Colonies françaises

Tome I · Les Antilles après le traité d'Utrecht — La Guyane · Chapitre 2

La grande époque

Par p. 465-502 de l'édition originale 15 039 mots 16 illustrations 1929 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitrecampagne de 1762. Le traité de Paris. Résurrection de l’activité coloniale. Les réformes de M. Berryer et l’opinion publique. Clugny à Saint-Domingue. L’ordonnance de 1763. La 629 mission de M. d’Estaing. Le gouvernement du prince de Rohan. Le coup d’État de 1769 Les Iles du Vent de 1673 à 1789. L’évolution économique. L’arrêt du Conseil du 29 juillet 1767 L’arrêt du Conseil du 3o août 1784. Histoire extérieure des Antilles de 1763 à 1789. Les Iles en 1789. Place des Iles dans l’économie de la France
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PALANQUIN MARTINIQUAIS, frontispice
Gravure PALANQUIN MARTINIQUAIS, frontispice

La guerre de la Succession d’ Autriche : le conflit anglo-espagnol. — La guerre : les Anglais maîtres de la mer. — La crise économique et ses conséquences morales. — La paix. Prospérité des colonies entre les deux guerres. — La guerre de Sept Ans. — Conquête de la Guadeloupe. La campagne de 1762. — Le traité de Paris. — Résurrection de l’activité coloniale. — Les réformes de M. Berryer et l’opinion publique. — Cligny à Saint-Domingue. L’ordonnance de 1763. — La mission de M. d’Estaing. — Le gouvernement du prince de Rohan. Le coup d’Etat de 1769. — Les Iles du Vent de 1763 à 1789. — L’évolution économique. L’Arrêt du Conseil du 29 juillet 1767. — L’ Arrêt du Conseil du 30 août 1784. — Histoire extérieure des Antilles de 1763 à 1789. — Les Iles en 1789. — Place des Iles dans l’économie de la France.

ELLES que nous venons de décrire les Iles, établissements de commerce ayant le profit pour objet unique, un conflit armé, qui eût interrompu ce commerce et par conséquent ce profit, devait y paraître la dernière des absurdités⁠ ⁠; et nous voyons en effet qu’à plusieurs reprises on conçut l’idée de les maintenir en dehors de ces conflits, par une sorte de neutralité de nature, étendue aux colonies de toutes les nations. Mais il était impossible de faire que malgré tout elles ne fussent françaises : la solidarité de tous

HISTOIRE DES COLONIES.

466 IL A GUERRE DE LA SUCCESSION D’AUTRICHE : LE CONFLIT ANGLO-ESPAGNOL

les intérêts relevant du roi devait nécessairement y étendre les effets même des guerres qui leur étaient le plus étrangères. Ce fut ce qui arriva. celle que nous nommons la guerre La première de ces guerres, de la Succession d’Autriche, parce qu’elle coïncida avec celle-ci, fut cependant une guerre coloniale par son origine et son objet⁠ ⁠; mais elle naquit d’une tout autre politique coloniale que la France et l’Angleterre poursuivaient, parallèlement à celle des ¡les à sucre, depuis le règne de Louis XIV. Ni l’une ni l’autre, en effet, ne croyaient pouvoir se désintéresser de l’immense empire espagnol d’Amérique, source des espèces métalliques pour l’univers et qu’elles cherchaient toutes deux à exploiter, l’Angleterre par les privilèges que lui avaient concédés les traités d’Utrecht, la France par Cadix et la contrebande organisée aux Iles⁠ ⁠; notre gouvernement, en particulier, se croyait tenu de veiller à la sécurité et à l’indépendance de l’Espagne, à qui nous liait une étroite solidarité dynastique. Dès que la volonté du peuple anglais fit éclater la « Guerre du Roi Georges » (3 octobre 1739), il nous apparut que c’était de nos affaires qu’il s’agissait.

Nos Antilles devaient nécessairement être touchées par un pareil conflit. Quand les Anglais, après leur demi-échec contre la Terre Ferme, eurent décidé une entreprise sur Cuba, l’importance stratégique de Saint-Domingue se manifesta brusquement. Par sa position au vent de Santiago de Cuba, elle était le point de stationnement idéal pour une flotte chargée d’un débarquement ou d’une surveillance sur ce littoral, et l’escadre de l’amiral Norris se mit en mesure d’en profiter dans les premiers mois de 1740, croisant dans le voisinage de nos côtes et même y débarquant sur les points écartés pour faire de l’eau et des vivres. Mais cette île était aussi la base parfaite pour des opérations destinées à prendre à revers l’expédition anglaise, ou mieux à la paralyser par une attaque préventive contre la Jamaïque. L’avantage était tel que notre gouvernement n’hésita pas à l’exploiter⁠ ⁠; au mois de septembre 1740, le marquis d’Antin apparaissait sur la côte sud de Saint-Domingue, avec dix-huit vaisseaux⁠ ⁠; c’était presque toute la masse disponible de notre flotte, pour laquelle on avait fait appel à toutes les ressources de Brest et de Toulon. Les Anglais se sentirent en péril.

LA GUERRE DES ANGLATS MAITRES DE LA MER

Il ne se passa cependant rien, et quand Vernon se présenta devant Saint-Louis pour chercher un combat qui l’eût libéré de cette menace (18 février 174I), il y avait plus d’un mois que d’Antin avait quitté ces parages, réduit à l’impuissance par la maladie qui avait décimé ses forces. L’événement, qui fit avorter (juillet 1741) 466 la fameuse expédition contre Santiago, n’en marque pas moins la fin des grandes opérations dans cette zone, pour cette période⁠ ⁠; les Anglais étaient désormais convaincus que, hors le cas de surprise ou celui d’un épuisement total de l’adversaire, de telles entreprises risquaient de tourner en désastres. Ils se rendaient aussi compte, maintenant, que leur véritable rival, dans le domaine colonial et maritime, n’était plus l’Espagne, mais la France. La guerre, cependant, n’éclata officiellement que le 15 mars 1744. Elle est caractérisée par ce fait que, immédiatement, la liberté de la navigation cesse d’exister pour les Français⁠ ⁠; tandis que la marine anglaise entretient aux Antilles, presque en permanence, trente ou trente-cinq vaisseaux, nous ne pouvons y faire paraître que des divisions de cinq ou six bâtiments qui courent d’une île à l’autre, comme en se cachant.

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Le trafic se trouva alors organisé de la manière suivante : les navires de commerce durent se réunir sur les rades de Rochefort, que l’éloignement interdisait aux Anglais de bloquer⁠ ⁠; de là, on les acheminait, sous la protection de toutes les forces disponibles, jusqu’au point où une attaque par la grande flotte anglaise devenait improbable⁠ ⁠; ils poursuivaient alors leur route, sous l’escorte d’une division assez forte pour en imposer aux croiseurs isolés, jusqu’à la Martinique⁠ ⁠; une partie demeurait aux Iles du Vent, le reste poursuivait sur Saint-Domingue⁠ ⁠; pendant que les marchands procédaient à leurs opérations, les bâtiments de guerre circulaient sur les côtes, rendant une certaine activité à la navigation locale⁠ ⁠; puis le retour s’opérait dans des conditions analogues, les moments critiques étant toujours ceux du départ et de l’arrivée.

LA CRISE ECONOME POE ET SES CONSÉQUENCES POLITIQUES

La méthode donna certains résultats, et Caylus et Conflans, en 1745, le même Conflans, Duchaffault et Guichen en 1746, Dubois de la Motte encore en 1747, réussirent à faire passer leurs convois, quelquefois en infligeant des pertes sensibles à l’ennemi⁠ ⁠; mais il y eut aussi des accidents : le II novembre 1745, Dugué et d’Aubigny, qui conduisaient à la Martinique les 43 bâtiments des Iles du Vent, — 85 autres destinés à Saint-Domingue les avaient quittés la veille, — tombèrent à l’improviste sur l’escadre anglaise, qui les guettait depuis plusieurs semaines : 20 navires furent pris, 6 coulés⁠ ⁠; et il y eut surtout la rencontre du 6 octobre 1747, au large du cap Finisterre, dans les eaux d’Europe : Hawke y attendait le convoi des Antilles, que dirigeait cette année le chef d’escadre des Herbiers de l’Etanduère⁠ ⁠; il avait I4 vaisseaux contre 8⁠ ⁠; les nôtres ne purent que faire une admirable défense⁠ ⁠; elle permit à une partie des 257 navires (154 pour Saint-Domingue, 90 pour la Mar- 467 tinique) que l’on escortait, de gagner leur destination⁠ ⁠; mais beaucoup furent pris, et la consternation régna aux Iles. à 40 et 60 pour 10o, et l’on n’en trouva Le fret, les assurances, montèrent, celles-ci plus, même à ce taux exorbitant⁠ ⁠; le nombre des expéditions, de 350 navires, tomba à 260, à moins encore : les Iles, petit à petit, se sentirent isolées, abandonnées à elles-mêmes.

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Alors apparut l’imprudence que l’on avait commise de faire de ces établissements uniquement des centres de production d’une marchandise ne valant que pour l’exportation⁠ ⁠; les planteurs étaient ruinés sans ressource⁠ ⁠; ils ne trouvaient plus à se procurer rien de ce qui leur était nécessaire⁠ ⁠; la barrique de vin, en temps ordinaire de 120 livres, se vendait I 200, celle de farine 6o0 francs.

LA MARINE SOUS LOUIS XV : BOMBARDIER
Gravure LA MARINE SOUS LOUIS XV : BOMBARDIER

L’administration avait prévu ce cas et avait essayé d’y parer en prescrivant d’entretenir les cultures en « vivres du pays », qui permettraient de se passer du dehors⁠ ⁠; mais ces injonctions avaient été mal obéies, et l’on ne pouvait compter sur le pays pour certaines denrées indispensables, la farine, les salaisons. Il fallait se les procurer, sans quoi c’étaient la famine et la mort pour des milliers d’hommes.

BOMBARDIER

Alors s’accomplit une évolution dont les conséquences devaient être capitales : les administrateurs, ne voyant que la nécessité, multiplient les permissions pour les étrangers d’introduire dans les colonies les marchandises dont elles ont le plus urgent besoin. Ainsi s’organise un trafic à demi licite, qui rétablit les échanges en pleine guerre, mais qui est la négation même du système sur lequel est fondée toute l’économie des colonies. Les modalités en sont parfois singulières : les neutres sont incapables de nous rendre le moindre service⁠ ⁠; la détresse des Espagnols vaut la nôtre, les Hollan- 468 dais sont nos ennemis. Force nous est donc de nous adresser à ceux qui seuls peuvent nous offrir des ressources, et l’on voit, en pleine guerre, s’établir un courant d’échanges, qui va en se développant, avec l’adversaire contre lequel nous combattons, et que nos lois prescrivent de repousser de nos colonies, fût-ce en temps de paix⁠ ⁠; sous des prétextes divers, le plus souvent pour des échanges de prisonniers, des bâtiments anglais sont autorisés à venir dans nos ports en « parlementaires », c’està-dire en pratique, et à y faire le commerce qu’ils veulent : telle est, à partir de 1748, la principale ressource de plusieurs de nos colonies. Elle leur permet de subsister, mais au prix de quelles conséquences⁠ ⁠!

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LA MARINE SOUS LOUIS XV : MATELOT
Gravure LA MARINE SOUS LOUIS XV : MATELOT

La plus frappante est un développement extraordinaire de l’esprit de lucre et de spéculation⁠ ⁠; rien ne permet de faire des fortunes rapides comme ces autorisations qui constituent des sortes de monopoles, et tous ceux qui le peuvent en profitent, les dépositaires du pouvoir en particulier, à qui leurs fonctions permettent de le faire avec une sécurité qui devient presque un encouragement. M. de Caylus, gouverneur général des Iles du Vent en 1745, trafique ouvertement des permissions et quand il disparaît subitement, le 12 mai 1750, personne ne veut croire à un événement naturel⁠ ⁠; un siècle après, on raconte encore que, dénoncé à Paris, il a simulé sa mort pour aller jouir à l’étranger de sa criminelle fortune. La considération qui seule peut faire l’autorité des fonctionnaires est à jamais LA MARINE SOUS LOUIS XV disparue des Antilles. MATELOT

Et, par contraste, grandit celle des corps qui leur sont opposés. Partout les Conseils Supérieurs se sont faits les organes des revendications des habitants, et les administrateurs leur ont laissé assumer ce rôle, se sont laissé imposer des concessions qu’ils auraient pu accorder de plein gré. Les colons ont désormais la conviction qu’ils peuvent tout espérer de la crainte qu’ils inspirent à leurs maîtres. En maintes circonstances, on a composé avec leur mécontentement, et le roi a blâmé formellement en 1741 les administrateurs de la Martinique d’avoir, en un moment d’urgence, prétendu établir une contribution sans le consentement des habitants.

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Les Anglais, cependant, à qui la guerre n’a donné que déboires dans le monde entier, sauf à Louisbourg, songent à chercher leur revanche où il se pourra.

Cette offensive, à vrai dire, est plutôt à l’origine une contre-offensive et presque une défense : les Français, en effet, à qui la destruction de leur trafic a été le désastre que nous avons vu, ont naturellement eu l’idée de répondre, et d’utiliser les avantages que leur donne la possession de leurs îles à proximité des routes par où passe la navigation anglaise d’Amérique en Europe⁠ ⁠; Saint-Domingue, et surtout la Martinique, sont ainsi devenus la base d’une nuée de corsaires qui ont permis à nos spéculateurs de récupérer dans une certaine mesure les pertes que leur valait l’état de guerre⁠ ⁠; la Martinique a, de 1744 à 1747, armé 142 corsaires, dont certains mériteraient de voir leurs noms rappelés à côté de ceux des plus grands.

L’Angleterre, comme de juste, s’est défendue⁠ ⁠; mais les convois, les escortes et les croisières n’ont, à aucune époque, été que des défenses insuffisantes contre la guerre de course⁠ ⁠; le blocus des Iles n’a jamais pu être tenu d’une manière permanente⁠ ⁠; fatalement l’idée est venue de mettre un terme à ces déprédations par la seule mesure efficace : occupation, qui priverait les corsaires de leurs moyens d’action et qui mettrait en possession de gages utiles à monnayer lors des négociations.

Dès 1745, l’Amirauté a ainsi déclenché, contre la Dominique et la Martinique, des débarquements qui, s’ils n’ont eu qu’un effet temporaire, pour n’avoir pas été poussés à fond, ont toutefois montré ce que l’on pouvait attendre de telles opérations⁠ ⁠; celle de 1748, contre Saint-Domingue, a été d’une autre envergure.

Le 8 mars de cette année, Knowles, avec une forte escadre, paraissait au cap Tiburon⁠ ⁠; miliciens ou soldats, nous n’avions pas huit cents hommes sur cet immense littoral⁠ ⁠; et le 19, faisant passer une partie de ses vaisseaux entre Saint-Louis et le fort qui le couvrait du côté du large, il accablait la faible garnison d’un feu qui paraissait effroyable à des soldats qui n’avaient jamais cru avoir à faire la guerre⁠ ⁠; quelques colons, sans mandat, se rendaient auprès de l’amiral anglais et, n’écoutant que leurs intérêts, négociaient un arrangement par lequel tout le quartier, désarmé, resterait neutre pour la suite des hostilités, laissant les Anglais faire de l’eau et mouiller à leur guise, et recevrait en échange tout ce qui serait nécessaire à son ravitaillement⁠ ⁠; le fort était démantelé et ne devait jamais se relever de ses ruines. Nos colonies étaient de la sorte à la merci d’un débarquement, et s’il se produisait, que pouvait-on espérer de la fidélité des colons, contre leurs intérêts et la crainte de voir dévaster leurs cultures⁠ ⁠?

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LA PAIX. PROSPÉRITÉ DES COLONES ENTRE LES DEUX GUERRES

arrivait le 12 mai, et l’on pouvait ne La nouvelle de la paix, heureusement, donner aucune suite à ces événements⁠ ⁠; tout au plus se borna-t-on à concevoir quelque défiance à l’égard des fonctionnaires créoles, qui fut cause, en particulier, que de Clieux ne fut pas gouverneur général en remplacement de Caylus. Après comme avant la guerre, le grand souci fut la prospérité des Iles et le profit qu’en pouvait tirer le commerce de France.

Les progrès continuaient à être merveilleux, par l’effet de cet immense élan du luxe que Voltaire a constaté dans cet intervalle des deux guerres : la circulation entre la France et ses îles allait s’élever à une moyenne de 421 navires par an⁠ ⁠; dès 1748, les échanges étaient remontés à 62 millions⁠ ⁠; ils allaient atteindre une moyenne de plus de 100⁠ ⁠; les demandes de l’Europe en sucre, café, indigo, n’avaient de limites que celles de la production, celle-ci que le nombre des bras dont les planteurs pouvaient disposer pour les cultures.

Plus que jamais donc, la traite devenait la condition du développement des Iles, et l’augmentation de son rendement, la principale de leurs exigences. Le commerce de France, malheureusement, n’arrivait pas à égaler l’activité de ses rivaux⁠ ⁠; les chiffres officiels du bail Bocquillon (1750-1756) sont de 73 222 nègres par 263 bâtiments⁠ ⁠; les colonies eussent aisément absorbé le double⁠ ⁠!

Les résultats cependant dépassaient tout ce qu’eussent pu faire espérer même les succès de la période précédente : aux Iles du Vent, si la population blanche diminuait (23 826 en 1753, au lieu de 24307 en 1738), le produit ne cessait de s’accroître⁠ ⁠; mais c’était surtout Saint-Domingue (une statistique de 1753 donne le chiffre de 18 ost libres, 154 859 esclaves), dont les progrès écrasaient l’imagination : sa prospérité (592 sucreries, 3 379 indigoteries, 6 millions de pieds de cotonniers et 22 de caféiers en 1754) dépassait à elle seule celle de toutes nos autres colonies⁠ ⁠; son chiffre d’affaires, en cette même année 1753, atteignait 72 millions (42 aux exportations, 30 aux importations)⁠ ⁠; elle était devenue l’une des principales sources de richesses de la France.

LES ILES NEUTRES

L’histoire de son administration, malheureusement, et celle de tous nos établissements des Antilles, n’offre qu’une série d’intrigues misérables. C’est à qui, par des mariages avec les héritières créoles ou par d’autres moyens, s’assurera la possession d’une ou plusieurs de ces habitations au revenu prestigieux⁠ ⁠; les plus grands seigneurs de France, des Rohan, des Noailles, des Choiseul, deviennent propriétaires aux Iles et se trouvent amenés par là à mettre leur nom et leur influence au service de causes dont ils ne peuvent soupçonner le danger pour les intérêts français. On se grise cependant des résultats obtenus⁠ ⁠; Port-au-Prince, devenu définitivement capitale le 23 octobre 1750, s’improvise en une véritable ville. On ne tient nul compte des périls qui menacent la colonie. La Porte, cependant, y réfléchissait⁠ ⁠; il savait que la paix avec l’Angleterre ne pourrait être qu’une trêve⁠ ⁠; il avait insisté pour que l’on prit des mesures de défense, obtenu le doublement des garnisons, arraché aux colonies des octrois extraordinaires pour fortifications et pour routes : c’est à cette époque que, pour la première fois, une piste praticable réunit le Cap à la partie de l’Ouest de Saint-Domingue. Mais, comme au Canada, très vite cette politique perdit son caractère de prudence pour se transformer en une poussée d’expansion qui, au contraire, devait rapprocher le moment de la crise.

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Pour la première fois depuis quarante ans, lidée d’une extension territoriale nouvelle, destinée à nous fournir de nouvelles terres à exploiter ou des remparts contre une attaque ennemie, s’impose aux conseils de notre gouvernement. On prête l’oreille aux demandes des caciques de quelques tribus du Darien, et un certain Créol est nommé « Commandant à la Rivière au Tigre » (1750). Mais c’est surtout sur les « îles neutres », Sainte-Lucie, Saint-Vincent, la Dominique, Tabago, que se porte l’attention⁠ ⁠; un instant, on imagine de les offrir à Frédéric II. La Prusse deviendrait ainsi une puissance coloniale et nous servirait en cas de guerre comme ont toujours fait les neutres⁠ ⁠; mais l’affaire échoue, et l’on revient à la conception moins romanesque de les transformer en colonies françaises véritables.

L’entreprise n’était point déraisonnable⁠ ⁠; les pionniers, de plus en plus nombreux, qui s’étaient établis sur ces Iles étaient presque tous Français et, très naturellement, avaient accepté de reconnaître comme leurs chefs les administrateurs, pris parmi eux, que leur avait désignés notre gouvernement⁠ ⁠; insensiblement, ces colonies spontanées se transformaient en des établissements consolidés et le moment aurait fini par venir où cette évolution accomplie se serait imposée à tous, sans les imprudences qui firent rentrer la question dans l’ordre international. Le maréchal de Saxe s’avisa, en 1749, de se faire concéder Tabago, dont il imaginait faire une manière de principauté féodale⁠ ⁠; l’affaire aussitôt provoqua les protestations de l’Angleterre et la reprise des discussions sur la propriété de ces fameuses « Iles neutres », dont le traité d’Utrecht avait si mal défini la condition⁠ ⁠; une garnison que nous avions installée à Sainte-Lucie dut être rappelée (1751), et le débat fut encore une fois porté devant la fameuse commission « des limites »⁠ ⁠; sa décision toutefois se fit moins attendre que dans le cas de l’Acadie, et M. de Bompar, gouverneur de la Martinique, put, en 1753, ramener nos colons à Sainte-Lucie⁠ ⁠; l’algarade n’en avait pas moins eu l’inconvénient de réveiller la jalousie des Anglais, celle surtout des habitants de la Nouvelle-Angleterre dont les populaires contrebandiers (smugglers) utilisaient ces îles comme base de leurs lucratives opérations.

473 LA SUPERE DES SEPT ANS

Aux Iles sous le Vent, les choses ne se passaient pas différemment⁠ ⁠; les événements de la dernière guerre y avaient montré l’importance nautique et stratégique du débouquement du Nord, par Krooked, signalée dès 1723 par Frézier et que commandaient les Iles Turques et Caïques⁠ ⁠; à peine les hostilités furent-elles terminées que nous songeâmes à nous en assurer la sécurité⁠ ⁠; le gouverneur de Saint- Domingue, du Bois de la Mothe, marin avant tout, y envoya en 1751 des officiers, avec mission d’y planter des poteaux portant : « Continuation de prise de possession au nom du Roi », et d’en expulser ceux qui s’y trouveraient indûment : autre conflit qui, comme le premier, fut déféré à la Commission des limites⁠ ⁠! L’arbitrage nous prescrivit de remettre les îles entre les mains de l’Espagne, à qui elles n’avaient jamais cessé d’appartenir (1754)⁠ ⁠; l’essentiel n’en était pas moins acquis et ces boulevards du Cap n’étaient plus au pouvoir d’un adversaire éventuel. et il n’avait jamais été à craindre que deux grandes nations Ces divers incidents étaient d’une importance secondaire, entrassent en conflit pour quelques îlots dans les mers d’Amérique⁠ ⁠; ce furent les événements du Canada qui nous mirent brusquement en guerre, or, pendant plusieurs mois, nous ne consentimes même pas à nous en apercevoir. Durant toute l’année 1755 et une partie de 1756 les croiseurs anglais arrêtèrent nos bâtiments en mer, sans que les nôtres eussent le droit d’user de représailles⁠ ⁠; on évitait même d’ordonner des précautions de défense, pour ne pas être accusé d’avoir provoqué les hostilités. Il fallut cependant se décider à accepter la guerre, le 9 juin 1756⁠ ⁠; il y avait longtemps qu’aux Antilles, comme ailleurs, elle était commencée.

Cette guerre de Sept Ans, pour les premières années, n’est que la répétition de celles qui ont précédé : c’est la même impuissance de la marine française⁠ ⁠; celle-ci, il est vrai, a réalisé quelques progrès, grâce à Rouillé et Machault, mais ceux de l’adversaire ont été quadruples et la marge de supériorité reste accrue, gigantesque : raisonnablement, nous ne sommes en état de rien tenter, et nous songeons d’ailleurs à toute autre chose, à des entreprises sur le continent européen et, sur mer, à Minorque, — ou bien au Canada, qui est, pour cette fois, la grande affaire⁠ ⁠; les Iles sont abandonnées à leurs propres forces et l’on a même de la peine à obtenir que la marine consente à organiser les convois. Du Guay, d’Aubigny, Périer, Kersaint, Beauffremont, sont cependant ainsi envoyés en 1755, 1756, 1757, et, parfois en combattant glorieusement, assurent le passage d’un certain nombre de navires.

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Ce nombre ira s’amenuisant à mesure que la maîtrise de l’ennemi sur les mers se consolidera, que nos ressources, et plus encore notre confiance, s’affaibliront : dès les quatre premiers mois de 1756, les expéditions pour les Iles tombent à 46 navires, au lieu de IIo l’année précédente⁠ ⁠; pour toute la durée de la guerre, la moyenne des échanges ne dépassera pas 29 millions de francs, moins qu’en 1725⁠ ⁠! Les denrées s’accumulent sous les hangars où elles pourrissent sans pouvoir être écoulées⁠ ⁠; à aucun moment entre 1756 et 1763 la livre de farine ne se vendit moins de cinquante sous sur le marché du Port-au-Prince. Sans doute les administrateurs, dès le début, ont proclamé la levée des lois prohibitives, l’ouverture de tous les ports aux étrangers, Bompar à la Martinique le 9 janvier 1756, Bart et Laporte-Lalanne à Saint-Domingue le 15 février 1757⁠ ⁠; les pataches de la douane ont été désarmées, les officiers du roi ont eu l’ordre de fermer les yeux. Mais les Anglais, cette fois, sont résolus à nous abattre⁠ ⁠; l’application impitoyable de leur fameux rule of 1756 (interdiction aux neutres de faire en temps de guerre le trafic qu’ils ne font pas en temps de paix, et par conséquent de transporter les marchandises de nos Iles) a pour effet de tarir presque entièrement nos exportations, et l’on ne trouve plus, à certains moments, de parlementaires anglais pour porter dans nos Iles un peu de farines ou de salaisons.

GUADELOUPE

Il n’y a plus rien pour entretenir la confiance : et voici que va s’abattre sur nos Iles le plus redoutable orage qu’elles aient eu à subir depuis cinquante ans. L’Angleterre, en effet, a maintenant le sentiment de sa victoire. Pourquoi la supériorité qu’elle a su se ménager sur les mers ne lui vaudrait-elle pas une conquête plus précieuse encore que le Canada⁠ ⁠? Pourquoi ces Antilles françaises, qui par le sucre et le café apparaissent, depuis vingt ans, comme la source essentielle de la richesse, ne seraient-elles pas à elle⁠ ⁠? L’idée, que personne, certainement, n’avait conçue avant la guerre, fit rapidement son chemin dans la Vieille-Angleterre et plus encore dans la Nouvelle⁠ ⁠; les renseignements venus des Iles faisaient croire que le succès serait facile⁠ ⁠; avant même que la conquête du Canada fût achevée, la décision était prise de consacrer à cette « affaire » une portion des forces que la situation sur le continent laisserait disponibles.

Le 5 janvier 1759, le commodore Moore et le général Hopson se présentaient ainsi devant la Martinique avec 8 oo0 hommes⁠ ⁠; mais en dépit de l’infériorité des forces, les colons firent bonne contenance, et les Anglais, qui n’avaient peut-être voulu faire qu’une diversion, s’éloignèrent pour gagner la Guadeloupe, leur véritable objectif.

475 LA MARTINIQUE PAR LES ANGLAIS

Le gouverneur, Nadau du Theil, même avec des volontaires venus de la Martinique, ne disposait pas de plus de 2 000 hommes. Il commença cependant par faire une défense correcte, se retirant dans les mornes quand la ville de Basse-Terre fut devenue intenable (22 janvier), avec l’espoir que les secours de France, dont on avait annoncé l’envoi dès que l’on avait eu vent des projets ennemis, finiraient par arriver⁠ ⁠; les Anglais souffraient beaucoup de maladies, mais les habitants voyaient leurs habitations et leurs récoltes détruites, et redoutaient une révolte des esclaves⁠ ⁠; déjà les colons de la Dominique, au passage des Anglais, avaient conclu une convention de neutralité⁠ ⁠; des membres du Conseil Supérieur prirent l’initiative de s’aboucher avec le vainqueur⁠ ⁠; Nadau laissa faire et fut entraîné⁠ ⁠; une capitulation fut signée par les « habitants notables », puis par le gouverneur (21-26 avril), et quand Beauharnais, accouru de la Martinique avec l’escadre de Bompar enfin arrivée, se présenta (27 avril), tout était accompli⁠ ⁠; la lutte était encore possible⁠ ⁠; mais les habitants ne se souciaient pas de renouveler leurs pertes, le gouverneur prit le parti de se retirer et la Guadeloupe demeura anglaise⁠ ⁠; Nadau fut l’objet de sanctions sévères, mais les colons qui avaient conduit les négociations ne furent jamais inquiétés. L’avertissement était sérieux : on n’en comprit cependant la portée en France que deux ans plus tard, quand, notre flotte détruite aux journées de Lagos et des Cardinaux (I8 août et 19 novembre 1759), et le sort du Canada réglé, on sut que l’Angleterre, se fiant à la Prusse pour nous occuper sur le continent, se préparait à user de sa supériorité pour se mettre en possession de toutes nos îles à sucre, en même temps que pour rançonner les possessions des Espagnols, à présent nos alliés par le Pacte de Famille (15 août 176I).

L’expérience ayant montré que l’on ne pouvait faire entièrement fond sur les milices et que les troupes de la marine étaient insuffisantes, Choiseul, qui assumait la direction de toutes les affaires, décida de faire appel à l’armée de terre. Il ne donna pas à MM. de Sainte-Croix et de Belzunce, mis à la tête de l’entreprise, moins de sept bataillons des meilleurs régiments, plus des volontaires, de l’artillerie, etc... L’importance de ces effectifs, venant après celle des troupes que nous avons vu envoyer au Canada, dément l’accusation tant de fois portée contre la monarchie 475 d’avoir méconnu l’importance des colonies : les efforts possibles furent faits, mais ils furent mal conduits (octobre 1761). Le comte de Blénac-Courbon, chargé de la partie maritime, eut ce qu’on put armer, neuf vaisseaux, et fit de son mieux⁠ ⁠; il sortit, ne rencontra pas d’ennemi, et arriva en vue de la Martinique le 8 mars 1762⁠ ⁠; mais il était trop tard.

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L’Angleterre avait longuement préparé son entreprise : IO 3II hommes, venus d’Angleterre, du Canada, de la Caroline et de la Nouvelle-Angleterre, s’étaient concentrés à la Barbade⁠ ⁠; la Dominique, comme base auxiliaire, avait été solidement occupée (juin 1761)⁠ ⁠; et le 7 janvier 1762, l’énorme flotte de Douglas et Rodney, 19 vaisseaux, plus de 200 voiles, était parue devant la Martinique. L’île avait en tout 5 à 6oo réguliers, plus les miliciens. Après quelques feintes, le débarquement s’opéra au nord du Fort-Royal, le 16⁠ ⁠; les Mornes Tartanson et Garnier emportés, la place, sévèrement bombardée, succomba le 2 février.

RÉGIMENT DE LA MARTINIQUE
Gravure RÉGIMENT DE LA MARTINIQUE
RÉGIMENT DE LA MARTINIQUE

Les colons s’étaient jusque-là battus comme dans les romans⁠ ⁠; mais ils commençaient à songer à leurs habitations⁠ ⁠; neuf quartiers du Sud, le 7, entrèrent en composition avec l’ennemi, pour être épargnés⁠ ⁠; d’autres suivirent⁠ ⁠; les derniers suppliaient, menaçaient presque le gouverneur, Le Vassor de la Touche, qui lui-même était propriétaire⁠ ⁠; le 13 il signa un accord par lequel, s’il n’était pas secouru avant le ter mars, il renon- (D’après une reconstitution). çait à la lutte. L’escadre arriva huit jours trop tard, quand tout était terminé⁠ ⁠; incapable de tenter la reprise de l’ile en présence de la flotte ennemie, maîtresse de la mer, elle poursuivit sa route sur Saint-Domingue. Les Anglais n’eurent qu’à achever leur œuvre : Sainte-Lucie, où il y avait 340 hommes, succomba le 26 février⁠ ⁠; la Grenade, où il y en avait 126, le 5 mars⁠ ⁠; Saint-Vincent, etc... vinrent ensuite, sans lutte.

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Sous le Vent les choses se passèrent autrement. L’arrivée des troupes constituait là, maintenant, une force de plus de 15 000 hommes⁠ ⁠; les Anglais n’y tentèrent rien. Mais en avril, en mai, ils commencèrent à se montrer à la hauteur du Môle-Saint-Nicolas avec une masse énorme de vaisseaux qui usait à sa guise de cette rade magnifique où rien ne pouvait l’inquiéter, vu la distance de tous les lieux habités. C’était l’expédition de la Havane qui s’organisait.

RÉGIMENT DE LA GUADELOUPE

Illustration de l'ouvrage, page 477
Gravure sans légende (page 477)
PARIS

Les instructions de Paris prescrivaient que nous fissions quelque chose pour soutenir les Espagnols, dont la cause était la nôtre. Mais l’armée, que l’on avait envoyée dans ces climats sans qu’aucune étude préalable eût été faite des précautions à prendre, était, dès juillet, réduite de 5 100 hommes à 3 682, ce qui restait étant plutôt des spectres que des hommes⁠ ⁠; pour éviter le pire, on contremandait d’urgence l’envoi d’un renfort prévu, de huit bataillons, qui eussent fait de même. Belzunce, qui remplaçait Sainte-Croix mort, proposait d’employer les débris de ces troupes exercées à encadrer celles de la marine, les milices, des nègres que l’on aurait armés et incorporés⁠ ⁠; il se heurtait à l’opposition de tout ce qui était Marine ou Colonies⁠ ⁠; c’était l’anarchie complète : le gouverneur, Bory, manquait de confiance en soi⁠ ⁠; l’intendant, Clugny, en avait trop⁠ ⁠; une décision de RÉGIMENT DE LA GUADELOUPE Versailles, il est vrai, confiait à Belzunce le (Reconstitution ayant figuré à l’exposition des Colonies françaises de l’Amérique du Nord). dernier mot en matière militaire (3I juillet)⁠ ⁠; il projetait, avec les I 700 hommes qui lui restaient, une action sur la Jamaïque, ou par Santiago, sur les derrières de l’armée anglaise de la Havane, mais Blénac, à son tour, se proclamait impuissant⁠ ⁠; il fallait renvoyer en France cette escadre dont la présence servait seulement à compromettre la défense en épuisant les vivres. Tout le plan de guerre, maintenant, se réduisait à se retirer dans l’intérieur en abandonnant la côte à l’ennemi dès qu’il y paraîtrait. La nouvelle de la suspension des hostilités (3 novembre 1752) arrivait heureusement pour dissiper l’inquiétude, mais les Anglais avaient pris la Havane (II août 1762)⁠ ⁠; et Saint-Domingue, qui ne vivait que par les neutres, n’aurait peut-être pas échappé à ce sort, sans un soulèvement des nègres de la Jamaïque. La guerre était terminée (traité de Paris, Io février 1763)⁠ ⁠; elle ne nous avait pas coûté, ainsi que l’eût voulu Pitt, notre existence comme puissance maritime et coloniale, ni même la Guadeloupe, que certains publicistes anglais eussent préférée au Canada et que Choiseul fut si fier d’avoir gardée, mais aux Antilles aussi, elle nous laissait sérieusement diminués : si dans la forme nous ne cédions rien, on procédait à un « partage équitable » des Iles Neutres, qui « laissait » aux Anglais la Dominique, la Grenade, Saint- Vincent, Tabago, les Grenadines, les Cariacou, etc.., à nous la seule Sainte-Lucie.

478 R ESURRECTION DE L’AC- TIVITE COLONIALE

Il y avait I 600 habitants blancs à la Dominique, 700 à Saint-Vincent, 700 familles à la Grenade, avec, respectivement, 6 000, 3 500 et 18000 esclaves, plus de 30 000 habitants au total : tout cela était français et devait cesser de l’être. Ce ne fut pas sans un vrai déchirement et même quelques résistances : les colons français, à la Grenade, furent accusés de pousser leurs noirs à la révolte et le gouvernement britannique en contraignit une partie à vendre leurs terres, que des propriétaires anglais rachetèrent à vil prix, 68 habitations pour 30 millions. Il ne resta guère que de petites gens, mais les traditions et les mours françaises, la langue surtout, se maintinrent jusqu’à nos jours. nous sommes disposés à le croire⁠ ⁠; ces Iles étaient La perte, sur le moment, fut moins sentie que en réalité les moins « établies » de toutes les Antilles, — la Grenade n’avait que quatorze sucreries, — et nous y tenions si peu que nous avions songé à les offrir à l’Espagne, pour prix de son alliance. Avec Saint-Domingue, la Martinique, la Guadeloupe, nous gardions ce qui, d’après les théories, avait le plus de valeur dans notre empire colonial, pour le présent et pour l’avenir : loin d’avoir, comme le racontent les manuels, sanctionné l’abdication de nos ambitions hors d’Europe, le traité de Paris marque peut-être le moment, au dix-huitième siècle, où ces affaires lointaines prennent la plus grande place dans la vie de la nation : la période qui va de 1763 à la Révolution est certainement de tout l’ancien régime celle où la grandeur de notre œuvre coloniale se manifeste avec le plus d’éclat et le plus d’utilité, et cette grandeur est avant tout fondée sur l’exploitation des Antilles.

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Aussi ces questions deviennent-elles l’une des grandes affaires de l’Etat : Louis XV lui-même s’en est occupé directement à plusieurs reprises, et pour Choiseul, qui concentre entre ses mains, à ce moment, à peu près toute l’activité du ministère, la politique coloniale est l’un des principes essentiels du système auquel il veut demander la revanche de nos humiliations, et sa propre fortune.

Cette politique s’est d’abord présentée à lui comme une politique d’expansion⁠ ⁠; il a voulu agrandir notre domaine, en augmenter l’étendue et la population, parce que de tels accroissements étaient flatteurs pour notre amour-propre et aussi parce que, les événements de la dernière guerre en étaient la démonstration, ces progrès étaient nécessaires à la sécurité de ce que nous possédions déjà⁠ ⁠; il a voulu, à côté des îles anglaises des Antilles, où le gouvernement de Londres s’efforçait, à la Dominique notamment, de créer des centres de population blanche qui seraient une menace pour nos îles, en créer d’autres qui leur seraient une garde et une défense : tel a été en grande partie l’objet de l’entreprise du Kourou, tel aussi celui qu’il poursuivait en envoyant, dès que la paix nous l’eut restituée, huit cents colons pour peupler Sainte-Lucie, où il n’y avait encore à peu près rien.

ET L’OPINION PUBLIQUE

Les résultats ne répondirent guère à son désir : on verra quelle fut l’issue lamentable de l’affaire guyanaise⁠ ⁠; celle de Sainte-Lucie ne fut guère plus heureuse : la colonisation des Antilles n’était plus de celles que l’on pût mener à bien avec des colons de rencontre, recrutés parmi des misérables sans préparation ni ressources⁠ ⁠; en quelques mois, la colonie réduite aux abois, il fallut rattacher à nouveau l’île à la Martinique, dont elle ne fut jamais qu’une dépendance et un auxiliaire. Mais ce sont là des épisodes⁠ ⁠; l’essentiel était le développement de nos anciennes colonies⁠ ⁠; ce devait être la grande affaire coloniale de ces trente années. Sous les ministres qui s’étaient succédé depuis 1730, le soin des colonies avait été le plus souvent abandonné à des Premiers Commis, vieux routiers de la tradition, dont le plus remarquable avait été ce M. de La Porte, qu’appuyait et dirigeait l’intendant général Le Normant. On leur avait dû certainement beaucoup de la prospérité qui avait régné aux Iles, mais l’opinion leur attribua aussi une large part de responsabilité dans les malheurs qui suivirent⁠ ⁠; d’assez fâcheuses histoires d’argent firent le reste, et M. Berryer, qui parvint au secrétariat de la Marine le Ier novembre 1758, put facilement se croire appelé à nettoyer les écuries d’Augias.

Ancien lieutenant de police, ce magistrat de formation et de carrière ne pouvait qu’éprouver un étonnement vite changé en défiance, en hostilité, quand il se trouva en contact avec ce monde, véritable Etat dans l’Etat, qu’étaient devenus la Marine et son administration. Il en fut ainsi, dans toutes les parties du service, mais, spécialement en ce qui concernait les Antilles.

Trait caractéristique, les îles avaient fini par verser dans le despotisme militaire. « Le militaire, comme disait l’intendant Lalanne, s’y était emparé de toute la police »⁠ ⁠; les gouverneurs, comme commandants des armes, en étaient arrivés à suspendre l’exercice de la justice, faire biffer les arrêts sur les registres, arrêter et embarquer pour la France, sans jugement⁠ ⁠; sous eux, les officiers « n’épargnaient aucun état, foulaient aux pieds les lois les plus sacrées, gouvernaient avec la plus étrange barbarie ». Ces errements devaient sembler révoltants, à un juriste épris des règles et des formes. Aussi Berryer a-t-il « jugé de prime abord que des pays soumis au même souverain devaient avoir les mêmes lois et la même police que le royaume, qu’il était absurde que cela fût autrement. Cela lui parut un outrage, un affront sanglant pour la magistrature entière, qu’il devait venger... » et, dès son arrivée au ministère, il se montra disposé à se faire l’appui, contre des militaires, que tout lui rendait antipathiques, de ces Conseils Supérieurs, de ces magistrats-colons à qui il lui semblait être lié par la communauté des sentiments et de la profession.

Il allait être appuyé par l’adhésion presque unanime de l’opinion, de la Cour et de la ville. Les colonies avaient, en effet, cessé d’être un univers inconnu pour la France de 1760⁠ ⁠; non seulement les événements de la guerre avaient attiré l’attention sur elles, et les écrivains avaient commencé à répandre dans le public des notions précises sur leur organisation et leur avenir, mais nombreux étaient maintenant ceux qui, dans tous les milieux, y avaient des intérêts personnels⁠ ⁠; au rebours de la période précédente, où les seuls négociants, par les députés de leurs Chambres de Commerce, exerçaient une influence, les Iles, qui déjà chez elles étaient une puissance, en devenaient une aussi dans le ministère et dans le Conseil⁠ ⁠; ces influences combinées allaient aboutir à un véritable bouleversement des institutions et de l’économie coloniales.

Cela commença en pleine guerre, comme si, pour encourager la fidélité des colons, l’on avait voulu les récompenser par avance. Dès 1758, on instituait dans le Conseil d’Etat une Commission de législation coloniale qui, sous des formes diverses, allait pendant trente ans travailler à cette transformation⁠ ⁠; puis (23 juillet 1759) on créait aux Iles des Chambres mi-parties d’agriculture et de 480 PLANCHE VII. SAINT-DOMINGUE. - LE CAP FRANÇAIS AU XVIIIe SIÈCLE (1790) D’après un dessin de F. de la Brunière, gravé par N. Ponce. - AMÉRIQUE. HIST. COLONIES.

Illustration de l'ouvrage, page
Gravure sans légende (page —)
481 LUGNY A SAINT-DOMINGUE, LA SUPPRESSION DES MILICES ET L’IMPOSITION. L’ORDONNANCE DE

commerce (en 1763 simplement Chambres d’agriculture), qui devenaient une véritable représentation des intérêts coloniaux⁠ ⁠; elles avaient le droit d’émettre des vœux et de présenter des projets pour toutes les parties du service, et celui, renouvelé de l’ancienne Rome, d’adresser un rapport au roi sur tous les administrateurs, à leur sortie de charge⁠ ⁠; enfin, elles déléguaient à la Cour, elles aussi, des Députés dont l’inlassable activité, combattant celle des représentants des villes de commerce, allait être un des éléments essentiels de leur développement au cours de ces trente années⁠ ⁠; la Martinique envoyait ainsi en France, en mai 1761, le fameux Jean Dubuc de Sainte-Preuve. 1763 guerre toutefois, et loc- Les opérations de la cupation de nos Iles du Vent par les Anglais allaient, pour un moment, empêcher cette évolution de s’y traduire par des changements effectifs⁠ ⁠; il en était autrement à Saint-Domingue. Dans cette île où la mort successive de tous les chefs de service avait, pendant trois ans, créé une véritable confusion administrative, Berryer envoyait en 1760 comme intendant, non plus, suivant la règle, un officier sorti de la haute plume maritime, mais un conseiller de famille parlementaire, homme jeune et brillant, plein d’idées, et surtout convaincu comme lui de la nécessité de mettre un terme aux abus du despotisme militaire⁠ ⁠; dès son arrivée, cet intendant, M. de Clugny, dénonçait l’organisation des milices comme la cause de tous les maux.

BERRYER
Gravure BERRYER

Par une singulière rencontre, toutes choses en ce moment concouraient au même résultat⁠ ⁠; on venait, comme nous avons vu, d’envoyer à Saint-Domingue, pour les nécessités de la guerre, des troupes de l’armée de terre, et leur général, M. de Belzunce, assumait presque aussitôt les fonctions de gouverneur général : pour la première fois, BERRYER tous les postes importants de la colonie cessaient d’être entre les mains de la Marine⁠ ⁠; les nouveaux titulaires, tout naturellement, se complaisaient à dénoncer les fautes de ceux qui les avaient précédés

HISTOIRE DES COLONIES,

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et la nécessité des réformes⁠ ⁠; l’insuffisance des milices, de toute évidence, en appelait une, ne fût-ce que du point de vue de la défense, qu’elles étaient incapables d’assurer⁠ ⁠; militaires ou civils, tous étaient d’accord pour la réclamer.

Enfin, le 24 mars 1763, parut la grande Ordonnance pour le gouvernement civil de Saint-Domingue⁠ ⁠; elle commençait par définir exactement les fonctions des autorités militaires et civiles (gouverneur et commandant en second, intendant et subdélégués, etc...), avec leurs résidences et circonscriptions qui, d’ailleurs, varièrent à plusieurs reprises : on avait une tendance, en temps de guerre, à fixer la résidence des chefs suprêmes au Cap, pour des raisons qui s’expliquent d’elles-mêmes, mais dès le retour de la paix, elle revenait au Port-au-Prince⁠ ⁠; le gros morceau était la suppression des milices et de leurs états-majors, dont les fonctions civiles (répartition des impositions et des corvées, exécution des ordres du roi, etc...) seraient dévolus à des syndics élus⁠ ⁠; les colons ne seraient plus assujettis à aucun service militaire, et la défense de la colonie serait assurée par des troupes détachées de l’armée métropolitaine, que le roi se chargerait d’entretenir.

SION DE D’ESTAING

En récompense, et pour reconnaître le bienfait qu’il accordait ainsi à ses sujets des colonies, le roi demandait que ceux-ci consentissent à prendre à leur charge une partie des dépenses d’administration, et que par conséquent le montant de l’octroi, alors de deux millions et demi, fût porté à quatre, par une imposition nouvelle, à quoi d’ailleurs Clugny eut beaucoup de peine à faire consentir une réunion extraordinaire des deux Conseils qu’il avait baptisée du nom d’Assemblée Nationale, et dont la tenue (30 janvier-12 mars 1764) fut comme le triomphe de la politique nouvelle. Mais, à peine l’organisation ainsi improvisée eutelle commencé à être mise en vigueur que les impossibilités de son fonctionnement apparurent à tous : les syndics, désormais seuls représentants de l’autorité en dehors des villes, étaient dépourvus de tout prestige⁠ ⁠; les charrois, l’entretien des chemins ne se faisaient plus⁠ ⁠; toute sécurité avait disparu des campagnes, où la milice avait cessé de faire des patrouilles et où les troupes ne paraissaient jamais⁠ ⁠; celles-ci d’ailleurs, en même temps que leurs rapports avec la population civile, peu habituée à pareil contact, dégénéraient en désordre permanent, se montraient hors d’état de maintenir leurs effectifs sous un pareil climat⁠ ⁠; les discours prononcés à l’Assemblée Nationale, par ailleurs, inquiétaient comme un appel à peine déguisé à l’indépendance, et, surtout, une nouvelle crise se produisait en France, qui changeait le système du ministère⁠ ⁠; Berryer avait cessé d’être secré- 482 taire d’Etat, et Choiseul, qui le remplaçait, ne partageait pas ses préjugés contre le militaire : un retour en arrière était jugé nécessaire, et d’Estaing, à qui ses prétentions au libéralisme faisaient croire qu’il réussirait en tout ce qu’il entreprendrait, acceptait de s’en charger, avec M. Magon comme intendant.

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Revêtu de pouvoirs extraordinaires, - il s’intitulait « Représentant de la personne même du roi », — le nouveau gouverneur débarquait au Cap le 29 avril 1764, et renvoyait en France, presque brutalement, le brouillon Clugny⁠ ⁠; puis, se croyant les mains libres, il commençait à dévoiler son plan.

SAINT-DOMINGUE, POMPE A FEU DU XVIIIE SIÈCLE
Gravure SAINT-DOMINGUE, POMPE A FEU DU XVIIIE SIÈCLE

Il s’agissait d’un rétablissement à peine déguisé des milices, — on se bornait à leur donner le nom de « troupes nationales », — mais, bien entendu, sans qu’il fût question de rabattre un sou des quatre millions de subsides déjà accordés⁠ ⁠; en même temps, par toute une série de mesures incontestablement excellentes, -- création d’autorités de police, d’un tribunal de conciliation, etc..., destinés à abréger les formalités de justice, - de réduire l’importance des Conseils Supérieurs, dont on commençait à assimiler l’activité gênante à celle des parlements de France, procla- SAINT-DOMINGUE. POMPE A FEU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE més d’ailleurs frères et aînés. SUR LES BORDS DU FLEUVE ARTIBONITE

D’Estaing s’était flatté que sa grâce personnelle suffirait à tout⁠ ⁠; mais à peine était-il débarqué qu’il se heurtait à une conjuration générale de mauvaises volontés, s’exprimant en des termes d’une violence inouïe : le roi, disait un conseiller, avait « filouté la colonie de quatre millions »⁠ ⁠; les vainqueurs de la guerre avaient mieux traité le Canada⁠ ⁠; d’Estaing, s’il était prudent, ferait bien de négocier avec « l’opposition »⁠ ⁠! — « Je ne croyais pas être en Angleterre », répondait-il, et il cessait de se comporter en souverain parlementaire, refusait de s’arrêter aux démissions des Conseils Supérieurs et des Chambres d’agriculture, faisait embarquer pour la France les meneurs... mais là s’arrêtaient ses succès. Il avait beau réunir coup sur coup deux « Assemblées Nationales » (juin 1764 et octobre de la même année), et y appeler même des notables et des syndics pour les opposer aux magistrats, rien n’aboutissait : les Assemblées Nationales prétendaient contrôler les dépenses et presque légiférer pour la colonie⁠ ⁠; il fallait les renvoyer et cependant les Conseils s’organisaient, refusaient de recevoir les membres nommés par d’Estaing et d’exclure ceux qu’il prétendait renvoyer⁠ ⁠; ils finissaient par discuter ses pouvoirs (janvier 1765).

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Le gouverneur général était excédé⁠ ⁠; il demandait qu’on cassât les Conseils, que l’on aurait remplacés par des avocats venus de France⁠ ⁠; le gouvernement ne crut pas devoir aller jusque-là : « Le bien même, écrivait Choiseul, ne peut être opéré que doucement⁠ ⁠; il faut gagner les esprits par la confiance, et la confiance est l’affaire du temps et de l’expérience ». D’Estaing se soumit et négocia avec ses adversaires un « traité de conciliation », par lequel il acceptait que les magistrats nommés par lui fussent exclus (28 août 1765). Peine perdue⁠ ⁠! Le procureur général Dubuisson, qu’il avait exilé en France, y était devenu l’idole des salons et même des bureaux, et conseiller au Parlement de Paris⁠ ⁠; les colons se croyaient vainqueurs⁠ ⁠; les nouvelles troupes nationales n’arrivaient pas à se former⁠ ⁠; des placards affichés publiquement portaient : « De par la Colonie, défense de se rendre aux revues sous peine de la vie. »

ROHAN. LE COUP D’ETAT DE

Choiseul reconnaissait ses erreurs : « J’ai été mal instruit, écrivait-il, j’ai voulu établir en Amérique un système d’Europe... M. d’Estaing, à qui je croyais un talent supérieur, est un fou et un fou dangereux... » Il crut qu’il arrangerait tout en remplaçant ce fou par un gouverneur moins abondant en initiatives et en idées. Ce fut le prince de Rohan, qui prit possession de son poste le 26 juin 1766. Il apparut vite que rien n’était changé. 1769 Une nouvelle Assemblée Nationale, où les officiers dominaient, concéda ce qu’on voulut en matière d’impôt, mais rien ne put la décider à demander le rétablissement des milices, comme de son propre mouvement. Il fallut envoyer à Rohan l’ordre de procéder à leur formation.

Les Conseils n’osèrent s’opposer ouvertement⁠ ⁠; celui du Cap fit ce qui dépendait de lui pour assurer l’exécution des volontés royales⁠ ⁠; mais on avait introduit dans celui du Port-au-Prince des robins importés de France, pour qui l’entrave systématique à toute mesure de gouvernement était l’essence même de leurs fonctions :

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ils enregistrèrent l’édit, mais protestèrent par un arrêt secret, puis... cent cinquante copies de cet acte secret circulèrent dans le public (octobre 1768).

Dans l’ensemble, les habitants, les grands blancs, étaient plutôt favorables au rétablissement des milices, qui leur assurait l’autorité dans leurs quartiers : mais il n’en était pas de même de la masse des petits blancs, employés à gages ou artisans, ni surtout de la population maintenant considérable des gens de couleur, à qui l’organisation nouvelle n’apportait que des charges sans compensation. Une vive agitation s’était donc répandue dans la colonie quand on avait connu les projets du gouvernement⁠ ⁠; on avait allégué les promesses faites en 1713 et 1760, voire le pacte des flibustiers, et même l’article 59 du Code Noir, devenu une charte de liberté (cet article garantissait aux affranchis tous les droits des ingénus qui, en France, n’étaient pas assujettis au service militaire). Personne ne s’était présenté aux revues⁠ ⁠; on avait refusé les grades, insulté les officiers, même sous les armes⁠ ⁠; puis des billets circulèrent, portant ordre de se trouver aux lieux marqués, sous peine de voir les maisons in- 3 cendiées, avec la formule « au nom de la colonie, » et les signatures de Sans Quartier et La (D’après une aquarelle anonyme du dix- CHARLES-HENRI, COMTE D’ESTAING Liberté, qui reparaissaient après quarante ans⁠ ⁠; rétrospective de l’Amérique du Nord). huitième siècle, exposée à l’exposition des rassemblements se formèrent qui forçaient les notables à se mettre à leur tête⁠ ⁠; à la fin de décembre, on évaluait à 5 000 hommes les forces armées qui entouraient ainsi le Port-au-Prince, à quelques centaines de toises⁠ ⁠; la ville était comme bloquée et l’on y affichait des menaces de mort, la mise à prix de la tête du gouverneur.

CHARLES-HENRI, COMTE D’ESTAING
Gravure CHARLES-HENRI, COMTE D’ESTAING

Le Conseil Supérieur s’était prudemment tenu à l’écart⁠ ⁠; mais Rohan et son entourage sentaient son action partout⁠ ⁠; le 7 mars 1769, le gouverneur général se portait sur le Palais avec une compagnie des troupes, baïonnette au canon⁠ ⁠; la salle où siégeait le Conseil était envahie, par la fenêtre, Rohan conduisant lui-même Popération aux cris de : « J’arrête le Conseil du Port-au-Prince⁠ ⁠! Le Conseil est arrêté⁠ ⁠! A moi, grenadiers⁠ ⁠! » et tous les conseillers présents étaient immédiatement conduits à bord d’un navire en rade, qui avait l’ordre de partir le soir même.

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Sur le moment, cet acte de violence ne calma rien⁠ ⁠; il y eut même quelques jours où, dans la Partie du Sud, l’autorité royale fut complètement méconnue⁠ ⁠; les mulâtres, très nombreux, y furent accusés de préparer un soulèvement général⁠ ⁠; d’Argout, qui commandait là, déclarait, qu’à moins d’un renfort de 6000 hommes, tout était perdu.

Le ministère vit les choses avec plus de sang-froid et se borna à l’envoi d’un régiment de la Martinique, et de quelques bâtiments qui, d’ailleurs, arrivèrent trop tard. Les chefs des troupes, en effet, avaient pu réagir⁠ ⁠; quelques patrouilles énergiquement conduites avaient poussé aux rebelles, qui ne firent jamais tête plus de deux cents à la fois⁠ ⁠; la cohue des gens du Mirebalais et de l’Artibonite, ramassée à la Croix des Bouquets, s’était dissipée en un jour et le calme s’était rétabli dans tout l’Ouest⁠ ⁠; au Sud, ce fut un peu plus sérieux, peut-être parce qu’on le voulut, et d’Argout s’y livra à quelques exécutions cruelles, et surtout inutiles⁠ ⁠; avant la fin d’avril, tout obéissait.

Le gouvernement fut fort mécontent de ces complications⁠ ⁠; le mot d’ordre fut de ne pas trouver de coupables : c’est-à-dire que l’on étouffa l’affaire et que nous ne saurons jamais rien sur les complicités que l’on a prétendu parfois qu’elle avait en haut lieu⁠ ⁠; le premier mouvement passé, il n’y eut que deux exécutions, celles d’un sergent-major des milices et d’un mulâtre (I8 février 1770)⁠ ⁠; le prétendu Sans Quartier lui-même, un certain Laulagnier, fut gracié. Quant aux conseillers du Port-au-Prince, embastillés à leur arrivée en France, assez durement traités, ramenés dans la colonie, ils finirent par n’être jamais jugés malgré leurs protestations⁠ ⁠; en 1775, on leur rendit le droit de s’intituler « anciens conseillers », mais ils ne recouvrèrent pas leurs places.

En réalité, il y eut une conspiration générale pour faire le silence⁠ ⁠; le ministère ne se souciait pas qu’au moment où les colonies anglaises de l’Amérique du Nord se soulevaient contre un impôt illégal, on sût qu’une aventure analogue se déroulait dans nos propres colonies, et les colons avaient quelque honte de s’être montrés en pareille posture aux côtés des mulâtres⁠ ⁠; il n’était pas jusqu’à ces derniers qui, dans plusieurs quartiers, ayant vu les nègres tout prêts à se déchainer contre eux, ne commencent à apprécier le bienfait de l’ordre. Le rétablissement des milices, sans suppression corrélative des impôts, subsista avec toutes ses conséquences. 486

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ES COLONIES SOUS LE

RÉGIME MILITAIRE

Le « militaire » sortait vainqueur de cet étrange duel de dix ans⁠ ⁠; les fameux « états-majors » avaient été reconstitués dans tous leurs détails, le 3I mars 1769, et c’étaient eux qui allaient jusqu’en 1789 continuer à gouverner la colonie.

ES ILES DU VENT

Quant aux Conseils Supérieurs recomposés (octobre 1769) selon la formule nouvelle, les juristes que l’on y avait introduits se montrèrent sans doute du jour au lendemain aussi « colons » que les habitants-propriétaires qui les avaient précédés⁠ ⁠; mais la forme de leur opposition dut changer. Les décisions d’ordre financier, en effet, appartenaient désormais aux Assemblées, « nationales », ou « coloniales », que l’on continua à réunir jusqu’en 1787, mais que leur composition réduisait à être de simples chambres d’enregistrement⁠ ⁠; les Conseils Supérieurs, au contraire, se trouvaient par leurs origines et leurs attributions rapprochés des Parlements de France, dont ils adoptaient de plus en plus les sentiments et les procédés⁠ ⁠; la propriété des charges, seule, leur manquait. C’était donc par les mêmes moyens que les magistrats métropolitains, refus d’enregistrement, remontrances et représentations, querelles de préséance et taquineries judiciaires incessantes, qu’ils s’efforçaient de paralyser l’action gouvernementale⁠ ⁠; ils pouvaient de la sorte arriver à rendre la vie intenable à leurs ennemis les administrateurs, ils étaient en réalité devenus incapables d’arrêter la marche des affaires⁠ ⁠; leur force avait été d’entretenir aux Iles le sentiment d’une opposition aux intérêts de la métropole, qui devait par la suite entraîner aux pires conséquences, mais ce rôle était maintenant passé aux Chambres d’agriculture, à la presse et aux écrivains⁠ ⁠; les Conseils Supérieurs étaient devenus dans l’ordre politique de purs anachronismes⁠ ⁠; la décision de 1787, qui les diminua encore en fondant en un seul ceux du Cap et du Port-au-Prince, leur donna le coup de grâce. La crise, aux Iles du Vent, avait passé par des péri- DE 1763 A 1789 péties un peu différentes. A la Martinique, au lendemain de l’occupation anglaise, quelques rigueurs avaient été nécessaires, qui rendirent les esprits plus sages⁠ ⁠; il y eut bien une assemblée de députés élus par les paroisses, qui se montra récalcitrante (novembre 1763), mais d’autres, composées de notables bien choisis, se laissèrent conduire où on voulut⁠ ⁠; le gros événement de cette période, dont les conséquences dépassèrent les limites de l’Ile, fut l’affaire du Père Lavalette.

Le Père Lavalette, procureur des biens de la Compagnie de Jésus aux Iles du Vent, était un homme d’affaires qui avait admirablement administré les habitations et les biens de la Société à la Martinique, la Dominique et Sainte-Lucie. Très habilement, il avait eu l’idée de servir les habitants en faisant passer leurs fonds en France, sans commission, tout le profit étant qu’ils les utilisait pour ses opérations pendant le temps qu’il les avait en dépôt. Il s’était, en réalité, transformé en banquier, le premier qu’aient eu les Iles, et avait ainsi réalisé depuis 1747 des bénéfices qui étaient allés jusqu’à 16o pour 100⁠ ⁠; mais la guerre était survenue, des navires avaient été capturés, et certaines de ses traites avaient été protestées⁠ ⁠; dans un instant d’affolement, il avait demandé des délais⁠ ⁠; il s’était d’ailleurs ressaisi(25-27 janvier 1761), mais en France il avait été impossible de limiter la panique⁠ ⁠; les conséquences désormais s’enchaînèrent par une fatalité continue et l’on sait comment elles finirent par aboutir à la suppression de la Société, d’abord en France, puis dans le monde entier.

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SAINT-DOMINGUE. BOUCAN PRIMITIF

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Gravure sans légende (page 488)
SAINT-DOMINGUE. BOUCAN PRIMITIF

Aux Iles, tout l’équilibre religieux et moral en fut modifié⁠ ⁠; les prêtres séculiers, que l’on tenta de substituer aux Jésuites, ne donnèrent pas satisfaction, et il fallut à nouveau avoir recours aux Franciscains et Jacobins, à la situation de plus en plus diminuée⁠ ⁠; on devait en finir, aux environs de 1781, par placer le clergé sous la surveillance des administrateurs, même pour les mœurs et la discipline⁠ ⁠; le manque d’autorité qui en résulta pour ces prêtres ne fut pas sans influence sur la désagrégation morale qui suivit et les malheurs qu’elle entraîna. A la Guadeloupe, la domination anglaise avait duré beaucoup plus longtemps qu’à la Martinique, de mai 1759 à juillet 1763⁠ ⁠; ce fut le grand événement de l’histoire de cette île⁠ ⁠; les Anglais, en effet, qui songeaient à y rester, la traitèrent comme une de leurs possessions et l’admirent à commercer sans entraves avec le reste du monde, par l’intermédiaire de Londres⁠ ⁠; les habitants, qui jusque-là avaient dû payer un lourd impôt à la Martinique, intermédiaire obligé pour toutes leurs relations avec l’extérieur, tirèrent de leurs denrées des profits dépassant toute imagina- 488 tion⁠ ⁠; les négriers anglais leur apportèrent des esclaves à un prix inférieur du tiers ou de moitié à ceux de la traite française, 30000, a-t-on dit, en trois ans⁠ ⁠; la population de l’ile, jusque-là toujours inférieure à celle de la Martinique, la dépassa⁠ ⁠; il y avait 50 640 habitants en 1755⁠ ⁠; il y en eut 84 776 (dont 74 571 esclaves) en 1767 (76 928 à la Martinique, dont 62 166 esclaves, en 1763)⁠ ⁠; tout se transforma, un port nouveau, qui fut la Pointe-à-Pitre, se créa pour la Grande Terre. Ce fut comme une nouvelle fondation de la colonie et l’on a pu voir un historien créole s’étonner que rien dans l’ile ne célèbre le souvenir « des deux gouverneurs qui ont le plus fait pour sa grandeur », les Anglais Krumpt et Dalrymple.

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A la paix il apparut qu’il serait impossible de revenir sur un état de choses qui avait apporté telles satisfactions⁠ ⁠; les Anglais, à la fois pour la facilité de leur administration, et pour se conformer à la capitulation passée avec les habitants, avaient admis que les quartiers élussent des commissaires qui, rassemblés, avaient constitué un véritable parlement au petit pied, faisant des règlements, levant des contributions et désignant un agent pour poursuivre à Londres une politique dictée par leurs seuls intérêts. Comment remettre des gens qui avaient ainsi fait leurs affaires eux-mêmes sous l’autorité arbitraire d’un gouverneur résidant à deux jours de mer⁠ ⁠?

Très sagement, le ministère, lors de la reprise de possession, désigna pour la Guadeloupe des administrateurs relevant directement de Versailles, qui furent M. de Bourlamaqui et de Peynier : la Guadeloupe eut aussi sa Chambre d’agriculture, son député, en même temps qu’on l’autorisait à commercer directement avec la métropole⁠ ⁠; pour rompre plus entièrement son ancien asservissement économique, on alla jusqu’à interdire la navigation entre les deux colonies.

Ce fut au tour de la Martinique à se croire dépouillée, opprimée⁠ ⁠; les fameux « commissionnaires de Saint-Pierre » se prétendirent ruinés de ne plus pouvoir accumuler les profits qu’ils avaient toujours prélevés sur le trafic de l’autre île⁠ ⁠; ils alléguèrent la nécessité de maintenir un grand port, actif et fréquenté, comme centre de toute la navigation des Iles⁠ ⁠; d’autres raisons, d’ordre militaire, des considérations personnelles aussi, intervinrent et, en 1768, le gouvernement général du Vent fut rétabli⁠ ⁠; la lutte continua de plus belle entre les deux colonies, ou plutôt entre les planteurs de l’une et les manieurs d’argent établis dans l’autre⁠ ⁠; à nouveau supprimé, rétabli, le gouvernement ne finit par prendre sa forme définitive qu’à partir de 1775, par l’influence du marquis de Bouillé⁠ ⁠; l’unité, ou plutôt la subordination militaire et administrative des deux îles subsistait, mais le vieux système d’assujettissement qui avait si longtemps condamné la Guadeloupe à végéter comme une simple dépendance de sa voisine, avait bien à jamais disparu. 489

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ÉVOLUTION ECONOMIQUE.

LE RÉGIME COMMERCIAL

A cette époque, comme toujours, la vraie vie de ces établissements est économique, les problèmes économiques sont les problèmes essentiels.

Le plus irritant, le plus angoissant de ces problèmes est celui de l’Exclusif. La guerre de Sept Ans vient d’en modifier profondément les données⁠ ⁠; non seulement elle a démontré l’impossibilité d’en assurer le fonctionnement dans toutes les circonstances, — les colonies ont en pratique été ouvertes à tous en permanence depuis 1757, — mais la paix qui l’a terminée a emporté jusqu’aux éléments par lesquels, jusque-là, on avait théoriquement prétendu assurer son fonctionnement. Il est en effet certains articles, principalement les bois et les salaisons, indispensables à la vie de nos colonies, que le commerce de France est hors d’état de leur fournir, comme il l’est également d’enlever les sirops et tafias qui font une part importante de leur produit⁠ ⁠; aussi avant la guerre a-t-on prétendu assurer la satisfaction de ces di- COCOTIERS, A LA MARTINIQUE (Dessin de Ripart). vers besoins en créant entre les Antilles et l’Ile Royale un courant de commerce qui a fini par atteindre en 1747 le chiffre de 70 bâtiments et de 2 millions⁠ ⁠; mais le traité de Paris vient de nous enlever Ille Royale, et Louisbourg cesse d’exister. Il devient donc impossible de relever ce trafic, qui n’aurait d’ailleurs jamais été suffisant, au moment même où les besoins des colonies se trouvent démesurément accrus.

COCOTIERS A LA MARTINIQUE
Gravure COCOTIERS A LA MARTINIQUE

La première idée du gouvernement, toute séduisante en apparence, avait été d’avoir recours à une autre colonie, pour remplacer le Canada, en utilisant les ressources du continent de l’Amérique du Sud en bois, vivres, etc..., mais l’affaire de la Guyane était vouée à se terminer en catastrophe, et d’ailleurs eût-elle réussi qu’elle eût porté ses fruits seulement au bout de longues années⁠ ⁠;

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c’était tout de suite qu’il fallait suffire aux besoins des colonies et à leurs exigences.

A leurs exigences surtout : nous avons vu en effet quelle était devenue la puissance des habitants et à quels ménagements, à quels égards se croyaient tenus envers eux les administrateurs et les bureaux. Les commerçants, de leur côté, étaient appuyés et influents⁠ ⁠; il n’est pas étonnant que, dans ces conditions, un ministre, qui n’avait plus pour le conseiller un La Porte, ait pris simultanément des décisions contradictoires.

Le 3I mars 1763, comme il devait résulter automatiquement du rétablissement de l’état de paix, les administrateurs des diverses colonies recevaient l’ordre de remettre en pleine vigueur les dispositions excluant les étrangers du trafic des colonies⁠ ⁠; mais presque immédiatement ils étaient invités aussi, par un « Mémoire du Roi » en date du 18 avril, à recevoir dans tous les ports d’amirauté les navires étrangers chargés de bois, salaisons, etc..., le paiement devant s’en faire en sirops, tafias, etc..., que ces mêmes navires pourraient emporter. C’était l’anéantissement des lois prohibitives, car il était impossible d’organiser une surveillance efficace. Les commerçants se proclamèrent ruinés et une nouvelle décision, le I5 août, revint purement et simplement à l’ancien système. Dès le début, d’ailleurs, les administrateurs avaient tout fait pour se soustraire à l’exécution d’une mesure qui aurait équivalu à l’abandon des colonies : à Saint-Domingue ils affectèrent de croire que la volonté du roi était de maintenir en vigueur le régime des permissions qui, en fait, donnait satisfaction aux colons⁠ ⁠; mais personne, maintenant, ne consentait à s’en accommoder⁠ ⁠; les plaintes répondaient aux plaintes et les intrigues aux violences.

J EAN DUBUC ET LE SYSTEME DE L’EXCLUSIF MITIGÉ

Choiseul ne demandait qu’à trouver quelqu’un qui pût l’instruire des affaires des colonies, comme il avait Truguet pour la Marine⁠ ⁠; il crut l’avoir trouvé dans le député de la Martinique, Dubuc, et en fit un premier commis à la direction des Colonies (Ier octobre 1764). Les affaires des colonies allaient être administrées par un colon⁠ ⁠; c’est un événement unique dans leur histoire et dont on ne saurait exagérer l’importance. fonctions, appelé qu’il fut dès 1770 à celles de Dubuc n’occupa que cinq ans ces hautes syndic chargé du règlement des affaires de la Compagnie des Indes⁠ ⁠; son nom n’en domine pas moins toute l’histoire de cette période par l’autorité qu’il garda jusqu’au bout sur les bureaux et sur les Conseils, où il s’était fait remplacer comme député de la colonie par son frère Dubuc-Duferret. 491 « Colon » d’origine, tenant par sa famille à tout ce qui s’était jamais trouvé à la tête de la résistance aux actes du gouvernement dans les Iles, — il était le fils du héros du Gaoulé, — ce « roi de la Trinité » avait commencé par une opposition qui frisait la révolte : le gouverneur Fénelon le qualifiait d’ « homme dangereux, archirépublicain et de cœur tout anglais, ayant par caractère et par tempérament une espèce d’aversion pour l’autorité. » Quelques mois de séjour en France, et surtout l’autorité remise entre ses mains changèrent tout cela : il comprit que les colonies ne pouvaient vivre sans la métropole et que leur intérêt était de mettre cette métropole de leur côté⁠ ⁠; il comprit aussi qu’en ce « siècle de lumières », c’était l’opinion qu’il fallait avant tout gagner, et agit en conséquence, discuta, exposa les questions, s’efforça de faire approuver ses réformes avant de les imposer⁠ ⁠; plus encore qu’un administrateur il fut un polémiste : les deux en lui sont inséparables.

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Depuis dix ans, en effet, la littérature concernant les colonies des Antilles était devenue extrêmement abondante⁠ ⁠; c’est par des écrits, comme ceux de Montesquieu et de Forbonnais, ou comme les innombrables brochures surgies à l’occasion de Touverture ou de la fermeture des ports, que s’étaient affrontés les intérêts et les théories, et leur action avait fini par se faire sentir dans les dittérentes parties de l’administration. Dubuc n’a rien innové en portant ces questions devant le tribunal de l’opinion⁠ ⁠; mais il l’a fait dans ses nombreux ouvrages, signés ou anonymes (le Pour et le contre, les Nouvelles Considérations sur Saint-Domingue, etc...), avec un talent d’exposition et une expérience des choses qui manquaient à ses contradicteurs, et il a eu le mérite de trouver une formule qui, en s’écartant de la tyrannie du système, permettait d’en corriger les excès, celui surtout de se trouver en place pour la mettre en pratique.

L’exposé le plus net des idées de Dubuc se trouve dans les fameuses Instructions, en date du 25 janvier 1765, qu’il rédigea pour MM. d’Ennery et de Peynier, envoyés comme gouverneur et intendant à la Martinique.

En apparence, il y reste entièrement fidèle au « Système » : les colonies n’existent que « par et pour la métropole »⁠ ⁠; ce ne sont aucunement des provinces du royaume, mais de simples établissements de commerce, « institués pour opérer la consommation et le débouché des produits de la métropole »⁠ ⁠; « cette consommation est Pobjet unique de l’établissement, qu’il faudrait plutôt abandonner s’il cessait de remplir cette destination ».

Il s’ensuit que « plus les colonies diffèrent de leur métropole pour leur production, plus elles sont parfaites »⁠ ⁠; aucune à cet égard ne saurait donc valoir nos Antilles, « qui n’ont aucun de nos objets de commerce et en ont d’autres qui nous manquent et que nous ne saurions avoir »⁠ ⁠; celles des Anglais, au contraire, sur le sol de la Nouvelle-Angleterre, sont vouées à une catastrophe prochaine, car « entre les sexes semblables, la nature n’a mis ni fécondité, ni subordination. » Mais une seconde conséquence est que « les colonies doivent être tenues dans le plus grand état de richesse possible »⁠ ⁠; la prohibition, certes, doit y être la règle, mais « il est des circonstances où la prohibition doit céder devant l’intérêt commun ». « Un colon n’est autre chose qu’un planteur libre sur un sol esclave⁠ ⁠; comme citoyen, comme libre, il doit être sous la protection des lois et c’est surtout dans les colonies que toute autorité doit être établie en faveur de celui qui obéit⁠ ⁠; elle n’est jamais plus puissante que lorsqu’elle est chérie et respectée⁠ ⁠; la force est le dernier des moyens ».

493 L’ADRES DU CONSETT

En ce qui concerne plus particulièrement le commerce, l’objet essentiel étant d’accroître le produit des Iles, réservé à la métropole, si les lois prohibitives limitaient ce produit, elles devaient être levées⁠ ⁠; or ce produit dépendait uniquement des bras dont on disposait pour la culture : « des nègres et des vivres pour les nègres, écrivait-il, telle est toute l’économie des colonies »⁠ ⁠; favoriser par tous les moyens laugmentation du nombre des esclaves travaillant dans les ateliers et leur entretien, tel devait être l’idéal⁠ ⁠; il fallait y parvenir, autant que possible, par le commerce national, mais si ce commerce n’y pouvait parvenir, il fallait admettre les étrangers à ce trafic, dans des conditions et des circonstances strictement définies. | DU 29 JUILLET 1767 l’Exclusif mitigé, mitigé par la nécessité, et qui allait C’est là le système qu’on a appelé le système de être celui de l’Administration jusqu’à une époque presque contemporaine. Pour le moment, le plus pressant était de régler la question des mélasses et tafias. Ayant ainsi préparé le terrain, Dubuc provoqua une grande réunion de tous les intéressés, députés et membres du Conseil du Commerce, qui eut lieu le 9 septembre 1765, puis, tout le monde ayant convenu de l’impossibilité de laisser les choses en l’état, il lança l’Arrêt du Conseil du 29 juillet 1767.

Par cet arrêt le trafic étranger, limité à un certain nombre d’articles énumérés, bois, etc..., pouvait se faire en permanence, mais par deux ports seulement dans toutes les colonies, dits ports d’entrepôt, le Carénage de Sainte-Lucie pour les Iles du Vent, et le Môle-Saint-Nicolas pour Saint-Domingue⁠ ⁠; partout ailleurs les lois prohibitives étaient remises en pleine et entière vigueur.

Les colons crièrent à la trahison, et peu s’en fallut que leurs Conseils ne se refusassent à l’enregistrement du grand acte de leur compatriote⁠ ⁠; ils avaient tort et Dubuc avait vu juste : par cette première brèche c’était tout un esprit nouveau qui allait s’insinuer dans la vieille citadelle des lois prohibitives⁠ ⁠; les administrateurs des Iles savaient désormais que l’humanité, le respect des droits et des intérêts, de la volonté de leurs administrés, devait être la loi dernière de leurs actions⁠ ⁠; en fait l’ouverture des Iles, par mesure administrative, allait être une pratique constante⁠ ⁠; à la Martinique, quatre ports restèrent ouverts en permanence de 1765 à 1784⁠ ⁠; à la Guadeloupe, où il fallait liquider les créances de l’occupation anglaise, l’ouverture fut complète.

494 L’ADRES A CON SETT

Les colons avaient d’ailleurs pour eux, maintenant, la force, la leur et celle de tous les intérêts et de tous les sentiments qui à toute occasion se coalisaient avec eux : quand en 1775, à l’instigation du « Commerce », Sartines réunit des conférences pour discuter à nouveau cette question des ports d’entrepôt, les négociants des villes marchandes, débordés, durent renoncer à insister⁠ ⁠; et voici qu’un autre élément entrait en jeu, dont l’influence allait être encore plus décisive. / DU 30 AOUT 1784 de la Nouvelle-Angleterre, à qui personne en France Ce facteur nouveau était la volonté des habitants n’était en ce moment disposé à rien refuser⁠ ⁠; le commerce des Iles, de nos Iles, était en effet devenu, pour ces « Bastonnais », ou « Rodelandais », une des branches d’activité à quoi ils tenaient le plus. Leur guerre d’Indépendance elle-même, en les menaçant de les priver de leurs communications avec les Iles anglaises, augmentait cette nécessité, en même temps qu’elle nous faisait une loi de consentir à toutes les concessions qui nous paraîtraient possibles pour nous concilier les sympathies de ces nouveaux amis.

Aussi n’est-il pas étonnant que ce point eût été un de ceux sur lesquels avaient le plus insisté les plénipotentiaires américains, lors des négociations pour l’alliance : par l’article 32 du traité du 6 février 1778, le roi s’engagea formellement à « conserver aux sujets desdits Etats les ports francs qui ont été et sont ouverts dans les Iles françaises de l’Amérique du Nord... conformément aux règlements qui en déter-. minent l’usage.. »

Les conséquences de cet article, que l’on n’avait point vues d’abord, étaient formidables : une simple décision administrative, essentiellement révocable, devenait un engagement d’ordre international, et les colons se voyaient désormais sûrs d’être appuyés par l’influence d’une puissance étrangère, avec laquelle il nous faudrait d’autant plus compter que, par sa proximité, elle était en possession de prendre dans les affaires des Iles exactement le ton qui lui conviendrait. Déjà même, nos représentants aux Etats-Unis, Barbé-Marbois en particulier, signa- 494 laient la nécessité de développer encore les facilités accordées aux Américains, si nous tenions à conserver leur amitié⁠ ⁠; nos colons, de leur côté, s’agitaient⁠ ⁠; aussi, malgré la violence d’une campagne que déchaînèrent les armateurs des ports, le gouvernement crut-il indispensable de faire encore un pas, et l’Arrêt du Conseil du 30 août 1784 marqua le triomphe définitif des principes nouveaux.

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Par cet acte, la liste des marchandises dont l’importation par navires étrangers est permise est étendue aux salaisons, de bœuf mais non de morue, etc.... et le nombre des entrepôts porté à sept : le Cap, le Port-au-Prince, les Cayes à Saint-Domingue, Saint-Pierre à la Martinique, la Pointe-à-Pitre de la Guadeloupe, le Carénage de Sainte-Lucie et Scarborough pour Tabago. Si l’on eût écouté jusqu’au bout les tenants de la nouvelle économie coloniale, on aurait accordé l’introduction sans limites des vivres, et surtout des farines, mais avant tout des nègres de provenance étrangère : l’unique objet que l’on dût se proposer n’était-il pas d’augmenter la production des colonies, et aussi leur consommation, ce qui était la même chose⁠ ⁠? Cependant il fallait tenir compte des réclamations du Commerce de France⁠ ⁠; dès le lendemain de l’arrêt du 30 août 1784, les protestations, les brochures avaient pullulé et l’on dut se contenter d’encourager le commerce à développer ses importations en ces deux articles essentiels, ainsi qu’en morue, par des primes auxquelles on pourvut à l’aide de taxes sur les importations.

ANTILLES DE

Tel était l’aboutissement en somme logique d’un siècle d’évolution : créées en vue du commerce, pour lui fournir des denrées privilégiées, les colonies continuaient à n’avoir d’autre objet que la production chaque jour plus intensive de ces denrées⁠ ⁠; la seule différence était que maintenant les habitants des colonies et même, dans une certaine mesure, des étrangers privilégiés étaient associés, pour l’accroître, au bénéfice de cette production⁠ ⁠; l’œuvre coloniale restait une pure spéculation d’ordre économique où les résultats politiques, militaires et moraux étaient délibérément relégués au second plan et sacrifiés, parfois même aux dépens de la plus élémentaire prudence. Ce n’était pas que de temps à autre le bon 1763 A 1789 sens ne montrât la nécessité d’en tenir compte : la guerre de Sept Ans ne suffisait-elle pas à faire voir comment l’intervention de la puissance militaire pouvait, en quelques semaines, atteindre la prospérité la mieux établie⁠ ⁠? Les questions de défense et de sécurité des colonies ou du commerce avaient, au lendemain de cette guerre, vivement attiré l’attention, et la mission de d’Estaing avait eu en partie pour objet de les étudier⁠ ⁠; mais les conclusions auxquelles on avait abouti étaient dans l’ensemble décourageantes : une colonie attaquée finissait toujours par être une colonie perdue, si on ne disposait de la mer⁠ ⁠; la question de propriété des colonies, en dernière analyse, se confondait avec celle de la maîtrise de la mer, et, de ce côté, en dépit de l’œuvre magnifique accomplie par les Choiseul et leurs successeurs, comment aurions-nous pu espérer l’emporter sur les Anglais⁠ ⁠? Le seul but devait donc être d’obtenir que ceux-ci laissassent subsister nos établissements.

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GUICHEN
Gravure GUICHEN

Ce fut ce que réalisèrent avec une remarquable continuité de vues les divers ministres qui se succédèrent de 1763 à 1789⁠ ⁠; dans les premiers temps, au lendemain de la guerre, il y eut bien encore des menaces de conflit, à propos des fameuses îles des Débouquements où Guichen, en 1764, était allé élever un phare Choiseul et un phare Praslin, également utiles à toutes les nations⁠ ⁠; les Anglais s’en étant montrés mécontents, nous abandonnâmes nos prétentions⁠ ⁠; c’étaient là de trop minces intérêts pour risquer une aventure.

Mais, à partir de 1774 et 1776, la guerre GUICHEN de l’Indépendance des Etats-Unis vint nous permettre d’infliger à la marche des Anglais vers l’hégémonie et le monopole de l’outre-mer le seul recul momentané qu’elle ait subi depuis trois siècles. Les Antilles nous y servirent puissamment, et les diverses péripéties de ce conflit, l’immortelle campagne de 1781 en particulier, où le comte de Grasse put, en utilisant avec un rare bonheur les ressources de la Martinique et de Saint- Domingue, effectuer l’admirable concentration de Yorktown, et par elle la libération du peuple américain, démontrent l’immense valeur stratégique et politique de ces possessions, et le rôle qu’elles nous mettaient à même de jouer dans le monde nouveau. Mais pas un instant nous ne fûmes tentés d’en abuser : les opérations des Antilles, l’un des principaux objets de l’activité de notre marine dans cette guerre, furent défensives et eurent avant tout 496 comme but d’assurer la sécurité de nos établissements et le maintien de leur trafic.

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Le système des convois, parce qu’il put être appliqué avec des forces plus effectives que dans les guerres antérieures, réussit d’une manière satisfaisante : les énormes rassemblements de navires que nécessitait ce trafic, protégés maintenant par des flottes entières, celles qui étaient destinées aux opérations majeures de la guerre, purent toujours traverser l’Océan avec une sécurité au moins égale à celle des Anglais⁠ ⁠; l’ouverture générale des îles au commerce contribua encore à atténuer les souffrances⁠ ⁠; en pleine guerre le trafic passa de 149 à 158 millions⁠ ⁠; mais ce fut à peu près à cela que se limita le succès.

Le traité d’alliance, qui nous interdisait de chercher à revenir, en ce qui concernait le Canada, sur les événements de 1763, ne formulait aucune restriction pour les Antilles, mais l’envie même semble nous en avoir manqué et les formidables concentrations que notre marine réalisa chaque année aux Iles n’eurent jamais comme objet de nous assurer ces avantages. Certaines possessions ennemies, il est vrai, la Dominique, la Grenade, Saint-Vincent, Saint- Christophe, Montserrat, Tabago, voire les iles hollandaises de Saint-Eustache et autres, COMTE DE GRASSE que les Anglais avaient un instant enlevées, furent occupées par nous après des combats dont certains furent glorieux et où les volontaires créoles prirent une part brillante⁠ ⁠; Sainte-Lucie, par contre, saisie par les Anglais dès le début de la lutte, ne put leur être reprise et sa merveilleuse position stratégique paralysa toute la suite de nos opérations⁠ ⁠; mais à aucun moment on ne donna comme mission principale à nos escadres de tenter des conquêtes durables pour nous payer de nos pertes passées, comme si le rétablissement de la paix, au bénéfice de nos alliés, eût été le seul but que nous pussions nous proposer⁠ ⁠; l’entreprise de grande envergure à laquelle on songea, sur la Jamaïque, était destinée à satisfaire l’Espagne, et l’on sait à quelle déception elle aboutit par la lamentable journée du 12 avril 1782. Lors des négociations de Versailles, tout fut sacrifié à nos alliances⁠ ⁠; la Dominique et la Grenade, où certains survivants de l’âge précédent nous avaient accueillis avec enthousiasme, redevinrent

COMTE DE GRASSE

Illustration de l'ouvrage, page 497
Gravure sans légende (page 497)

HISTOIRE DES COLONIES.

498 M POPULATION

anglaises, et nous nous contentâmes du gain presque dérisoire de Tabago. Avec la cession de Saint-Barthélemy, que nous consentions à la Suède en 1787, c’est la seule modification que cette période ait apportée au statut territorial de ces régions. Elle n’en apporta pas davantage à leur peuplement : au lendemain de la guerre, sans doute, épouvantés des conséquences, que la perte du Canada avait rendues si manifestes, de l’insuffisance numérique de nos colons, on avait rêvé d’improviser dans les colonies une population blanche qui pût être un gage de leur sécurité contre toutes menaces de l’intérieur et de l’extérieur⁠ ⁠; tout s’était en réalité borné à la tentative de créer à Saint-Domingue un noyau de colons blancs adonnés à la culture⁠ ⁠; mais les 3 000 Allemands, Suisses ou Acadiens que l’on avait installés au Môle-Saint-Nicolas et à Bombardopolis y avaient succombé⁠ ⁠; en 1770, il en restait 334⁠ ⁠! En fait, la population blanche de nos établissements était restée stationnaire.

Il en était autrement d’un autre élément que l’intérêt privé n’était que trop porté à multiplier au delà de toute prudence. Jamais la traite n’avait atteint un tel développement : à certaines années le chiffre des introductions atteignit 40 000, et le peuplement des Iles, sous cette forme, se précipitait avec une vitesse qui allait s’accélérant⁠ ⁠; d’après Necker, en 1779, les chiffres étaient les suivants : Blancs Gens de couleur libres Noirs esclaves

Saint-Domingue.32 6507055249 098
Martinique .II 0192 89271 268
Guadeloupe13 26II 38285 327
Sainte-Lucie.2 397I O5OIO 752

En 1789, ils étaient :

Saint-Domingue (d’après Ducœurjoly). 30 826 27 548 465 429 Martinique.. IO 634 5 779 83 965 Guadeloupe. 13 712 3 058 89 523

Dans l’ensemble, on peut évaluer la population totale des Iles à 7 ou 800 000’ âmes, dont 50 ou 60 000 blancs⁠ ⁠; la disproportion était effrayante.

Pour le moment cependant, personne n’y prêtait attention. Le seul fait qui inspirât quelque inquiétude était le développement, qui se précipitait, de la classe des « libres » de couleur, surtout des mulâtres.

A Saint-Domingue, un tiers des propriétés — deux mille habitations, surtout en café, — un quart des esclaves étaient entre leurs mains⁠ ⁠; certains avaient fait le voyage d’Europe, où ils avaient vu des hommes de leur couleur, tels que le fameux chevalier de Saint-Georges, traités à l’égal des blancs⁠ ⁠; ils commençaient à sentir l’injustice de leur sort. Par contre-coup, la classe dominante accusait chaque jour davantage l’infériorité dont elle prétendait les frapper⁠ ⁠; on allait en 1778 jusqu’à interdire les alliances légitimes entre blancs et gens de couleur⁠ ⁠; on prétendait constituer ceux-ci, à l’encontre des dispositions formelles du Code Noir, devenu suspect de libéralisme, en une caste intermédiaire qui n’aurait pas tous les droits de la liberté, et cependant, par ailleurs, on sentait les dangers d’un pareil état de choses⁠ ⁠; les demandes des militaires qui, depuis 1760, réclamaient la constitution de troupes de couleur, seules efficaces sous ce climat, se heurtaient à des refus systématiques, où il commençait à y avoir de la peur. Mais en temps normal, cette situation ne pouvait se traduire

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1789 que par un mécontentement sans portée et l’on ne voulait voir que la prospérité des lles.

Celle-ci était plus prodigieuse que jamais : Saint-Domingue avait, au témoignage de Moreau de Saint-Méry, 8 000 plantations, dont 793 sucreries, 3 150 indigoteries, 789 cotonnières, 3 I17 caféteries⁠ ⁠; la valeur de ces propriétés, dont beaucoup rapportaient 2 ou 300 000 livres, dépassait un milliard et demi⁠ ⁠; la Guadeloupe avait 427 sucreries, I 688 places à café, la Martinique au moins autant. Le Cap- Français de Saint-Domingue, avec ses 20 000 habitants, dont 5 000 blancs, ses monuments, ses promenades et ses lieux de plaisir, faisait tout l’effet d’une cité de luxe d’Europe sous le ciel des Tropiques⁠ ⁠; le Port-au-Prince, plus récent, lui cédait à peine⁠ ⁠; la vie intellectuelle même commençait à se montrer active en cette île, où paraissaient plusieurs journaux, où se créaient des groupes savants, comme la Société Royale des Sciences et des Arts ou le Cercle des Philadelphes⁠ ⁠; tout ce qui était à la mode d’un côté de l’Océan l’était de l’autre, depuis le mesmérisme et l’inoculation jusqu’à la Franc-Maçonnerie, et il n’était pas jusqu’à l’indifférence religieuse et à la légèreté des mœurs qui ne fussent des points de ressemblance entre l’ancienne France et sa fille d’Amérique.

Le commerce, « raison d’être de ces établissements », en profitait au delà de toutes les espérances et à l’encontre de toutes les craintes⁠ ⁠; les théories de Dubuc s’étaient trouvées vérifiées, et le régime de l’exclusif mitigé, en favorisant la mise en valeur des colonies, avait provoqué une augmentation des produits qui, en dernière analyse, avait profité au négoce métropolitain. 499

500

L E COMMERCE ETRANGER

avec les Etats-Unis, s’était développé dans des proportions Le trafic avec les étrangers, c’est-à-dire essentiellement qui pouvaient sembler effrayantes : en 1788, sur 4 270 navires entrés ou sortis, pour l’ensemble des Iles, il y eut 2 519 américains, 847 français seulement⁠ ⁠; le trafic étranger, pour la seule Saint-Domingue, fut évalué à 7 millions aux importations, 3 et demi aux exportations, sans parler de la fraude. Cette partie de leur commerce était de plus en plus chère aux colons, qui ne cessaient de protester contre l’affreuse tyrannie que constituaient les lois prohibitives.

PLACE DES ILES DANS LECO- NOMIE DE LA FRANCE

Les commerçants, de leur côté, continuaient à se prétendre dépouillés par l’arrêt de 1784 et la tolérance du commerce illicite qui s’y ajoutait⁠ ⁠; à défaut d’un retour en arrière devenu impossible, ils auraient voulu qu’on limitât le mal, qu’on mît fin à la fraude⁠ ⁠! Tout ce qu’on obtint fut un renforcement des moyens de répression par la création des stations navales (1787). les plus belles qu’ait connues le trafic, et même, Les années qui suivent l’arrêt de 1787 sont par un phénomène qu’il convient de remarquer, ce sont celles où la proportion des importations de produits français aux Antilles par rapport aux exportations de denrées coloniales en Europe se relève le plus : Exportations des Antilles Importations de France en France aux Antilles 1762-1776 III 605 000 74 234 000 1777-1783 (période de guerre). 108 710 000 50 630 000 1784-1789 I93 250 000 93 056 000

La part des différentes colonies dans ce trafic était assez inégale : en 1788, d’après Moreau de Saint-Méry, le chiffre total du commerce de Saint-Domingue aurait été de 400 millions (220 aux exportations, 18o aux importations)⁠ ⁠; la Martinique faisait pour 49 millions d’affaires, la Guadeloupe pour 42⁠ ⁠; par rapport aux chiffres de 1769, l’accroissement était de 433 pour 100 à Saint-Domingue, 244 pour 100 à la Martinique, 222 pour 100 à la Guadeloupe. Saint-Domingue concentre en soi les deux tiers, dit Gondard, peut-être les quatre cinquièmes de ce trafic⁠ ⁠; en 1789, cette île produit pour I15 millions de sucre, 52 de café, 18 de coton, II d’indigo, 2 de tafia, etc...

Il faut de plus remarquer la place que cette activité tient dans l’ensemble de celle de la France⁠ ⁠; notre trafic national est à cette époque, suivant Arnould, de de I 062 000 000 (568 aux importations, 493 aux exportations) pour 1784-1787, suivant Chaptal, de 1 078 000 000 (613 aux importations, 455 aux exportations) pour 1789⁠ ⁠; on voit la part qu’en représente le commerce des Antilles, plus grande encore qu’il ne paraît au premier abord, car la plus grande partie de ce que nous donnent nos colonies est destinée à être réexportée et ce sont là les plus fructueuses de nos exportations métropolitaines⁠ ⁠; sur 281 millions de denrées coloniales introduites en 1788, 71 millions seulement ont été destinés à la consommation nationale⁠ ⁠; nous avons reçu 108 millions de sucre, 104 de café, 33 de coton, 19 d’indigo, et vendu pour 70 millions de sucre, 74 de café, etc... Si l’on compte que notre principal article aux exportations après ceux-là est les vins, avec 34 millions, on voit le rôle que nos colonies jouent dans notre économie nationale : « Ce n’est qu’en vendant au dehors pour 270 millions de marchandises apportées des colonies que la France obtient une balance de 70 millions », écrit Necker.

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MULATRESSES
Gravure MULATRESSES

Plusieurs de nos industries tirent toute leur existence des matières premières venues des colonies : 13 villes sucrières réalisent MULÂTRESSES 20 millions de profits par la réexpédition d’une denrée qu’elles achètent dix sous et revendent vingt⁠ ⁠; notre fabrication cotonnière, qui en est à ses débuts, emploie 90 000 quintaux, et vend déjà pour 8 ou 1o millions de produits à l’étranger.

Mais il n’est aucune branche de notre activité nationale qui soit aussi intimement liée à notre prospérité coloniale que notre marine marchande⁠ ⁠; sur 5 500 navires au long cours, 677 parmi les plus gros sont engagés dans le trafic des Iles (465 dans celui de Saint-Domingue), et il faut y ajouter 105 négriers qui font à eux seuls pour 6o millions d’affaires par an⁠ ⁠; 15 000 marins vont aux Iles ou en reviennent, et ce sont presque les seuls que nous ayons à fréquenter des parages lointains, avec nos pêcheurs de Terre-Neuve qui, eux aussi, travaillent en grande partie pour les Iles. On peut dire que si la France de 178g compte sur mer, et même dans le monde économique, avec un mouvement d’échanges qui égale presque celui de l’Angleterre, et qu’elle retrouvera seulement en 1825, c’est aux colonies qu’elle le doit.

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La France de 1789 reste, en effet, une grande puissance coloniale, en dépit de l’habitude que nous avons d’arrêter l’histoire de sa grandeur à cet égard à l’année 1763⁠ ⁠; à une époque où le commerce est la seule raison d’être des colonies, on peut même se demander si elle n’est pas la première puissance coloniale du monde, avec un chiffre d’affaires total voisin de 6oo millions, tandis que l’Angleterre ne dépasse pas 450⁠ ⁠! Et cette grandeur coloniale est avant tout constituée par les Antilles. Ces îles, en effet, sont à cette époque, bien plus que le continent américain, bien plus même que les Indes Orientales, la source de toute richesse et par elle de toute grandeur, et nous y avons une prépondérance que nul ne peut contester : Raynal, dont on peut accepter les chiffres comme terme de comparaison, évalue le produit total de tous les établissements des Indes Occidentales à 261 millions : 43 millions pour les Espagnols, Danois, Hollandais, etc..., 82 millions pour les Anglais et 126 pour la France.

Tel est le résultat obtenu par l’effort pacifique de quatre générations de colonisateurs français⁠ ⁠; car, il convient de le remarquer, cette prospérité et cette productivité ne doivent rien à la guerre et à la conquête, elles résultent seulement de l’effort lent et patient, de l’initiative et du travail, du génie colonisateur en un mot, de nos pionniers, et aussi de l’aide que leur ont apportée nos administrateurs, voire même, on peut le dire malgré les différends qui continuent à les opposer, nos capitalistes⁠ ⁠; c’est une des plus grandes œuvres, une des plus fécondes qu’ait jamais accomplies une nation moderne.

Illustration de l'ouvrage, page 502
Gravure sans légende (page 502)

Citer ce chapitre

Joannès Tramond, « La grande époque », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 465-502.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/antilles-guyane/la-grande-epoque/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715