Colonies françaises

Tome I · Les Antilles après le traité d'Utrecht — La Guyane · Chapitre 1

L'essor

Par p. 433-464 de l'édition originale 12 175 mots 10 illustrations 1929 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreÉtat des possessions françaises en 1715 : les Iles du Vent. Saint-Domingue. Le système colonial. Formation de l’Exclusif. Les lettres patentes de 1717 et 1727. La théorie Exclusif. Les intérêts locaux. Marhui. I. Les roses de Sain-Domion de 0-17. le pas code supere Cas Le dol vernement des Iles. Les milices et les états-majors. Les cultures. Le régime des terres. L’irri- gation. La main-d’œuvre. Les engagés. Les esclaves. Les gens de couleur. Le peuplement blanc La société créole. Prospérité des Iles. Le commerce étranger. Germes d’opposition
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Etat des possessions françaises en 1715 : les Iles du Vent. — Saint-Domingue. — Le système colonial. — Formation de l’Exclusif. Les lettres patentes de 1717 et 1727. — La théorie de l’Exclusif. — Les intérêts locaux. — La taxation des colonies. Le pacte de 1713. — Le Gaoulé de la Martinique. — Les troubles de Saint- Domingue (1720-1723). — Les Conseils Supérieurs. — Le gouvernement des Iles. — Les milices et les états-majors. — Les cultures. — Le régime des terres. L’irrigation. - La main-d’œuvre. Les engagés. — Les esclaves. — Les gens de couleur. — Le peuplement blanc. — La société créole. — Prospérité des Iles. — Le commerce étranger. — Germes d’opposition.

E dix-huitième siècle est, aux Antilles, plus différent encore de celui qui l’a précédé que nous ne l’avons vu au Canada⁠ ⁠; le véritable âge colonial est arrivé, celui de la mise en valeur, celui aussi de l’entrée en grand dans le jeu de la politique et de l’économie universelles⁠ ⁠; jamais ces contrées n’ont joué un tel rôle dans la vie de la France et du monde.

HISTOIRE DES COLONIES.

434 EN 1715⁠ ⁠; LES ILES DU VENT

Les positions sont prises, les cadres géographiques définis.

Par son article I3, — le même qui leur livre l’Acadie, — le traité d’Utrecht attribue aux Anglais notre moitié de Saint-Christophe, qu’ils ont conquise en 1702⁠ ⁠; l’abandon est définitif⁠ ⁠; en 1781 seulement, pendant la guerre d’Amérique, les Français occuperont un instant l’île et s’étonneront d’y avoir laissé si peu de souvenirs⁠ ⁠!

La part qui nous reste est encore considérable. Pour laisser de côté Cayenne, Sainte-Croix, dont nous avons retiré la garnison et même la population, n’est dès ce moment qu’un nom⁠ ⁠; il n’en est pas autrement de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin, médiocres îlots, dont toute l’utilité ne sera guère que de servir de base à la contrebande. On avait convenu que Saint-Vincent et la Dominique seraient laissées aux Caraïbes, comme une sorte de réserve où conserver ce peuple que ceux même qui l’avaient exterminé ne pouvaient s’empêcher d’admirer⁠ ⁠; quelques blancs les y suivirent pourtant. Mais ces établissements, bornés à la chasse et à un peu de vivres, ne devaient de longtemps attirer l’attention.

Sainte-Lucie, ou Sainte-Alouzie, comme on disait, était dans une situation un peu différente, pour sa position au vent de la Mer des Antilles, et ses mouillages qui pouvaient jouer un rôle considérable, en paix et en guerre. Aussi le viceamiral de France, d’Estrées, s’était-il avisé, en 1718, de se la faire attribuer à titre de fief, mais les Anglais s’empressèrent de la concéder de leur côté à lord Montague⁠ ⁠; le conflit faillit tourner à l’aigre⁠ ⁠; comme au Canada, la politique commandait de rester amis⁠ ⁠; on se mit d’accord pour rappeler les garnisons des deux côtés (1731) et pour déférer l’affaire à la fameuse commission des « limites »⁠ ⁠; il subsista cependant un petit établissement qui, en fait, était français, mais son rôle commercial était nul. Il en était à peu près de même de la Grenade, qui n’avait pas plus de 250 habitants blancs et de 500 esclaves. Tout l’intérêt se concentrait sur la Martinique et la Guadeloupe.

Et même, à vrai dire, sur la Martinique, car celle-ci, siège depuis 1714 du gouvernement général des Iles françaises du Vent de l’Amérique, était, par les décisions royales, le centre de répartition des arrivages et de concentration des exportations⁠ ⁠; tandis que la Guadeloupe avait une population blanche sensiblement équivalente (4 328 avec les dépendances, Marie-Galante, les Saintes, etc., en 1701, contre 6387), la disproportion de l’élément noir, 16 405 contre 6 387, était formidable⁠ ⁠; les autres îles n’étaient que des réserves pour l’avenir : les « seigneurs » de la Martinique faisaient vraiment figure d’une puissance dans le Nouveau Monde. 434

435 SAINT-DOMINGUE

Telles quelles, ces îles, dont la population blanche égalait celle du Canada et qui faisaient un trafic douze fois supérieur, constituaient l’une des plus riches possessions coloniales qui fussent au monde⁠ ⁠; parmi les nôtres elles ne le cédaient qu’au seul Saint-Domingue. de cette colonie, la dernière acquise, puisque c’est seulement Le trait essentiel de cette période est le brusque essor depuis 1697 que l’Espagne a renoncé à nous la disputer, et déjà la plus active et la plus riche.

Saint-Domingue — qui est aussi depuis 1714 un gouvernement général, celui des Iles sous le Vent, — est maintenant définitivement constituée avec des frontières qui ne varieront plus guère⁠ ⁠; les projets de l’agrandir, par échange de la partie restée espagnole contre la Corse (1740) ou la Guadeloupe (1782), ne seront que des velléités. C’est une longue bande de deux cent trente lieues de côtes, se développant de la Rivière du Massacre au Nord à la Rivière à Pitre au Sud, sans jamais s’étendre à plus d’une dizaine de lieues dans l’intérieur⁠ ⁠; l’ensemble fait I 700 lieues carrées, un peu moins que la Belgique d’aujourd’hui, guère davantage que certaines provinces de France. La population, d’après Charlevoix, se serait élevée en 1726 à 130 000 âmes, dont I0o 000 esclaves, une colonie telle que, aujourd’hui encore, sauf l’Afrique du Nord, nous n’en possédons aucune qui présente un noyau si compact de population européenne.

Au nord, sous un chef qui continue à porter le titre bizarre de Commandant Pour le Roi à Sainte-Croix et Côte de Saint-Domingue, c’est la partie la plus riche et la mieux établie, celle qui a avec l’Europe les relations les plus directes (on atterrit toujours par le Nord de Porto-Rico, sur Samana, en longeant les côtes de la partie espagnole pour venir mouiller au Cap⁠ ⁠; le débouquement par les îles Turques et Caïques ne sera pratiqué que vers le milieu du siècle et les navires ne passeront jamais qu’exceptionnellement par le Sud) et surtout celle où le climat est le plus uni, l’arrosage le mieux assuré⁠ ⁠; c’est là que, dans les quartiers du Cap, de Fort-Dauphin et du Port-de-Paix, se sont créées les habitations les plus peuplées et les mieux cultivées⁠ ⁠; la plaine du Cap groupe 30 000 âmes, et le Cap, avec 4000 habitants, est une vraie ville, dont l’influence s’étend à l’ile entière.

La partie de l’Ouest, où réside le gouverneur général, possède aussi plusieurs paroisses bien établies, Léogane, Saint-Marc, le Petit-Goave, mais l’absence de tout centre véritable en a retardé le développement. 435 Quant au Sud, à la longue péninsule qui s’étend jusqu’au cap Tiburon, et au revers méridional des montagnes du côté de la mer, la Compagnie de Saint-Louis n’y a pu tenir aucune des promesses faites en 1698⁠ ⁠; il y avait 42 blancs en 1703, on en trouverait au plus 2 500 en 1715•

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Toutes ces colonies, du Vent et de Sous le Vent, présentent un caractère ISLE aux DE Elpagnols CUBA Monte de Mayosi Pointe auM aye de Teguiry CapS Nic Ple 3e Jean Cap aux Fo la Plate Salines 2e C Part, RalAri Baye SEan ander Jana

Illustration de l'ouvrage, page 436
Gravure sans légende (page 436)
DE SAINT DOMINGUE

pede la Se CapDame Pointe de in de Neyba CARTE DE L’ISLE le Face C Punta de Aga ¡ Printe de Mengon

Par G. Delisle premier Géographe du Rey, De L’Academie Rt des Seiereer

Fieues communes de Prance de B5 au degré Beata commun qui les oppose à celles que nous possédons ailleurs : elles sont en quelque sorte fixées⁠ ⁠; on a renoncé à les étendre et l’un des premiers actes du règne est même de faire revenir les quelques aventuriers qui ont tenté de s’établir au Darien⁠ ⁠; l’hésitation qui, dans d’autres parties du monde, partage notre activité entre la tendance à l’expansion et celle de la mise en valeur, ne peut même pas s’y esquisser : les Antilles ne peuvent plus, en aucune manière, être des terres de conquête⁠ ⁠; elles sont, par excellence, les colonies telles qu’on peut les imaginer alors, la terre d’élection, entre toutes, pour l’application du « Système ». 436

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E SYSTEME

Ou plutôt c’est en elles, par l’effet des conditions spéciales

• COLONTAT dans lesquelles elles se sont trouvées placées, que s’est formé l’ensemble de tendances, de traditions et de règlements que l’on a résumé sous le nom de Système Colonial. Le « Système » n’est pas une théorie abstraite que l’on ait appliquée de parti pris en essayant d’y plier les choses : les premières formules livresques qui en aient été données, celles de Montesquieu et de Forbonnais, sont très postérieures à l’élaboration de cette législation, et la reproduisent au lieu de l’avoir dictée⁠ ⁠; il ne résulte pas davantage d’une imitation de l’étranger : il y a de profondes différences entre les lois anglaises, dérivées de l’Acte de Navigation, et la jurisprudence française qui, par plusieurs de ses sources, leur est antérieure⁠ ⁠; loin d’avoir commandé les institutions, la théorie les a exprimées.

FORMATION DE L’EXCLUSIF : LES LETTRES PATENTES DE 1717 ET 1727

Toute l’histoire des Antilles françaises est dominée par ce fait qu’elles ont été, d’abord, une « affaire, » destinée à rapporter de l’argent : cette « affaire » a commencé par être celle des « Compagnies », à qui, comme on l’a vu dans une autre partie de cet ouvrage, les ministres successifs, et surtout Colbert, ont cru qu’il serait expédient de confier le soin de ces établissements, pour ne pas obérer le Trésor⁠ ⁠; les Compagnies, qui faisaient les frais, ont entendu se réserver le produit, et ont interdit aux colons de rien céder de leurs denrées à des étrangers, ce terme devant être entendu des étrangers à la Compagnie au moins autant encore que des étrangers à la nation⁠ ⁠; mais les Compagnies, créations factices, n’ont jamais pu grouper que des capitaux sans conviction, et d’ailleurs insuffisants⁠ ⁠; elles ont toutes fait de mauvaises affaires et, dès 1669, le roi a commencé à se substituer à elles⁠ ⁠; en 1674, l’évolution est achevée et la Compagnie des Indes Occidentales a dû entièrement passer la main au roi, qui désormais financera l’entreprise⁠ ⁠; mais le roi ne peut pas recueillir lui-même les fruits de l’activité qu’il aura créée : il en confie l’exploitation à ses sujets, au « Commerce de France », qui se trouve ainsi hériter du privilège de la Compagnie, à l’exclusion de tous autres, c’est-à-dire, évidemment, des étrangers à la nation⁠ ⁠; le roi garde seulement, pour sa part de produit, le droit du Domaine d’Occident, de 3 pour 100, qui n’est pas un impôt, mais, très réellement, un domaine, une part de propriétaire, et qui est perçu en France. l’exclusion du commerce étranger Dès la fin du dix-septième siècle, fait l’objet de toute une législation, qui est une première fois rassemblée dans un véritable code du commerce colonial le 20 août 1698. Les circonstances, cependant, obligent à s’en écarter dans la pratique. Mais avec le rétablissement de la paix les conditions changent et, en dix ans, les lettres patentes de 1717 et de 1727 constituent comme la charte définitive du Système.

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Les premières (27 mai 1717) organisent le commerce des colonies par bâtiments français⁠ ⁠; ceux-ci devront faire leur départ de l’un des quatorze ports énumérés (Le Havre, Nantes, Bordeaux, etc.), et y opérer leur retour⁠ ⁠; toutes les denrées qu’ils porteront aux Iles ou en rapporteront seront libres de droits⁠ ⁠; le Domaine d’Occident lui-même pourra être levé pour celles qui seront destinées à être réexportées⁠ ⁠; le roi n’a-t-il pas intérêt à faciliter le développement de son commerce parmi les nations étrangères⁠ ⁠? Le profit est la seule raison d’être du commerce colonial⁠ ⁠; c’est lui qu’on recherche avant tout, et qui explique quelques exceptions, comme la permission de faire venir en droiture des chairs salées d’Irlande, ou celle de commercer directement avec les colonies espagnoles.

Mais le libéralisme apparent de ces lettres patentes ne doit pas faire illusion : si elles insistent surtout sur l’organisation du commerce national, qui est leur objet propre, toutes les dispositions de l’édit de 1698 restent en vigueur⁠ ⁠; les lettres patentes de 1727 ne font que les compléter, sans divergence ni contradiction.

Celles-ci (octobre 1727) concernent avant tout le commerce étranger : ce commerce, toute entrée de marchandises de provenance étrangère dans nos îles, toute sortie de denrées destinées à l’étranger, par navires étrangers ou français, sont strictement interdits, sous peine d’amende, de confiscation, voire des galères pour les capitaines⁠ ⁠; les navires étrangers ne pourront même s’approcher de nos îles sans s’exposer à la capture, et la course sera autorisée contre eux, des lettres de marque délivrées, comme en état de guerre permanente⁠ ⁠; la répression devra être considérée par les administrateurs comme un des premiers devoirs de leur charge.

L’EXCLUSIE

Ainsi se trouva constitué cet appareil législatif, auquel les contemporains ont donné le nom d’Exclusif et qui est resté le fondement de toute notre économie coloniale jusqu’à la fin de l’ancien régime, et au delà⁠ ⁠; mais si telle est son origine historique, cela ne veut pas dire qu’on n’ait pas de très bonne heure cherché à le justifier par des principes : dès le début du dix-huitième siècle, le Système Colonial comporte une théorie, dont les maximes s’étendent à toute l’organisation coloniale. Suivant cette conception, que personne ne contestera au fond jusqu’à la Révolution, les colonies sont des établissements dont l’objet est de procurer à la métropole des articles que son propre sol ne peut produire, et que, sans les colonies, elle serait obligée de demander à l’étranger, ce qui entraînerait un décaissement d’espèces, le pire des malheurs suivant les prin-

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cipes de l’économie mercantile, tandis que la possession de ces établissements lui permet, au contraire, d’en faire un commerce de réexportation se soldant par des rentrées en métal, c’est-à-dire, suivant les mêmes principes, l’opération la plus avantageuse qui se puisse imaginer.

La conséquence est que les colonies les plus utiles sont précisément celles qui, comme les Antilles, sont propres à la production de ces denrées que l’Europe ne peut fournir, sucre, café, etc., et que leur administration doit avoir pour objet, d’abord d’augmenter leur production, ensuite d’en réserver le profit à la seule métropole⁠ ⁠; les lois de l’Exclusif prennent de la sorte un caractère logique : les colonies n’existent que par et pour la métropole, elles ne peuvent avoir d’intérêt, de raison d’être que par rapport à elle, tout le commerce, toute l’industrie dont elles peuvent être l’origine doivent être réglés par la considération des seules convenances métropolitaines⁠ ⁠; toutes les denrées qu’elles produisent doivent aller à la métropole, toutes les marchandises qu’elles consomment doivent provenir de la métropole⁠ ⁠; tout le commerce, toute la navigation entre la métropole et les colonies, c’est-à-dire tout le commerce extérieur des colonies, doit se faire par le pavillon métropolitain, enfin toutes les transformations auxquelles peuvent donner lieu les productions des colonies doivent être réservées à l’industrie métropolitaine, et si quelque produit des mêmes colonies peut faire du tort à une production similaire de la métropole, le premier doit être sacrifié sans discussion. C’est ainsi que le sucre des colonies doit, en principe, être raffiné en France et que les sirops et tafias des îles ne peuvent dans aucun cas être admis sur le marché français d’Europe, ce qui les prive à peu près de tout débouché.

Mais il y aurait une déformation de la réalité, que l’on a souvent commise, à réduire tout le Système à une économie d’oppression⁠ ⁠; l’encouragement, l’organisation de la production en sont un autre élément : les colonies doivent être mises dans le plus grand état de productivité possible⁠ ⁠; il faut y assurer le développement des cultures⁠ ⁠; il faut les peupler de la population qui convient le mieux à ces cultures : la colonisation, le peuplement ne sont que des questions de mise en valeur et c’est pourquoi la colonisation blanche, que l’on a longtemps cherché à organiser, est presque abandonnée, parce qu’elle s’est trouvée inefficace, ou du moins inférieure en rendement à une autre : l’esclavage des noirs est devenu l’autre principe essentiel du système colonial, qui a fini par masquer aux yeux des observateurs l’exclusif commercial⁠ ⁠; mais celui-ci reste la clé de voûte de l’édifice, qui explique tout et coordonne tout. La colonisation des Antilles, qui est la grande colonisation du dixhuitième siècle, n’est qu’une affaire de rendement⁠ ⁠; le reste est accessoire.

440 LOCAUX

Toute leur politique et leur administration n’ont pas d’autre objet⁠ ⁠; le souci d’une expansion, d’un rayonnement de la France par le monde, s’il s’est présenté à quelques grands esprits comme Richelieu, n’existe pas pour les théoriciens du Système ni pour les bureaux qui l’appliquent⁠ ⁠; toutes les lois, tous les détails d’administration sont dirigés vers l’augmentation du produit et le renforcement de la mainmise du commerce sur ce produit. Il en serait du moins ainsi s’il n’entrait en jeu d’autres éléments qui, dès le début, forcent à agir en dehors de la théorie. Il ne s’agit pas de la rivalité étrangère, qui de longtemps ne se manifeste pas⁠ ⁠; celle de l’Espagne a cessé d’exister, par faiblesse de l’adversaire, qui s’est résigné, mais aussi par le rapprochement des politiques métropolitaines et, sur place, par l’établissement de rapports de bon voisinage qui vont jusqu’à la collaboration. La concurrence avec l’Angleterre subsiste, mais les intérêts coloniaux n’apparaissent pas encore comme d’une importance telle qu’ils puissent entraîner les métropoles dans un conflit⁠ ⁠; les incidents de frontières sur le continent américain ont pu avoir de telles conséquences, parce qu’il y avait là une masse d’un million d’habitants de race anglaise, qui y ont engagé la mère patrie, malgré elle⁠ ⁠; rien de semblable ne pouvait se produire aux Antilles⁠ ⁠; des guerres nées ailleurs y ont eu leur répercussion, aucune n’y est née, toutes mêmes se sont apaisées avant que, de part et d’autre, on s’y soit engagé à fond⁠ ⁠; le péril véritable auquel se sont heurtés la politique française et le Système a été d’une autre nature.

Il a été, même avant le début du dix-neuvième siècle, dans l’opposition entre la prospérité de ces établissements et les intérêts qui prétendaient exploiter cette prospérité. De très bonne heure, il y a eu aux Antilles, par le succès même de la colonisation, des intérêts, des aspirations, des forces locales.

Les colons français, ceux surtout de Saint-Domingue, se plaisaient à raconter que leurs ancêtres étaient de libres aventuriers, qui s’étaient librement donnés, ou rendus, à leur patrie d’origine, par un acte bilatéral où le maître nouveau s’était engagé à respecter celles de leurs libertés qu’ils n’avaient pas strictement aliénées. La réalité était assez différente de ces romans⁠ ⁠; il n’en était pas moins vrai que les populations des Iles ne devaient pas entièrement leur existence aux bienfaits des Compagnies, du Commerce et du gouvernement⁠ ⁠; elles avaient une vitalité propre, qui s’était affirmée en paix et en guerre, et qui continuait à se développer⁠ ⁠; le gouvernement de Louis XIV lui-même avait dû le reconnaître en une circonstance qui enferme en grande partie l’explication de tout ce qui a suivi.

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LA PARATON TE DE OTONIES. LE PACTE DE 1713

cela était logique, les dépenses d’établissements Les colonies ne payaient pas d’impôts et de commerce étant de simples frais généraux qui incombaient naturellement à qui en recueillait le profit. Par la force des choses cependant, il s’était créé sur les lieux des besoins qui n’étaient plus uniquement commerciaux⁠ ⁠; il y avait des services publics, des travaux dont l’avantage allait directement aux habitants⁠ ⁠; n’étaitil pas juste qu’on leur fit supporter les frais⁠ ⁠? Du moins le gouvernement, aux abois vers 1712, vit-il là une ressource à laquelle il était possible de faire appel.

Mais, tandis qu’en France une simple expression de la volonté du roi suffisait à tout, il ne parut pas possible de procéder ainsi aux colonies : par une lettre du 29 mars 1713, Pontchartrain leur demanda de vouloir bien délibérer sur l’établissement d’un système de contribution, d’un octroi à leur choix pour subvenir aux dépenses de leurs îles, avec la promesse qu’elles assureraient seules la perception et le maniement des fonds, dont elles auraient le contrôle.

Il en fut ainsi : accordé d’abord pour deux ans, l’octroi devint permanent à partir de 1715, mais il conserva toujours son caractère d’impôt consenti⁠ ⁠; les Conseils en fixaient le taux et les modalités et nommaient les fonctionnaires chargés de la perception et de la gestion des fonds, qui devaient leur en rendre compte⁠ ⁠; l’on peut dire que, par cette organisation, nos colonies des Antilles se trouvèrent douées d’une véritable autonomie financière, à quoi le gouvernement avait été conduit à consentir par une condescendance plus ou moins forcée à la puissance des intérêts locaux.

TINIQUE (1717)

D’autres complications n’allaient pas, d’ailleurs, tarder à montrer la nécessité d’une pareille prudence. Ce fut d’abord l’extraordinaire affaire du Gaoulé (d’un mot caraibe qui signifie tumulte, rassemblement), à la Martinique. MM. de la Varenne et Ricouard, gouverneur et intendant, étaient arrivés dans cette île, le 5 janvier 1717, avec des instructions sévères contre le commerce étranger⁠ ⁠; ils eurent le tort de les appliquer sans ménagement et surtout de se laisser aller à des violences de langage qui alarmèrent les intérêts⁠ ⁠; le résultat ne se fit pas attendre.

Le 17 mai, pendant qu’ils étaient en tournée d’inspection, ils se virent soudain enveloppés et enlevés par une troupe armée qui les fit prisonniers, « au nom de la colonie »⁠ ⁠; Dubuc, colonel de la milice de la Trinité, fut désigné, par une apparence de contrainte, pour prendre la direction du mouvement et conduisit les négociations avec la garnison, qui accepta de rester neutre⁠ ⁠; puis on embarqua les administrateurs pour la France et le gouvernement de la colonie fut assumé par les intérimaires auxquels il revenait, sous le contrôle du Conseil, qui tint à honneur, ou à précaution, d’affecter un zèle particulier à faire observer les ordres du roi en ce qui concernait le commerce étranger.

442 DOMINGUE

A Paris, où les révoltés s’étaient empressés de se justifier, on crut sage d’éviter de donner de l’importance à cette affaire, et l’on se contenta d’envoyer à M. de Feuquières, qui était à la Grenade, l’ordre d’aller prendre le gouvernement, où il fut reçu avec le respect désirable. Une amnistie fit le reste (mars 1718), et M. de Feuquières, puis M. de Champigny, avertis des ménagements qu’exigeaient leurs administrés, les gouvernèrent selon leur cœur pendant vingt-six ans⁠ ⁠; mais à Saint- Domingue les événements furent d’une autre gravité. La cause, là, fut une décision royale, transfé- (1720-1723) rant à la Compagnie des Indes, — celle de Law, alors dans tout l’éclat de sa brusque ascension, — les privilèges de l’ancienne Compagnie de Saint-Louis, et y ajoutant celui d’introduire un certain nombre de nègres, pour en exporter le prix en denrées, sans payer de droits (septembre 1720)⁠ ⁠; les Conseils se posèrent aussitôt en défenseurs de la lettre de 1713, que violait cette atteinte à la règle que tout impôt serait perçu également sur tous, et prirent une attitude d’opposition. On fit aussi courir le bruit d’une réforme monétaire, qui réduirait à leur valeur de poids les espèces espagnoles, presque les seules à circuler dans la colonie⁠ ⁠; et surtout il y eut des imprudences, des insolences d’agents de la Compagnie disant que « telles qui portaient des robes de soie et de taffetas seraient bientôt trop heureuses si elles avaient de la toile de halle pour se couvrir⁠ ⁠!... » L’opinion s’accrédita que l’on s’apprêtait à instaurer dans la colonie le monopole de la Compagnie et qu’il n’y avait de salut que dans la résistance ouverte, comme à la Martinique.

Le 21 novembre 1722, aux cris de : « Vive le roi sans Compagnie⁠ ⁠! », des bandes se répandirent dans les rues du Cap, contraignant les gens de la Compagnie à se réfugier sur les bâtiments en rade. L’émeute recommença le 17 décembre et s’étendit à toute la plaine du Nord⁠ ⁠; deux mille hommes marchèrent sur la capitale et le commandant se vit forcé d’enjoindre à la frégate la Bellone, portant les administrateurs de la Compagnie, d’appareiller immédiatement.

Dans la partie de l’Ouest, le mouvement prenait un caractère plus inquiétant encore : vers le milieu de décembre les quartiers de l’Artibonite et du Cul-de-Sac étaient aux mains de bandes armées, se réclamant d’un « général Sans-Quartier »

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que nul ne voyait⁠ ⁠; Léogane, siège de l’administration, était menacé⁠ ⁠; le gouverneur, M. de Sorel, qui se portait à la rencontre des révoltés, était plus ou moins leur prisonnier et réduit à engager des négociations qui aboutissaient à la conclusion, le 28 décembre, d’un véritable traité de paix, par lequel il devait promettre de demander la suppression de la Compagnie, s’engager à ne pas introduire de troupes, à ne pas établir d’impôts nouveaux, etc...⁠ ⁠; malgré cela, les troubles recommençaient⁠ ⁠; les administrateurs, débordés, finissaient par s’embarquer sur un bâtiment de guerre, et aller chercher un refuge au Petit-Goave.

SAINT-DOMINGUE, PONT FRANÇAIS DU XVIIIE SIÈCLE
Gravure SAINT-DOMINGUE, PONT FRANÇAIS DU XVIIIE SIÈCLE

Le ministère pouvait difficilement capituler devant une révolte caractérisée⁠ ⁠; il envoyait donc aux Iles, avec des pouvoirs extraordinaires, le chef d’escadre Desnos-Champmeslin, et lui donnait des forces suffisantes pour intimider. A son arrivée, M. Desnos prenait, bien entendu, l’attitude la plus sévère, parlait de châtiments, de retrait de privilèges, etc... En réalité tout se bornait à des SAINT-DOMINGUE. PONT FRANÇAIS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE exécutions en effigie, comme celle de M. de Champflour, qui aurait tenu le personnage du général Sans- Quartier, et on finissait par donner gain de cause aux colons : les ordonnances incriminées étaient rapportées, la Compagnie des Indes renonçait à toute activité réelle à Saint-Domingue et l’ile recommençait à être administrée à peu près comme elle l’entendait.

Le fameux « Système » restait, sans doute, le principe officiel de toute l’administration, et c’est même postérieurement à ces événements que par la promulgation des fameuses lettres patentes de 1727 il a pris toute sa vigueur⁠ ⁠; il n’en reste pas moins que, par deux fois, en sauvant les apparences, mais seulement les apparences, le gouvernement royal avait dû reculer devant les menaces des habitants⁠ ⁠; l’administration coloniale, dès ce moment, ne pouvait plus résulter que d’un compromis, dont il importe de connaître les conditions et les éléments.

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LE SUPERIEURS SUPÉRIEURS

les intérêts avaient, aux Antilles, le moyen de se faire entendre⁠ ⁠; Et d’abord il convient de s’arrêter à ce fait essentiel que ils étaient représentés. Rien de l’évolution des Iles à sucre ne peut se comprendre si l’on ne se rend compte du rôle qu’y ont joué les Conseils Supérieurs.

Ces Conseils — Souverains, comme ils se plaisaient à s’intituler, mais le ministère, dès le règne de Louis XIV, ne consentait à leur accorder que le nom de Supérieurs, — ne sont point tout à fait des cours souveraines en matière de justice : il peut y avoir recours contre leurs décisions devant le Conseil d’Etat⁠ ⁠; mais ils sont aussi tout autre chose : même avant que les décisions de 1712 et 1715 leur aient remis une grande partie de l’administration financière, et jusqu’à la nomination des comptables, ils concourent à tous les actes importants⁠ ⁠; comme de plus, ils affectent de se régler chaque jour davantage sur l’exemple des Parlements de France, de formuler des remontrances et des refus d’enregistrement, un gouverneur et un intendant qui ne s’arrangent pas de manière à les ménager ne tardent pas à être dans l’impossibilité de remplir leur charge.

Mais c’est surtout la manière dont ils sont recrutés qui fait l’importance de ces corps⁠ ⁠; ce ne sont point des Parlements de France, et l’hérédité, la vénalité, ni même, à l’origine, la capacité juridique n’y ont aucun rôle. Héritiers des conseils d’officiers qui s’étaient formés autour des premiers gouverneurs, ils continuent à grouper les titulaires des principaux postes administratifs, commandants, majors, etc.... puis, sous la présidence d’un Premier Conseiller ou doyen, les véritables conseillers, qui sont des habitants notables, choisis pour leur richesse et leur autorité plus que pour leur science du droit, souvent nulle ou à peu près⁠ ⁠; ils ne portent pas la robe et, jusqu’à la fin du régime, siègent en habit court et avec l’épée. Tandis qu’au Canada ce n’étaient guère que des négociants, les conditions particulières de la vie aux Iles ont permis d’appeler à ces fonctions surtout des propriétaires d’habitations, qui se considèrent comme les représentants de leur classe et des intérêts de la colonie⁠ ⁠; et tout naturellement aussi, les autres propriétaires de la colonie et la masse des « petits blancs » qu’ils font vivre de leur superflu, économes, artisans, etc.., voient en eux leurs défenseurs-nés contre les attentats, réels ou supposés, de l’Administration et du Commerce⁠ ⁠; c’est toute la colonie qui, le cas échéant, viendrait se grouper autour d’eux pour défendre ses privilèges menacés : à entreprendre une pareille lutte, les administrateurs les plus énergiques risqueraient de perdre leur place, et l’autorité royale elle-même pourrait y courir certains dangers⁠ ⁠; les événements de 1717 et de 1722 avaient sur ce point fourni des certitudes que l’on n’oublia jamais. 444

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LE DES BLEMENT DES ILES

dance, une organisation même qui empêchaient les Il y avait donc aux colonies un principe d’indépenintérêts du Commerce, présentés comme ceux de la métropole en vertu du fameux système, d’y tout écraser : le gouvernement, si étrange que cela puisse paraître en ce siècle d’absolutisme, était condamné à y être une œuvre de diplomatie, plus que d’autorité. La monarchie y fut bien servie. De Versailles ou de Paris, le ministère, en effet, malgré la très réelle application d’un Maurepas, ne pouvait que dominer de très haut la direction des établissements lointains⁠ ⁠; il en abandonnait le détail à ses premiers commis, et ceux-ci, formés par une longue expérience des affaires, y apportaient un doigté qui leur permit le plus souvent d’éviter les conflits⁠ ⁠; le rôle surtout d’un Arnaud de la Porte (1738-1758) fut, à cet égard, capital⁠ ⁠; sa retraite, en 1758, fut le signal d’une véritable révolution dans l’administration des colonies.

Mais l’intervention du pouvoir central, à cette distance, devait se limiter à des directions d’un ordre très général : la vie des colonies était menée sur place par « les administrateurs », comme on disait, c’est-à-dire les gouverneurs généraux et les intendants.

Le gouverneur général, sorti de l’ordre militaire, est le représentant du roi, dont il transmet et fait exécuter les ordres⁠ ⁠; il nomme et révoque tous les employés inférieurs, préside aux concessions, etc..., — il lui arrive même parfois d’être chargé de traiter avec les puissances étrangères, — et commande toutes les troupes⁠ ⁠; l’intendant, comme en France, est chargé de tout ce qui concerne la justice, police et finances, mais il est aussi, comme dépendant du secrétaire d’Etat de la Marine, intendant de marine : l’administration des colonies, par bien des points, est calquée sur le service à la mer. Mais surtout les conditions particulières dans lesquelles se développent ces établissements entraînent de sérieuses modifications aux règles administratives ordinaires : c’est ainsi que les administrateurs peuvent faire des ordonnances ayant force de loi dans l’étendue de leur colonie et que, s’ils sont obligés de compter avec les Conseils Supérieurs, sans qui ils ne peuvent rien en matière de finances, ils ont aussi les moyens de contrôler par le menu l’activité de ces mêmes conseils⁠ ⁠; les questions concernant les terres, surtout, et le commerce étranger, leur assurent une influence considérable sur la vie économique⁠ ⁠; et enfin, pour exercer cette influence, ils disposent d’une organisation qui leur permet de tout suivre avec efficacité.

Si l’administration financière, en effet, leur échappe en partie, il y a dans chacune des colonies particulières et des quartiers en quoi elles sont subdivisées toute une double hiérarchie de gouverneurs, commandants, lieutenants de roi et majors, ordonnateurs, commissaires, commis et écrivains aux classes, qui leur est étroitement subordonnée, et tout ce monde, qui n’attend rien que d’eux, qui, très facilement, entre en défiance, sinon en conflit avec l’ordre judiciaire, constitue un élément sur lequel ils peuvent s’appuyer.

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Il en est d’autant plus ainsi que ce personnel est, en général, très supérieur à celui des Conseils. En principe tous ces agents, d’épée ou de plume, sont des officiers des divers corps de la Marine, détachés à ces postes comme ils le seraient dans n’importe quel autre service du département, mais, en fait, ce sont le plus souvent des hommes qui ont passé la majeure partie de leur carrière dans les colonies et ont acquis la plus grande expérience des exigences particulières du service dans ces établissements. M. de Larnage, par exemple (Charles de Brunier, marquis de Larnage), y est arrivé à vingt-trois ans en 1710, comme capitaine des gardes de M. de Phélypeaux à la Martinique⁠ ⁠; il y a été successivement lieutenant de roi à Marie- Galante, à la Guadeloupe, à la Trinité de la Martinique, gouverneur de la Grenade et de la Guadeloupe, quand en 1737 il est nommé gouverneur général à Saint- Domingue, où il restera jusqu’à sa mort en 1746. M. Maillart, qui l’y rejoindra comme intendant en 1739, ne quittera ces fonctions qu’en 1751⁠ ⁠; la colonie d’ailleurs l’aura tellement conquis qu’après sa retraite il reviendra s’y installer pour y mourir en 1758. Ce ne sont pas là des exceptions : un Feuquières reste dix ans gouverneur de la Martinique, un Champigny seize, De Clieux à la Guadeloupe quinze⁠ ⁠; et combien plus dans les postes inférieurs⁠ ⁠! Une bonne partie des fonctionnaires, arrivés aux îles, se considèrent comme n’en devant plus partir, s’y acclimatent, s’y marient, développent ou créent des exploitations qu’ils transmettent à leurs enfants⁠ ⁠; ceux-ci les continuent sur leurs terres, souvent dans leurs emplois, et ainsi tend à se réaliser une manière de gouvernement du pays par le pays.

L ES MILICES ET LES ÉTATS-MAJORS

L’administration favorise cette évolution, encore que parfois on s’alarme du trop grand développement de ces attaches locales, et cherche encore à la compléter en étendant à toute la population cet esprit de discipline et de hiérarchie où elle voit le plus sûr gage de fidélité et d’obéissance⁠ ⁠; le second trait de sa politique au cours du siècle, celui qui a le plus frappé les contemporains, est le développement de la milice, qui devient vraiment l’armature des colonies, dans tous les ordres d’activité. colonies, où il n’y a encore qu’un très petit nombre Les milices ont toujours été la grande force des de troupes régulières, vingt-six compagnies détachées de la Marine, faisant treize cents hommes, pour l’ensemble des iles, en 1715, et quelques Suisses à partir

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de 1722⁠ ⁠; elles ont brillamment servi pendant les guerres et continuent en temps de paix à être le principal gage de la sécurité en présence de la masse toujours grandissante des nègres⁠ ⁠; tous les hommes valides, en principe, en font partie et s’acquittent, en général, avec satisfaction de ce service qui leur assure certains avantages, la croix de Saint-Louis, des exemptions d’octroi, et surtout des satisfactions de vanité⁠ ⁠! Les milices ont l’uniforme depuis 1710 et le gouvernement s’attache à créer parmi elles des diversités, une émulation qui en fait une des parties de la vie des colonies pour lesquelles on se passionne le plus⁠ ⁠; grenadiers, carabiniers, fusiliers, chasseurs, volontaires, dragons, hussards, gendarmes, canonniers, c’est à qui aura le plus de rouge, de bleu, de jaune, de vert, le plus de galons d’or et d’argent, les fêtes les plus somptueuses à l’occasion des revues, des bénédictions et des enterrements⁠ ⁠; une telle institution devient facilement un moyen de gouvernement.

On l’avait ainsi compris : les milices, à l’origine, n’avaient pas été sans manifester quelque esprit d’indépendance, et les Conseils avaient pu s’appuyer sur elles⁠ ⁠; mais l’Administration s’était attachée à séparer la cause des uns et des autres⁠ ⁠; les magistrats avaient été dispensés du service et ce privilège avait creusé un fossé entre eux et « le militaire », comme se plaisaient à se nommer les officiers de milice⁠ ⁠; les colonels, dont l’autorité trop étendue pouvait faire un danger, avaient été supprimés en 1732, et il n’y avait plus eu que des compagnies de paroisses⁠ ⁠; le commandement supérieur était passé aux représentants de l’autorité royale, aux commandants des quartiers, assistés de leurs « états-majors », et cela avait suffi pour faire du gouverneur, dont ils relevaient, l’arbitre absolu de la vie quotidienne de tous les habitants.

Tout, en effet, finissait par ressortir à la milice : la police d’abord, la sécurité et les patrouilles contre les nègres errants, pour lesquelles les officiers pouvaient à chaque instant arracher chacun à ses occupations, sous peine de l’amende et de la prison, mais aussi les travaux publics, l’entretien des routes, où c’étaient eux qui fixaient l’effectif des corvées à fournir par chaque propriétaire⁠ ⁠; l’exécution des arrêts de justice elle-même, la main-forte fournie pour les saisies ou la perception des impôts, ne pouvaient être ordonnées que par eux, et l’Administration en profitait pour s’arroger une manière de droit de révision des arrêts des Conseils, qui ne prenaient de force qu’avec son agrément⁠ ⁠; c’étaient aussi les officiers de milice qui étaient chargés de la publication des actes du gouvernement, des enquêtes, etc...⁠ ⁠; enfin il n’était pas jusqu’au principe de la discipline militaire qui ne permit aux gouverneurs d’évoquer devant eux, à l’exclusion des juges ordinaires, à peu près toutes les affaires qui pouvaient survenir. On comprend comment, 447 maniée avec adresse, une pareille organisation pouvait à peu près tout permettre à ceux qui l’avaient à leur disposition⁠ ⁠; pour les gens du dix-huitième siècle, Saint- Domingue fut la terre par excellence du despotisme militaire.

448 LES CULTURES

Il en devait résulter de sérieux inconvénients⁠ ⁠; mais, pour le moment, ce système avait l’avantage de rendre tout facile à l’administration, des hommes comme Feuquières, Champigny, Larnage et Maillart surtout, allaient en tirer des merveilles. de fournir des objets au commerce, donc de créer et de déve- La tâche qui avant toute autre devait s’imposer à eux était lopper les cultures : ces cultures n’étaient plus celles qui, dans l’âge précédent, avaient fait l’aisance des premiers habitants : les productions naturelles des îles, les vivres (manioc, ignames, patates, bananes, etc...), ne présentaient aucun intérêt pour l’exportation⁠ ⁠; le tabac avait été ruiné par le monopole de la Ferme⁠ ⁠; les Antilles étaient devenues d’immenses usines agricoles, dont toute l’activité avait pour objet de fournir un petit nombre de denrées privilégiées, et même une seule : elles étaient les « îles à sucre »⁠ ⁠; c’est ce caractère qui explique toute leur histoire.

Dès le début du dix-huitième siècle, les sucreries se comptaient par centaines à la Martinique et à la Guadeloupe⁠ ⁠; Saint-Domingue n’en avait encore en 1701 que trente et une en pleine activité, « roulantes », mais le retard devait vite être réparé : en 1739, le nombre des sucreries était déjà de deux cent cinquante.

Les conditions de cette industrie étaient assez particulières : dans des terres en plaine et bien arrosées, divisées en carreaux de cent pieds de côtés, on creusait, avec la seule houe (la charrue, employée au dix-septième siècle, avait été abandonnée), des fosses où l’on repiquait des rejetons qui, au bout de dix-huit mois, donnaient des cannes propres à être broyées⁠ ⁠; on procédait alors à la récolte, que l’on pouvait renouveler trois ou quatre fois, avec un intervalle de quinze mois⁠ ⁠; les cannes, coupées à la main, étaient portées au moulin, actionné par un manège de bêtes de somme ou par des moyens mécaniques (eau ou vent)⁠ ⁠; là, elles étaient broyées entre des rolles, cylindres verticaux de fer, munis de dents, et le suc recueilli (vesou) dirigé sur l’équipage ou batterie, où il se dépouillait de son humidité et de ses écumes ou impuretés : à la sortie le sirop était coulé dans des formes en terre où il cristallisait, et le résidu (mélasse ou sirop), employé à la nourriture du bétail, les lois françaises ne permettant pas de lui trouver un débouché, non plus qu’aux rhums et tafias provenant de sa distillation⁠ ⁠; quant au sucre, il était exporté tel quel (sucre brut), en barriques de 6 à 7o0 livres, ou soumis à une dernière opération qui le transformait en sucre terré, moins encombrant et d’un débit plus facile⁠ ⁠; le raffinage pro- 448

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prement dit, qui avait pris une extension assez grande aux îles pendant la période précédente, avait été découragé par l’autorité royale, le Système exigeant que cette industrie fût réservée à la métropole, où la seule Orléans, par exemple, en 1777, avait 18 raffineries.

Une pareille organisation demandait une main-d’œuvre considérable, 7

LE MANIOC
Gravure LE MANIOC

1, Nègre ratissant le manioc⁠ ⁠; 2, moulin à gréger⁠ ⁠; 3, ancienne manière de gréger le manioc⁠ ⁠; 4, la presse : 5, négresse

passant la farine⁠ ⁠; 6, cuisson de la cassave⁠ ⁠; 7, la cuisine⁠ ⁠; 8, séchage des cassaves⁠ ⁠; 9, la case du maitre. 120 hommes pour une habitation moyenne de 300 carreaux (32 hectares) plantés en cannes, 500 si on voulait la faire marcher à plein rendement⁠ ⁠; vers 1780, on comptait qu’une sucrerie finissait par revenir, tout équipée, à I 800 000 livres (dont moitié pour les nègres)⁠ ⁠; elle les payait en huit ans, et la plupart de ces frais se faisaient à crédit, par avance sur les récoltes à venir⁠ ⁠; il n’en restait pas moins que le développement de ces entreprises avait pour résultat de constituer les Antilles en un pays où il n’y avait de place que pour des magnats capitalistes, avec un monde d’esclaves évoluant autour d’eux.

Dès le début du dix-huitième siècle, un peu en dépit de l’autorité royale, qui

HISTOIRE DES COLONIES.

LE MANIOC

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avait vu le danger et tenté de s’y opposer, la transformation avait commencé à s’opérer⁠ ⁠; c’est à cette époque que se dessine l’aspect classique de l’habitation coloniale telle que les récits nous ont appris à la connaître, une propriété d’étendue plus restreinte que sa réputation d’opulence pourrait faire imaginer, mais à laquelle les conditions particulières de la culture des cannes donnent un aspect riant de richesse et de soin, avec ses haies de verdure et ses chemins ombreux perpétuellement animés⁠ ⁠; au centre l’habitation, à un seul étage, comme il convient à ce climat, est confortable mais sans l’apparence imposante d’un château de France⁠ ⁠; entourée de bâtiments d’exploitation (sucrerie, purgerie, magasins, etc...) et des cases des nègres, elle forme à elle seule toute une agglomération⁠ ⁠; de l’une à l’autre de ces habitations les communications sont faciles et les relations fréquentes⁠ ⁠; la population est beaucoup plus dense, la vie sociale plus développée qu’elles ne sont en général en pays de colonisation⁠ ⁠; les hommes se voient, se retrouvent, non seulement les maîtres, mais aussi les esclaves, de qui la tendance au vagabondage,

L’HABITATION PÉCOUL AU MORNE ROUGE (D’après une aquarelle de Denis).

L’HABITATION PECOUL AU MORNE-ROUGE, d’après une aquarelle de Denis
Gravure L’HABITATION PECOUL AU MORNE-ROUGE, d’après une aquarelle de Denis
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à ces visites de plantation à plantation, est déjà dénoncée comme le vice essentiel⁠ ⁠; cette prépondérance de la culture du sucre et des formes particulières d’existence qu’elle détermine expliquera beaucoup de péripéties de l’histoire de ces colonies.

INDIGOTERIE

Mais il y a d’autres richesses aux îles. Il ne s’agit pas du cacao, qui a à peu près disparu à partir de 1715⁠ ⁠; mais bientôt (D’après une gravure du dix-huitième siècle) après s’est introduite aux Iles une culture nouvelle appelée à une tout autre destinée, le café. La tradition veut que ce soit le capitaine de Clieux (1689-1786) qui ait en 1721 rapporté à la Martinique le premier plant de café à lui confié par le directeur du Jardin du Roi, en prélevant sur sa ration quotidienne l’eau nécessaire pour lui conserver la vie pendant la traversée⁠ ⁠; à Saint-Domingue, les premiers pieds furent plantés en 1726. Les progrès furent paralysés quelque temps par l’opposition de la Compagnie des Indes, qui avait le monopole de la vente en

Illustration de l'ouvrage, page 451
Gravure sans légende (page 451)
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France et parvint même en 1729 à faire interdire la culture du café aux Iles⁠ ⁠; mais il fut impossible de résister au courant et les cafés des Antilles furent admis dans nos ports à partir de 1736⁠ ⁠; vers 1750, le café, dont la production dépassait depuis quinze ans la consommation nationale, était devenu d’une importance qui, à certains égards, balançait celle du sucre.

Les frais étaient moins considérables et rentraient plus vite que ceux d’une sucrerie⁠ ⁠; moins riches que les sucriers, les habitants des caféteries résidaient plus souvent sur leurs terres⁠ ⁠; ce furent eux qui jouèrent le principal rôle dans les mouvements locaux, où ils s’opposèrent plus d’une fois aux propriétaires des sucreries, les grands blancs par excellence.

Une autre culture, plus simple encore que celle du café, était celle de l’indigo⁠ ⁠; donnant jusqu’à trois récoltes par an, ses produits, d’une valeur énorme sous un faible volume, constituaient la cargaison idéale du temps de guerre, quand seuls quelques navires passaient⁠ ⁠; d’un cours extrêmement variable, sujet à toutes les fluctuations de la politique et des événements naturels, pluies, chenilles, etc..., l’indigo fut, par excellence, la valeur de spéculation des Antilles, celle qui permettait les fortunes rapides et aussi les catastrophes les plus démoralisantes.

LE RÉGIME DES TERRES L’IRRIGATION

Quant au coton, indigène aux Antilles, il n’avait longtemps servi qu’à la consommation locale⁠ ⁠; les progrès commencèrent à se dessiner lorsque des industriels comme les Holker eurent entrepris, à partir de 1760, de créer en France, dans les environs de Rouen, des industries à l’image de celle de l’Angleterre⁠ ⁠; la demande provoqua alors la production et il se créa dans les Iles quelques grandes exploitations⁠ ⁠; mais à la fin du dix-huitième siècle, la production ne s’évaluait qu’en milliers de livres. créer les établissements⁠ ⁠; ce ne fut pas la grande Il fallait d’abord fournir de la terre à ces cultures, difficulté et la terre ne manqua jamais aux Iles, en dépit de leur médiocre étendue. La propriété, à l’origine, y avait été surtout un état de fait et le « droit de hache » fut toujours pris en considération par les tribunaux⁠ ⁠; mais on ne s’en était pas tenu là, et le régime des concessions fut vite une des grandes matières de la législation : contrairement à ce qui se passait dans les colonies anglaises, nous préférions les accorder à titre gratuit, et cela mettait aux mains des administrateurs un puissant ressort de gouvernement. Mais, en principe, l’intérêt de la colonisation devait seul être envisagé.

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Les concessions ne devaient pas dépasser I 000 pieds carrés (I 500 pour les hattes)⁠ ⁠; difficilement aliénables et même saisissables, mais presque toujours grevés de lourdes charges pour frais de premier établissement, ces magnifiques domaines n’étaient le plus souvent qu’en apparence la propriété de leurs titulaires, qui n’en touchaient qu’une partie des fruits⁠ ⁠; les concessions n’étaient en réalité que des entreprises de colonisation⁠ ⁠; toute la colonie n’était qu’une colossale machine à produire la denrée, au bénéfice du commerce de France.

IL A MAT GAGES LES ENGAGÉS

Les progrès de la culture furent cependant assez longtemps retardés par l’inégalité des conditions dans lesquelles se trouvaient placées les terres⁠ ⁠; à Saint- Domingue, en particulier, le manque d’eau gênait le développement des plantations⁠ ⁠; le remède fut trouvé quand, par l’initiative d’un certain Ricord, vers 1730, les habitants de la Grande Rivière eurent donné l’exemple de l’irrigation artificielle. Le succès enthousiasma MM. de Larnage et Maillart qui, à partir de 1742, généralisèrent l’emploi de ces méthodes⁠ ⁠; la plaine du Cul-de-Sac, les environs du Port-au-Prince, s’en trouvèrent transformés, au point de dépasser les portions les plus favorisées du Nord (232 sucreries, contre 306, dès 1752). La tâche fut poursuivie jusqu’aux derniers temps de notre domination dans des proportions de plus en plus grandioses⁠ ⁠; on devait aller jusqu’à installer en 1786 une machine élévatoire, actionnée par la force de la vapeur, qui fut une des premières dans le monde à fonctionner sur une pareille échelle⁠ ⁠; l’œuvre accomplie là par des ingénieurs comme Ricord, l’académicien Lalande, le Canadien Verret, est l’une des plus glorieuses qui aient jamais été menées à bien par aucun peuple. l’eau n’était encore que donner des cadres à la produc- Mais introduire les cultures, leur assurer la terre et tion⁠ ⁠; pour procurer au commerce la masse de denrées qu’il réclamait, il fallait, avant tout, des bras : la question de la main-d’œuvre était la question primordiale.

La solution que, d’instinct, les premiers colonisateurs avaient adoptée était celle de l’engagement : à défaut de la race indigène, dont la disparition était certaine avant même notre arrivée, ils transportaient aux Iles des travailleurs de chez nous, que le travail sur la terre d’autrui formait, et qui devenaient à leur tour des propriétaires⁠ ⁠; l’administration, par la suite, avait régularisé cette pratique, obligé les capitaines à embarquer à chaque voyage un certain nombre de passagers gratuits, fixé la condition de ces travailleurs, qui devaient servir trentesix mois, recevoir un salaire, être assurés d’un établissement⁠ ⁠; le procédé, en somme, avait réussi et en moins de soixante ans avait garni les Iles d’une popu- 453 lation blanche relativement nombreuse⁠ ⁠; beaucoup de familles opulentes n’ont pas eu d’autre origine.

454 ES ESCLAVES

Mais le grand élan de la culture sucrière était venu arrêter tout cela : par les capitaux et l’organisation qu’elle exigeait, cette industrie créait un abîme entre la condition du travailleur et celle du propriétaire⁠ ⁠; le succès même des premiers arrivés avait fermé la voie aux nouveaux qui, s’ils cessaient d’être les employés d’autrui, n’arrivaient jamais à faire vivre leurs petites exploitations en présence de la concurrence des grandes⁠ ⁠; en vain le gouvernement, pour des raisons d’ordre surtout militaire, s’attacha-t-il à maintenir le fonctionnement de l’institution : dès 1730, il n’y avait plus d’engagés et la suppression de l’obligation d’en embarquer en 1774 ne fut que la législation du fait accompli. La seule main-d’œuvre à laquelle on eût recours, parce qu’on pouvait lui demander ce qu’on voulait, était celle des noirs esclaves : la colonisation française aux Antilles, comme celle des autres nations, se réduisait à une simple

LE TABAC

Negre qui gjambe le tabac Negre qui turque le tabac entreprise de produc- Vegre qui le mel en rolle Tabac a la pente tion, sans aucune vue de peuplement, où il s’agissait uniquement d’obtenir le plus grand rendement possible par l’emploi d’un cheptel humain auquel on n’attachait pas d’autre intérêt. L’esclavage était devenu l’un des éléments essentiels. du Système⁠ ⁠; la vente des denrées pouvant se développer d’une manière pour ainsi dire indéfinie, il ne s’agissait pour augmenter le profit que d’accroître le nombre des bras : c’était à la traite d’y pourvoir.

LE TABAC
Gravure LE TABAC

Elle le fit avec une abondance que les primes accordées pour l’encourager et 454

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surtout des profits qui, si l’on réussissait, ne tombaient jamais à moins de 50 pour 100 du capital engagé suffisent à expliquer : la moyenne des introductions, de 4 000 vers 1715, était passée à 5 000 quinze ans plus tard, à 6000 par la suite⁠ ⁠; de 1725 à 1741, le total fut de 91 397, de 1728 à 1760, de 203 522, valant 201 944 306 livres, par 723 négriers de Nantes, La Rochelle, Bordeaux, Saint-Malo, etc... La population des Iles, dans ces conditions, augmenta certainement beaucoup plus vite qu’elle n’aurait fait par la colonisation libre : la Martinique eut, en 1738, 74 042 habitants, dont 57 775 esclaves, la Guadeloupe 42 653 (33 903 esclaves)⁠ ⁠; à Saint-Domingue on atteignit, en 1739, II7 4II esclaves sur un total de I3I 433⁠ ⁠; on put ainsi réaliser un rendement considérable.

Mais la population que l’on installait ainsi aux Antilles n’arriva jamais à se renouveler par elle-même⁠ ⁠; la traite seule, la traite indéfiniment étendue, lui était indispensable⁠ ⁠; à aucun moment, tant que le système de l’esclavage subsista, la population noire de nos îles ne put seulement s’entretenir par l’excédent des naissances sur les décès. La cause n’en est pas dans un défaut d’acclimatement de la race noire sous le ciel des Antilles, puisque cette même race, dans d’autres conditions, y a proliféré⁠ ⁠; elle est tout entière dans le régime de la servitude.

Ce n’est pas que la législation et même la pratique de ce régime aient été systématiquement atroces et barbares⁠ ⁠; il faut même remarquer que, dans les intentions de ses rédacteurs, le fameux édit de 1685, le Code Noir, se proposait plutôt d’améliorer la condition de ceux qui en étaient l’objet⁠ ⁠; il leur garantissait une existence spirituelle, une alimentation et des soins convenables, et les protégeait contre les violences de leurs maîtres, auxqueis il n’était permis ni de les torturer, ni de les mettre à mort⁠ ⁠; les tribunaux seuls pouvaient statuer sur leur sort dans les cas graves. Les histoires affreuses de cruautés, de mutilations et de brûlements d’hommes, qui nous sont attestées par des témoins, ne doivent pas l’emporter sur la vérité : c’était précisément parce que ces actes étaient exceptionnels qu’on en parlait⁠ ⁠; au reste, la sécurité avec laquelle les planteurs vivaient au milieu d’un peuple d’esclaves, et de nombreux actes de dévouement suffisent à prouver que, dans la plupart des cas, la condition des victimes ne leur paraissait pas aussi intolérable que nous imaginons⁠ ⁠; cette organisation n’en portait pas moins en soi-même la cause de la destruction de l’édifice qui se fondait sur elle.

Privés de tous droits civils et économiques, les esclaves n’avaient en général aucune existence familiale, aucun intérêt individuel⁠ ⁠; les recommandations de les faire élever dans la religion catholique, de les instruire, restaient lettre morte.

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L’intérêt commandait tout aux Iles, l’intérêt de la sécurité, et surtout celui du rendement, et ordonnait que les esclaves fussent maintenus dans le plus grand état de sujétion, d’abrutissement⁠ ⁠; les quelques efforts faits par certains prêtres, notamment par les jésuites, pour les relever de leur misérable condition, furent pour beaucoup dans la défiance que créoles et administrateurs témoignèrent toujours à l’égard du clergé⁠ ⁠; il n’y eut jamais d’évêque aux Iles, mais des préfets apostoliques, subordonnés aux gouverneurs, et que ceux-ci pouvaient faire d’autorité embarquer pour la France⁠ ⁠; les curés des paroisses furent toujours ravalés au rang de simples diseurs de messes.

Abandonnés à leurs maîtres, ou plutôt à des économes et à des commandeurs souvent pris parmi leurs semblables, contraints à un travail accablant par la seule crainte des châtiments corporels, assurés par l’intérêt de leurs propriétaires d’avoir leur misérable subsistance de cassave et de poisson salé, les esclaves n’avaient presque aucun moyen de se procurer quelque jouissance supplémentaire⁠ ⁠; dans les villes seulement, la perspective de s’élever au-dessus de leur condition, plus encore par l’imitation des usages des blancs que par l’affranchissement, pouvait exciter leur ambition ou plutôt leur vanité⁠ ⁠; sur les habitations, leurs villages revenaient invinciblement à la ressemblance de ceux de leurs origines⁠ ⁠; c’était le même esprit de foule imprévoyante et insouciante, avec la même disposition aux mouvements collectifs de joie ou de superstition, les danses et les musiques pittoresques, et aussi la même tendance à former des sociétés secrètes, aux rites mystérieux et sanglants très capables de devenir, sous l’influence de certaines excitations, le principe des plus abominables excès.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, la domination des blancs n’eut rien à craindre pendant longtemps de cet absolu divorce entre les deux parties de cette population, si inégales en nombre⁠ ⁠; parfois, quelques esclaves, victimes d’une violence trop injuste, ou cédant simplement à l’attrait du vagabondage, quittaient les habitations et entraient en marronnage⁠ ⁠; mais le nombre des marrons ne fut jamais élevé, — à la Martinique il ne dépassa pas 800, — et le plus souvent, ils s’abstenaient de violences directes contre les personnes, qui auraient attiré des représailles⁠ ⁠; les crimes, par vengeance ou pour d’autres raisons, prenaient le plus souvent une autre forme, celle de l’empoisonnement ou de l’infanticide (par le « mal de mâchoires », que les nourrices provoquaient sur les nouveau-nés à elles confiés)⁠ ⁠; le mal prit parfois des proportions qui causèrent une véritable terreur⁠ ⁠; en réalité, ce ne furent jamais que des attentats sans portée générale. 456

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ES GENS DE

I COULEUR

Le véritable danger était dans le développement de classes intermédiaires, plus capables de sentir l’injustice de leur sort, celle des noirs libres et surtout celle des mulâtres, issus de l’union des blancs avec les femmes de couleur. On ne l’avait pas vu d’abord et le dix-septième siècle avait, au contraire, presque favorisé cette sorte d’élévation : le Code Noir donnait aux affranchis tous les droits des Français naturels et facilitait les mariages mixtes. Les progrès du Système ne permirent pas de s’en tenir à ce libéralisme relatif, et, dès le début du règne de Louis XV, il ne fut plus possible de procéder aux affranchissements sans des formalités de plus en plus compliquées⁠ ⁠; en même temps se creusait entre les affranchis et les blancs un fossé qui allait toujours en s’élargissant⁠ ⁠; les premiers ne purent plus être admis aux emplois publics, aux grades dans la milice, où ils formèrent des compagnies séparées, commandées par des officiers blancs⁠ ⁠; on alla jusqu’à prétendre leur interdire le séjour des villes, les voyages en France, AFFRANCHIE ET ESCLAVES d’où ils revenaient imbus d’idées (D’après une gravure de la fin du dix-huitième siècle). dangereuses, etc..

AFFRANCHIE ET ESCLAVES, d’après une gravure du XVIlle siecle
Gravure AFFRANCHIE ET ESCLAVES, d’après une gravure du XVIlle siecle

Les mœurs outraient encore l’effet des lois⁠ ⁠; c’était devenu un déshonneur, comme une impureté rendant toutes relations impossibles, que d’avoir eu « des parents à la côte », c’est-à-dire de compter parmi ses ascendants un ancêtre qui, par quelque côté, touchât à la race africaine⁠ ⁠; à l’église, au spectacle, des places spéciales étaient affectées aux nègres et aux mulâtres, dont le contact devait être épargné aux représentants de la classe supérieure⁠ ⁠; on leur interdisait de porter les vêtements des blancs, de se faire appeler monsieur ou madame, et ce mépris était encore • accentué par la différence que l’on faisait entre eux, suivant la proportion plus ou moins pure de sang de la race dominante qui coulait dans leurs veines⁠ ⁠; dans les derniers temps de Saint-Domingue on devait finir par dénombrer jusqu’à I1o combinaisons distinctes, réparties en treize classes, depuis le blanc pur jusqu’au noir 457 venu d’Afrique, en passant par le métis, le quarteron, le griffe, le marabout, le sacatra, etc...

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Malgré tout, la classe des gens de couleur libres ne devait cesser de s’accroître en nombre, en richesse et en influence : beaucoup d’habitations passaient entre leurs mains, ainsi que la plus grande partie des petits métiers des villes⁠ ⁠; les infériorités dont ils étaient frappés devenaient de plus en plus choquantes⁠ ⁠; le développement d’un état social fondé sur l’esclavage et l’assujettissement éternel d’une race à une autre aboutissait ainsi à une antinomie qui conduisait aux pires complications.

BLANC

L’on n’en était toutefois pas encore là aux environs de 1750 : le régime de l’esclavage était encore dans sa première vigueur⁠ ⁠; et l’élément blanc restait le seul auquel on crût devoir faire attention, dans tout ce qui concernait l’administration et l’avenir de la colonie. Le gouvernement avait fait ce qu’il avait pu pour en accroître le nombre⁠ ⁠; mais on sait à quel avortement avait abouti le système des engagés⁠ ⁠; la colonisation militaire, à laquelle on avait aussi songé, n’avait pas moins échoué, les recrues que l’on faisait passer aux Iles n’ayant aucune des qualités qui eussent pu en faire des colons⁠ ⁠; l’émigration spontanée fut la source d’à peu près tout ce qui se fit pendant cette période.

Elle fut toujours entretenue par le mirage de fortune rapide qui entourait l’Amérique⁠ ⁠; provenant pour la plus grande partie des provinces de l’Ouest, ou de Paris, elle jetait en masse, parfois plus de mille personnes en un an, les éléments les plus disparates sur le pavé des Iles⁠ ⁠; il n’y avait pour ainsi dire pas de cultivateurs, mais des gens de métier, qui étaient toujours assurés de trouver un emploi lucratif de leurs facultés, et surtout une foule de déclassés, fils de famille, épaves des professions libérales, prêtres défroqués, repris de justice, etc..., dont beaucoup allaient aussitôt échouer dans les Providences, établissements créés à leur intention par le Canadien Castelveyre, ancien frère Charron (1740), et dont la charité a fait l’émerveillement de Raynal⁠ ⁠; les plus actifs réussissaient à se faire agréer comme gérants dans les habitations, et avec du travail ou de la malhonnêteté, tous les espoirs leur étaient permis⁠ ⁠; la plupart s’embauchaient dans quelque office d’administration ou chez un négociant, ou vivaient d’expédients. Beaucoup mouraient.

Le climat des Iles, celui de Saint-Domingue, en particulier, passait, en effet, pour malsain et l’était, surtout si l’on songe à la manière dont tous ces gens 458

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vivaient, s’habillaient et mangeaient. L’on ne durait pas longtemps aux Iles, cinq ans en moyenne, disait-on⁠ ⁠; la population se serait vite éteinte si ce flot ininterrompu d’arrivants n’était sans cesse venu la renouveler : à Saint-Domingue on ne comptait pas plus d’un quart de créoles, nés dans l’ile⁠ ⁠; en 1738 il y avait 14 969 blancs à la Martinique, 9 338 à la Guadeloupe, le double à peu près du début du siècle⁠ ⁠; à Saint-Domingue, un recensement de 1739 donne le chiffre de II 540, qui paraît faible.

LA GOGOTE CRÉOLE

Malgré tout, une partie des arrivants finissait par s’installer sur la terre et y prospérer⁠ ⁠; ainsi, par les gens venus du dehors et ceux qu’ils trouvaient sur place, se constituait une société créole, dont le caractère a influé sur l’histoire. commune, avait fini par se constituer un type ethnique qui avait De ces éléments hétérogènes, fondus par le climat et la vie même ses particularités physiques. La race était belle et sympathique, plus souple que vigoureuse, avec, chez les femmes, une grâce morbide dont la séduction, dès cette époque, était célèbre. Les créoles étaient vaillants et orgueilleux, vaniteux même, apportant une ardeur extrême au faste extérieur et aux plaisirs de la vie, et une facilité singulière à prodiguer l’argent qu’ils gagnaient ou qu’ils ne gagnaient pas. La société qu’ils constituaient, la vie qu’ils menaient dans les villes et sur les habitations, avec leurs réunions perpétuelles, leurs bals et leurs jeux, — le théâtre aussi, car il y eut de très bonne heure des théâtres et des troupes permanentes dans toutes les localités importantes, — apparaissaient brillantes à qui les voyait en passant, mais ne suffisaient pas à leur passion de luxe ou d’ostentation. Tous aspiraient à rentrer au plus vite en France, seule scène suffisante à leur ambition⁠ ⁠; quelque opulence qu’ils trouvassent aux Iles, elles ne leur apparaissaient jamais que comme un passage, un exil, où rester le temps de faire fortune⁠ ⁠; celle-ci atteinte, ils s’empressaient d’accourir en Europe, ne conservant les habitations qui faisaient leur revenu que pour ne s’en pouvoir défaire⁠ ⁠; des quartiers entiers étaient ainsi désertés par leurs propriétaires et abandonnés à des économes à gages⁠ ⁠; c’était un des grands maux de la colonie.

Il était vraiment difficile que, dans ces conditions, il se constituât aux Iles un esprit public véritable, avec des tendances plus ou moins inspirées par des vues supérieures à celles de l’intérêt quotidien. La vie intellectuelle était réduite au minimum⁠ ⁠; il y avait bien des imprimeries, mais elles étaient presque entièrement occupées par l’impression de factums et de pièces judiciaires. Personne ne venait aux Iles que pour faire fortune⁠ ⁠; les questions de commerce seules y présentaient quelque intérêt. 459

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ROSPERITE

DES ILES

De ce point de vue, le succès était complet : la consommation des denrées coloniales ne cessait de croître en Europe : en 1740, nous exportions 8o 000 barriques de sucre, 30 000 en Allemagne, 30 000 aux Pays-Bas, le reste dans les pays de la Baltique et de la Méditerranée⁠ ⁠; pour le café, notre monopole était plus absolu encore⁠ ⁠; avec quelques produits accessoires, coton, indigo, cacao, etc.., et un peu de cuirs, cela faisait le chargement de quatre ou cinq cents navires par an, dont les trois cinquièmes pour Saint-Domingue⁠ ⁠; à l’aller ils introduisaient du matériel d’exploitation, outils agricoles, et jusqu’à des briques et des tuiles, mais surtout des objets de consommation : vins de Bordeaux et farines, mais non pas des grains, qui auraient germé, salaisons de bœuf et de poisson, qui constituaient le fond de l’alimentation des nègres⁠ ⁠; les marchandises sèches, étoffes d’habillement et d’ameublement, ne venaient qu’ensuite⁠ ⁠; pour une partie de ces articles et pour les bois de construction, que la métropole ne fournissait pas, on s’était efforcé de créer un courant de navigation avec l’Ile Royale, qui donnait aussi du charbon de terre pour les sucreries⁠ ⁠; on y trouvait, de plus, l’avantage d’écouler une partie des sirops et des tafias que la France refusait. La traite, enfin, était un objet essentiel.

Les navires venaient pour les 95 pour 100 de Bordeaux (vins et farines), Nantes (traite), Le Havre, Rouen, La Rochelle et Saint-Malo. Beaucoup plus gros que la moyenne d’alors (250 tonneaux), ils partaient au printemps⁠ ⁠; la navigation, facile grâce aux alizés, durait parfois deux ou trois mois et se terminait en général à Saint-Pierre (Fort-Royal pour l’hivernage), pour les Iles du Vent, au Cap pour Saint-Domingue⁠ ⁠; c’est là que se concentrait tout le trafic, les autres établissements venant s’y ravitailler ou y écouler leurs denrées par une navigation locale assez active.

Les chiffres du commerce étaient énormes pour l’époque : Arnould, qui y comprend, il est vrai, l’ensemble des colonies d’Afrique et d’Amérique, — mais la traite était bien une dépendance du trafic des Iles, et le Canada était peu de chose, — donne les valeurs suivantes : Importations de France Exportations de France

1716-1725.I7 211 0009 815000
1726-1732.I8 I31 000I6 014 000
1733-173521 848000I5 912 000
1736-1739.37 519 00021 619 000

Or le total des exportations de la France, pour 1716, était de 118 338 000 livres. Les colons, cependant, se plaignaient qu’ils n’y eussent pas une part suffisante : les habitations, sans doute, se créaient sans cesse et voyaient leur valeur 460

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augmenter chaque année. Mais qu’en revenait-il aux exploitants⁠ ⁠? Les Antilles, comme toutes nos colonies, souffraient d’un mal auquel on n’arrivait pas à faire face : la monnaie et les capitaux y faisaient perpétuellement défaut⁠ ⁠; le voisinage de l’Espagne, toutefois, et le développement d’une contrebande que l’on favorisa, apportèrent une atténuation à cette crise permanente, mais toute la circulation se fit en pièces espagnoles, doublons et piastres gourdes. En réalité, les paiements importants ne se firent jamais en argent : les colons s’acquittaient de leurs achats en engagements sur récoltes futures, dont le plus souvent ils ne se libéraient jamais, préférant contracter de nouveaux découverts pour développer leurs établissements, par la multiplication de leurs nègres.

RÉJOUISSANCES PUBLIQUES CHEZ LES NOIRS, d’après une gravure du XVIlle siecle
Gravure RÉJOUISSANCES PUBLIQUES CHEZ LES NOIRS, d’après une gravure du XVIlle siecle

Ainsi le compte de la colonie s’établit d’une manière permanente sur la base d’un déficit que toutes sortes de causes vinrent ensuite grandir⁠ ⁠; il y avait de mauvaises années, des crises ou des catastrophes RÉJOUISSANCES PUBLIQUES CHEZ LES NOIRS aux Iles, épidémies ou épi- (D’après une gravure du dix-huitième siècle). phyties, cyclones ou tremblements de terre⁠ ⁠; chaque fois, les colons avaient recours au Commerce, dont la créance se trouvait accrue d’autant. Les obstacles même que l’on éprouvait à régler la situation contribuaient à l’aggraver. Voulait-on obtenir une exécution⁠ ⁠? Le créancier se heurtait à la mauvaise volonté des magistrats créoles⁠ ⁠; aussi s’en abstenait-il, préférant laisser croître le capital de la dette en se contentant d’en toucher les intérêts : on vit ainsi des dettes contractées sous Louis XIII qui n’étaient pas encore liquidées à la Révolution. Toute l’organisation des Iles était faite pour éterniser le provisoire en toutes matières, avec ses propriétaires absents, ses économes qui ne pouvaient rien décider par eux-mêmes, ses successions en instance, et ses biens vacants surtout⁠ ⁠; la gérance de ces propriétés sans maîtres finit par constituer une véritable administration.

Tout condamnait donc les colonies à voir leur dette s’étendre indéfiniment⁠ ⁠; elle devait arriver à atteindre dans les dernières années du siècle cinq à six cents millions, peut-être la moitié de la valeur des exploitations. Tous les profits allaient à qui avait l’argent, négociants et armateurs de France, qui pouvaient fixer arbitrairement les prix, et aussi commerçants établis dans les iles, leurs correspondants, ou agents d’affaires établis pour leur compte (les « commissionnaires de Saint-Pierre »)⁠ ⁠; les colonies avaient fini par devenir, indirectement, la propriété du Commerce, dont les habitants n’étaient que des fermiers, et des fermiers incapables de discuter les termes de leur assujettissement.

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Les gens des Iles s’exaspéraient d’une situation qu’ils proclamaient injuste et criminelle : ils niaient la réalité des services rendus par le Commerce, qui n’avait en réalité avancé aucun capital pour l’établissement des plantations⁠ ⁠; c’était par de simples prélèvements sur les fruits de leur industrie que les colonies étaient arrivées à ce degré de prospérité⁠ ⁠; il était abominable que le produit leur en échappât, et, sous la forme de bénéfices excessifs et d’intérêts usuraires, allât à qui n’avait fait que gêner leur développement.

LE COMMERCE ETRANGER

Car tel était le reproche que les colons adressaient aux négociants⁠ ⁠; la rançon, qui, dans la conception du « Pacte », rachetait le privilège accordé au Commerce de France, eût dû être de leur assurer tout l’approvisionnement et tout le débit qu’elles pouvaient demander, de manière à accroître leur produit, qui eût d’abord permis de se libérer de cette effroyable charge des dettes⁠ ⁠; et c’était ce que le Commerce de France ne faisait à aucun degré⁠ ⁠; la navigation française, pour des raisons qui sortent du cadre de notre étude, était dès cette époque plus onéreuse et moins active que celle d’autres nations⁠ ⁠; les farines qu’elle fournissait, les nègres qu’elle conduisait aux Antilles, coûtaient un quart ou un tiers de plus que ce qu’offraient la marine anglaise et la marine hollandaise⁠ ⁠; — et surtout il n’y en avait pas assez, les planteurs ne recevaient qu’une faible partie de la main-d’œuvre qu’ils se fussent fait fort d’employer. était là, tout proche : non seulement les Anglais et les Hol- L’exaspération était d’autant plus forte que le remède landais, de la Jamaïque et de Curaçao, étaient disposés à fournir des nègres aux mêmes conditions qu’ils faisaient dans leurs propres îles, mais les gens de la Nouvelle-Angleterre, surtout, aspiraient à nouer avec nos colonies des relations qui leur eussent été plus profitables encore qu’à elles : pour ces populations, en effet, le sucre, le café et le rhum étaient devenus des articles de consommation courante, dans toutes les classes, au lieu d’être un luxe comme en Europe, et elles disposaient pour les payer de céréales, de salaisons de bœuf et de morue qui, grâce

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à l’économie de leur navigation et à leur proximité, se seraient vendues dans nos îles à des prix inférieurs à tout ce que pouvaient réaliser les armateurs français.

Déjà même ces relations avaient pris un développement qu’aucune statistique ne permet de chiffrer, mais que les témoignages obligent à constater considérable : à chaque instant, des navires partis de Saint-Eustache, de la Jamaïque, ou de la Nouvelle-Angleterre abordaient en des ports écartés, y débarquaient des marchandises et repartaient sans être inquiétés⁠ ⁠; à l’aide de toutes sortes de complicités, de celle même des administrateurs, qui cherchaient à plaire à leurs administrés, ces relations s’établissaient ouvertement, sous des prétextes quelconques : Moyencourt, Feuquières, furent ainsi accusés d’avoir laissé entrer en quelques mois l’un cinquante, l’autre cent trente vaisseaux à la Martinique et à la Guadeloupe.

G POSTION ERMES D’OP-

Le Commerce de France cependant réclamait l’exacte application de l’ordonnance de 1727⁠ ⁠; les précautions, les sanctions se multipliaient, on frappait les fonctionnaires négligents (et souvent prévaricateurs), on faisait régner par ces exécutions une manière de terreur intermittente⁠ ⁠; le seul effet de ces rigueurs était d’exagérer dans l’esprit des colons une rancune qui devait finir par se tourner contre le gouvernement et la métropole. libre carrière⁠ ⁠; ils n’en constituaient pas moins la masse des En temps normal, ces sentiments ne pouvaient se donner habitants des colonies en une manière d’unité qui se groupait autour des Conseils Supérieurs. La politique des administrateurs, le développement des institutions militaires, de la milice, étendant son action à tous les détails de la vie coloniale, était certes un remède, puisqu’elle diminuait l’influence des magistrats et dressait à côté d’eux une autre aristocratie nécessairement dévouée au gouvernement. Il était cependant impossible que les propriétaires d’habitations fissent abstraction entière de leurs intérêts matériels⁠ ⁠; et, d’autre part, le régime militaire était de nature à créer d’autres mécontentements. Ce n’était pas seulement les magistrats qui s’irritaient de se voir dépouillés d’une partie de leurs attributions, c’étaient les simples colons, les employés subalternes des habitations, les domiciliés dans les bourgs et les villes, toute la foule de ceux qu’on appelait les « petits blancs », qui s’exaspéraient d’être arrachés à leurs occupations pour des exercices ou des revues, exposés à des punitions militaires pour des manquements ne touchant que de loin à la défense⁠ ⁠; le gouvernement paternel d’un Larnage et d’un Maillart, dont on devait, par la suite, dresser des tableaux idylliques, pouvait bien atténuer dans les formes les rigueurs de ce militarisme inutile, tous les dépositaires du pouvoir n’avaient pas la même sagesse.

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Tant que dura la paix, le prestige de l’autorité royale, et les profits que tous tiraient de la marche ascendante des affaires, empêchèrent ces divergences de se manifester d’une manière trop éclatante⁠ ⁠; mais les mauvaises années finirent par venir et alors parut le danger qu’il y avait à prétendre indéfiniment imposer, en usant d’une force qui pouvait manquer, un régime défavorable à une population, dont par ailleurs on était contraint de souhaiter et de développer la prospérité : « Prenons garde, disait un jour Louis XV, clairvoyant en cette matière comme en tant d’autres, qu’en voulant faire trop fleurir nos Iles, nous ne leur donnions les moyens un jour, et peut-être promptement, de se soustraire à la France, car cela arrivera un jour de toute cette partie du monde. »

LA FONTAINE D’ESTAING A SAINT-DoMINGUE, cul-de-lampe
Gravure LA FONTAINE D’ESTAING A SAINT-DoMINGUE, cul-de-lampe

Citer ce chapitre

Joannès Tramond, « L'essor », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 433-464.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/antilles-guyane/l-essor/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715