Tome III · La Tunisie · Chapitre 3
La crise tunisienne
I. — LES PROGRÈS DE L’INFLUENCE FRANÇAISE EN TUNISIE. — La Tunisie aux prises avec l’Europe : la répression de la course. — La conquête d’Alger et l’attitude de la Tunisie. — Le bey Hussein : le traité du 8 août 1830 et les traités Clauzel. - La Tunisie avec la France contre la Porte : Ahmed-bey (1837-1855). II. - LA FOLIE FINANCIÈRE. — DISPARITION DE L’INFLUENCE FRANÇAISE. — Le faste tunisien. - Un essai de modernisation : le Pacte fondamental de 1857. — Mohammed-es-Saddok et le mouvement de réformes. — La banqueroute. - La révolte. — Une politique incertaine. — La commission financière internationale (1869). III. - LES VISÉES ITALIENNES ET LEURS CONSÉQUENCES : LA FRANCE AUX PRISES — Les résultats de la politique de recueillement en Tunisie. — Le grand effort italien. — L’affaire du chemin de fer de La Goulette. — L’affaire de l’Enfida. — Les incidents de frontière et la mauvaise foi du bey. — L’intervention inévitable.
I
LA RÉPRESSION DE LA COURSEAu lendemain des traités de Vienne, la Tunisie, comme les autres pays de l’Afrique du Nord, fut sommée par l’Europe de renoncer aux pratiques barbares de la course : en exécution des principes établis par le congrès de Vienne, Lord HIST. DES COLONIES : TUNISIE.
386Exmouth, chargé de notifier les décisions des puissances, parut dans les eaux de Tunis avec une escadre le II avril 1816.
Le bey Mahmoud, qui était alors au pouvoir, sentant combien cette nouveauté contrarierait les habitudes de ses sujets les plus influents, essaya de gagner du temps et s’en tint aux demi-promesses ; mais l’amiral anglais, sans doute conseillé par le consul Devoize qui connaissait son homme, coupa court aux tergiversations par un ultimatum brutal, et le bey céda sur tous les points : il libéra 800 esclaves et s’engagea par écrit, au nom de la Régence, à supprimer à jamais l’esclavage des chrétiens dans ses Etats.
Puis, le 21 septembre 1819, une flotte anglo-française, venant d’Alger, se présenta devant La Goulette pour notifier au bey le protocole arrêté au Congrès d’Aix-la-Chapelle et relatif à la course : le bey dut prendre par écrit l’engagement de ne plus armer ses bâtiments en course, sous peine d’attirer sur lui « les armes de toute l’Europe ». Mahmoud, d’ailleurs instruit par l’exemple des corsaires algériens que Lord Exmouth venait de châtier sévèrement, se soumit sans difficulté.
LA CONQUETE LA GUETR ATTUDE DE LA TUNISIECes événements avaient mécontenté la population de Tunis, accoutumée à considérer la course comme une industrie légitime, et Mahmoud, accusé d’avoir cédé trop facilement aux chrétiens, avait même dû réprimer un commencement de révolte ; mais les rapports du bey et de la France n’en avaient pas sensiblement souffert. Vers la fin de sa vie, Mahmoud consentit aux Français de nouveaux avantages : notamment un tarif de faveur pour les marchandises importées, des garanties pour les propriétés des Français en Tunisie, le règlement des créances en suspens entre Français et Tunisiens, — et ces diverses mesures furent reprises et confirmées par son fils Hussein, aussitôt après son avènement, le 13 décembre 1824. l’annonce de l’expédition d’Alger ne On put craindre un moment que vînt compromettre cette entente. Il est vrai qu’Alger et Tunis vivaient en état constant d’hostilité et que Tunis eût dû se réjouir de la défaite infligée à cet adversaire traditionnel ; mais l’un et l’autre continuaient à dépendre nominalement de Constantinople et le cri d’alarme lancé par la Porte risquait de resserrer la solidarité musulmane.
De fait, la population tunisienne, dans l’ensemble, jeta feu et flamme, et le bruit courut en Europe, au début de 1828, que Hussein-bey, cédant aux sollicitations du dey d’Alger, avait résolu de s’allier avec lui contre la France.Le consul de France à Tunis, Mathieu de Lesseps, fut ainsi amené à demander des explications au bey, qui prit fort nettement position : « On cherche, déclara Hussein, malgré tous mes soins, malgré mes déclarations publiques et souvent répétées au sujet des torts du dey d’Alger et de la justice de la Cour française, à donner une fausse interprétation de mes sentiments. Il importe de la rectifier : je veux conserver une attitude complètement neutre dans la guerre qui se prépare, et pourtant mes vœux sont certainement pour le succès des armes de la France, la plus puissante, comme la plus sincère alliée de mon pays. Le Grand Seigneur, dit-on, vient à son tour de déclarer la guerre à la France : eh bien ! mon système de neutralité est si fortement arrêté que, dans cette circonstance encore, si le gouvernement turc m’envoyait cent firmans pour m’enjoindre de prendre parti pour lui contre mon alliée, s’il m’expédiait, dans ce but, cent messagers et émettait cent proclamations, je n’obéirais point aux premiers, je serais sourd aux avis de ses envoyés, et j’empêcherais la publication de ses appels aux armes. Je m’expose, je le sais, par cette attitude, à de grands dangers ; mais je me jette avec confiance dans les bras de la France, certain qu’elle ne m’abandonnera pas au jour du péril, et je ne désire rien autant que le châtiment exemplaire de son injuste agresseur, le dey d’Alger ».
387
Et ce n’étaient pas là des mots : en 1830, le bey, sur la demande du consul de France, arrêta la contrebande de poudre qui se faisait de l’ile D’après un portrait appartenant MATHIEU DE LESSEPS de Tabarka vers Constantine ; il facilita à l’armée à M. Mathieu de Lesseps). française d’Afrique son ravitaillement en bétail et exempta de quarantaine et de tous droits les bâtiments qui venaient toucher dans les ports de la Régence pour les besoins des troupes expéditionnaires ; avant même que fussent connus les premiers résultats de l’expédition, il envoya spontanément un officier de sa cour au général de Bourmont pour le complimenter et lui offrir ses services ; enfin, il s’efforça de prévenir toute explosion de fanatisme xénophobe et retint à Sfax, sous prétexte de quarantaine, 150 soldats turcs qui se rendaient d’Egypte à Alger.
On ne pouvait vraiment désirer davantage.
388LA S AOUT 1830 ET LES TRAITÉS CLAUZEL immobilisés ses ennemis algériens, l E BEY HUSSEIN : LE TRAITE DI Si heureux que fût le bey de voir principal mérite de cette politique revenait au consul de France Mathieu de Lesseps, qui, fidèle à l’exemple de Devoize, avait su conquérir l’amitié du prince tunisien.
C’est à Mathieu de Lesseps que Hussein avait dû de découvrir, en octobre 1829, une conspiration de janissaires, qui menaçait à la fois sa vie, celle de son entourage et des Européens, et de pouvoir la comprimer à temps, et c’est grâce à l’atmosphère de confiance créée par le consul que, malgré les difficultés du moment et quelques maladresses, l’influence française alla se développant en Tunisie.
En juillet 1830, le ministre de Polignac, encouragé par la prise d’Alger, soumet au bey la signature d’un traité donnant aux puissances européennes de nouvelles garanties pour leur commerce et leur marine : interdiction définitive de la course, abolition de l’esclavage des chrétiens, protection des équipages et des bâtiments naufragés, suppression des tributs et redevances payés par les puissances chrétiennes, et, de plus, rétablissement pour la France du privilège de la pêche du corail, dont elle avait joui jusqu’en 1799, liberté de commerce pour tous les négociants étrangers et traitement de la nation la plus favorisée ; enfin, par un article additionnel et secret, un emplacement devait être accordé à Carthage pour l’édification d’une chapelle à la mémoire de Saint Louis. Un délai de huit jours était laissé au bey pour faire connaître son accord, faute de quoi les troupes françaises, libérées par la prise d’Alger, viendraient devant La Goulette.
Cette menace semblait à tout le moins inutile ; la course et l’esclavage des chrétiens étaient disparus des mœurs tunisiennes, et le consul obtint sans peine la signature du traité le 8 août 1830. Le bey ne fit de réserves que sur la question de la pêche du corail.
Le bey Hussein apparaissait donc comme un sûr allié, et le général Clauzel, quand le gouvernement français eut décidé de restreindre à Alger et sa banlieue l’occupation de l’Algérie, fonda sur cette alliance toute une politique algérienne : il nomma le frère de Hussein, Sidi-Mustapha, et son neveu Sidi-Ahmed, beys de Constantine et d’Oran, avec le droit de percevoir tous les revenus de ces provinces, moyennant paiement au Trésor d’un million de francs. Hussein et son entourage trouvaient à cette opération bien des inconvénients : le peuple, fanatisé par les intrigues algériennes, admettrait difficilement que des princes musulmans payassent tribut à une puissance chrétienne, la conquête serait difficile, les Marocains s’installaient à Tlemcen, la France n’était guère assurée de se maintenir en Algérie, etc...
389Hussein n’accepta qu’après trois jours de négociations, le 3 janvier 1831. Mais le gouvernement français refusa de ratifier les décisions du général Clauzel, qui l’engageaient trop avant à son gré : les troupes tunisiennes, qui avaient déjà rejoint Oran, durent rebrousser chemin, et le bey, comme bien on pense, se montra peu satisfait de l’aventure.
PORTE : AHMED-BEY (1837-1855)Malgré tout, le 24 octobre 1832, modifiant dans un sens bienveillant le traité du 8 août 1830, il accordait à la France le droit perpétuel et exclusif de la pêche du corail sur tout le littoral tunisien, moyennant l’ancienne redevance de 13 400 piastres par an. En 1834 encore, bien que le consul général de Grande-Bretagne, sir Thomas Reade, l’incitât à la résistance, il protesta de son désir de combattre la contrebande de poudre qui se faisait à travers la Régence vers Constantine. Tout au plus pouvait-on constater une certaine réserve dans son attitude. Il mourut, d’ailleurs, le 20 mai 1835. Le successeur de Hussein, son frère Mustapha, passait pour acquis à l’influence anglaise, et le premier contact fut un peu froid. Pourtant, dès octobre 1835, un désir de rapprochement se manifesta à la cour du Bardo : le bey se sentait menacé par le sultan de Constantinople, qui voulait sa revanche de la défaite algérienne, et il comptait sur l’appui de la France.
Or, la France reconnaissait au sultan le droit de refuser ou d’accorder l’investiture au bey de Tunis, mais elle lui refusait celui de toucher à l’organisation politique des Régénces, en qui l’Europe voyait depuis des siècles des Etats indépendants de fait ; elle ne voulait pas du voisinage des Turcs en Afrique du Nord, et son ambassadeur à Constantinople reçut mission de « faire pressentir à la Porte que toute entreprise tendant à implanter sa domination à Tunis l’exposerait à nous trouver sur son chemin et à rencontrer de notre part une opposition réelle » (19 janvier 1836).
La coalition d’intérêts se précisait entre la Tunisie et la France : une escadre, sous les ordres de l’amiral Hugon, fut envoyée devant Tunis pour parer à toute éventualité, et, par une circulaire du 5 août 1836, M. Thiers fit connaître aux cours européennes les raisons de cette attitude et l’intention bien arrêtée de la France de maintenir le « statu quo » tunisien. En 1837, on réunit devant Tunis les divisions navales du Levant et d’Afrique. La Porte, qui avait mis en route une flotte commandée par le capitan pacha, jugea prudent de renoncer à toute offensive.
390C’est surtout sous le règne d’Ahmed-bey, qui succéda à son père Mustapha en octobre 1837, que cette alliance de la Tunisie et de la France contre les prétentions de la Porte prit son vrai caractère.
Ahmed-bey, à son avènement, avait 31 ans. C’était un esprit indépendant, orgueilleux, ambitieux et rempli d’illusions sur ses aptitudes et l’importance de son rôle. Il s’avouait grand admirateur de Napoléon Ier et jouait volontiers à l’homme de guerre : il s’entourait de tableaux représentant des batailles, fit construire des casernes à côté de son palais, créa des écoles militaires, essaya de se donner une flotte, augmenta l’effectif de ses troupes régulières et s’occupa avec passion de les organiser.
Il devait donc supporter plus impatiemment que tout autre les prétentions de la Porte, et, par ailleurs, se défiait systématiquement de la tutelle européenne. Mais, si confiant qu’il fût en sa propre puissance, il ne tarda pas à s’apercevoir que, s’il restait isolé, le sultan de Constantinople viendrait aisément à bout de ses résistances, et il lui fallut, bon gré mal gré, chercher des appuis.
Or, deux grandes nations européennes s’offraient à l’aider avec un empressement égal : la France et l’Angleterre ; elles engagèrent en Tunisie une vive lutte d’influence, et Ahmed-bey, pendant quelque temps, profita de leurs bons offices sans marquer nettement sa préférence. Il apparut bientôt, cependant, que leur politique était au fond assez différente.
La France affirmait ouvertement que le bey de Tunis était un souverain héréditaire, choisi suivant une loi successorale établie, sans intervention d’aucune autorité étrangère. Il était le maître dans son domaine. Il ne devait nul tribut à la Porte, et, du reste, ne lui en avait jamais payé. L’investiture et la confirmation des beys par le sultan n’étaient que des survivances d’un lointain passé, des cérémonies de pure forme, et n’exprimaient nullement des rapports de suzerain à vassal. En conséquence, la France prétendait interdire à la Porte toute tentative de mainmise sur la Tunisie, toute réduction des pouvoirs du bey ; elle se déclarait en toute circonstance décidée à faire respecter, au besoin par la force, le « statu quo » en Tunisie.
L’Angleterre était beaucoup moins catégorique : jalouse de la place prise par la France en Algérie, inquiète de l’influence qu’elle avait acquise à l’est et à l’ouest de l’Afrique du Nord, au Maroc et en Tunisie, elle redoutait que la rupture de tout lien entre la Tunisie et la Porte ne servit surtout les ambitions de la France : « Notre politique à nous, disait fort clairement Lord Palmerston à Guizot, ce n’est pas de favoriser en Orient la fondation de ces Etats nouveaux et indépendants qui prendront dans la Méditerranée je ne sais quel rôle, mais de maintenir là un grand Etat
391connu qui serve de barrière contre toutes les ambitions et empêche que des combinaisons nouvelles ne viennent troubler l’équilibre européen ». Aussi l’Angleterre, au lieu de prendre franchement parti entre la Porte et Tunis, s’efforçait-elle surtout d’atténuer les heurts, de rassurer le bey et de faire patienter le sultan.
Entre ces deux politiques, Ahmed-bey sentit la nécessité d’opter. Sans rompre avec l’Angleterre, sans même renoncer à se servir de son crédit, il fit cause commune avec la France, et l’influence française fit avec lui, surtout à partir de I84I, des progrès particulièrement importants.
C’est à la France qu’il demanda l’envoi d’une mission militaire pour l’instruction de ses troupes, malgré les efforts de l’Angleterre, qui, en 1838, avait mis spontanément à sa disposition le colonel Considine. Il permit au consul de France, M. de Lagau, d’aller visiter les régions de Sousse et de Sfax, où les commerçants français se plaignaient d’être mal traités, et facilita son action de tout son pouvoir. Il accorda à plusieurs reprises l’autorisation d’exporter des chevaux AHMED-BEY (1835-1855) pour la remonte des troupes françaises d’Algérie. Il donna des ordres à ses caïds pour réprimer les attentats dont les tribus du Sud s’étaient rendues coupables sur la frontière de l’Algérie. Il autorisa les Sœurs Saint-Joseph de l’Apparition, dès 1843, à fonder une première école de filles française à Tunis, et, deux ans plus tard, permit à l’abbé Bourgade de créer dans la même ville une école de garçons qui fut fréquentée par des enfants de toutes les nationalités et de toutes les confessions. En 1846, après la lecture d’un discours du roi de France, relatif à l’abolition de la traite, il décréta l’affranchissement des noirs dans toute l’étendue de la Régence. Sur la demande du consul de France, il décida de construire, entre Tunis et Bône, une route qui serait surveillée par les caïds voisins sous leur responsabilité. « Je puis affirmer, écrivait le consul de Lagau, que nous avons maintenant, dans cette partie de l’Afrique, presque tous les avantages de la possession, sans en avoir les inconvénients. »
392Il est vrai qu’au milieu de l’année 1843, un nuage assombrit quelque temps ce ciel d’idylle : Ahmed-bey s’obstinait à retarder les opérations de délimitation entre la Tunisie et l’Algérie ; mais une nouvelle offensive de la Porte vint, opportunément, rapprocher les parties et lever les obstacles. L’énergique attitude de la France à l’égard du sultan de Constantinople valut au bey de voir son indépendance officiellement reconnue par le sultan pour la durée de sa vie.
En 1845, le duc de Montpensier, qui se rendait en Orient, faisait de Tunis sa première escale, pour marquer au bey la sympathie de la France, et il y restait quatre jours, fêté par le bey et la population, comblé de présents, honoré de toutes les façons. En juin 1846, c’était au tour du prince de Joinville et du duc d’Aumale d’être, avec le même éclat, les hôtes du bey. Enfin, en novembre 1846, le bey se rendit en France et il y fut reçu avec les honneurs du rang suprême, comme le souverain d’un grand Etat indépendant et allié ; son voyage à travers la France fut une promenade triomphale, et il fit preuve, d’ailleurs, d’une courtoisie charmante. La Porte protesta contre le caractère de cette réception, et l’Angleterre fit grise mine, d’autant qu’Ahmed-bey avait refusé de se rendre à Londres ; mais quelques lettres polies apaisèrent tout.
A la suite de ces divers événements, l’influence française était si bien établie à Tunis que les changements de régime survenus en France ne l’affaiblirent pas : le gouvernement de Louis-Philippe, avec une fermeté tranquille et un remarquable esprit de suite, avait, autour du « statu quo » tunisien, amené les rôles à se préciser de telle sorte que la Tunisie ne pouvait plus se détacher de la France.
II
LE FASTE TUNISIEN
Sous l’influence de la France, la Tunisie se montrait capable de certains progrès d’ordre économique et social, mais son administration faisait apparaître une tare, qui depuis le début du siècle allait s’aggravant : la folie de dépense, avec ses désastreuses conséquences fiscales et politiques.
Hussein-bey (1824-1835), succédant à l’insouciant et prodigue Mahmoud, avait bien essayé de réagir : aidé d’un ministre clairvoyant et ferme, le Sahab-es- Taba Chakir, il avait lutté contre le désordre et les prévarications, diminué les charges militaires, assis raisonnablement l’impôt, et il s’était personnellement imposé des économies sur son train de vie. Mais son exemple n’avait pas été suivi : Ahmedbey (1837-1855) s’était ruiné en bâtisses, en dépenses militaires et navales ; Mohammed-bey (1855-1859) engouffre les millions dans son harem, tandis que son favori tout-puissant, le fameux Mustapha Khaznadar, s’enrichit pour son compte avec une impudente avidité.
393Le peuple est écrasé d’impôts, et son mécontentement prend de temps à autre des formes violentes. Or, la France fut représentée à Tunis,
LE « PACTE FONDAMENTAL » DE 1857 à partir de 1855, par un fort curieux personnage, Léon Roches, qui avait été secrétaire d’Abd-el-Kader, puis interprète de Bugeaud : fort au courant des usages musulmans, parlant l’arabe avec une surprenante finesse, séduisant, persuasif, au demeurant plus imaginatif que raisonnable, il eut tout de suite un ami dans la personne du bey ; les deux hommes ne se quittaient plus, chassaient ensemble, passaient des heures à causer, et le consul profita de son crédit pour inciter le bey à de grandes réformes, qui devaient, croyait-il, apaiser l’opinion et qui portent la double empreinte de sa générosité et de son penchant à l’utopie.
Mohammed-bey était plus qu’à demi converti aux vues modernistes de son conseiller, quand, à la suite de la guerre de Crimée, à laquelle la Tunisie avait pris part, le Congrès des Puissances, réuni à Paris, l’invita à imiter la Turquie et à se donner une constitution, et, le 1o septembre 1857, dans la grande salle du Bardo, en présence de tous les consuls et de tous les hauts fonctionnaires tunisiens, il prêta serment à cette Constitution qu’il octroyait à son peuple sous le nom de « Pacte fondamental ».
Le Pacte consistait surtout en un exposé de principes un peu baroque où se combinent la philosophie du xviIIe siècle français et l’esprit du Coran. Il proclamait notamment l’égalité des sujets devant l’impôt, devant la loi et devant les obligations militaires, l’abolition des monopoles commerciaux et industriels, l’admission des chrétiens à la propriété territoriale et des juifs au droit commun. Le 30 août 1858, il fut complété par un décret portant création d’un « Conseil municipal de Tunis, institué pour l’utilité générale des habitants du pays » ; le président de ce conseil était chargé de gérer le budget de la ville, de veiller à la police urbaine, de régler les questions d’expropriation pour cause d’utilité publique, etc. On projetait enfin de procéder à de vastes défrichements, de restaurer les édifices, de construire des routes et des chemins de fer.
394 MOHAMMED EN NAGEUR BEYL’opinion tunisienne se montra, dans l’ensemble, peu sensible à ces nobles intentions. Elle fut profondément blessée par des nouveautés comme la conscription militaire ou l’égalité des musulmans et des juifs, qui allaient contre toutes ses traditions et qui s’imposaient par trop brusquement ; elle vit en tout ce remue-ménage la main des roumis et accusa le bey d’avoir vendu son âme ; surtout, elle redouta qu’en fin de compte cet appétit de modernisme ne se traduisit par une aggravation des impôts. Un vif mouvement d’opposition se dessina. Mais Mohammed n’eut pas le chagrin d’assister à la faillite de son œuvre : il mourut en septembre 1859. MOUVEMENT DE REFORMES T OHAMMED-ES-SADDOK ET LE tage était L’hérilourd, et l’héritier, frère du bey défunt, était un faible. Incertain, cauteleux, sensible aux influences les plus diverses, avant tout (1855-1859) désireux, a-t-on dit, « de ménager la chèvre et le chou, de contenter tout le monde et le Grand Turc », il ne sut voir clair dans la situation, et il est permis de le considérer comme le principal auteur de la décadence tunisienne.
L’opinion locale attendait de lui, sinon un arrêt du mouvement de réformes, du moins une mise au point et des accommodements. Mais, sans être foncièrement acquis à l’esprit moderne, il renforça ou laissa renforcer les institutions de Mohammed. Dès février 186o il entreprit de mettre en vigueur la loi sur le recrutement, particulièrement détestée. Il aborda coup sur coup une réforme des monnaies et du système des poids et mesures, la création d’un service des postes, d’une imprimerie beylicale et d’un moniteur officiel ; il institua un Conseil suprême pour la sauvegarde de la Constitution et réalisa la transformation des tribunaux prévue en principe par son prédécesseur. Il mit en train de grands travaux publics et notamment restaura et modernisa l’aqueduc d’Adrien, qui amena à Tunis les eaux de Zaghouan. Par une convention en date du 19 avril 1861, il accorda à la France le monopole du service télégraphique en Tunisie. C’était là, pour un gouvernement dont le Trésor était vide et la popularité chancelante, embrasser beaucoup à la fois.
395LA BANQUEROUTE
avaient subi une série d’années mauvaises. Les débiteurs Le pays était pauvre et la vie chère, car les récoltes insolvables encombraient les prisons. C’est dire que les impôts ne rentraient plus et que le déficit s’aggravait tous les jours.
Le grand-vizir Khaznadar, sous prétexte de remédier à cette misère, imaginait des expédients qui ne servaient, en général, que ses propres intérêts et qui achevaient de creuser le gouffre. Un de ses complices, l’israélite Nessim-Scemana, prête au bey l’argent dont il a besoin, à un taux de 12 et 15 pour 100. En 1862, le gouvernement beylical émet pour 35 millions de piastres de Bons du Trésor portant un intérêt de 12 pour 100 pendant neuf ans et remboursables au bout de trois ans si le bey le jugeait opportun, — de là leur nom d’obligations triennales : c’était la première fois que la Tunisie recourait au système des emprunts publics, et la nouvelle provoqua une grosse émotion ; plusieurs ministres démissionnèrent, on les remplaça, et Mustapha Khaznadar, tout en conservant ses fonctions de grandvizir, devint ministre de l’intérieur.
On créa de nouvelles taxes : sur les chevaux, les mulets, les chameaux, les voitures, les denrées alimentaires, etc., on doubla l’impôt de capitation. Mais, comme on en dépensait aussitôt le produit, on se trouva dans l’impossibilité de payer les intérêts de la dette flottante. C’est alors que, moyennant un copieux pot-de-vin, Khaznadar négocia, en 1863, avec les banques Oppenheim et Erlanger, un emprunt de 35 millions, destiné à amortir la dette : sur ces 35 millions, les banquiers prélevèrent comme escompte, commission, frais d’émission des actions, etc., à peu près 1o millions, et le bey s’engagea à payer en quinze ans, à titre de remboursement, une somme de 63 millions, sur laquelle les banquiers devaient prélever encore 13 millions. On a peine à concevoir pareille inconscience.
En 1865, nouvel appel au crédit : on lance un emprunt de 25 millions. En 1867 et 1868, quatre conversions successives, pour apaiser les obligataires de la dette flottante : les créanciers de Tunis sont invités à échanger leurs titres divers contre des obligations d’un type unique rapportant 12 pour 10o et amortissables. Les obligations émises sans mesure sont vendues avec 8o pour 100 de perte et davantage. La banqueroute est manifeste.
Pour comble, la situation économique continue d’empirer. Des sécheresses exceptionnelles, des invasions de sauterelles provoquent une terrible disette ; en 1867, le choléra, apporté à Sousse par les pèlerins de La Mecque, fait en trois mois près de 30 000 victimes, et c’est dans ce pays ravagé, démoralisé, que les agents du fisc prospectent les cachettes de blé ou d’argent avec une brutalité de coupeurs de routes.
396IL A REVOLTE
Tripolitaine et en Egypte. Les campagnes se dépeuplent. En Excédés, beaucoup de fellahs abandonnent la place, passent en quelques années, dit-on, le nombre des charrues imposées tombe de cent mille à huit mille.
Mais, dans certaines régions et dans les villes, la révolte gronde. En Kroumirie, les troupes beylicales, qui accompagnent les collecteurs d’impôts, sont accueillies à coups de fusil. En 1864, l’insurrection gagne le sud, puis le Sahel et toute la vallée de la Medjerda : une colonne de 300 hommes, chargée de la réprimer, est cernée dans un défilé montagneux et massacrée ; les insurgés, sous le commandement d’un chef énergique, Ali-ben-Ghadaoum, marchent par milliers sur Tunis, l’armée est désorganisée par les désertions, dans Tunis même un complot se trame contre le bey et son entourage. C’est une véritable explosion.
La France, en plus des intérêts de ses nationaux établis en Tunisie, songe à protéger la province de Constantine. Elle décide donc d’intervenir ; mais le gouvernement impérial, au lieu d’agir seul, invite l’Angleterre et l’Italie à coopérer avec lui à une démonstration navale ; la Turquie, sans y être conviée, joint ses vaisseaux à cette flotte internationale et trouve ainsi le moyen de faire sa rentrée sur la scène tunisienne.
L’INSURRECTION DE 1864 (D’après l’Illustration)
397La coopération était toute d’apparence : en réalité, tandis que le représentant de la France, M. de Beauval, essayait à la fois d’apaiser le chef des rebelles et d’obtenir du bey le renvoi du Khaznadar, le consul italien et le consul anglais, Sir Richard Wood, voulaient profiter de l’occasion pour rétablir l’autorité de la Porte sur la Tunisie et travaillaient en ce sens le bey et la population. Mais le gouvernement français se ressaisit et déjoua le calcul : l’amiral Bouet-Willaumez menaça le commissaire turc de couler ses vaisseaux s’il faisait débarquer un seul homme, les ambassadeurs de France à Constantinople et à Londres rappelèrent avec fermeté les principes du « statu quo », on laissa entendre que les tentatives de la Turquie n’auraient d’autre effet que de provoquer une occupation française de la Tunisie, et les intrigues cessèrent ; chaque intéressé prétendit même qu’il n’avait jamais envisagé d’au- MUSTAPHA KHAZNADAR tre politique que celle de la France.
Entre temps, le Khaznadar avait, par de savantes et traditionnelles manœuvres de division et surtout à prix d’or, désorganisé l’insurrection. Les principaux chefs, vers le mois d’août 1864, étaient venus demander l’aman. Des dissidents avaient subi une grave défaite auprès de Sousse. Seul, Ali-ben-Ghadaoum restait en armes : mis en déroute avec ses 3 000 hommes par le général Sidi-Roustam, il fut réduit à passer la frontière, et les autorités françaises d’Algérie, s’étant emparées de sa personne, l’internèrent en Algérie, puis le livrèrent au bey qui le fit empoisonner en 1867.
INCERTAINEMais la révolte continuait à couver sous la cendre, et le moindre souffle la réveillait. A la fin de 1864 elle éclate encore, sous la forme d’un féroce pillage, aux environs de Djerba ; en 1865, les Kroumirs se ruent sur les Drids de Béja, qui avaient été des premiers à faire défection et qu’ils regardaient comme des traîtres ; les Accara et les Ouerghamma envahissent l’ile de Djerba, et deux bâtiments anglais vont les mettre à la raison ; en 1866 encore, les Kroumirs reprennent les armes et repoussent 5000 hommes de troupes régulières, et le propre frère du bey, Sidi-el-Adel, se met à leur tête, mais on s’empare de lui par trahison, et il meurt dans sa prison. L’anarchie, on le voit, était à son comble. La Tunisie d’alors, dans ce désordre d’événements, donne l’impression d’un pays qui a soudainement rompu avec ses traditions et qui manque d’une tutelle nécessaire. C’est qu’en effet Mohammedes-Saddok, au contraire de la plupart de ses devanciers, et sans être doué de la clairvoyance et de l’énergie qu’eût exigé ce rôle difficile, a rêvé d’agir par luimême, de n’écouter d’autres voix que celles de ses mauvais conseillers et d’écarter, en particulier, l’influence française. Il est possible, par ailleurs, que le gouvernement français ait dévié, à ce moment-là, de la ligne de conduite que la tradition nationale lui traçait en Tunisie.
398Au lendemain de son avènement, Mohammed-es-Saddok accomplit deux gestes assez contradictoires : il s’empresse de demander son investiture au sultan de Constantinople en lui offrant pour plus de deux millions de cadeaux, et il se rend à Alger pour y saluer, avec des marques excessives d’attachement, Napoléon III.
Puis, peu à peu, il s’éloigne du consul de France, Léon Roches, de qui les yeux mirent longtemps à se dessiller, et se rapproche du consul d’Angleterre, Sir Richard Wood, diplomate affiné et merveilleusement patient, qui obtient pour ses compatriotes de nombreuses concessions, notamment la construction du chemin de fer de Tunis à La Goulette. Le successeur de Léon Roches, M. de Beauval, essaie bien de regagner le terrain perdu, lutte fort habilement contre l’étonnante autorité du Khaznadar, mais il n’est guère soutenu par son gouvernement qui songe, selon toute vraisemblance, à laisser la Tunisie à l’Italie, en compensation des provinces qui manquent à son unité, et il faut la révolte de 1864, avec l’astucieuse intervention de la Turquie et les menées anglaises qui s’y raccordent, pour que la perspective de la politique française se rétablisse et que la question tunisienne y reprenne sa vraie place.
LA COMMISSTON FINANCTERE INTERNATIONALE (1869)La prééminence des consuls de France, qui s’était muée, sous Ahmed-bey, en une sorte de protectorat, ou du moins de protection, est tout à fait disparue : la France ne peut plus compter en Tunisie sur un rôle indépendant et vraiment efficace. Elle y est même considérée comme une ennemie : en 1864, le Khaznadar accuse le consul de France d’avoir fait échouer en Europe une mission financière de son associé Nessim-Scemana et, le jour du 14 juillet, M. de Beauval, assis dans son jardin, entend siffler des balles autour de lui. international : on le vit nettement quand les Fran- La Tunisie était donc tombée dans le domaine çais de France, porteurs d’obligations tunisiennes et fort inquiets sur le sort de leurs créances, se réunirent à Paris et demandèrent formellement au gouvernement de prendre en mains leurs intérêts.
399Le Kahznadar, à cette nouvelle, fit signer au bey, le 8 janvier 1868, un décret portant unification de la dette tunisienne : le gouvernement français somma le bey de rapporter ce décret. L’ingénieux personnage offrit alors de constituer une commission, composée de Français et de Tunisiens, qui serait chargée de percevoir tous les revenus et d’en assurer la répartition entre les créanciers et le gouvernement. Le gouvernement français accepta, et la convention fut signée le 4 avril 1868.
Mais les voisins jetèrent les hauts cris : les consuls d’Angleterre et d’Italie invoquèrent les intérêts de leurs nationaux, porteurs d’obligations tunisiennes, et le bey déclara la convention du 4 avril nulle et non avenue. Le consul de France protesta véhémentement, puis suspendit ses relations avec la cour beylicale, amena son pavillon. Le bey n’en parut nullement inquiet, et l’on se résigna à traiter l’affaire en commun : les conversations entre Tunis et les représentants de la France, de l’Angleterre et de l’Italie durèrent toute une année, et elles aboutirent, le 5 juillet 1869, à la création d’une sorte de conseil judiciaire, la Commission financière internationale.
Le total des créances s’élevait alors à 275 millions, chiffre énorme pour un pays épuisé, et qui, à mesure que les appétits s’excitaient, monta bientôt à 350. Un sérieux examen des titres et une intervention auprès des créanciers permit de conclure, le 23 mars 1870, un arrangement qui ramena la dette à 125 millions.
Les obligations nouvelles, représentant un capital nominal de 500 francs, devaient donner droit à 25 francs annuels d’intérêts, payables par semestre, et, pour que cette conversion fût autre chose qu’une fiction, une commisson permanente internationale était chargée de la perception des revenus tunisiens (douane, ferme des tabacs, du sel, du plâtre, des poulpes et éponges, du poisson, droits divers, kanoun des oliviers, etc.), dont une partie était donnée en gage aux créanciers. Il restait tout juste au gouvernement tunisien de quoi payer ses fonctionnaires, il n’était plus en mesure d’entretenir ses routes ou ses édifices.
400 L ES RÉSULTATS DE LA POLITIQUE DE RECUEILLEMENT EN TUNISIELe bey était le « prisonnier » de la commission internationale : dans cette commission l’Italie et l’Angleterre avaient, en principe, autant de poids que la France et s’efforçaient — l’Italie surtout — de gagner à la main. Dès la fin de 1868, le commandeur Pinna, représentant de l’Italie, avait obtenu du bey un fort avantageux traité de commerce et de navigation et la concession des mines de plomb du Djebel Rças. Rome se retrouvait à Carthage. Ce n’était pas l’attitude contrite et timo- rée de la France, au lendemain du désastre de 1870, qui pouvait changer cette situation : pendant quelques années, la France en Tunisie ne paraît bonne qu’à recevoir des coups.
Des fractions de tribus tunisiennes passent à chaque instant la frontière algérienne, attaquent des caravanes, razzient des douars, sans qu’il soit possible d’obtenir du bey la moindre répression.
Quand l’insurrection éclate en Algérie, la contrebande de poudre trouve chez les autorités tunisiennes une évidente complicité, et l’un des principaux chefs de la révolte, Kablouti, après sa défaite, se réfugie au Bardo, où il reste jusqu’en 1875, malgré les protestations de la France, et d’où il part, en toute tranquillité, pour La Mecque.
L’Italie et l’Angleterre continuent à se partager les bénéfices de la tutelle internationale : le commandeur Pinna obtient pour l’un de ses compatriotes la concession du chemin de fer de Tunis au Sahel, et Sir Richard Wood fait attribuer à une compagnie anglaise la concession de la ligne de Tunis à La Goulette, puis celle de la ligne de Tunisie en Algérie.
Le représentant de l’Italie prend l’habitude de parler en maître : sous prétexte de protéger ses nationaux contre de prétendus passe-droits, il amène son pavillon, menace le bey d’une déclaration de guerre, et le ministre italien des Affaires étrangères, M. Visconti-Venosta, tout en estimant qu’il a dépassé ses instructions, le laisse en place.
Le sultan de Constantinople, lui aussi, revient à la charge. Soutenu par l’Angleterre, qui reste fidèle à sa vieille politique, et par l’Italie, qui cherche à brouiller les cartes, encouragé par le bey qui, sous cette double influence, lui envoie comme négociateur le général Kheir-ed-Din, il réduit, par un firman du 22 octobre 187I,
MINARET A SOUSSE Pastel original de Sımon Bussy.
401la Tunisie à l’état de pachalik : c’est la Porte qui, désormais, traitera au nom de la Tunisie avec les puissances étrangères, le bey lui fournira un contingent en cas de guerre, la monnaie tunisienne portera l’effigie du sultan, l’administration intérieure seule sera réglée par le bey, mais conformément « à la loi sacrée et autres lois de l’Empire ». Cette fois, le coup était trop dur pour que la France s’y résignât : elle rappela toutes les conventions passées, déclara le firman inacceptable, et la Porte l’abrogea.
On devine quelle pouvait être l’existence du consul français, M. de Botmiliau, dans ce fouillis d’intrigues et de sournoises attaques. Dès 1873, pourtant, son horizon s’éclaircit : à force de dénoncer, au nom de la Commission financière, les agissements du funeste Khaznadar, il obtient sa destitution. C’est le général Kheir-ed-Din qui devient grand-vizir, puis en 1877 un personnage effacé, Mohammed, et, l’année d’après, le favori Mustapha-ben-Ismail, qui, malgré tous ses défauts, se montre plus accessible aux conseils raisonnables et se rapproche de la France.
ITALIEN fensive de la France irritait l’Italie, dont l’impatience se heurtait, d’autre part, à l’opposition de l’Angleterre.
Si l’Angleterre, en effet, désirait peu l’établissement de la France en Tunisie, elle redoutait bien plus vivement que l’Italie ne retrouvât dans l’Afrique du Nord son antique prolongement : la Tunisie italienne, c’était la Méditerranée coupée en deux par une longue jetée, c’était la route de Suez et de l’Inde à la merci de l’Italie, et pareille menace primait, aux yeux de l’Angleterre, toutes les autres. Comme il ne pouvait être question de rendre à la Tunisie sa pleine indépendance, le ministère anglais opta entre les deux tutelles possibles : en 1878, au Congrès de Berlin, il Isissa entendre « qu’il ne s’opposait nullement au développement de l’influence française dans la Régence et qu’il n’avait pas à mettre en avant des précautions contraires ».
HIST. DES COLONTES : TUNISIE.
Cette simple dé- LE GÉNÉRAL KHEÏR-ED-DIN
402 L’APATE LA CHEMIN DE FER DE LA GOULETTELa France ne profita pas de cette invite, mais l’Italie en fut exaspérée et se mit à déployer en Tunisie, sous le ministère Depretis, une activité débordante. Un nouveau consul, Licurgo Maccio, est affecté à Tunis, il y fait une entrée théâtrale, le 23 décembre 1878, et tout de suite entame la lutte. Il crée coup sur coup des écoles, des établissements de bienfaisance italiens. Il sollicite du bey l’autorisation de relier la Sicile à La Goulette par un câble sous-marin ; comme le monopole de l’exploitation des lignes télégraphiques avait été concédé à la France en 1861, son initiative a pour résultat de faire confirmer notre privilège et de provoquer un décret du président de la République rattachant au département des Postes et Télégraphes le service des télégraphes de la Tunisie. Mais il ne se tient pas pour battu, il cherche sa revanche, et les conflits, ouverts ou non, se multiplient. la voie ferrée de Tunis à La Goulette annonce La compagnie anglaise qui s’était fait concéder l’intention de renoncer à cette entreprise, dont les revenus ne couvrent pas les frais d’exploitation. La compagnie française Bône-Guelma serait disposée à prendre la suite ; elle seule pourrait, par sa situation et avec les ressources de personnel et de matériel qu’elle a sur place, endosser l’affaire sans courir à la ruine ; mais les Anglais lui font des prix trop élevés, elle attend.
C’est alors qu’une société italienne, la compagnie Rubattino, entre dans l’enchère, offre jusqu’à 2 500 000 francs pour un lot de matériel et d’installation qui valait à peu près un million. La compagnie Bône-Guelma, devant cette menace, se résigne au sacrifice et obtient la ligne pour 2 625 000 francs (14 avril 1880).
Mais l’incident n’était pas clos. La compagnie Rubattino contesta la validité de la vente, prétendit qu’elle avait une promesse de la compagnie anglaise et qu’au surplus on avait omis, dans la passation du contrat, une formalité rigoureusement exigée par la loi anglaise, à savoir, la sanction préalable de la Cour. Cette omission fut, en effet, démontrée : la Haute-Cour de Justice de Londres prononça l’annulation du contrat et décida que la ligne serait remise en vente, mais cette fois par adjudication.
Aux enchères du 7 juillet, les offres de la compagnie Rubattino dépassèrent toutes prévisions : 4 207 500 francs. Elle fut donc déclarée adjudicataire. Le lendemain, la Chambre italienne fut saisie d’un projet de loi, qui garantissait à la compagnie Rubattino l’intérêt du prix de son achat ; elle le vota séance tenante, sans discussion. Or, ainsi qu’en témoigne Jules Ferry, « il avait été convenu entre les deux cabinets de Rome et de Paris que la nouvelle adjudication aurait lieu en dehors de toute intervention de l’un ou l’autre gouvernement ». L’Italie n’avait pas joué le jeu, et l’opinion française sentit la nécessité d’aborder la question tunisienne avec plus de résolution.
403 ’AFFAIRE DELe consul de France, M. Roustan, essaya d’obtenir, en compensation de ce mauvais tour, que le bey attribuât à la compagnie Bône-Guelma la concession d’une ligne de Tunis à Rhadès, avec autorisation de construire un port en ce dernier point. Mais le consul d’Italie, M. Maccio, prétendit que cette ligne avait été concédée à un Italien huit ans auparavant : bien que cette concession fût manifestement périmée, le bey, fort ennuyé par ces perpétuelles chicanes, se tira d’embarras en concédant aux Français (août 1880) la construction des chemins de fer de Bizerte et de Sousse et celle du port de Tunis, puis il prit l’engagement de n’accorder la concession d’aucun chemin de fer en Tunisie, à moins que la compagnie française n’y eût préalablement renoncé. L’affaire de l’Enfida, LE CONSUL ROUSTAN
LE CONSUL ROUSTAN
• L’ENFIDA qui succéda sans grand délai à celle du chemin de fer de La Goulette, fut plus fâcheuse encore, car l’Italie, tout en restant dans la coulisse, trouva le moyen de compromettre gravement nos rapports avec l’Angleterre et avec le bey.
Le général Kheir-ed-Dine, après sa disgrâce, s’était retiré à Constantinople et cherchait à liquider les immeubles qu’il possédait en Tunisie, ses palais de Carthage et de Tunis, la féerique résidence de la Manouba, des terres et notamment l’immense domaine de l’Enfida, 120 000 hectares de Sahel entre Tunis et Sousse. En avril 188o, il entra en rapports avec une société marseillaise qui lui offrait, pour l’ensemble de ses propriétés, la somme de deux millions : après un contrat passé en bonne et due forme, la société versa au vendeur une partie du prix et déposa le reste entre les mains d’un tiers. Nulle contestation ne semblait devoir s’élever, puisque la donation de l’Enfida à Kheir-ed-Dine avait eu pour contre-partie le versement d’une rente viagère de 75 000 piastres au bey et que la Commission financière internationale l’avait ratifiée en reconnaissant expressément à l’intéressé « le droit d’en disposer comme il l’entendrait et de toutes les manières dont les propriétaires disposent de leurs propriétés, sous la forme la plus absolue, sans que personne puisse lui faire opposition en cela, ni le lui contester ». L’Enfida était, Plaine de Chetrana Bord Sebkret er Kiar Ta Soukr idence de France la Marsa •du Bey « Bord "la Soukra L’Ariana oS : Abd er Rahmane Ruines de Laqueduc de Carthage la Malg .bod-Sa -•B$ Baccouch Sidi Daoud Carthage Douar ech Chott Ancien port O de Carthage
404
N.D. de Tunis Khérédine Ras Tabia de Tunis Khadra leCheki ( et Bahira) La Goulette TUNIS Chenal maritime COFFE DETONES : Sidi bel Has
Sebkret es Sedjouni Maxula Allah *Fath ? Rades 123km. Echelle d’ailleurs, inculte, et seule une grande compagnie européenne pouvait le mettre en valeur.
Pourtant, le bey, poussé par le consul d’Italie, mit toutes sortes d’obstacles à la régularisation de la vente, prétextant qu’il avait donné l’Enfida à Kheir-ed-Dine pour qu’il en jouît tranquillement, non pour qu’il en fit profiter des étrangers. A bout d’arguments, il découvre dans la loi musulmane le biais dont il a besoin : c’est la cheffaâ, le droit, pour le voisin limitrophe d’un immeuble, de l’acquérir de préférence à tout acheteur, et il trouve le voisin de bonne volonté dans la personne d’un israélite naturalisé ou protégé anglais, Yousouf Lévy.
405Kheir-ed-Dine proteste, il nie que Yousouf Lévy ait jamais possédé des terres en bordure de l’Enfida, puis se réfugie à son tour dans la casuistique coranique, rappelle que, pour garantir l’acheteur d’un immeuble contre l’exercice de la cheffaâ, il est d’usage d’exclure de la vente une bande étroite de terre, qui fait le tour du domaine, et que cette zone neutre a été en effet réservée. Le tribunal reconnaît le bien-fondé de cette observation. Mais, vaincu devant ce tribunal de rite Maléki, Yousouf Lévy recourt à des juges de rite Hanéfi, qui lui donnent raison.
Rien de tout cela n’était vraiment grave, et pareils débats sont fréquents dans les pays où les Européens commencent à s’installer. Si l’affaire Lévy s’imposa à l’opinion européenne, c’est que l’avocat de Yousouf Lévy, pour se mettre en vue, lui communiqua fort habilement un caractère de scandale : cet avocat, c’était un Anglais, Broadley, ancien fonctionnaire de l’Inde anglaise et correspondant du Times. Bientôt l’Angleterre vit en Yousouf Lévy une victime de l’ambition française et des agissements du consul de France, M. Roustan, et pendant toute une année, cette affaire de l’Enfida nourrit, dans la presse et au Parlement anglais, des attaques contre MOHAMMED-ES-SADDOK, BEY DE TUNIS la France. La presse italienne, bien entendu, n’était pas moins aigre. Les Tunisiens suivaient passionnément le conflit.
Soudain, tout s’apaisa : Broadley venait de quitter la Tunisie, Yousouf Lévy renonçait à revendiquer l’Enfida, un jugement établissait que ses droits de voisinage et sa préemption avaient été inventés de toutes pièces. Cette prétendue victime de l’avidité française n’avait donc été que le méprisable instrument d’une cabale politique.
On avait simplement cherché, dans cette histoire arabe, le moyen de brouiller l’Angleterre et la France à propos de la Tunisie.
406L ES INCIDENTS DE FRONTIÈRE ET LA MAUVAISE VOLONTÉ DU BEY
frontière entre l’Algérie française et la Dans le même temps, les incidents de Tunisie se multipliaient et devenaient fort inquiétants. On a compté, de 1870 à 1881, 2 379 crimes et délits commis par les tribus tunisiennes contre des Algériens ou des Français.
Une aggravation d’hostilité, vers 1880, coïncida avec l’apparition d’un journal arabe, le Mostakel, publié à Cagliari en Sardaigne, répandu dans toute la Tunisie par les soins de la poste italienne et tout plein d’excitations à la révolte, de diatribes contre les Français, d’appels au sultan de Constantinople.
Le consul Roustan signale au gouverneur général de l’Algérie, en mai 188I, « une recrudescence considérable dans les achats d’armes et de poudre à Tunis et dans les villes du littoral de la Régence ». Le marabout tunisien Si-Abd-el-Melekben-Sid-Ali-Chérif prêche la guerre sainte. Les Ouchteta incendient les forêts qui avoisinent La Calle et pillent les douars. Les Kroumirs franchissent en armes la frontière pour chasser une tribu algérienne des terrains de culture de l’oued Djenan ; dans le Sud, mêmes violences répétées. La sécurité de l’Algérie était en jeu.
L ’INTERVENTION INÉVITABLEA toutes les réclamations de la France, Mohammed-es-Saddok répond par des faux-fuyants ou oppose des semblants de griefs. Sa mauvaise volonté est évidente. Il a l’arrogance des faibles qui se sentent soutenus. avait dit M. Barthélemy-Saint-Hilaire, ministre des Affaires « Nous n’entrerons pas sur le territoire de la Régence, étrangères, tant que nous ne serons pas forcés de nous faire justice nous-mêmes et que nous n’aurons pas épuisé les voies diplomatiques. »
Or, l’action diplomatique semblait décidément impuissante, et tous ceux qui, sur place, étaient aux prises avec les difficultés tunisiennes estimaient qu’il était imprudent de patienter davantage. Après avoir essayé d’arrangements amiables au cours d’une conférence, le gouverneur général de l’Algérie, Albert Grévy, avait rompu les négociations et déclarait formellement : « Le moment est venu de nous départir de cette bienveillance et de cette réserve excessives dont la continuation ne peut qu’affaiblir notre prestige aux yeux des indigènes algériens, tout en diminuent notre influence auprès du cabinet du Bardo ». Le consul Roustan répétait un avis identique sur tous les tons.
Le gouvernement central, lui, hésitait encore. Si le général Farre, ministre de la Guerre, reconnaissait « la nécessité de prendre des mesures pour éviter que notre frontière ne soit violée expressément », il persistait à concevoir ces mesures sous la forme d’une action commune de la France et de la Tunisie, comme celle qu’on avait tentée avec le gouvernement marocain pour la région des confins. « Là aussi, écrivait-il à Barthélemy-Saint-Hilaire le 13 mars 1881, nos populations algériennes ont dans leur voisinage des tribus marocaines remuantes et guerrières qui, non contentes de donner asile aux malfaiteurs, violent parfois notre frontière et dirigent des incursions contre nos nationaux. Amené à constater son impuissance pour nous faire rendre justice, le gouvernement marocain n’a pas hésité à nous laisser le soin de châtier nous-mêmes les coupables, et c’est ainsi que nos colonnes expéditionnaires, pénétrant sur le territoire du Maroc, ont pu, à diverses reprises, aller punir les agresseurs au delà de notre frontière de l’ouest... Ne conviendrait-il pas de proposer au gouvernement de la Régence des dispositions analogues, et au besoin de le mettre en demeure de les accepter ?... Ne convient-il pas de remarquer aussi que, dans le cas où de semblables propositions seraient écartées par le gouvernement de la Régence, couvrant ainsi les actes des tribus qu’il est incapable de maintenir, la France aurait épuisé tous les moyens de conciliation compatibles avec sa dignité et serait en droit de prendre une autre attitude sans que personne pût s’en étonner ? »
407Tandis qu’on délibérait, Mohammed-es-Saddok aggravait son hostilité : au mépris de la convention franco-tunisienne, il autorisait la compagnie italienne à construire une ligne télégraphique, puis, sous de mauvais prétextes, il donnait P’ordre à la compagnie française d’arrêter les travaux du chemin de fer de Tunis à Sousse.
Les tribus, de leur côté, se chargeaient de précipiter les événements. Le 30 mars 1881, 400 à 500 Kroumirs passaient à nouveau la frontière et fondaient sur les Nehed. Un détachement du 59º de ligne intervint, il fallut le renfort d’une compagnie de zouaves pour repousser les assaillants, qui se représentèrent, d’ailleurs, le lendemain et ne lâchèrent pied qu’après onze heures de combat.
Le bey, avec sa mauvaise foi habituelle, rejeta sur la France toute la responsabilité de l’affaire. Il n’y avait plus de solution que dans une intervention armée. La majeure partie de la division de Constantine fut dirigée vers la frontière.
408 409
I. — LA DÉCISION DE LA FRANCE ET L’ATMOSPHÈRE EUROPÉENNE. — La question tunisienne devant le Parlement français : les déclarations de Jules Ferry. — L’émotion italienne. — L’abstention de l’Angleterre. — Les prétentions de la Turquie. II. — UNE PROMENADE MILITAIRE. — Les préparatifs de l’expédition. — La marche des trois colonnes. — L’attitude du bey. III. — LE TRAITÉ DU BARDO OU DE KASSAR-SAÏD (I2 MAI 188I). — La déclaration de principe du gouvernement français. — La signature du traité. — L’opinion française et le traité du Bardo. — L’opinion étrangère. — Le lendemain du traité : les soumissions de tribus et la dislocation du corps expéditionnaire. IV. - L’INSURRECTION. — Le réveil de l’agitation tunisienne : le bombardement de Sfax. — Un accès de fureur parlementaire : la retraite du ministère Jules Ferry. — La répression de l’insurrection : la seconde campagne de Tunisie. V. - LA NAISSANCE DU PROTECTORAT. — Le principe : annexion ou protectorat ? — Des précisions nouvelles : la convention de la Marsa (8 juin 1883).
410I
C’est le 30 mars 1881 que FRANÇAIS : LES DÉCLARATIONS DE JULES FERRY s’était produite l’agression des Kroumirs : le 4 avril, Jules Ferry, au nom du gouvernement, porta la question devant le Parlement et annonça son intention d’infliger une leçon aux agresseurs : il ne s’agissait nullement d’entrer en guerre contre le bey, et personne ne pouvait s’alarmer d’une opération de police qui ne s’inspirait que de la légitime défense.
Certains parlementaires, et notamment Gambetta, le Président de la République lui-même, Jules Grévy, redoutaient qu’une intervention en Tunisie ne provoquât un conflit entre l’Italie et la France : « Même si l’on m’apportait la Tunisie sur cette table, aurait dit Jules Grévy, je n’en voudrais rien savoir. » Mais l’opiniâtreté de Jules Ferry et l’allure modérée qu’il prêtait à son entreprise parvinrent à désarmer l’opposition : le 7 avril, sa politique fut approuvée à la Chambre par 474 voix sur 476 votants et, le lendemain, au Sénat, à l’unanimité.
Six millions de crédits furent mis à la disposition du Gouvernement, qui n’avait pas demandé davantage. C’était là une prévision manifestement insuffisante pour une expédition en forme, tout juste suffisante pour une répression locale. Gambetta en tira plus tard argument pour accuser Jules Ferry d’avoir manqué de franchise et d’avoir trompé le Parlement. Mais il fallait aller au plus pressé, et le plus pressé se fût mal accommodé d’une longue et tumultueuse discussion parlementaire.
Au demeurant, la déclaration que fit Jules Ferry devant le Sénat, le II avril, laissait entendre à ceux qui voulurent bien écouter qu’on allait tenter d’apporter aux difficultés tunisiennes, non point un remède passager, mais une solution définitive : « Cette situation, disait le président du Conseil après avoir exposé les attaques des tribus tunisiennes et l’état de la Régence, impose au gouvernement des devoirs qu’il saura remplir et je viens dire au Sénat que toutes les mesures sont prises pour mettre un terme à une situation qui est, vous le savez aussi bien que moi, absolument intolérable pour l’honneur de la France et pour le repos de nos possessions algériennes...
« Le gouvernement de la République ne cherche pas de conquêtes, il n’en a pas besoin ; mais il a reçu en dépôt, des gouvernements précédents, cette magnifique possession algérienne que la France a glorifiée de son sang et fécondée de ses trésors. Il ira, dans la répression militaire qui commence, jusqu’au point où il faut qu’il aille pour mettre à l’abri, d’une façon sérieuse et durable, la sécurité et l’avenir de cette France africaine. »
411 EMOTION ITALIENNEUn communiqué de l’agence Havas annonçait, quelques jours après, que les troupes françaises se rassemblaient à la frontière tunisienne, pour être prêtes à la franchir le 23 avril. L’émotion, comme bien on pense, fut vive en Italie. Le ministère Cairoli, vivement attaqué, se défendit mollement et fut renversé le 7 avril, puis, après quinze jours d’intérim, reprit officiellement le pouvoir.
Car l’Italie, tout ulcérée qu’elle fût, redoutait une rupture avec la France, et l’habile conduite du marquis de Noailles, alors ministre de France en Italie, contribua pour beaucoup à la confirmer dans ces sentiments. Une majorité de conciliation tendait à placer la question sur un terrain réaliste : « C’est le moment, notait, par exemple, le Popolo Romano, organe de ce parti modérateur, de dire les choses comme elles sont, afin que le pays ne prenne pas une chose pour une autre. Si l’on devait en juger par les cris, peut-être notre colonie serait-elle la plus considérable de toutes ; mais, dans le fait, qu’est-ce qu’il en est ? Quelles sont les grandes industries développées par les Italiens en Tunisie ? Où sont les grands capitaux employés par l’Italie en Tunisie ? Il est vrai qu’on a toujours cherché à obtenir des concessions sans avoir les capitaux nécessaires ; sur ces concessions se sont formées des sociétés qui ont fait misérablement faillite, et l’on a continué ainsi. Il y a, cela n’est pas douteux, à Tunis quelques maisons de commerce italiennes respectables, mais elles se comptent sur les doigts, cependant que, dans la masse, il y a beaucoup de gens qui, en Italie, ne trouveraient pas un sou de crédit. Voilà la vérité ». Et il ajoutait, dans un autre article : « Nous pourrions, le cas échéant, faire observer amicalement à la France qu’elle a tort de ne pas tenir en une juste considération nos intérêts et de ne pas favoriser, à côté de la sienne, notre influence coloniale à Tunis, influence qui, dans le fond, est très modeste et ne pourrait que concourir au développement de ses plus grands et plus vastes intérêts. Mais ce ne sera pas à une question d’importance secondaire que nous devrons subordonner les intérêts grands et étendus qui unissent les deux nations. Ce serait folie de troubler pour cela nos bonnes relations avec la France ».
L’ABSTENTION DE • L’ANGLETERRECependant, le ministère italien pressentait les autres cours d’Europe, proposait, notamment, au gouvernement britannique une action commune pour la protection des sujets de l’un et l’autre Etat dans la Régence ; mais il dut bientôt se convaincre qu’il perdait sa peine. D’autre part, le bey de Tunis, sous l’inspiration de ses conseillers italiens, demandait en vain aux puissances signataires du traité de Berlin de s’interposer entre la France et lui. « Nous étions, note amèrement l’historiographe italien de l’affaire tunisienne, Luigi Chiala, complètement isolés. » L’opinion publique en Angleterre, toujours jalouse des progrès de la France dans le bassin méditerranéen, avait commencé par montrer quelque mauvaise humeur : au lendemain du vote des crédits par le Parlement français, le Times, tout en affirmant que l’Angleterre n’enviait pas à la France « un accroissement de son prestige et de son territoire », rappelait que Tunis faisait partie de l’empire ottoman, dont l’intégrité avait été garantie par les puissances : « Il pourrait donc arriver, ajoutait-il, que l’on jugeât nécessaire de faire au gouvernement français des observations sur la politique qui lui est attribuée ». Le Times semblait oublier que, trois ans auparavant, l’Angleterre avait mis la main sur l’ile de Chypre, dépendance autrement nette de l’empire ottoman que la Tunisie, indépendante en fait.
412Mais le gouvernement anglais, lui, ne bougea pas : il était lié par les déclarations de ses représentants au Congrès de Berlin et par une note parfaitement explicite du marquis de Salisbury, résumant, en date du 7 août 1878, ses entretiens avec M. Waddington, alors ministre des Affaires étrangères de France : « L’Angleterre, disait cette note, n’a, dans cette partie du monde (la Tunisie), aucun intérêt spécial qui puisse d’une manière quelconque l’induire à regarder avec méfiance l’accroissement légitime de l’influence française, influence qui procède de sa domination en Algérie, des forces milita res considérables qu’elle y maintient, et de l’œuvre civilisatrice qu’elle accomplit en Afrique à la grande admiration du gouvernement anglais. Lors même que le gouvernement du bey viendrait à tomber, l’attitude de l’Angleterre n’en serait nullement modifiée. Cette puissance n’a pas d’intérêts engagés à Tunis, et elle ne fera dans aucun cas rien pour troubler l’harmonie qui existe entre elle et la France ».
On ne pouvait être plus net, et Lord Granville, en mai 1881, tint à la Chambre des Lords un langage tout à fait conforme à cette position de principe : « Le Gouvernement français, déclara-t-il, nous a donné l’assurance qu’il n’a pas l’intention de s’annexer des territoires. Nous ne sommes pas jaloux de la légitime influence qu’un grand pays comme la France peut exercer sur un voisin faible et beaucoup moins civilisé, tant que l’exercice de cette influence ne porte pas atteinte à nos droits consacrés par des traités ou à la position des sujets anglais commerçant ou résidant en Tunisie. Je n’ai pas besoin d’ajouter que le Gouvernement de Sa Majesté remplira le devoir de veiller attentivement à ce que ces droits ne soient pas atteints par une disposition quelconque qui puisse être prise par suite des opérations en cours ».
413 ES PRÉTENTIONSMalgré les efforts du général Menabréa, ambassadeur d’Italie à Londres, la gouvernement anglais se refusa donc à prendre l’initiative d’un arbitrage entre la France et le bey et à soulever la question de l’intégrité de l’Empire ottoman : il se contenta de donner à l’Italie un semblant de satisfaction, en expédiant un cuirassé dans les eaux tunisiennes pour la protection éventuelle de ses nationaux. Les
• DE LA TURQUIE autres puissances européennes demeuraient indifférentes ou même favorables à la politique de la France en Tunisie. L’AIlemagne, sans doute satisfaite de nous voir occupés d’autre chose que de notre frontière de l’est, promettait de n’ap- LE KEF. MOSQUÉE SIDI-MAKLOUF porter « aucun obstacle à notre action, fût-elle poussée jusqu’à la conquête ». Le gouvernement autrichien fit à l’ambassadeur d’Italie cette déclaration évasive : « Nous n’avons pas répondu au télégramme du bey ; nous ne savons pas si nous y répondrons ; nous ne nous sommes pas encore occupés de la question ». En Russie, Alexandre II venait d’être assassiné par les nihilistes. L’Espagne était aux prises avec des difficultés de politique intérieure, compliquées d’inondations en Andalousie. Il ne restait plus à l’Italie d’autre espoir que la réaction du sultan de Constantinople.
Pour éviter tout malentendu, le gouvernement français avait pris soin de préciser son attitude à l’égard de la Tunisie, et il avait invité le bey à le seconder dans la répression des Kroumirs : « C’est en alliés et en auxiliaires du pouvoir souverain du bey, écrivait le 6 avril le ministre des Affaires étrangères, M. Barthélemy-Saint- Hilaire, que les soldats français poursuivent leur marche : c’est aussi en alliés et en auxiliaires que nous espérons rencontrer les soldats tunisiens, avec le renfort desquels nous voulons châtier définitivement les auteurs de tant de méfaits, ennemis communs de l’autorité du bey et de la nôtre ».
414Mais Mohammed-es-Saddok avait répondu tout aussitôt qu’il ne consentirait, " pour aucune raison », à l’entrée des troupes françaises sur son territoire et qu’il y verrait « une atteinte à son droit souverain, aux intérêts que les puissances étrangères avaient confiés à ses soin set spécialement aux droits de l’Empire ottoman ».
En fidèle vassal, il se jetait donc dans les bras de son suzerain, et le suzerain, saisissant cette nouvelle occasion d’affirmer son existence, adressait, le 27 avril, une note à toutes les chancelleries : il protestait contre la théorie du gouvernement français qui lui reconnaissait en Tunisie « une autorité uniquement religieuse », il regardait « comme un devoir » de maintenir ses droits de souveraineté « dans toute leur intégrité » et demandait un Congrès pour régler la question. On ne lui répondit pas et, dans une autre note du 3 mai, il s’étonna de ce silence, qui persista. Il annonça alors l’intention d’expédier une flotte à La Goulette. Cette fois, on lui répondit. Le 7 mai, le gouvernement français lui fit savoir qu’il considérerait tout envoi de forces militaires comme un acte d’hostilité et que la flotte française de la Méditerranée s’opposerait au passage de tout navire de guerre ottoman à destination de Tunis. L’attachement du sultan à sa prétendue province tunisienne n’alla pas jusqu’à consommer le sacrifice.
« Le Gouvernement français, avait affirmé, dès le 9 avril, une note de l’Agence Havas, n’a pris aucun engagement avec personne sur l’affaire tunisienne, et sa liberté d’action est entière, ainsi qu’elle doit toujours l’être. »
II
ES PREPARATIFS DE
L’EXPÉDITIONL’armée du bey n’était pas à redouter : c’était une armée d’opérette, dont l’organisation n’avait guère changé depuis le xvire siècle ; au demeurant, elle n’entrait pas franchement en campagne ; le bey se bornait à envoyer sur la Medjerda, en observation, 3 000 fantassins et 8o0 cavaliers, et la France, n’étant pas en guerre avec le gouvernement tunisien, n’avait nullement l’intention de heurter ce fragile obstacle. Les véritables adversaires, c’étaient, là comme en Algérie et au Maroc, les tribus d’humeur guerrière et faciles à fanatiser ; les Kroumirs à eux seuls pouvaient lancer contre nous 12 000 hommes, entraînés à la guerre de MER RANE E montagne, et l’expérience des guerres algériennes Bône Tabarka I de Tabarka Gale C.Bon conseillait de ne point Beja la Goulette PKelibia affronter à la légère ce danger toujours prompt Guelnia Souk-el-Arba ben bechri 0. Zargua anouba JunIs •Hammam-Lif Hammamet Nabeul à s’aggraver. MOT Shardimaou Enfidaville /Zaghouan 0. de Hammamel ment français, renonçant Aussi le gouverne- •Maktar Sousse •Monastir pour cette fois à la coû- teuse méthode des « pe- tits paquets », décida-t-il de mettre tout de suite NEMENTCHA Tébessa® SIDI YAH •Feriana 0. Zeroud OULED KHALIFA El Djem ° •Mehdia sur pied un corps expé- J ditionnaire imposant, — environ 30 000 hommes. C. de Il espérait par là, non Tozeur Chott el Fedjadi Gabes sans raison, éviter l’émiet- Chatt BERT 210 {Gabes Ode Djerba tement des efforts, l’usure des troupes en petits combats sans portée, et Dierid NEFZAQUA Kebili M-Kalaa Matmata Toujane Métameuf Adjir Ras démoraliser l’adversaire sive. par une brusque offen- de 30 000 hommes ne Mais la concentration ER G S FRIENTAL R A Échelle 100 150 Km. °Foum Tatahouine : TRIPOLITAINE s’opère pas en un jour : CAMPAGNES DE TUNISIE elle était d’autant plus délicate qu’il importait de ne point trop réduire les garnisons d’Algerie et de garder des ressources disponibles pour faire face, le cas échéant, à une extension du mouvement insurrectionnel. Il fallut trois semaines pour mener à bien ces préparatifs, — trois semaines pendant lesquelles l’opinion française commença à s’énerver, car on avait négligé de lui faire comprendre les difficultés réelles de l’expédition, et elle était trop portée, sur la foi de quelques plaisanteries de journalistes, à voir dans les Kroumirs une amusante fiction, inventée pour les besoins de la cause.
415 416 LA MARCHE DES TROIS COLONNESEnfin, dans les derniers jours d’avril, le gros des troupes était rassemblé à la frontière algéro-tunisienne, sous le commandement du général de Forgemol. Elles étaient réparties en deux colonnes principales : l’une, avec le général Delebecque, devait partir du nord-ouest, franchir la zone montagneuse, prendre possession de l’ile de Tabarka, qui servirait de centre de ravitaillement, et se diriger ensuite vers le sud ; l’autre, avec le général Logerot, s’avancerait du sud au nord par les vailées de l’oued Melleg et de la Medjerda, occuperait Le Kef et marcherait sur Béja, pour empêcher la réunion des Kroumirs et des autres tribus du centre et du sud. Par la suite, une brigade, commandée par le général Bréart, débarquerait à Bizerte pour compléter l’investissement du pays Kroumir. sérieuse ne se produisit. Les seules difficultés vinrent Ce plan se réalisa de point en point. Nulle résistance de la progression dans un pays montagneux, sans routes, et sous des pluies torrentielles.
Même en pays Kroumir, tout se limita à des escarmouches et des embuscades. Il n’y eut de véritables combats qu’auprès de la gare de Ben-Béchir, où 3 000 Chiahia, au prix de fortes pertes, tinrent bon pendant presque une journée, et aux abords d’El-Fedj, où les Kroumirs, cachés dans des fourrés, défendirent le terrain pied à pied. Les soumissions se produisirent coup sur coup.
Les garnisons de Tabarka et de Bizerte se rendirent sans combat, et 6 000 hommes, débarqués à Bizerte, prirent le chemin de Tunis.
DU BEYLa campagne proprement dite n’avait pas duré quinze jours, et la rapidité de ces résultats semblait justifier l’optimisme de l’opinion française, qui n’avait jamais pris au sérieux l’affaire tunisienne et n’attribua nul mérite aux organisateurs de l’expédition. Les troupes du bey n’avaient pas bougé. Elles ne seraient sans doute intervenues que si les événements s’étaient tournés contre les Français. Quand le général Logerot les rencontra dans sa marche vers l’est, Ali, frère du bey, qui les commandait, lui offrit vaguement son concours : le général le pria seulement de reculer au delà de Béja, et Ali s’empressa d’obéir.
417Mais une partie de ses hommes alla se joindre aux Kroumirs, et lui-même transmit au bey un terrifiant rapport sur la conduite des troupes françaises, qu’il accusait de tout incendier, de décapiter les blessés, de tuer les enfants, etc. Ce factum fut lu dans les mosquées de Tunis, et l’on espérait qu’il provoquerait dans la masse des indigènes une fureur sacrée : il resta sans effet, peut-être parce qu’il apparut tendancieux, la population urbaine de Tunis n’était pas portée aux manifestations violentes.
LA DE PRINCITON DE PRINCIPESur ces entrefaites, le général Bréart, arrêtant ses troupes à quelque distance de Tunis, rejoignit le consul Roustan, qui n’avait pas quitté son poste, et tous deux allèrent trouver le bey dans sa villa de la Manouba, au Bardo, pour lui faire connaître les intentions du gouvernement français. Le bey, tout en protestant, accorda l’audience demandée. le Parlement Le 12 mai, GÉNÉRAL BRÉART français reprenait ses séances à l’issue des congés de Pâques, et le gouvernement, lui rendant compte des résultats obtenus en Tunisie, concluait en ces termes, qui valent d’être rappelés :
« En entrant en Tunisie, nous marchions, ainsi que nous l’avons déclaré au Parlement, à la poursuite d’un double but : châtier et réduire les tribus insoumises qui depuis deux ans fatiguent notre frontière algérienne de leurs incursions, et prendre pour l’avenir nos garanties.
« Les sacrifices que la France s’impose dès ce moment pour la sécurité de sa grande colonie africaine ne seraient suffisamment payés d’une soumission apparente ou précaire, ou de promesses vite oubliées.
« Il faut à notre sûreté des gages durables ; c’est au bey de Tunis que nous les demandons.
« Nous n’en voulons ni à son territoire ni à son trône ; la République française HIST. DES COLONIES : TONISIE.
418a répudié solennellement en commençant cette expédition tout projet d’annexion, toute idée de conquête ; elle renouvelle à cette heure, où le dénouement est proche, les mêmes déclarations.
« Mais le gouvernement du bey de Tunis est tenu de nous laisser prendre sur son territoire, pour la sauvegarde de nos possessions et dans la limite de nos intérêts, les mesures de précaution qu’il est manifestement hors d’état d’assurer par ses propres forces.
« Des conventions formelles devront mettre à l’abri des retours hostiles et des aventures notre légitime influence dans la Régence. Nous espérons que le bey en reconnaîtra lui-même la nécessité et le bienfait et que nous pourrons ainsi mettre fin à un différend qui ne regarde que la France, qui ne met en jeu qu’un intérêt français, et que la France a le droit de résoudre seule avec le bey dans cet esprit de justice, de modération, de respect scrupuleux du droit européen, qui inspire toute la politique du gouvernement de la République ». Le jour même de cette déclaration, vers quatre heures de
/ DU TRAITE l’après-midi, le général Bréart entrait dans le jardin du Bardo à cheval, accompagné de son état-major et suivi de deux escadrons. Il pleuvait et toutes les fenêtres du palais étaient fermées. Sur l’escalier de marbre, des serviteurs formaient la haie, et dans le vestibule une foule de notables attendait en silence.
Le général et ses officiers mettent pied à terre devant le palais et montent dans le salon où se trouvait déjà le consul. Après les présentations, le bey prie les officiers de s’asseoir, et le général donne lecture de cette déclaration :
« Le Gouvernement de la République française, désirant terminer les difficultés pendantes par un arrangement amiable qui sauvegarde pleinement la dignité de Votre Altesse, m’a fait l’honneur de me désigner pour cette mission.
« Le Gouvernement de la République française désire le maintien de Votre Altesse sur le trône et celui de votre dynastie. Il n’a aucun intérêt à porter atteinte à l’intégrité du territoire de la Régence. Il réclame seulement des garanties jugées indispensables pour maintenir les bonnes relations entre les deux gouvernements ».
Suit l’énumération de ces « garanties indispensables », qui constituent les articles du projet de traité :
« Les traités de paix, d’amitié et de commerce et toutes autres conventions existant actuellement entre la République française et S. A. le Bey de Tunis sont expressément confirmés et renouvelés ;
Citer ce chapitre
Georges Hardy, « La crise tunisienne », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 385-418.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-3/tunisie/la-crise-tunisienne/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002730