Tome I · Les Antilles après le traité d'Utrecht — La Guyane · Chapitre 5
La Guyane
Cayenne et la Guyane en i715. — Les gouverneurs de 1715 à 1760. — Les Missions. — Les projets de colonisation de Choiseul. — La catastrophe du Kourou. — Continuation des essais de colonisation : Malouet. - La Révolution en Guyane. — L’Empire : Victor Hugues. — L’occupation portugaise (1809-1817). — La reprise de possession. — Catineau-Laroche. — La Guyane de 1815 à 1848. — L’émancipation et ses suites. — Colonisation pénale. — La Guyane sous le Second Empire. — Les voyageurs : Creveaux et Coudreau. — Le contesté de l’Est. — La République de Counani et l’affaire de Mapa. — L’arbitrage de 1900. — La Guyane moderne Guyane de 1715 était à peine une colonie : de tout cet ensemble de plaines et de hauteurs qu’un paradoxe de la nature a constitué en une manière d’immense ile séparée sur tout son pourtour de la masse de l’Amérique du Sud par la ceinture continue de rivières, de bois et de marécages de l’Orénoque, du Cassiquiare, du Rio-Negro et de l’Amazone, bien peu était connu, moins encore peuplé, occupé ou exploité. La France Equinoxiale, ce Cap de Nord qui avait plus ou moins aspiré à s’étendre à tout le continent, n’avait cessé de se ratatiner dans ses ambitions et dans ses réalités ; il y avait longtemps que nous ne songions plus à une existence effective sur l’Amazone, et la route que Férolles avait fait commencer à cette direction, la plus orgueilleuse affirmation de notre volonté que nous ayons jamais lancée en ce pays, était retournée à la forêt ; notre domaine effectif se limitait, à peu près exclusivement, à Cayenne, « Pile de Cayenne », simple dépendance du gouvernement général des Iles du Vent.
588CAYENNE EN TA GUYANE EN 1715
de Cayenne, delta — ou plutôt apparence de delta, car Dépendance misérable entre toutes : cette ile il y a des hauteurs naturelles, — de la rivière Oyac, était encore à peine défrichée et ne devait pas l’être davantage de longtemps, car l’eau y était partout ; là, au
GUYANE : TYPES D’INDIENSpied du mont Cépérou et du Fort Saint-Louis s’élevait la capitale de la colonie, où depuis quinze ans venait d’être transféré le siège du gouvernement, auparavant fixé à Remire : un pauvre village aux cases de boue et de bouse de vache, recouvertes de feuilles ou de bardeaux, et qui pourtant était le plus souvent vide d’habitants ; ceux-ci, et les soldats même de la garnison, préféraient en effet se tenir à l’ordinaire sur leurs habitations, simples abatis dans la forêt, où ils s’efforçaient de faire venir par le travail de leurs nègres quelques vivres et quelques produits tropicaux ; ces habitations s’élevaient un peu partout dans l’ile, et en face sur le continent, particulièrement le long de la rivière Oyac, ou de la Comté comme on l’appelait depuis que Louis XIV l’avait concédée à M. de Gennes, qui se rendit là, en 1692, au retour de son expédition manquée pour former un établissement sur les bords du décroit de Magellan. Les hommes surtout faisaient défaut à cette colonie ; la population s’élevait, quand passa de Gennes, à 6o0 Français, dont 200 soldats, et à I 500 nègres environ ; Barrière et Raynal, pour une période postérieure, parlent seulement de 90 blancs, 125 esclaves et I 500 indigènes ; mais ces chiffres sont manifestement trop faibles et en contradiction avec ceux que les mêmes auteurs donnent pour le nombre des habitations : 19 sucreries, 60 rocouries et 4 indigoteries.
Quoi qu’il en soit, cette pauvre colonie était à peu près hors d’état d’alimenter aucun commerce ; les rares navires qui y étaient conduits y restaient des mois avant d’avoir constitué une cargaison ; ceux qui y portaient des nègres n’arrivaient pas à les écouler. On comprend assez que des gouvernements, pour qui les 588
589 ES GOUVERNEURScolonies n’étaient que des établissements de commerce, se soient peu souciés de celle-ci : la Guyane, à peu près oubliée de tous, vécut comme elle put, en quelque sorte sur son propre fonds, pendant cinquante ans. Ce fut peut-être ce qui pouvait lui arriver de mieux,
DE 1715 A 1760 car cette poignée d’hommes, abandonnés à eux-mêmes, trouva les moyens de se suffire et de se développer comme son instinct et son expérience le lui commandèrent, sans y être contrariée par aucune théorie venue du dehors ; ces vaillants y furent d’ailleurs aidés par la remarquable continuité de vues que leur permit la permanence de leur administration ; ils furent en effet successivement gouvernés par trois d’Orvilliers : le père (1700-1710), le fils (1716-1729) et le petit-fils (1736-1763), et les intervalles furent également remplis par des hommes qui firent de longs séjours, comme le baron de l’Amirande (1730-1736) ; le résultat fut qu’après une ou deux générations, cette petite république, qui n’avait pour ainsi dire point eu d’histoire, se trouva avoir assez sérieusement progressé ; les chiffres officiels de la population, qui étaient en 1716 de 296 blancs, 28 libres et 2436 esclaves, étaient passés en 1749 à 456 blancs, 21 libres et 5 471 esclaves.
Les grands événements de cette période avaient été le progrès des cultures, — l’introduction du café qui fut apporté en 1716 par un déserteur de Surinam ; la Guyane fut ainsi la première colonie française à produire cette précieuse denrée ! — et les tentatives qui, malgré les difficultés et la faiblesse des moyens, continuèrent à être faites pour s’étendre et se développer du côté du continent : les Français sont ainsi bâtis qu’ils ne peuvent jamais s’arrêter au seuil de l’inconnu.
On n’avait d’ailleurs jamais cessé de parler des richesses merveilleuses de l’intérieur, de l’Eldorado et du lac Parimé, et il était trop naturel que, dès que les circonstances le permirent, on s’efforçât à nouveau de parvenir à ces sources de la fortune ; d’Orvilliers organisa ainsi, à partir de 1720, toute une série de modestes explorations (ressuscitées récemment par M. Henri Froidevaux) et qui, pour n’avoir pas fait grand bruit auprès des contemporains, n’en méritaient pas moins d’être tirées de l’oubli : sans doute les sergents Caperon, Canada, La Haye, le lieutenant d’Audiffredy, etc..., ne parvinrent point à l’Eldorado, mais ils parcoufurent ces contrées beaucoup plus loin qu’on ne l’avait cru généralement ; ils découvrirent des richesses naturelles, comme cette forêt de cacaoyers sauvages des sources du Camopi qui déchaîna un instant une fièvre d’activité et de spéculations comparables à d’autres que nous avons connues ; ils accomplirent même des exploits qui, si l’on songe aux moyens dont ils disposaient, paraissent prodigieux. 589 La Haye, en 1729, parvint jusqu’aux chutes du Yari, aux chutes du Désespoir ; on ne devait plus les revoir avant Crevaux.
590 L ES MISSIONSRien d’immédiat ne devait sortir de toute cette dépense d’énergie ; des efforts tout différents obtenaient cependant, de réels résultats. ne l’avaient jamais quittée, même aux temps de l’occupation hol- Les jésuites, qui avaient la charge spirituelle de la colonie et landaise, avaient depuis longtemps entrepris l’éducation des pauvres Indiens Galibis, Roucouyennes, Emerillons, etc... Mais ils avaient bien vite reconnu que tous leurs efforts ne serviraient à rien si leurs prosélytes retombaient ensuite, exposés aux tentations et aux abandons de leur vie errante : aussi, dès 1709, avaient-ils conçu le plan de grouper leurs fidèles dans un village créé pour cela à l’embouchure du Kourou ; l’entreprise réussit et, par les soins des Pères Lombard, Fauques, etc..., il ne tarda pas à se former là une manière de colonie moralisatrice et civilisatrice comparable aux fameuses réductions du Paraguay ; l’établissement essaima même et il y en eut d’autres sur divers points du domaine que nous revendiquions, voire assez avant dans l’intérieur des terres : non seulement à Kourou et à Sinnamary, mais à Saint-Joseph d’Approuague, à Notre-Dame de la Foi du Camopi, à Saint-Paul et à Saint-Pierre d’Oyapock, et jusque dans les territoires que nous avons longtemps appelés le Contesté. Même l’apparition du corsaire américain Potter qui, le 6 novembre 1744, surprit et détruisit abominablement les établissements d’Oyapock, n’arrêta pas ce progrès ; pendant vingt ans les missions continuèrent à grandir ; les Indiens y vivaient sous l’autorité toute morale de leurs pères, d’une manière qui insensiblement se rapprochait de la nôtre ; déjà même ils commençaient à rendre des services à la colonie, assuraient les communications avec Surinam et le Para, apportaient quelques articles au commerce, des canots, des hamacs, un peu de culture ; si l’on en croit certains enthousiastes, le nombre de ces Indiens civilisés se serait élevé à 10 000 et il aurait fourni à Cayenne un tiers de ses exportations.
A la même époque cette colonie était incontestablement aussi prospère que le lui permettait la faiblesse de ses moyens ; elle avait, nous dit Coudreau, qui ne précise pas ses sources, plus de I 200 habitants blancs, 5 000 esclaves, 2 000 mulâtres ; elle donnait quatre fois plus de rocou qu’en 1882, trois fois plus de cacao, douze fois plus de coton, deux fois plus de sucre.
D’autres causes avaient contribué à reporter sur elle l’attention de l’humanité civilisée, et surtout l’intérêt que lui témoignaient les savants. L’Amérique du Sud 590
591avait, en effet, toujours paru à ceux-ci une manière de terre privilégiée, tant pour les trésors qu’elle met à la disposition de l’histoire naturelle que pour les conditions avantageuses qu’elle offrait à certaines expériences de physique du globe, et l’on sait l’importance qu’a gardée le passage de Richer à Cayenne en 1669. Le voyage de La Condamine en 1743 et sa merveilleuse randonnée de I 000 kilomètres tout du long de l’Amazone, de Jaen à Macapa, eurent plus de retentissement encore, et d’autres suivirent. Les ouvrages de Pierre Barrière, en particulier, firent connaître la Guyane, et l’on peut dire que ce pays était vers le milieu du siècle l’un de ceux qui éveillaient le plus d’attention à Paris..
SATION DE CHOISEULOn ne saurait donc s’étonner qu’au lendemain de ce traité de Paris qui nous dépouillait d’une si grande partie de notre ancien empire colonial les yeux se soient tournés vers cette Guyane, qui avait traversé presque sans éclaboussures les crises de la guerre de la Succession d’Autriche et de la guerre de Sept Ans. Elle allait devoir à cette vogue inattendue la plus grande péripétie de son histoire. On crut tout de suite à des possibilités majeures : un colon, M. de Préfontaines, qui connaissait bien le pays où, il avait vécu vingt ans, estimait que l’on devait attendre beaucoup de sa mise en valeur et que celle-ci pouvait être menée à bien avec une facilité relative ; le séjour et même le travail sous les tropiques, si souvent décrits sous des couleurs effroyables, n’étaient pas impossibles pour la race blanche, sauf à prendre certaines précautions. L’idée séduisit Choiseul et plusieurs de ses amis, notamment le financier allemand Bombarde ; ils passèrent tout de suite à la réalisation, qu’ils conçurent assez différente de ce qu’avait proposé Préfontaines.
Il s’agissait de réparer le désastre qu’avaient été pour nous la guerre de Sept Ans et la perte du Canada, en reconstituant sur le sol de l’Amérique du Sud une colonie nouvelle où se formerait un puissant noyau de population blanche, capable de subsister par ses propres moyens, et de venir le cas échéant au secours de nos possessions voisines des Antilles, de si haute importance pour notre économie et qui apparaissaient sous la menace constante d’une nouvelle attaque anglaise. Cette colonie pourrait donner à nos îles du bois, des salaisons, des vivres ; peutêtre même dans l’avenir certaines cultures rémunératrices étaient-elles à prévoir ; mais tel n’était pas pour le moment le but essentiel : l’objet que l’on se proposait était tout politique et militaire, il s’agissait de constituer un peuple nouveau, et l’on comptait pour réussir sur l’énormité des moyens.
Préfontaines déconcerté aurait préféré que l’on agit plus modestement, par 591 degrés, en commençant par l’envoi de soixante familles et en ne rejetant pas le concours des esclaves ; le vieux d’Orvilliers, avec son expérience héréditaire, protestait ; le colonel de Béhague envoyé sur les lieux dénonçait aussi les impossibilités ; rien n’y fit, on voulait aller vite et peu s’en fallut que l’on ne commençât avant la fin des hostilités.
592 LA DATASTROPIE DU KOUROUOn avait vu grand ; les Choiseul, qui menaient l’entreprise et entendaient en tirer gloire et profit, devaient être les maîtres et seigneurs de tout le pays, entre Kourou et Maroni, qu’ils régiraient presque en princes souverains, et auraient à leur disposition toutes les ressources de l’Etat ; grâce à cela on pourrait installer tout de suite à l’embouchure du Kourou, en seigneurs de I 6o0 arpents ou concessionnaires roturiers se rachetant en huit ans, les milliers de colons qu’une savante publicité, servie parfois par un peu de contrainte, avait recrutés dans la France entière et jusqu’en Allemagne ; tout avait été largement prévu pour les faire réussir ; on était allé jusqu’à acheter des milliers de chapeaux de paille, avec ruban se nouant sous le menton, pour travailler au soleil, et jusqu’à engager des tambourinaires et des guitaristes pour distraire les travailleurs. voyé en avant pour préparer les lieux, arriva en retard, La désillusion ne se fit pas attendre. Préfontaines, enle 19 juillet 1763, et trouva tout le monde, le gouverneur en tête, fort mal disposé ; on lui refusa même les moyens de se rendre à Kourou ; avec l’aide des jésuites, qui, espérant se concilier la faveur du ministre pour échapper aux conséquences de leur suppression, lui prêtèrent deux cents esclaves, il débroussailla pourtant l’emplacement de la future ville, y construisit quatorze rangées de carbets de feuilles et de paille, avec une statue du roi en planches sur la place, et on attendit la grande expédition.
Celle-ci commença à paraître en décembre, sous la conduite de l’intendant Thibault de Chanvallon, un créole des Antilles qu’un Voyage à la Martinique avait recommandé au choix du ministre, et l’on essaya de réaliser ce pourquoi l’on était venu ; mais aussitôt on se trouva débordé : les autorités, en France, continuaient à embarquer sans compter tous les volontaires qui leur arrivaient en flots sans cesse accrus et à qui l’on faisait traverser Paris de nuit sur des charrettes couvertes pour ne pas éveiller l’attention : 400 en mars ; I 600 en avril ; dès le mois de juillet il en était arrivé 8 000 au Kourou et les maladies aussitôt s’étaient déclarées parmi eux, emportant par centaines, par milliers les malheureux auxquels on ne savait alors donner aucun soin ; les quelques dizaines de paillotes que l’on avait dressées à
593l’avance s’étaient trouvées tout de suite insuffisantes et les capitaines de navires cependant insistaient pour débarquer leur monde et repartir à peine arrivés ; les tentes même manquaient ; on finit par improviser une manière de lazaret ou de dépôt provisoire aux Iles du Diable, que pour rassurer les esprits on rebaptisa Iles du Salut.
VUE DE KOUROULe désordre à terre devenait de la folie ; on ne savait à quoi employer ces gens pour qui rien n’était préparé ; puis, quand on eut commencé à leur distribuer des terres, ils refusèrent de travailler, et d’ailleurs s’en seraient trouvés bien incapables ; la plupart n’étaient que plèbe des grandes villes, dévoyés, désœuvrés attirés là par l’espoir d’une prompte fortune, mais hors d’état de rien tenter hors de leurs occupations habituelles : « J’ai vu, dit un témoin, ce désert aussi fréquenté que les jardins du Palais-Royal : des dames en robe traînante et des messieurs polis y marchaient d’un pas léger et Kourou offrit pendant des mois le spectacle le plus galant et le plus magnifique » ; il y eut des soupers, des bals, l’on joua la comédie, et cependant la famine commençait à régner par manque de vivres frais, d’eau surtout ; les survivants s’exaspéraient, s’en prenaient à Chanvallon, qu’ils rendaient responsable de leurs malheurs et qu’ils accusaient de commerce, de concussions, de vol ; il y avait des émeutes, une répression s’imposait et les plus mutins étaient exilés dans la solitude et l’abandon sur la rive droite du Kourou. La colonie de Cayenne, de son côté, persistait à ignorer tout ce qui se passait là.
Quelque chose de ces étranges histoires avait cependant fini par parvenir à Paris et le chef théorique de cette aventure, le chevalier Turgot, frère aîné de l’économiste,
HISTOIRE DES COLONIES. 593 38
594 MALOUETcolonel de dragons et auteur d’un Mémoire sur la manière de rassembler, préparer et conserver les diverses curiosités d’histoire naturelle, ainsi que d’une recette pour le faisan à la tartare, avait eu l’ordre de regagner un poste dont il s’obstinait à se tenir éloigné depuis deux ans. Il arriva le 19 décembre 1765 et son premier soin fut de faire arrêter le malheureux Chanvallon qui fut durement traité, et emprisonné jusqu’en 177° (il fallut ensuite indemniser sa famille) ; le gouverneur ne fit d’ailleurs qu’une apparition au Kourou et repartit au bout de quatre mois, ayant distribué 200 000 livres en libéralités diverses aux principaux membres de la colonie. Et ce fut la fin de cette lamentable histoire et de la plus grandiose tentative de colonisation par le peuplement qui ait jamais été risquée par la France ; elle avait gaspillé plus de dix mille vies humaines, — le chiffre total des embarquements aurait été, d’après d’Aubigny, de 1o 996, sur lesquels il demeurait, en janvier 1766, 918 présents — et plus de 30 millions ; à la Guyane une vingtaine de familles colonisèrent les quartiers de Kourou et de Sinnamary. L’aventure avait surtout établi l’effroyable renom d’insalubrité qui devait jusqu’à nos jours rendre cette colonie si impopulaire. Choiseul et ses amis ne voulaient cepen- COLONISATION : MALOUET dant pas s’avouer vaincus ; ils tentèrent encore, en s’adjoignant Dubuc, une autre expérience, portant cette fois sur les régions d’Approuague et de Tonnegrande, pour laquelle ils formèrent une nouvelle compagnie ; le seul résultat fut de dépenser une nouvelle somme de 800 000 livres et, grâce aux soins de l’ordonnateur Maillart, d’arriver à acclimater en ce pays la race bovine qui, formée à l’origine de ce qui avait été importé pour le Kourou, y réussit au point qu’un certain Pomme, en 1789, avait jusqu’à 120 000 têtes de bétail dans ses savanes d’Ouana, près de lOyapock ; mais Pomme, élu député, partit pour la France et ses bœufs laissés à eux-mêmes dépérirent. La Guyane moderne fait venir sa viande du Vénézuela. Les faiseurs de projets ne se décourageaient pas : un Bessner, commandant des troupes, (D’après la gravure de Labadye). imaginait de renouveler là les rêveries de Locke 594
sur la constitution de la Caroline et proposait de faire appel, pour les réaliser, au concours des Indiens, dont il évaluait le nombre à 100 000, et de 20 000 nègres marrons que l’on aurait tirés de Surinam. Le passage d’un homme de bon sens, heureusement, mit un terme à ces billevesées.
Malouet, arrivé en 1766, s’étonna que l’on ne pût réussir à la Guyane, tandis que les Hollandais, à côté, tiraient un gros profit de leur établissement ; il alla voir ce qui se faisait là et en ramena l’ingénieur Guizan, avec des vues raisonnées et techniques : les Français s’étant bornés jusque-là à une manière de cueillette limitée aux hauteurs, il suffirait, pour réussir, de réaliser une culture intensive des denrées coloniales comme aux Antilles, en mettant en valeur les terres inondées du littoral, savanes tremblantes, pripris ou pinautières, entretenues dans un état de sécheresse relative par un réseau de canaux qu’il faudrait d’abord creuser. On les distribuerait alors, après un premier aménagement, entre des concessionnaires auxquels on fournirait des avances pour faire le reste et d’abord les garnir de nègres, ce qui était le plus indispensable. Pour débuter on prévoyait une dépense de deux millions, correspondant à l’établissement de vingt habitations.
L’exécution commença aussitôt et ne tarda pas à donner des résultats appréciables, grâce surtout à l’introduction des plantes à épices, girofliers, canneliers et muscadiers, envoyées par Poivre en 1773, et qui prospérèrent aussitôt sous un climat qui semblait fait pour elles. L’ouverture de la colonie au commerce de toutes les nations, par ailleurs décrétée le rer mai 1768, lui permit de se soustraire à ce qu’avait de fâcheux le régime de l’exclusif et de se procurer à bon compte les bras dont elle avait besoin ; s’il ne s’agissait plus des chiffres grandioses de l’âge précédent, il était permis d’espérer que, comme colonie de plantation et annexe des Antilles, un avenir restreint mais fructueux restait permis à la Guyane.
LA RE GUTINE EN GUYANEMalouet partit en 1778 et le sage gouverneur Jacau de Fiedmont qui, depuis quinze ans, ne s’était attaché qu’à maintenir la paix, le suivit de près. La guerre d’Amérique laissa à peu près tranquille la Guyane, qui eut seulement la satisfaction de s’annexer momentanément sa grande voisine hollandaise, mais aussitôt après les extravagances recommencèrent. Bessner y revint comme gouverneur et eut la permission d’y appliquer son fameux plan, dont l’échec le fit peut-être mourir de chagrin ; d’autres suivirent, mais, dans l’ensemble, Timpulsion donnée par Malouet continua à avoir ses heureux effets ; la population qui, en 1769, était de I 291 blancs et 8 047 hommes de couleur, était passée en 1788 à 1 307 blancs, 480 libres et IO 478 esclaves ; les importations de France s’élevaient à 557 000 livres, celles de l’étranger à 112000, les exportations respectivement à 444 000 et 87 000. 595 Il n’avait malheureusement pas pu en être de même de l’autre forme de notre activité en ces régions et, pour les Missions, le désastre avait été complet : en dépit de leur complaisance à l’égard de l’entreprise du Kourou, les jésuites n’avaient pu échapper au sort de leurs frères de France ; en vain la colonie avaitelle demandé qu’il fût fait une exception en leur faveur, en vain avait-elle même désobéi aux ordres venus de la métropole (le Père Ruelle, préfet apostolique, continuait à s’intituler supérieur encore en 1768 et il y eut des jésuites, paraît-il, à Approuague, jusque pendant la Révolution), la loi générale n’en eut pas moins là son effet comme ailleurs ; des prémontrés et des dominicains remplacèrent les jésuites pour le service des Européens, mais les sauvages désapprirent le chemin des cérémonies religieuses dès que cessèrent les distributions de tafia par lesquelles on avait un instant cherché à les retenir ; ceux du Kourou et de Sinnamary passèrent en territoire hollandais ; les missions de l’Est subsistèrent un peu plus longtemps ; on fit même revenir, en 1777, quatre ex-jésuites portugais pour leur rendre un peu d’existence ; mais là aussi le relâchement du zèle fit son œuvre et les populations auxquelles on avait eu depuis cinquante ans tant de peine à donner un semblant d’existence sociale recommencèrent à se dissiper suivant les hasards de la chasse et de la pêche ; les dernières missions, celles de Carapapori, de Macari et de Counani durèrent jusqu’à la Révolution française et disparurent alors par l’effet des troubles et des invasions. logue, en gros, à ce qu’elle fut dans l’ensemble de nos La Révolution, en Guyane, suivit un cours assez anacolonies, mais sans catastrophes retentissantes : au début, cependant, une sorte d’agitation électorale pour la formation des municipalités mit bien aux prises les « grands blancs » et la petite démagogie des bourgs, artisans et boutiquiers, mais tous étaient d’accord au fond pour défendre leurs privilèges et quand arriva le commissaire Guyot, soupçonné de venir apporter l’égalité pour les hommes de couleur, peu s’en fallut qu’il ne fût renvoyé d’autorité en Europe. On le reçut pourtant, ainsi que son successeur Jeannet Oudin, neveu de Danton, et il fallut bien que celui-ci, se conformant aux instructions venues de France, publiât le décret d’émancipation (17 juin 1794). Ce furent alors les saturnales ordinaires et l’abandon de tout travail, même par les infirmiers de l’hôpital ; mais il fallait vivre, et un arrêté du commissaire, bientôt confirmé par un décret de la Convention (7 février-rı mai 1795), mit en état de réquisition pour les plantations tous les anciens travailleurs, sous peine de contre-révolution ; on prescrivit même la destruction de tous les prétendus 596
596 597petits établissements de culture qu’ils avaient essayé de fonder dans l’intervalle, pour avoir un prétexte de ne pas regagner les habitations. Un instant, en 1799, - le commissaire Burnel fit mine de s’appuyer sur eux pour instituer une sorte de tyrannie démagogique, mais les troupes, l’ancien bataillon d’Alsace, firent cause commune avec la garde nationale et Burnel fut embarqué pour la France.
EMPIRE : VICTOR HUGUESA partir de 1794, une série d’événements d’un ordre nouveau vint rappeler à la mémoire des Français ce pays au renom déjà si sinistre ; c’était la suite du décret du 23 avril 1793 sur la déportation des prêtres insermentés et des citoyens convaincus d’incivisme ; les premières victimes de cette « guillotine sèche », comme on l’appela, furent des Montagnards, Collot-d’Herbois et Billaud-Varennes, ce dernier qui s’en accommoda assez bien, puisqu’il demeura à la Guyane jusqu’en 1815 et ne s’enfuit alors, pour aller mourir en Haïti, que par crainte des rigueurs du régime nouveau ; en 1795 commencèrent à arriver les déportés de Fructidor, Barthélemy, Pichegru, Barbé-Marbois, et, par centaines, des ecclésiastiques réfractaires dont le sort, dans les solitudes de Sinnamary et de Connamana, fut effroyable ; sur 321 arrivés par la seule Décade, 163 moururent en quelques mois, et l’on peut seulement s’étonner, qu’étant données les conditions dans lesquelles ils se trouvaient il n’en soit pas mort davantage. Plus que jamais la Guyane eut la réputation d’être le cimetière des Européens. La Révolution cependant était terminée et cela voulait dire, pour la Guyane comme pour le reste de nos colonies, que l’esclavage allait être rétabli. Celui qui s’en chargea à Cayenne fut précisément ce Victor Hugues, dont nous avons vu l’ardeur révolutionnaire aux Iles et qui maintenant, agent des Consuls après l’avoir été du Directoire, en attendant qu’il devînt commissaire impérial, tint la parole qu’il avait donnée de montrer la même énergie à faire exécuter les instructions qu’il aurait reçues du gouvernement de la métropole, quelles qu’elles fussent. Il n’y eut pas de résistance, et la grande question redevint, comme elle avait toujours été, celle de la mise en valeur. Le Premier Consul, paraît-il, attachait un grand intérêt à la Guyane et l’estimait le plus beau pays du monde pour former une colonie ; il aurait songé à en charger Pichegru. Il y fut servi par Hugues, admirable administrateur ; les introductions de noirs s’élevèrent à 860 en un an, plus qu’il ne s’était jamais vu ; les exportations atteignirent 560 000 francs en 1802, I 755 000 en 1807.
L ’OCCUPATION PORTU- GAISELa Guyane était jusque-là restée à peu près en dehors de la guerre, protégée de l’invasion en quelque sorte par son insignifiance même ; tout au plus avait-elle vu la Guyane néerlandaise, sa voisine, occupée de 1796 à 1799, puis en 18o2, par les Anglais, qui devaient toujours en conserver une partie, et avait-elle servi de base ou de point de relâche aux opérations de quelques-uns de nos corsaires ou de nos croiseurs ; mais cette tranquillité ne pouvait durer indéfiniment. - 1809-1817 sance qui, relativement forte en cette partie du monde, Tout à côté d’elle, en effet, il existait une puispouvait être tentée de chercher là une compensation aux humiliations qui l’accablaient en Europe : le Portugal ne s’était jamais entièrement consolé de la perte de sa capitainerie du Cap de Nord, concédée au seizième siècle à Bento Maciel Parente, non plus que du voisinage que nous lui avions imposé par la force des armes. Dès 1794, ses troupes avaient profité de notre faiblesse momentanée pour venir pousser des incursions jusqu’au delà de l’Oyapock, y détruire nos établissements et ramener sur son territoire ce qu’elles avaient pu des populations ralliées à notre domination.
598
La maîtrise de la mer, passée sans conteste entre les mains de ses alliés les Anglais, allait lui permettre de tirer un meilleur parti encore de la situation ; en novembre 1808, le corps d’armée du colonel Marquez, transporté par la division du capitaine Yeo, venait ainsi débarquer à l’embouchure de l’Oyapock. Hugues retrouvait son énergie de 1794 pour organiser la défense ; mais il était devenu propriétaire et lorsqu’il vit les envahisseurs menacer d’une destruction complète les richesses qu’il s’était donné tant de mal à constituer, le cœur lui manqua : la capitulation qu’il signa le ı2 janvier 1809 portait expressément qu’il cédait seu- 598
LES ÎLES DU SALUT (ÎLE DU DIABLE)
599lement « au système destructeur d’affranchir les esclaves qui se rangeaient sous le drapeau de l’ennemi et d’incendier les habitations » ; l’affaire faite, il s’efforça encore d’en adoucir les conséquences en donnant les meilleurs conseils d’administration à son successeur portugais, et montra à quel point il tenait à ce pays en revenant s’y installer et y vivre comme simple particulier, lorsque les circonstances lui en eurent rendu la possibilité en 1815.
Les Portugais gardèrent donc leur conquête et s’y conduisirent fort correctement de 1809 à 1817 ; les Anglais s’étaient contentés, pour leur part, de la merveilleuse collection d’ornithologie Martin, qui est au British Museum. Mais cette occupation ne devait être qu’un intermède et, dès le début de 18ı5, il apparut que le gouvernement de Louis XVIII aspirait à reprendre au plus vite possession de ces territoires, ainsi que les traités lui en donnaient le droit formel. Les intentions du Portugal étaient tout autres : la cour de
POSSESSION Lisbonne, en effet, ou plutôt celle de Rio, car le prince régent résidait en Amérique depuis 1808, ne niait pas le principe, mais prétendait en subordonner l’exécution à la détermination préalable des frontières définitives. Le gouvernement de Louis XVIII dut aller jusqu’à donner l’ordre à l’amiral Bergeret et au général Carra Saint-Cyr, chargés de l’affaire, d’agir par la force pour faire reconnaître nos droits ; il ne fut heureusement pas besoin d’en venir là : l’Angleterre se chargea de rappeler les Portugais au respect des traités et les formalités finirent par s’accomplir sans difficultés le 8 novembre 1817.
L’énergie un peu inattendue que venait de déployer le ministère s’explique par l’importance qu’on attachait à cette possession : à défaut de Saint-Domingue, la Guyane était, avec la côte d’Afrique, où des essais du même ordre allaient être tentés, le seul point du globe où il nous fût possible de chercher un développement nouveau de ces cultures tropicales que l’on estimait indispensables à notre prospérité économique, ne fût-ce que pour nous libérer du tribut de 86 millions que leur ruine nous condamnait à payer à l’étranger ; d’autres considérations assez singulières venaient encore renforcer l’effet de ce raisonnement inspiré par la vieille mentalité mercantile.
CATINEAU-LAROCHEC’était alors un fait presque universellement admis que les pays d’Europe étaient trop peuplés, et que de ce pullullement exagéré, ainsi que du développement de l’industrie, et du paupérisme qui en était la conséquence, résultaient les plus sérieux dangers pour la paix et la prospérité sociales ; tout au moins convenait-il d’utiliser les excédents de population qui tombaient à la charge du public et finis- 599 saient par constituer un poids insupportable pour le Trésor de l’Etat. L’émigration en Amérique, aux Etats-Unis, était une manière de soupape de sûreté qui atténuait le mal ; mais les forces qui s’en allaient ainsi étaient perdues pour la France ; combien eût-il été préférable de les conserver en les canalisant à notre profit, et de les faire servir au mieux de nos intérêts et de notre grandeur dans le monde. C’est ce qui rendait les esprits aussi préparés que possible à accueillir les suggestions comme celle que vint leur proposer M. Catineau-Laroche (1819). et de la librairie, ancien sous-préfet, était le type même du Ce Catineau-Laroche, ancien fonctionnaire des douanes colonisateur en chambre ; convaincu que la colonisation et le travail par les blancs étaient possibles sous les tropiques, il offrait de constituer en Guyane un établissement de peuplement où l’on installerait en dix ans cent mille personnes, familles pauvres, ouvriers ou orphelins des hospices ; une compagnie, ou le gouvernement, feraient les premiers frais : l’affaire rapporterait au bout de la deuxième année ; avec 1o millions, on aurait en dix ans 187 millions, en vingthuit ans, dans une autre combinaison, 391, dont 96 reviendraientàl’Etat ; et l’on aurait « assuré aux familles pauvres et laborieuses ce que leur refusait l’Europe ».
600
En dépit des réserves et des objections, on décida de L’ÉGLISE DE CAYENNE tenter un essai, mais cela ne dispensa pas de donner corps, en attendant, à toutes les propositions les plus saugrenues des faiseurs de projets : transport en Guyane à grands frais de trente-
601deux Chinois et Tagals, conducteurs de buffles, que le capitaine de vaisseau Philibert alla chercher à Manille et qui se refusèrent absolument à travailler (1820), prétendus « settlers » des Etats-Unis que le préfet Laussat installa dans sa ville de Laussadelphie à Passoura et qu’il fallut aussi rapatrier au bout de quelques mois (1822), concession de la même Laussadelphie à un caporal et huit hommes que l’on en retira encore, sans que l’on puisse savoir au juste pourquoi (1823-1825), etc... Enfin, en 1823, l’emplacement de la Mana, que Catineau-Laroche avait reconnu au cours d’un voyage de trois mois en Guyane, fut jugé prêt et l’on y procéda à l’installation de la « Nouvelle-Angoulême ».
TADAME JAVOUREYA titre de premier essai, le baron Milius, gouverneur, y avait envoyé une compagnie d’ouvriers militaires, des sapeurs, des ouvriers, en tout 167 personnes, et 127 orphelins amenés de France ; le résultat fut lamentable ; il fallut faire intervenir la gendarmerie pour mettre un terme à certains excès ; puis la maladie se mit de la partie ; sur 3I cultivateurs, 17 moururent en dix mois. On se résigna à les rapatrier et à réduire encore l’affaire à l’établissement de trois familles jurassiennes, qu’un capitaine Gerbet avait engagées pendant un congé en France. On leur fit passer l’océan sur un bateau à vapeur, la Caroline, le premier qui ait traversé l’Atlantique (mais à la voile !), et les débuts furent magnifiques ; les Jurassiens écrivaient des lettres enthousiastes et 187 familles de leur pays, paraît-il, demandaient à les rejoindre. Mais les distributions de vivres cessèrent ; les colons ne cultivant rien, essayèrent quelque temps de se transformer en cabaretiers, puis, n’y tenant plus, supplièrent qu’on les renvoyât en France (I0 juin 1828) ; les frais, prévus pour 500 000 francs, avaient fini par s’élever à I 100 000. Quelqu’un pourtant s’offrit à tirer parti de ce qui avait été fait : Mme Javouhey, fondatrice de la congrégation de Saint-Joseph de Cluny (1779-1851), qui avait un pensionnat à Cayenne depuis 1821, proposa de reprendre la Mana, où elle installerait avec ses sœurs une colonie pour transformer en agriculteurs quelques-uns des orphelins qui encombraient les hôpitaux de France ; elle prendrait comme collaborateurs des engagés payés, qui accepteraient son autorité, et tout ce monde vivrait en commun sous des règles évangéliques. L’idée fut acceptée (22 août 1827), et il est certain que, les qualités d’ordre et de bienveillance de Mme Javouhey aidant, de premiers résultats furent obtenus, mais ces engagés ne purent s’accommoder de l’existence monastique que la Mère leur faisait mener ; ils la quittèrent presque tous à l’expiration de leur engagement et elle dut se pourvoir de nègres pour les remplacer ; l’éducation et l’acclimatation des orphelins, par ailleurs, ne progressaient pas : la subvention de Mme Javouhey, qui avait reçu 196 oo0 francs en trois ans, ne fut pas renouvelée.
602 L A GUYANE DEMme Javouhey eut alors une autre idée : il y avait en ce moment à la Guyane un assez grand nombre de « nègres de traite », saisis à bord des négriers, qu’il était interdit de vendre, et qu’une loi du 4 mars 1831 obligeait à libérer après sept ans d’apprentissage. Leur entretien était une lourde charge, et cette échéance, d’autre part, inquiétait ; Mme Javouhey s’offrit : elle grouperait ces nègres dans un village où elle les formerait au travail et à la civilisation chrétienne. Le plan fut agréé (I4 août 1835) et la Mana devint ainsi un de ces villages-refuges dont nous avons vu tant d’exemples dans les diverses parties du monde. Mme Javouhey se fit adorer de ses noirs et en obtint un travail qu’elle sut remarquablement diriger, principalement vers l’exploitation des bois et la fabrication du rhum. Mais la colonisation en profita assez peu, la communauté vivant en grande partie sur soi-même ; les idées humanitaires de Mme Javouhey, par ailleurs, avaient éveillé des inquiétudes chez certains colons ; son asile du Camp Saint-Denis, pour les malades et les infirmes, dut être rétrocédé aux sœurs de Saint-Paul de Chartres ; enfin il parut impossible de laisser indéfiniment tout un quartier de la colonie sous un régime d’exception : un arrêté du 22 décembre 1846 fit rentrer la Mana dans le droit commun et de l’œuvre de Mme Javouhey il ne serait resté qu’un village assez semblable à tous ceux de la colonie, avec une moralité un peu supérieure et le précédent d’une bonne affaire bien menée, s’il n’en était demeuré, bien plus encore, l’exemple de ce que peut une âme fortement trempée, au service d’une cause généreuse : la « Grande Madame », la « Reine Blanche », dont ses nègres auraient, en 1848, voulu faire leur député, est une des plus nobles figures de l’histoire de la Guyane et de toute notre histoire coloniale. 1815 A 1848 grandes colonies », comme on disait, continuait à vivre d’une L’ancienne colonie cependant, « la quatrième de nos existence analogue à celle qui avait toujours été la sienne ; par une tolérance qu’explique assez son isolement, les lois contre la traite y furent toujours moins exactement appliquées que dans les autres colonies et les introductions d’esclaves — on a dit 9 000, — s’y poursuivirent assez régulièrement jusqu’en 1830. La population put ainsi continuer à augmenter et passa de 987 blancs, I 698 libres et 13 309 esclaves en 1819 à 5 970 libres et I9 988 esclaves à la veille de la révolution de 1848, en même temps les cultures et le produit progressaient d’une manière continue. Le maximum de prospérité, semble-t-il, dut être atteint aux
603environs de l’année 1836, où il y eut 5i sucreries couvrant I 300 ou I 400 hectares (2 514 756 kilos en 1838), 280 000 kilos de coton, etc..., au total 8 26g hectares de culture. Le commerce avec la France, de 2 042 000 francs en 1818, finit par s’élever en 1840 à 6 281 000 francs (2 636 aux importations venues de France, 3 645 aux exportations) ; le commerce avec l’étranger était de I 470 000 francs.
TRAFIQUANTS ET ESCLAVESMais depuis 183o il était devenu évident que cet état de choses ne pouvait durer : l’abolition était inévitable et les conséquences en seraient redoutables en Guyane, où il n’y avait aucune réserve de main-d’œuvre ni de capitaux. Il importait de (D’après une lithographie). trouver un remède pour sauver la colonie. Un curieux essai en ce sens fut projeté dans les années qui suivirent 1840.
On aurait formé une compagnie au capital de 50 millions, dont 30 auraient été constitués par les terres de la colonie, et le reste d’argent frais fourni par la France. La Compagnie aurait accompli l’émancipation et aurait employé ses capitaux à se procurer au dehors le travail et l’outillage nécessaires. Les Chambres consentirent à voter, le 19 juin 1845, les 5o oo0 francs demandés pour les études préliminaires ; mais, sur place, on se heurta aux résistances acharnées de l’individualisme des planteurs et la loi ne reçut pas même un commencement d’exécution. 1848 arriva donc sans qu’aucune mesure d’aménagement eût été prévue et l’on vit comme une réédition de 1793 ; en un seul jour les noirs désertèrent les ateliers en chantant la liberté et ce fut l’arrêt complet du travail ; les planteurs rejetèrent les charges d’une institution dont ils n’avaient plus les profits, et les infirmes et les vieillards auraient été exposés à périr sans le dévouement des Sœurs de Saint-Paul de Chartres. Puis il fallut s’organiser pour une existence nouvelle.
604Ce qui se faisait aux Antilles ne pouvait être tenté dans cette Guyane, restée pendant deux siècles une colonie à ses débuts, presque en préparation ; l’effet de l’émancipation fut la destruction à peu près immédiate des cultures ; et depuis, on n’a pas trouvé le moyen de leur rendre les bras sans lesquels elles ne sauraient vivre ; l’immigration indienne a été interdite en 1878 pour raison d’humanité ; en vingt-deux ans elle avait introduit, en 19 convois, 8 471 travailleurs ; il en est peutêtre resté 2 500, alors que la Guyane hollandaise, tout à côté, en a I5 000, la Guyane anglaise 100 000 !
L A COLONISATION PÉNALEQuant au reste de la population, il s’est de plus en plus concentré dans les agglomérations urbaines où il vit comme il peut, de petits métiers ; les campagnes abandonnées sont retournées à la forêt primitive qui les recouvre de sa végétation luxuriante, les canaux ont cessé d’être entretenus et l’on rencontre çà et là, sous un manteau de verdure, des pans de murailles et des débris de machines, restes d’une sucrerie ruinée. L’histoire de la Guyane a cessé d’être agricole ; elle est devenue tout entière celle d’entreprises diverses. sation pénitentiaire. La première de ces entreprises a été celle de la coloni- L’origine en remonte à la Révolution, qui avait prescrit par une loi du 25 septembre 1791 que les criminels seraient déportés à Fort-Dauphin de Madagascar ; mais aucun effet n’avait suivi et il fallut attendre les préludes du Second Empire pour que le message présidentiel du 12 novembre 1850 vînt donner corps à cette conception dont la réalisation était depuis longtemps réclamée par beaucoup de philanthropes et de criminalistes.
On voulait supprimer l’horreur des bagnes, véritable insulte à l’humanité moderne. Aux colonies, à la Guyane en particulier, qu’une commission Mackau avait choisie pour tenter l’expérience, il serait possible de se relâcher de la rigueur de l’emprisonnement, de supprimer les chaînes, les châtiments corporels, d’organiser la régénération et le relèvement ; en dix ans, d’un forçat on ferait un colon et l’on rendrait à la société un citoyen utile, en même temps qu’on fournirait à une terre déshéritée les bras dont elle manquait.
Tel était l’idéal que l’on s’était proposé de réaliser par les lois du 27 mars 1852 et du 30 mai 1854, et dont l’exécution avait aussitôt commencé par le transfert à la
605Guyane des forçats des bagnes métropolitains qui avaient opté pour ce régime : le premier convoi était parti par la corvette l’Allier le 31 mars 1852 ; à la fin de l’année il y en avait 2 220 rendus à destination.
Le résultat, malheureusement, répondit assez mal à ce que l’on attendait ; le commissaire général chargé de l’application du nouveau régime, M. Sarda Garriga, était un homme plein d’illusions ; moins d’un an ne s’était pas écoulé qu’il avait fallu avoir recours, pour parer aux difficultés de la situation, à la fermeté d’un gouverneur moins idéaliste, qui fut l’amiral Fourichon.
L’amiral n’eut aucune peine à assurer la tranquillité matérielle, mais la mission qu’on lui avait donnée était d’une autre portée et il eut le courage de la remplir jusqu’au bout : « Il ne me reste plus, écrivait-il au ministre, le moindre doute sur l’avenir réservé à cette entreprise ; plus on y aura mis de persistance, plus l’échec sera dommageable aux finances du pays et à l’honneur du gouvernement. »
Il ne s’agissait pas de la transportation des condamnés, dont l’amiral continuait à se déclarer partisan, mais de la colonisation pénale, de la moralisation et du relèvement par le travail ; il les considérait comme impossibles en dehors de tout contact avec une société capable d’absorber et de diriger les éléments que l’on prétendait ainsi réformer ; de plus, dans la pensée de l’amiral, le climat de la Guyane ne se prêtait pas à la mise en valeur par le travail des blancs.
Napoléon III n’était pas homme à se déprendre de l’une de ses chimères et le seul effet de la franchise de l’amiral fut une disgrâce qui dura quinze ans. L’expérience continua donc et les effets annoncés se produisirent ; les maladies, tout d’abord se déclarèrent et entraînèrent une mortalité qui, dans certaines circonstances, comme à la Montagne d’Argent, atteignirent jusqu’à 63 pour 100 en un an ; la seule épidémie de fièvre jaune de 1855 emporta I 057 hommes ; ce fut en vain que l’on transporta les camps, les chantiers et les ateliers d’un bout à l’autre de la colonie ; en 1867 seulement, l’emplacement de Saint-Laurent du Maroni, grâce à l’expérience acquise, finit par permettre de procéder à une création qui a duré.
Mais surtout il apparaissait que la conception même sur laquelle on était parti était viciée à la base ; quels que fussent les encouragements, il était impossible d’obtenir des sujets soumis à la transportation qu’ils prissent intérêt à un travail quelconque ; tous, et surtout les libérés astreints au doublement, n’aspiraient qu’à une évasion, à un retour en France ; il n’y avait aucune ardeur, même parmi les condamnés à perpétuité, à obtenir des concessions ; celles mêmes qui étaient accordées étaient à peine exploitées : 899, en 1866, produisaient 100 819 francs ; 605 l’administration, par ailleurs, se montra, comme à son ordinaire, incapable d’assurer une gestion économique ; elle ne tirait aucun profit du travail des condamnés qui faisait concurrence, à perte, à l’industrie privée et les frais, de 2 273 856 francs en 1852, finissaient par s’élever en 1865 à 4 125 422 francs.
606 AMIRAL DE MACKAULe découragement, naturellement, s’emparait des plus ardents promoteurs de lidée : la Nouvelle-Calédonie, à partir de 1863, doublait la Guyane comme centre de transportation et celle-ci, en 1867, cessait de recevoir les condamnés de race blanche ; on n’y envoyait plus que des Arabes, des Annamites ou des coloniaux ; la population pénale de la Guyane, qui s’était élevée en 1861 à 6 425 personnes, ne cessait ainsi de décroître, jusqu’à 3 521 en 1885. Petit à petit, cependant, une manière de revirement s’opérait à la suite de certaines campagnes de presse ; M. Léveillé, notamment, réclamait pour la colonie les secours que la main-d’œuvre pénale était susceptible de lui assurer et l’on recommençait en 1887 à envoyer des condamnés à la Guyane ; le 27 novembre 1894, la Nouvelle-Calédonie était à son tour abandonnée et la Guyane reprenait son rôle dans notre organisation pénale sans que, cette fois, les conséquences (D’après H. Vernet). sanitaires aient été aussi redoutables que sous le Second Empire ; la mortalité n’y a jamais dépassé 9,88 pour 100 (1899) et la population pénitentiaire a fini par s’y élever en I9Io à 4190 transportés, 2 614 relégués et I 755 libérés ; si elle a diminué depuis (3 775 en 1921), la cause doit en être uniquement cherchée dans un incontestable adoucissement de la répression.
Il n’entre pas dans notre rôle d’apprécier ce système et de juger de son efficacité du point de vue social en général ; le seul fait que nous puissions constater ici est son résultat négatif en ce qui concerne la colonisation ; non seulement la transportation et la relégation n’ont fourni aucun appoint sérieux au peuplement de la Guyane, mais ce pays n’a même tiré pour ainsi dire aucun parti de la maind’œuvre médiocre ainsi mise à sa disposition, pas même pour la constitution d’un réseau routier, encore inexistant ; sa route coloniale n° 1, de Cayenne à Saint-Laurent
607 LA GUYANE SOTS LEdu Maroni, en est toujours au kilomètre 19. Quant aux avantages que l’agriculture et l’industrie guyanaises auraient pu tirer de la consommation de leurs produits par le supplément de population ainsi installé sur ce sol et de la partie du budget métropolitain qui lui est consacrée, ils sont presque aussi insignifiants : la colonie est incapable de suffire à ses propres besoins et les fonds ainsi importés ne font que la traverser pour aller payer des fournisseurs étrangers. Les chiffres de son commerce extérieur : 3107000 SECOND EMPIRE. L’OR francs à l’entrée, I656000 francs à la sortie, en 1850, 7372000 et I 671 000 vingt ans plus tard, exprimaient bien cette situation ; les importations de plus en plus l’emportaient sur les exportations, comme si la colonie, renonçant à toute activité propre, se réduisait de plus en plus à n’être qu’un établissement pénitentiaire. Pour provoquer un renouveau d’intérêt, une résurrection de l’activité dans cette colonie mourante, il ne fallait rien moins qu’un événement fortuit et presque miraculeux, la découverte de l’or.
On n’avait jamais renoncé à trouver le « fabuleux métal » dans le pays qui, malgré tant de déceptions, restait l’Eldorado de Raleigh ; mais tous les efforts étaient restés vains quand, en 1855, un métis du nom de Paolino, qui avait travaillé au Brésil et cherchait de la salsepareille dans le Haut Approuague, crut en avoir rencontré quelques parcelles ; il s’en ouvrit aussitôt à un colon, nommé Prosper Chaton, et au commandant d’Approuague, Félix Couy et ceux-ci ayant vérifié la trouvaille, la firent connaître en haut lieu.
Mais cette découverte ne porta bonheur à aucun de ceux qui y avaient été mêlés : Paolino et Chaton moururent dans la misère, Félix Couy fut assassiné et aucune compagnie n’a jamais réussi à prospérer vraiment en Guyane : les placers que l’on a successivement découverts dans les différentes parties de la colonie sont restés des exploitations d’isolés ou de petits groupes qui cherchent, par des moyens de fortune, à extraire les paillettes du sable et des boues qui les renferment ; avec de la chance, du courage et de l’obstination, certains arrivent à accumuler quelques milliers de francs vite dissipés ; la plupart doivent se contenter de mener une vie misérable dans les bois, exposés à des privations et à des périls dont bien peu échappent. La production, déduction faite d’une contrebande que rien ne peut chiffrer, n’a jamais dépassé quatre mille kilos ; elle oscille, le plus souvent, entre I 500 et 2 000 ; la valeur totale s’est élevée à 3 millions et demi pour 1854-1866, une douzaine pour 1866-1872, 40 de 1873 à 188o ; l’or fournit à la Guyane une grande partie de son exportation, il alimente à peu près seul, par les taxes qui 607 sont perçues par le gouvernement, le budget qui lui permet de payer ses fonctionnaires, mais l’importance de tout cela reste assez minime.
608Le plus clair résultat de la découverte de l’or a été, comme il arrive le plus souvent, la destruction de toute activité normale dans le voisinage ; plus que jamais les habitants de ce pays, anciens colons ou descendants des esclaves émancipés, se sont refusés au travail de la terre ; d’autres sont accourus des contrées voisines et même de l’Europe, qui n’ont pas davantage accepté de chercher à s’enrichir par les voies d’un travail lent et régulier ; le mirage d’une fortune rapide a incessamment lancé les uns et les autres en une course éperdue vers les nouveaux placers ; certains ont dépensé des trésors d’endurance, d’énergie, d’ingéniosité, à lutter contre les hommes et les éléments ; le profit qu’en a tiré la collectivité est resté nul ou à peu près.
L ES VOYAGEURS : CREVAUX ET COUDREAUTout cependant n’a pas été perdu dans ce renouveau qui attirait l’attention sur la vieille Guyane. sance féconde de l’activité scientifique et explora- On lui a dû d’abord d’y assister à une renaistrice. A vrai dire elle n’avait jamais cessé en ce paradis terrestre des botanistes, ornithologistes, etc..., et après les noms des Patris, Fusée Aublet, Simon Mentelle, etc... du dix-huitième siècle, ceux des Dumonteil, Galtier, de Bauve et Ferré, etc..., du temps de la Restauration mériteraient de n’être pas oubliés ; mais les encouragements et les moyens leur avaient manqué, et la reconnaissance était restée limitée à la zone sublittorale ; il était réservé à la fin du dix-neuvième siècle, et tout d’abord à Crevaux, de la pousser dans l’intérieur et de la ramener au delà des limites qu’avaient jadis atteintes les modestes pionniers de d’Orvilliers.
Crevaux était un médecin de marine, né en 1847, qui avait brillamment fait là guerre de 1870 et qui, conduit en Guyane par les péripéties de sa carrière, s’était pris de passion pour ce pays mystérieux. Dans un premier voyage en 1877, il avait remonté le Maroni jusqu’aux Tumuc-Humac et, de là, par le cours du Yari, dont il avait redécouvert les chutes, il avait tenté de relier nos itinéraires à ceux des voyageurs qui, dans les mêmes régions, avaient reconnu les affluents de l’Amazone. Revenu dans ces régions l’année suivante, il avait pris par l’Oyapock, et ayant rejoint l’Amazone, avait entrepris l’exploitation du bassin de ce fleuve encore en grande partie inconnu : par le Yari, le Parou, le Yapura, il était arrivé à parcourir tout le pays de Cayenne aux Andes, remontant à lui seul, avec son nègre Apatou, des 608
609rivières dont on connaissait à peine le nom ; quand il revint à Para, en 1879, son nom était classé parmi ceux des plus grands voyageurs modernes.
La suite de sa carrière ne devait pas être moins glorieuse, par son troisième voyage, dans lequel, partant de Bogota, il reliait le cours de la Magdalena à celui de lOrénoque, et par le quatrième, où il entreprenait de passer du bassin du Paraguay dans celui de l’Amazone ; mais tout d’abord, sur la demande qui lui en était faite, il s’efforçait de reconnaître le Pilcomayo, voie nécessaire de la Bolivie à la mer. C’est au cours de cette dernière exploration qu’il était massacré par les Indiens Tobas, le 27 mars 1882, dans les solitudes du Grand Chaco. Si utiles qu’aient été ces randonnées pour la science géographique et la gloire du nom français en Amérique du Sud, elles laissaient inachevées la tâche essentielle, la reconnaissance de la Guyane intérieure ; ce devait être l’œuvre de Henri Coudreau.
Celui-ci était un simple professeur du collège de Cayenne, porté aux études géographiques par le goût des aventures et qui, tout de suite, avait été pris par le mystère de cette France Equinoxiale. Après s’être préparé par des courses dans les parties mieux connues de la Guyane, il entreprenait en 1889, chargé d’une mission par M. de DOCTEUR CREVAUX Mahy, un premier voyage dans lequel, parti de Counani, il traversait toute la zone entre l’Amazone et les Tumuc-Humac jusqu’au Rio Negro, et revenait à Cayenne par l’Ouest ; puis de Manaos il remontait le Rio Negro et le Rio Branco, dépassait les sources du Trombetas, restait quatre mois dans un isolement complet, en dehors de toute civilisation, et revenait en 1886 avec des cartes de tout le pays entre l’Oyapock et l’Amazone et jusqu’à la frontière du Pérou. Dans un troisième et un quatrième voyages (1887 et 1888), toujours avec le fidèle Apatou de Crevaux, il faisait la reconnaissance entière de la région des Tumuc-Humac et des sources du Camopi ; enfin, en 1895 et 1896, il devait revenir en Amérique du Sud et parcourir successivement les bassins du Tapajoz, du Xingu et du Tocantins ; une grande partie de notre connaissance de l’Amérique intérieure est fondée sur les voyages de Coudreau, merveilleux observateur, écrivain d’un 609 39 vrai mérite, animé d’une rare sympathie pour les misérables populations avec lesquelles il a été amené à vivre ; sa mémoire, comme celle de Crevaux, est inscrite dans les annales de l’humanité. Coudreau, avaient eu en partie pour Ces voyages, en particulier ceux de objet de trouver une solution à la question du Contesté ou plutôt des Contestés, car il y en avait deux.
610 LE LESTIl y avait d’abord un « contesté » franco-hollandais ; un traité de 1668, de ce côté, avait fixé la frontière au Maroni, jusqu’à sa source ; mais à une certaine distance, le Maroni se forme de la réunion de deux cours d’eau, l’Awa et le Tapanahoni, dont la géographie n’était certainement pas connue des négociateurs de 1668 : lequel devait être considéré comme représentant la limite ? La question prenait un certain intérêt du fait que la France pouvait être tentée de pousser ses établissements pénitentiaires de ce côté, du fait aussi que de l’or avait été signalé dans la région comprise entre les deux rivières ; une première expertise faite en 186I avait établi que le bras le plus considérable, à la fois par son débit et par sa longueur, était incontestablement celui de l’Est, l’Awa ; mais certaines cartes anciennes, dressées par les Jésuites, fixaient la frontière au Tapanahoni. D’un commun accord, on convint de s’en remettre à l’arbitrage de l’empereur de Russie (29 novembre 1888) et celui-ci donna raison à la thèse des Pays-Bas (29 mai 18gr) ; avec le Brésil, les choses furent un peu plus compliquées. d’Utrecht, qui prévoyait que la frontière serait fixée à la Le point de départ du débat, était l’article 8 du traité rivière « Japoc ou Vincent Pinzon », de manière à laisser au Portugal les pays du Cap de Nord. Il s’agissait évidemment de nous écarter des rives de l’Amazone, mais où était la rivière Japoc ou Vincent Pinzon ? A l’Oyapock du cap d’Orange, universellement connu sous ce nom, disaient les Portugais, et les Brésiliens leurs héritiers ; mais le terme Japoc ou Oyapock est un terme générique désignant n’importe quel cours d’eau, répondaient les Français, et l’on ne connaît aucune rivière portant manifestement et couramment le nom de Vincent Pinzon ; le mieux était de s’en rapporter aux intentions présumées des rédacteurs, qui avaient seulement voulu laisser aux Portugais le Cap de Nord, et de chercher la rivière Vincent Pinzon dans le voisinage immédiat de ce point connu, par exemple à la rivière Araguary qui se jetait jadis très certainement au nord.
611Le différend avait commencé au lendemain même du traité d’Utrecht et avait donné lieu à toutes sortes d’incidents, qui s’étaient traduits par l’installation de postes et de missions des deux nations en divers points des territoires en litige ; toutefois on peut dire que les Français n’avaient jamais reconnu les prétentions des Portugais sur ces contrées, où nous avions eu, notamment entre 1750 et 1792, des établissements florissants à Macapa et Counani.
A la fin du dix-huitième siècle, notre situation prépondérante nous avait permis à plusieurs reprises de faire triompher notre point de vue, en fixant la frontière successivement au tracé de telles ou telles rivières choisies entre lOyapock et le cap de Nord, le Carsevenne, l’Araguary, le Carapanatuba, etc..., mais les traités de 1815 avaient décidé qu’on se reporterait tout simplement au traité d’Utrecht, dont une commission interpréterait le texte. Cette commission ne s’était jamais réunie, et les choses étaient restées en l’état, ou plutôt la France et le Brésil avaient alternativement tenté de s’installer sur les lieux, la France à Mapa en 1836, le Brésil à Dom Pedro II sur le Tartarougal en 1840 ; une Commission réunie à Paris avait tenu quinze conférences de 1853 à 1856 sans arriver à un résultat ; le Brésil avait offert la frontière du Carsevenne, mais la France avait refusé.
GUYANE : LE MARCHÉ DE CAYENNE
612 ET L’AFFAIRE DE MAPAIl s’agissait d’une contrée fort étendue, 260 000 kilomètres carrés, 60 000 si l’on se limitait à la zone littorale, peuplée de 17 650 habitants reconnus et peutêtre bien davantage ; la valeur en était sérieuse, si l’on en croit Coudreau qui écrivait : « La France Equinoxiale est-elle possible ? La Guyane répond non, mais l’Amazone dit oui. » Les émigrants, des deux côtés, commençaient à y affluer ; il semble bien cependant que les intérêts français étaient en majorité dans ce pays, où nous avions des écoles à Counani et à Mapa. C’est cette situation ambiguë qui, vers 1888, donna l’idée à plusieurs Français, parmi lesquels on a le regret de trouver Coudreau, de procéder à la proclamation d’une République de la Guyane indépendante, à la présidence de laquelle ils appelèrent un M. Jules Gros, publiciste résidant à Vanves, dont le principal tort fut sans doute de prendre l’aventure au sérieux ; un simple avis inséré au fournal officiel suffit à mettre fin à l’existence de la soi-disant république.
DE 1900L’affaire n’allait pas tarder à prendre une allure plus sérieuse, par la découverte, en 1893, dans la région du Carsevenne, de gisements d’or qui passèrent un instant pour les plus riches que l’on eût encore reconnus dans la contrée ; en mai 1894, près du quart de la population de la Guyane, plus de six mille personnes, étaient passées dans le Contesté ; des aventuriers brésiliens, d’autre part, sous un certain colonel Cabral da Veija, prétendirent de leur côté s’y installer en maîtres. Ce Cabral, en mai 1895, fit ainsi saisir et mettre aux fers notre agent à Mapa, le métis Trajan, et amener notre pavillon. L’excitation fut immédiatement très vive à Cayenne, d’où l’on envoya aussitôt un détachement de troupes que commandait le capitaine Lormier. Celui-ci fut tué par Cabral alors qu’il parlementait, mais le lieutenant Destoup attaqua et vengea la mort de son chef en incendiant de fond en comble le village de Mapa (15 mai 1895). L’incident, qui n’eut pas de suites, eût pu devenir grave ; il hâta certainement la marche des négociations, qui aboutirent, le Io avril 1897, à la rédaction d’un compromis d’arbitrage et à la désignation d’un arbitre, qui dut être le président de la Confédération helvétique.
Les géographes français continuaient, et continuèrent même après 1900, avec
613M. Vidal de la Blache, dont l’ouvrage est de 1902, à estimer que scientifiquement, la rivière anciennement désignée sous le nom de Vincent Pinzon ne peut être que l’Araguary, dont l’embouchure ancienne aurait dû se trouver par I° 5I’ 20" Nord, au canal actuel de Carapapori ; c’est donc là que, pour se conformer aux intentions manifestes des négociateurs de 1715, il aurait convenu de fixer la frontière ; il eût peut-être été équitable, d’ailleurs, de tenir compte de certaines considérations de fait, de la présence d’éléments français établis dans la zone contestée, des travaux de Crevaux et de Coudreau, etc.... mais l’arbitre se borna à l’examen des questions de pure forme, de la lettre des traités.
Or de ce point de vue nous nous trouvions évidemment désavantagés : la question du contesté guyanais était d’importance secondaire en présence des intérêts généraux de la France, et nos savants comme nos diplomates n’y avaient accordé qu’une attention intermittente ; pour les Brésiliens, au contraire, elle était d’intérêt national ; un de leurs plus grands savants, M. Caetano da Silva, y avait consacré sa vie entière et l’avait résumée dans un ouvrage : L’Oyapock et l’Amazone, paru en 1861, qui était un modèle de discussion critique ; le vicomte de Santarem, jadis, aurait eu entre les mains des documents établissant que le Japoc de 1715 était bien l’Oyapock d’Orange, par 4° 20’ 40" Nord ; ils ne purent être produits, mais on retrouva dans un manuscrit Clairambault, de la Bibliotheque Nationale de Paris, n° 1016, un mémoire de M. de Férolles, de 1698, d’où il ressortait qu’à cette date le gouvernement de Cayenne et le gouvernement français savaient que pour les Portugais le Vincent Pinzon ou Oyapock était une rivière voisine de Cayenne, et portant ce nom exclusivement ; ces dix-sept lignes eurent une influence décisive et la sentence de l’arbitre du 6 décembre 1900 prononça que la frontière était l’Oyapock du cap d’Orange, de son embouchure à sa source ; puis au delà un tracé suivant approximativement la ligne de partage des eaux des monts Tumuc- Humac.
LA GODENE MODERNELa France n’avait qu’à s’incliner devant une décision qu’elle avait acceptée d’avance ; elle le fit sans hésitation dans un large esprit de respect pour la sentence arbitrale, heureuse qu’un tel différend, prolongé pendant près de deux siècles, eût pu se terminer sans laisser aucune animosité entre deux grands peuples faits pour se comprendre et s’estimer. 88 240 kilomètres carrés, plus du huitième de la France métro- La France Equinoxiale demeurait encore un gros morceau : politaine ; mais de ce vaste territoire, combien peu était réellement mis en valeur ! 613 L’étendue des cultures n’avait cessé d’y diminuer depuis 1848 ; les sucreries, dès 1864, étaient réduites à onze, en 1879 à deux. La superficie passait de 1 315 hectares en 1841 à 79 en 1883, le produit tombait à 107 228 kilos en 1879, à 61 286 en 1883 ; en 1888 on cessait d’exporter des sucres, les faibles quantités que l’on récoltait encore suffisant à peine à la consommation locale ; les quelques rhumeries au rendement intermittent qui subsistent s’alimentent avec des mélasses achetées à la Trinité et à Sainte-Lucie ; les cultures des petites plantations elles-mêmes n’ont pas échappé au sort commun ; le cacao est tombé à 2 059 kilos en 1892, le café à 86 en 1891, le rocou (455 457 en 1856) à I 912 en 1897, les épices et le coton ont comme cessé d’exister. Il n’est pas jusqu’aux plantations en vivres, nécessaires à la vie quotidienne, qui n’aient vu se réduire à la fois leur étendue et leur production : à I 443 700 kilos en 1879, 820 000 en 1888. La superficie des terres cultivées a fini par se trouver ramenée en 1921 à 2 579 hectares.
614
La population (44 202 en 1921) se réduit, si l’on en déduit les militaires, l’administration pénitentiaire, les chercheurs d’or (approximativement évalués à II 000), les indigènes et l’effectif des pénitenciers, à 26381 personnes, la plupart concentrés dans les villes ou soi-disant telles (IO 146 à Cayenne) ; il y a quelques familles blanches, une vingtaine, disait Coudreau, installées depuis un siècle, race bâtie à chaux et à sable par la rude sélection à laquelle elle a été soumise et parmi laquelle on trouve quelques admirables spécimens d’humanité ; le reste est descendants des anciens esclaves ou récents émigrés provenant des Antilles : Cayenne a maintenant une tendance à n’être plus qu’une colonie de la Martinique ou de la Gua- INDIEN DU SAN MIQUEL DE L’ESdeloupe. Les Indiens à demi civilisés sont 2368, CORTE DU DE CREVAUX (1879) (D’après un document de la mission). parmi lesquels quelques centaines de nègres Bosch, Bonis ou Yucas, anciens marrons émigrés de la Guyane hollandaise pour rester sous notre autorité ; il y a aussi d’autres Indiens encore épars dans les bois, en dehors de la civilisation, peut-être une vingtaine de mille, débris insi- 614 LA GUYANE gnifiants d’anciennes tribus dont aucune ne dépasse trois cents individus. Tout ce monde vit d’une existence ralentie, les agitations même de la politique ne pouvant prendre toute leur amplitude dans cette société aux dimensions trop restreintes, soulevée seulement à intervalles à peu près réguliers par de brusques fièvres nées de l’espoir obstiné d’une fortune miraculeuse : fièvre de l’or, tant de fois renouvelée, fièvre de l’essence de rose, plus récemment encore fièvre de la gomme de balata, un produit végétal voisin de la gutta-percha. Quelques millions s’improvisent ainsi, bien vite évanouis, puis l’on revient à l’atonie et à la stagnation accoutumées ; les échanges, même avec ces renforts successifs, ont à peine progressé, comme s’ils ne profitaient pas de l’élan général des affaires dans le monde : 12 millions en 1890, 18 en 1900, 25 à peine en 1912 ; les chiffres d’après guerre eux-mêmes ne sont pas plus encourageants, si l’on tient compte de la diminution de valeur de l’argent : 85 782 985 francs, 43 aux importations, 42 aux exportations en 1924 ; et cela à côté de la Guyane anglaise qui, dans des conditions identiques, a 297000 habitants (superficie triple) et fait pour 700 millions d’affaires, de la Guyane néerlandaise (40 000 kilomètres carrés de plus), qui a 136 000 habitants et dont les échanges sont le double ou le triple ! Faut-il donc désespérer de notre Guyane ? (Document de la mission Crevaux, sur le Rio Yapura). Elle dispose pourtant de ressources immenses et, si l’on veut voir les choses, rien de ce qu’ont avancé les plus audacieux de ses apologistes n’est faux : l’exploration méthodique de son sous-sol est à peine commencée, mais déjà l’on sait que de ses richesses minérales, l’or, qui a fait sa célébrité, sa fortune et sa misère, est peut-être la moins considérable ; sa forêt est l’une des plus prodigieuses du monde, joie pour l’industriel, aussi bien que pour le naturaliste, et le souvenir du passé est là pour nous montrer ce que peuvent y être les cultures. La main-d’œuvre seule lui a toujours manqué, mais il ne semble pas qu’aucune raison de nature doive à
615
615
616jamais interdire l’exploitation de ce sol par le travail humain, fût-ce celui de la race blanche. La Guyane a toujours eu ses enthousiastes ; elle ne les eût pas trouvés si elle ne les eût pas quelque peu mérités. Coudreau, l’un des hommes qui l’ont le mieux connue, avait foi en son avenir, mais : « Renonçons, disait-il, à la colonisation sentimentale. » — « Sinon, ajoutait-il dans son style un peu apocalyptique, prenons une résolution virile, à la suite de laquelle on ne pourra plus nous jeter à la face l’exemple de cette colonie comme une injure et un défi. »
En réalité l’histoire de la Guyane en est encore à ses débuts : il s’agit d’une terre vierge ou presque, pour ainsi dire sans population, — un habitant par trois kilomètres carrés, — à peine connue, même aujourd’hui, dans la plupart de ses parties. En dépit de tout ce qui s’y est fait depuis deux siècles on pourrait répéter en 1929 ce que nous disions d’elle en la considérant à la date de 1715 : c’est à peine une colonie, demain elle peut le devenir et même une fondation grandement honorable et profitable pour la France et l’humanité. Une initiation vigoureuse et intelligente pourrait, du jour au lendemain, ouvrir les horizons entrevus par les initiateurs. 616
Citer ce chapitre
Joannès Tramond, « La Guyane », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 587-616.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/antilles-guyane/la-guyane/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715