Colonies françaises

Tome III · La Tunisie · Chapitre 1

L'œuvre du protectorat

Par p. 419-454 de l'édition originale 12 207 mots 20 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. La réorganisation administrative et financière. Le principe du Protectorat. Le résident général. L’administration provinciale et municipale. La représentation locale. Les finances. La justice. La situation des étrangers. — II. La création de l’outillage économique. Les routes Les voies ferrées. Les ports. Travaux publics et protectorat. - I11. Le développement des res- sources. La colonisation. Le progrès agricole. La naissance de l’industrie. L’essor commercial - IV. L’amélioration de la vie indigène. L’assistance agricole. L’assistance médicale. L’en- 602
419

« En vue de faciliter au Gouvernement de la République française l’accomplissement des mesures qu’il doit prendre pour atteindre le but que se proposent les hautes parties contractantes, S. A. le Bey de Tunis admet que l’autorité militaire française fasse occuper les points qu’elle jugera nécessaire pour assurer le rétablissement de l’ordre et la sécurité de la frontière et du littoral. Cette occupation cessera lorsque les autorités militaires française et tunisienne auront reconnu, d’un commun accord, que l’administration locale est en état de garantir le maintien de l’ordre⁠ ⁠;

Illustration de l'ouvrage, page 419
Gravure sans légende (page 419)

« Le Gouvernement de la République française prend l’engagement de prêter un constant appui à S. A. le Bey de Tunis contre tout danger qui menacerait la personne ou la dynastie de Son Altesse, ou qui compromettrait la sécurité de ses Etats⁠ ⁠;

Illustration de l'ouvrage, page 419
Gravure sans légende (page 419)

« Le Gouvernement de la République française se porte garant de l’exécution des traités actuellement existant entre le Gouvernement de la Régence et les diverses Puissances européennes⁠ ⁠;

« Le Gouvernement de la République française sera représenté auprès de S. A. le Bey de Tunis par un ministre résident, qui veillera à MUSTAPHA-BEN-ISMAÏL l’exécution du présent acte et qui sera l’intermédiaire des rapports du Gouvernement français avec les autorités tunisiennes pour toutes les affaires communes aux deux pays⁠ ⁠;

« Les agents diplomatiques et consulaires de la France en pays étrangers seront chargés de la protection des intérêts tunisiens et des nationaux de la Régence. En retour, S. A. le Bey s’engage à ne conclure aucun acte ayant un caractère international, sans en avoir donné connaissance au Gouvernement de la République française et sans s’être entendu préalablement avec lui⁠ ⁠;

« Le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de S. A. le Bey de Tunis se réservent de fixer d’un commun accord les bases d’une organisation financière de la Régence, qui soit de nature à assurer le service de la dette publique et à garantir les créanciers de la Tunisie. »

Le bey a tout écouté sans broncher. Le général conclut : « J’attendrai la réponse jusqu’à huit heures du soir ». Le bey trouve le délai trop court, demande le temps de consulter son conseil. Mais le consul fait remarquer que les articles du traité ont été discutés avec le premier ministre Mustapha-ben-Ismail, présent à l’entrevue, et que le conseil en a longuement délibéré⁠ ⁠; le général ajoute qu’aux termes de ses instructions, il doit exiger une réponse « aujourd’hui même », et la seule concession qu’il puisse faire, c’est de prolonger le délai d’une heure, jusqu’à neuf heures du soir.

420 TRAITÉ DU BARDO

Deux heures plus tard, le traité du Bardo était signé. Le traité fut généralement accueilli en France avec satisfaction. On le trouvait empreint d’une heureuse modération. D’aucuns auraient sans doute préféré à cette formule de protectorat, dont on ne voyait pas encore nettement l’application, une annexion pure et simple, mais ils étaient bien obligés de s’incliner devant les arguments de politique générale.

L’OPINION ÉTRANGERE

Au Parlement quelques orateurs - notamment MM. Clemenceau, Delafosse et Cunéo d’Ornano — accusèrent le ministère d’être allé trop loin et d’avoir compromis nos relations internationales⁠ ⁠; M. de Gontaut-Biron reprocha d’autre part au gouvernement d’avoir traité avec le bey sans lui avoir déclaré la guerre suivant les formes prescrites par la Constitution, c’est-à-dire sans avoir demandé au Parlement son accord préalable. Mais le débat ne s’envenima point, le président du Conseil défendit son œuvre avec habileté, et le traité fut ratifié presque à l’unanimité : par 430 voix à la Chambre et 176 au Sénat. France⁠ ⁠; la Porte, qui avait interdit au bey de signer la L’Allemagne, l’Autriche, l’Espagne félicitèrent la moindre convention, protesta pour le principe.

L’opinion anglaise se montra un peu plus aigre, peut-être parce qu’elle était en train de conclure avec la France un laborieux traité de commerce⁠ ⁠; mais M. Gladstone, répondant à l’interpellation d’un membre de la Chambre des Communes, mit fort loyalement la question au point, rappela que l’Angleterre elle-même n’était pas sans reproche quant à l’intégrité de l’Empire ottoman et nota qu’au demeurant la France, en toute cette affaire, s’était montrée fort modérée.

Quant à l’Italie, l’annonce de la signature du traité la jeta dans une crise violente. Le ministère Cairoli, sur qui s’abattaient les interpellations, démissionna. Le bruit courut que le gouvernement italien demandait la réunion d’une conférence européenne. Garibaldi écrivait à la Riforma qu’il avait perdu sa bonne opinion de la République française et que l’Italie n’oublierait pas, le cas échéant, sa parenté avec Nice et la Corse. Surtout, l’Italie s’orienta décidément vers la Triple Alliance, rapprochement qui, du reste, avait des origines plus profondes que ce malentendu, puisque, quatre ans avant l’occupation de la Tunisie, Crispi l’avait préparée par une tournée dans les Cours de Berlin et de Vienne, rêvant même d’adjoindre aux trois alliés un quatrième, l’Angleterre.

421 ET LA DISLOCATION DU CORPS EXPÉDITIONNAIRE

Malgré tout, de sages esprits persistaient à recommander le calme et la juste appréciation des réalités à l’opinion italienne : « L’œuvre est désormais accomplie, disait par exemple, peut-être sous l’inspiration de Depretis, le Popolo Romano, et, à part la question de procédure, on peut dire accomplie avec modération et de manière à ne pas altérer les droits et les intérêts des autres nations... Nous aurions pu désirer que l’on procédât autrement, pour tel et tel motif. Mais puisque d’autres raisons d’ordre intérieur peuvent avoir déterminé le gouvernement français à choisir cette forme, il n’y a pas lieu pour cela de nourrir du ressentiment et de ne pas rétablir complètement avec la France ces bonnes relations que nous devons chercher à conserver avec toutes les puissances de l’Europe ». En Tunisie, la tranquillité semblait désormais rétablie.

M. Roustan, promu ministre plénipotentiaire de première classe, avait été chargé des fonctions de ministre résident à Tunis et préludait à l’organisation du Protectorat. Le général Bréart achevait d’investir le pays Kroumir et, par de simples démonstrations de force, obtenait la soumission des derniers rebelles : les tribus étaient désarmées et devaient reprendre leurs emplacements habituels⁠ ⁠; elles étaient tenues de fournir des animaux de bât pour les transports, de verser au Trésor une provision de 40 francs par tente en cas d’agressions antérieurement commises contre des Européens ou des indigènes algériens, de s’engager à payer la contribution de guerre qui serait fixée par la suite, de livrer les personnages particulièrement compromis et de laisser entre nos mains des otages.

Le général Logerot, d’autre part, parcourait les tribus frontières : les Chiahia, les Beni-Mazen, les M’rassen demandaient l’aman⁠ ⁠; les Ouchteta, qui s’étaient montrés les plus hostiles, essaient d’une feinte, se soumettent avec l’intention de revenir à la charge, mais une colonne légère les réduit à merci. A la fin de juin, le pays tout entier paraissait pacifié.

422

Quant au bey, on pouvait le croire, en bon musulman, résigné à l’inévitable et décidé à jouer le jeu. Il avait simplement demandé — et obtenu — qu’on évitât de faire entrer à Tunis les troupes françaises : « Vous sauverez ainsi ma dignité, disait-il au général Bréart, et vous me permettrez de vous aider à soumettre mes sujets en me laissant plus d’autorité sur eux ». Les opérations étaient terminées et, comme les chaleurs tunisiennes, en même temps que les élections françaises, approchaient, on résolut de disloquer le corps expéditionnaire. On ne laissait en Tunisie qu’une douzaine de mille hommes, répartis en huit points d’occupation : Bizerte, Mateur, Béja, La Manouba, sous le commandement du général Maurand⁠ ⁠; Tabarka, Aïn-Draham, Fernana, Ghardimaou-El Kef, sous le commandement du général Cailliot.

Illustration de l'ouvrage, page 422
Gravure sans légende (page 422)
Illustration de l'ouvrage, page 422
Gravure sans légende (page 422)

IV

LE RÉVEII, DE L’AGITATION TUNISIENNE

GÉNÉRAL LOGEROT

: LE BOMBARDEMENT DE SFAX Cette modération dans la victoire produisit sur l’esprit des Tunisiens le plus fâcheux effet : endoctrinés par une propagande insidieuse, à laquelle le bey et son entourage n’étaient certainement pas étrangers, ils interprétèrent comme des marques de crainte et de faiblesse la réduction des troupes françaises, la non-occupation de Tunis, la discrétion dont on avait entouré la conclusion de la paix : « D’un bout à l’autre de la Régence, note G. Charmes, on s’est imaginé que Tunis méritait son nom d’El Maroussa (la bien gardée) et que les saints qui la protègent avaient fait fuir nos soldats ». Des marabouts, senoussistes pour la plupart, recommencèrent à prêcher la révolte, et les rebelles, vaincus mais non écrasés, reprirent de l’audace. L’agitation qui régnait dans le Sud-oranais avec Bou-Amama gagna bientôt la Tunisie, et les symptômes alarmants se multiplièrent de jour en jour. A la fin de juin, des bandes frénétiques envahirent la ville de Sfax aux cris d’ « El Djehad⁠ ⁠! El Djehad⁠ ⁠! » (la Guerre sainte) : les Européens eurent tout juste le temps de se réfugier à bord de la canonnière le Chacal, et l’agent consulaire de France, M. Mattéi, resté le dernier à terre, faillit être assommé à coups de bâtons.

423

Le 5 juillet, le Chacal et une autre canonnière, la Pique, qui l’avait rejoint, essaient de bombarder la ville, mais leurs moyens sont insuffisants, et la rébellion continue à s’organiser⁠ ⁠; elle a trouvé un chef dans la personne d’un certain Aliben-Khalifa⁠ ⁠; les tribus hésitantes sont entraînées de force dans le mouvement. L’escadre de la Méditerranée est alors envoyée devant Sfax et, le 15 juillet, commence un bombardement en règle, qui permet le 16 au matin, dans des conditions d’ailleurs méritoires et même héroïques, le débarquement des troupes : la ville est occupée après de farouches combats dans les rues et les jardins. On fait sauter les pâtés de maisons les plus résistants. A dix heures du soir, tout était fini.

Illustration de l'ouvrage, page 423
Gravure sans légende (page 423)

Mais la plupart des PRISE DE SFAX rebelles ont pu s’échap- (D’après un dessin paru dans l’Illustration). per⁠ ⁠; les jours suivants, ils refluent vers Sfax, d’autres marchent sur Gabès. C’est le temps du Ramadan, du jeûne énervant et des excitations religieuses. L’insurrection fait tache d’huile, gagne le centre et le nord. C’est aussi le temps des fortes chaleurs : la vie est intenable au campement comme à bord⁠ ⁠; on ne peut songer à lancer des soldats européens dans cette fournaise⁠ ⁠; l’escadre se montre à Gabès, Medhya, Sousse, La Goulette, et rentre à Toulon par Alger.

Une lourde charge incombait aux troupes d’occupation, réduites et morcelées : à la fin d’août, une colonne, partie de Tunis pour prendre possession de Hammamet, dut battre en retraite sur Hamman-Lif, après des pertes sérieuses. Les convois étaient attaqués. Le général tunisien Taïeb Menzoui, parti en guerre contre les rebelles, revint à peu près seul, ses troupes l’ayant abandonné. Les insurgés pillaient jusqu’à la banlieue de Tunis, coupaient l’aqueduc de Zaghouan, et la population, privée d’eau, rejetait la faute sur les chrétiens, qu’elle parlait de massacrer.

424

En septembre, la dévastation devient systématique : les poteaux télégraphiques sont abattus, les rails arrachés, les ponts démolis, les trains arrêtés. Le personnel de la gare de l’oued Zergua périt en d’atroces tortures.

UN ACORS DE DURE SERE ENTER A RETRATTE DU MINISTÈRE JULES FERRY

Il est vrai qu’à ce moment-là les chaleurs s’atténuaient et que la répression s’organisait, mais elle s’annonçait plus difficile que la première occupation. Tandis que l’affaire tunisienne, un moment si brillante, se compliquait si gravement, l’affolement de l’opinion française menaçait de la faire tourner au désastre. La période électorale s’était ouverte au moment où se produisaient les premiers troubles : les partis extrêmes cherchèrent dans ces événements une arme contre le ministère et la majorité gouvernementale, ils présentèrent l’expédition de Tunisie comme « l’expédition du Mexique de la République », comme une « déplorable aventure », provoquée par des « appétits inavouables ». Puis, comme les élections, malgré leurs efforts, n’avaient pas été défavorables au ministère, ils revinrent à la charge avec une fureur nouvelle : ils organisèrent des « meetings d’indignation », cri- Cachal tiquèrent tous les détails PRISE DU KEF de la campagne et notam- (D’après un dessin paru dans l’Illustration). ment les faiblesses du service de santé⁠ ⁠; ils prétendirent, enfin, dénoncer les « tripotages financiers » de MM. Roustan et consorts, « seule cause de l’expédition de Tunisie et de ses désastres ».

Illustration de l'ouvrage, page 424
Gravure sans légende (page 424)
425

Le débat à la Chambre prit, en novembre, quatre longues séances : Jules Ferry se défendit brillamment et signala le danger de pareilles discussions : « Notre véritable ennemi, ce n’est pas l’indigène, — nous en venons à bout par la force, — ce n’est pas l’étranger qui nous regarde et nous jalouse : c’est l’incertitude, l’incertitude apparente seulement qui règne sur les résolutions définitives du gouvernement français... Croyez bien que dans ce monde arabe, qui possède des moyens d’informations, de communications si nombreux, si discrets et si sûrs, on est au courant de tout ce qui se dit⁠ ⁠; le danger, en ce moment, c’est de laisser croire que vous vous lasserez et que vous abandonnerez votre œuvre... »

L’attaque fut menée surtout par MM. Naquet et Clemenceau. M. Naquet reprocha au ministère d’avoir manqué de confiance en la Chambre, de lui avoir caché ses véritables intentions et d’avoir été conduit dans cette affaire de Tunis par « une misérable préoccupation de politique intérieure ». M. Clemenceau, plus violent, ne vit dans l’expédition de Tunisie « que des hommes qui sont à Paris, qui veulent faire des GÉNÉRAL SAUSSIER affaires et gagner de l’argent à la Bourse », et conclut en demandant une enquête parlementaire, qui déciderait de la mise en accusation des ministres.

Illustration de l'ouvrage, page 425
Gravure sans légende (page 425)

La Chambre et le pays vécurent durant ces quatre jours dans une atmosphère d’orage. Ce fut une intervention de Gambetta qui ramena de l’ordre dans les idées : « Je pense, déclara-t-il, qu’il est de l’intérêt commun de tous les partis, dans cette enceinte, que la discussion... ne se termine pas par un aveu d’impuissance... La France a mis sa signature au pied du traité du Bardo, et sans entrer dans des querelles qui sont des querelles personnelles, je demande que la Chambre, par un vote clair et de nature à fixer l’opinion, au dedans et au dehors, dise que les obligations qui figurent dans ce traité sous la signature de la France seront loyalement, prudemment, mais intégralement exécutées. En conséquence, je propose l’ordre du jour suivant : « La Chambre, résolue à l’exécution intégrale du traité souscrit par la nation française, le 21 mai 1881, passe à l’ordre du jour ».

Cet ordre du jour fut adopté par 355 voix, contre 68 opposants et 124 abstentionnistes. Mais, le lendemain, Jules Ferry remettait sa démission et celle de ses collègues au Président de la République : il fut remplacé par un ministère Gambetta, qui, à son tour, eut à se débattre contre les adversaires de la politique française en Tunisie et qui, tout en affirmant hautement que le gouvernement n’envisageait « ni l’abandon ni l’annexion », dut s’engager à réduire au minimum les charges de l’occupation.

426 L LA SECONDE CAMPAGNE DE TUNISIE A REPRESSION DE L’INSURRECTION

Par ailleurs, certains journaux continuaient à présenter l’expédition de Tunisie comme le résultat de basses combinaisons financières. Henri Rochefort, en particulier, dans l’Intransigeant, ne cessait de vitupérer « ce syndicat, cette bande d’escrocs, pour qui cinquante mille de nos soldats sont allés mourir là-bas d’insolation et de misère », et il prenait comme bouc émissaire le consul Roustan. Le ministre des Affaires étrangères, M. Barthélemy Saint-Hilaire, conseilla au consul de profiter de la récente loi sur la presse, du 27 juillet I88I, et de poursuivre Rochefort devant la cour d’assises⁠ ⁠; mais c’était là méconnaître l’état de l’opinion et la psychologie des jurys d’assises : Rochefort fut acquitté (15 décembre 1881), et ce verdict, qui semblait venir à l’appui des accusations des radicaux, fut fâcheusement exploité à l’étranger. sur ses destinées, les troupes françaises, Tandis que la France hésitait ainsi portées à 50 000 hommes et placées sous le commandement du général Saussier, rétablissaient la situation en Tunisie et trouvaient dans les autorités tunisiennes, assagies par l’épreuve, l’appui qu’elles avaient jusque là refusé.

Pour placer l’opinion indigène en présence d’intentions nettes, on décida avant tout d’occuper militairement Tunis. L’opération s’effectua sans encombre le Io octobre 1881, avec l’aide du gouverneur de la ville, le général Hussein Hiader. Il n’y eut à signaler que quelques cris de femmes, à l’entrée de la porte Bab-el-Khadra.

Puis, toujours avec l’intention de produire un puissant effet moral, on entreprit d’occuper également Kairouan. Tandis que le colonel Larroque, secondé par Ali-bey, surveillait la zone de la Medjerda et rétablissait la circulation par chemin de fer de Tunis à la frontière algérienne, trois colonnes, parties de Tebessa en Algérie, de Tunis et de Sousse, marchaient sur la ville sainte et, après quelques engagements sans gravité, y entrèrent le 26 octobre : nulle résistance ne fut tentée⁠ ⁠; les portes s’ouvrirent à la première injonction, le drapeau blanc fut aussitôt hissé sur le minaret de la mosquée de Sidi-Akba, et le général Si Mohammed el-M’rabot vint remettre les clés de la ville au général Etienne au nom de son maître Mohammed-es-Saddok. La Chambre accueillit la nouvelle de ce succès, apparemment facile, avec des rires ironiques : il attestait cependant que l’affaire avait été fort bien préparée, et il eut toute la portée politique qu’on en attendait. De là, deux colonnes s’enfoncèrent dans le sud à la poursuite des insurgés. Le 20 novembre, le général Forgemol arrivait à Gafsa⁠ ⁠; le 26, le général Logerot, après avoir bousculé plusieurs fractions des Ouled-Khalifa, entrait à Gabès et rayonnait jusqu’à la frontière tripolitaine, puis remontait vers le nord en longeant la côte.

427

Le Sud, il est vrai, n’était pas encore pacifié. Il fallut, pour soumettre la confé- METAMEUR. HABITATIONS DES MATMATA TROGLODYTES dération des Ourghemma, de nouvelles colonnes qui, au début de 1882, gagnèrent Medenine, traversèrent le Nefzaoua, s’avancèrent jusqu’à Foum-Tatahouine, puis, à l’automne de la même année, réduisirent Toudjane, au pays des Matmata, parcoururent le pays des Haouia, atteignirent Metameur.

Illustration de l'ouvrage, page 427
Gravure sans légende (page 427)

Mais, dès le début de 1883, la plupart des tribus s’étaient entièrement soumises. Le seul danger qui subsistât, c’était la présence en Tripolitaine, tout près de la frontière tunisienne, d’Ali-ben-Khalifa, chef de la révolte, et de quelques bandes qui lui étaient demeurées fidèles : Ali-ben-Khalifa vécut jusqu’en 1885 et chaque année fut marquée par d’audacieuses incursions chez les tribus soumises⁠ ⁠; même après sa mort, l’insécurité de la zone frontière se prolongea⁠ ⁠; en 1888, à la suite d’un accord avec le gouverneur de Tripoli, le mal s’atténua⁠ ⁠; mais jusqu’en Igo1 des colonnes furent indispensables pour assurer la police de l’extrême-sud tunisien.

428

V

OU PROTECTORAT P

C’est un des grands mérites de Jules Ferry et de ses collaborateurs d’avoir pressenti les avantages du Protectorat et d’avoir fait passer cette conception dans notre doctrine coloniale.

SIDI-BOU-SAÏD

L’idée surprit l’opinion française et ne s’imposa pas du premier coup. Sans doute avait-on pris soin d’invoquer l’exemple de l’Angleterre dans l’Inde et tout le bénéfice qu’une grande puissance coloniale non suspecte de faiblesse avait retiré de traités passés avec les princes indigènes. Mais certains esprits se défiaient de cette formule d’accommodation. Ils y voyaient, soit une maladresse, une concession inutile, soit une feinte déplacée, un compromis machiavélique du gouvernement. Camille Pelletan, en particulier, déclarait ne pouvoir envisager le protectorat que comme un régime transitoire : il n’en comprenait pas le principe et se demandait comment on pouvait, à côté de notre corps d’occupation, conserver le gouvernement beylical.

Illustration de l'ouvrage, page 428
Gravure sans légende (page 428)

Peu à peu, cependant, le dessein du ministère l’emporta. Il s’appuyait sur de forts arguments d’ordre pratique. L’annexion pure et simple, en dehors de toute doctrine politique, se serait heurtée à de grosses difficultés : il aurait fallu, avant tout, rembourser la dette tunisienne⁠ ⁠; on devait aussi tenir compte de l’autorité que gardaient les consuls étrangers⁠ ⁠; enfin, la France, en abordant l’expédition de Tunis, s’était formellement engagée à respecter les institutions existantes et s’était défendue de toute intention de conquête. D’autre part, le régime du Protectorat, en utilisant les organes de l’administration indigène, permettait de réaliser une appréciable économie de fonctionnaires français.

D ES PRÉCISIONS NOUVELLES : LA CONVENTION Au lendemain de la retraite de DE LA MARSA (8 JUIN 1883)

Mais ce qui, par-dessus tout, rallia l’opinion, ce fut l’esprit de ce nouveau système de colonisation. Maintien de la personnalité tunisienne, conservation des institutions et de la vie traditionnelles, respect des mœurs et des coutumes indigènes, — un tel programme, présenté par Jules Ferry et ses collaborateurs, avec une ardeur, une persévérance et une habileté exceptionnelles, ne pouvait manquer, une fois compris, de séduire un peuple foncièrement libéral et généreux : la France allait donc prendre à son compte la formule du protectorat et l’appliquer en Tunisie avec autant de loyauté que de sagesse. Jules Ferry, Gambetta annonça l’intention de maintenir en Tunisie la politique de protectorat et en donna cette définition : elle consiste, disait-il, « à agir sur le prince, et à trouver avec lui des accommodements qui, en même temps qu’ils garantissent la sécurité de ses Etats, garantissent le pouvoir protecteur contre les intrigues, les menées, les manœuvres des rivaux ». Mais son ministère fut renversé à la fin de janvier 1882 et il n’eut le temps de prendre pour la Tunisie aucune mesure d’ordre pratique.

429

M. de Freycinet, qui lui succéda, était tenu d’agir, s’il voulait rester fidèle à cette doctrine, car l’armée, qui représentait en Tunisie l’autorité la plus nette, était naturellement portée à pratiquer l’administration directe, et l’on pouvait craindre qu’il ne fût bientôt trop tard pour réaliser un protectorat digne de ce nom.

Il maintint les affaires tunisiennes dans la dépendance du ministère des Affaires étrangères, — ce qui indiquait clairement le dessein d’éviter la transformation de la Tunisie en département français ou en colonie, et, pour aborder le problème de l’organisation sans être gêné par les querelles du passé, il décida de faire représenter la France à Tunis par un homme nouveau : M. Roustan, qui avait tant payé de sa personne et rendu de si grands services, mais que le bey et son entourage regardaient un peu comme l’auteur de leur défaite, fut nommé ministre à Washington, et M. Paul Cambon, préfet du Nord, fut envoyé à Tunis avec le titre de résident et le grade de ministre plénipotentiaire.

Paul Cambon avait pour mission de « rechercher l’organisation la plus propre au pays ». Il s’acquitta de cette tâche avec une lucidité, un sens des situations, une souplesse, un tact et, pour tout dire, un art vraiment exceptionnels. Sans rien supprimer de la vieille machine tunisienne, sans donner l’impression d’un changement d’institutions, il sut réparer ou corriger les moindres rouages, réveiller l’activité, ramener la vie et la confiance.

Grâce à lui, Mohammed-es-Saddok passa franchement de la résignation à l’entente, et l’apaisement général des esprits était manifeste quand le bey mourut, le 27 octobre 1882. Il eut pour successeur son frère Ali, ce même prince qui commandait les troupes tunisiennes au moment de l’expédition française : une fois au pouvoir, Ali fut pour la France le plus loyal des alliés et pour le résident un précieux collaborateur.

430

Enfin, le 21 février 1883, Jules Ferry redevenait président du Conseil. C’est dans ces conditions que le traité du Bardo, qui attribuait à la France un contrôle d’ensemble sur le gouvernement de la Tunisie, fut remis à l’étude pour les détails d’application et précisé par la Convention du 8 juin 1883. La France, en vertu de cette convention, garantissait la dette tunisienne⁠ ⁠; le bey s’interdisait, en retour, de contracter aucun emprunt pour le compte de la Régence sans l’autorisation de la France, et il s’engageait à procéder aux réformes administratives, judiciaires et financières que le gouvernement français jugerait nécessaires.

Ainsi, malgré quelques déboires et malgré l’incompréhension ou le mauvais vouloir d’un grand nombre de parlementaires, la politique du gouvernement français se développait en Tunisie avec une singulière continuité de vues, elle attestait un progrès certain de notre expérience coloniale, et elle donnait tout de suite de surprenants résultats : le régime du Protectorat, pouvait dire le cardinal Lavigerie, nous a fait l’économie d’une guerre de religion.

Illustration de l'ouvrage, page 430
Gravure sans légende (page 430)
431
Illustration de l'ouvrage, page 431
Gravure sans légende (page 431)

I. — LA RÉORGANISATION ADMINISTRATIVE ET FINANCIÈRE. — Le principe du Protectorat. — Le résident général. — L’administration provinciale et municipale. — La représentation locale. — Les finances. — La justice. — La situation des étrangers. II. — LA CRÉATION DE L’OUTILLAGE ÉCONOMIQUE. — Les routes. — Les voies ferrées. —

Les ports. — Travaux publics et protectorat. III. — LE DÉVELOPPEMENT DES RESSOURCES. — La colonisation. — Le progrès agricole. — La naissance de l’industrie. — L’essor commercial. IV. — L’AMÉLIORATION DE LA VIE INDIGÈNE. — L’assistance agricole. — L’assistance

médicale. — L’enseignement. Une lourde tâche de réorganisation intérieure s’imposait à la France en Tunisie, au lendemain de l’établissement du Protectorat : elle fut menée avec une remarquable prudence, et l’on peut dire qu’à cet égard le Protectorat tunisien a fait école.

432

I

LE PRINCIPE DU PROTECTORAT

notre empire un régime qui devait présenter Il a fait école avant tout en acclimatant dans toutes sortes d’avantages, et dont le principe allait progressivement moraliser l’ensemble de la colonisation française.

Au vrai, ce régime n’était pas le fruit d’une soudaine découverte. S’il a laissé d’autres traces qu’une nuance de vocabulaire, s’il a produit des résultats exceptionnellement heureux, c’est qu’il rejoignait de lointaines traditions, c’est qu’il correspondait à certaines dispositions naturelles de notre tempérament national. C’était une formule retrouvée plutôt que nouvelle.

On pourrait en citer, dans notre passé colonial, mainte application. Contentonsnous de rappeler, pour ne retenir que les exemples les plus illustres, la politique de Dupleix dans l’Inde, celle de Fleuriot de Langle à Madagascar, celle de Doudart de Lagrée au Cambodge, celle de Faidherbe au Sénégal. Sans doute étaient-ce là des organisations assez différentes les unes des autres : il est clair pourtant que la valeur générale du système avait été fréquemment admise.

Mais l’origine et le véritable caractère de la tradition, c’est en France même, c’est dans la formation de notre unité territoriale qu’il convient de les chercher. Quand un roi de France « réunit » une province à la couronne, donne-t-il à cetacte l’allure d’une incorporation totale, d’une absorption, qui prive la province intéressée de son individualité⁠ ⁠? Loin de là : les institutions locales subsistent, les coutumes sont respectées, les « privilèges », c’est-à-dire cette somme de particularités que la province doit à son histoire séparée, sont formellement reconnus. C’est seulement à la longue, par lente contagion, que les différences tendent à s’abolir et que les légistes, consacrant à petits coups la transformation des idées et des mœurs, conduisent les constitutions provinciales vers un type uniforme : tâche que la Révolution, d’ailleurs, a trouvée inachevée. On peut donc affirmer, sans forcer les termes, que la politique des rois de France, à l’intérieur du royaume, apparaît au premier chef comme une politique de protectorat : les gouvernements qui leur ont succédé n’ont eu besoin, pour l’appliquer aux territoires coloniaux, que de reprendre une vieille habitude française.

Habitude qui satisfait le meilleur de nous-mêmes. Car, si notre goût des idées générales nous entraîne parfois à des excès de simplification, notre libéralisme foncier nous permet d’accepter aisément les préférences d’autrui et nous invite au respect de sa personnalité. C’est par ignorance, sans doute, en tout cas, par générosité et non par calcul, que nous avons, à tels moments de notre histoire coloniale, procédé par assimilation⁠ ⁠; mieux instruits de l’existence et de la valeur des civilisations indigènes, nous ne faisons nulle difficulté d’en tenir compte, et nous nous plaisons à concevoir, au lieu d’annexions brutales et destructives, des associations qui sauvegardent l’intérêt commun sans blesser l’âme des associés.

433

Il reste que protectorat ne signifie pas renoncement et que la France, passionnément attachée, là comme ailleurs, à son rôle d’éducation, n’abandonne nullement les sociétés-pupilles à leurs erreurs de peuples attardés. Elle n’entend pas seulement les protéger contre leurs ennemis de l’extérieur⁠ ⁠; elle se propose de les armer contre les tyrannies de la nature ou les survivances d’un passé barbare, de les initier aux exigences du monde moderne, de les humaniser. Mais c’est par l’intermédiaire des autorités traditionnelles, c’est en heurtant le moins possible les usages, c’est par le moyen d’une prudente persuasion qu’elle veut réaliser cette œuvre de régénération.

IL E RESIDENT GENERAL

Ainsi conçu, le protectorat n’est pas seulement une forme politique, c’est toute une atmosphère, — une atmosphère qui enveloppe les moindres gestes du gouvernement protecteur et dont le protectorat tunisien a permis de sentir pour la première fois, selon le mot de M. Gabriel Hanotaux, la véritable « poésie ». Aux termes du traité du Bardo, la France devait être représentée auprès du bey par un « ministre résident », qui serait « l’intermédiaire des rapports du gouvernement français avec les autorités tunisiennes pour toutes les affaires communes aux deux pays ». Le résident français était donc simplement le conseiller du bey, il ne disposait pas de pouvoirs propres, il n’avait aucun représentant auprès des autorités indigènes de l’intérieur, il se tenait seulement en relations avec les vice-consuls, qui, pour leur part, conseillaient les caïds et les renseignaient.

Le premier résident, M. Roustan, s’accommodait de cette imprécision, et, pour les débuts d’une installation, la trouvait préférable à une réglementation trop serrée. — Mais à l’arrivée de M. Paul Cambon, un premier décret, du 22 avril 1882, fixa provisoirement les pouvoirs du résident, l’autorisa à correspondre avec les ministres du bey, et le il février 1883 fut créé le Secrétariat général du gouvernement tunisien, spécialement chargé de la surveillance des actes du ministère tunisien.

Puis, le io novembre 1884, le Président de la République française remit au résident l’autorité nécessaire pour approuver en son nom la promulgation et la

HIST. DES COLONIES : TUNISIE.

434

mise à exécution des lois tunisiennes. Enfin, le 21 juin 1885, un nouveau décret définit les pouvoirs du ministre résident, qui fut désormais désigné sous le nom de « résident général ».

En somme, le bey ne cessait pas d’être souverain⁠ ⁠; il conservait ses ministres (le Premier ministre, chargé des affaires étrangères, des finances et de l’intérieur⁠ ⁠; le premier secrétaire, que nous avons appelé le ministre de la Plume, etc.) et l’ensemble de ses services administratifs et judiciaires, groupés sous le nom d’Ouzara.

L’ADMINISTRATION PROVINCIALE ET MUNICIPALE

Les représentants de la France n’avaient pas d’ordres à donner : ils n’exerçaient qu’un rôle de conseil et de contrôle. Peu à peu, cependant, l’importance de la tâche exigeait l’organisation d’une véritable administration française, parallèle à l’administration tunisienne : en plus du Secrétariat général, que remplaça par la suite un directeur de l’Intérieur, l’entourage résidentiel comprit bientôt des services ou directions composés de fonctionnaires français : travaux publics (1882), finances (1882), enseignement (1883), agriculture et commerce (1890), antiquités (1896), intérieur (1922). Mais le bey continue d’être la loi vivante. C’est seulement par exception que des actes législatifs ou exécutifs des Chambres françaises ou du Ministère des Affaires étrangères de France, concernant, par exemple, l’organisation de la justice française ou les actes internationaux, sont promulgués en Tunisie par décret. tion traditionnelle de l’administration pro- Rien n’est changé non plus à l’organisavinciale : la constitution des tribus est maintenue et ce sont toujours les caids, assistés de leurs khalifas et des cheikhs ou chefs de fractions qui sont dans les villes ou les tribus les représentants de l’autorité beylicale, au point de vue administratif, judiciaire et financier. Ils ne reçoivent pas de traitement fixe et ils paient leur khalifa et leur personnel⁠ ⁠; ils ont droit, en compensation, à un prélévement de 5 pour 100 sur les rentrées de certains impôts.

Mais au moment où l’autorité de la France n’était représentée dans toute la Régence que par nos troupes, un décret beylical du 10 juin 1882 conféra des pouvoirs disciplinaires aux officiers français chargés de commandements territoriaux, sans pour cela leur donner aucun droit sur les fonctionnaires et magistrats tunisiens⁠ ⁠; ils n’avaient mission que de surveiller et, le cas échéant, de conseiller.

Puis, dès que fut créé le Secrétariat général, on supprima progressivement les commandements militaires territoriaux et les officiers furent remplacés dans leur rôle de surveillance et de direction par des agents civils, qui prirent le nom de contrôleurs : les trois premiers de ces contrôleurs civils, installés à Nabeul, au Kef et à Gafsa, procédaient sans règle déterminée, étaient chargés de définir eux-mêmes leur rôle⁠ ⁠; trois ans après, en 1886, sept autres furent nommés et cette fois reçurent des instructions écrites⁠ ⁠; par la suite le recrutement se régularisa et les fonctions se précisèrent⁠ ⁠; mais c’est toujours de contrôle qu’il s’agit, non d’administration directe, et il en va de même du Sud-tunisien, où les besoins de la sécurité ont exigé jusqu’ici le maintien de commandements militaires.

435

C’est la tribu qui demeure l’unité politique et administrative et les municipalités constituent l’exception. Avant le Protectorat, Tunis seule bénéficiait d’institutions municipales⁠ ⁠; elles ont été depuis étendues aux autres villes⁠ ⁠; mais les conseillers municipaux sont simplement nommés au lieu d’être élus et les décisions des conseils ne sont exécutoires qu’après autorisation.

LA REPRESENEATION LOCALE

On distingue trois types de conseils : dans les grandes villes, des municipalités, qui comprennent des indigènes, des Français et même des étrangers⁠ ⁠; dans les gros bourgs, des commissions municipales, dont les attributions sont un peu moins étendues⁠ ⁠; dans les petites agglomérations d’Européens, des commissions de voirie. Dans les chefs-lieux de caïdat, le caïd préside le conseil⁠ ⁠; le vice-président est un Français, qui fait fonction d’officier d’état civil pour les Européens. Les contrôleurs civils servent d’intermédiaires entre les conseils et le Résident. les commerçants français avaient toujours formé une A Tunis comme dans toutes les Echelles du Levant, « assemblée du corps de la Nation » : cette assemblée, émanation de la Chambre de Commerce de Marseille, nommait chaque année un « député de la Nation », qui la représentait auprès du consul et gérait avec lui les affaires de la communauté.

Au lendemain du traité du Bardo, ce régime disparut, et les maisons de commerce de Marseille n’étaient plus seules à former la colonie⁠ ⁠; mais c’était une tradition fortement établie que les Français fussent représentés auprès de leur consul, et dès 1885 un arrêté résidentiel créa la Chambre de Commerce de Tunis. Puis, comme le peuplement français se développait à Sousse et Sfax, la Chambre de Commerce de Tunis eut dans ces villes deux membres correspondants, et d’autres villes, comme Bizerte et Souk-el-Arba, se développant à leur tour, une Chambre de Commerce du Nord fut fondée en 1892, de laquelle se détacha, en 1902, une Chambre de Commerce spéciale pour Bizerte. Enfin, comme l’agriculture, à son tour, prenait une importance croissante, on décida, en 1895, l’institution d’une Chambre d’Agriculture du Nord et d’une Chambre mixte de Commerce et d’Agriculture à Sousse et Sfax.

436

Les indigènes étaient tenus à l’écart de cette représentation et s’en plaignaient : au lendemain de la guerre, on leur donna un commencement de satisfaction⁠ ⁠; on créa en 1920 une Chambre consultative indigène des intérêts agricoles du Nord, puis une Chambre de Commerce indigène du Nord, et le Sud, où l’intérêt d’une représentation était moins net, eut simplement un « délégué ».

Cette représentation tout économique tendit bientôt à sortir de son cadre. En 1890, le résident général demanda aux membres des assemblées européennes de constituer une Commission mixte, qui devint une sorte de Conseil de gouvernement. En 1896, sur l’initiative d’un ministère animé d’idées libérales, la Commission prit le nom de « Conférence consultative »⁠ ⁠; elle réunit les délégués des Chambres de Commerce, des Chambres d’Agriculture et les élus d’un troisième collège comprenant tous les autres Français⁠ ⁠; elle siégea dès lors deux fois par an et discuta des questions de tout ordre, en présence des chefs des dif- LABOUR AU CHAMEAU DANS L’ENFIDA (D’après un dessin de l’Illustration). férents services publics. En 1907, nouveau pas en avant : la Conférence, tout en demeurant strictement consultative, est admise à examiner le budget et à émettre des vœux qui s’y rapportent⁠ ⁠; d’autre part, aux 36 Français qui représentent les trois collèges et qui sont élus au suffrage universel, sont adjoints 16 indigènes (15 musulmans, I israélite) nommés par le Gouvernement.

Illustration de l'ouvrage, page 436
Gravure sans légende (page 436)
L ES FINANCES

En 1910, une autre étape encore : on crée un Conseil supérieur du Gouvernement, composé des membres du Conseil des ministres, des chefs de services et de trois délégués de chacune des deux sections européenne et indigène de la Conférence. Ce Conseil supérieur arrête le budget examiné par la Conférence consultative, avec cette réserve fort importante : les délégués de la Conférence consultative ne peuvent proposer de dépenses nouvelles qu’à la condition de les couvrir par des mesures fiscales agréées par les délégués des colons en ce qui regarde les impôts européens, par les délégués indigènes en ce qui regarde les impôts indigènes. La réorganisation financière représente à la fois l’origine véritable et l’œuvre principale du protectorat français.

437

Le principe, c’est que l’autonomie financière de la Tunisie est respectée, de même que ses institutions administratives sont conservées. Mais la France, ayant garanti la dette tunisienne, est fondée à veiller à la régularité de la gestion, et sur ce point encore elle exerce un rôle de conseil et de contrôle.

La Commission financière internationale, à la suite des « arrangements » du 23 mars 1870, avait en quelque sorte déclaré la faillite de la Tunisie, et la Tunisie, a-t-on pu dire, n’avait obtenu son concordat que par « abandon partiel d’actif » : les dispositions prises à ce moment-là, l’abandon d’une partie des revenus aux créanciers, l’administration directe des finances tunisiennes par la Commission, devaient constituer jusqu’au 13 octobre 1884 la « Charte financière de la Régence ». Les résultats de cette gestion furent d’ailleurs fort heureux : la Commission liquida et éteignit définitivement tout le passif de la Régence et maintint la dette à 142 millions.

Mais la Commission détenait de ce fait une partie des prérogatives de la souveraineté, et cette situation ne pouvait guère se concilier avec l’établissement officiel du Protectorat : pour que le gouvernement français fût assuré de sa liberté d’action en Tunisie, il lui fallait de toute nécessité rembourser les créanciers du bey. Pourtant, la Chambre des députés hésita deux ans avant de s’y résoudre, elle ne céda qu’une fois tout à fait tranquillisée sur l’avenir de la France en Tunisie⁠ ⁠; enfin, par le traité du 8 juin 1883, ratifié par la loi du to avril 1884, le gouvernement français s’engagea à garantir la dette tunisienne, et tout aussitôt fut émis en France un emprunt tunisien à 4 p. 100 de 142 650 000 francs, garanti par le gouvernement français et destiné à rembourser la dette à 5 p. 100, fixée par l’arrangement du 23 mars 1870.

Dès lors, le rôle de la Commission financière internationale était terminé, elle passa la main à la Direction générale des Finances, l’Administration des revenus concédés fut supprimée et remplacée par la Direction des Contributions diverses et la Direction des Douanes.

D’aucuns estimaient le moment propice pour faire table rase de toute l’organisation financière de la Régence, pour instaurer notamment un nouveau système d’impôts et un nouveau mode de perception⁠ ⁠; M. Paul Cambon, sentant qu’il y aurait là une grave atteinte portée au principe du Protectorat, s’y opposa⁠ ⁠; à ceux qui l’accusaient de « se complaire dans le maintien des pires traditions beylicales » il répondit que nous n’avions pas « en face de nous des anthropophages, mais des descendants d’une société très civilisée, organisée depuis des siècles », et qu’il suffisait, pour faire œuvre saine, de corriger certains abus du régime en vigueur.

438

On conserva donc les impôts traditionnels, la medjba ou capitation, le khanoun des oliviers, l’achour ou dime des céréales, la caroube ou taxe sur la valeur locative des propriétés bâties, etc. On se contenta de supprimer un certain nombre d’impôts indirects créés par la Commission internationale dans les villes, de faire disparaître les exemptions ou privilèges accordés par la faiblesse des beys aux Kroumirs et autres insoumis, de régulariser et moraliser la perception.

LA JUSTICE

En quelques années, la situation financière de la Tunisie se trouva complètement rétablie, sans que les charges fiscales se fussent accrues : le bey, conformément au traité du Bardo, recevait pour lui, sa famille et l’entretien de la garde beylicale, une liste civile de plus de deux millions⁠ ⁠; la dette, soumise à deux conversions en 1889 et 1892, était transformée de perpétuelle en amortissable⁠ ⁠; tous les exercices, sauf deux (1887-1888 et 1888-1889), se réglaient en excédent, et la Régence pouvait aborder sans risques et sans recours à la France un grand programme de travaux publics. religieuse et une justice séculière. On distinguait en Tunisie, avant le Protectorat, une justice

Les tribunaux religieux jugeaient les questions de statut personnel et les affaires relatives à des biens immeubles : à Tunis siégeait un grand conseil ou tribunal du Chraa, composé d’un bachmufti et de muftis dans les provinces⁠ ⁠; des cadis, sortes de délégués du Chraa de Tunis, jugeaient en premier ressort. La justice séculière, d’abord exercée personnellement par le bey, était passée aux mains de deux sections de l’Ouzara, et elle était représentée dans les provinces par les caïds. La grande tare de cette organisation, c’était le défaut de garanties pour les parties, l’absence de débats, de règles vraiment fixes, et souvent la vénalité des juges.

Le Protectorat a maintenu, là comme ailleurs, les principes d’organisation, l’esprit des institutions et notamment la loi musulmane et les coutumes juridiques : il s’est borné à régulariser et corriger. L’Ouzara a continué à fonctionner, mais sous le contrôle d’un magistrat français, directeur des services judiciaires⁠ ⁠; les audiences ont été rendues publiques, les jugements n’ont pu être prononcés qu’après débats, et toute décision d’un tribunal doit être formellement motivée.

Il y a désormais à Tunis un tribunal de grand criminel et d’appels civils et correctionnels⁠ ⁠; dans les principales villes, des tribunaux analogues à nos tribunaux de première instance, comprenant chacun trois juges et assistés d’un délégué du directeur des services judiciaires, enfin, des justices de paix à compétence très limitée et confiées aux caids. Ces diverses dispositions, coordonnées par la réforme organique du 30 mai 1900, ont été reprises par le décret du 24 avril 1921, qui crée un ministère de la Justice tunisienne, ainsi qu’un délégué français au ministère de la Justice, et marque nettement la tendance à la séparation des pouvoirs.

439 IL A SITUANTON DES ÉTRANGERS

Bien entendu, les Français échappent à cette juridiction indigène. Ils ont à leur disposition des justices de paix à compétence étendue, des tribunaux de première instance et des tribunaux criminels, spéciaux à la Tunisie. Quant aux étrangers, ils ont renoncé, dès 1883, à leurs tribunaux consulaires et recourent aux tribunaux français. diffé- Ces rentes mesures, administratives, financières, judiciaires, TYPES DE KROUMIRS tout à fait conformes à l’esprit du traité et du régime de Protectorat, ne soulevèrent aucune protestation de la part des puissances étrangères. Au demeurant, le nouvel état de choses fut sanctionné, en 1896-1897, du temps du Cabinet Méline, par une série de traités internationaux, qui mirent fin au régime des Capitulations et nous autorisèrent, contrairement à des engagements antérieurs, à fortifier le fort de Bizerte : œuvre délicate, qui exigea onze conventions et qui fut menée avec une remarquable habileté.

Illustration de l'ouvrage, page 439
Gravure sans légende (page 439)

Les deux plus importantes de ces conventions furent passées avec l’Angleterre et l’Italie.

L’Angleterre renonça, le 18 septembre 1897, au traité de 1875, et la Tunisie lui accorda en échange, pour une durée de quinze ans, un régime de faveur pour ses importations de cotonnades.

Pour l’Italie, le traité du 28 septembre 1886 laissait subsister entre les parties contractantes la clause de la nation la plus favorisée et notamment l’application du régime minimum français. Il accordait de plus aux pêcheurs et navires italiens le droit de canotage et de pêche sur les côtes, dans les mêmes conditions qu’aux pêcheurs et navires tunisiens ou français.

440

La Turquie elle-même finit par reconnaître le fait accompli et par renoncer à sa fictive suzeraineté. Le 29 mai IgIo, elle passait avec la France un accord relatif à la délimitation de la frontière tunisienne-tripolitaine, depuis la mer jusqu’à Ghadamès, qui était laissée en territoire tripolitain⁠ ⁠; d’autre part, des dispositions étaient prises pour la reconnaissance des titres de propriété des Tripolitains qui seraient reconnus résider en terre tunisienne et réciproquement, ainsi que pour le règlement des droits d’usage de certains puits.

II

ES ROUTES

En même temps qu’elle prenait forme d’Etat moderne, la Tunisie s’outillait pour son développement économique. Ses progrès en ce sens ont été beaucoup plus rapides que ceux de l’Algérie sa voisine : elle a tout de suite bénéficié des importantes acquisitions scientifiques et techniques de la fin du XIxe siècle, et il faut reconnaître que, par la disposition de ses côtes et des lignes de son relief, elle offrait des facilités particulières de pénétration et d’exploitation. Avant le Protectorat, on ne trouvait en Tunisie que quelques kilomètres de routes empierrées dans le voisinage immédiat de Tunis⁠ ⁠; partout ailleurs, note M. de Lanessan, « piétons, chevaux et voitures suivaient des lignes plus ou moins directes entre les principaux centres de population de la Régence. Le sol battu sur ces trajets se transforme en sortes de pistes qui se déplacent peu à peu selon les besoins de la circulation. Pendant l’été, on peut parcourir assez aisément sur ces pistes la majeure partie du pays, non seulement à pied et à cheval, mais encore en voiture, parce que le sol est durci par le soleil et que les rivières sont dépourvues d’eau. Pendant l’hiver, la circulation est fréquemment interrompue par les ruisseaux et les rivières. Il n’existe en effet, dans toute la Tunisie, qu’une dizaine de ponts. Quant aux parties montagneuses de cette contrée, elles n’offrent que des sentiers à peine praticables pour les piétons et les chevaux... »

Aujourd’hui Tunis est reliée par des routes de grand parcours à tous les centres importants de la Régence⁠ ⁠; d’autres assureront prochainement une liaison plus complète avec l’Algérie et recouperont les grandes voies, généralement orientées sud-ouest-nord-est, afin de desservir toutes les régions.

441 ILES VOIES FERREES

Enfin, dans les régions de colonisation, un très grand nombre de routes de moyenne et petite communication relient les centres principaux aux centres secondaires. voies ferrées que celles de La Goulette à Tunis et de Tunis Avant le Protectorat, il n’existait en Tunisie d’autres à Ghardimaou. Beaucoup étaient d’avis, au lendemain de l’occupation française, qu’il fallait faire porter le premier effort sur les chemins de fer plutôt que sur les routes, et cet avis prévalut : la construction des chemins de fer tunisiens a été réalisée avec une rapidité et une ampleur vraiment exceptionnelles.

GABÈS. INTÉRIEUR DE LA MOSQUÉE DE SIDI-IDRISS
Gravure GABÈS. INTÉRIEUR DE LA MOSQUÉE DE SIDI-IDRISS

La Compagnie de Bône-Guelma, qui avait d’abord été chargée de construire deux petits embranchements, du Pont de Trajan à Béja et de Tunis à Hammam-Lif, passa, en 1892, deux conventions avec le gouvernement tunisien pour la construction d’un second réseau : ce projet fut arrêté par l’opposition du Parlement français qui trouvait excessifs les avantages de la Compagnie, mais qui finit par céder en 1894. Vers la même époque, l’établissement de la ligne de Sfax à Gafsa et Metlaoui fut concédé à la Compagnie des Phosphates de Gafsa. Si bien qu’au début du xxe siècle, la Tunisie disposait déjà d’un réseau ferré de 1150 kilomètres.

442

Ce réseau parut bientôt insuffisant et l’on décida de le développer. Une nouvelle offensive parlementaire, inspirée par le désir de renforcer le droit de contrôle, empêcha momentanément l’entreprise.

Mais la Tunisie parvint à se libérer de cette paralysante tutelle : elle se fit reconnaître, pour des concessions de détail, puis d’une façon générale par la loi du Il avril IgIo, le droit « d’exercer sa pleine et entière autonomie pour la totalité de ses lignes sans exception, sous la seule réserve générale que comporte l’application du régime du Protectorat ».

Et c’est ainsi, qu’en quelques années, tout un réseau de voies ferrées a été créé « par l’une des colonies françaises les plus petites et les moins riches, sans subvention ni garantie de la Métropole ».

La direction générale des chemins de fer tunisiens est parallèle à celle des dépressions géographiques : des frontières de l’Algérie, au sud-ouest, vers la mer au nord-est.

Telles sont les lignes de Bizerte à Tabarka, de Nébeur à Bizerte, de Ghardimaou à Bizerte et Tunis, de Kalaa Djerda à Tunis, avec des embranchements sur diverses mines, Le Kef, Zaghouan et La Goulette, plus au sud, celle de Henchir-Souatir à Sousse et celle de Metlaoui, Tozeur et Sfax.

Aux abords de la mer, toutes ces lignes sont reliées entre elles par une ligne côtière qui, partant de Bizerte, touche Mateur, Tunis, Sousse, Sfax et aboutit à Gabès, au seuil du désert.

C’est là, on le voit, un réseau très complet, et l’on a pu noter qu’ « aucun point du territoire n’est à plus de 2o kilomètres d’une ligne ferrée dans le nord, à plus de 50 kilomètres dans le centre et dans le sud ».

ES PORTS

Si l’on a obtenu en si peu de temps un pareil résultat, c’est que la Tunisie a pu se libérer des lois françaises, qui lui avaient d’abord été appliquées, pour ses concessions de chemins de fer : on a reconnu, en somme, à la Tunisie, en cette matière, une sorte d’autonomie selon les termes précis ci-dessus. Une terre d’influence française, qui n’équivaut pas à plus d’un département, se trouve ainsi dotée de moyens de communication extrêmement développés, sans aide ni soutien de la Métropole. Rien ou presque rien n’avait été fait depuis des siècles pour améliorer les ports naturels du pays et les adapter aux nécessités du commerce moderne. Les barques seules pouvaient pénétrer dans le port de Bizerte. Dans le golfe de Tunis, les navires mouillaient devant La Goulette à un mille environ de la terre, les chargements et déchargements s’opéraient par chalands, le long d’un quai en bordure d’un petit canal qui reliait le golfe au lac de Tunis.

443
Illustration de l'ouvrage, page 443
Gravure sans légende (page 443)

Depuis l’établissement du Protectorat, un canal profond a été creusé dans le lac de Tunis, et les navires peuvent accoster aux quais mêmes de la ville. TRAVAILLEURS INDIGÈNES DANS UN MASSIF MÉTALLIFÈRE

Bizerte, grâce à la construction d’un avant-port avec digue et jetée, d’un large canal entre la mer el le lac et d’un arsenal, est devenu un port de commerce en même temps qu’un port de guerre.

PROTECTORAT

Sfax, port des phosphates, a été approfondi et doté d’un outillage moderne. Sousse et quatorze autres petits ports ont été améliorés. Dès 1912, M. Alapetite, résident général, exposant devant la Chambre des députés l’œuvre d’organisation économique accomplie en Tunisie, pouvait donc à bon droit en célébrer la grandeur : « En 1883, dit-il notamment, deux ans après l’établissement du Protectorat français, alors que presque tous les impôts existant aujourd’hui étaient déjà perçus, lorsqu’on avait payé la dette, lorsqu’on avait payé la liste civile, lorsqu’on avait payé le chapitre des pensions, il restait en tout et pour tout, pour les dépenses ordinaires de la Régence, une somme de deux millions. Sur ces deux millions, il y avait 30 o00 francs pour les travaux publics, c’est-àdire qu’on payait un ingénieur et le bureau de cet ingénieur, que des projets étaient étudiés, mais qu’il n’y avait pas un centime pour passer à l’exécution.

444

« Messieurs, vingt-huit ans après, alors que les impôts sont les mêmes, alors que le taux n’en a pas été relevé, que, je l’atteste ici, les dégrèvements ont dépassé de beaucoup les aggravations, par suite de la perception plus régulière de l’impôt, mais surtout par suite du développement de la matière imposable, aujourd’hui, avec le même budget, nous avons pour les services publics une dotation annuelle de 34 millions, 3 millions pour l’Instruction publique, 3 millions pour les Postes et les Télégraphes, près de 3 millions pour la Police, et enfin, 8 millions passés pour les Travaux publics, c’est-à-dire que le seul crédit d’entretien des routes de la Tunisie, qui s’élève à 3 millions, excède le total du budget ordinaire des services publics au moment de l’avènement du Protectorat.

« Je vous demande, Messieurs, si ce chiffre n’est pas d’une éloquence tout à fait décisive... »

Et M. Alapetite attribuait le principal mérite de cette réussite au principe même du Protectorat : il n’emprisonne pas l’activité du gouvernement local « dans les compartiments rigoureusement délimités » de l’administration française⁠ ⁠; seul, il permet l’emploi de « procédés économiques », non prévus par les règlements français⁠ ⁠; seul il donne les moyens d’organiser « un pays neuf comme celui-là, qui est pressé, qui est impatient, qui veut jouir le plus vite possible de tous les avantages et de toutes les garanties que le régime civilisé français assure à sa population ».

III

IL A COLONISATION

encore la Tunisie fut plus favorisée que l’Algérie. Dès l’ou- Les capitaux affluèrent dès le premier jour, et à cet égard verture de la crise tunisienne, de puissantes sociétés avaient acquis de grands domaines : par exemple, le domaine de l’Enfida⁠ ⁠; au lendemain de l’occupation le mouvement s’étendit, et des particuliers ou des sociétés se constituèrent des propriétés généralement vastes, de 2 000 à 5 000 hectares, soit pour les exploiter, soit en vue de spéculations ultérieures.

Ces premiers achats de terres s’opéraient en dehors de toute intervention administrative, les colons ou les sociétés se mettant directement en rapports avec les indigènes.

445

L’Etat, au début du Protectorat, ne songeait nullement, en effet, à s’engager dans la voie de la colonisation officielle, qui avait causé en Algérie tant de déceptions et de difficultés⁠ ⁠; il redoutait surtout la petite colonisation, dont le principe paraissait à peu près condamné à ce moment-là par l’expérience algérienne, et il se déclarait, en conséquence, franchement hostile au système des concessions gratuites.

Pourtant, vers 1891, on crut s’apercevoir que la constitution de grands domaines ne suffirait pas à mettre la Tunisie en valeur et que la solidité de l’installation était, par ailleurs, subordonnée à l’extension du peuplement européen : le gouvernement protecteur eut alors le mérite de recourir à la compétence d’un publiciste qui se révéla comme un observateur plein de prévoyance et de sens pratique, Paul Bourde. Nommé directeur de l’Agriculture, Paul Bourde résolut d’augmenter le domaine de l’Etat et de l’allotir, en un mot, de prendre en mains, contrairement à son premier dessein, l’œuvre de colonisation.

Illustration de l'ouvrage, page 445
Gravure sans légende (page 445)

Il restait, à la vérité, peu de bonnes terres PAUL BOURDE disponibles, et il fallut de l’ingéniosité pour s’en procurer. C’est ainsi qu’un décret du 8 février 1892, pris sous l’inspiration de Paul Bourde, fit revivre les droits du bey sur les « terres mortes » : il y avait, par exemple, dans le caïdat de Sfax d’immenses étendues qu’un bey avait vendues au xvie siècle à la famille Siala⁠ ⁠; elles furent incorporées au domaine de l’Etat et distribuées aux colons⁠ ⁠; d’autres encore furent découvertes dans le territoire des Maknassy.

On recourut également à des achats directs, certains indigènes disposant de propriétés trop vastes pour qu’ils pussent les exploiter utilement. Mais ce genre de ressources s’épuisa vite, et l’on décida alors de recourir à la mise en vente des habous publics. La question était fort délicate, et le gouvernement hésita longtemps avant de l’aborder. Les habous sont des biens de caractère religieux, en principe inaliénables, et l’on risquait de froisser gravement, non seulement des intérêts, mais des sentiments. Sans doute pouvait-on invoquer en la circonstance les fâcheux effets économiques de cette immobilisation, la plupart des terrains habous n’étant plus guère que des lieux de pacage. Mais le pacage est une nécessité pour les troupeaux du sud, par exemple, qui remontent vers le nord au moment de la sécheresse, et l’on pouvait craindre, en agissant trop précipitamment, de réveiller de vieilles rancunes.

446

Avec l’aide des autorités tunisiennes, on trouva dans le droit local, riche de subtilités, le moyen de tourner la difficulté : on découvrit notamment que le rite malékite autorisait l’ « enzel » ou location perpétuelle des habous, et que le rite hanéfite admettait l’échange de ces biens, même contre espèces⁠ ⁠; d’autre part, on négocia avec les groupements intéressés pour les amener à renoncer de bonne grâce aux usages qui ne leur étaient pas absolument indispensables. Si bien qu’un décret beylical du 3I janvier 1898 put prévoir la location à long terme des habous publics et privés et qu’un autre décret du 12 avril 1913 organisa la mise en valeur, au moyen de la vente à enzel, des propriétés rurales constituées en habous.

C’est surtout dans le nord qu’on put procéder à l’aliénation des habous⁠ ⁠; on estima que dans le centre ils étaient indispensables à la subsistance des indigènes qui les louent. On put ainsi rendre à la culture des régions entières et permettre l’installation de nouveaux colons. Une « Caisse de colonisation », instituée en 1897, servit d’intermédiaire pour l’acquisition et la revente des terres⁠ ⁠; par ailleurs, une loi beylicale du rer juillet 1885, inspirée à la fois de la législation australienne (Act Torrens) et de la législation française, avait réglé le mécanisme de l’immatriculation et mis les acheteurs à même de remplacer par des titres en bonne et due forme le vieil acte de notoriété, l’outika, trop souvent fictif et sujet à contestations.

Il s’agissait donc bien, désormais, de colonisation officielle, mais selon une formule toute différente des formules algériennes. Le gouvernement français en Tunisie s’en tenait à la moyenne colonisation⁠ ⁠; il exigea d’abord le paiement des lots au comptant, puis en quatre et même dix annuités⁠ ⁠; les lots furent de 50 hectares au début, le colon dut s’engager à construire une maison et à mettre sa terre en valeur dans le délai d’un an, sous peine d’en être dépossédé. Le petit colon ne fut, en somme, représenté que par l’élément italien, que des sociétés installèrent dans de grands domaines directement achetés aux indigènes et divisés en lots de 2 à 5 hectares.

LE PROGRES AGRICOLE

Grâce à ces précautions, la colonisation française en Tunisie a pris un caractère fort intéressant de vigueur et de stabilité. Elle a été favorisée aussi par la création de l’École d’agriculture de Tunis, qui a tout de suite acclimaté dans le pays des méthodes modernes et adaptées au milieu, et elle a trouvé, après Paul Bourde, dans la personne de M. Saurin, directeur de la Société des Fermes tunisiennes, un remarquable animateur. vées en céréales ont plus que triplé, le nombre des En une cinquantaine d’années, les superficies cultioliviers s’est élevé de 7 à 16 millions, les vignobles sont passés de 2.000 à 30.000 hectares.

447

Ces quelques chiffres suffisent à montrer MER MÉDITERRANEE à quel point l’agricul- Bizerte Tindja Malte™ ture tunisienne a profité pale du nouveau régime ¿Bône Tabarka Djedeida carthage Tette Lif Kelibia politique⁠ ⁠; aux mains de colons éclairés et géné- Souk el Arba Sidi Smail Béja *Pont de Trajan Di Djellou Medjez Bir Kasse a Laverie Grombalt Hangmam ondouk Djedit⁠ ⁠? * Menze bou Zelfe ralement pourvus de Duvivier o Teboursouk el Bab Jepienne Bir bou Rekk capitaux, elle a pris tout de suite un caractère Souk Ahras Quenza le Kefo hardimaou -Senam les Salines Gafour Zaghouan ( Enfidaville Hammamet moderne, elle a déve- Clairefontaine * Slata PFediet Tameur Qued Sarrath Maktar Kalaa Snira Sousse CreMonasti loppé les travaux d’irri- gation, condition indis- Kalaa Djerda Kairouan Ghrasesia Ain Isaken Teboult pensable de l’extension Tebessa Rhilane Mehdia et de la régularité des ŞEI Djem cultures, elle a de bonne Masserine heure appliqué les pro- Feriana cédés du Dry farming, Meheri-Zebbeus phates que lui fournis- elle a utilisé les phos- Tabeditt Redeyef Gafsa Henchir Souatir Maknassy Graiba Mahares sait la Tunisie elle- Metlaoui Gekhira même, elle a fait un large appel aux moyens Nefta Tozeur Gabes mécaniques, et c’est •Kebili Menzel Djerba ainsi qu’on compte actuellement dans les Chemins de fer exploitations de la Ré- à voie normale à voie de 1 mètre en construction gence plus de 2.000 trac- CHEMINS DE FER TUNISIENS teurs. Les indigènes eux-mêmes ont suivi le mouvement, et déjà bien des fellahs ont, par exemple, remplacé l’antique araire par la charrue française.

448

Ce sont toujours les blés durs et les oliviers qui constituent la principale richesse de la Tunisie. La production de céréales est de beaucoup supérieure à la consommation locale. Quant à l’olivier, il a été pour ainsi dire ressuscité en Tunisie par l’administration de M. Massicault dont le nom mérite de survivre, et de ses successeurs : selon la méthode de Paul Bourde, les colons et les indigènes se sont mis, vers 1893, à planter ou replanter des oliviers, et le Sahel des environs de Sfax, qui était presque désert, est devenu une vaste oliveraie, admirablement entretenue. En même temps, la fabrication de l’huile s’est améliorée, et la Tunisie exporte aujourd’hui autant d’huile d’olive que l’Algérie.

A ces deux grandes ressources s’ajoutent la vigne, qui semble devoir s’orienter surtout vers la production des vins de liqueur, les cultures maraîchères et fruitières, les dattes des oasis, les plantes à parfums, géranium, jasmin, anis, etc..., le tabac, des textiles comme le chanvre et bientôt peut-être le coton. L’élevage enfin s’améliore, les pêcheries se développent et les forêts sont soumises à une exploitation raisonnée.

L A NAISSANCE DE L’INDUSTRIE

On voit que la Tunisie n’est pas riche d’un seul produit et qu’elle peut regarder l’avenir avec confiance. du Protectorat, ont non seulement survécu au changement Les vieux métiers d’art, encouragés par l’administration de régime, mais pris une activité toute nouvelle⁠ ⁠; les tapis, les riches étoffes, les produits remarquables de la céramique, de la maroquinerie, de la dinanderie locales continuent à faire des souks voûtés de Tunis et des autres grandes villes de la Régence les refuges d’un luxe tout oriental.

Mais à côté de ces legs du passé, l’industrie moderne est née⁠ ⁠; malgré le manque de houille, il y a désormais en Tunisie de véritables usines, huileries et savonneries, minoteries, conserves de légumes et de poissons, ateliers mécaniques.

Surtout, la Tunisie est devenue, depuis une vingtaine d’années, un grand pays minier⁠ ⁠; on a trouvé dans le plateau de Kef et en Kroumirie des gisements de fer, de manganèse, de zinc, de plomb, de cuivre qui, pour la plupart, sont actuellement en pleine exploitation.

Mais la grande richesse minière de la Tunisie, ce sont les phosphates de chaux de la région de Gafsa et des Hauts-Plateaux, qui furent signalés en 1885 par Philippe-Thomas, membre de la Mission scientifique d’exploration de la Tunisie, 448 et dont le rendement annuel représentait, à la veille de la guerre de 1914, près du tiers de la production mondiale.

449 L ’ESSOR COMMERCIAL

On peut dire que l’exploitation de ces ressources minières a provoqué tout un renouvellement de l’économie tunisienne. apportait, donna comme un coup de fouet au commerce L’occupation française, avec les garanties qu’elle tunisien. Sans doute, les importations l’emportaient sur les exportations, puisqu’il fallait pourvoir à l’outillage de tout un pays, à l’installation d’Européens, et même répondre au besoin croissant de confort des indigènes, et la Chambre de Commerce de Tunis croyait devoir s’alarmer de ce fait : « Ces chiffres n’ont rien de satisfaisant, disait-elle dans un de ses rapports, car il en résulte que la Tunisie a beaucoup plus à payer qu’à recevoir. Les récoltes des trois dernières années ont pourtant été bonnes⁠ ⁠; et si l’accroissement considérable des importations ne venait pas d’un fait particulier, l’entretien d’un corps d’occupation. important, la Tunisie ne pourrait se maintenir longtemps dans une situation aussi anormale au point de vue économique ».

LE BARDO
Gravure LE BARDO

En réalité, la situation était tout à fait normale pour un pays neuf, et la Chambre de Commerce s’inquiétait à tort⁠ ⁠; l’équilibre ne tarda pas à se rétablir. D’autre

HIST. DES COLONIES : TUNISIE.

450

part, le régime douanier qui, conformément au vieil esprit du Pacte colonial, avait d’abord assimilé les produits tunisiens aux produits étrangers, fut modifié par la loi du 19 juillet 1890, qui établit l’admission en franchise des produits les plus importants (céréales, huile, bétail) et soumit les autres à des droits moins élevés que par le passé. Si bien que le chiffre d’affaires ne cessa d’augmenter⁠ ⁠; la valeur totale du commerce tunisien était d’une vingtaine de millions à peine à la veille de l’intervention française, elle atteignait, en 1912, 3II millions, et elle représente aujourd’hui plus de trois milliards : même en tenant compte de la dépréciation du franc, c’est là un beau résultat, surtout si l’on veut bien se rappeler que la superficie utilisable, en Tunisie, ne dépasse guère, après tout, celle d’un département français.

La part de la France dans ce trafic compte à peu près pour les six dixièmes. La Tunisie importe surtout des objets fabriqués, de la houille et des denrées exotiques⁠ ⁠; elle exporte des produits agricoles, des produits de pêcheries et des minerais. Enfin, la beauté de sa lumière, de ses villes indigènes, de ses ruines romaines et de ses oasis a fait d’elle un pays de tourisme, — ce qui lui vaut une source appréciable de revenus.

IV

L AGRICOLE

Il importe de noter, pour remettre au point la vérité historique déformée par certaines campagnes tendancieuses ou mal renseignées, que ces grands progrès se sont accomplis sans que des indigènes aient été spoliés ou refoulés. Ils continuent à posséder plus de terres qu’ils n’en peuvent mettre en valeur, et leur sort a été, d’autre part, amélioré de toutes les façons. "ASSISTANCE toujours en quantité suffisante ni au moment voulu, et le fel- La récolte en Tunisie dépend de la pluie, qui ne tombe pas lah, s’il ne prend soin de constituer des réserves, est exposé à de cruelles disettes⁠ ⁠; il risque, par surcroît, de tomber entre les griffes d’usuriers particulièrement féroces, qui exigent jusqu’à 150 o /o et le réduisent à la pire misère.

Le Protectorat, à ses débuts, tenta de remédier aux récoltes déficitaires par des prêts de semences ou même de subsistance, pris sur des crédits extraordinaires et remboursables à la campagne suivante. Mais cette procédure ne pouvait être qu’occasionnelle, et l’on songea, dans le propre intérêt des indigènes, à les associer eux-mêmes aux mesures d’assistance.

Par le décret du 15 septembre 1888, le gouvernement autorisa des prêts, à la condition que les emprunteurs constitueraient entre eux des sociétés de prévoyance. Puis, l’institution s’étendit, et le décret du 2o mai 1907 organisa les « Sociétés indigènes de prévoyance, de prêts, de secours et de mutualité agricoles ». Elles avaient pour objet de « permettre le développement et l’amélioration des cultures, des plantations, l’augmentation de l’outillage et des troupeaux, de venir en aide aux indigènes, de contracter des assurances collectives, de créer des associations coopératives d’achat et de vente ». Elles étaient placées sous le contrôle du directeur de l’Agriculture, soutenues par des avances de l’Etat, et leur utilité apparut si nettement aux intéressés qu’en 1907 elles comptaient déjà plus de 100.000 adhérents volontaires. Aussi décidait-on, le 31 décembre 1909, d’obliger tous les cultivateurs indigènes à en faire partie.

451

Le crédit mutuel agricole, fondé, d’autre part, en 1905, sur l’initiative des colons et avec le concours de la Banque d’Algérie, s’est ouvert aux indigènes comme aux Européens⁠ ⁠; son Conseil d’administration prit même la précaution de faire imprimer des formules de prêts avec traduction en langue arabe, et ses caisses locales comprennent aujourd’hui à peu près quatre fois plus d’indigènes que de Français.

L’ASSISTANCE MÉDICALE

Enfin, l’enseignement pratique de l’agriculture est donné aux indigènes dans les écoles rurales, dans des fermes-écoles, comme celles de Smindja et des Souassis⁠ ⁠; les inspecteurs d’agriculture, assistés d’agents de culture et de moniteurs indigènes, sont en contact permanent avec la population⁠ ⁠; une publication en langue arabe, la Mejellah, et un almanach agricole du fellah sont distribués gratuitement⁠ ⁠; des encouragements sont donnés sous forme de plants et de semences, d’engrais, de primes en argent, de médailles et de diplômes. L’agriculteur indigène ne reste donc pas livré à lui-même, et il est aujourd’hui garanti contre ce mal qui paraissait endémique : la famine. tares physiologiques dues au manque d’hygiène, maladies Restaient à combattre d’autres maux non moins terribles : épidémiques, comme le typhus, le choléra, la peste, etc. Ici encore, l’œuvre du Protectorat est nette.

Le centre de cette lutte sanitaire, c’est, depuis 1903, l’Institut Pasteur de Tunis, avec son directeur, le Dr Charles Nicolle, un savant doublé d’un apôtre qui, entre autres services rendus à l’humanité tout entière, a découvert le mode de transmission et de prophylaxie du redoutable typhus exanthématique.

La vaccination et la revaccination antivariolique ont été rendues obligatoires pour la population indigène. La même mesure a été prévue pour les régions menacées de choléra et de peste. Des précautions minutieuses de désinfection et d’isolement ont été prises en vue de l’extinction des foyers de typhus.

452

Par l’organisation de dispensaires spéciaux, on s’est efforcé de combattre la propagation de la syphilis, du trachome, de la tuberculose. Par des travaux d’asséchement et des distributions gratuites de quinine, on a enrayé les ravages du paludisme.

On a créé pour les indigènes l’hôpital Sadiki, qui compte 300 lits, dont 80 réservés aux femmes, l’hôpital de Kairouan, des infirmeries nombreuses dans l’intérieur, des maternités dans les principaux centres, et d’autres établissements hospitaliers sont en voie d’installation. Une école d’infirmiers et d’infirmières a été instituée à Tunis en 1925. Des médecins de colonisation visitent périodiquement les principales régions.

Pour la protection des nouveau-nés, on a organisé des dispensaires, des gouttes de lait, une Œuvre de l’Enfance déshéritée, à laquelle restera lié le nom de Mme Lucien Saint, etc...

Enfin, une active propagande d’hygiène s’est poursuivie dans les milieux indigènes, par des inspections, des causeries, des représentations cinématographiques, des leçons dans les écoles officielles et même dans les écoles coraniques.

L ’ENSEIGNEMENT

La population indigène a, d’ailleurs, parfaitement compris l’intérêt de cette grande œuvre, elle y a participé de son argent avec un remarquable empressement et, surtout, elle s’est prêtée sans résistance à toutes les mesures qui lui étaient imposées. de suite exigé l’organisation complète d’un enseignement L’importance du peuplement européen en Tunisie a tout français : des écoles primaires, non seulement dans les villes, mais dans les centres de colonisation, souvent même avec internats pour permettre la fréquentation aux enfants des colons isolés, des écoles primaires supérieures à Tunis, Sousse, Bizerte, Sfax⁠ ⁠; une section normale d’instituteurs au collège Alaoui et une Ecole normale d’institutrices, des écoles professionnelles de garçons et de filles (Ecole Emile Loubet, Ecole Paul Cambon)⁠ ⁠; des lycées et des collèges⁠ ⁠; enfin des cours de droit et une école supérieure de langue et littérature arabes. Mais les Tunisiens n’ont pas été oubliés : l’enseignement des indigènes en Tunisie est un de ceux auxquels la France s’est le plus sérieusement intéressée, et il a tout de suite donné de brillants résultats, car il s’adressait à des esprits particulièrement déliés.

453

Appliquant à l’enseignement la formule même du protectorat, on songea un moment à utiliser les écoles coraniques ou kouttab, fort nombreuses en Tunisie et d’ailleurs de qualité supérieure à celles d’Algérie ou du Maroc⁠ ⁠; on pensait qu’en améliorant leurs méthodes d’enseigne- Bechstan, Bizerte ment et en complétant leur programme, on par- Mateur viendrait à trouver en A KROUMIR Bazina Tunis Dar el Knissa elles, avec l’avantage de um Douil rester dans la tradition, € Kef Lasfar essas des instruments de pro- Teboursouk estour grès. On fonda même, à⁠ ⁠! Youssef Nebeur Massoup Adoum Dj- Ndeker cet effet, en 1894, une Guern Alfayale louch *j. Bargou sorte d’école normale de Dj. Serd Sousse Maktas moueddebs ou maîtres tes Ser Monastir lalaa ©Sekarn coraniques, la « Medersa terba Thala Trozza ettaadibia »⁠ ⁠; mais les ré- Tébess⁠ ⁠? Oj. Touila Mehdia sultats furent assez déce- Dj Hamera •Ain Khamouda vants, et il semble démon- Kef ChamB tré aujourd’hui qu’on ne Ain Nouba /0j. Krechem Artsouma peut guère compter sur Meheri Zebbeus Sfax les kouttabs, même « ré- A⁠ ⁠? Moulares Maknass formés », pour mener à Gafsa c bien l’œuvre nécessaire Metlao d’éducation. Di Halfaya traditionnel s’est donc A cet enseignement Tozeu SEl Hamma Gabès Djerba substitué ou, plus exac- • Fer Manganese tement, juxtaposé un • Lignite Salines enseignement tout mo- © Cuivre • Plamb-Zine Gisements de phosphate Médenine derne : écoles primaires également ouvertes aux CARTE MINIÈRE DE LA TUNISIE Européens et aux indigènes, écoles franco-arabes, particulièrement adaptées au milieu, écoles de fillettes musulmanes, dont les programmes comportent surtout un enseignement ménager⁠ ⁠; sections professionnelles⁠ ⁠; formation pédagogique et administrative au Collège

Illustration de l'ouvrage, page 453
Gravure sans légende (page 453)
Illustration de l'ouvrage, page 453
Gravure sans légende (page 453)
454

Alaoui et au Collège Sadiki. Par ailleurs, pour permettre aux jeunes générations de participer largement au mouvement économique, on se préoccupait d’organiser l’apprentissage en dehors même de l’enseignement professionnel par une liaison entre les services d’enseignement et les entreprises industrielles, par un contrôle des apprentis, par la création de cours techniques et de primes à l’apprentissage.

Cet enseignement officiel est, du reste, libéral et ne doit son succès qu’à sa valeur même⁠ ⁠; il laisse subsister dans son voisinage des écoles italiennes, des écoles de l’Alliance israélite universelle, très florissantes et dont une au moins s’efforce de diriger les jeunes Israélites vers l’agriculture, enfin, des écoles musulmanes, dont la plus célèbre est une sorte de faculté coranique, la Khaldounia.

Il est clair que, dans tous les domaines, le Protectorat a très méthodiquement travaillé à l’amélioration de la vie indigène : « Nous n’avons pas eu, pourra dire M. le résident général Alapetite, l’ambition de couvrir le sol africain de constructions aussi somptueuses que celles dont les ruines attestent la puissance de Rome. Ce n’est pas dans des murailles colossales que nous avons voulu mettre notre orgueil et notre sécurité. Nous avons voulu que toutes les ressources de la Régence fussent employées à accroître le bien-être, les facultés de production et d’échange des populations qui l’habitent. Nous avons voulu mener de front l’éducation, qui suscite de nouveaux besoins, en même temps que la création des instruments de travail et de richesse, qui permettent de les satisfaire... Nous avions devant nous un de ces édifices hétérogènes, qui abritent les traditions orientales et dont il ne fallait pas faire table rase. Mais chaque année, nous essayons d’introduire, dans ce dédale mystérieux, un peu plus d’air et de lumière. Nous remplaçons par des matériaux solides les parties vermoulues ». On ne saurait mieux définir l’œuvre de la France en Tunisie.

Illustration de l'ouvrage, page 454
Gravure sans légende (page 454)

Citer ce chapitre

Georges Hardy, « L'œuvre du protectorat », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 419-454.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-3/tunisie/l-oeuvre-du-protectorat/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002730