Colonies françaises

Tome I · Les Antilles après le traité d'Utrecht — La Guyane · Chapitre 4

Les Antilles françaises au dix-neuvième siècle

Par p. 545-586 de l'édition originale 15 408 mots 17 illustrations 1929 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreLes traités de 1814-1815. La question de Saint-Domingue. La reconnaissance de l’Indé- pendance. Les Petites Antilles⁠ ⁠; les reprises de possession. La Restauration aux Iles. L’évolu- tion économique. La question de l’esclavage. L’interdiction de la traite. Les questions de couleur et l’agitation aux Antilles de 1815 à 1830. La Révolution de 183o. Les préludes de l’abolition. La Révolution. de 1848 et l’abolition. La Révolution de 1848 aux Iles. Le régime des amiraux. La réorganisation du travail. Progrès de la population. Etat des cultures : P’immieration. La situation économique : la liquidation de l’Exclusif. Prospérité des colonies sous l’Empire. La troisième République. L’assimilation et la politique. Evolution de la popu- lation. La transformation des cultures. La catastrophe de Saint-Pierre. La grande guerre et ses suites. Nos Antilles dans le monde contemporain
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PORTE ET VILLE DE LA POINTE-A-PITRE, d’après une lithographie de Budan, frontispice
Gravure PORTE ET VILLE DE LA POINTE-A-PITRE, d’après une lithographie de Budan, frontispice

ANTILLES FRANÇAISES AU DIX-NEUVIÈME SIECLE Les traités de 1814-1815. — La question de Saint-Domingue. — La reconnaissance de l’Indépendance. — Les Petites Antilles⁠ ⁠; les reprises de possession. — La Restauration aux Iles. — L’évolution économique. — La question de l’esclavage. L’interdiction de la traite. — Les questions de couleur et l’agitation aux Antilles de 1815 à 1830. — La Révolution de 1830. — Les préludes de l’abolition. — La Révolution de 1848 et l’abolition. — La Révolution de 1848 aux Iles. — Le régime des amiraux. — La réorganisation du travail. — Progrès de la population. — Etat des cultures : l’immigration. — La situation économique : la liquidation de l’Exclusif. — Prospérité des colonies sous l’Empire. - La troistème République. L’assimilation et la politique. - Evolution de la population. — La transformation des cultures. — La catastrophe de Saint-Pierre. — La grande guerre et ses suites. — Nos Antilles dans le monde contemporain.

Es destinées de l’Amérique française n’étaient cependant pas terminées⁠ ⁠; la guerre seule y avait amené la crise à ce point d’acuité⁠ ⁠; cette guerre, venant à s’apaiser, il semblait que toutes choses dussent rentrer, automatiquement, en l’état d’avant ce tragique entr’acte de vingt-cinq ans.

HISTOIRE DES COLONIES.

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L ES TRAITES DE 1814 ET DE 1815

terre n’aspirait plus à la conquête de nos îles⁠ ⁠; une On était persuadé qu’il en serait ainsi : l’Angleexpérience coûteuse l’avait pour toujours dégoûtée de Saint-Domingue, et la prise de possession de nos Petites Antilles depuis 1808 et 1809 lui avait été plus un embarras qu’un avantage⁠ ⁠; elle était allée jusqu’à céder, par le traité de Stockholm du 3 mars 1813, la Guadeloupe à la Suède, en paiement de son adhésion à la coalition⁠ ⁠; l’exécution n’avait pas eu le temps de suivre⁠ ⁠; mais le simple fait que cet acte eût été conclu suffit à montrer que, si les îles à sucre conservaient leur prestige de source de la richesse aux yeux des hommes d’Etat, l’Angleterre s’estimait suffisamment nantie et n’aspirait plus à s’approprier les nôtres.

Aussi, comme d’autre part, il était de son intérêt de faire les conditions les plus avantageuses qu’il se pourrait aux Bourbons, comme le mot d’ordre parmi les diplomates était de tout remettre au point d’avant 1789, sans accroissement ni diminution pour la France, n’est-il pas étonnant que le traité du 30 mai 1814 se soit simplement proposé de reconstituer cet état de choses : par ce traité, tous restituaient leurs conquêtes, la France, la partie orientale de Saint-Domingue, enlevée à l’Espagne, l’Angleterre, toutes celles de nos îles qui étaient en son pouvoir — à l’exception de Tabago et de Sainte-Lucie, mais Tabago n’avait pour ainsi dire jamais été une colonie française, et c’était pour des raisons de stratégie militaire et économique que l’Amirauté tenait à conserver Sainte-Lucie⁠ ⁠; le désir de nous diminuer territorialement existait si peu que, quelques mois plus tard, le cabinet anglais allait jusqu’à envisager la possibilité de nous céder l’ile de la Trinité, d’étendue double de la Martinique et de la Guadeloupe réunies, contre la promesse de l’abolition de la traite, à quoi elle tenait pour des raisons de politique intérieure. La Suède, bien entendu, nous retrocédait de même la Guadeloupe.

Il n’y avait donc qu’à « renouer la chaîne des temps », en matière coloniale comme dans toutes les parties de la vie de la nation.

Le gouvernement de Louis XVIII devait y être particulièrement disposé : la politique coloniale était une tradition constante de la monarchie, qui permettait de donner à la dynastie une attitude avantageuse de soutien des intérêts français dans le monde⁠ ⁠; les « colons » ou les « colonistes » étaient d’ailleurs légion dans le monde de la Restauration, d’autant plus influents que leurs adversaires, militaires de l’Empire, industriels, libéraux enfin peu favorables au nom des principes, étaient le plus souvent parmi les ennemis du régime⁠ ⁠; pour commencer, le premier ministre de la Marine qu’ait eu la royauté nouvelle fut Malouet, intendant d’avant la Révolution, Constituant de 1789 et conseiller d’Etat de Napoléon⁠ ⁠;

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dès son arrivée au pouvoir, on peut dire que la reconstitution de notre prospérité coloniale fut l’une des grandes ambitions du gouvernement.

TA QUESTION DE • SAINT-DOMINGUE

Or les colonies, en 1815 comme avant 1789, c’étaient, ce ne pouvait être que les colonies américaines. Avant tout, Saint-Domingue. L’idée, en effet, que cette colonie fût définitivement perdue ne s’était encore imposée à l’esprit de personne en France. Napoléon luimême ne s’y était jamais résigné. Par deux fois, en 1805 et 1806, nous l’avons vu, au plus fort de sa lutte contre les flottes anglaises, y détacher des escadres⁠ ⁠; en I8Io encore, ses agents laissaient échapper l’ancien chef des mulâtres, Rigaud, comme si l’Empereur avait compté sur la tendance éternelle de cette partie de la population à se rapprocher de nous pour tenter un accommodement. Même en 1815, pendant les trois mois que dura son second règne, il devait trouver le temps de donner des ordres en ce sens et, si l’on en croit ses déclarations, c’est de la sorte, par l’acceptation d’une autonomie allant jusqu’à l’indépendance, mais qui aurait conservé des liens de sympathie et aussi favorisé le commerce, qu’il aurait cherché à sauver ce qui aurait encore pu l’être de l’ancienne union.

L’un des premiers soins de Malouet dut donc être d’ouvrir une négociation à Saint-Domingue. Mais les temps avaient marché⁠ ⁠; la crise révolutionnaire avait laissé aux Antilles des souvenirs que rien ne pouvait effacer : de 1789 à 1805, la population de l’ile avait diminué, de près de 600 000 habitants à 380 000⁠ ⁠; tout y était ruine et dévastation, et le souvenir de ces atrocités créait entre les deux partis, devenus deux nations, un fossé que rien ne pouvait combler. Le ter janvier 1804, sur la place des Gonaïves, Dessalines et ses généraux avaient proclamé l’indépendance d’Haïti : l’ile retrouvait son nom d’avant la découverte, comme pour abolir tout ce qui s’était passé dans l’intervalle⁠ ⁠! Le blanc avait disparu du pavillon national, resté jusque-là tricolore, et il avait été déclaré que le premier fondement de toutes les constitutions haitiennes serait désormais qu’aucun Européen, aucun Français ne poserait jamais le pied sur le sol de l’île en qualité de propriétaire ou de maître. Pour mettre encore plus d’irréparable entre les deux races, Dessalines avait même ordonné le massacre général de tout ce qui restait encore de Français, sans aucune exception⁠ ⁠; l’acte par lequel les Haitiens en avaient élevé l’auteur, sous le nom de Jean-Jacques Ier, au trône impérial de leur pays (8 octobre 1804), montre à quel point ils partageaient la haine de leur libérateur contre leur ancienne patrie.

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Tous cependant ne s’emportaient point jusqu’à de semblables violences et des deux gouvernements entre lesquels allait se partager l’ile à la mort de Dessalines, il en était au moins un, celui de Pétion et des hommes de couleur qui, comme toujours, dominaient dans l’Ouest et le Sud, à qui il ne paraissait pas possible de rester éternellement en marge de l’humanité civilisée⁠ ⁠; mais le sentiment de cet intérêt, voire la communauté de culture et la puissance de quelques souvenirs, ne suffisaient pas pour que fût possible l’abdication, le reniement d’une nationalité fondée depuis quinze ans : les propositions dont étaient chargés les négociateurs envoyés par Malouet étaient dérisoires⁠ ⁠; Pétion ne les discuta même pas et Christophe, qui était alors roi dans la partie du Nord, s’avisant que l’un de nos agents était né sujet haïtien, le fit exécuter comme espion (septembre-novembre 1814).

MORT DE CHRISTOPHE, d’après une gravure populaire de l’époque
Gravure MORT DE CHRISTOPHE, d’après une gravure populaire de l’époque
L’INDÉPENDANCE

On recommença plusieurs fois de pareilles tentatives, sans plus de résultats que d’envenimer encore les rapports. Mais que pouvait-on faire de plus⁠ ⁠? Pouvait-on 548 recommencer l’expédition de 18o2⁠ ⁠? Les choses restèrent en l’état, le gouvernement français se bornant à maintenir ses droits, et à ignorer ce qui s’était passé, au point que les marchandises en provenance de Haïti continuaient à être traitées comme venant d’une de nos colonies. La situation était sans issue⁠ ⁠; nos commerçants, que l’on engageait à tout tenter pour reconquérir notre position sur les marchés extérieurs, ne pouvaient songer à reprendre d’une manière suivie ces affaires avec Saint-Domingue, sur lesquelles s’était jadis fondée leur fortune, tant qu’ils ne seraient pas assurés d’y être couverts par les garanties du droit des gens. Les Haïtiens, d’autre part, désiraient voir leur position internationale nettement définie. Le président Boyer, par la mort tragique de Christophe, venait de réunir sous son autorité la totalité de l’ile (1820), et l’on finit par aboutir à un arrangement. Le 17 avril 1824, le roi Charles X revêtit de sa signature une « Ordonnance » par laquelle il déclarait les ports de Saint- Domingue ouverts au commerce de toutes les nations, avec réduction de moitié des droits pour le pavillon français, en même temps qu’il fixait l’indemnité due aux colons dépossédés à une somme de cent cinquante millions, payable en cinq ans⁠ ⁠; moyennant quoi il « concédait aux habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue leur pleine et entière indépendance », et l’acte ainsi rédigé fut porté par l’amiral de Mackau à la connaissance du gouvernement haitien, qui l’entérina à la date du ri juillet.

MORT DE CHRISTOPHE (D’après une gravure populaire de l’époque).

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Quelques protestations se produisirent contre cet abandon d’un territoire français par simple acte de l’autorité royale⁠ ⁠; mais nous étions trop certains de notre impuissance pour que l’on s’attardât à épiloguer sur un sacrifice qui ne faisait que sanctionner les faits accomplis. Il en fut autrement en Haïti, où cet acte d’une puissance qui « concédait » l’indépendance choquait le sentiment national⁠ ⁠; l’indemnité promise, de plus, excédait les ressources de la République⁠ ⁠; le premier terme seul put être payé, grâce à un emprunt conclu à Londres. Les difficultés ne se terminèrent qu’en 1838, par une nouvelle convention, comportant la reconnaissance pure et simple de l’indépendance, la promesse d’un traité de commerce sur le pied d’égalité, et la réduction à soixante millions du solde de l’indemnité. Les paiements, retardés pour diverses raisons, finirent par être terminés en 1886, et leur répartition, qui donna lieu à de multiples procès, se prolongea plus longtemps encore. C’est à cette obole, en fin de compte, que se sont réduites les centaines de millions que représentaient en 1789 les propriétés d’Haiti, mais combien de familles existaient encore pour en prendre leur part⁠ ⁠? Il y a peu d’exemples d’un anéantissement aussi complet d’une société entière.

550 BOYER

L’indépendance d’Haiti était un fait accompli. Quelques Français continuèrent jusque sous le second Empire à rêver d’un retour au passé. Aspirations platoniques, et d’ailleurs bien clairsemées⁠ ⁠! Le souvenir du temps où Saint-Domingue était français n’est plus qu’un mythe dans l’âme populaire⁠ ⁠; c’est à peine s’il en est question dans nos écoles et nul en France, parmi les gens « pratiques », ne songe à s’aviser des ressources que cette terre aurait pu fournir, qu’elle devrait fournir à notre activité⁠ ⁠; en dépit de la situation privilégiée que les mœurs, plus encore que les lois, pourraient nous y assurer, le commerce français à Haiti est presque inexistant⁠ ⁠; nos importations en 1924 n’ont pas dépassé 885 000 dollars, soit, en gros, une vingtaine de millions. Le peuple haitien, au contraire, se souvient. Il ne s’est longtemps rappelé que le mal, les horreurs de l’esclavage et de la guerre de l’Indépendance, et la hantise de les voir se renouveler a été pendant plus d’un demi-siècle le premier principe de sa politique extérieure⁠ ⁠;

BoYEr, d’après une lithographie
Gravure BoYEr, d’après une lithographie

(D’après une lithographie de l’époque). en 1844, lors de certains gestes de l’amiral Jacob, en 1891, lorsque le bruit se répandit d’un prétendu projet d’occupation de l’île de la Gonave, ce n’a pas été trop de toute la prudence de nos diplomates pour faire éclater la pureté de nos intentions. De longues années de paix et d’amitié ont enfin apaisé ces méfiances, et la masse des Haïtiens a pu se laisser aller aux courants profonds qui la ramenaient à ses voies naturelles.

Courants d’intérêts d’abord, car il ne faut pas oublier la merveilleuse adaptation des productions d’Haiti aux besoins de la France, qui avait fait sa valeur unique comme colonie, et que la séparation politique n’a pu détruire⁠ ⁠; Haïti, sans doute, a presque cessé de produire le sucre, l’indigo, etc..., mais le café a subsisté⁠ ⁠; et ce café, le meilleur du monde, représente aujourd’hui les quatre cinquièmes du produit de l’ile⁠ ⁠; or c’est à la France qu’il va, pour la plus grande partie⁠ ⁠; les importations d’Haïti en France se sont élevées en 1924 à neuf millions de dollars, près de deux cent vingt-cinq millions de francs. C’est peu, évidemment, auprès de ce que promettaient les chiffres de 1789. La France n’en est pas moins, avec près de 6o pour 100 des exportations de la République, le véritable pivot de l’économie haitienne⁠ ⁠; et Haiti reste un pays dont les versements en marchandises dépassent chez nous ceux de bien des pays européens.

551 RECONNAISSANCE DE L’INDÉPENDANCE D’HAÏTI PAR LA FRANCE

Il y a d’autres liens que les avantages matériels. Ce peuple, seul de race africaine à s’être enraciné sur le sol américain, en s’assurant une indépendance de droit et de fait, a dû à la langue et aux traditions françaises de maintenir également son indépendance dans l’ordre intellectuel, et c’est ce qui lui a rendu l e). langue et ces traditions de plus en plus chères à mesure qu’il lui est mieux apparu que cette indépendance devait être défendue contre des influences et des forces d’une autre origine, servies par toutes les ressources de la puissance économique, politique et militaire. C’est avec des mots, sur des formes de grammaire et de pensée venues de chez nous, français correct studieusement appris ou parler créole plus touchant dans sa sa simplicité chantante, que s’est modelée l’âme haïtienne⁠ ⁠; c’est par cette culture française qu’elle a entendu s’incorporer à la civilisation universelle tout en conservant son individualité propre⁠ ⁠; l’élite de ce peuple a toujours cru qu’en se dévoloppant de plus en plus à la française elle devenait de plus en plus ellemême⁠ ⁠; l’instruction publique, le droit, les arts, la vie politique et sociale, la vie religieuse aussi, — le clergé haïtien, par un concordat de 1860, continue à être recruté en France, au séminaire de Pontchâteau, — ont persisté à rester français, et, par cet effort émouvant, c’est encore quelque chose de la France qui subsiste

RECONNAISSANCE DE L’INDÉPENDANCE D’HAÏTI PAR LA FRANCE, gravure allégorique contemporaine
Gravure RECONNAISSANCE DE L’INDÉPENDANCE D’HAÏTI PAR LA FRANCE, gravure allégorique contemporaine
552 ES PETITES ANTILLES. LES

là-bas et par quoi le rôle d’Haïti dans le monde américain et dans l’univers est plus apprécié et respecté. On ne peut vraiment dire, en dépit de toutes les catastrophes, que l’effort accompli sur ce sol par nos ancêtres ait été vain. Ceci dit, il faut bien reconnaître que Saint- • REPRISES DE POSSESSION Domingue perdue, lempire français d’Amerique se trouvait réduit à la Martinique, la Guadeloupe et leurs dépendances : moins de 300 000 hectares, une population de 99 462 habitants pour la Martinique, 102 669 pour la Guadeloupe en 1816, l’équivalent de la moitié d’un petit département français⁠ ⁠; mais la royauté et la nation étaient d’accord pour tenir à ce domaine⁠ ⁠; les « reprises de possession » avaient été l’un des premiers succès du nouveau gouvernement, auquel il avait consacré tout l’effort immédiat de ce qui nous restait de marine. Dès la fin de 1814, l’autorité royale était rétablie dans sa plénitude, sans que les colons, les propriétaires d’habitations, pour la plupart animés d’ardents sentiments royalistes, fissent mine d’une opposition quelconque.

Le trouble commença seulement quand furent connus les événements du 20 mars, le retour de l’Empereur et la nouvelle retraite du roi. A la Martinique, le gouverneur, M. de Vioménil, émigré de vieille souche, signa, le 23 mai, avec l’amiral Leith, qui commandait aux Anglais, une convention en vertu de laquelle les troupes britanniques vinrent occuper les forts de l’ile. Mais, à la Guadeloupe, l’amiral Linois se laissa entraîner par la garnison et le colonel Boyer- Peyreleau, et l’ile redevint tricolore le 16 juin. La vanité de ce geste était d’ailleurs apparue avant même que se mit en mouvement l’expédition punitive aussitôt décidée par les Anglais. La nouvelle de Waterloo était arrivée le 3 août : la capitulation fut signée le Io août, et toute l’affaire se termina à Paris par un procès, dernier écho des Cent-Jours, et la condamnation de Boyer-Peyreleau (6 mars 1816).

LA RESTAURNTION AUX TIRS : L’ADMINISTRATION

Sur place, la réaction fut vive, avec emprisonnements, expulsions, etc..., et l’occupation anglaise, cette fois, se prolongea plus qu’il n’était nécessaire. Les troupes britanniques restèrent à la Martinique jusqu’en avril, à la Guadeloupe jusqu’en juillet 1816⁠ ⁠; elles fussent même demeurées plus longtemps, si l’on eût écouté le vœu de certains colons, las de voir leur prospérité et leurs biens, leur vie même perpétuellement remis en question par les soubresauts de la politique française. l’administration recommençait⁠ ⁠; elle ne devait L’ère des révolutions était terminée, celle de plus se heurter aux mêmes difficultés que jadis. L’esprit d’opposition était en effet 552 comme émoussé par tant de luttes et la disparition de tant de familles, exterminées ou déracinées⁠ ⁠; il y en eut encore comme un dernier écho dans le conflit qui mit aux prises, de 1815 à 1818, M. de Vaugiraud et son intendant, Pierre Dubuc, qui continuait, suivant l’expression de Guizot, « à avoir quelque penchant à réduire les rapports de la France et de sa colonie à une simple supériorité honorifique »⁠ ⁠; l’un et l’autre furent rappelés et remplacés par des personnalités moins accusées.

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RUINES DU PALAIS DE CHRISTOPHE A SANS-SOUCI.. MOULIN A SUCRE DU XVIIIe SIÈCLE
Gravure RUINES DU PALAIS DE CHRISTOPHE A SANS-SOUCI.. MOULIN A SUCRE DU XVIIIe SIÈCLE

La paix régna dans les îles⁠ ⁠; l’organisation de l’ancien régime fut rétablie, même un instant les noms. Mais les tribunaux, qui avaient d’abord repris le nom de Conseils Supérieurs, redevinrent bientôt de simples cours d’appel, sans aucune attribution politique ni administrative, et la justice même qu’ils rendaient, fondée sur les mêmes codes et la même jurisprudence que dans la France métropolitaine, condamna leurs membres à prendre de plus en plus le caractère de juristes qui effaçait celui « d’habitants » : en 1828 même, une partie de ces tribunaux dut être obligatoirement composée de magistrats professionnels, venus de France⁠ ⁠; le mauvais accueil fait aux nouveaux venus, la protestation contre cette manière de diminution civique infligée aux natifs peuvent être considérées comme la dernière manifestation de l’ancien esprit « colon ».

RUINES DU PALAIS DE CHRISTOPHE A SANS-SOUCI

554 EVOLUTION ECONOMIQUE :

Quant à l’administration proprement dite, elle finit par trouver sa forme définitive, par l’ordonnance de Bourbon, du 21 août 1825, dont l’application fut étendue aux Antilles par une ordonnance du 9 février 1827. Il y eut désormais à la tête de chaque colonie un Gouverneur unique, auprès de qui un Directeur de l’Intérieur héritait d’une partie du rôle de l’ancien intendant⁠ ⁠; ils étaient assistés dans leurs opérations par un Conseil Privé et, en matière financière, par un Conseil Général à qui était confié le soin de veiller aux intérêts généraux de la colonie et qui était représenté en France par un délégué de la colonie, l’ancien « Député ». Les membres de ce conseil général étaient nommés par le roi, sur une liste de candidats dressée par les conseils municipaux, dont le rôle dans l’ordre civil se substituait à celui des anciens officiers de milices, et eux-mêmes entièrement choisis par l’administration. Le principe représentatif sur lequel était fondé le système de la France moderne faisait ainsi une timide apparition dans l’organisation coloniale⁠ ⁠; il devait être encore développé par une loi du 24 avril 1833, souvent nommée la Charte des Colonies, qui faisait élire directement les conseils, devenus Coloniaux, et leur conférait des attributions allant jusqu’à disposer entièrement de leur budget propre et à faire des décrets qui constituaient une véritable législation locale. Les colons en usèrent immédiatement pour promulguer un peu au hasard des décrets qu’il fallut annuler par fournées⁠ ⁠; mais le danger était médiocre : les corps électoraux des colonies ne pouvaient plus être soupçonnés d’aspirer à l’indépendance. Les questions de rendement étaient mainte- / LA QUESTION DES SUCRES nant plus que jamais les seules qui, aux Iles, pussent avoir de l’importance. De ce point de vue aussi, la situation se trouvait modifiée d’une façon assez inattendue : les denrées coloniales, sans doute, conservaient tout leur prestige aux yeux des économistes, et l’on se plaisait à répéter un mot de Brougham, d’après lequel l’Angleterre aurait mieux aimé perdre son empire des Indes que ses plantations des Antilles⁠ ⁠; mais c’étaient les conditions mêmes de la production qui étaient changées. Certaines cultures avaient comme disparu des îles, tuées par la concurrence de contrées plus favorisées⁠ ⁠; le caféier lui-même avait été la proie de toute une série de fléaux naturels, et sa culture diminuait chaque année. De 1789 à 1838, à la Martinique, l’étendue consacrée au coton était tombée de I 774 à 158 hectares, celle du cacao de I I9I à I58, celle du café 554 de 6158 à 3205⁠ ⁠; mais celle de la canne à sucre s’était élevée de 19 109 hectares à 20 339⁠ ⁠; alors que sous l’ancien régime, le sucre ne représentait encore que 39 pour 1oo des exportations de nos îles, la proportion passait à 57 pour 100, 75 pour 100 : en 1840, sur un chiffre total de I5 390 000 francs, pour la Martinique il donnait 13 404 000 : 87 pour 100⁠ ⁠! Plus que jamais, nos Antilles tendaient à n’être que des îles à sucre.

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Or, précisément à cette époque, le trafic des sucres passait par une période de bouleversement qui ne pouvait manquer d’affecter profondément la production elle-même : au lendemain du Blocus continental, la consommation avait brusquement repris, au point d’atteindre en quelques années le chiffre de quarante à cinquante millions⁠ ⁠; mais le gouvernement, s’avisant que les droits sur les sucres constituaient un « impôt doux », sans les maintenir aux taux exorbitants de l’Empire (trois cents francs lors du décret de Trianon de 181o), les avait conservés, et cette mesure n’avait pas tardé à atteindre sérieusement nos planteurs des Antilles.

MOULIN A SUCRE DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Gravure MOULIN A SUCRE DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Ceux-ci n’étaient plus en effet dans la situation de 1789, où ils jouissaient d’un monopole de fait dans toute l’Europe continentale⁠ ⁠; ils devaient lutter contre une concurrence à certains égards mieux armée qu’eux. Il ne s’agissait pas du sucre de betterave, qui n’était pas encore sorti de l’ère des expériences⁠ ⁠; mais la suspension, pendant près de vingt-cinq ans, des exportations françaises avait eu pour effet de permettre à certaines productions étrangères de les remplacer sur une partie 555 du marché, et ces productions, celles des Indes orientales et de l’Amérique espagnole (Cuba et continent), étaient en état de livrer leur denrée à des prix que nos planteurs ne pouvaient pas soutenir. Déjà même les sucres étrangers avaient fait leur apparition sur notre marché intérieur.

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Il y avait là une atteinte manifeste au système de l’exclusif ou, comme on disait maintenant, du pacte colonial : la contre-partie des gênes que ce pacte faisait peser sur la vie des colonies (même avec les fameuses « mitigations ») était que ces colonies fussent assurées du marché métropolitain et, pour une fois, les armateurs se trouvaient d’accord avec les planteurs pour le réclamer⁠ ⁠; mais ils se heurtaient à des considérations d’un autre ordre, à la nécessité de favoriser le développement de nos relations avec l’étranger, et les satisfactions qui leur furent accordées, par la loi de douanes du 24 juillet 1822, ne correspondirent pas à leurs exigences : les sucres furent assujettis à une taxe de quarante-cinq francs par cent kilos pour les sucres bruts, à quoi s’ajoutèrent d’assez lourdes surtaxes d’origine, de pavillon et d’entrepôt, destinées à écarter les sucres exotiques, en même temps que l’on accordait des primes à l’exportation.

La production put ainsi se relever⁠ ⁠; mais les avantages que cette organisation assurait aux sucres coloniaux s’étendaient nécessairement aux sucres métropolitains (sucre de betterave), et ceux-ci profitèrent de ces prix rémunérateurs pour prendre une place de plus en plus considérable sur le marché national⁠ ⁠; leur progrès fut bientôt tel que l’on put prévoir le temps où ils seraient en état de suffire entièrement à notre consommation propre. Si l’on eût écouté les colons, on aurait purement et simplement supprimé la fabrication du sucre de betterave, qui nuisait à la production du blé et gaspillait des capitaux, alors que les colonies faisaient vivre notre marine : 410 navires et 5 824 hommes en 1840⁠ ⁠; on aurait donné une indemnité aux industriels atteints par cette mesure. Le projet en fut déposé par le gouvernement⁠ ⁠; mais le caractère arbitraire d’une telle interdiction était trop manifeste, et la loi du 2 juillet 1843 se borna à établir l’égalité entre les deux espèces de sucre.

Les progrès dans ces conditions restaient médiocres : la meilleure année, pour la Martinique, fut 1827, avec un trafic total de 44 millions⁠ ⁠; la moyenne pour les années 1835-39 fut de 22 millions aux importations, 17 aux exportations pour la Guadeloupe, 17 aux importations, 16 aux exportations pour la Martinique. Qu’étaient ces chiffres, quand le commerce général de la France atteignait, en 184I, 2 186 millions⁠ ⁠? Les échanges de nos colonies ne faisaient plus que Io pour 100 de notre trafic général. Nous ne produisions plus que le dixième du sucre consommé dans le monde. Les Antilles avaient cessé de jouer un rôle essentiel dans notre économie nationale.

557 L’INTERDICTION DE LA TRAITE

Les colons étaient profondément aigris et découragés par cette situation, où ils voyaient l’effet d’une politique qui dressait en quelque sorte la métropole contre ses colonies. Une crise d’un autre ordre compliquait encore la situation, d’autant plus que l’opinion métropolitaine y apportait une sorte de passion idéaliste qui n’était pas sans danger : pour les Français de cette génération, la question des colonies tendait de plus en plus à se réduire au problème de l’esclavage. C’était l’effet d’un de ces mouvements profonds de la conscience humaine qui, lorsqu’ils prennent une certaine ampleur, font si facilement bon marché de tous les intérêts, de toutes les prudences. Il n’était d’ailleurs pas limité à la France, et nous ne faisions dans une certaine mesure que suivre l’élan donné par l’Angleterre.

En Angleterre, en effet, la campagne antiesclavagiste avait pris plus de consistance en raison de la gravité religieuse et du sens pratique de Wilberforce et de ses amis. Attaquant le mal dans sa racine, les Anglais, dès 1807, avaient formellement interdit la pratique de la traite à leurs nationaux.

Mais l’abolition de la traite ne pouvait avoir de sens que si elle était universelle, et l’on comprend assez que l’Angleterre, se faisant, jusque dans l’âme du dernier de ses citoyens, un point d’honneur de poursuivre son œuvre humanitaire, se soit désormais engagée dans une véritable croisade pour persuader aux autres nations de suivre son exemple. Elle y prodigua toutes les ressources que lui permettaient sa position prépondérante dans le monde et très vite emporta des succès décisifs : dès le 8 février 1815, une déclaration de toutes les puissances réunies à Vienne envisagea l’interdiction universelle de la traite, dans un délai d’ailleurs indéterminé.

Le gouvernement des Bourbons, soucieux de s’assurer les sympathies britanniques, s’était engagé, dès le 30 mai 1814, à renoncer à cette industrie dans les cinq ans⁠ ⁠; il est permis de se demander si sa bonne foi était entière, mais, pendant son court retour au pouvoir, Napoléon, cherchant où il le pouvait les moyens d’amadouer ses anciens adversaires, fit le pas décisif, et un décret du 29 mars 1815 interdit la traite au pavillon français⁠ ⁠; il était difficile de revenir sur une décision si nette : la loi du 16 juillet 1816 enleva pour jamais tout caractère licite aux opérations des négriers.

SCÈNE DE TRAITE

La traite ne disparut pas pour cela, et il fallut encore toute une série de dispo- 557 sitions législatives nouvelles, qui allèrent jusqu’à l’assimilation de ce trafic à la piraterie, pour amener les sans scrupules à renoncer à une navigation aussi profitable : toutes nos croisières de l’Atlantique et de la côte d’Afrique ainsi que celles de nos rivaux, n’eurent pas d’occupation plus absorbante pendant près de trente ans⁠ ⁠; les introductions de nègres en contrebande se poursuivirent pourtant : l’Angleterre, disait-on, n’avait voulu la suppression de la traite que parce que ses colonies (D’après un tableau de Morland). étant largement pourvues, elle s’assurait de la sorte les moyens de garder sur les nôtres l’avance qu’elle devait à nos malheurs⁠ ⁠! Jusqu’aux environs de 1830, des armements pour la traite se firent presque ouvertement dans le port de Nantes.

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Illustration de l'ouvrage, page 558
Gravure sans légende (page 558)
TATION AUX ANTILLES DE

Il n’en était pas moins acquis que, méthodiquement poursuivie sur toutes les mers, la traite devait disparaître dans un délai assez court et qu’ainsi le régime de l’esclavage était condamné, l’excédent des décès sur les naissances étant toujours considérable parmi les populations qui y étaient soumises. Rien, en effet, ne pouvait justifier 1818 A 1830 la propriété de l’homme par l’homme et l’exploitation arbitraire du travail serf⁠ ⁠; c’était la grande supériorité du christianisme de l’avoir compris⁠ ⁠; les plus acharnés défenseurs de l’état de choses existant pouvaient tout au plus essayer de le justifier par la nécessité ou la sécurité, et n’arrivaient jamais à le faire sans honte. Une sorte de sentiment vague de provisoire et d’insécurité planait sur les plantations et y paralysait les entreprises dans une mesure qui explique en partie la lenteur que nous avons signalée dans le rétablissement des cultures. Parfois même, un souffle de colère rapide et isolé passait sur quelque plantation et y entraînait un brusque sursaut de violences, suivi immédiatement d’une répression d’autant plus cruelle que l’alarme avait été plus vive, comme il arriva par exemple en ces événements du Carbet à la Martinique, en 1822, qui n’entraînèrent pas moins de vingt et une condamnations à mort.

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Entre toutes les classes de la population des Antilles il n’en était aucune qui ressentit avec plus de vivacité l’injustice de la situation actuelle que cette classe des gens de couleur libres, dont nous avons vu l’importance. Souvent riches et industrieux, et jouant un rôle considérable dans la vie économique du pays, ils voyaient leurs semblables, en France, en passe d’arriver à tout, égaler et même, comme Alexandre Dumas, dont la popularité fut alors énorme, surpasser les plus brillants parmi les blancs⁠ ⁠; eux, au contraire, étaient réduits à une condition inférieure et mal définie, traités en êtres de seconde classe dans toutes les circonstances de la vie civile, et, ce qui les touchait plus encore, sociale⁠ ⁠; ils s’agitaient, se réunissaient et arrivaient à inquiéter ceux qui étaient intéressés au maintien de l’organisation existante.

COLONIES DES ANTILLES

Déjà, en 1822, de prétendues intrigues du président d’Haïti, Boyer, avaient donné prétexte à des poursuites⁠ ⁠; en 1823 la publication d’une brochure assez insi-. gnifiante, De la situation des gens de couleur dans les colonies françaises des Antilles, provoqua à la Martinique une effervescence qui prit aux yeux de l’administration les allures d’un véritable complot. Une commission spéciale prononça d’urgence la déportation administrative au Sénégal de trente-sept personnes, tandis que la Cour Royale, composée de magistrats créoles, condamnait à la marque et aux travaux forcés à perpétuité les trois plus compromis, dont un nommé Bissette, chez qui s’étaient tenues les réunions où l’on lisait les papiers d’Europe. Il y avait dans ce jugement un manque d’impartialité manifeste, qui souleva l’opinion métropolitaine et ce mouvement fut pour beaucoup dans la réforme de la magistrature coloniale en 1828⁠ ⁠; mais malgré la décision de la Cour de cassation, entraînée par des plaidoyers célèbres de Chauveau-Lagarde et d’Isambert, il fut impossible de revenir entièrement sur l’arrêt, et Bissette et les siens demeurèrent condamnés au bannissement (1827). 559 Trois ans plus tard le vent avait tourné et dans le déchaînement universel de réaction contre tout ce qu’avait fait la Restauration, Bissette gracié, réhabilité, pourvu d’une indemnité pour vivre en France, devenait une manière de personnage qui, pendant quinze ans, allait tenir, sans mandat officiel, le rôle de syndic des griefs de sa couleur⁠ ⁠; mais il n’était pas le seul⁠ ⁠; toute une série d’esprits d’une autre qualité s’enthousiasmaient pour cette cause généreuse⁠ ⁠; ils appartenaient à tous les partis c’était Lamartine, Montalembert, Berryer, Rémusat, de Lasteyrie, Gustave de Beaumont, Agénor de Gasparin, etc..., Victor Scholcher surtout, à qui un voyage à travers les deux mondes venait de créer une sorte de compétence en matière coloniale, et qui en faisait aussitôt la spécialité de sa vie, une spécialité envisagée d’un point de vue un peu particulier et entièrement négatif⁠ ⁠; tâche aisée d’ailleurs, il n’était que trop facile de relever des exemples d’injustices et d’atrocités propres à soulever l’indignation⁠ ⁠; la nécessité de procéder à

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ESCLAVAGE ET ÉMANCIPATION, d’après une lithographie SCHŒLCHEr, d’après le buste de Syamours à Houilles
Gravure ESCLAVAGE ET ÉMANCIPATION, d’après une lithographie SCHŒLCHEr, d’après le buste de Syamours à Houilles
ESCLAVAGE ET ÉMANCIPATION

Pendant A pris une réforme qui ne laisserait rien subsister de ces abus, ou plutôt de celui (D’après une lithographie). qui les enfermait tous, du principe même de l’esclavage, ne tardait pas à s’imposer comme un dogme à tout Français soucieux de paraître quelque peu épris de justice et de liberté⁠ ⁠; la position morale du problème était telle que l’opposition osait à peine s’avouer. Même les plus déterminés « planteurs » parlaient d’opportunité, de sécurité⁠ ⁠! Le public ne faisait que s’indigner de l’égoïsme des blancs des îles quand leurs Conseils répondaient par des fins de non-recevoir aux enquêtes de l’administration sur les moyens à employer pour arriver à l’émancipation.

Quant à organiser la résistance sur place, personne n’y songea : le sentiment de l’unité nationale était maintenant trop enraciné, et d’ailleurs ces deux petites îles n’étaient pas de taille à renouveler l’aventure de l’Assemblée de Saint-Marc : les blancs qui les peuplaient ne représentaient pas une force économique et militaire suffisante même pour engager une lutte quelle qu’elle fût. Tout dépendrait de ce que voudraient faire le gouvernement et les Chambres.

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Le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif avaient commencé par affirmer que « le dogme de l’égalité devant la loi ne saurait plus être blessé par aucun genre de restriction » : les hommes de couleur recouvraient l’entière jouissance de leurs droits civils et, s’ils remplissaient les conditions exigées par la loi, ils pouvaient être fonctionnaires, électeurs, etc...⁠ ⁠; dès la fin de 1831, rien ne subsistait des incapacités légales qui les avaient jusque-là frappés. On arrivait même, par un geste symbolique, à ne plus compter à part, sur les listes de recensement, les blancs et les gens de couleur libres⁠ ⁠; les derniers chiffres de ce genre que nous ayons sont ceux de 1826 : pour la Martinique, 9936 blancs et Io 786 affranchis (contre 8I 142 esclaves)⁠ ⁠; pour la Guadeloupe, II 569 blancs et 9500 affranchis (96 400 esclaves)⁠ ⁠; la population avait peu varié depuis 1790.

Les questions concernant les esclaves étaient plus malaisées à résoudre : le gouvernement avait cru faire beaucoup en favorisant l’accès graduel de tous à la liberté par la suppression des obstacles qui jusqué-là paralysaient les affranchissements de façon à ce que les maîtres furent encouragés à les multiplier⁠ ⁠; il n’y eut pas, de 1830 à 1842, moins de 40 6io libérations dans les deux îles : la Martinique eut en 1842 42 403 libres et 76 172 esclaves, la Guadeloupe 37 830 libres et 92 639 esclaves.

L’ABOLITION

Mais ces résultats, en définitive, ne donnèrent satisfaction à personne⁠ ⁠; la proportion des esclaves libérés, malgré tout, restait faible et, cependant, ils constituaient une sorte de prolétariat sans ressources, mécontent de son sort, accessible aux pires excitations, qui refluait sur les centres urbains : des troubles graves avaient éclaté à Saint-Pierre en 1831, à la Grande Anse en 1833⁠ ⁠; les planteurs se plaignaient de manquer de main-d’œuvre, de ne plus pouvoir obtenir de rendement de leurs ateliers, où les rigueurs de la discipline, maintenant, devenaient toutes théoriques (on avait supprimé la marque en 1839 et réduit en I84I la prison domestique à quinze jours). Les noirs, par contre, vivaient dans l’attente perpétuelle d’une libération qui leur ouvrirait la terre promise. La nécessité de trouver une solution s’imposait. Pour les théoriciens de la métropole, il ne pouvait y en avoir deux : l’esclavage était abominable⁠ ⁠; « il faut le détruire, disait Schælcher, non seulement pour les esclaves, mais pour les maîtres, car il torture les uns et déprave les autres »⁠ ⁠; cette suppression, — il ne s’agissait plus, comme au temps du procès Bissette, d’ « extinction lente et successive, dans un 561 36 avenir lointain »⁠ ⁠! — l’émancipation s’imposait, immédiate, absolue⁠ ⁠; l’exemple de l’Angleterre, qui venait d’un seul coup, par une loi du 28 août 1833, d’affranchir les 800 0o0 esclaves de ses dix-neuf colonies, moyennant une indemnité de vingt millions de livres sterling, nous dictait notre devoir : l’intérêt le commandait, celui des esclaves, celui des colonies que le régime du travail servile condamrait à une demi-stérilité, et celui même des colons, à qui un renouveau d’activité apporterait une prospérité encore accrue.

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Les colons ne se laissaient pas convaincre⁠ ⁠; ils parlaient du droit de propriété, des engagements de la métropole, ils demandaient qu’on assurât le maintien des cultures, et leur sécurité⁠ ⁠; le gouvernement reculait devant les charges qu’il faudrait imposer aux contribuables pour une indemnité, que l’on ne pouvait refuser aux colons.

NAVIRE NÉGRIER POURSUIVI PAR UN BRICK DE GUERRE JETANT DES ESCLAVES A LA MER, d’après une

Illustration de l'ouvrage, page 562
Gravure sans légende (page 562)

Une grande commission consultative, à la tête de laquelle fut placé le duc de Broglie qui, depuis plusieurs années, comme président de la Société de la Morale chrétienne, s’était signalé parmi les plus chauds partisans de la libération, fut constituée en 1840 pour examiner toutes les questions relatives aux SCHŒLCHER colonies⁠ ⁠; deux ans plus tard, elle déclara que (D’après le buste de Syamours à Houilles). « le moment était venu de faire cesser l’état d’incertitude qui pesait sur nos colonies »⁠ ⁠; les détails d’exécution importaient peu⁠ ⁠; l’opinion avait été ainsi préparée que sans s’informer beaucoup de la réalité et de la généralité des faits allégués, ni des répercussions possibles, elle n’admettait pas que l’esclavage pût subsister.

Le ministère ne crut pas pouvoir aller si loin, et la loi que, par l’organe de l’amiral de Mackau, il fit adopter le 18 juillet 1845, n’était pas une loi d’abolition⁠ ⁠; elle organisait seulement un régime nouveau de l’esclavage ou plutôt de suppression de l’esclavage.

Celui-ci n’était plus envisagé comme une propriété réelle de l’individu, mais comme un simple droit du maître sur un travail qu’il avait acheté⁠ ⁠; on se trouvait ainsi rapproché d’un régime de servage, d’un servage essentiellement provisoire dont l’esclave pouvait toujours se libérer, car celui-ci pouvait posséder un pécule qui lui appartenait en propre et pour la constitution duquel le maître était tenu de lui accorder un jour de liberté, qu’il consacrerait à la culture d’un jardin obligatoirement concédé par le maître⁠ ⁠; dans certaines conséquences déterminées, l’esclave pourrait exiger que le maître acceptât son rachat, à un prix que décideraient les tribunaux⁠ ⁠; enfin tout un ensemble de dispositions bienveillantes réglaient l’entretien et la discipline des esclaves, pourvoyaient à leur éducation religieuse et primaire, et allaient jusqu’à édicter contre les maîtres, en cas de mauvais traitements, des peines d’amende et même de prison.

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NAVIRE NÉGRIER POURSUIVI PAR UN BRICK DE GUERRE, JETANT DES ESCLAVES A LA MER D’après une gravure du début du dix-neuvième siècle (Bibliothèque Nationale).
Gravure NAVIRE NÉGRIER POURSUIVI PAR UN BRICK DE GUERRE, JETANT DES ESCLAVES A LA MER D’après une gravure du début du dix-neuvième siècle (Bibliothèque Nationale).

Que serait-il advenu de ce régime⁠ ⁠? Il est certain que dès sa promulgation, il souleva des protestations universelles : les conseils coloniaux n’avaient pas assez d’indignation contre « une loi qui allait briser tous les liens qui font encore des colons et de leurs esclaves une même famille »⁠ ⁠; les partisans de l’abolition, d’autre part, ne furent pas moins exaspérés de ce nouvel ajournement⁠ ⁠; il était évident qu’on allait à la libération générale.

564

LA REY DE 1848 ET L’ABOLITION

les hommes que la révolution de Février portait au Brusquement, celle-ci devenait un fait accompli : pouvoir étaient tous des partisans déclarés de l’abolition, qui avaient pris sur ce point des engagements formels : Scholcher devenait sous-secrétaire d’Etat, et le 4 mars un décret posait le principe que nulle terre française ne pouvait porter d’esclaves⁠ ⁠; une commission préparait l’acte d’émancipation, qui fut promulgué le 27 avril⁠ ⁠; il déclarait que l’esclavage, « attentat contre la dignité humaine », cesserait d’exister dans les colonies françaises, sous un délai de deux mois après la promulgation⁠ ⁠; une indemnité était promise aux colons⁠ ⁠; enfin, pour assurer le fonctionnement du régime nouveau, toutes les institutions qui avaient été compromises par leur association avec le système ancien étaient supprimées⁠ ⁠; il n’y avait plus de conseils coloniaux ni, bien entendu, de délégués de ces conseils en France⁠ ⁠; tous pouvoirs d’administration et même de décision pour l’application des nouveaux principes étaient confiés à des commissaires de la République envoyés sur les lieux⁠ ⁠; les colonies seraient représentées dans les Assemblées métropolitaines par des députés élus dans les mêmes conditions que ceux d’Europe⁠ ⁠; aucune différence ne devait plus subsister entre les parties de la France, de deçà et de delà les mers.

Restaient les mesures d’exécution. Celle de l’indemnité n’était pas la moins urgente à régler⁠ ⁠; il s’agissait de fournir aux iles les ressources nécessaires pour faire face aux difficultés inévitables d’un ajustement brusqué aux conditions nouvelles. On y mit plus de dix-huit mois : l’idéalisme métropolitain avait décidé la libération, mais reculait devant les frais. Le rapporteur Crémieux déposa ses conclusions le 30 avril 1849⁠ ⁠; le décret fut publié le Io novembre.

On n’admettait pas qu’il y eût lieu au remboursement intégral, qui au prix moyen de I 085 francs eût représenté 214 milliens pour 248 560 esclaves (l’Angleterre avait versé I 400 francs par adulte travaillant et la commission Broglie, en 1842, prévoyait 300 millions) : la valeur de l’esclave était depuis longtemps diminuée par le fait que l’on savait l’institution condamnée, et la propriété n’était plus entière⁠ ⁠; on consentait seulement une « compensation » pour la différence entre le coût de l’exploitation libre (0,75) et celui de l’exploitation serve (0,35) pendant cinq ans⁠ ⁠; ce calcul embarrassé conduisait à fixer l’indemnité à 120 millions, sur lesquels on retiendrait un huitième pour la formation de banques de crédit et d’escompte⁠ ⁠; le reste serait représenté par six millions de rente 5 pour 100 et six millions en numéraire, répartis au prorata du nombre des esclaves : la Martinique avec 74 477 esclaves, la Guadeloupe avec 87 807 toucheraient I 808 550 fr. 80 et I 947 164 fr. 85⁠ ⁠;

565 LA REVOLUTTON DE 1848 AUX ILES

l’indemnité se trouvait ainsi ramenée par tête à 409 francs en rentes et 20 en numéraire⁠ ⁠; et encore la délivrance des titres se fit-elle attendre jusqu’en octobre 1825⁠ ⁠! C’était avec ces faibles ressources, difficilement négociables, qu’il fallait faire face aux frais de réorganisation des ateliers et à l’apurement de la situation léguée par l’ancienne organisation. les événements, aux Antilles, avaient marché plus Dans l’intervalle, la situation avait encore évolué : vite qu’à Paris. Dès qu’avaient été connues la révolution et les promesses d’affranchissement, une vive effervescence s’était manifestée dans ces agglomérations d’esclaves qui, à Saint-Pierre par exemple, s’élevaient à 15 ou 16 000 âmes⁠ ⁠; les autorités n’avaient pas voulu avoir recours à la répression, pour laquelle, d’ailleurs, les éléments leur manquaient : elles avaient proclamé l’émancipation sur place, avant même que le décret eût eu le temps de leur parvenir, à la Martinique, le 23 mai, à la Guadeloupe le 27. Beaucoup de noirs, âmes simples, ulcérées par le souvenir de leurs souffrances, avaient cru que leur revanche devait être plus complète encore⁠ ⁠; il y avait eu, au Prêcheur de la Martinique notamment, d’horribles scènes de violences et d’incendies⁠ ⁠; le général Rostolan, gouverneur par intérim, n’avait cru pouvoir rétablir l’ordre qu’en promettant l’oubli⁠ ⁠; l’amiral Layrle, à la Guadeloupe, avait été un peu plus heureux⁠ ⁠; le trouble n’en était pas moins général, ainsi que l’inquiétude.

Les commissaires généraux qui débarquèrent en juin, Perrinon à la Martinique, Gastine à la Guadeloupe, étaient d’honnêtes gens un peu chimériques, qui ne surent que prêcher à tous la concorde et la réconciliation. Leur tâche n’était d’ailleurs pas aisée⁠ ⁠; il s’agissait d’organiser la paix dans un pays où, par l’effet nécessaire du suffrage universel, les électeurs de couleur étant 25 000 contre 5000, le pouvoir passait du jour au lendemain à une classe nullement préparée, tandis que les privilégiés de la veille restaient en possession de toute l’autorité économique. Il était difficile d’éviter que bien des appétits et même des rancunes ne se donnassent carrière et ce fut en somme un réel mérite à ces hommes d’obtenir que toute cette passion s’épuisât en des manifestations quelque peu théâtrales, sans qu’il en résultât de dommages irréparables pour les choses ou les personnes.

La grande affaire était nécessairement l’élection prochaine à l’Assemblée Constituante⁠ ⁠; elle tourna, comme il était inévitable, à une manière d’immense plébiscite en faveur de la réforme accomplie⁠ ⁠! On vota en masse et Scholcher, Bissette, Pory-Papy furent élus à la Martinique, Scholcher encore, Perrinon et Dain à la Guadeloupe⁠ ⁠; Scholcher démissionna de ce dernier siège en faveur de son suppléant Louisy Mathieu, et l’entrée au Palais-Bourbon de ce nègre de pure race apparut comme un symbole.

566 LA GUADELOUPE. LA BASSE-TERRE

Tous aspiraient maintenant à la paix et à l’ordre, pour rétablir la prospérité matérielle que ces agitations avaient sérieusement compromise⁠ ⁠; la nomination de nouveaux gouverneurs militaires, Bruat et Fiéron (septembre 1848), fut saluée avec un véritable soulagement⁠ ⁠; l’élévation de Bruat au poste de gouverneur général (12 mars 1849), apparut comme l’aurore d’une délivrance aux an). à une partie de ceux qu’ils avaient jusque-là considérés comme des adversaires. Car l’accord n’avait pu longtemps subsister entre les divers éléments qui, l’année précédente, avaient si bruyamment acclamé leur triomphe⁠ ⁠; lors des élections pour l’Assemblée Législative, en juin 1849, Schœlcher, dénoncé comme ennemi de Dieu, de la famille et de la liberté par ses adversaires, à la tête desquels se plaçait maintenant Bissette, avait essuyé un véritable désastre à la Martinique⁠ ⁠; à la Guadeloupe, au contraire, le même Bissette, accusé maintenant d’être vendu aux blancs, avait été lobjet des pires violences. L’élection avait même donné lieu, à Marie-Galante, à une émeute où il y eut des morts et des blessés. Puis vinrent les événements de Décembre, la suppression de la représentation coloniale (2 février 1852) et la remise en vigueur d’un régime de législation spéciale, qui 566

LA GUADELOUPE. LA BASSE-TERRE, d’après la lithographie de A. Budan
Gravure LA GUADELOUPE. LA BASSE-TERRE, d’après la lithographie de A. Budan
567 LE RECAU DES AMIRAUX

fut celui des sénatus-consultes et des décrets en Conseil d’Etat (I4 janvier 1852- 3 mai 1854). L’intermède n’avait pas duré quatre ans. à un régime singulièrement analogue à celui qui avait existé On revenait donc, et cela devait se prolonger jusqu’en 1870, depuis 1815, au régime des amiraux. Ces « amiraux », — qui, à partir de 1863, furent, en réalité, des gouverneurs civils, — étaient des hommes de bonne volonté, étrangers aux passions locales⁠ ⁠; ils gouvernaient avec une autorité qui ne connaissait guère de limites : la magistrature, payée et révocable, ne créait plus de difficultes⁠ ⁠; les grands créoles se félicitaient du régime de sa protection, et la masse de la population — il n’y avait plus de « gens de couleur », — était soumise et docile. Plus de conseils coloniaux, mais seulement (sénatus-consulte du 3 mai 1854), des conseils généraux, nommés moitié par le gouverneur, moitié par les conseils municipaux que nommaient eux-mêmes les gouverneurs : l’opposition n’existait pas.

LA BEO TRASATTON DU TRAVAIL

La destinée des colonies, dans ces conditions, devenait assez terne, et le gouvernement lui-même ne pouvait y apporter qu’un assez mince intérêt. Les denrées, dont la production avait jadis été toute la raison de leur prospérité, avaient perdu leur importance économique⁠ ⁠; leur rôle politique et militaire, dans le monde nouveau, avait cessé d’être de premier plan. C’est tout au plus si la Martinique, lors de l’expédition du Mexique, fut en situation de rendre quelques services. En gros, on maintenait, sans trop d’illusion, l’héritage du passé, avec l’espoir de voir un jour renaître, par une bonne organisation du travail, quelque chose de l’ancienne prospérité. face était donc de parer aux conséquences du décret du La première nécessité à laquelle on avait à faire 27 avril 1848. Les rédacteurs de ce texte n’avaient, en effet, aucunement pourvu à certaines des questions qui allaient se trouver posées : les nègres n’étant plus astreints au travail, comment pourvoirait-on au maintien des cultures⁠ ⁠? N’était-il pas à craindre aussi que les esclaves ne se prétendissent en droit de conserver les terres sur lesquelles ils étaient installés, les cases qu’ils avaient construites, et qu’ainsi des revendications agraires ne vinssent substituer de nouvelles agitations à celles de la veille⁠ ⁠? N’aurait-on esquivé une révolution que pour vivre sous la menace constante d’une autre plus violente encore⁠ ⁠? Les commissaires de la République avaient obtenu que les travailleurs ne quittassent pas la terre. Une sorte de point d’honneur aidant, la culture avait continué. Il n’était pourtant pas possible 567 de rester dans le vague, et la nécessité de définir un nouveau régime d’exploitation s’imposait⁠ ⁠; une commission réunie par l’amiral Bruat s’efforça d’y parvenir.

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D’une manière générale, on aurait préféré un système d’association : les travailleurs auraient été payés par une part du produit brut, qui leur aurait permis de s’enrichir par l’épargne⁠ ⁠; le travail à la tâche, qui avait été essayé dans les colonies anglaises, avait aussi ses partisans. Mais c’était compter sans l’humeur indépendante des noirs et l’horreur qu’ils avaient gardée de tout ce qui pouvait leur rappeler leur ancien état⁠ ⁠; colonage, organisation en ateliers ou en équipes, tout cela était encore trop près de l’esclavage. Il apparut vite que la seule forme de rétribution du travail que l’on pût faire accepter comme convenant à un homme libre était le salariat, et encore ne fallait-il pas compter qu’il assurât un rendement régulier : les nègres ne travaillaient sur la terre d’autrui que quand ils ne pouvaient faire autrement. Les chômages étaient fréquents et même, en temps ordinaire, on obtenait difficilement plus de six à sept heures de travail par jour. TLE « GOUVERNEUR • DU TRAVAIL » notamment du plus remarquable de tous, l’amiral de Guey- Ce fut là un des principaux soucis des gouverneurs et don, qui resta à la Martinique de 1853 à 1856 et de qui l’arrêté du 13 avril 1855 a mérité d’être nommé le Code du travail dans la colonie. Il aurait voulu créer parmi ces populations des besoins qui les incitassent au labeur, et pour cela imagina de leur imposer des taxes, une capitation, pour le paiement desquelles

LA MARTINIQUE : FORT-DE-FRANCE (D’après un document moderne).

LA MARTINIQUE. FORT-DE-FRANCE
Gravure LA MARTINIQUE. FORT-DE-FRANCE
569 PROGRES DE ON POPULATION

elles fussent obligées de se procurer de l’argent⁠ ⁠; il voulut aussi que l’instruction publique s’orientât dans un sens professionnel⁠ ⁠; il entreprit enfin de grands travaux publics, par lesquels surtout son nom a vécu dans ce pays⁠ ⁠; mais les résultats ne répondirent pas entièrement à son espoir. trop dur sous ce climat, où quelques heures données à un La vie était trop facile et aussi le travail de la plantation petit élevage, à des légumes et à des fruits suffisent à fournir le nécessaire de l’existence⁠ ⁠; la plupart des anciens esclaves préféraient quitter les habitations pour aller s’organiser une existence à leur guise sur les espaces disponibles, ou vivre dans les villes d’un métier qu’ils exerçaient à leurs heures. Le nombre des travailleurs employés dans la culture des denrées coloniales ne cessait de diminuer, tandis qu’augmentait l’étendue des cultures vivrières. La population d’ailleurs bénéficiait de ce régime plus doux, qui remplaçait la pénible condition de jadis, et les naissances maintenant l’emportaient sur les décès : la Martinique en 1868 atteignait I50 695 âmes, le groupe guadeloupéen 15I 494.

L’IMMIGRATION

Ces résultats semblaient satisfaisants. Sans doute, il y avait quelque déception de la suspension de la vie publique, que l’on avait appris à goûter pendant les années 1848 à 1851⁠ ⁠; quelque chose aussi survivait de l’ancienne séparation entre les classes⁠ ⁠; il subsistait des jalousies, des ambitions, peut-être des haines et des inquiétudes⁠ ⁠; surtout les ressources de l’ordre social étaient à la disposition d’une partie de la société et elle en usait parfois sans ménagements⁠ ⁠; la police du travail, qui comportait comme en France l’obligation du livret, était souvent tracassière. Dans l’ensemble, cependant, la paix régnait⁠ ⁠; les gouverneurs avaient de la bienveillance pour tous et s’attachaient à faire aimer le lien qui unissait à la métropole. Une sage mesure avait en quelque sorte libéré l’Eglise catholique de l’asservissement au pouvoir civil qui avait si longtemps diminué son rôle, et les préfets apostoliques avaient été remplacés par deux évêques (20 juin 1850)⁠ ⁠; la réforme de la congrégation du Saint-Esprit avait donné une vitalité nouvelle au clergé catholique et les Frères de Ploërmel obtenaient des résultats appréciables dans l’ordre de l’instruction publique⁠ ⁠; les colonies passaient par une période d’accalmie. Malheureusement les « Cultures » manquaient toujours de bras. L’idée que l’on avait eue un instant de leur en procurer en ramenant sur les Antilles, comme dans les premiers temps, un flot d’immigration blanche, n’avait été qu’une velléité. Un essai d’une autre envergure fut tenté par les décrets du 13 février et du 23 mars 1852, qui organisèrent l’apport de la main-d’œuvre africaine ou asiatique.

570 LA MARTINIQUE : VIEILLE SUCRERIE

Le système consistait à introduire des travailleurs recrutés librement à la côte d’Afrique, aux Indes ou en Chine, qui contracteraient un engagement et auquel on assurerait la nourriture, etc..., et un salaire mensuel (ordinairement de douze francs). L’essai eut d’abord un grand succès⁠ ⁠; mais bientôt parurent les inconvénients : les prétendus engagements n’avaient souvent de libre que le nom, le trafic auquel ils donnaient lieu ressemblait singulièrement à une traite déguisée. Il se produisit des protestations, voire des interdictions de la part de certaines puissances⁠ ⁠; cette main-d’œuvre, d’ailleurs, ne rendait pas ce que l’on avait attendu⁠ ⁠; les populations des Iles, enfin, voyaient d’un mauvais œil l’introduction de ces éléments nouveaux⁠ ⁠; le premier moment passé, le système ne fit que décliner⁠ ⁠; quand il fut définitivement abandonné, en 1887, on calcula qu’il avait porté, à peu près, sur 77000 Indous, 16 000 Africains, I 300 Chinois et 500 Annamites⁠ ⁠; la plupart n’avaient fait que passer aux Iles.

LA MARTINIQUE. VIEILLE SUCRERTE
Gravure LA MARTINIQUE. VIEILLE SUCRERTE
L’ ES BANQUES ET LA RÉ- FORME MONÉTAIRE

Il en fut autrement de certaines mesures par lesquelles on avait également essayé de parer aux conséquences de la crise de l’abolition. La plus intéressante avait été la création des usines centrales. La vieille organisation des habitations sucrières pouvait difficilement survivre à une révolution qui les privait de la plus grande partie de leur main-d’œuvre⁠ ⁠; l’effectif moyen, de 150 têtes vers 1840, s’est trouvé graduellement réduit jusqu’à 30 à notre époque. La commission de l’indemnité avait indiqué le remède, qui était de concentrer la plupart des opérations dans des organisations collectives, des usines, que l’on pourrait équiper avec tous les moyens de l’industrie moderne. Les premières s’élevèrent à la Guadeloupe en 1853⁠ ⁠; 570 désormais les petites exploitations purent assurer une rémunération à leurs propriétaires qui se bornèrent à envoyer les cannes à l’usine au lieu de les traiter entièrement sur place. La culture de la canne, sans jamais arriver à être une culture de petits propriétaires, put s’accommoder de conditions qui lui étaient jadis interdites⁠ ⁠; le nombre des sucreries est passé à la Martinique à 562 en 1880, à I I50 en 1900, sans que la superficie totale se soit beaucoup accrue, et la moyenne d’entre elles a cessé de représenter l’énorme fortune, réelle ou empruntée, qu’elles constituaient jadis. qu’elles devaient servir à leurs employés, exigeaient Même ainsi réduites, ces affaires, avec les salaires une mise dehors de fonds, un mouvement d’espèces que l’on n’avait jamais connus aux Iles. Nous savons en effet comment, depuis l’origine, les planteurs avaient le plus souvent vécu sur avances et quels inconvénients en étaient plus d’une fois résultés. Le commerce moderne ne pouvait plus se livrer à ces opérations et d’ailleurs ce n’était plus de marchandises que les propriétaires avaient besoin, mais d’argent⁠ ⁠; on l’avait plus d’une fois signalé et un essai avait même été tenté pour organiser une banque à la Guadeloupe en 1826⁠ ⁠; mais celle-ci n’avait pu survivre à la crise de 1830.

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Les capitaux liquides avaient toujours fait défaut⁠ ⁠; or, l’un des effets de la loi d’indemnisation était d’en procurer dans une certaine mesure⁠ ⁠; nous avons vu comment cette même loi imposa en quelque sorte la création de banques aux colonies. Ces banques commencèrent à fonctionner à partir de 1852, et à rendre de réels services, dont le premier fut de permettre, enfin, l’assainissement de la situation monétaire des colonies.

LIQUIDATION DE L’EXCIUSIF

La création des banques, heureusement, donna une nouvelle ampleur à la vie économique⁠ ⁠; grâce à elles, l’amiral de Gueydon put décider qu’à partir du 23 avril 1855 les monnaies étrangères (doublons et quadruples) en usage jusque-là cesseraient d’avoir cours⁠ ⁠; retirées de la circulation, elles furent remplacées par des billets. La colonie eut désormais des moyens de paiement et les opérations commerciales purent s’y accomplir suivant des formes qui peu à peu se rapprochaient de celles d’Europe . Restait la question des débouchés : le marché métropolitain, en théorie, continuait à y suffire, mais la concurrence de la betterave s’y faisait de plus en plus redoutable⁠ ⁠;

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dès 1852 elle fournissait plus de la moitié de notre consommation⁠ ⁠; c’était maintenant aux sucres coloniaux à réclamer la protection : la loi sur les sucres du 13 juin 1851 leur accorda un régime de faveur, même par rapport aux sucres indigènes, en même temps que l’on rendait, par ailleurs, aux colonies la permission de raffiner chez elles⁠ ⁠; la proportion de leur production dans la consommation métropolitaine ne continua pas moins à baisser.

Les maux du fameux pacte colonial continuaient à se développer. L’arrêt du conseil de 1784, à peine complété par les dispositions qui en 1826 l’avaient étendu à un plus grand nombre de ports et d’articles, restait en vigueur, et des tentatives pour s’en libérer, risquées par les gouverneurs en 1839 sur l’invitation des conseils coloniaux, avaient été suivies de rappels à l’ordre. Les inconvénients se multipliaient, et l’on pouvait voir par exemple nos armateurs, encouragés par des primes à exploiter le marché américain, porter à New-York leur morue, alors qu’ils en laissaient manquer les Iles, où elle forme la base de l’alimentation quotidienne.

Le dernier coup fut porté par le traité de commerce du 23 janvier 1860, qui instaurait entre la France et l’Angleterre un régime de libre échange relatif⁠ ⁠; les denrées des Iles rencontraient désormais en France, sans limitation, la concurrence de l’étranger, alors qu’il leur était interdit de chercher à s’écouler au dehors⁠ ⁠; l’injustice était criante⁠ ⁠; la loi du 3 juillet 186I emporta ce qui restait du pacte colonial : désormais les colonies eurent le droit d’exporter tous leurs produits en tous pays du monde, de se procurer où elles le trouvaient tout ce dont elles avaient besoin, d’avoir recours à l’étranger pour tous leurs transports, sauf le cabotage⁠ ⁠; les industries, la navigation française restaient à peine protégées par quelques droits différentiels et des surtaxes de pavillon.

Bientôt même les colonies obtinrent davantage, ou le moyen de faire davantage⁠ ⁠; car l’Empire, si souvent accusé de leur refuser toute liberté politique, leur concéda dans l’ordre économique une liberté qui, certainement, dépassa ses intentions : par le sénatus-consulte du 4 juillet 1866, les conseils généraux eurent à fixer leurs tarifs de douanes, en même temps que ceux d’octroi de mer, qui alimentent les finances locales⁠ ⁠; ces assemblées retrouvèrent du coup ce sentiment de l’intérêt propre qui avait toujours été celui des colonies⁠ ⁠; elles supprimèrent en fait les douanes et soumirent les marchandises françaises et étrangères à un tarif uniforme (Martinique, 6 novembre 1867⁠ ⁠; Guadeloupe, 25 avril 1868). Le commerce métropolitain avait cessé d’avoir aucun avantage dans ces colonies dont l’existence n’avait eu si longtemps pour objet que de lui assurer une situation privilégiée.

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PROSPÉRITÉ DES COLO- NIES SOUS L’EMPIRE

promis⁠ ⁠? Le bien-être quotidien des populations, que La vie locale en reçut-elle l’élan que l’on s’était l’on ne peut chiffrer, fut certainement accru, mais le mouvement des affaires ne put se ranimer que lentement : à la Martinique, où la production du sucre était tombée en 1848 à 18152 tonnes (valant 6536000 francs), ce ne fut qu’en 1868 que l’on put retrouver les chiffres équivalant à ceux de 1828 37 627 tonnes et 16 691 000 francs au lieu de 33064 tonnes et 19663 000 fr.)⁠ ⁠; le total des exportations de la même ile se montait en tout à 23 177 435 francs. La situation de la Guadeloupe était de tous points comparable. La fièvre de fortune qui avait si longtemps emporté les Iles s’apaisait en une calme aisance.

LAVANDIÈRES DE SAINT-DOMINGUE, gravure de Ponce
Gravure LAVANDIÈRES DE SAINT-DOMINGUE, gravure de Ponce
SIMILATION ET LA POLITIQUE

Sur un point seulement se dessinait un commencement d’activité nouvelle. Alors que, sous l’effet de la double concurrence étrangère et indigène, les sucres coloniaux n’étaient plus qu’un appoint sur le marché national, les pro- BAMBOUS ducteurs de cannes voyaient s’ouvrir devant eux des perspectives inattendues. C’était en partie l’effet de la guerre de Crimée qui avait provoqué pour les besoins des armées une brusque demande d’alcools⁠ ⁠; il s’en était suivi l’introduction, dans la consommation française, des alcools coloniaux, tafias et rhums, et la création d’un appel sur le marché métropolitain, auquel il fallait désormais satisfaire. Les sousproduits du sucre, dont jusque-là on ne savait que faire, devenaient la base 573 d’un trafic actif⁠ ⁠; la Martinique, qui en 1848, n’exportait que pour 193 317 francs de rhums, en vendait, en 1868, 2183 046 francs⁠ ⁠; la Guadeloupe, I 423 843. C’étaient de brillantes promesses d’avenir. La guerre de 1870 a peu touché les colonies. A la Martinique seulement, sous le coup de la première nouvelle de nos désastres, il y eut (22-28 septembre) une explosion soudaine, émeute rurale dépourvue de sens et d’organisation, qui n’en coûta pas moins quelques morts et la destruction de quarante-quatre habitations, et montra à quel point les rancunes et les défiances pouvaient survivre aux institutions qui les avaient fait naître. Par contre la révolution du Quatre-Septembre et l’établissement de la République eurent de l’autre côté de l’Océan d’heureuses répercussions.

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La Martinique, la Guadeloupe allaient désormais être traitées comme des départements français, et s’il avait été possible, comme des fractions du sol métropolitain au delà de l’Océan.

En effet dès le Io septembre 1870 un décret du Gouvernement Provisoire, renouvelé le 7 février suivant, appelait à siéger dans l’Assemblée Nationale, comme en 1848, des représentants des « vieilles colonies »⁠ ⁠; le fait a été constaté par la Constitution de 1875 et, depuis, la Martinique et la Guadeloupe ont toujours été représentées dans nos Assemblées, chacune par deux députés et un sénateur, dont le rôle a été strictement le même que celui des élus de n’importe quelle autre circonscription. Mais ce geste, en quelque sorte symbolique, ne prenait toute sa portée que par l’introduction de nos lois et de nos mœurs administratives en ces anciennes terres de législation arbitraire.

La transformation a été en effet intégrale et il subsiste bien peu de choses de l’ancien ordre colonial⁠ ⁠; le régime des décrets se restreint de plus en plus et la plupart des lois portent maintenant la mention qu’elles sont applicables en ces contrées. De l’organisation d’autorité de jadis il subsiste un gouverneur et un conseil privé, parce qu’il faut bien que l’éloignement étende un peu les attributions d’un préfet (le Directeur de l’Intérieur a disparu depuis le 21 mai 1898). Mais tout le reste de la vie est chaque jour plus semblable à ce qui se passe en Europe⁠ ⁠; les tribunaux jugent avec l’assistance d’un jury (27 juillet 1880)⁠ ⁠; les maires et adjoints sont élus, depuis le 5 avril 1884, et la loi municipale a été mise en pleine vigueur le 12 juin 1887⁠ ⁠; l’égalité des charges, naturellement, a marché avec celle des lois. Ainsi s’est trouvée rétablie, plus stricte que jamais, une conception idéale faisant du sol de ces îles une part de celui de la France.

575 POPULATION

La population des colonies a dans son ensemble accepté ces changements avec enthousiasme⁠ ⁠; nul nom n’y est plus populaire que celui de Scholcher, le prophète de cette assimilation⁠ ⁠! Les hommes de couleur, qui nécessairement constituent la très grande majorité du corps électoral, ont tout de suite pris à la vie publique, à la politique, un intérêt passionné. Cela ne va peut-être pas sans quelque inconvénient⁠ ⁠; la lutte des partis risque de dégénérer parfois en une simple compétition de coteries pour la possession du pouvoir et les censeurs ont beau jeu à dénoncer les particularités et les scandales de la vie électorale aux Antilles. Il ne faudrait pas exagérer le mal qui, d’ailleurs, n’est pas localisé à ces circonscriptions⁠ ⁠; il ne faut surtout pas que le bruit fait autour de quelques incidents déplaisants empêche de saluer l’évolution plus profonde des intérêts et des sentiments qui s’accomplit derrière ces manifestations extérieures. Cette évolution est d’abord celle de la population ellemême si différente aujourd’hui de celle d’il y a un siècle. L’abolition de l’esclavage a eu sur ce point des suites qui ont entièrement démenti les calomnies dont la race noire avait été trop longtemps l’objet⁠ ⁠; la famille, presque inconnue au temps de l’esclavage, a commencé à se constituer, a tendu à se fixer - sur le sol, et les heureux effets n’ont pas tardé à s’en faire sentir⁠ ⁠; cette race, qui ne se reproduisait pas dans sa condition antérieure, — la traite apparaissait indispensable pour maintenir l’effectif des ateliers, — s’est relevée au point que la population des îles, depuis 1848, n’a cessé de croître, de 139 109 en 1871 à I64 250 en 1879 et à 203781 en 1902 pour la Martinique, de ISI 594 en 1871 à I85 460 en 1879 et 212 430 en 1912 pour la Guadeloupe⁠ ⁠; ces terres, avec une densité de 200 habitants au kilomètre carré, de 4 ou 500 si l’on ne tient compte que des parties réellement peuplées, sont de véritables fourmilières humaines⁠ ⁠; le problème n’y est plus d’y amener de la main-d’œuvre, mais de trouver de l’emploi à la maind’œuvre qui y existe.

DES CULTURES

Ce que cette population a gagné en nombre, elle l’a aussi gagné en homogénéité⁠ ⁠; les statistiques ne peuvent plus fournir aucun élément de comparaison, et nous sommes réduits à nous en rapporter à l’appréciation des témoins⁠ ⁠; mais tous nous montrent que dans ces îles où, en 1848 encore, l’énorme supériorité numérique de la race noire, de huit à un, constituait un danger constant, le mélange des sangs se poursuit de telle sorte que la proportion est aujourd’hui presque renversée⁠ ⁠; les évaluations portent le pourcentage des noirs purs à 27 pour 100 au maxi- 575 mum, celui des mulâtres à 65 pour 100, les blancs formant au plus 6 à 8 pour 100⁠ ⁠; tout indique que, dans cette partie du monde, on va à la formation d’une société intermédiaire, participant aux qualités et à la vitalité des deux races, et tenant également à l’une et à l’autre par ses traditions et ses aspirations⁠ ⁠; tout péril d’une jacquerie de couleur comme celle qui, jadis, ensanglanta Haïti, semble à jamais conjuré par cet heureux brassage qui a abouti à la formation d’un peuple français nouveau. Il faut reconnaître par ailleurs que cet avènement des mulâtres, qui ont le nombre pour eux, à qui rien ne permet de disputer le droit d’exercer une action décisive sur les destinées du pays, a eu pour effet d’en écarter, d’une manière chaque jour plus accentuée, l’élément blanc qui y avait jadis la prédominance et qui y garde encore une grande partie de la propriété et de la direction technique. Il y a là un certain déséquilibre à signaler. La tendresse et la fierté que les créoles gardent à leur petite patrie ne peut tenir indéfiniment contre ce fait que l’existence qu’ils y mènent est de plus en plus dénuée des charmes qui les y attachaient jadis⁠ ⁠; (Gravure de Ponce). soit qu’elles y aient été victimes de vexations plus ou moins réelles, soit que, simplement, les conséquences de la transformation sociale qui s’accomplissait autour d’eux aient froissé en eux des délicatesses ou des préjugés, justifiés ou non, beaucoup des familles dont les efforts avaient jadis créé la prospérité des Antilles s’en sont graduellement détachées⁠ ⁠; ce fléau de la désertion des îles, que nous avons vu commencer dès le dix-huitième siècle, n’a fait que s’accentuer⁠ ⁠; il est à craindre que le mouvement ne se précipite encore. Les conditions de la vie économique n’ont pas été moins profondément affectées par cette double transformation.

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Illustration de l'ouvrage, page 576
Gravure sans légende (page 576)
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Le premier efet de l’affranchissement avait été, comme on s’y attendait, un développement extraordinaire de la petite propriété et de la petite exploitation⁠ ⁠; tous ceux des anciens esclaves qui en avaient la possibilité s’étaient aussitôt installés sur un lopin de terre, à eux ou à autrui, pour y vivre en hommes libres⁠ ⁠; le nombre de ces petites exploitations, qui avaient déjà commencé à se multiplier depuis 1830, n’a ainsi cessé de s’accroître⁠ ⁠; à la Martinique il est passé à 5 483 en 1880, à 8 908 en 1900⁠ ⁠; la superficie, à cette époque, en dépassait largement celle des terres à sucre : 15 067 hectares contre 10 116. Mais ce progrès de la petite propriété, s’il a comme partout entraîné ses effets moralisateurs, n’en aurait pas moins eu comme danger, s’il ne s’était présenté une contre-partie, de paralyser les progrès de la colonie, à laquelle auraient manqué tous moyens de se constituer des capitaux.

Les cultures vivrières, en effet, ne fournissaient encore aucun objet d’exportation⁠ ⁠; elles avaient, de plus, l’inconvénient de n’employer qu’un nombre restreint de bras (trois personnes par hectare, alors que le sucre fournit à la subsistance de six pour la même étendue), tandis que par l’attrait qu’elles exercent, elles enlevaient la main-d’œuvre à celle de la canne, qui était la vraie richesse de la colonie. L’organisation capitaliste, par les salaires relativement hauts que ses avances lui permettaient d’assurer aux travailleurs, était la seule qui pût faire face aux difficultés de la situation, mais les habitants créoles de jadis n’avaient jamais eu de capitaux⁠ ⁠; l’indemnité n’était presque qu’un secours. La nécessité d’une organisation nouvelle s’imposait donc.

Elle s’est faite presque de soi-même, par les progrès de ces usines centrales dont nous avons vu les commencements, et plus encore par le développement de la production du rhum, qui a nécessairement pris le caractère industriel. La grande culture a ainsi subsisté — elle occupait encore en 1900 à la Martinique 30 378 travailleurs pour le sucre, contre 25 164 pour les vivres, — mais sous une forme très différente de ce qu’on aurait imaginé jadis. Très rares sont aujourd’hui les habitations où l’on procède d’un bout à l’autre à toute la série des opérations par lesquelles doit passer le jus avant d’être rendu propre à la consommation⁠ ⁠; la plupart se bornent à recueillir les cannes, qui sont dirigées telles quelles vers les usines ou les distilleries, dont la mise en train et l’entretien demandent des capitaux au-dessus de la capacité de n’importe quel particulier. Une grande partie de l’activité économique se trouve ainsi passée sous le contrôle de sociétés anonymes par actions comme dans le reste du monde. . La constitution de l’exploitation des îles en une organisation capitaliste n’en a pas moins eu l’excellent effet de leur fournir les ressources nécessaires pour une

HISTOIRE DES COLONIES 577 37

578 LA SANTE PIERRE DE SAINT-PIERRE

mise en œuvre de leurs richesses naturelles qui, si elle ne leur permet pas de jouer un rôle de premier ordre dans l’économie du monde, — leurs dimensions s’y opposent, — y a créé une prospérité telle que peu d’arrondissements métropolitains peuvent l’égaler⁠ ⁠; elle leur a en particulier fourni les moyens, à partir de 1885, de réagir contre la crise redoutable qui les menaçait à la suite de la mévente des sucres, puis des variations de régime de cette denrée, jusqu’à la conférence de Bruxelles de 1902, qui a mis fin à toute possibilité de leur ménager un marché artificiel. Elles se sont adaptées à ces conditions nouvelles avec une souplesse remar- . quable, la Guadeloupe d’abord en cherchant à relever ou à créer des « cultures diverses » (café, cacao, vanille, ananas), mais surtout la Martinique en se lançant audacieusement dans la voie de la fabrication en grand du rhum. La production de cette île, qui n’était encore, en 1878, que de 78000 hectolitres valant 2 715000 francs (contre 15 284000 pour le sucre), passait, en 1898, à 150000 hectolitres valant 7 122 051 (contre IO 524 000 pour le sucre). L’une et l’autre de ces unités administratives arrivaient de la sorte à se maintenir dans un état de réelle prospérité, l’ensemble de leurs échanges, où les importations et les exportations se balancent à peu près, oscillant d’une année à l’autre aux entours de cinquante millions de francs (pour 1901, 20 592 816 d’importations, 17476 46g d’exportations à la Guadeloupe, 26 973 431 d’importations et 26 016 431 d’exportations à la Martinique). La disparition du pacte colonial avait eu pour résultat que la moitié seulement des importations venaient de la France métropolitaine, mais telle était l’adaptation de la production de ces colonies à nos besoins que la presque totalité des exportations était à destination de nos ports. d’autre histoire que celle d’une prospérité assez unie, Ces colonies semblaient donc ne devoir plus avoir si la nature ne s’était chargée de leur en donner une, par une catastrophe peutêtre sans exemple dans le passé de l’humanité.

Les épreuves de ce genre, cependant, ne leur avaient jamais manqué⁠ ⁠; incendies, — la plupart des villes des colonies, construites en partie en bois, ont brûlé plusieurs fois jusqu’à destruction complète, — ouragans et cyclones, ce fléau périodique des Antilles où certains, comme celui de la Martinique, en 1780, ont fait jusqu’à 7000 victimes, raz de marée et tremblements de terre (la Guadeloupe en 1843 : 4500 morts) et déjà jusqu’à des éruptions volcaniques, comme ce réveil de la Soufrière de la Guadeloupe, en 1797, qui détruisit une partie des cultures de cette île pour plusieurs années⁠ ⁠; mais aucune n’avait pris les pro- 578 portions de cette explosion de la Montagne Pelée de la Martinique au printemps de 1902.

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La Montagne Pelée était une cime de I 351 mètres, dans le Nord-Ouest de l’ile, à quelques kilomètres de Saint-Pierre, cette vraie capitale économique de l’ile, où s’était si longtemps concentrée toute la vie commerciale des Petites Antilles⁠ ⁠; connu depuis la découverte de l’île en 1495, le volcan semblait complètement éteint, lorsqu’une première crise (octobre-novembre 185I) avait rappelé qu’un réveil était à redouter, mais il avait bientôt paru s’apaiser à nouveau et le seul souvenir qu’eût laissé cette première alarme était le paisible lac des Palmistes, formé à I 2r5 mètres dans le cratère de cette éruption et devenu bien vite un centre d’excursions pour les habitants de la ville voisine. Rien ne semblait donc présager un cataclysme prochain, lorsque, coup sur coup, dans les dernières semaines d’avril, toute une série de brusques recrudescences de la vie souterraine vinrent semer l’inquiétude : violentes secousses du sol ressenties même en mer, rupture des câbles télégraphiques (le 22 avril), dégagements de gaz et jets de cendres, débordement des rivières transformées en torrents de boue et qui détruisirent notamment, dès le 3 mai, l’usine Guérin en bordure de la mer, au Prêcheur, ne tardèrent pas à faire régner une véritable terreur dans toute la région. Déjà les populations commençaient à s’enfuir, mais les autorités estimant qu’il n’y avait aucun péril immédiat s’attachaient à calmer la panique⁠ ⁠; le gouverneur, M. Mouttet, avec toute sa famille, s’était rendu à Saint-Pierre pour montrer qu’il n’y avait rien à craindre et l’on s’apprêtait à procéder aux élections législatives, qui devaient avoir lieu dans la journée, lorsque le 8 mai au matin, les habitants terrifiés virent s’abattre sur la malheureuse ville un véritable nuage de feu qui en un instant la transforma en un effroyable brasier où rien de vivant ne pouvait subsister. En moins d’une minute — la première explosion semble s’être produite à huit heures une, et à huit heures deux tout était accompli, — il ne restait rien de la population d’une ville opulente et de tout ce qui se trouvait aux environs sur un espace triangulaire de plusieurs milles de front sur la mer. Des navires qui se trouvaient en rade, un seul, le Roddam, parvint à appareiller en rompant ses chaînes et arriva le soir à Port Castries avec la moitié de son équipage, vingt-six hommes sur quarante-six, tout ce qui se trouvait sur le pont, morts pour avoir aspiré quelques secondes cette atmosphère enflammée⁠ ⁠; quelques autres personnes des bâtiments voisins, qui s’étaient jetées à la mer et avaient plongé pour éviter le fléau, avaient échappé et s’étaient réfugiées à terre où les avaient recueillies le croiseur Suchet, arrivé à deux heures et qui avec deux autres bâtiments put également sauver une partie de la population 579 du Prêcheur, gros bourg situé dans le Nord et qui avait été presque aussi complètement anéanti. Le reste était mort — sauf un nègre enfermé dans la geôle, qu’une épaisse porte de bois avait préservé contre l’affreuse pluie⁠ ⁠; — la ville et tous ses environs n’étaient plus qu’un immense chaos de débris en proie à l’incendie⁠ ⁠; à quelques mètres de la lisière de la zone dévastée, le pays était intact et plusieurs des victimes n’avaient succombé que faute d’avoir pu gagner à temps ce refuge.

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La catastrophe était due — comme semble le démontrer l’enquête menée avec un courage admirable par une commission à la tête de laquelle se trouvait M. Alfred Lacroix, — à une nuée ardente, phénomène volcanique d’un ordre jusqu’alors inconnu et que cette éruption permit d’étudier dans tous ses détails, soudain dégagement d’une énorme quantité de vapeur d’eau et de gaz soumis à une pression formidable, portée à une température de 450° à I 150° et entraînant avec soi une masse prodigieuse de débris et de cendres incandescentes, véritable émulsion de matières solides donnant à l’ensemble une consistance qui l’empêchait de se disperser en fumée et qui renversait et brûlait tout sur son passage⁠ ⁠; il ne semble pas y avoir eu de phénomènes d’asphyxie ou d’explosion sur place, mais une brusque élévation de température à quoi rien ne pouvait résister. Pendant plusieurs mois, les paroxysmes de ce genre se succédèrent à des intervalles irréguliers, en même temps que d’autres manifestations de volcanisme se déclaraient dans plusieurs des îles voisines, à Saint-Vincent et à la Guadeloupe en particulier⁠ ⁠; le 20 août encore, de semblables nuées ardentes s’abattirent sur plusieurs des localités du Nord-Est de l’île, à l’Ajoupa Bouillon et au Morne Rouge, où il y eut encore un millier de victimes⁠ ⁠; puis à l’automne il devint possible d’espérer que la catastrophe était terminée. L’aspect du sommet était entièrement modifié⁠ ⁠; le lac des Palmistes avait disparu et à la place avait surgi un énorme dôme, ou aiguille, de près de 300 mètres (le faîte fut par deux fois à I 560 mètres), masse de roches encore brûlantes, qui ne tardèrent pas à se désagréger et à s’ébouler sous l’action des agents atmosphériques. C’est à la nature particulière de ces produits de l’activité interne, peu fusibles et constituant comme une manière de bouchon interdisant tout dégagement normal aux vapeurs, à l’inverse de ce qui se produit dans les éruptions ordinaires, que l’on a attribué le caractère exceptionnellement violent de cette explosion et la formation tout à fait spéciale, unique, de ces nuées ardentes qui . avaient donné au désastre son aspect de cataclysme cosmique.

Un cinquième de l’ile avait été dévasté de fond en comble, la topographie modifiée, les rivières détournées de leurs cours, tout le pays recouvert de débris et d’une couche épaisse de cendres⁠ ⁠; toute vie végétale et animale devait être de longs mois avant de renaître. Six communes, dont les villes de Saint-Pierre (26 orI habitants) et du Prêcheur (4620), avaient été détruites, quatre autres ne valaient guère mieux. L’épouvante régnait partout, comme si l’homme dût renoncer à vivre sur cette terre maudite. Le gouverneur, M. Mouttet, et les siens avaient péri.

581 LA ET SE SUERES ET SES SUITES

Les secours vinrent de France et d’ailleurs avec une générosité qui ne comptait pas, et il fut possible de songer de nouveau à l’avenir. Le premier mouvement de terreur passée, la vie reprit ses droits, et les possibilités magnifiques que ce pays offre à ses habitants, l’heureux optimisme de la race aussi, peut-être, aidant, il ne resta bientôt plus que le souvenir de ces tragiques événements. Il semble même que la transformation dont nous avons vu les débuts en ait été en quelque sorte accélérée, comme si cette activité eût bénéficié d’avoir vu reporter sur elle l’attention des peuples trop longtemps détournée vers d’autres objets, et du nouvel afflux de capitaux qui en était résulté. La croissance de l’industrie du rhum, qui s’était d’abord manifestée à la Martinique et qui avait été presque totalement arrêtée, la plupart des distilleries étant concentrées dans les environs de Saint-Pierre, reprit un élan nouveau, en se répartissant sur toute l’étendue des îles, mais sans que la prospérité propre de la Martinique s’en trouvât affectée. Cette colonie, qui avait au lendemain de la catastrophe passé par une dépression inévitable (I4 987 791 aux importations, 12 654 521 aux exportations en 1904), se relevait avec une rapidité surprenante, au point de dépasser même sa voisine (Martinique 22 144 135 francs d’importations, 28 896 814 d’exportations en 1913, Guadeloupe 20 174930 et 18 287489). La population remontait à 193 087 habitants en 1916⁠ ⁠; l’arrondissement qui avait renfermé Saint-Pierre devait retrouver en 1921 un chiffre légèrement supérieur à celui de 1902 : 87 000 habitants au lieu de 85 000. Il n’était pas jusqu’à la ville elle-même, que l’on avait crue vouée à une destruction totale, qui ne commençât bientôt à ressusciter de ses ruines. si terrible épreuve et comme en une seconde jeunesse C’est donc en plein renouveau de vitalité après une de peuple naissant que la guerre de 1914 surprenait les diverses parties de cette France antiléenne⁠ ⁠; elles ne devaient ressentir que médiocrement le contre-coup des opérations, encore que les rades des Saintes et de Fort-Royal y aient à plusieurs reprises été d’un précieux secours à nos croisières et à celles de nos alliés, comme elles avaient été même à l’Espagne lors de sa guerre de 1898 contre les Etats-Unis, par leur merveilleuse position sur l’Atlantique et la mer des Caraïbes, à proximité du point vital de Panama, à cheval pour ainsi dire sur les vastes espaces de l’univers moderne⁠ ⁠; elles prirent pourtant à ce conflit, où se jouaient les destinées de tout ce qui est la France, une part proportionnellement aussi grande que n’importe quelle partie de la France européenne. La politique d’assimilation s’est trouvée dans une large mesure justifiée par la facilité, la spontanéité avec laquelle leurs populations ont accepté, recherché de venir prendre leur part des charges que ce titre de citoyens français imposait à nos compatriotes de l’autre partie du monde : nos lois militaires, qui venaient seulement de voir leur application étendue aux Antilles, y ont fonctionné pendant toute la durée des hostilités sans provoquer aucune protestation, aucun reniement⁠ ⁠; la Martinique a mobilisé I4 755 hommes, dont 9 179 combattants, sur lesquels I 637 ont été tués, blessés ou disparus⁠ ⁠; sur 5I 618 hommes fournis par les « anciennes colonies », il y a eu un ensemble de 32 918 tués, blessés ou réformés.

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Par un singulier retour de la fortune, cette même crise qui faisait à ce point payer à nos colonies le prix de la solidarité française leur en apportait par ailleurs une récompense inattendue⁠ ⁠; la guerre, qui détruisait ou paralysait momentanément notre industrie sucrière du Nord, provoquait un brusque appel du marché français à toutes les ressources de notre domaine d’outre-mer, et la production de nos champs de cannes des tropiques prenait tout d’un coup une importance presque vitale⁠ ⁠; les exportations de nos Antilles, que nous avons vues rester presque stationnaires pendant un siècle, atteignaient brusquement des chiffres que l’on n’avait jamais imaginés (Martinique 42 millions en 1915, 61 en 1916, 81 en 1917, Guadeloupe 27 millions en 1915, 42 en 1916, 52 en 1917). On aurait pu se croire revenus aux temps où les îles étaient une des principales ressources de la France.

Il n’est aucune des industries de cette région à qui un tel état de choses ait profité davantage qu’à celle du rhum : plus encore que de sucre, les puissances en guerre avaient besoin d’alcool, aussi bien pour les usages industriels que pour la consommation humaine⁠ ⁠; il ne faut donc point s’étonner que ce soient surtout ces exportations qui se soient développées : les îles, les îles à sucre de jadis, ont tendu et tendent de plus en plus à devenir les îles à rhum⁠ ⁠; le mouvement s’est même prolongé après les événements qui l’avaient fait naître, et les exportations de la Martinique, tombées à 69 023 hectolitres en 1907, remontées à 331 091 en 1918, étaient encore de 224 493 en 1920⁠ ⁠; la valeur a fini par en égaler ou dépasser celle du sucre.

LA MARTINIQUE

Ces progrès ont été tels qu’ils ont soulevé quelque inquiétude chez certains producteurs métropolitains et qu’un dispositif de la loi de finances du 27 décembre 1922, dit des contingentements, est intervenu pour limiter les effets de cette concurrence⁠ ⁠; par ce texte, dont l’élaboration a donné lieu à d’ardents débats, les quantités d’alcool que les colonies peuvent introduire en franchise dans la métropole se sont vues limiter à 80 000 hectolitres pour la Martinique, 6o 000 pour la Guadeloupe, mesure de défense qui se rapproche singulièrement des principes du vieux pacte colonial, étant comme lui l’expression de la volonté du souverain (le Parlement ayant seulement remplacé le roi comme source de la loi) et qui nous montre comment, en dépit des variations sur les théories, les nécessités de la pratique quotidienne ramènent en des circonstances comparables à des gestes identiques.

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: SAINT-PIERRE ET LE MONT-PELÉ EN 1928
Gravure : SAINT-PIERRE ET LE MONT-PELÉ EN 1928

Le tort fait à la production a été moins grand que l’on aurait pu croire : la seule Martinique par exemple, en 1924, faisait encore sortir 211 880 hectolitres⁠ ⁠! Les colons n’en ont pas moins eu beau jeu à dénoncer l’égoïsme métropolitain, et à se plaindre du fléchissement des affaires qui a suivi⁠ ⁠; mais ce fléchissement était inévitable, et la consommation exceptionnelle des années de guerre ne pouvait 583 survivre aux circonstances qui l’avaient fait naître⁠ ⁠; aussi bien l’instabilité du chiffre des échanges, du simple au double, de 318 à 626 millions pour deux ans (1922-1924) paraît-elle être la caractéristique de la vie économique des îles au cours de ces dernières années : il n’en reste pas moins que cette situation, même en tenant compte des variations de la valeur de l’argent, reste très supérieure à ce qu’elle a été depuis un siècle et que les chiffres par lesquels elle s’exprime (I62 060 989 francs aux importations, 178 672 017 aux exportations pour la Martinique, I32 566 719 aux importations, 154871 706 aux exportations pour la Guadeloupe, en 1924), la population à laquelle elle sert de base (250940 habitants pour la Martinique, en 1924, 229 839 pour la Guadeloupe en 1921) assignent à ces possessions une importance autrement considérable que celle qui devrait résulter de leur minuscule extension territoriale : à ne considérer que le premier de ces éléments, elles tiennent dans notre existence nationale une place qui à certaines années a égalé celle de Madagascar⁠ ⁠; comme groupe compact de citoyens français hors de la métropole, aucune de nos colonies, sauf l’Algérie, ne les dépasse. N rOS ANTILLES DANS LE MONDE CONTEMPORAIN débris d’un empire qui nous valut tant de pres- Cette place peut-elle encore grandir, et ces tige sont-ils susceptibles de constituer à nouveau un élément actif de notre prospérité nationale⁠ ⁠? L’opinion, à cet égard, semble souvent trop dominée par un découragement qui confine à l’abdication : on parle des « vieilles colonies », comme s’il s’agissait de colonies mortes, de survivances auxquelles ne s’attacherait plus qu’un vague intérêt sentimental, à peu près archéologique⁠ ⁠! et cependant ces iles sont toujours les jardins naturels qui firent l’émerveillement des découvreurs, et l’évolution que nous avons décrite leur a constitué la main-d’œuvre la mieux appropriée pour les mettre en valeur⁠ ⁠! Sans parler d’entrer en concurrence pour le sucre et le café avec Java, Cuba ou le Brésil, tout en disant que l’amélioration des procédés de culture peut faire beaucoup, certaines cultures nouvelles s’annoncent plus fructueuses encore : l’Amérique Centrale, toute semblable aux Antilles, tire depuis trente ans des centaines de millions du goût croissant de la démocratie américaine pour les fruits. En Europe, les demandes en bananes, ananas, etc... augmentent d’année en année. En nous gardant de tomber dans la dépendance des spéculateurs américains, il nous serait si facile de tirer ces produits de notre propre fonds. Aucune production ne s’accommode mieux que celle-là du climat de nos Antilles et de leur état social (petite propriété, culture directe par le propriétaire sans outillage spécial, etc...)⁠ ⁠; il n’est besoin que de l’organiser et par 584 elles, par d’autres industries voisines, ces îles peuvent reprendre dans notre économie nationale et dans celle du monde un rôle qui ne le cédera peut-être pas, toutes proportions gardées, à celui qui leur échut jadis.

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Il ne faut pas oublier, par ailleurs, les avantages qui pourraient naître de leur seule position géographique elle-même. L’un des faits capitaux de l’histoire du vingtième siècle, nul n’en peut douter, aura été l’entrée de l’Océan Pacifique dans le domaine de la grande circulation internationale. L’ouverture du canal de Panama, qui en a marqué le début, a déjà entraîné la création d’un courant de navigation qui a dépassé tous les calculs. Dans un avenir prochain, une grande partie du trafic du monde passera par là. Ne nous sera-t-il pas précieux alors de disposer, sur cette route majeure des navires, et des avions qui les suivront, de quelques-uns de ces points de relâche et d’appui indispensables et où nous serons libres d’agir à notre guise pour la liberté de tous⁠ ⁠? Il faut donc prendre confiance en l’avenir de nos Antilles : petites îles si l’on veut, ces petites îles font partie de notre glorieux patrimoine⁠ ⁠; elles ont leur place dans notre développement planétaire.

Est-ce là tout l’avenir qui leur est réservé⁠ ⁠? Il est évident que nul dans l’univers d’aujourd’hui ne saurait imaginer nous voir planter notre drapeau sur quelque nouvelle parcelle des terres américaines⁠ ⁠; la reprise de possession de Saint-Barthélemy, moyennant une indemnité de 400 000 francs à la Suède, en 1877, a été une manifestation d’ordre purement sentimental, — 350 électeurs sur 351 la demandaient, — et sera très certainement la dernière opération de ce genre à laquelle procédera une nation européenne dans un monde régi par la doctrine de Monroe. Nous ne songeons aucunement à faire de nos Antilles la base d’une politique active, et, même dans l’ordre purement militaire, la loi de 1898 sur les points d’appui, prévoyant des travaux de fortification à Fort-de-France, est restée lettre morte. Certains ont imaginé qu’un jour ou l’autre les Américains des Etats-Unis ne consentiraient plus à s’accommoder de notre présence en une partie du globe dévolue à leur domination par droit de nature⁠ ⁠; quelques-uns sont allés jusqu’à nous conseiller de devancer l’inévitable, et de payer par on ne sait quel marché l’indispensable amitié de cette grande nation, voire des concessions d’un ordre encore plus matériel.

Il ne peut être question de rien de semblable⁠ ⁠; jamais une proposition, jamais un désir de cet ordre n’ont été exprimés par une voix quelconque, plus ou moins autorisée à nous parler au nom du peuple des Etats-Unis. Celui-ci aurait plutôt une tendance à se retirer des îles qu’il a pu occuper. Et si une telle idée se pro- 585 duisait on sait d’avance la réponse. On ne cède pas sa famille. Les populations, qui occupent aujourd’hui ces îles de la mer des Antilles, sont des populations françaises. Il ne dépend de personne, pas même de nous, pas même d’elles, de revenir sur l’œuvre des siècles. La France des Antilles, c’est la France⁠ ⁠!

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La France demeure ainsi représentée de l’autre côté de l’Océan par ces deux possessions, qui sont par l’armature administrative deux quasi-départements d’Europe, mais qui sont aussi, par la nature spéciale des populations qui s’y sont constituées, une manière d’adaptation du génie français à d’autres conditions de climat et de race⁠ ⁠; leur importance économique et politique égale leur importance sociale et nationale. De cette présence, de cette action de notre race pendant trois siècles sur le sol américain, il reste autre chose que des noms et des souvenirs⁠ ⁠; il reste des éléments de prospérité matérielle et des principes d’ordre spirituel qui continuent à travailler, à travailler pour nous et pour les autres. Sans la France, il n’y aurait pas eu de Canada, et le sort des colonies anglaises qui forment maintenant la grande République des Etats-Unis eût été tout autre⁠ ⁠; par les peuples nés de la France qui vivent et grandissent sur ce continent, c’est quelque chose encore d’elle qui agit en lui, et par lui dans l’univers. 586

BŒUFS A L’ABREUVOIR, MARTINIQUE, cul-de-lampe
Gravure BŒUFS A L’ABREUVOIR, MARTINIQUE, cul-de-lampe

Citer ce chapitre

Joannès Tramond, « Les Antilles françaises au dix-neuvième siècle », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 545-586.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/antilles-guyane/les-antilles-francaises-au-dix-neuvieme-siecle/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715