Colonies françaises

Tome I · Les Antilles après le traité d'Utrecht — La Guyane · Chapitre 3

La ruine des Antilles. La révolution et l'empire

Par 44 pages de l'édition originale 16 510 mots 21 illustrations 1929 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreL’opinion métropolitaine et les colonies. La question de la représentation aux États Généraux. La Constituante et les colonies. La question des gens de couleur. Saint-Domingue Les Iles du Vent. Continuation des troubles. L’insurrection des esclaves. L’année 1793 Les Anglais à Saint-Domingue. La conquête des Iles. Toussaint Louverture. Victor Hugues La reconquête de Saint-Domingue. Le gouvernement de Toussaint Louverture. La constitution coloniale. L’administration de Victor Hugues à la Guadeloupe. Politique coloniale de la Convention et du Directoire. Commencement de la réaction aux Iles du Vent. La catas- trophe de la Guadeloupe. La préparation de l’expédition de Saint-Domingue. Leclerc à Saint-Domingue. Chute de Toussaint. Perte des Antilles. Le général Ferrand à Saint- Domingue. Causes de la ruine de notre empire d’Amérique
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LES ROLLEURS DE TABAC, d’après une gravure de Ponce, XVIII° siècle, frontispice
Gravure LES ROLLEURS DE TABAC, d’après une gravure de Ponce, XVIII° siècle, frontispice

LA RUINE DES ANTILLES.

- LA REVOLUTION ET L’EMPIRE L’opinion métropolitaine et les colonies. — La question de la représentation aux Etats Généraux. — La Constituante et les colonies. — La question des gens de couleur. — Saint-Domingue. — Les Iles du Vent. — Continuation des troubles. - L’insurrection des esclaves. — L’année 1793. — Les Anglais à Saint-Domingue. - La conquête des Iles. — Toussaint Louverture. — Victor Hugues. - La reconquête de Saint-Domingue. - Le gouvernement de Toussaint Louverture. — La constitution coloniale. — L’administration de Victor Hugues à la Guadeloupe. — Politique coloniale de la Convention et du Directoire. — Commencement de la réaction aux Iles du Vent. — La catastrophe de la Guadeloupe. — La préparation de l’expédition de Saint-Domingue. - Leclerc à Saint-Domingue. Chute de Toussaint. — Perte des Antilles. — Le général Ferrand à Saint-Domingue. — Causes de la ruine de notre empire d’Amérique.

ET LES COLONIES

NE opinion généralement reçue veut que toute l’histoire de nos Antilles pendant la Révolution se réduise à celle d’un essai brutal pour appliquer à ces établissements les principes qui, au même moment, entraînaient la France vers de nouvelles destinées. Le mot fameux, dont on a d’ailleurs dénaturé le sens : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe⁠ ⁠! » semble tout dominer et tout expliquer. La réalité est assez différente. 503 Et tout d’abord, il convient de ne pas oublier qu’il avait toujours existé parmi les colons cette tendance à faire leurs affaires eux-mêmes, nous avons vu combien de fois le gouvernement conduit à transiger jusqu’à céder même une certaine partie du fameux « Système »⁠ ⁠! En 1787 encore, l’institution à la Martinique et à la Guadeloupe d’Assemblées Coloniales, avait étendu la participation des habitants à la gestion de leurs finances et à la direction de leur police. Les colons avaient l’habitude de s’organiser pour veiller à leurs intérêts⁠ ⁠; qu’une occasion vînt s’offrir de développer ou de défendre ces intérêts, très vite la pensée d’une action indépendante s’imposerait à eux et ils sauraient la réaliser.

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Or c’est précisément ce qui se produit aux environs de l’année 1789. Cette fortune des colonies, en effet, parce qu’elle fait maintenant une grande partie de celle de la France, a attiré l’attention générale⁠ ⁠; par une rencontre qui ne s’est retrouvée que bien longtemps après, les affaires coloniales sont devenues, pour les contemporains de Louis XVI, des affaires nationales, sur lesquelles il importe à tous d’avoir une opinion. Cette fin du dix-huitième siècle est une des périodes de notre histoire où la littérature coloniale est la plus abondante et la plus suivie du public.

Une partie de cette littérature est l’œuvre d’hommes qui ont pratiqué les affaires coloniales⁠ ⁠; tels sont Petit, Malouet et surtout cet extraordinaire Moreau de Saint- Méry, qui, dans ses six volumes de Lois et Constitutions des Iles françaises de l’Amérique sous le Vent, dans ses quatre volumes de Descriptions, dans l’énorme amas de notes qui constitue le Fonds Moreau de Saint-Méry aux Archives, nous a laissé l’une des plus merveilleuses encyclopédies coloniales qu’ait jamais constituée aucun peuple. Mais ce ne sont pas ces ouvrages austères qui peuvent toucher un public comme celui du dix-huitième siècle. Les pamphlets d’un Dubuc, d’un Dubuisson, d’un Hilliard d’Auberteuil, au contraire, passent de mains en mains, et il est un ouvrage qui les résume tous et qui, parce qu’il fournit à ce public ce qu’il aime, des faits curieux et qui semblent précis, mêlés de vues ingénieuses et d’idées générales, est particulièrement accommodé au goût de ce siècle. Les nombreuses éditions de cette Histoire philosophique des deux Indes, qui a fait vivre jusqu’à nous le nom de l’abbé Raynal, sont le sûr garant de son succès et de son autorité : c’est dans cette Bible philosophique que la génération des hommes qui ont fait la Révolution — y compris Bonaparte — ont appris les colonies.

Ils n’y ont pas appris qu’il n’en fallait pas avoir : nulle propagande anticoloniale à cette époque⁠ ⁠; au contraire, les Français sont fiers de cet empire, 504 parfaitemement convaincus de son importance. Le « Système » lui-même n’est pas contesté dans ses lignes essentielles. Mais à lire ces pages passionnées les esprits cultivés ont appris que tout aux colonies était oppression, et naturellement, dans le grand élan de générosité un peu vague qui a fait la gloire de cette époque, ils ont désiré la fin de cette oppression. Sur trois cent vingt-trois des cahiers des Etats Généraux qui touchent aux questions coloniales, s’il n’en est aucun qui demande l’abandon de nos entreprises, il n’en est aucun qui n’exige des réformes plus ou moins étendues.

505 TATION AUX ÉTATS GÉNÉRAUX

Il est un point surtout où létonnement qu’inspirait cette révélation du monde colonial devait — et c’est tout à l’honneur du genre humain — devenir de l’indignation et de la révolte : dès que l’attention du public eut été appelée sur l’esclavage, le principe seul que des hommes pussent être propriété et objet de commerce suffit à soulever l’indignation : en même temps que l’Angleterre, mais pour des raisons assez différentes, le mouvement antiesclavagiste s’organisait en France. Créée en 1787 par Brissot, Sieyès et Condorcet, la Société des Amis des Noirs se développait avec MOREAU DE SAINT-MÉRY une rapidité telle qu’on lui a nts⁠ ⁠; il y a là une exagération manifeste, de même que l’on doit rejeter les accusations qui font voir dans cette organisation l’effet de l’or anglais ou mulâtre (les rapports avec la Franc-Maçonnerie, probables, ont peu d’importance)⁠ ⁠; il n’en reste pas moins que c’était une puissance et que sa propagande, faisant appel à ce qu’il y a de plus noble dans l’âme humaine, entraînait l’opinion⁠ ⁠; le roi lui-même se proclamait abolitionniste. Les colons, il faut entendre ce moi, comme on faisait alors, au sens de propriétaires d’habitations, se sentirent menacés⁠ ⁠; ils ne l’étaient pas moins par les aspirations non déguisées des villes de commerce à revenir sur la législation de 1784⁠ ⁠; l’occasion des Etats Généraux, par ailleurs, leur parut bonne pour arracher de nouvelles concessions en toutes matières⁠ ⁠; dès le milieu de 1788, ils s’agitaient pour 505

MOREAU DE SAINT-MÉRY, d’après une gravure de Renedey
Gravure MOREAU DE SAINT-MÉRY, d’après une gravure de Renedey
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obtenir le droit d’y faire entendre leur voix⁠ ⁠; de Paris, où ils étaient parmi les plus influents, un Comité Colonial de France, formé entre avril et juillet, menait le jeu.

Le gouvernement n’admettait pas que les possessions extérieures pussent être représentées dans une assemblée métropolitaine⁠ ⁠; mais on sait le cas que déjà l’on faisait de l’autorité royale⁠ ⁠! A Saint-Domingue, les assemblées électorales, interdites, se tinrent publiquement, de janvier à mai 1789, et les députés désignés s’embarquèrent en triomphe. Avant même qu’ils fussent arrivés, les choses avaient marché.

D’autres députés, nommés encore plus illégalement par les colons présents en France, avaient demandé leur admission : très habilement ils avaient manœuvré de manière à se poser en champions de la Liberté, et en avaient été récompensés : malgré certaines résistances il avait été décidé, le 4 juillet 1789, que les colonies d’Amérique auraient dix députés, qui furent pris, par parties égales, parmi ceux élus dans la métropole et parmi ceux qui arrivaient d’outre-mer.

La plus grave des révolutions venait ainsi de s’accomplir. Les colonies, jusquelà simples établissements de commerce, possessions extérieures de la monarchie, que celle-ci traitait à sa convenance, devenaient, comme le proclama expressément un décret du 4 mars 1790, « des parties intégrantes de l’empire français⁠ ⁠; » c’était le commencement d’une ère nouvelle.

Tout de suite les colons comprirent l’étendue de la faute commise : s’ils étaient membres de la nation française, concourant à l’établissement de ses lois et participant à leur bénéfice, ces lois leur devenaient applicables dans toute leur étendue⁠ ⁠; c’est-à-dire qu’ils devraient se conformer dans l’avenir à des décisions qui seraient prises, pour des vues d’un ordre général, par un pouvoir sur lequel ils n’auraient que bien peu d’action⁠ ⁠; car les dix ou vingt députés coloniaux, perdus dans la masse énorme des assemblées, se trouvaient désarmés pour résister à l’influence des intérêts métropolitains, plus encore à celle des grands courants d’idées qui entraînent l’opinion à l’encontre de bien des convenances particulières. Comment, dans ces conditions, éviter de voir régler les relations commerciales par la seule considération de ce qui paraîtrait l’intérêt national⁠ ⁠? Comment surtout se soustraire à la conséquence logique, inévitable, de l’article ter de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen⁠ ⁠?

Immédiatement les colons firent face au danger : avant même la fin d’août, leur Société de correspondance des colons français, ou Club Massiac, du nom de l’hôtel où elle se réunissait, avait commencé une campagne qui, menée avec les procédés qui firent plus tard la puissance des Jacobins, ne tarda pas à porter ses fruits.

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LA CONS COLONES ET LES COLONIES

que les colonies ne fussent pas représentées au sein de Les gens du Club Massiac auraient, au fond, préféré l’Assemblée, mais qu’elles eussent, auprès de cette Assemblée, des délégués, comme elles en avaient jadis auprès de la Cour, qui eussent veillé à leurs intérêts⁠ ⁠; il aurait mieux valu que la Constituante, incompétente, n’eût pas à légiférer pour elles et que les rapports fussent d’amis à alliés. Mais le mal était fait, il n’y avait qu’à en tirer le meilleur parti, à orienter l’activité de l’Assemblée vers les vues les plus conformes aux intérêts et à la sécurité des colons.

Les questions commerciales donnèrent lieu à peu de débats : tous n’étaient-ils pas d’accord sur les principes et ne convenaient-ils pas que « le commerce des colonies était un commerce entre frères, le commerce de la nation avec une partie de la nation »⁠ ⁠? Les diverses décisions de la Constituante, et notamment son Acte de Navigation du 22 septembre 1791, maintinrent en principe le « Système » de l’Exclusif intégral : la navigation entre les colonies et l’Europe, comme de port français à port français, resta réservé au pavillon métropolitain. Mais qu’importait aux colons⁠ ⁠? L’arrêt de 1784 ne restait-il pas en vigueur⁠ ⁠? Les lois n’étaient pas tout⁠ ⁠; l’essentiel était de savoir comment, par qui elles seraient appliquées.

Sur ce point le succès fut complet⁠ ⁠; revenant en arrière, la Constituante déclarait que « les colonies, partie intégrante de l’Empire, ne sont point comprises dans la Constitution » : il y aurait pour elles des lois spéciales⁠ ⁠; le Comité Colonial fut chargé de préparer ces lois⁠ ⁠; il tint compte des aspirations des colons. Le statut colonial du I5 juin 1791 assimila complètement les colonies à la métropole, et l’on sait à quel point ce régime de 1791 remettait tous les pouvoirs à des autorités locales émanant de la seule élection⁠ ⁠; les colonies purent donc avoir, comme la France d’Europe, des municipalités, dont l’activité s’étendait à peu près à toutes les parties de l’administration, et jusqu’à la force publique par l’organisation généralisée de la garde nationale⁠ ⁠; au-dessus, des Assemblées Coloniales décidaient sur toutes les questions générales⁠ ⁠; cependant au chef-lieu de chaque colonie il subsistait un gouverneur et un directeur général nommés par le roi, il est vrai à peu près hors d’état de se faire obéir.

LA QUESTON DES GENS DE COULEUR

Les colonies, comme les autres parties de la France, nommaient des députés qui participaient au gouvernement général du royaume⁠ ⁠; mais toute la partie de la législation coloniale concernant la condition des personnes et des terres, etc..., était réservée aux assemblées locales, qui devenaient à peu près souveraines, le Corps Législatif commun conservant seulement le droit de transformer leurs propositions en lois, sans les amender⁠ ⁠; le désir des colons recevait ainsi satisfaction et ils 507 étaient assurés que jamais le mouvement le plus unanime de l’opinion métropolitaine ne viendrait, sans leur consentement, bouleverser les institutions auxquelles ils croyaient attachées leur fortune et leur vie. à celle de la formation de ces assemblées : quels Toute la question se trouvait donc ramenée électeurs concourraient à leur nomination⁠ ⁠? L’esprit de la Constitution ne permettait pas qu’aucun naturel du royaume, possédant les qualifications requises par la loi, pût être écarté du scrutin⁠ ⁠; tel était d’ailleurs le progrès des idées que, dans les discussions, on n’osait même pas parler d’esclaves, mais seulement de personnes non libres⁠ ⁠; l’idée ne vint pourtant à personne que le problème de l’esclavage pût se trouver posé sous cette forme détournée⁠ ⁠; même les plus ardents parmi les Amis des Noirs se défendirent toujours d’avoir songé à l’émancipation générale et immédiate. Il fallait cependant décider du droit électoral⁠ ⁠; il était en effet toute une catégorie de gens de couleur à qui, même sous la monarchie, aucun texte législatif n’avait retiré les droits des Français naturels⁠ ⁠; comment, dans l’ordre nouveau, pourrait-on refuser l’exercice de ces droits, du droit de suffrage en particulier, à ces hommes, nègres ou mulâtres, affranchis et surtout fils d’affranchis, « ingénus , alors que par ailleurs on les assujettissait à toutes les charges des autres citoyens⁠ ⁠?

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La Révolution leur était tout de suite apparue comme l’aurore de leur libération et dès les premières semaines ils s’étaient organisés pour sommer « la liberté » de tenir ses promesses⁠ ⁠; le 22 octobre 1789, une délégation formée à l’instigation de deux d’entre eux, Raymond et Ogé, parmi ceux qui se trouvaient à Paris, se présentait à la barre de l’Assemblée pour demander la reconnaissance de leurs droits⁠ ⁠; les Constituants hésitaient, intimidés par les menaces des planteurs : « Si vous voulez user de la Déclaration des droits, disait Moreau de Saint-Méry, eh bien⁠ ⁠! il n’y a plus de colonies⁠ ⁠! » Mais la question était trop clairement posée pour que les auteurs de la Déclaration pussent indéfiniment se dérober et, le 15 mai 1791, l’Assemblée, s’efforçant encore de tenir la balance égale, décrétait que « le Corps législatif ne délibérerait jamais sur l’état politique des gens de couleur qui ne seraient pas nés de père et de mère libres, sans le vœu préalable, libre et spontané, des colonies, que les Assemblées coloniales actuellement existantes subsisteraient, mais que les gens de couleur nés de père et de mère libres seraient admis dans toutes les Assemblées paroissiales et coloniales futures, s’ils avaient d’ailleurs les conditions requises ».

509 SAINT-DOMINGUE

C’est au cours de cette lutte que Robespierre, reprenant une formule de Dupont de Nemours, avait été amené à lancer la fameuse apostrophe : « Périssent les colonies, si les colons veulent par les menaces nous faire déclarer ce qui convient à leurs intérêts : je déclare au nom de la nation entière, qui veut être libre, que nous ne sacrifierons pas aux députés des colonies, ni la nation, ni les colonies, ni l’humanité entière. « (Il y a d’autres versions de ce texte), — déclaration qui allait être suivie de la dislocation des Jacobins, par l’exclusion de tous ceux qui, avec Barnave et Lameth, avaient pris parti pour les colons⁠ ⁠; ce débat ne se terminait que par une cote mal taillée, la plus grande partie des gens de couleur restant exclue de la vie politique⁠ ⁠; cette décision n’en fut pas moins accueillie avec une véritable fureur par les représentants des colons, qui déclarèrent cesser de prendre part aux délibérations de l’Assemblée (16 mai 1791)⁠ ⁠; les nouvelles des colonies, en même temps, se faisaient de plus en plus mauvaises⁠ ⁠; allait-on à la guerre civile⁠ ⁠? L’Assemblée une fois de plus eut peur, et se dégagea⁠ ⁠; un nouveau décret, du 24 septembre, remit le soin d’assurer le fonctionnement de la Constitution dans les colonies et tout ce qui concernait l’état des personnes à la décision des Assemblées locales, sous la seule sanction du roi. Les grands propriétaires l’emportaient⁠ ⁠; la révolution aux col E nies allait ainsi se borner à la substitution de la toute-puissance de l’autorité locale à celle du despotisme militaire et mercantile, si toutefois les lois y étaient appliquées. possibles : toutes ces discussions étaient vaines et les Dès ce moment, en effet, il n’y avait plus d’illusions moindres décisions de la métropole n’avaient que la valeur de déclarations de principes⁠ ⁠; l’avenir des colonies dépendrait de ce qui se passerait aux colonies même. Le premier effet de l’agitation révolutionnaire y avait été, comme en France, de dépouiller de toute-puissance effective, et plus encore de toute envie de s’en

MULATRESSE DE LA MARTINIQUE
Gravure MULATRESSE DE LA MARTINIQUE
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servir, les dépositaires de l’autorité⁠ ⁠; mais, tandis que, dans la métropole, un ensemble de causes géographiques et sociales avaient maintenu malgré tout la cohésion nationale, aux colonies, où l’unité n’existait que par l’administration, rien n’avait survécu à l’effondrement de cette administration : l’anarchie spontanée était allée d’un bond jusqu’au séparatisme.

BARBÉ-MARBOIS

Saint-Domingue, comme toujours, donne le ton⁠ ⁠; dès le printemps de 1789, les élections pour les Etats Généraux, interdites par l’administration, s’y sont accomplies sous ses yeux comme si elle n’existait pas⁠ ⁠; les mois qui suivent accentuent la décomposition⁠ ⁠; une série de perturbations météorologiques ayant entraîné la disette, les administrateurs décident l’admission temporaire des farines étrangères⁠ ⁠; mais tandis que l’intendant , fonctionnaire exact et correct, prétend revenir le plus vite possible au régime normal, le gouverneur du Chileau, affolé de popularité ou trop faible veut prolonger cette situation illégale⁠ ⁠; désavoué, il quitte la place (28 juin), mais Marbois, en butte à la vindicte populaire, a perdu toute autorité. Les nouvelles de France, la prise de la Bastille, exaltent les imaginations⁠ ⁠; l’esprit

BARBÉ-MARBOIS, d’après la gravure de Fremy SIO
Gravure BARBÉ-MARBOIS, d’après la gravure de Fremy SIO

( olutionnaire, ici, devient l’esprit colonial, et c’est aux cris de : « Vive la colonie⁠ ⁠! » qu’on massacre ceux qui refusent d’arborer la cocarde nationale⁠ ⁠; il n’y a pas à faire fond sur les troupes, 5 000 hommes au plus, où les hommes sont dominés par leur seule défiance contre tout ce qui tient à l’ancien régime⁠ ⁠; les petits blancs des villes, soucieux avant tout de garder leurs avantages de caste, font bloc avec les grands colons pour revendiquer le droit de se gouverner à leur guise⁠ ⁠; ce sont eux que les meneurs lancent en octobre, en une véritable expédition militaire contre le Port-au-Prince, pour réclamer la retraite de Marbois⁠ ⁠; celui-ci, qui a déjà obtenu son rappel, est parti le Io de ce mois⁠ ⁠; les volontaires Capistes aux « pompons rouges » n’en restent pas moins huit jours campés dans la capitale comme en pays conquis⁠ ⁠; le nouveau gouverneur, M. de Peynier, assiste impuissant à cet émiettement du pouvoir.

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Arrivent les décrets des 8 et 28 mars, qui permettent la formation régulière des Assemblées Coloniales⁠ ⁠; celle qui s’est réunie à Saint-Marc, le 25 mars, exagère encore les passions des grands colons de France⁠ ⁠; elle se proclame Assemblée générale de Saint-Domingue, avec la devise : le Roi, la Loi, l’Union fait notre force, sans mention aucune de la nation, et vote le 28 mai une Constitution coloniale qui est comme un acte d’indépendance, sous la réserve seulement d’une union personnelle : désormais les lois votées par la colonie lui sont immédiatement applicables, sous la seule sanction royale⁠ ⁠; les lois votées par le Corps législatif de France, ne seront valables dans la colonie que si elle les approuve⁠ ⁠; l’Assemblée, enfin, exige du gouverneur et des troupes un serment spécial de fidélité⁠ ⁠; puis, sur leur refus, destitue l’un et licencie les autres : c’est la révolte ouverte.

L ES ILES DU VENT

Les militaires, cependant, retrouvent quelque énergie⁠ ⁠; le colonel du régiment du Port-au-Prince, Mauduit, disperse la garde nationale (30 juillet) et ses troupes, renforcées de volontaires « à pompons blancs », convergent sur Saint-Marc, qui va succomber⁠ ⁠; l’Assemblée, aux abois, s’embarque alors (8 août) sur le vaisseau le Léopard, qu’un équipage insurgé, conduit par un officier créole, met à sa disposition, et vient débarquer à Brest avec l’espoir de faire prononcer en sa faveur les « patriotes » de France⁠ ⁠; un peu d’ordre renaît pour un temps, dans la malheureuse île. événements est identique : en face des autorités régulières, Dans les autres iles, avec quelques variantes, la marche des débordées, surgissent des organismes nouveaux qui se prétendent populaires et qui, en réalité, ne servent que des intérêts égoïstes⁠ ⁠; appuyés sur les éléments les plus troubles, populace désœuvrée des villes, marins des équipages marchands, soldats débandés des troupes, ils s’emparent du pouvoir et aussitôt commencent des désordres confus, qui se terminent tous par un appel à ce qui subsiste de force publique pour rétablir un semblant de paix⁠ ⁠; à la Guadeloupe, on arrive encore à éviter des collisions sanglantes, mais à la Martinique se déclare une véritable lutte à main armée.

Le conflit est entre la ville et la campagne, entre la population de Saint-Pierre, toujours détestée du reste des Antilles parce qu’elle est leur créancière, et les habitants des campagnes que mènent les grands planteurs⁠ ⁠; Saint-Pierre, à l’imitation des villes de commerce de France, se proclame patriote, mais l’Assemblée Coloniale, où dominent les colons, lui tient tête⁠ ⁠; des questions commerciales, l’ouverture des ports, sont d’ailleurs en jeu⁠ ⁠; les « bons citoyens » de la Guadeloupe, avec 511 Dugommier, viennent au secours de la démagogie pierrotine⁠ ⁠; les autorités régulières, le gouverneur Damas, le commandant de la station navale Rivière, prennent parti pour l’Assemblée⁠ ⁠; pendant tout l’automne 1790, Saint-Pierre, bloqué par terre et par mer, est une place assiégée.

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L’Assemblée nationale, informée, est atterrée des pertes qui menacent le commerce⁠ ⁠; partout, en effet, le premier soin de tous les partis en présence a été de proclamer l’admission des navires étrangers⁠ ⁠; l’union se fait donc entre les divers groupes de l’Assemblée et, pour un temps, on décide des mesures énergiques⁠ ⁠; non seulement on refuse de donner raison aux gens de Saint-Marc, on approuve la conduite des gouverneurs et des troupes, mais on décrète une manière de coup d’Etat, la cassation

VUE DU DÉBOUQUEMENT DE SAINT-DOMINGUE, d’après une gravure de Ponce. XVIII° siècle
Gravure VUE DU DÉBOUQUEMENT DE SAINT-DOMINGUE, d’après une gravure de Ponce. XVIII° siècle

VUE DU DÉBOUQUEMENT DE SAINT-DOMINGUE (D’après une gravure de Ponce) (dix-huitième siècle). de toutes les Assemblées coloniales, l’envoi aux Iles de commissaires avec des pouvoirs extraordinaires, d’une véritable expédition navale, huit vaisseaux, vingt-huit bâtiments, avec douze bataillons de troupes de terre, tandis que l’on rapatriera les régiments indisciplinés des garnisons coloniales (12 octobre).

CONTINUATION DES TROUBLES

Voilà où l’on en est⁠ ⁠; après moins de deux ans de liberté, la Constituante n’a vu d’issue que l’emploi de la force : elle a suspendu les institutions qu’elle avait ellemême décrétées, proclamé la dictature et, en pleine paix, fait passer aux Iles des forces militaires supérieures à tout ce qu’y a jamais entretenu la monarchie⁠ ⁠; à ce prix seulement elle a jugé pouvoir assurer quelque sécurité aux colonies. nouveaux régiments sont-ils arrivés aux Iles qu’ils sont Si du moins le moyen était efficace⁠ ⁠! Mais à peine les comme les précédents la proie des fauteurs de désordres⁠ ⁠; ils se mutinent à leur tour, et M. de Mauduit est massacré dans les rues du Port-au-Prince par ses propres soldats (le 6 mars). La Constituante d’ailleurs n’a pas su être longtemps énergique⁠ ⁠; elle a amnistié l’assemblée de Saint-Marc, décidé le rappel des gouverneurs. Que peuvent faire dans ces conditions des intérimaires comme Blanchelande à Saint- Domingue, ou les commissaires extraordinaires, pauvres honnêtes gens sans envergure, dont la plupart aussitôt perdent courage et rentrent en France⁠ ⁠? Dès les premiers mois de 1791, l’anarchie a recommencé à régner partout, juste au moment où vont surgir d’autres dangers. Un nouvel élément, en effet, entre en scène, les mulâtres, qui, à l’exemple des grands blancs, se décident à passer à l’action, à arracher par la force ce qu’on refuse à leur droit⁠ ⁠; l’un d’eux, Ogé, venu de France où il désespérait de ne rien obtenir, est débarqué au Cap à la fin d’octobre 1790 et a tenté d’appeler ses frères aux armes⁠ ⁠; l’entreprise est prématurée, et Ogé, réfugié sur le territoire espagnol, a été livré et cruellement exécuté sur la place du Cap (3 mars 1791), comme l’avaient déjà été depuis le début de la Révolution tous ceux que l’on avait suspectés de quelque tendresse pour cette cause, le sénéchal du Petit-Goave Ferrand de Baudières, par exemple, un vieillard de soixante-dix ans, dès novembre 1789. Mais ces exécutions n’ont fait qu’exaspérer ceux qu’elles prétendaient terrifier et pendant tout le printemps et l’été de 1791 des rassemblements d’hommes de couleur se forment un peu partout⁠ ⁠; quand est connu le décret du 15 mai, ils en réclament l’application et la guerre civile commence, atroce et désordonnée, faite de coups de main, de meurtres et d’incendies⁠ ⁠; les mulâtres sont maîtres dans les campagnes, tandis que les blancs refluent dans les villes, au Port-au-Prince surtout, devenue une véritable république que terrorisent les bandes du marquis de Carradeux et du matelot Praloto, un déserteur maltais, pillard et assassin⁠ ⁠; seuls les officiers du roi, qui tiennent la balance égale entre les deux partis, gardent quelque espoir de rétablir la paix par un semblant d’accord.

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Il est trop tard : dans la nuit du 22 au 23 août, un soulèvement a éclaté parmi les noirs des habitations Turpin et Gallifet, au Limbé⁠ ⁠; les travailleurs ont massacré les quelques blancs qui se trouvaient parmi eux et se sont répandus dans les quartiers d’alentour, en un tumulte soudain où, de prime abord, il est impossible de distinguer une direction quelconque⁠ ⁠; incessamment grossies de tout le flot d’esclaves qui désertent les ateliers, ces bandes de révoltés qui portent comme étendard le corps d’un enfant blanc fiché au bout d’une pique, ont en moins d’une semaine inondé toute la plaine du Cap, sans que les blancs aient pu songer à réagir autrement qu’en improvisant des barrières à la limite même des faubourgs⁠ ⁠; en deux mois, il y a dix mille morts, dont deux mille blancs⁠ ⁠; mille habitations sont ruinées⁠ ⁠; les mulâtres, les noirs libres, tous

HISTOIRE DES COLONIES.

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ceux qui possèdent quelque chose ne sont pas moins épouvantés que les blancs.

Qui est responsable⁠ ⁠? Comment expliquer cette explosion subite de la part de cette population tenue systématiquement dans un état qui l’empêchait même de mesurer ses forces⁠ ⁠? On a parlé de conjurations mystérieuses et évoqué le souvenir des rites orgiastiques que la police traquait depuis si longtemps, du Vaudoux : Boukmann, l’un des premiers chefs, était certainement un prêtre du Vaudoux. On a aussi cherché des complicités. Mais à qui ces horreurs pouvaient-elles profiter⁠ ⁠? Certains écrivains ont accusé les Amis des Noirs, les mulâtres, les puissances étrangères, et même les blancs, des tenants de l’ancien régime, convaincus que tout est perdu, et acceptant tout pour se venger⁠ ⁠; et il apparaît en effet que les révoltés affectaient une manière de respect pour la personne du roi et les ministres de la religion : leurs chefs, Boukmann, Jean-François, Biassou, s’affublaient des titres de grand amiral de France, généralissime des armées du roi, etc... La réalité était que l’on se trouvait en présence d’une de ces explosions spontanées, anarchiques, acéphales, où s’emportent si facilement les souffrances et les rancunes trop longtemps accumulées⁠ ⁠; les nègres étaient fous, ils incendiaient, tuaient, massacraient au hasard,

MASSACRE DES FRANÇAIS A SAINT-DOMINGUE (D’après une image populaire de l’époque)

MASSACRE DES FRANÇAIS A SAINT-DOMINGUE, d’après une gravure populaire de lépoque
Gravure MASSACRE DES FRANÇAIS A SAINT-DOMINGUE, d’après une gravure populaire de lépoque
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sans but déterminé⁠ ⁠; la civilisation blanche était menacée d’une subversion totale.

Le premier moment de panique passée, cependant, les maîtres de la veille se ressaisirent. Alors commence dans l’intérieur des moindres paroisses de l’ile une guerre où il ne se livre pas de grandes batailles ni d’actions décisives, mais où chacun, à toute minute et le plus en sécurité, est menacé d’anéantissement, où le vaincu est assuré de ne pouvoir échapper, car ni ses dénégations ni ses déguisements ne peuvent le servir, sa couleur suffit à le trahir⁠ ⁠! les noirs égorgent, violent, brûlent, écorchent vifs ou scient entre deux planches les prisonniers qui tombent entre leurs mains⁠ ⁠; les blancs tuent en masse, sans rémission⁠ ⁠; et cela dure pendant des semaines, pendant des mois⁠ ⁠; comment les noirs auraient-ils raison de l’armement et des fortifications des blancs⁠ ⁠? Comment ceux-ci arriveraient-ils à exterminer tous les noirs⁠ ⁠?

Un progrès toutefois a paru se marquer, au début : en présence de cette convulsion qui semblait devoir les emporter tous également, le sentiment de la sécurité paraît être revenu aux deux partis qui s’affrontaient pour des questions de suffrage, blancs et mulâtres⁠ ⁠; un rapprochement s’est opéré, et le Concordat de la Croix des Bouquets (II septembre 1791) a scellé cette réconciliation pour la partie de l’Ouest et celle du Sud, moyennant la promesse qu’on exécuterait le décret du 15 mai⁠ ⁠; mais l’orgueil des habitants du Nord n’a pu s’accommoder de cette concession, et une nouvelle Assemblée a trouvé encore le temps de songer à ses privilèges de caste et de casser le Concordat : toute l’ile est de nouveau un champ de bataille que parcourent en tous sens des sortes de Grandes compagnies en armes, ne connaissant que les chefs qui les mènent⁠ ⁠; le marquis de Borel, roi de l’Artibonite et corsaire de terre, vaut Boukmann ou Jean-François⁠ ⁠; les blancs, gardes nationales ou débris des troupes régulières, tiennent à peu près les villes et leur banlieue⁠ ⁠; les mulâtres, sous des chefs intelligents, Pinchinat, Rigaud, s’efforcent de s’organiser dans l’Ouest et dans le Sud⁠ ⁠; les noirs sont partout.

VICOMTE DE ROCHAMBEAU (DONATIEN-MARIE-

La métropole, cependant, s’alarme de ces désastres⁠ ⁠; les grands colons, dont beaucoup commencent à émigrer, ont perdu toute influence⁠ ⁠; mais les représentants des villes de commerce, qui seraient ruinées par l’anéantissement des colonies, agissent, et un nouveau décret (4 avril 1792), révoquant celui du 24 septembre, tente de sauver ce qui peut encore l’être : on réorganisera toute l’administration des colonies, en procédant à de nouvelles élections, auxquelles les gens de couleur seront admis, et on enverra de nouveaux commissaires, et des troupes, 6000 hommes pour le seul Saint- Domingue. Les commissaires désignés pour les Iles de Sous-le-Vent, Sonthonnax, petit avocat sans cause appelé à devenir dictateur sur les tropiques, Polverel et Aillaud, y débarquent le 18 septembre, quelques semaines après que la rentrée des troupes régulières au Port-au-Prince a rétabli un semblant d’unité dans la colonie. L ANNEE 1793 lorage qu’à l’emploi de la force, et encore une fois cette force va man- Encore une fois on n’a cru pouvoir faire appel pour conjurer quer. Tout d’abord les troupes, comme il arrive toujours sous ces climats, s’anéantissent : en deux mois l’effectif est réduit de moitié. Mais surtout les commissaires, à peine installés, se trouvent en présence d’une situation qu’ils n’avaient pas prévue, sur laquelle leurs instructions étaient muettes. La nouvelle du 1o août, celle de la proclamation de la République ont apporté de nouvelles causes de division⁠ ⁠; une partie des colons, voire des mulâtres, se sont proclamés royalistes, et les troupes, les généraux se sont trouvés en proie à un trouble profond. L’héroïque dévouement du chevalier d’Assas, colonel au Cap, a seul réussi à ajourner un conflit sanglant (décembre)⁠ ⁠; mais les commissaires, transportant en Amérique les passions de France, n’ont pensé qu’à frapper impitoyablement tout ce qui leur paraissait tenir à l’ancien régime :

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VICOMTE DE ROCHAMBEAU, collection de M. le marquis de Rochambeau
Gravure VICOMTE DE ROCHAMBEAU, collection de M. le marquis de Rochambeau
Illustration de l'ouvrage, page 516
Gravure sans légende (page 516)

(Collection de M. le marquis de Rochambeau). JOSEPH DE VIMEU) ils ont embarqué pour l’Europe Blanchelande, qui sera l’une des premières victimes du tribunal révolutionnaire⁠ ⁠; son successeur, le général d’Esparbès, — un vieillard, — n’est pas en état de créer de difficultés⁠ ⁠; mais d’autres sont moins accommodants, et les commissaires, Sonthonnax en tête, sont bien près d’être désarmés.

Un secours inattendu leur survient du dehors⁠ ⁠; les événements, aux Iles du Vent, ont suivi une marche assez différente de celle de Saint-Domingue⁠ ⁠; les gouverneurs, Béhague, Clugny, d’Arrost, y ont repris le dessus, rallié à eux tous les intérêts et peu à peu rétabii un état de choses singulièrement analogue à celui d’avant la Révolution, si bien que quand se présentent les commissaires de la Législative et le général Rochambeau désigné comme gouverneur, ils doivent se décider à poursuivre leur route sur Saint-Domingue. Puis le 24 septembre arrive la nouvelle que les coalisés sont vainqueurs en France et Louis XVI rétabli⁠ ⁠! quelques jours plus tard on sait la vérité, mais on est trop compromis pour reculer et l’année 1792 s’achève avec la Martinique en état de guerre avec la métropole, un Dubuc à Londres, en son nom, pour régler l’action commune.

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Cependant Rochambeau a fini par arriver au Cap, apportant un sérieux renfort à à Sonthonnax, qui en profite pour infliger quelques salutaires leçons aux noirs⁠ ⁠; mais à peine le général a-t-il été rappelé aux Iles du Vent par un nouveau changement de fortune, — l’arrivée du capitaine de vaisseau Lacrosse avec des nouvelles vraies de France a semé la terreur partout et c’est en vain que Béhague et Rivière ont essayé de maintenir l’indépendance sous l’autorité lointaine du comte de Provence⁠ ⁠; ils ont dû fuir avec l’escadre, et les autorités républicaines ont été rétablies (janvier 1793), — que les complications recommencent⁠ ⁠; les commissaires ont vite reconnu qu’en Amérique patriotes et royalistes se valent : « Les noirs, dit Sonthonnax, sont le vrai peuple de Saint-Domingue », et il songe à se rapprocher d’eux⁠ ⁠; mais il n’en a pas le temps et voit tous les éléments hostiles se nouer en une intrigue dont l’âme est le nouveau gouverneur, Galbaud, sympathique à tous parce qu’il est « habitant » de l’ile⁠ ⁠; en vertu d’une antique ordonnance royale, qui défend ce cumul, le commissaire destitue le gouverneur, mais celui-ci réussit à entraîner les équipages de l’escadre (un immense convoi dont le départ pour l’Europe avait été indéfiniment retardé se trouvait en rade)⁠ ⁠; une partie des troupes et de la population du Cap se prononce pour lui (20 juin 1793)⁠ ⁠; Sonthonnax, pour empêcher la contre-révolution, se décide à un geste irréparable⁠ ⁠; il appelle les noirs à la liberté et au pillage, fait ouvrir les prisons, introduit dans la ville les bandes qui rôdent dans les alentours⁠ ⁠; en quelques heures le Cap n’est plus que confusion, incendie et massacre, cinq cents maisons brûlent⁠ ⁠; les troupes perdent pied et chacun ne songe plus qu’à sauver sa vie (24 juin).

Toute organisation disparaît⁠ ⁠; Galbaud se réfugie à bord de l’escadre, où les amiraux Sercey et Cambis reprennent le commandement. Mais que pourraient-ils faire⁠ ⁠? Ils doivent se borner à recueillir tout ce qu’ils peuvent des malheureux qui fuient de toutes parts. Puis, après deux jours d’incertitude, ils cèdent aux supplications des commerçants qui veulent au moins sauver leurs cargaisons, et font route sur les Etats-Unis, avec deux vaisseaux de ligne, huit cents bâtiments et près de dix mille fugitifs, colons et leurs familles, mulâtres, esclaves fidèles, débris des troupes et des gardes nationales. La majeure partie du convoi finit par regagner la France, l’année suivante, grâce au combat du 13 prairial⁠ ⁠; ce sera le seul qui, de toute la guerre, réussira à passer.

LES ANDOMINA SAINT- DOMINGUE

Sonthonnax demeure ainsi le maître du champ de bataille, mais il ne lui reste plus aucune force capable de se faire obéir⁠ ⁠; les troupes sont réduites à 2 800 hommes, au moment où le péril extérieur vient se joindre à ceux qui ont déjà accablé l’Ile. L’Angleterre, en effet, qui avait jusque-là assisté impassible et satisfaite aux difficultés contre lesquelles nous nous débattions en Amérique et en Europe, soudain déterminée par la menace de nous voir installer sur les rives de la Mer du Nord, vient de se prononcer contre nous, et l’Espagne l’a imitée : en huit mois, de juin 1794 à février 1795, il n’arrivera pas un seul bâtiment⁠ ⁠! Saint-Domingue est livrée sans secours possible au jeu des forces aveugles qui s’y sont déchaînées. qui ont encore réussi à tenir, avec l’aide de noirs Le désespoir alors l’emporte⁠ ⁠; les groupes de colons fidèles, dans certains cantons écartés, imaginent que le secours de l’étranger peut seul les sauver. Dès le mois d’août 1790, certains se sont adressés aux îles voisines et ont demandé protection⁠ ⁠; mais les gouverneurs de la Jamaïque et des territoires espagnols se sont dérobés à une aventure qui ne pouvait rien rapporter, et les Etats-Unis ont également refusé de se laisser tenter par la perspective d’une quinzième étoile à leur bannière. La situation maintenant est changée, et Venant de Chamilly, chargé de pouvoir des gens de la Grande-Anse, trouve un autre accueil auprès du général Williamson⁠ ⁠; quelques formules verbales suffisent à apaiser ce que les colons croient encore devoir au loyalisme dynastique, et l’Acte de Coalition du 3 septembre 1793 porte que « n’ayant pas la possibilité de recourir à leur légitime souverain pour les débarrasser d’un joug qui les opprime, ils invoquent la protection de Sa Majesté Britannique et lui prêtent serment ». Les troupes anglaises prendront en dépôt Saint-Domingue jusqu’à la paix⁠ ⁠; en attendant qu’une assemblée librement élue ait constitué l’administration, le commandement anglais s’éclairera des avis de six représentants des colons⁠ ⁠; le catholicisme sera respecté, le commerce avec les Etats-Unis permis et il y aura un délai de dix ans pour le paiement des dettes.

518 DES ILES

Immédiatement des troupes anglaises débarquent à Jérémie, le 9 septembre. Les blancs de Saint-Domingue, qui depuis des mois vivent sous la terreur constante d’un massacre immédiat, ont l’impression d’une délivrance. Mais l’Angleterre n’entend pas s’arrêter là et son intervention a d’autres raisons que l’humanité. Son gouvernement et la nation entière veulent que la victoire, jugée par tous certaine, leur rapporte au moins une revanche du démembrement qui, dix ans plus tôt, leur a enlevé sans espoir de retour le continent américain. Or, où chercher cette compensation mieux que dans ces Antilles dont le dernier quart de siècle a montré la prodigieuse richesse⁠ ⁠? La guerre de Sept Ans a donné au Royaume-Uni le Canada et déjà une partie de nos Iles⁠ ⁠; celle-ci en lui assurant le reste, et par là le monopole du sucre et du café, demain du coton, va être le couronnement de sa grandeur, non seulement politique et navale, mais économique⁠ ⁠; dans l’esprit de ses ministres, de Pitt surtout, cette prise de possession de nos iles, pour les conserver à une paix que l’on croit prochaine, doit être l’un des buts majeurs de la politique et de la stratégie britanniques⁠ ⁠; à Jervis, Dundas et Grey, qui en sont chargés, et qui appareillent d’Europe le 26 novembre, on ne donne pas moins de sept mille hommes, sans compter les marins⁠ ⁠; le duc d’York, en Flandre, n’a pas davantage⁠ ⁠; il n’y aura pas à Toulon, à l’heure décisive de décembre, plus de 2 828 soldats anglais, et l’on n’arrivera pas à en trouver un seul pour la Bretagne, pour la Vendée, où leur présence aurait pesé d’un tel poids⁠ ⁠; la comparaison de ces chiffres montre l’importance que l’Angleterre attachait à cette conquête, et la grandeur de l’effort qu’elle consentait pour la réaliser. Cet effort n’était pas exagéré : les colonies françaises, même dans la crise où elles se débattaient, n’étaient pas prêtes à tomber d’elles-mêmes, et les sympathies des contre-révolutionnaires ne suffisaient pas à les livrer. A peine débarqués à Saint-Domingue, les détachements anglais s’y trouvaient en présence des mêmes difficultés où, déjà, depuis trois ans, les Français avaient épuisé dix mille hommes. Aux Iles du Vent même, à qui leurs faibles dimensions ne pouvaient donner une telle capacité de résistance, ces difficultés s’avéraient réelles. Les républicains revenus après la fuite de Béhague, Rochambeau à la Martinique, Collot à la Guadeloupe, y avaient, par des moyens assez analogues à ceux de Sonthonnax à Saint-Domingue, suscité une sorte d’enthousiasme patriotique qui leur donnait une certaine puissance militaire. Une première tentative contre la première de ces îles, malgré un mouvement du « parti de la campagne » antirévolutionnaire, — à la tête duquel était revenu se mettre Béhague, — avait échoué (juin 1793) et les Anglais avaient dû se retirer sans autre satisfaction que la reprise de la petite île de Tabago. Les malheureux Béhague et Rivière n’eurent plus qu’à se réfugier, avec les sept ou huit mille fugitifs qu’ils traînaient à leur bord, en territoire espagnol.

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Les véritables opérations ne commencèrent qu’en 1794, mais alors la disproportion des forces fut écrasante : c’est tout au plus s’il restait 900 hommes à Rochambeau quand se présentèrent (8 février) devant la Trinité les trente bâtiments de Jervis et de Grey, qui portaient 6 oo0 hommes de débarquement⁠ ⁠; presque toute l’ile était déjà rendue quand il se décida à accepter une capitulation honorable (22 mars). Sainte-Lucie se rendit à la première sommation (avril)⁠ ⁠; à la Guadeloupe, le général Collot ne put résister plus de quelques jours (9-22 avril).

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A Saint-Domingue, Sonthonnax avait eu recours à tous les procédés de sauvage énergie par lesquels au même moment s’affirmait en Europe la volonté du peuple français de ne pas tolérer sur son sol la présence de l’envahisseur⁠ ⁠; mais que pouvait faire même la Terreur dans un pays épuisé⁠ ⁠? La guillotine dressée sur une place du Port-au-Prince n’y fonctionna d’ailleurs qu’une fois, la superstition nègre n’ayant pu s’accommoder d’une telle mutilation totale de l’individu et la foule furieuse ayant mis en miettes la sinistre machine. L’espoir, un instant nourri par le commissaire, de faire prononcer en sa faveur les noirs insurgés, fut déçu, et la proclamation qu’il fit de sa propre autorité de la libération immédiate et générale des esclaves (29 août 1793) lui rallia bien peu d’adhérents⁠ ⁠; aux avances qui lui avaient été faites, le généralissime Jean-François avait répondu qu’il avait trois rois : le roi du Congo, roi de tous les noirs, celui de France, qui était son père, et le roi d’Espagne, qui était sa mère, et qu’il restait fidèle aux trois⁠ ⁠; il ne tarda d’ailleurs pas à passer à la solde de l’Espagne et finit par mourir en 1809, à Cadix, avec les honneurs de capitaine général.

Les troupes anglaises, cependant, renforcées, occupaient le Port-au-Prince, le 4 juin⁠ ⁠; dans la partie du Nord, que les conventions attribuaient aux Espagnols, nous n’étions pas plus en état de résister⁠ ⁠; Sonthonnax, rappelé par une accusation de girondinisme, s’embarquait pour la France le 16 juin, trop heureux de se dérober aux responsabilités⁠ ⁠; c’était en vain que le général de Laveaux, gouverneur, refusait de se laisser acheter sa soumission, que le mulâtre Rigaud, dans le Sud, imitait cette attitude, l’année s’achevait en un grand succès pour l’Angleterre et Pitt pouvait demander à la tribune des Communes si ses conquêtes, la Martinique, le Môle et la Corse, ne valaient pas les victoires des Français, si elles ne payaient pas suffisamment la guerre où il avait lancé son pays.

TOUSSAINT LOUVERTURE

Mais le difficile, comme d’Estaing l’avait depuis longtemps montré, n’était pas de prendre pied aux Indes Occidentales, c’était de s’y maintenir⁠ ⁠; les Anglais et leurs alliés s’y conduisaient avec une singulière maladresse. Cédant à P’illusion de croire tout gagné, les colons ne songèrent qu’à s’organiser en une manière de puissance autonome qui assurât tous leurs intérêts⁠ ⁠; ils eurent à Londres une agence que dirigea Malouet et qui coûta des sommes folles⁠ ⁠; les Anglais, sur place, pensèrent aussi avant tout à leurs propres affaires, et, se défiant de tout ce qui pourrait être indépendant, s’opposèrent à la formation de forces locales, à l’introduction 520 d’émigrés d’Europe, dont ils n’auraient pu disposer à leur guise⁠ ⁠; or l’armée anglaise — 18 000 hommes pour le service extérieur en 1792⁠ ⁠! — n’était pas en état de suffire à une pareille tâche, et elle avait à souffrir de tous les maux qui atteignent les troupes européennes sous ces climats⁠ ⁠; à la fin de 1794, I 490 Anglais et I 925 Français (légion de Montalembert) avaient débarqué et on dénombrait déjà 1159 malades, 50 pour 100 de l’effectif des Anglais, 20 pour 100 de celui des Français, qui comptaient dans leurs rangs une certaine proportion de créoles. C’est à ce moment que se produisit le revirement. plus que quelques parties de la côte Nord⁠ ⁠; les Faute d’effectifs, le général Laveaux ne tenait Anglais, solidement établis au Môle, bordaient le cours de l’Artibonite, nous coupant des groupements mulâtres qui subsistaient dans le Sud⁠ ⁠; entre les deux, dans la région des Gonaïves, se trouvaient des avant-gardes de nègres espagnols ou ralliés à l’Espagne. Laveaux eut l’idée d’exploiter les divisions qu’il savait régner parmi eux⁠ ⁠; il y fut aidé par le décret du 16 pluviôse an II (4 février 1794), qui lui permettait de nous poser en champions de l’émancipation, et un gros détachement de ces noirs vint se joindre à lui, le 25 juin, sous le commandement de Toussaint Louverture⁠ ⁠; c’est ainsi que fait son entrée dans les grandes affaires cet homme, dont le nom va devenir inséparable de celui de Saint- Domingue. François-Dominique Toussaint, dit Louverture, — on ignore P’origine de ce nom, — était un nègre de cinquante ans, né le 20 mai 1743 sur l’habitation Bréda, appartenant à la famille de Noé, dans le Haut du Cap⁠ ⁠; pris comme cocher par le gérant de l’habitation, il avait acquis une instruction qui le mettait au-dessus du niveau moyen de sa condition⁠ ⁠; lors de l’explosion de la guerre servile, il ne s’était pas associé aux massacres, mais il n’avait pas tardé à rejoindre les siens, et Jean-François lui avait décerné le titre bizarre de Médecin des armées de Sa Majesté⁠ ⁠; il avait alors suivi la fortune de ce chef et, passé dans les rangs espagnols, reçu le grade de maréchal de camp. Il est probable que le dépit de ne pas avoir succédé aux honneurs et à la puissance de Biassou, qui venait de mourir, fut pour beaucoup dans sa brusque conversion⁠ ⁠; il faut reconnaître, cependant, que de son enfance et de son éducation, il avait gardé la plus haute idée du nom français et du prestige qu’il inspirait⁠ ⁠; notre cause par ailleurs était celle où les chances de succès s’offraient les plus sûres pour son ambition et celle des siens. On comprend donc qu’il l’ait préférée à celle des peuples pour lesquels il n’aurait jamais été qu’un esclave sévolté⁠ ⁠; parmi les Français il pouvait, chacun des siens pouvait avoir l’espoir de devenir un citoyen⁠ ⁠; tout s’accordait pour le pousser et, avec lui, tous les gens de couleur qui aspiraient à la liberté, dans nos rangs. Il nous apportait de réels éléments de succès : cinq bataillons qui étaient les meilleurs de Saint-Domingue, mais surtout des qualités personnelles et, on peut bien le dire, son génie particulièrement adapté aux conditions politiques et militaires de cette contrée. Toussaint n’était peut-être pas un grand capitaine⁠ ⁠; il lui manquait une instruction à laquelle rien ne peut suppléer et il n’a guère fait qu’appliquer des conceptions depuis longtemps mises en avant par d’Estaing et tous nos généraux, mais il sut, dès le début de sa carrière, s’assurer sur les siens une autorité qui lui permit de tout leur demander, un prestige où il entrait quelque peu de fétichisme et de sorcellerie, surtout une supériorité morale incontestable⁠ ⁠; s’il prodiguait les manifestations d’une dévotion théâtrale qui paraissait un peu ridicule aux Français de cette époque, rien n’autorise pour cela à le taxer sans preuves et a priori d’hypocrisie⁠ ⁠; les exhortations de l’abbé de La Haye avaient été pour beaucoup dans sa résolution de se rallier à nous⁠ ⁠; il ne mettait d’ailleurs pas moins de soins à étaler son respect pour

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TOUSSAINT LOUVERTURE, lithographie de A. Parey
Gravure TOUSSAINT LOUVERTURE, lithographie de A. Parey

les principes de la Révolution⁠ ⁠; il se proclamait le Spartacus noir prédit par Raynal⁠ ⁠; les nègres avaient (Lithographie de A. Farey). TOUSSAINT LOUVERTURE le sentiment qu’ils ne seraient jamais trahis par un

VICTOR HUGUES

des leurs et les blancs lui savaient gré de ne nourrir contre eux aucune hostilité, d’aspirer à être un Français comme eux et de ne pas concevoir de but plus élevé pour ses frères⁠ ⁠; nul homme sans doute ne fut plus apte à ménager une réconciliation et une collaboration entière entre les deux races. Il constitua avec les éléments noirs qui affluaient autour de lui, attirés par l’appât de la liberté, des demi-brigades auxquelles les officiers blancs, employés dans les fonctions d’état-major, donnèrent une réelle cohésion⁠ ⁠; dans ce pays qu’elles connaissaient, utilisant les ressources de ses mornes et de sa végétation, elles étaient à peu près sûres de venir à bout de tout ennemi contre lequel elles réussiraient à prolonger la lutte⁠ ⁠; et surtout elles étaient habituées à respirer sous ce ciel de feu, elles y trouvaient à vivre et n’y étaient pas exténuées par les maladies, tandis que les régiments anglais se décimaient dès qu’ils faisaient un pas hors des villes. En 522 quelques mois Toussaint Louverture se trouva le maître absolu de toute la partie du Nord, d’où les Espagnols, pour ne pas les voir passer de notre côté, avaient retiré leurs troupes nègres⁠ ⁠; les Anglais eux-mêmes reculaient progressivement sur le Môle et le Port-au-Prince, et suppliaient qu’on leur envoyât des renforts. Une révolution analogue, au même moment, produisait aux îles du Vent une résurrection toute comparable du nom français : aux premières nouvelles de la réaction royaliste dans ces îles, en décembre 1792, la Convention avait décidé d’y envoyer des commissaires pour rétablir son contrôle. Mais ce fut seulement le 2 juin 1794, six semaines après la reddition de la Guadeloupe, que ceux désignés pour cette île, Victor Hugues et Chrétien, arrivèrent devant ses côtes, avec I 150 hommes⁠ ⁠; la trouvant aux mains de l’ennemi, d’autres auraient reculé⁠ ⁠; mais tel était l’esprit du temps qu’ils attaquèrent⁠ ⁠; les Anglais surpris, déconcertés, — comment se seraient-ils attendus à cela⁠ ⁠? — les laissèrent prendre pied et alors, entre ce millier d’agresseurs et les six ou huit mille soldats dont pouvaient disposer les généraux Grey et Graham, s’engageait une lutte furieuse, appelée à se prolonger six mois⁠ ⁠; le décret du 4 février faisait là aussi son office d’arme de guerre⁠ ⁠; maître de la Grande Terre à la fin d’août, Hugues attaquait la Guadeloupe proprement dite et coupait en deux l’armée ennemie⁠ ⁠; un des corps entrait en composition, malgré sa supériorité numérique, et signait le 6 octobre une capitulation dans laquelle l’impitoyable commissaire avait refusé de comprendre les « émigrés », c’est-à-dire les sujets français qui combattaient dans les rangs ennemis⁠ ⁠; 865 étaient fusillés le lendemain sur le Morne Savon, et les derniers détachements anglais, épouvantés, évacuaient la Basse-Terre le II décembre.

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Hugues, ancien capitaine marchand devenu négociant à Saint-Domingue et ruiné par la révolte des nègres, puis accusateur public à Rochefort, se révélait alors un organisateur⁠ ⁠; il créait une armée de dix mille hommes, et une marine coloniale qui renouvelait les exploits de nos corsaires dans ces mers⁠ ⁠; puis il passait à l’offensive et attaquait les iles voisines, Sainte-Lucie, qui redevenait française du 22 avril au 16 juin 1795, la Grenade, où nous appelait un soulèvement des petits habitants contre l’absentéisme des grands propriétaires, Saint-Vincent, dont les Caraïbes se prononçaient en notre faveur, etc... La Dominique et la Martinique, où existaient de gros noyaux de population blanche, résistaient seules à la contagion.

SAINT-DOMINGUE. AQUEDUC PRÈS DE SAINT-MARC

L’Angleterre ne pouvait accepter sa défaite. Le général Abercromby, envoyé 523 aux Antilles en 1796, n’y amenait pas moins de 20000 hommes, au moment même où les Alliés venaient de perdre les Pays-Bas, où l’Italie était envahie, la Méditerranée évacuée, où les Iles Britanniques tremblaient pour leur propre sort⁠ ⁠! Et cependant, dès son arrivée, il devait s’avouer vaincu : les émigrés eux-mêmes le dissuadaient d’attaquer la Guadeloupe⁠ ⁠; il se contentait de reprendre la Grenade, Sainte-Lucie, où le commissaire Gayraud avait gouverné seize mois humainement, Saint-Vincent. Dans cette dernière île, les Caraïbes, nos alliés, se firent littéralement exterminer pour nous : les derniers débris de la race furent transportés sur les îles Bombay et Ama où ils périrent de misère, de maladie et de faim⁠ ⁠; telle fut la fin du peuple qui avait dominé les Antilles. Les Saintes mêmes succombèrent. A Saint-Domingue il était déjà trop tard pour que l’arrivée des renforts pût rien changer : les 7000 soldats que le général Howe y avait conduits, en août 1795, avaient échoué dans une dernière tentative pour occuper Léogane⁠ ⁠; puis Toussaint au Nord, Laplume au Sud avaient recommencé à serrer de près les envahisseurs dans le Port-au-Prince⁠ ⁠; le général Maitland, envoyé pour étudier la situation, constatait dès son arrivée qu’il n’y avait rien à faire⁠ ⁠; trente mille soldats débarqués dans cette île s’y étaient volatilisés presque sans avoir agi. La situation, de notre côté aussi, s’était étrangement modifiée⁠ ⁠; les mulâtres s’étaient assez mal accommodés de la confiance croissante que Laveaux témoignait à Toussaint, et leur chef Villate s’était saisi de la capitale (20 mars 1796)⁠ ⁠; mais Toussaint avait énergiquement réagi, et Laveaux délivré l’avait proclamé le sauveur de la colonie, associé à toutes les parties de son administration. Confirmé dans son grade par le Directoire, puis général de division (17 août 1796), général en chef (Ier sep- 524

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SAINT-DOMINGUE, AQUEDUC PRÈS DE SAINT-MARC
Gravure SAINT-DOMINGUE, AQUEDUC PRÈS DE SAINT-MARC
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tembre 1797), Toussaint, appuyé sur ses régiments noirs, pouvait tout se permettre⁠ ⁠; il avait écarté le général Rochambeau envoyé de France avec une mission militaire (juillet 1796), puis Laveaux et Sonthonnax, revenu avec le titre de commissaire, qu’il avait fait repartir pour l’Europe en les faisant désigner comme députés de la colonie⁠ ⁠; quand après eux arriva le général Hédouville, ce vainqueur de la Vendée dut bien vite reconnaître que les quelques centaines d’hommes qu’il avait amenées à travers les croisières anglaises n’étaient pas suffisantes⁠ ⁠; Toussaint était une puissance et c’était avec lui, d’après ce qu’il lui plairait de trouver son intérêt, que Maitland aurait à négocier.

Le général anglais s’y méprit et crut pouvoir détacher de la cause française ce potentat improvisé⁠ ⁠; il lui offrit de le reconnaître comme souverain, avec tout l’appui de la puissance anglaise, moyennant le monopole du commerce de l’ile, mais il se trouva que justement Toussaint entendait rester Français⁠ ⁠; tout ce que put obtenir le négociateur fut la liberté, achetée à prix d’argent, de retirer ses troupes sans être inquiété (mai-août 1798).

TOUSSAINT LOUVERTURE

L’entreprise anglaise des Antilles se terminait donc par un fiasco complet⁠ ⁠; la Martinique seule restait entre les mains des maîtres de la mer, mais pour combien de temps⁠ ⁠? Cela avait coûté plusieurs dizaines de milliers d’hommes et plusieurs centaines de millions au Royaume-Uni, sans compter toute sa politique paralysée dans le reste du monde pour ce beau résultat, auquel on avait tout subordonné⁠ ⁠; mais tel était le mirage des îles à sucre que n’importe quel ministère aurait dû tenter la même aventure, sous peine d’être emporté : Fox même ne l’avait pas désavouée. Toussaint aurait pu anéantir l’armée anglaise, mais il avait d’autres soucis : les mulâtres continuaient à dominer dans l’Ouest et le Sud, où ils avaient fini par enlever toute existence politique aux noirs aussi bien qu’aux blancs. Jamais ils ne se soumettraient à la supériorité d’un nègre, même se présentant sous le nom de la France. Ils représentaient l’un des éléments les plus importants de l’ile, le plus fort peut-être depuis que les blancs, par les massacres et l’émigration, étaient hors de cause⁠ ⁠; il importait de les réduire à l’impuissance avant que la rentrée en scène du gouvernement métropolitain vînt à nouveau bouleverser les conditions de l’équilibre politique et militaire : ils se chargèrent de fournir le prétexte en prenant au sérieux la proclamation que Hédouville, à son départ, avait lancée contre Toussaint (12 octobre 1798). 525 La guerre commença en février 1799⁠ ⁠; mais la supériorité numérique des nègres était trop grande pour que le succès fût longtemps disputé⁠ ⁠; « bayonnettés », exterminés par les troupes de Christophe et Maurepas, les mulâtres furent refoules vers le Sud et le généralissime du Nord fit son entrée triomphale aux Cayes le 28 juillet 1800. Dessalines se chargea de donner son vrai sens à la victoire, en « purgeant le Sud du dernier des Rigaudistes ». Il y eut Io 000 victimes. Il restait deux cents hommes de troupes blanches dans l’ile.

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Le dictateur noir avait maintenant libre carrière pour songer

DESSALINES

à la prospérité de l’ile qui était désormais devenue pour les siens une patrie⁠ ⁠; invinciblement dominé par les impressions de sa jeunesse, il ne pouvait concevoir cette prospérité autrement qu’il l’avait jadis connue⁠ ⁠; le rétablissement des cultures devait être la base de tout⁠ ⁠; il ne pouvait s’agir, sans doute, de revenir à l’esclavage, et l’acte du 4 février 1794 restait l’article essentiel du pacte qui liait la colonie à la France⁠ ⁠; mais les terres ne devaient pas rester en friche. Une grande partie des habitations, maintenant sans maîtres, par la disparition ou la fuite des propriétaires, furent affermées à des prix très modiques, aux principaux personnages de l’entourage de Toussaint, qui devenaient ainsi comme une aristocratie nouvelle intéressée au maintien de l’état de choses existant. Quant à la main-d’œuvre elle fut assurée par un règlement du 12 octobre 1800, ordonnant à quiconque n’aurait pas de profession, d’emploi ou de propriété, de se consacrer à la culture. D’impitoyables lois contre le vagabondage furent promulguées et une exacte police, où les colonels et les commandants sortis de la guerre remplaçaient les états-majors de jadis, avec une compagnie de gendarmerie dans chaque paroisse, en assura l’observation. Au sortir de ces épouvantables années, la résurrection de l’ordre apparut à tous comme une espèce d’âge d’or. Ce n’est pas qu’il faille croire que la colonie ait brusquement retrouvé sa production d’avant la Révolution⁠ ⁠; on ne pouvait d’un seul coup supprimer l’effet des incendies et des destructions : l’indigo et le coton avaient cessé d’être cultivés⁠ ⁠; le sucre, de 165 millions de livres en 1789, se relevait difficilement à 45 en 18o1⁠ ⁠; le café seul se maintenait : 45 millions de livres au

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Gravure DESSALINES
527 COLONIALE

lieu de 65. Il est même permis de se demander si ces chiffres auraient pu être soutenus. Il n’en est pas moins certain que, pour le moment, on retrouvait des marchandises à exporter. Et comme, pratiquement, tout le monde était libéré du lourd fardeau des dettes, comme le commerce américain était en mesure de tout fournir à meilleur marché que n’avait jamais fait la France, on peut dire que pour tous, le bien-être quotidien était plus grand qu’avant ces désastres. Il manquait seulement la sécurité : la colonie se gouvernant par ses propres intérêts et recueillant pour elle seule le produit des richesses qu’elle créait, ne reposait que sur le seul pouvoir de fait de Toussaint⁠ ⁠; tant qu’il ne serait pas consolidé, cette tranquillité ne serait qu’une trêve.

Toussaint, sur place, croyait à la possibilité d’une réconciliation définitive⁠ ⁠; il avait refusé de confisquer les terres des absents, il engageait les colons qui s’étaient enfuis aux Etats-Unis et dans les îles voisines à rentrer⁠ ⁠; il s’entourait de blancs, et ceux-ci, qui lui étaient reconnaissants d’avoir sauvé leur vie et leurs biens, se prêtaient avec une certaine complaisance à ses vues⁠ ⁠; l’éternelle plasticité de la culture française aidant, il se formait comme une sorte de société mixte où la coopération devenait naturelle⁠ ⁠; les postes élevés, sauf dans l’armée, étaient entre les mains des blancs⁠ ⁠; la fidélité des noirs était certaine envers leur idole, à qui les attachaient d’ailleurs les liens de l’intérêt⁠ ⁠; la peur garantissait celle des mulâtres. Toussaint assurait l’ordre et préparait l’acceptation sans violence d’un nouvel ordre social par le mélange et la fréquentation des races.

Il crut en avoir trouvé le moyen par sa Constitution Coloniale, qu’il fit approuver par une Assemblée où ne figurait aucun élément nègre : elle fut promulguée et entra en vigueur le 8 juillet I8oI.

Par cet acte, l’ile, où tous naissaient libres et Français, continuait à être une colonie, mais l’autorité y était confiée à un gouverneur général, Toussaint, nommé à vie, avec faculté de désigner son successeur, qui conférait les emplois, disposait de tout et même traitait avec les puissances étrangères⁠ ⁠; les lois étaient votées par une Assemblée de dix citoyens élus, mais dépourvus d’initiative. La métropole était pratiquement dépouillée du contrôle sur l’administration intérieure et extérieure de l’ile : on acceptait que son prestige, sa puissance militaire fussent à la disposition de la colonie, on lui vouait une affection filiale et c’était tout. La Constitution devait être soumise à son approbation, mais, vu l’urgence et les circonstances, le gouverneur général était autorisé à l’appliquer sans attendre. 527 La conduite de Toussaint en matière extérieure soulignait encore la portée de ces prétentions⁠ ⁠; non seulement, depuis l’expulsion des Anglais et des Espagnols, il était pratiquement en paix avec l’univers entier, mais à tous égards il se dirigeait par les seuls intérêts de Saint-Domingue, et les siens⁠ ⁠; il y avait longtemps que les lois prohibitives avaient cessé d’être appliquées et que les navires des autres nations étaient librement reçus dans tous les ports de la colonie⁠ ⁠; mais cette tolérance de fait elle-même ne suffisait pas et les progrès de ses cultures avaient conduit Toussaint à organiser les relations dont elles avaient besoin et à quoi la seule liberté n’aurait pas suffi⁠ ⁠; il avait conclu des conventions avec les Anglais de la Jamaïque, une entre autres, bien singulière, par laquelle il encourageait l’introduction dans l’ile de travailleurs provenant de la côte d’Afrique, c’est-à-dire la traite⁠ ⁠; avec les Etats- Unis, l’amitié était entière⁠ ⁠; ils avaient un représentant à Saint-Domingue, Toussaint avait chez eux des agents commerciaux, indépendants de ceux de la République française, exactement comme s’il eût été une puissance souveraine.

528 IL ADMINISTR LAON ADELTOR HUGUES A LA GUADELOUPE

Cet état de choses existant à Saint-Domingue correspondait étrangement à cette indépendance de fait, intéressant surtout l’ordre économique, à quoi avaient toujours aspiré les colons, et que dix ans plus tôt l’Assemblée de Saint- Marc avait tenté d’établir. Toussaint Louverture était l’héritier de tout le passé de Saint-Domingue, et, d’instinct, appliquait un programme qui correspondait à ce passé⁠ ⁠; mais cette organisation ne pouvait être définitive : la condition essentielle qui rendait cette évolution possible était que Saint-Domingue, isolée par la guerre, vécût sur elle-même en se proclamant nominalement une partie de la France⁠ ⁠; cette situation ambiguë ne pouvait se prolonger indéfiniment. vant un rythme singulièrement paral- Les événements se déroulaient suilèle à l’autre extrémité de la mer des Antilles, à la Guadeloupe.

Comme à Saint-Domingue les Anglais avaient dû se rendre à l’évidence : cette conquête, qui avait été l’un de leurs buts de guerre, était impossible, à moins de sacrifices qu’ils n’étaient point disposés à faire. La grande entreprise d’Abercromby s’était dissipée, sans autre succès que la prise de quelques îles secondaires, et, à partir de 1796, Victor Hugues fut le maître absolu de son île.

FONCTIONNAIRES COLONIAUX

Il lui fallut cependant s’organiser pour vivre. Les conditions dans lesquelles il se trouvait placé ne lui permirent à aucun degré de donner à son administration le caractère d’une nationalité naissante qui s’imposait aux dominateurs de Saint- Domingue : simple envoyé de la Convention, il ne pouvait être qu’un agent révolutionnaire. Il le fut avec le manque de ménagements, la férocité, mais aussi l’énergie dans l’exécution qui ont fait la grandeur de cette classe d’hommes⁠ ⁠; l’histoire de son proconsulat peut soulever l’horreur par les détails de cruauté qu’elle enferme, ni l’homme ni l’œuvre ne sont méprisables. Il commença par établir son autorité sur des bases inébranlables : la Terreur fut comme en France un système de gouvernement, avec la guillotine en permanence, des tribunaux et des comités révolutionnaires⁠ ⁠; les anciens propriétaires, réduits à l’état de parias, préférèrent pour la plupart s’enfuir⁠ ⁠; la population blanche de l’ile diminua des trois quarts, tandis qu’affluaient les révolutionnaires des îles voisines, et aussi ce qui pouvait échapper d’esclaves de tous les ateliers à cent milles à la ronde. Mais c’était comme royalistes que les planteurs étaient pourchassés, non comme blancs, et quand des émissaires de Saint-Domingue vinrent prêcher aux nègres de la Guadeloupe l’abandon des ateliers et le massacre des Européens, ils furent traités aussi durement que les pires contrerévolutionnaires. Quant à la production, : INGÉNIEURS GÉOGRAPHES Hugues en organisa l’admi- (Gravure de Ponce). nistration par le travail libre, mais comme il l’entendait, au profit de la nation et par la discipline spartiate que les rhétoriques inspirées de l’antique imposaient comme exemple à toutes les imaginations de l’époque⁠ ⁠; groupés par les soins des séquestres, les travailleurs devaient se rendre aux champs à l’aube, au son des chants patriotiques, et y rester toute la journée, peinant sans compter pour la patrie qui les nourrissait⁠ ⁠; la prison, les châtiments corporels continuaient à sévir, et il s’y joignait maintenant la peine de mort à la moindre marque de mécontentement.

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FONCTIONNAIRES COLONIAUX : INGÉNIEURS GÉOGRAPHES, gravure de Ponce
Gravure FONCTIONNAIRES COLONIAUX : INGÉNIEURS GÉOGRAPHES, gravure de Ponce

Le rendement de ce système, évidemment inférieur à celui de Toussaint, qui

HISTOIRE DES COLONIES. 529 34

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du moins concédait aux exploitants une part du produit, fut encore diminué par d’inévitables gabegies⁠ ⁠; il n’en mit pas moins aux mains des « agences nationales » des ressources qui, jointes au produit des prises, suffirent aux besoins de cette formidable organisation⁠ ⁠; mais il fallait écouler ces produits.

POLITIQUE COLONIALE DE LA CON- VENTION ET DU DIRECTOIRE

Il ne pouvait bien entendu pas être question des lois exclusives, et tous ceux qui se présentaient dans les ports étaient accueillis en frères, mais les neutres avaient à peu près disparu, et les Anglais ne se souciaient pas d’approcher d’un pays où régnait une administration à la réputation si effrayante⁠ ⁠; les navires des Etats-Unis étaient pratiquement les seuls dont on eût quelque secours à attendre⁠ ⁠; comme Saint- Domingue, la Guadeloupe française, par le fait de la guerre, tombait sous le contrôle économique de cette puissance⁠ ⁠; mais tandis qu’à Saint-Domingue Toussaint, nous l’avons vu, acceptait cette situation et en tirait le parti le plus avantageux, l’indomptable caractère de Hugues lui faisait adopter l’attitude inverse⁠ ⁠; à la suite d’incidents divers venant de la complaisance des Américains pour la croisière anglaise, il autorisait nos corsaires à leur courir sus (mars 1797)⁠ ⁠; on était à l’époque de ce qu’on a appelé « la quasi-guerre franco-américaine »⁠ ⁠; il y avait des engagements entre navires français et américains, et l’on voyait venir le moment où cette nouvelle guerre risquerait d’entraîner les pires complications. le Vent, les colonies qui nous restaient Aux îles du Vent comme aux îles Sous devenaient des sortes d’Etats indépendants.

La France cependant ne s’en désintéressait pas et sa politique restait la même. Les proclamations à grand fracas, l’abolition de la traite le 27 juillet 1793, de l’esclavage le 4 février 1794 : « Tout homme peut engager son temps et ses services, il ne peut ni se vendre ni être vendu. Sa personne n’est pas une propriété aliénable », confirmées par la Constitution de l’an III, ne doivent pas faire illusion : ce sont des déclarations de principes, nécessaires pour donner satisfaction à l’opinion, et aussi des armes de guerre, mais nulle part les mesures d’exécution, les mesures transitoires ne sont prévues⁠ ⁠; et nous savons ce qu’en fut l’effet sur place⁠ ⁠!

En revanche, les gestes abondent, qui montrent la persistance de la volonté de conserver les colonies et d’assurer leur développement, dans le sens qui était alors celui de tous les gouvernements français, favoriser l’intérêt métropolitain⁠ ⁠; c’est le décret du 26 mars 1793, confirmant l’Arrêt du Conseil de 1784⁠ ⁠; c’est l’Acte de navigation du 21 septembre, maintenant plus rigoureusement que jamais les principes de l’exclusif⁠ ⁠; ce sont les différentes lois douanières, les négociations, qui ont toujours stipulé la conservation de tous les territoires, les accroissant même, comme ce traité de Bâle qui couronne l’une des ambitions les plus anciennes de la monarchie en faisant l’unité de Saint-Domingue à notre profit, acquisition médiocre (75 000 habitants dont 15000 esclaves, et 22 sucreries), mais manifestation de revendications qui ne renonçaient pas⁠ ⁠; ce sont surtout les constitutions, qui maintiennent le principe de l’assimilation entière des colonies au territoire métropolitain, la loi du 8 novembre 1797, qui les divise comme la France d’Europe en départements (cinq pour Saint-Domingue, qui sous le Consulat eurent des préfets et des sous-préfets). La Constitution de l’an VIII, il est vrai, et celle de l’an X, reviennent au principe que les colonies seront régies par des lois spéciales⁠ ⁠; mais la liberté de ces établissements n’a rien à y gagner : la loi du 28 mai 1802 décide que leur gouvernement sera assuré par un capitaine général et un préfet colonial, qui sont le gouverneur et l’intendant de jadis, et un grand juge ou commissaire de justice⁠ ⁠; elles perdent ainsi la dernière trace de cette autonomie locale par le contrôle des impôts dont avaient jadis joui les Conseils Supérieurs⁠ ⁠; il y a loin de là à l’abandon de ces établissements, et même à cette séparation de fait tentée par les Toussaint et les Hugues.

531 COMMENCEMEVE DU VERACTION AUX ILES DU VENT

Les circonstances seules avaient créé la rupture et l’entretenaient, mais à plusieurs reprises, de 1795 à 1800, nous voyons le pouvoir central s’occuper des colonies, essayer de renouer les relations avec elles, de reprendre leur administration en main⁠ ⁠; l’envoi de Rochambeau, de Sonthonnax, de Hédouville à Saint-Domingue, celui qui suivit en 1800 de Vincent, Raymond et Michel, sont les signes évidents de cette volonté⁠ ⁠; l’impossibilité de faire accompagner ces personnages de forces militaires sérieuses les condamna seule à se contenter des voies de la douceur et de l’insinuation⁠ ⁠; mais la situation militaire allait bientôt changer. bre 1798 à marquer un point, et le général Le Directoire avait réussi dès novem- Desfourneaux, envoyé à la Guadeloupe, n’avait eu aucune peine à se faire remettre le pouvoir par Victor Hugues⁠ ⁠; le rétablissement de la paix générale, par le traité d’Amiens (27 mars 18o2), allait permettre au désir de rétablir notre grandeur coloniale de se traduire par des actes.

Par son article 3, ce traité nous restitue intégralement toutes nos colonies, même celles, comme la Martinique, Sainte-Lucie ou Tabago, que les Anglais occupent depuis plusieurs années⁠ ⁠; sa supériorité sur mer n’a donc pas permis à l’ennemi d’entamer le domaine qui quinze ans auparavant faisait de nous la puissance ayant le plus grand commerce colonial⁠ ⁠; il nous reste à relever cette prospérité.

532

Bonaparte, qui est à lui seul le gouvernement français, ne veut que l’intérêt français, mais il n’a aucune expérience coloniale et s’en remet entièrement à ses conseillers. Ceux-ci, son entourage, sont, en totalité pour ce qui concerne les affaires coloniales, des hommes d’ancien régime, administrateurs, commerçants et colons : le « Système » reste pour eux un dogme. Il suffit de le rétablir⁠ ⁠; pour les lois prohibitives, qui n’ont jamais été abrogées, cela ne saurait faire question⁠ ⁠; le problème de la culture est plus embarrassant, car il y a des engagements, des faits accomplis⁠ ⁠; on ne saurait restaurer l’esclavage sans aller à l’encontre des Droits de l’Homme, qui restent à la base de notre législation, à l’encontre des principes d’humanité et de la parole donnée⁠ ⁠; on n’osera jamais aller jusqu’à une restauration déclarée du mal, qui serait par trop révoltante⁠ ⁠; mais tout le monde est d’accord sur la nécessité de revenir à un régime qui peut seul assurer la mise en valeur des colonies⁠ ⁠; une loi du 20 mai 18o2 annulera par prétérition le décret du 4 février 1794, en décidant la remise en vigueur des lois d’avant 1789, déclarée « nécessaire, juste, honorable » par Regnault de Saint-Jean d’Angély⁠ ⁠; Bonaparte, chez qui son union avec une créole a encore renforcé certains préjugés, dit tout d’un mot : « Blanc, je suis avec les blancs. »

LA GUADELOUPE

Il reste à passer à l’exécution. Pour certaines îles, la Martinique par exemple, où le décret n’a jamais été publié, tout est facile : les nègres sont esclaves et le restent. Le rétablissement de l’autorité française s’y accomplit d’ailleurs au milieu de la joie générale, l’occupation étrangère, malgré toute sa volonté de donner l’illusion qu’elle n’était pas une conquête, n’ayant pu éviter certaines duretés et tous espérant que le retour de la paix est celui de la fortune. A la Guadeloupe on a voulu aller trop vite⁠ ⁠; on y a envoyé comme capitaine général l’amiral Lacrosse, qui a commencé par déclarer en arrivant, le 29 mai 18oı, qu’il « n’était plus le Lacrosse de 1793 »⁠ ⁠; il y a eu des arrestations, des injustices excessives, d’autres encore annoncées⁠ ⁠; Lacrosse a oublié qu’il n’avait amené avec lui que 198 militaires d’Europe⁠ ⁠; ceux de la colonie, mulâtres ou noirs⁠ ⁠; très fiers de leur passé glorieux sous Hugues, se sont groupés autour du capitaine Ignace, et finalement, le 21 octobre, le capitaine général, arrêté et cédant à la contrainte, a dû s’éloigner de la colonie.

Les vainqueurs se sont trouvés divisés⁠ ⁠; les uns, à la tête desquels s’est placé le populaire colonel Pélage, entraîné par force dans l’aventure, ont refusé d’être des révoltés⁠ ⁠; Pélage a déclaré qu’il remettrait la colonie « au premier caporal envoyé par le Premier Consul ». Les autres, avec le commandant Delgrès, ont discerné plus clairement les conséquences : plutôt que de voir rétablir l’état de choses d’avant la Révolution, ils accepteront le pire, la lutte sans espoir et la mort.

533 GÉNÉRAL RICHEPANCE

Bonaparte, qui ne peut admettre de résistance, a pris des mesures pour écraser la rébellion⁠ ⁠; il envoie 12 000 hommes aux îles du Vent, 3470 sous le général Richepance pour la Guadeloupe⁠ ⁠; celui-ci, arrivé le 6 mai, exige le rétablissement de Lacrosse, pour le principe. Pélage, fidèle à sa parole, se soumet sans restriction⁠ ⁠; il conduira même en personne les colonnes qui opéreront contre ses frères⁠ ⁠; mais Delgrès appelle aux armes ceux qui veulent conserver leur liberté (Io mai) et par les mornes et les solitudes il engage une lutte dont le résultat ne peut faire de doute⁠ ⁠; le 28, cerné sur l’habitation d’Anglemont au Matouba, il se fait sauter pour ne pas être pris vivant. Son nom est resté honoré à la Guadeloupe. La réaction peut alors se donner carrière. Les derniers soldats de la Liberté sont traités comme des criminels⁠ ⁠; on en jette 3 000 sans vivres et sans secours sur les côtes de l’Amérique espagnole⁠ ⁠; ceux même qui sous Pélage se sont battus contre les rebelles ne trouvent pas grâce⁠ ⁠; on les expédie au bagne de Brest,

Illustration de l'ouvrage, page 533
Gravure sans légende (page 533)

(D’après une gravure de Tardieux). d’où ils ne sortiront que pour être cédés comme mercenaires au service napolitain. Pélage servira avec son grade dans toutes les campagnes de l’Europe et sera tué en 1813 à la bataille de Vittoria

A PRÉPARATION DE L’EXPÉDI-

Mais le but essentiel est atteint, on va enfin faire à la Guadeloupe ce qui s’est fait tout seul à la Martinique et à Sainte-Lucie⁠ ⁠; un arrêté du 16 juillet 1802 y rétablit dans toute sa vigueur les lois d’avant 1789⁠ ⁠; les blancs seuls sont citoyens et les travailleurs des habitations sont à nouveau une propriété⁠ ⁠; une parenthèse de dix années est fermée et l’ancien régime est restauré. Saint-Domingue était un plus gros mor- L TION DE SAINT-DOMINGUE ceau.

TOUSSAINT LOUVERTURE REÇOIT UNE LETTRE DU PREMIER CONSUL (D’après une gravure du temps).

Toussaint Louverture y était maître et l’on aurait pu s’accommoder avec lui. 533 La vanité même avec laquelle il se proclamait Français, et l’ostentation de la fameuse adresse : « Le premier des Noirs au premier des Blancs », étaient de sûrs gages de sa volonté de le rester. Il n’avait aucun intérêt à une indépendance totale, qui l’aurait privé de la protection et du prestige de nos armes⁠ ⁠; la prolongation de la situation actuelle, au contraire, lui aurait valu des concours dont il ne pouvait guère se passer⁠ ⁠; la France elle-même y aurait trouvé avantage⁠ ⁠; l’habitude, la manière dont les industries des deux pays se trouvaient en quelque sorte complémentaires auraient renoué des relations de commerce que la concurrence américaine n’aurait diminuées que dans la mesure inévitable⁠ ⁠; la communauté de langue, de traditions aurait fait le reste⁠ ⁠; on aurait en tout cas sauvé ce qui pouvait être sauvé et la France serait restée une puissance américaine. Le malheur fut que la France et Bonaparte furent mal renseignés. L’étendue de la transformation qui s’était accomplie sous les tropiques leur échappa complètement⁠ ⁠; ils n’y virent que l’explosion brutale d’une sauvagerie primitive, à quoi l’absence momentanée de toute contrainte avait permis de tout détruire, mais qui était incapable de jamais arriver à rien créer⁠ ⁠; jamais ils ne prirent au sérieux Toussaint et ses « Africains dorés »⁠ ⁠; on ne comprit qu’une chose, la nécessité de récupérer une source de richesse indispensable à la grandeur nationale⁠ ⁠; les difficultés ne pouvaient être que d’ordre technique⁠ ⁠; on crut y pourvoir par l’énormité des moyens.

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TOUSSAINT LOUVERTURE REÇOIT UNE LETTRE DU PREMIER CONSUL, d’après une gravure de GÉNÉRAL RICHEPANCE, d’après une gravure de Tardieux.. l’époque
Gravure TOUSSAINT LOUVERTURE REÇOIT UNE LETTRE DU PREMIER CONSUL, d’après une gravure de GÉNÉRAL RICHEPANCE, d’après une gravure de Tardieux.. l’époque

Les premières études pour la campagne, les premiers projets d’envoyer des troupes en force à Saint-Domingue remontent à l’année 1798 et à l’échec de la mission Hédouville⁠ ⁠; Bonaparte, sur ce point, n’a fait que réaliser les vues du Directoire et faire ce qu’aurait fait n’importe quel gouvernement français, car aucun 534 n’aurait songé à abandonner Saint-Domingue. Mais pendant trois ans l’affaire traîna : tout ce que l’on aurait envoyé serait tombé aux mains des Anglais. Pendant trois ans encore, tous nos gouvernements, Bonaparte lui-même, dissimulèrent, tentèrent d’amadouer Toussaint par des promesses de faveur. Mais le rer octobre I8OI furent signés les préliminaires de Londres.

535

Les choses marchent alors avec une rapidité foudroyante, du simple fait que le nouveau maître commande. Sans attendre la paix définitive, qui fut signée seulement le 27 mars, il ordonna l’expédition et en pressa le départ. Les instructions qu’il remit à Leclerc, désigné comme commandant en chef, sont singulièrement ambiguës et durent être complétées par des explications verbales qu’il eût été gênant de formuler sur le papier. Il semble que le point de départ de l’action ait été la fameuse Constitution de Toussaint, que l’on ne pouvait accepter, car elle équivalait à l’abandon de la colonie⁠ ⁠; il fallait donc mettre fin à la dictature de ce chef et reprendre une autorité entière sur l’ile en s’assurant de l’obéissance des troupes noires, peut-être en les éloignant, et en désarmant les populations. GÉNÉRAL LECLERC Mais qu’aurait-on fait alors⁠ ⁠? Le rétablisse- (D’après une peinture d’Appiani). ment de l’esclavage, comme on faisait aux Petites Antilles, entrait certainement dans les vues de tous⁠ ⁠; on visait sans doute aussi à évincer les Etats-Unis⁠ ⁠; en réalité, une fois sur place on aviserait⁠ ⁠; la dernière phrase des instructions autorisait les administrateurs « à y déroger pour leur en substituer de plus convenables, si sous les yeux et en présence de l’objet elles leur paraissaient présenter quelques dangers ».

GÉNÉRAL LECLERC, d’après une peinture d’Appiani
Gravure GÉNÉRAL LECLERC, d’après une peinture d’Appiani

Quant au succès on comptait le demander à la brusquerie de l’attaque, qui rendrait impossible toute résistance concertée, au choix du moment, le commencement du printemps, et à la supériorité des moyens mis en œuvre. L’heure le permettait, qui mettait à notre disposition, sans que nous eussions à compter, les meilleures troupes du monde, et toutes les ressources navales de l’Europe : l’Espagne, la Hollande, nos alliés, s’associaient en effet pleinement à nous pour une affaire qui paraissait d’intérêt commun, toutes les nations colonisatrices devant également trouver leur sécurité à la destruction du « nouvel Alger qui s’élevait sur le sol américain »⁠ ⁠; on comptait même sur la sympathie de l’Angleterre. Leclerc, pour commencer, n’eut pas moins de 21 000 hommes, pour le transport desquels entrèrent en action tous les ports de l’Europe occidentale. La marine, sous Villaret-Joyeuse, comprit 35 vaisseaux français, 4 espagnols, 3 bataves, 28 frégates, etc...

536 CHUTE DE TOUSSAINT

Il y eut cependant des flottements⁠ ⁠; des hésitations, la concentration finale ne s’accomplit que sur les côtes mêmes de l’ile, à Samana, où la première escadre, celle de Villaret, arriva le 29 janvier 18o2⁠ ⁠; on laissa de la sorte à Toussaint le temps de fixer son esprit sur la conduite à tenir. S’il avait été surpris par l’arrivée brusque des forces apportant les ordres du Premier Consul, peut-être se fût-il laissé intimider⁠ ⁠; mais ces quelques jours lui permirent de mesurer les chances qui lui restaient. Quand Leclerc se présenta devant le Cap le 3 février, Christophe, qui y commandait, refusa de le recevoir, alléguant le manque d’ordres, puis, ne pouvant songer à résister et exécutant le plan convenu, se retira dans l’intérieur, après avoir allumé un nouvel incendie qui détruisit ce qui avait encore échappé aux précédents⁠ ⁠; il ne resta pas soixante maisons debout (6 février).

Toussaint savait que, malgré l’égalité apparente, — il avait 25000 réguliers, — ses troupes ne pouvaient tenir contre les vétérans des guerres européennes. Son plan, comme celui de tous ceux qui avant lui avaient envisagé la défense de File, était d’abandonner la côte et de se retirer sur deux ou trois points difficilement accessibles, en entretenant la guerre par des partis, jusqu’au moment où surviendrait la saison des pluies et des maladies, qui ne permettrait pas à une armée blanche de tenir campagne sans s’anéantir, comme le montrait l’exemple des Anglais à Cuba en 1740 et en 1762, plus récemment encore à Saint-Domingue même. Mais la rapidité de manœuvre des troupes françaises ne lui permit pas de réaliser ce dessein.

En quatre colonnes partant de Fort Républicain (Fort Dauphin), le Cap, Port de Paix et le Port Républicain (Port-au-Prince), les divisions Rochambeau, Leclercq, Hardy, Boudet convergèrent sur les Gonaïves, où Toussaint avait fixé son centre de résistance⁠ ⁠; la Ravine aux Couleuvres, où il avait tenté de s’arrêter, dut être évacuée le 25 février et les Verrettes ne purent plus être tenues quand le fort de la Crête-à-Pierrot (près de Saint-Marc), qui servait de pivot aux forces de Dessalines, 536 empêchant la division Boudet de progresser au Sud, eut été réduit après une défense héroïque (24 mars) : 700 hommes contre 12 000⁠ ⁠; il nous en coûta 2000. En cinq semaines, de toute l’armée noire incapable de se réunir pour une action quelconque, il ne restait qu’une poussière de bandes appelée à s’émietter chaque jour davantage.

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Déjà même le découragement s’emparait de ses chefs⁠ ⁠; Laplume, Clairvaux, Maurepas, Christophe avaient ainsi fléchi⁠ ⁠; Toussaint comprit que l’heure était venue et, après avoir tenté un dernier effort pour obtenir quelques garanties, il vint lui-même se livrer au vainqueur, le 6 mai. Leclerc, qui refusa de lui accorder aucun emploi, comme il lui était prescrit, le traita d’ailleurs bien et lui assigna comme résidence son habitation, Dennery, près des Gonaïves.

DÉBARQUEMENT DES TROUPES FRANÇAISES A SAINT-DOMINGUE (D’après une estempe populaire du temps).
Gravure DÉBARQUEMENT DES TROUPES FRANÇAISES A SAINT-DOMINGUE (D’après une estempe populaire du temps).

Mais alors surgirent les vraies difficultés : les pluies commencèrent en avril et avec elles vinrent les maladies, la fièvre jaune⁠ ⁠; dès le 8 mai il mourait trente à cinquante personnes par jour, et l’effectif, de 20 000 hommes, s’était réduit à 12 000. La démoralisation faisait son chemin et les troupes commençaient à devenir incapables de faire campagne, au moment même où, comme il était attendu, le brigandage reprenait partout. 537 Toussaint, c’est bien évident, suivait avec satisfaction ces événements qui lui apportaient sa revanche : une correspondance interceptée fournit au général en chef le prétexte de croire qu’il n’y était pas étranger, et, pensant décapiter la révolte qui renaissait partout, Leclerc fit enlever le 6 juin le vieux chef noir qui fut brutalement embarqué pour la France. Le gouvernement consulaire eut le tort de traiter ce vaincu avec une cruauté que rien n’excuse⁠ ⁠; transféré au fort de Joux dans le Jura, le grand homme des Noirs y mourut après plusieurs mois d’une cruelle agonie, le 7 avril 1803. Son départ n’avait rien arrangé⁠ ⁠; la révolte était devenue générale, et les forces manquaient pour détruire les bandes qui disparaissaient, dès qu’on réussissait à les joindre, pour se reformer aussitôt. La mortalité atteignait 160 hommes par jour pour le seul hôpital du Cap⁠ ⁠; c’est en vain qu’arrivaient des renforts, ce qu’on a appelé la deuxième et la troisième expédition de Saint-Domingue, 9000 hommes en août, 12 000 en septembre, les effectifs tombaient à néant : « Mon armée est détruite, écrivait Leclerc en octobre. Je n’ai pas 200 hommes disponibles. » CHRISTOPHE Le malheureux suppliait qu’on le rap- (Gravure de Bonneville.) pelât, alléguant les promesses qu’on lui avait faites, l’impossibilité où il se trouvait de promulguer lui-même le rétablissement de l’esclavage après les engagements qu’il avait pris, assurant d’ailleurs que son successeur trouverait toutes choses préparées. Le temps lui manqua pour voir l’issue de ces événements⁠ ⁠; il mourut le 2 novembre.

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CHRISTOPHE, gravure de Bonneville
Gravure CHRISTOPHE, gravure de Bonneville

Son successeur, Rochambeau, était un brave éprouvé, le type du général colonial d’alors, de qui toute la carrière s’était faite aux Antilles et qui ne connaissait de politique que la répression⁠ ⁠; la défection se faisait maintenant générale parmi les troupes de couleur, les seules pourtant qui pussent marcher sous ce climat⁠ ⁠; Dessalines, Christophe, Pétion passaient à l’insurrection⁠ ⁠; et la maladie que l’on avait annoncée devoir s’arrêter à l’hiver continuait à sévir⁠ ⁠; il restait 2 500 hommes, certaines demi-brigades étaient réduites à cinq hommes. Rochambeau essayait de lutter par la terreur⁠ ⁠; il faisait noyer, étouffer dans des navires spéciaux, par centaines, des hommes qu’il ne pouvait ni libérer ni envoyer en France⁠ ⁠; on allait chercher à Cuba des dogues dressés à donner la chasse aux nègres fugitifs. Il n’y avait plus ni pitié ni bonne foi⁠ ⁠; le général Maurepas, resté loyal, mais suspect malgré tout, était attiré à bord d’un navire, attaché au mât, son chapeau et ses épaulettes fixés avec des clous sur son corps, puis était jeté vivant à la mer. C’était une guerre d’extermination où chacun ne cherchait qu’à épouvanter l’adversaire par la certitude d’une destruction totale. Au siège de l’Accul, Dessalines faisait pendre à la vue de toute l’armée cinq cents prisonniers en réponse au massacre de cinq cents des siens par les assiégés. Enfin, au printemps de 1803, la guerre recommençait avec l’Angleterre : les vaisseaux qui jusque-là avaient assuré les communications s’éloignaient⁠ ⁠; il ne restait que des garnisons bloquées dans les places de la côte et incapables même de réagir. Port-au-Prince avait succombé en octobre et l’armée, qui se nommait maintenant « indigène » et que commandait Dessalines, nous serrait de plus en plus dans le Cap, tandis que les Anglais interdisaient tout espoir du côté de la mer. Pour sauver des vies humaines, L.-M. DE NOAILLES

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L.-M. DE NOAILLES, d’après la gravure de Vérité
Gravure L.-M. DE NOAILLES, d’après la gravure de Vérité

(D’après la gravure de Vérité) Rochambeau entrait en composition avec le commodore Loring et, le g novembre, tout ce qui restait avec lui de soldats et de colons, 8 0o0 personnes environ, s’éloignaient sur des bâtiments anglais de cette ville où notre pavillon avait flotté un siècle et demi. Plus heureux, Noailles, le généreux Noailles de la nuit du 4 Août, devenu le général républicain Noailles et qui commandait au Môle Saint-Nicolas, tentait de s’évader avec quelques bâtiments pour gagner la terre amie de Cuba (4 décembre) : rejoint en mer par des forces supérieures il succombait dans le combat. Il ne restait dans l’ile pour maintenir nos couleurs qu’une force constituée, celle du général Ferrand, qui occupait la partie orientale cédée par l’Espagne en 1795⁠ ⁠; mais dans cette région où la population de couleur était en minorité, les habitants firent cause commune avec nos soldats et cette terre demeura pour un temps encore une terre française. 539

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PERTE DES PETITES ANTILLES

quences pour toute cette partie du monde, où seule la mer La déclaration de guerre entraînait les mêmes consépouvait donner accès. Un certain temps, pourtant, s’écoula avant que l’effet s’en fit sentir : la supériorité militaire et sociale des Français était trop grande, les souvenirs de la Guadeloupe trop récents pour que les nègres songeassent à profiter de la situation⁠ ⁠; quant aux Anglais, ils avaient trop de soucis par ailleurs pour détourner aucune partie de leurs forces. Tabago, Sainte-Lucie, etc... étaient tombés entre leurs mains dès la reprise des hostilités, mais les grandes iles ne furent même pas inquiétées. La Martinique et la Guadeloupe passèrent donc dans un état de tranquillité relative les premières années de cette nouvelle phrase de la grande lutte⁠ ⁠; les circonstances leur permirent même d’y jouer un rôle qui mit une fois de plus en valeur la force que constituait pour nous leur situation stratégique et l’on sait comment, dans la campagne de 1805, la Martinique fut le pivot de la gigantesque manœuvre par quoi l’Empereur tenta d’annuler la supériorité navale de l’Angleterre et d’ouvrir le passage de la Manche à ses armées⁠ ⁠; les îles anglaises en reçurent même quelques éclaboussures et Nevis, Montserrat, la Dominique furent rançonnées par nous⁠ ⁠; les années suivantes, quand Trafalgar eut entraîné l’abandon du système de la grande guerre et de l’invasion, ce furent encore nos îles qui rendirent possible la pratique de la lutte contre le commerce par laquelle on chercha à le remplacer⁠ ⁠; elles furent alors les points de relâche tout indiqués pour les divisions navales qui continuaient à promener notre pavillon sur les eaux, tandis que, comme au temps de Louis XIV et Louis XV, elles devenaient la base d’opérations d’une nuée de corsaires, dont les exploits firent souvent jeter les hauts cris à tous les intéressés au commerce de la Cité.

Ce furent ces déprédations qui ramenèrent l’attention de l’Amirauté sur ces iles perdues⁠ ⁠; l’honneur anglais n’exigeait-il pas qu’elles fussent mises hors d’état de nuire, sans compter que l’on y trouverait la matière de quelques conquêtes à jeter au public, en compensation de ces annexions indéfiniment renouvelées sur le continent par lesquelles l’Empereur éblouissait l’univers⁠ ⁠? L’année 1808 marque ainsi, comme 1759 pendant la guerre de Sept Ans, le moment où se réveille l’activité militaire de l’Angleterre en ces mers, celui où elle entreprend de s’assurer la possession de ce qui pouvait nous rester.

L’heure était d’autant plus opportune que c’était celle où, par la généralisation du système du Blocus, la guerre se transformait en une lutte de deux monopoles aspirant également à s’étendre sur tout l’univers : à l’Angleterre qui prétendait 540 concentrer à son profit tout le trafic des matières premières et des produits manufacturiers, il ne pouvait suffire de nous priver de l’exploitation de ces iles à sucre, il fallait que ces îles fussent à elle, qu’elle fût libre d’en contrôler et d’en diriger toute la production, au lieu de se borner à la paralyser par les prises en haute mer⁠ ⁠; un conflit avec les Etats-Unis d’ailleurs était de plus en plus menaçant et il importait que, le cas échéant, les croiseurs américains ne pussent disposer de ces bases⁠ ⁠; l’affaire parut assez importante pour mériter un effort sérieux.

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VILLARET-JOYEUSE, gravure anonyme du xville siècle
Gravure VILLARET-JOYEUSE, gravure anonyme du xville siècle
LE GENERAL FERRAND

Un grand projet de concentration destiné à porter secours à nos îles en 18o9 se termina par la lamentable aventure de l’ile d’Aix (mars-avril)⁠ ⁠; la petite division du commandant Troude passa seule avec quelques renforts. Le capitaine général de la Martinique, Villaret-Joyeuse, se trouva donc abandonné à ses propres forces quand se produisit la grande attaque de Cochrane et VILLARET-JOYEUSE (D’après une gravure anonyme du dix-huitième siècle). Beckwith (30 janvier 1809)⁠ ⁠; il n’avait que 2 318 hommes, tout compris, contre 18 000. Il ne voulut pas exposer les habitants à des destructions inutiles, et accepta, le 29 février, une capitulation qui lui fut amèrement reprochée. Le tour de la Guadeloupe vint l’année suivante⁠ ⁠; le général Ernouf, qui y commandait, capitula, lui aussi, après quelques jours de résistance, le 5 février 1810. • A SAINT-DOMINGUE terres américaines où ait réussi à se maintenir une domi- Par une singulière rencontre, le dernier point des nation française fut encore ce Saint-Domingue qui avait été si longtemps le centre de notre activité⁠ ⁠; aussi bien cette île était-elle la seule qui eût été l’objet de tentatives sérieuses et suivies en vue de la secourir. L’arrivée de l’escadre de l’amiral Missiessy en 1805 avait été suivie de la retraite de Dessalines qui, en six semaines, avec dix mille hommes, n’avait pas réussi à forcer les sept cents soldats de Ferrand retranché dans Santo-Domingo⁠ ⁠; une autre escadre, celle de Leyssègues, réussit encore à passer l’année suivante et quoiqu’elle eût été anéantie par Duckworth dans un des plus beaux combats de l’époque, le 6 février, n’en avait pas moins relevé nos effectifs à un total de 2 200 hommes. Mais à partir de 1807 nous eûmes à combattre un nouvel ennemi, les Espagnols, qui, devenus nos ennemis en Europe, cherchaient à nous reprendre en Amérique ce qu’ils nous avaient cédé en 1795⁠ ⁠; dans un combat contre les détachements qu’ils avaient fait passer de Porto-Rico, Ferrand abandonné par les siens se suicidait (7 novembre 1808) et son successeur, le général Barquier, enfermé dans Santo-Domingo, cerné du côté de la terre par les insurgés, de la mer par les Anglais, finissait par se rendre le 8 juillet 1809 aux généraux Murillo et Carmichael. d’exister. Les causes en ont été énumérées L’Empire français d’Amérique avait cessé bien des fois. Celle qui a tout déterminé, évidemment, parce que c’est elle qui nous a empêchés d’agir dans ces colonies avec l’énergie qu’aurait dû nous assurer notre puissance militaire, a été notre faiblesse sur mer, la possibilité qu’a eue l’Angleterre de couper toutes nos communications avec ces possessions lointaines, dont le sort s’est décidé sur place et par les forces qui s’y sont trouvées. Mais la perte de la maîtrise sur la mer n’aurait pas suffi à entraîner la perte de nos colonies, si notre politique coloniale n’avait porté en soi-même des germes de destruction : toute la supériorité maritime de l’Angleterre et toutes ses victoires navales n’ont pu lui assurer la conquête de Saint-Domingue, et cette conquête, ailleurs, s’est bornée à une occupation temporaire, dont les suites ont été insignifiantes⁠ ⁠; la rupture des relations, l’isolement de nos îles ont été les conditions qui ont précipité, peut-être provoqué, la destruction de notre grandeur coloniale, cette destruction s’est effectuée par d’autres agents qui, sans ces conditions, eussent sans doute, un jour ou l’autre, manifesté leur puissance.

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On a aussi accusé la Révolution et l’esprit d’idéalisme livresque, ignorant tout de la réalité, qui aurait dominé la conduite de ses gouvernements en matière coloniale⁠ ⁠; mais quoi que l’on doive en effet penser de pareilles tendances, nous savons quelle faible action eurent en réalité tous les discours et toutes les décisions des Assemblées de France entre 1789 et 1800⁠ ⁠; les imprudences ou les incohérences des politiciens ont pu fournir des prétextes aux agitations qui se sont déclenchées aux colonies, elles n’ont en réalité rien provoqué ou rien empêché⁠ ⁠; c’est sur place que tout s’est décidé, par des conflits de forces différentes de celles de la politique en France. Malgré tant de malheurs, notre empire américain n’était-il pas intact dans ses grandes lignes en 1800, au point que beaucoup imaginent qu’il pouvait encore être sauvé⁠ ⁠? Est-ce la politique de Bonaparte que l’on va accuser d’idéalisme chimérique⁠ ⁠?

Il n’y a pas lieu de s’arrêter davantage à l’imputation si souvent dirigée contre le peuple français, dans son ensemble, d’avoir été indifférent aux intérêts coloniaux et de n’avoir pas su consentir les sacrifices qu’exigeait leur importance. Vraie peutêtre pour d’autres périodes, cette affirmation est singulièrement inexacte en ce qui concerne la Révolution. Comment imaginer un peuple plus soucieux de ses colonies que celui dont la Constituante consacrait tant de séances à la discussion du statut de ces établissements, que celui dont les grands partis, au moment où se débattaient les questions fondamentales, se classaient et se désagrégeaient sur celle-là⁠ ⁠? Il est vrai qu’une manière de détachement verbal à l’égard de cette politique s’est manifesté dans certains milieux (lors des négociations de Lille en particulier), mais il s’agit là d’un découragement passager qui n’a jamais atteint les vrais chefs de la politique, et l’on sait de quel effort de redressement il a été suivi : l’expédition de Saint-Domingue, de 1801 à 1803, se montait à 43 000 hommes, dont 8 à 9000 au plus sont revenus⁠ ⁠; et il ne s’agit là que de l’armée : la marine de guerre, le commerce, l’élément civil ne sont pas comptés. L’effort colonial moderne n’a pas sacrifié davantage GÉNÉRAL FERRAND peut-être pour l’Algérie et pour le Tonkin⁠ ⁠! (D’après Garneray). Que l’on ne dise pas surtout qu’il s’agit là d’une décision personnelle de Bonaparte : dès les premières années de la Révolution, tous nos gouvernements avaient agi de même⁠ ⁠; si l’on pouvait additionner les effectifs de terre et de mer, les envois de 1790, 1791, etc.... engloutis dans ce gouffre des Antilles, on arriverait peut-être à un total de 100 000 hommes, au moment où en Europe nous menaçaient les dangers que l’on connaît⁠ ⁠!

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Gravure sans légende (page —)

La nation française s’associa pleinement à ces sacrifices, elle les devança même en les exigeant⁠ ⁠; il n’est pas douteux que de 1790 à 1800 ses gouvernements agirent en plein accord avec elle : rien là de comparable à ce qui s’était passé au temps de la guerre de Sept Ans, où le Canada était en effet un nom inconnu à la majorité des Français. Mais nation et gouvernements ont dû subir la loi de la nature et des circonstances, songer d’abord à nos frontières d’Europe, et les 543 colonies ont été abandonnées à elles-mêmes et au jeu de leur constitution propre.

Or, cette constitution, aux Antilles, en particulier, enfermait des principes de dissociation qu’une vigilance de tous les instants, seule, empêchait depuis longtemps de se manifester en explosions violentes⁠ ⁠; dans l’ordre politique, dans l’ordre économique, dans l’ordre social, leur prospérité, leur existence reposaient sur des artifices d’administration (par la bureaucratie et le militarisme), de commerce (par l’Exclusif), de travail (par l’esclavage), dont la contrainte seule pouvait assurer le fonctionnement, en maîtrisant les intérêts ou les aspirations contraires⁠ ⁠; or les éléments de cette contrainte, en grande partie, nous manquaient, ou étaient illusoires : la supériorité militaire de la métropole, en tous temps, ne pouvait s’exercer normalement aux colonies et surtout en temps de guerre.

Aussi nos administrateurs évitaient-ils en général d’y recourir⁠ ⁠; ils se contentaient d’utiliser le prestige militaire pour imposer des solutions de compromis, qui ne satisfaisaient entièrement personne, mais dont tous pouvaient à peu près s’accommoder. Par malheur ce secret des bureaux était de ceux qu’on ne peut formuler sur la place publique, de ceux surtout qui ne peuvent séduire un peuple épris comme le nôtre de clarté et de raison pure⁠ ⁠; dès que l’opinion française fut maîtresse des affaires, elle entendit que les colonies fussent menées suivant la justice et la logique⁠ ⁠; elle donna carrière à tous les droits, à toutes les libertés, et quand celles-ci eurent commencé à se heurter en des luttes atroces, elle ne vit de ressource que dans la force pour imposer la paix⁠ ⁠; mais la force trop lointaine était sans efficacité.

VUE DU FORT ROYAL DE LA MARTINIQUE DU COTÉ DU PORT

Notre prospérité coloniale du dix-huitième siècle, faite tout entière de l’exploitation des Antilles, a succombé parce qu’elle était fondée sur une série de tours de force et d’adresse, et que ni la force ni l’adresse ne peuvent indéfiniment réussir⁠ ⁠; est-ce à dire qu’elle n’eût pu être sauvée⁠ ⁠? La Révolution française, avec les bouleversements intérieurs et les complications extérieures qu’elle a entraînés, a certainement précipité le dénouement⁠ ⁠; l’évolution, qui eût pu atténuer et faire disparaître les injustices et les violences de l’ancien régime colonial et acheminer l’administration et les institutions vers une organisation également favorable aux intérêts de tous, cette évolution, qui était commencée, a été brusquement interrompue, et la crise violente qui s’est ainsi étendue à l’univers entier a tout emporté y compris les solutions de modération et de prévoyance : et même ces solutions auraient-elles pu suffire à tout⁠ ⁠? Il est des contradictions, des antinomies internes qui finissent toujours par éclater⁠ ⁠; un vice de cette nature minait sans doute l’édifice de notre grandeur coloniale à la fin du dix-huitième siècle. 544 PLANCHE VIII. D’après une estampe en couleurs du xviIIe siècle. (Bibliothèque Nationale.) - AMÉRIQUE. HIST. COLONIES. -

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Gravure sans légende (page —)

Citer ce chapitre

Joannès Tramond, « La ruine des Antilles. La révolution et l'empire », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 503-null.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/antilles-guyane/la-ruine-des-antilles-la-revolution-et-l-empire/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715