moins 5 000 francs pourraient obtenir des concessions avec propriété immédiate. Le titre II permettait d’accorder des concessions à tous les Français, Alsaciens ou non, ayant ou n’ayant pas de ressources, moyennant un loyer d’un franc par an et par hectare ; la pleine propriété n’appartiendrait au concessionnaire qu’après une résidence effective de neuf ans et la mise en culture de la concession. Pour la première fois, les étrangers étaient exclus des concessions de terres : « Nous avons à fonder, disait le rapporteur, une colonie française, non européenne. »
Des commissions furent constituées à Belfort et à Nancy pour recevoir les engagements ; elles furent assiégées de demandes, mais ces demandes sollicitaient pas d’agriculteurs aisés des pays annexés ; presque tous les Alsaciens qui demandaient des concessions étaient des ouvriers de fabrique atteints par le chômage : « Les cultivateurs, disait M. d’Haussonville, se trouvaient être de beaucoup les moins nombreux. » La plupart des demandeurs ne disposaient d’aucun capital ; en mars 1874, sur 877 familles installées dans les centres, 38 seulement remplissaient les conditions prévues au titre Ier, 839 bénéficiaient du titre II, c’est-à-dire étaient sans ressources.
Malgré la bonne volonté et les efforts de tous, malgré l’active collaboration de l’autorité militaire, en particulier du général de Galliffet, il y eut beaucoup de défectuosités et de mécomptes. La différence est grande entre le climat des pays annexés et celui de l’Algérie ; les nouveaux venus étaient très inexpérimentés ; lorsqu’ils arrivèrent, les installations destinées à les recevoir n’étaient pas achevées ; ils durent loger sous la tente ou dans des gourbis ; l’état sanitaire s’en ressentit et les maladies sévirent sur les colons. Des initiatives privées s’efforcèrent de leur venir en aide ; on leur attribua le fonds Wolowski, s’élevant à 6 millions et provenant d’une souscription pour la libération du territoire. La Société de protection des Alsaciens-Lorrains, présidée par le comte d’Haussonville, exerça une action généreuse et efficace, ainsi que M. Jean Dollfus.
MAROCLes Alsaciens furent établis surtout à l’extrémité orientale de la Mitidja, dans les vallées kabyles, dans la vallée de la Soummam, sur les plateaux de Sétif et de Constantine. Des villages furent nommés Strasbourg, Metz (Akbou), Rouffach, la Robertsau. Le premier village fondé fut Belle-Fontaine, à l’entrée de la Kabylie ; puis vinrent Bou-Khalfa, création de Jean Dollfus ; Azib-Zamoun (Haussonvillers), création de la Société de protection des Alsaciens-Lorrains. Dès le mois de décembre 1873, 33 familles sont installées à Haussonvillers « soit 135 personnes, plus une I36ime qui vient de naître. » On en était réduit au strict indispensable, bien qu’une famille eût amené un piano. On pataugeait dans une boue effroyable, « une boue à faire pleurer », disait une arrivante. Le bétail n’obéissait qu’au burnous et manifestait contre quiconque n’en portait pas. Point d’école pour les enfants, ni d’église. Cependant il y eut un arbre de Noël, un pin d’Alep qui arrivait du Jardin d’Essai, et le lendemain un jeune prêtre alsacien, ancien sous-officier, vint dire la messe dans la salle du réveillon. Camp-du-Maréchal, fondé seulement _Philippeyillo Alger Stranbourg || Cherche Orléansyi Mostaganem bay Hadiar ’Échelle de 1/7.Q00.000F 100 150 200 Km en 1879, moins improvisé, avec un meilleur recrutement, profita de l’expérience acquise ; ce fut de tous les villages alsaciens celui qui réussit le mieux.
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La colonisation alsacienne-lorraine a groupé bien des efforts et entraîné de fortes dépenses. Dès son installation, l’opinion a été frappée de son médiocre succès matériel et de son peu de résistance. Il ne pouvait guère en être autrement, avec des éléments doublement dépaysés, dans une contrée inconnue et dans un métier que la plupart ne connaissaient pas. A bien des égards, la tentative de colonisation alsacienne-lorraine rappelle la tentative de 1848 avec des ouvriers parisiens. Cependant, dans un cas comme dans l’autre, l’échec a été moins complet qu’on ne l’a prétendu. D’après l’enquête faite par M. de Peyerimhoff en 1899, sur I 183 familles alsaciennes ou lorraines, 387 à cette époque avaient encore leur concession, 519 ne l’avaient plus mais étaient encore en Algérie, 277 avaient disparu ou étaient reparties. Après vingt-cinq ans, le déchet était d’un peu plus des deux tiers au point de vue de la propriété, de moins du quart au point de vue de peuplement, ce qui n’est pas un trop mauvais résultat pour quiconque connaît les difficultés auxquelles se heurtent toujours les entreprises de ce genre. Les 5 000 Alsaciens d’Algérie n’ont pas été inutiles pour maintenir dans la France nouvelle l’équilibre français ; grâce à eux, quelque chose des aspects et des usages de l’Alsace revit sur ce sol lointain. L’émigration alsacienne-lorraine ne constituait pas, il s’en faut de beaucoup, l’unique source de recrutement de la colonisation officielle. Dans les quatre années 187I-1874, les plus actives de l’œuvre de peuplement, elle ne figure que pour un peu plus de 50 pour 10o dans le total des concessionnaires émigrants et elle diminue très rapidement à partir de cette date.
LES VILLAGES DE COLONISATION (187I-1880)
399Les nouveaux contingents furent recrutés un peu partout, mais surtout dans les provinces méditerranéennes ; leur régime était celui du titre II du décret du Io octobre 1871 : concession gratuite et obligation de résidence ; on les mêla d’ordinaire aux Alsaciens-Lorrains. Une question nouvelle commençait à se poser à cette époque, celle de la part à faire aux Algériens dans les concessions. De 1871 à 1874, ils en reçurent 2 835 contre 2 070 aux immigrants. Il est à la fois utile et juste de donner dans chaque village un certain nombre de concessions à des cultivateurs algériens laborieux et entendus, qui sont un excellent exemple à mettre sous les yeux des nouveaux venus. Mais par contre, ils ne renforcent pas le peuplement de la colonie ; leur installation n’est qu’un déplacement.
En deux ans, 1872 et 1873, il n’a pas été créé ou agrandi moins de 84 centres et groupes de fermes. A leur peuplement se joint, sous le régime de l’obligation de résidence, celui des derniers centres créés par le Second Empire et délaissés par les acheteurs. C’est un effort énorme qui surprend et déborde quelque peu le personnel administratif et technique. Il faut ouvrir des chemins d’accès, déterminer l’assiette des villages, assurer leur alimentation en eau potable, effectuer des travaux publics de toutes sortes. Malgré la bonne volonté générale, il arrive parfois que les travaux ne sont pas finis quand les colons arrivent. Les oscillations de la politique de l’Algérie ont trop souvent la même brusquerie que celles de son climat ; en 1872 comme en 1845 et en 1848, on avait, semble-t-il, dépassé la mesure de ce que la colonie pouvait absorber comme immigration. On s’en prit à l’amiral de Gueydon des mécomptes éprouvés. Gambetta lui rendait meilleure justice en déclarant que seules les choses faites par lui avaient duré, et un publiciste algérien convenait que le gouverneur qui avait le plus fait pour la colonie avait été précisément celui dont elle attendait le moins. Tel sera aussi le jugement de l’histoire.
400LA ROI RETE INDIR NE PROPRIÉTÉ INDIGENE
n’était toujours pas résolue. Le sénatus-consulte La grave question de la législation foncière de 1863 s’était proposé de favoriser la colonisation et la mise en valeur de l’Algérie par la constitution de la propriété individuelle chez les indigènes. Mais, sous le Second Empire, on avait seulement délimité les tribus et les douars ; nulle part on n’avait entrepris la répartition entre les individus. Après 187I, les idées se modifièrent en cette matière comme dans toutes les autres. On aurait pu revenir au cantonnement, mais on préféra conserver le sénatus-consulte et remettre aux indigènes des titres individuels. Un texte de loi dans ce sens, précédé d’un long et remarquable rapport de M. Warnier, fut présenté à l’Assemblée nationale et adopté par elle. Cette loi, connue sous le nom de loi warnier, cherche à atteindre la francisation de la terre musulmane et la délivrance aux indigènes après enquête de titres de propriété. On constate la propriété individuelle là où elle existe ; on la constitue dans les territoires de propriété collective par des procédures d’enquête générale s’appliquant à tout un douar ou à toute une tribu. Plus tard, une loi de 1887 compléta et améliora la loi de 1873 en conservant le même principe.
Les auteurs de ces lois croyaient de bonne foi qu’ils allaient être les bienfaiteurs des indigènes en les tirant d’un soi-disant collectivisme agraire pour les élever à la dignité de propriétaires individuels. Les résultats ne répondirent malheureusement pas à ces espérances. Nul essai législatif n’a donné lieu en Algérie à un travail aussi colossal que la loi de 1873, mais nul n’a abouti à un échec plus lamentable. Au point de vue théorique, la loi n’avait pas tenu suffisamment compte du droit musulman. Au point de vue pratique, elle manqua son but, car elle ne donna pas aux Européens la sécurité dans les transactions, ne conduisit pas les indigènes aux bienfaits de la propriété individuelle, mais en revanche les ruina par des aliénations trop faciles et des procédures extrêmement coûteuses. L’application de la loi entraînait en effet des frais énormes : 7 francs par hectare en moyenne pour des terres qui ne valaient pas pius de 20 francs. Pour achever l’exécution de la loi dans les 12 millions d’hectares du Tell, il aurait fallu cinquante ou soixante ans et autant de millions. Surtout, la délivrance des titres facilitait l’expropriation des indigènes par des spéculateurs peu scrupuleux ; jusqu’alors, l’état confus de la propriété indigène empêchait les transactions immobilières ; c’était un obstacle fâcheux pour la colonisation, mais en même temps une sécurité pour l’indigène. Avec la loi de 1873, on vit s’abattre sur les douars une nuée d’hommes d’affaires. Le plus souvent, on ne remettait pas à l’indigène des terres réellement limitées et distinctes, mais seulement un titre attestant qu’il avait droit à une fraction, dont le dénominateur avait parfois sept ou huit chiffres, dans tel ou tel immeuble ; on lui apprenait d’autre part que ses copropriétaires et lui n’étaient plus tenus de demeurer dans l’indivision. Survenait un usurier qui offrait de lui acheter sa part idéale pour une somme souvent minime, ou qui mieux encore lui prêtait sur cette part, finissait par s’en rendre acquéreur et réclamait la licitation du tout. Bien conduite, une licitation pouvait aboutir à dévorer en frais et honoraires la valeur de tout le territoire d’une tribu. M. Franck- Chauveau a cité le cas d’une fraction de tribu, près de Mostaganem, composée de 513 indigènes vivant sur 292 hectares. Quand les opérations de constitution de la propriété furent terminées, un individu, délégué par un avocat-défenseur, acheta les droits de l’un des copropriétaires moyennant 20 francs ; il poursuivit la licitation, qui eut lieu dans l’étude de l’avocat-défenseur ; la propriété fut vendue 8o francs et les frais s’éle- INDIGÈNE vèrent à II ooo francs. REVENANT DU MARCHÉ Les indigènes furent ex- (d’après un dessin de Riou). propriés et le domaine acquis par un ancien clerc de l’homme d’affaires. Les indigènes sont très processifs. Ils se faisaient un titre de gloire d’avoir dans un coin de leur gourbi pour 20 ou 30 000 francs de jugements ; leurs femmes et leurs enfants grignotaient une maigre galette de sorgho sur la vieille malle disloquée qui renfermait ces précieuses liasses de papier timbré. La loi profita aux usuriers de toutes races, Européens, Juifs et musulmans, beaucoup plus qu’aux vrais colons. Au bout de quelques années de ce régime, il fallut s’arrêter et en 1890 on suspendit son application.
401INDIGÈNE REVENANT DU MARCHÉ, d’après un dessin de Riou
HISTOIRE DES COLONIES. T. II.
402La loi de 1873 apparaît comme une manifestation de la politique d’assimilation. On voulait assimiler complètement et rapidement la propriété indigène à la propriété française, sans tenir compte de ce que les conceptions juridiques françaises s’appliquaient très mal à la terre africaine. Tout n’est pas à blâmer dans la loi et les critiques dont elle a été l’objet visent les modalités d’application plutôt que le principe même. Le but qu’elle se proposait : mobiliser la terre indigène et procurer des terres à la colonisation, était excellent, mais les moyens pour y parvenir étaient défectueux ; on ne change pas du jour au lendemain toutes les coutumes d’un peuple. Le cantonnement, l’expropriation pour cause d’inculture, une large application de la théorie musulmane d’après laquelle la terre appartient à celui qui la vivifie, auraient sans doute conduit à de meilleurs résultats ; ces mesures auraient comporté une part d’arbitraire, mais les indigènes s’y seraient pliés plus facilement et en auraient beaucoup moins souffert que de la plaie des hommes d’affaires.
IV
GENERAL CHANZYAprès le départ de l’amiral de Gueydon, un (1873-1879) décret du 12 juin 1873 nomma le général Chanzy gouverneur général civil de l’Algérie. Le maréchal de Mac-Mahon, Président de la République, était resté au fond partisan du régime militaire. Aussi Chanzy reçut-il le commandement supérieur des forces de terre et de mer, un décret ayant abrogé la disposition du décret du 24 octobre 1870 qui séparait ces fonctions de celles du chef de la colonie. Sauf le mot civil, c’était le rétablissement du gouvernement général tel à peu près qu’il existait avant la guerre entre les mains de Mac-Mahon. Le gouverneur avait sous ses ordres deux hiérarchies distinctes : le directeur des affaires civiles et les préfets d’une part, le chef d’état-major et les généraux de division chargés des territoires militaires d’autre part.
Né en 1823, à Nouart, près de Buzancy, dans les Ardennes, le général Chanzy s’était d’abord engagé à seize ans comme mousse dans la marine ; les injures des matelots, les coups de garcette et le mal de mer lui firent prendre le métier en aversion ; il s’engagea dans l’artillerie, entra à Saint-Cyr et devint sous-lieutenant de zouaves en 1843. Il servit sans interruption en Algérie de 1843 à 1859 et de 1864 à 1870 ; sa carrière fut donc essentiellement africaine. Il avait joué un rôle glorieux dans la défense nationale, où il commandait la deuxième armée de la Loire. Elu député des Ardennes, il s’était rallié au gouvernement républicain. Son illustration militaire faisait de lui le personnage le plus propre à opérer sans brusquerie la transition du régime militaire au régime civil. Tel fut en effet son programme ; il se consacra essentiellement à l’organisation administrative de l’Algérie, à l’établissement de la sécurité, à la constitution de la propriété, au développement des travaux publics. Il n’y eut pendant son gouvernement qu’un seul fait de guerre : la petite insurrection d’El-Amri, dans les Zibans, en 1873 ; le général Carteret-Trécourt vint facilement à bout de ce mouvement isolé, s’empara de l’oasis et la détruisit.
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« Il existe en Algérie, disait Chanzy dans un discours au Sénat, deux grands partis politiques, celui de l’autonomie locale et celui de l’assimilation. » Il était pour son compte partisan résolu de l’assimilation : « Le territoire de l’Algérie, disait-il, fait partie intégrante de la France et doit vivre de la même vie qu’elle. » Mais il connaissait trop bien le pays pour vouloir que cette assimilation fût complète et immédiate ; elle devait se réaliser au fur et à mesure que les progrès accomplis la rendraient possible. Le territoire civil reçut sous son administration une extension con- LE GÉNÉRAL CHANZY (d’après le tableau de Carrière). sidérable ; au départ de l’amiral de Gueydon, il couvrait 3 152 000 hectares ; il en occupait 5 350 000 à la fin du gouvernement de Chanzy et il ne restait plus qu’un petit nombre d’Européens, Io 000 environ, en territoire militaire. Le décret du 23 septembre 1875 appliqua à l’Algérie les lois du 1o août 1871 et du 3ı juillet 1875 sur les conseils généraux ; ces assemblées, où siégeaient des assesseurs musulmans nommés par le gouverneur, avaient les mêmes attributions que les conseils généraux de France ; les départements algériens ayant fort peu de ressources propres, leur budget était surtout alimenté par la part des impôts arabes que leur abandonnait la colonie.
C’est au gouvernement du général Chanzy (arrêté du 24 décembre 1875) qu’il faut faire remonter sinon l’origine, du moins le développement d’une des institutions les plus intéressantes de l’Algérie, celle des communes mixtes. Cette dénomination apparaît pour la première fois dans un décret du 20 mai 1868 portant sur l’organisation municipale en territoire militaire. Les communes mixtes, dit le décret, comprennent les centres de population habités à la fois par des indigènes et par des Européens et qui, possédant des ressources propres, ne renferment pas encore une population européenne suffisante pour être érigés en communes de plein exercice. Après une période de transition sous l’amiral de Gueydon, caractérisée par la création d’une série de rouages qui ne furent pas conservés, notamment de circonscriptions cantonales, la commune mixte subsista seule, implantée du territoire militaire dans le territoire civil. Le général Chanzy constata que la circonscription cantonale avait disparu pour faire place à la commune mixte, et le fonctionnaire placé à la tête de cette circonscription prit le titre d’administrateur de commune mixte. Mais, depuis 1868, la conception s’était modifiée ; par suite de l’extension du territoire civil, la commune mixte englobait désormais non seulement les régions où la population européenne s’était déjà installée, mais encore les douars et les tribus qui passaient sous l’administration civile. C’étaient de vastes circonscriptions administratives formées des territoires non encore colonisés, ayant l’étendue moyenne d’un arrondissement de France. Elles constituent comme le fond de la carte du pays ; sur ce fond, les communes de plein exercice sont disséminées comme des taches. En somme, les communes mixtes remplacent les anciens cercles militaires et les administrateurs de commune mixte les officiers des bureaux arabes ; ils furent d’ailleurs souvent en butte aux mêmes attaques que leurs prédécesseurs et comme eux suspects soit d’arbitraire, soit d’arabophilie. « L’institution des communes mixtes, dit le général Chanzy, était un progrès incontestable ; on ne pouvait songer à constituer des conseils électifs en présence de la majorité imposante des indigènes, mais on pouvait habituer tous ces éléments divers à l’organisation municipale. Le personnel administratif fut appelé à fournir des maires ; on leur choisit des adjoints dans la population civile ou indigène et on plaça à côté d’eux, pour tenir lieu de conseil municipal, une commission composée de notables. »
404 LE COMTE O. D’HAUSSONVILLELe général Chanzy entra en conflit avec la députation algérienne, avec les préfets et avec les municipalités, dont les interventions lui paraissaient de nature à nuire au bon ordre et à la bonne administration ; la presse envenima les choses, le gouverneur s’énerva et en 1874 il déclara la commune d’Alger en état de siège. Cette mesure, dont on contesta la légalité, produisit une vive émotion. La question fut portée en 1875 à la tribune par Warnier et Jules Favre. L’agitation dura jusqu’au départ du général, dont la situation était devenue de plus en plus fausse. Il refusait cependant de donner sa démission : « Je ne me cramponne pas à mon gouvernement comme à un portefeuille, disait-il, mais, si l’on est mécontent de moi, qu’on me remplace. » On le nomma ambassadeur à Saint-Pétersbourg. (1881) ALBERT GRÉVY (1879-1881). LES DE- demander un gouverneur purement civil ; Les journaux étaient unanimes à divisés sur toutes les questions, ils ne s’accordaient que sur ce point, auquel ils attribuaient un prix certainement exagéré, car la compétence et la capacité importent plus que l’origine et l’uniforme. « Quand je songe, écrivait le comte d’Haussonville, à tant de qualités requises pour se bien acquitter de semblables fonctions, si graves et si délicates, je comprends difficilement la situation d’esprit de ceux pour qui tout se résume dans la question de savoir si le gouverneur général sera un personnage civil ou militaire. J’avoue que cette alternative me laisse passablement indifférent. Que le gouverneur général soit civil ou militaire, il m’importe peu, mais je tiens l’unité de direction pour indispensable, quel que soit l’uniforme, et je veux que là où sera le pouvoir effectif, là aussi se rencontre une responsabilité effective. Que le gouverneur général passe à tort ou à raison pour avoir les sympathies de telle ou telle fraction des partis qui nous divisent, je ne m’en soucie pas davantage. A mon sens, le gouvernement qui servira le mieux les intérêts de l’Algérie sera celui qui s’affranchira le plus complètement dans ses choix de la tendance, si fréquente parmi les souverains du jour, à vouloir avant tout obliger leurs amis du premier degré. »
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La question qui avait si longtemps passionné l’opinion en France et en Algérie fut résolue définitivement après le départ de Chanzy en faveur du gouvernement civil. Sur les instances de la représentation algérienne, M. Albert Grévy, frère du Président de la République, fut nommé gouverneur général. Le chef de la colonie étant pour la première fois un civil, il fallait prendre un parti touchant ses rapports avec les autorités militaires. On s’en tira en supprimant le poste de commandant des forces de terre et de mer. Le commandant du XIXe corps d’armée, qui fut le général Saussier, était placé sous les ordres du gouverneur.
406M. Albert Grévy eut deux préoccupations dominantes : la réaction contre le régime militaire et l’assimilation. Il reprit contre le régime militaire les critiques violentes de Crémieux. Il voulut faire passer sous l’administration civile tout le Tell et une partie des hauts plateaux ; en 1880, plus d’un million d’indigènes et 5 millions d’hectares furent rattachés au territoire civil ; les communes mixtes reçurent une extension considérable par l’arrêté du 27 septembre 1880, qui substitua dans tout le Tell les administrateurs civils aux officiers de bureau arabe.
M. Albert Grévy demandait d’autre part l’assimilation complète et immédiate de l’Algérie à la France : « Pourquoi, disait-il, édicter une loi organique spéciale pour un pays qu’il s’agit précisément de soumettre au droit commun ? » Une Commission spéciale nommée en 188o pour étudier la question se prononça dans le même sens. Les décrets du 26 août I88I marquèrent l’apogée de la politique d’assimilation. Dans ce système, tous les services, même la justice musulmane, sont rattachés aux ministères français correspondants. Les affaires algériennes se trouvent ainsi réparties entre huit ministères. Le gouverneur général ne prend de décisions qu’autant qu’il en a reçu une délégation du ministre ; encore doit-il, aussitôt une mesure prise, en rendre compte. Il n’est plus qu’un agent de transmission ; il est chargé de provoquer les mesures nécessaires et de les exécuter quand elles sont prises. A la responsabilité déjà bien fictive du ministre de l’Intérieur, on substitue la responsabilité éparpillée de chacun des membres du cabinet. Les affaires tombent entre les mains de fonctionnaires subalternes, incapables de résister aux influences parlementaires ou autres. La solution des affaires est indéfiniment retardée par les bureaux de Paris. A force de répéter : « L’Algérie est un prolongement de la France, l’Algérie forme trois départements français », on finit par s’imaginer qu’on pouvait administrer 4 millions de musulmans berbères comme des paysans normands ou des vignerons bordelais.
Ces décrets étaient l’œuvre des représentants de l’Algérie au Parlement, désireux de traiter les affaires avec les chefs de service des ministères en dehors du gouverneur et par-dessus sa tête. La prétention d’administrer de Paris notre colonie africaine devait conduire et conduisit en effet à des conséquences absurdes.
407Les bureaux métropolitains étaient forcément très ignorants des réalités algériennes ; la moindre décision à prendre amenait des tiraillements entre les différents ministères. C’est cette situation que décrivait Jules Ferry quelques années plus tard lorsqu’il disait : « Le gouverneur général n’est plus qu’un décor coûteux autant qu’inutile, tout au plus un inspecteur de la colonisation dans le palais d’un roi fainéant. »
LA SOTOON SATIONM. Albert Grévy ne resta que deux ans en Algérie. L’enthousiasme qui l’avait accueilli à son arrivée ne dura pas longtemps ; il fut bientôt taxé d’imprévoyance et d’insuffisance. Cependant, comme le disait M. O. d’Haussonville, une plus grande stabilité des gouverneurs eût été bien désirable : « La durée de la fonction, disait-il, est pour eux une condition de succès ; j’ai regretté l’amiral de Gueydon quand il est parti, j’ai regretté après lui le général Chanzy ; je suis persuadé, n’en déplaise à ses détracteurs, que M. Albert Grévy valait mieux comme administrateur au moment de son départ que le jour de son arrivée. » don se continua sous Chanzy. Tous les ans, un programme Le grand effort de la colonisation commencé sous Gueyde colonisation était dressé ; Chanzy tenait la main à ce que les conditions de résidence fussent effectivement remplies et allait parfois sur place s’en assurer lui-même : « L’Etat, disait-il, n’a que des ressources limitées, il ne faut donner la terre qu’à ceux qui veulent l’exploiter sérieusement. »
Le décret du 30 septembre 1878, qui devait régir pendant plus de vingt-cinq ans la colonisation algérienne, substitua, à la location conditionnelle sous promesse de propriété définitive au bout de cinq ans de résidence, la concession gratuite attributive de propriété sous condition suspensive. Pour les lots de village, la résidence personnelle était obligatoire pendant cinq ans ; le titre définitif pouvait être attribué après trois ans, à condition pour l’attributaire de justifier d’une dépense moyenne de 10o francs par hectare. Ainsi, c’était le système de la résidence obligatoire, base de toute colonisation de peuplement, qui persistait ; il n’était possible de s’en décharger que pour les lots de ferme, mais en se substituant un autre colon français et en assumant des obligations précises de mise en valeur. Ces dispositions étaient assez heureuses. Le décret de 1878 fut moins bien inspiré en réduisant à une surface uniforme de 40 hectares l’étendue des concessions et en faisant de la concession gratuite l’unique procédé de colonisation. La conception générale, inspirée par la volonté de réagir contre les grandes concessions du Second Empire, était très juste, mais elle manquait de souplesse.
408De I87I à 188I, 264 territoires sont allotis. Dans le département d’Alger (72 centres), c’est l’extrémité orientale de la Mitidja et les grandes vallées kabyles qui sont surtout utilisées ; la partie occidentale de la Mitidja, les vallées qui y aboutissent et la bordure côtière fournissent un certain nombre de centres. Un effort assez considérable est tenté dans la vallée du Chélif ; la région de Médéa et celle d’Aumale donnent également quelques centres. Dans le département d’Oran (75 centres), c’est dans la plaine de Bel-Abbès et dans celle de Mascara qu’on établit le plus grand nombre de villages ; on achève la colonisation des plaines côtières et du tour de la Sebkha d’Oran ; on peuple la plaine du Chélif et les vallées de ses affluents ; quelques centres sont créés dans le Dahra, dans la région de Tlemcen, dans la région comprise entre le Chélif et la Mina. Dans le département de Constantine (117 périmètres), la vallée de la Soummam est, comme les autres vallées kabyles, utilisée en raison du séquestre ; la colonisation porte son principal effort sur le plateau de Sétif et le plateau de Constantine. Divers villages sont placés dans la plaine de Bône, sur les coteaux entre Guelma et Souk- Ahras, dans les massifs littoraux et quelques-uns même sont aventurés dans la région de Batna.
La population française, qui, à partir de 1871, comprend les Israélites naturalisés, passe, pendant cette période décennale, de 130000 à 195 000 âmes, soit une augmentation de 50 pour 100 ; la population étrangère s’élève de 115 000 à 18I 000, en augmentation de 56 pour 100 ; les proportions relatives des deux éléments restent donc sensiblement les mêmes. Quant à la population rurale européenne, elle monte de 100 000 à 146 000 têtes, soit une hausse de 46 pour 100. En somme, un grand effort a été fait, qui a puissamment contribué au peuplement français et à la mise en valeur de l’Algérie.
Les voies ferrées permettent et facilitent cette expansion de la colonisation, bien qu’elles ne soient pas poussées pendant cette période avec une très grande activité. Le grand central n’est pas encore achevé entre Alger et Constantine, par suite des difficultés de construction considérables rencontrées dans la traversée de la Kabylie et des Bibans ; seuls deux tronçons sont ouverts : d’Alger à Ménerville (54 km.) et de Constantine à Sétif (156 km.). Les lignes de Bône à Constantine et de Bône à Souk-Ahras (255 km.) sont achevées. Dans le département d’Oran, les lignes nouvelles livrées à l’exploitation sont celles d’Oran à Bel-Abbès (52 km.) et d’Alger à Saïda et prolongements (323 km.), cette dernière construite par la Compagnie franco-algérienne et destinée tout d’abord à l’exploitation des terrains d’alfa concédés à cette Compagnie. Au total, I 375 kilomètres de voies ferrées sont ouverts au trafic en 188I, au lieu de 513 kilomètres en 187I. Le réseau des routes se développe, divers barrages sont construits, notamment celui de Perrégaux. Le commerce s’accroît dans des proportions très notables.
409V
M. TIRMAN (1881-1891)M. Albert Grévy eut pour successeur M. Tirman, auquel Gambetta confia le gouvernement général de l’Algérie en novembre 188I. Né à Mézières en 1837, il avait été préfet des Ardennes, du Puyde-Dôme, des Bouches-du-Rhône, puis conseiller d’Etat. C’était un homme calme et pondéré, un esprit fin et souple, un administrateur compétent et avisé. Il s’occupa avec beaucoup de sollicitude des intérêts de l’Algérie.
Le gouvernement de M. Tirman correspond à l’apogée du système des rattachements. L’essai de ce système ne pouvait être plus loyalement tenté que par ce fonctionnaire distingué et discipliné, et s’il avait dû réussir, nul mieux que lui n’était capable d’en assurer le succès. Le droit de décision lui échappant dans la plupart des с. н. cas, il lui fallait chaque jour persuader au gouvernement, assiégé d’affaires pressantes et vivant dans le tumulte et la fièvre LOUIS TIRMAN des partis, sollicité par mille intérêts parfois contradictoires, de prêter un peu de son attention, de son crédit, de ses finances à une œuvre lointaine. Il arrivait que les décisions se faisaient attendre, que les solutions demeuraient en suspens : jamais M. Tirman ne se décourageait ; il recommençait son plaidoyer et il mettait à défendre la cause de l’Algérie tant de conviction, de chaleur et d’habileté, qu’il finissait souvent par arracher aux ministres les décisions nécessaires.
Jamais la centralisation n’avait connu de plus beaux jours. Le gouvernement général n’était plus que la façade d’un édifice sans fondements. Pour la solution des questions de l’ordre administratif le plus infime, il fallait en référer aux ministres ou plutôt à leurs bureaux. Toutes les affaires algériennes, même les plus courantes, se traitaient à Paris. Les solutions s’improvisaient, parfois se contredisaient, souvent se faisaient attendre ou même restaient dans la plume des employés. Il n’y avait dans chaque ministère que des poussières d’attributions algériennes et des poussières de responsabilités. Tout le monde s’occupait de l’Algérie, mais bien peu s’y intéressaient. Par la faute des institutions, aucune vue d’ensemble, nulle perspective d’avenir ne présidait plus au gouvernement de notre possession algérienne. « A Alger, dit M. Jonnart, la plupart des grands chefs de service vivaient à côté du gouverneur général sans le connaître ; ils ne relevaient en aucune façon de lui ; ils correspondaient directement avec les ministres dont ils dépendaient, si bien qu’on pouvait comparer les services algériens aux grandes maisons parisiennes où les locataires ne se connaissent que de vue et se saluent dans l’escalier. Au lieu de s’entr’aider, il arrivait à ces services, relevant de chefs différents, d’opposer pouvoir à pouvoir, compétence à compétence et alors les conflits éclataient, bruyants, nombreux, provoquant un échange de notes aigres-douces, administrativement rédigées mais pleines de révélations piquantes et de propos malins, qui rappelaient la scène de Célimène et d’Arsinoé dans le Misanthrope. Cela s’appelait la politique d’assimilation. »
410C’est surtout en matière d’administration départementale et communale qu’on avait copié trop servilement l’organisation métropolitaine. L’application pure et simple à l’Algérie de la loi sur les conseils généraux avait été prématurée ; la population indigène, qui supportait presque toutes les charges, était trop souvent sacrifiée, l’administration contrariée dans ses efforts pour réserver les crédits aux travaux utiles et en assurer l’emploi régulier. Les vices de l’organisation communale étaient plus graves encore. La loi municipale du 5 avril 1884 fut déclarée applicable à l’Algérie et donna aux communes de plein exercice le même régime qu’aux communes de la métropole. En même temps, l’autonomie communale était conférée à des centres de colonisation encore à l’état embryonnaire, trop peu importants pour vivre si on ne leur avait adjoint des territoires indigènes ; on engloba donc dans les communes de plein exercice des douars ou des fractions de douars qui leur procurèrent une augmentation de recettes. En principe, la population musulmane n’aurait dû être admise au régime municipal de droit commun que dans la mesure de son voisinage immédiat et de son contact économique avec l’élément européen, en un mot dans la mesure où ses propres intérêts se confondaient réellement avec ceux de la ville ou du centre européen, comme c’était le cas dans les villes telles qu’Oran, Mostaganem, Tiaret, Guelma, etc. Il n’en fut pas ainsi et nombre de communes de plein exercice eurent une population indigène qui dépassait de beaucoup le chiffre de l’élément européen. Bir-Rabalou, par exemple, comptait 351 Européens et 6 701 indigènes ; Rovigo, 640 Européens et 9 102 indigènes ; Bizot, 209 Européens et Io 663 indigènes ; Condé-Smendou, 405 Européens et 13 949 indigènes. Les conseillers municipaux, qui ne tenaient leur mandat que d’une petite minorité de la population qu’ils étaient censés représenter, étaient nécessairement portés à sacrifier les indigènes aux intérêts de cette minorité.
411La population musulmane avait, il est vrai, quelques représentants dans l’assemblée municipale ; mais le corps électoral, très restreint, ne se composait guère que de chaouchs, de gardes champêtres, de petits employés de l’Etat ou de la commune. Les élus étaient le plus souvent des fonctionnaires. Enfin le décret du 7 avril 1884 avait refusé aux conseillers indigènes le droit de participer à l’élection des maires, qui leur était reconnu sous l’empire de la législation antérieure. Dans ces conditions, la représentation municipale des indigènes était une pure fiction. Un million de musulmans n’étaient plus ni surveillés, ni administrés, au grand préjudice de leurs véritables intérêts comme des exigences de la colonisation française. Le gouverneur général, pris entre les influences locales et l’indifférence des bureaux ministériels, était impuissant à faire prévaloir les exigences de l’intérêt général et les vues de la politique nationale.
Au développement désordonné des communes de plein exercice venaient se joindre les maux causés par l’application de la loi de 1873 sur la propriété indigène et les conséquences qu’elle entraînait. Quand on voulut délivrer des titres de propriété aux intéressés, on s’aperçut qu’ils n’avaient pas d’état civil ; la loi du 23 mars 1882 leur en imposa un. Les litiges concernant les immeubles soumis à la loi française furent soustraits à la juridiction du cadi. On alla plus loin et en vertu des décrets de 1884 et de 1889, le cadi cessa d’être le juge de droit commun en matière musulmane ; cette qualité appartint désormais au juge de paix, comme c’était déjà le cas en Kabylie depuis 1874. Sans doute, les cadis avaient la réputation d’être vénaux et concussionnaires, mais ils avaient l’avantage d’offrir aux indigènes une procédure simple et peu coûteuse. Il n’était pas sans inconvénient de faire appliquer la loi musulmane par de jeunes magistrats français qui souvent la connaissaient mal et ignoraient la langue des plaideurs. Les populations se trouvaient ainsi livrées à la tourbe des agents d’affaires.
412C’était l’époque où l’on s’imaginait qu’il suffisait d’étendre la loi française aux indigènes pour en faire des Français. La magique vertu du droit commun devait précipiter la fusion des races, façonner à notre empreinte des millions d’hommes. Le système des rattachements avait la prétention de réaliser l’assimilation administrative alors que l’assimilation n’était faite ni au point de vue social, ni au point de vue politique, ni au point de vue économique : « L’assimilation, dit M. Jonnart, c’est le but suprême de nos efforts, le souhait patriotique que nous formons, mais ce n’est malheureusement pas un fait accompli ; il est puéril de prendre ses espérances pour des réalités et, au point de vue de la politique générale de notre pays, de ses finances, de la sécurité nationale, cela n’est pas sans danger. »
LES TRAVAUX PUBLICS ET LA COLONISATIONLes auteurs des décrets de I88I avaient cédé à de généreuses illusions et à d’anciens souvenirs. Sous l’Empire, la théorie de l’assimilation était invoquée par les colons qui revendiquaient les franchises politiques et déclaraient que, la période héroïque étant terminée, le moment était venu d’inaugurer en Algérie le régime civil. Déjà à cette époque, M. Armand Béhic avait très bien vu que l’autonomie financière était un bien meilleur moyen de leur donner satisfaction. Les Algériens et avec eux tous les hommes politiques soucieux de l’avenir de l’Afrique du Nord n’allaient pas tarder à partager cette manière de voir. que les faibles moyens dont il disposait le lui M. Tirman dut se borner à développer, autant permettaient, les travaux publics et la colonisation.
Pendant cette période, le premier réseau de chemins de fer s’achève. En 1886, la ligne d’Alger à Constantine est terminée et la grande artère parallèle à la côte prévue par le décret de 1857 est solennellement inaugurée en avril 1887. Puis c’est le tour des lignes de Ménerville à Tizi-Ouzou (1888), de Beni-Mansour à Bougie (1889), de Constantine à Biskra (1888), de Souk-Ahras à Tébessa (1888). Dans l’Algérie occidentale, les lignes d’Arzew à Aïn-Sefra (1887), de Mostaganem à Tiaret (1889), de Bel-Abbès à Tlemcen (1890) sont ouvertes au trafic. Au total, le réseau des chemins de fer algériens passe de I 373 kilomètres en 1881 à 2 861 kilomètres en 1891 ; il a plus que doublé et on devine quelle impulsion cette construction a dû donner à l’Algérie, désormais pourvue de ses grands organes de circulation.
LE VIADUC ET LE TUNNEL DE LA CHIFFAL’effort considérable accompli de 1871 à I88I n’avait pas été sans absorber de grandes quantités de terres ; 400 000 hectares avaient été consacrés à la colonisation et les réserves domaniales commençaient à s’épuiser. Le gouvernement général songea à s’assurer, par une opération d’ensemble, une quantité considérable de terres dans la zone colonisable, avant que leur valeur n’eût subi une trop forte hausse ; une caisse de colonisation serait en même temps constituée ; on créerait 300 villages, on établirait 15000 familles françaises, 60 à 70000 personnes. Après cet effort énergique, l’Etat considérerait sa tâche comme terminée et l’initiative individuelle viendrait achever l’œuvre. Le projet fut vivement combattu dans la presse et au Parlement ; on dénonça l’expropriation des terres indigènes comme une spoliation et comme un danger politique ; on montra les spéculateurs prêts à profiter, au détriment de l’Etat, de cette grosse opération d’acquisitions portant sur 300000 hectares de terres ; on représenta enfin la colonisation officielle comme onéreuse et inefficace ; le projet, dit des 50 millions, fut finalement repoussé. Une autre proposition du comte d’Haussonville, ayant pour objet d’affecter à la colonisation les terres que le domaine de l’Etat possédait encore en Algérie et de régler le mode d’aliénation de ces terres, n’aboutit pas davantage.
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L’activité de l’administration algérienne continua donc à s’exercer toujours à peu près par les mêmes procédés, mais d’une manière ralentie par suite de la pénurie des terres et de l’insuffisance des crédits. Au lieu de I 174 nouveaux colons en 188I, on n’en établit plus que I91 en 1882, 241 en 1883, 290 en 1884, IIO en 1885, dont 39 seulement originaires de la métropole. Quant aux lots de fermes, ils furent vendus aux enchères sans aucune obligation de résidence ; en 1885 et en 1886, le gouvernement général aliéna ainsi près de 30 000 hectares. Deux ans après, M. Tirman était obligé de reconnaître que sur ces propriétés, dont la vente avait rapporté près de 2 millions, c’est à peine s’il s’était installé 150 Français ; la plupart des acquéreurs avaient loué leurs terres aux indigènes et n’attendaient pour revendre que l’expiration du délai légal. La vente de lots de villages, tentée dans quelques centres, ne donna pas de bons résultats non plus au point de vue du peuplement ; les lots furent achetés par des Algériens et demeurèrent la plupart du temps cultivés par des indigènes. La majorité des villages continua d’ailleurs à être allotie en vue de la concession gratuite, au moyen des quelques ressources que fournissaient encore les terrains domaniaux ou séquestrés ; il devenait difficile de compléter les périmètres, les indigènes en général se refusant désormais à vendre leurs terres.
414 VIGNOBLEDans la décade de 1881-I89I, il a été formé ou agrandi 107 périmètres ; 2 846 concessions et 360 lots de ferme ont absorbé près de 176 000 hectares ; il a été en outre constitué 338 lots industriels. La population rurale européenne passe de I46 000 à 199 000, soit une augmentation de 36 pour 100. La population française s’élève de 195 000 à 268 000, la population étrangère de 181 000 à 233 000 ; cette dernière commence à être décimée par la naturalisation automatique, en vertu de la loi du 26 juin 1889. Auparavant, en vertu de l’article 9 du Code civil, l’étranger né en France devenait Français si, dans l’année de sa majorité, il réclamait cette qualité ; la loi de 1889 a renversé les termes de l’option : elle présume, chez celui qui ne déclare pas une intention contraire, la volonté de devenir Français. Jusqu’en 1889, les Français et les étrangers d’origine européenne se faisaient à peu près équilibre en Algérie ; depuis lors, la colonie étrangère diminue et le groupe français s’accroît de plus en plus ; mais il ne faut pas être dupe des apparences : c’est la législation, non la situation démographique qui s’est modifiée. Le grand événement économique de cette époque, c’est la constitution du vignoble algérien. Son développement, dû à l’invasion phylloxérique en France, eut pour la colonisation de l’Algérie des conséquences extrêmement importantes. Le phylloxéra a provoqué une émigration des paysans de la France méridionale et en même temps l’Algérie a trouvé dans la vigne une culture industrielle parfaitement adaptée à son climat, permettant au petit colon de vivre sur une concession d’étendue restreinte, au grand colon pourvu d’un outillage perfectionné de réaliser des bénéfices considérables. La production du vin dans la métropole étant devenue insuffisante pour les besoins de la consommation et du commerce d’exportation, l’Algérie est venue combler le déficit de la production métropolitaine. Le mouvement de plantation a été surtout intense de 1880 à 1888 ; de 23000 hectares en 1880, on passe à I03 000 hectares en 1888 ; la progression continue ensuite, mais devient moins rapide.
415La création du vignoble est le plus grand fait de toute l’histoire économique de l’Algérie et marque un tournant décisif. Les efforts des services officiels pour encourager la colonisation sont peu de chose à côté de l’attrait qu’exerce sur les hommes et les capitaux une culture vraiment rémunératrice. « Il suffit d’une plante, disait La Bourdonnais, pour faire la richesse d’une nation. » Cette plante, l’Algérie l’avait vainement cherchée depuis 1830 ; elle avait cru, vers 1855, la trouver dans le coton ; elle la rencontrait enfin dans la vigne, « la plus française de toutes les cultures », a dit Jules Ferry. La vigne a puissamment contribué à la colonisation de l’Algérie ; elle a enrichi les villes et les campagnes, rendu la confiance aux sceptiques. A sa suite, d’autres cultures se sont développées ou perfectionnées, d’autres éléments de richesse se sont révélés. Mais c’est la vigne qui a été le point de départ et qui a déclenché la prospérité algérienne.
VI
L ’ÉTABLISSEMENT DU PROTEC- TORAT FRANÇAIS EN TUNISIE
dérable de notre histoire coloniale, événe- En I88I se produisit un événement consiment décisif pour l’avenir de la France dans l’Afrique du Nord. Par le traité de Kasr-Saïd (12 mai 1880), la France établissait son protectorat sur la Tunisie. Notre intervention avait eu des causes multiples ; une incursion de Khroumirs, tribu de la frontière tunisienne, contribua à la déterminer. Mais la raison profonde était la nécessité absolue d’éviter le partage de l’Afrique du Nord entre plusieurs puissances européennes, d’étayer l’Algérie sur le protectorat tunisien. « La question tunisienne, disait Jules Ferry, est aussi vieille que la question algérienne. Ce territoire est, dans toute l’acception du terme, la clef de notre maison. » C’est notre œuvre algérienne, poursuivie à travers tant de vicissitudes, au prix de si lourds sacrifices, qui nous donnait sur les pays voisins une sorte de droit de préemption et devait nous conduire à Fès en 1912 comme elle nous avait amenés à Tunis en I88I.
En revanche, la rapidité de la mise en valeur de la Tunisie, due en grande partie à la liberté qui lui était laissée, notamment en matière de travaux publics, ne fut pas sans faire réfléchir beaucoup d’hommes politiques sur les inconvénients des méthodes algériennes et contribua à la réaction contre les rattachements.
416L’idée de rendre effective la jonction entre l’Afrique
LA MISSION FLATTERS1 SAHARIENNE du Nord et l’Afrique occidentale par un chemin de fer est fort ancienne. Elle prit corps en 1879 avec les plaidoyers enflammés de l’ingénieur Duponchel. Une Commission fut nommée par M. de Freycinet, sous la présidence de M. E. Picard, pour étudier la question. Le résultat des études de cette Commission fut l’envoi d’importantes missions scientifiques au Sahara, les missions Pouyanne, Choizy et Flatters. La première étudia le Sud-Oranais, la seconde la région entre Laghouat et Ouargia ; la troisième devait rechercher un tracé aboutissant au Soudan (d’après un document de l’Illustration). entre le Niger et le Tchad.
La majorité de la Commission s’était montrée absolument opposée à toute expédition affectant une allure militaire et il avait été convenu que l’escorte serait purement indigène ; quelques membres cependant s’étaient élevés contre cette manière de faire : « On dit, s’écria l’un d’eux, qu’on veut être pacifique : n’est pas pacifique qui veut. A quoi bon se faire assassiner pacifiquement ? 150 ou 200 soldats aguerris, partie français, partie tirailleurs algériens, peuvent affronter l’attaque des plus fortes bandes sahariennes. Si l’instant n’est pas venu d’agir ainsi, continuons à laisser les explorateurs isolés se lancer à leurs risques et périls et plutôt que de faire les choses à demi, remettons à plus tard la grande et sérieuse entreprise. »
On ne l’écouta pas. Le colonel Flatters, ancien commandant supérieur du cercle de Laghouat, connaissait bien les questions sahariennes, mais il était violent et impulsif. Dans un premier voyage, en 1880, il LE COLONEL FLATTERS s’avança jusqu’au lac Menkhough ; il dut revenir sur ses pas en présence du mauvais vouloir des Touaregs et de son personnel indigène. Malheureusement, il ne voulut convenir ni vis-à-vis de lui-même, ni vis-à-vis des autres, que sa retraite avait été forcée et non volontaire. Ayant réorganisé sa mission, il quitta de nouveau Ouargla se dirigeant sur le Hoggar, malgré une lettre hautaine et menaçante de l’amenokal Ahitaghel : « Vous nous avez dit de vous ouvrir la route, écrivait celui-ci, nous ne vous l’ouvrirons pas. » Flatters ne tint aucun compte des avis peu rassurants qu’il recevait de toutes parts, notamment de M. Féraud, notre consul général à Tripoli et s’avança jusqu’au cœur du massif touareg. Le 16 février I88I, s’étant éloigné de son camp avec une faible escorte, il fut massacré avec ses compagnons au puits de Bir-el-Gharama. Les autres membres de la mission périrent dans une longue et douloureuse retraite, semant la route de leurs cadavres ; mourant de faim, ils en étaient réduits à manger les corps de leurs compagnons, parfois même à achever les mourants pour les dévorer ; des bandes de Touaregs rôdaient autour d’eux comme des hyènes, tantôt leur offrant des dattes empoisonnées avec de la jusquiame, tantôt leur disputant le passage. Une vingtaine d’indigènes seulement parvinrent à regagner Ouargla ; on ne comptait pas un seul Français parmi les survivants.
417Le massacre de la mission Flatters n’a pas été un de ces accidents qui défient les prévisions humaines ; il fut le résultat d’une erreur de méthode, qui ôtait à la mission toute force militaire sans désarmer les défiances et les convoitises. L’émotion fut grande en France et en Algérie quand on apprit l’issue tragique de cette entreprise. Les conséquences en furent encore aggravées par la décision prise par le gouvernement de renoncer à châtier les coupables. Le Sahara fit d’autres victimes dans les années qui suivirent : en 188I, les Pères blancs Richard, Morat et Pouplard ; en 1886, le lieutenant Palat ; en 1889, l’explorateur Camille Douls. L’idée du transsaharien fut momentanément abandonnée et, pour clore la grande enquête ouverte par M. de Freycinet en juillet 1879, le conseil général des Ponts et Chaussées, dans sa séance du 21 juin 1881, émit l’avis que, « puisque l’entreprise du transsaharien ne pouvait être abordée que lorsqu’on aurait occupé d’une manière permanente et définitive le Sahara algérien, il y avait lieu d’ajourner toute décision sur le choix d’une ligne pour amorce de ce chemin de fer et de ne donner suite aux avant-projets qu’autant que l’exécution en serait réclamée dans un intérêt politique ou stratégique. »
Le désastre de la mission Flatters porta une grave atteinte à notre prestige dans le Sahara ; l’audace de nos adversaires en fut accrue. L’insurrection qui éclata en 1881 dans le Sud-Oranais ne fut d’ailleurs que la suite de celle de 1864, qui ne s’était jamais complètement éteinte. Un marabout appartenant à la famille des Ouled-Sidi-Cheikh, Bou-Amama, établi à Moghrar, poussa les indigènes à la révolte. Le 14 mai, il s’avança audacieusement jusqu’à la limite nord des hauts- HISTOIRE DES COLONIES. T. I plateaux oranais, brûlant les chantiers d’alfa de Khalfallah près de Saïda et massacrant les travailleurs espagnols. Mais déjà des renforts avaient été expédiés, des décisions énergiques avaient été prises. Le chemin de fer d’Arzew à Saïda fut prolongé jusqu’à Mécheria sur une longueur de 215 kilomètres ; les ksours furent parcourus et occupés par nos troupes. A la fin de 1881, l’ennemi était rejeté au Maroc.
418En 1882, l’annexion du Mzab fit disparaître, avec un foyer d’agitation permanente, l’entrepôt où les rebelles s’approvisionnaient d’armes et de munitions. On compléta cette mesure en occupant ou réoccupant successivement Touggourt et El-Oued dans la division de Constantine, Ouargla dans la division d’Alger. Le général Thomassin reprit les négociations avec la famille de Si-Hamza et parvint à ramener sur notre territoire les Ouled-Sidi-Cheikh Cheraga et la majeure partie des dissidents. C’était la fin de la guerre d’escarmouches perpétuelles qui durait depuis vingt ans. En 1885, un poste fortifié, destiné à surveiller l’oasis marocaine de Figuig, fut créé à Djenien-bou-Rezg et le chemin de fer atteignit Ain-Sefra en 1887. Enfin un poste permanent fut créé à El-Goléa.
Le 5 août 1890 fut signée une convention qui parta- BOU-AMAMA geait entre la France et l’Angleterre une partie des territoires sahariens et soudanais. Par cette convention, « le gouvernement de S. M. Britannique reconnaissait la zone d’influence de la France au Sud de ses possessions méditerranéennes jusqu’à une ligne de Say sur le Niger à Barroua sur le Tchad. » Cette convention fut diversement appréciée. Lord Salisbury se vanta de nous avoir donné « des terres légères où le coq gaulois trouverait de quoi gratter. » Cependant, si ces territoires n’avaient pour le moment qu’une faible valeur économique, ils avaient pour l’Algérie un sérieux intérêt politique. La convention nous donnait toute liberté d’action dans les régions sahariennes.
L’Algérie, pendant la période qui va de 1848 à 1890, avait été comme un malade qui se retournerait sur son lit, cherchant sans la trouver une position meilleure. Elle s’en prenait tantôt au régime militaire, tantôt à la politique de l’Empereur, tantôt à la parcimonie de la métropole, tantôt à l’incapacité et à l’instabilité des gouverneurs. Ces plaintes n’étaient pas sans fondement. A la fin du dix-neuvième siècle, elle trouve à la fois le succès économique qui l’avait longtemps fuie et la
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LA RUE DES ORFÈVRES A TLEMCEN (d’après une gravure sur bois de Clerget).
420constitution appropriée à ses besoins qui lui avait jusque-là fait défaut. Les deux faits sont d’ailleurs étroitement liés, car il fallait que la colonie eût atteint un certain degré de développement pour que l’autonomie administrative et financière fût possible et profitable et les progrès économiques n’étaient réalisables que si l’on desserrait les liens qui la ligotaient et si on lui rendait la liberté de ses mouvements. 420
Citer ce chapitre
Augustin Bernard, « L'Algérie de 1870 à 1890 », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. II, L'Algérie, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1930, p. 377-420.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-2/algerie/l-algerie-de-1870-a-1890/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100272k