Tome III · La Tunisie · Chapitre 2
Les essais d'établissement français en Tunisie
9. Chalen I. — L’ÉTABLISSEMENT DU CAP NÈGRE ET LA POLITIQUE DU CARDINAL DE RICHELIEU. Les efforts des Marseillais. — L’occupation du Cap Nègre. — Les projets sur l’ile de Tabarka : la mort de Sanson Napollon. — L’abandon du Cap Nègre. II. — LES COMPAGNIES DE COMMERCE ET LA TUNISIE SOUS LE RÈGNE DE LOUIS XIV. - La croisière du duc de Beaufort et le traité de Tunis (1665). — Colbert et la Compagnie du Cap Nègre. — Le retour des hostilités. — Le Cap Nègre et la Compagnie Gautier. — La cession de la Galipie : les frères Bourguet. — La fondation de la Compagnie d’Afrique (1706). III. — LE XVIII® SIÈCLE : UNE « BONNE CORRESPONDANCE » TRAVERSÉE DE CRISES. La Compagnie des Indes et la Tunisie. — Une réussite : la Compagnie royale d’ Afrique (174I-1793). — La perte du Cap Nègre (1741) et la défaite de Tabarka (1742). La prise de Tunis par les Algériens (1756). — L’occupation de la Corse et le mécontentement des Tunisiens. — Les « résidents français » en Tunisie. IV. — LE CONTRE-COUP DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE EN TUNISIE. — La fin de la Compagnie. — L’habile politique du consul Devoize. — Les méfaits d’un chargé de mission. — La Tunisie et l’expédition d’Egypte.
364I
LE MARSORTS DES MARSEILLAISJusque là, l’action des Français en Tunisie s’était limitée à des échanges plus ou moins réguliers ; en dehors des « fondouks » dont la jouissance leur était reconnue dans de grandes cités commerciales comme Tunis, ils ne possédaient nul établissement fixe, qui pût apparaître comme un embryon de colonie. C’est avec la pêche du corail - objet de luxe avidement recherché — que ce genre d’entreprise sembla s’amorcer. essayé de se faire concéder une pêcherie de corail sur les Il est probable que, dès le xve siècle, les Marseillais ont côtes septentrionales de la Tunisie afin de lutter contre l’accaparement de ce commerce par les Génois ; mais nulle trace précise n’en subsiste dans les documents que nous possédons.
Du moins redoublèrent-ils d’efforts au xvIe siècle. On sait, par exemple, qu’en 1581, le roi de France profita de la présence à Paris de deux ambassadeurs du sultan, Assan Aga et Ali bey, pour leur recommander cette affaire : « Sa Majesté aura bien agréable que le dit sieur Aly se transporte en Barbarie pour mettre ses sujets en possession du Cap Nègre et Fiumara Salada, que les Génevois (Génois) ont usurpé sur eux... et, pour ce faire, elle le fera accommoder des galères ou vaisseaux qui lui seront nécessaires... » On sait aussi qu’il existait à Marseille, de 1592 à 1600, une « Compagnie du Corail de Tunis ».
Mais il est vraisemblable que ces premières tentatives, entravées par la concurrence génoise et par « le peu d’intelligence que la Compagnie avait dans le pays », restèrent infructueuses : les négociations de Savary de Brèves, si détaillées sur d’autres points, ne font nulle mention d’un établissement fixe.
Dans les années qui suivirent la mort de Henri IV, la guerre ouverte avec les Algériens et les relations inquiètes avec les Tunisiens eux-mêmes firent momentanément abandonner le projet, mais il fut repris en I63ı par un Marseillais, Jean Estelle, qui avait épousé la nièce d’un renégat provençal fort influent, Ragop bey, et qui paraît avoir atteint, grâce à cette alliance, des résultats fort importants : « A obtenu, dit un mémoire de 1632, permission d’établir un trafic et un négoce à Cap Nègre... et pour cet effet d’y bâtir une forteresse et tous les logements nécessaires...
365La forteresse se trouve aujourd’hui achevée, où il y a trente Turcs de garnison et quantité de logements faits... De sorte qu’il ne reste plus maintenant que de donner commencement au trafic duquel le bey a laissé l’entière direction audict sieur Estelle, qui est venu à Marseille pour y dresser une Société et Compagnie avec quelques-uns de ses amis, afin d’attirer tous les profits et commodités d’icelui dans sa patrie. L’établissement de ce négoce n’est pas de petite considération, car, en premier lieu, on peut tirer du pays une grande quantité de grains pour le secours de la France et de toute la chrétienté y ayant une seule ville à deux journées et demie du Cap Negre, dans la terre ferme appelée Bege, qui fournira toute seule 20 000 charges de blé, revenant à plus de 50000 septiers de Paris. Et si une fois le lieu et le négoce sont reconnus des Arabes, ils viendront de tout le voisinage de Thunis et des déserts de cA. cha l’Arabie y porter leu LE. grains, consistant en blé, orge, seigle, fèves, pois chiches, lentilles les plus belles et toutes autres sortes de légumes. En second lieu, on peut tirer quantité de cuirs, tant grands que petits, qui n’apportent pas une petite commodité à la France, comme encore de grandes quantités de laines et de cires... »
L’OCCUPATION DU CAP NÈGRE
chait, lui aussi, à mettre la main sur le Cap Nègre. Or, le cardinal de Richelieu, vers le même temps, cher- Dès 1627, à l’issue de négociations qu’avait dirigées le duc de Guise, le Grand Seigneur avait recommandé les commerçants français à la bienveillance de tous les Barbaresques, et le pacha de Tunis, pour son compte, avait été invité à protéger les vaisseaux français contre les corsaires tunisiens, à libérer les captifs et à « laisser faire aux Français une retraite à la Fumaire Sallade, Cap Nègre et Cap Roux, pour y faire la pêche du corail ». Par la suite, l’actif Sanson Napollon avait été chargé de passer aux réalisations et, en mai 1631, il promettait au cardinal « de traiter avec Issufo, dey de Tunis, pour avoir permission d’établir les Français dans quelque lieu ou port, ou ile du royaume de Tunis », en reconnaissant « que tout le revenu qui viendrait dudit trafic appartiendrait au dit cardinal ». Puis, en 1632, il lui communiquait un projet de constructions pour le Cap Nègre et proposait de dénommer cet établissement « Saint-Louis » ou « La Fleur de Lys ».
Il était bien difficile à un simple marchand comme Estelle d’opposer son dessein à celui du ministre, et tout ce qu’il pouvait espérer, c’était de garder une part dans l’entreprise : sur le conseil d’un gentilhomme de ses amis, il mit le cardinal au courant de ses intentions.
Il est probable qu’on commença par l’évincer : Sanson Napollon, dans une lettre à l’évêque de Saint-Malo, signale qu’ « un Marseillais nommé Istella a fait tout ce qu’il a pu pour lui faire perdre le Cap Nègre ». Il est possible, cependant, si l’on en juge par quelques documents fragmentaires, qu’un accord soit intervenu par la suite, au moins entre Sanson et la famille de Ragop bey, dont le crédit n’était pas négligeable.
Quoi qu’il en soit, l’établissement prévu au Cap Nègre fut fondé à cette époquelà. Si nous ignorons dans quelles conditions, nous savons qu’il fut effectivement occupé par les Français, et qu’un commissaire du roi, Sanson Lepage, le visita en 1634- Ce n’était pas un bien riche présent que les Tunisiens nous avaient fait là : « Le mouillage se trouve du côté de l’ouest, le fond en est mauvais et coupe les câbles des bâtiments qui s’y trouvent dans les mauvais temps ; c’est ce qui fait que ce port est toujours dangereux et qu’il arrive de fréquents naufrages. Cette anse ou ce port finit à une plage ou rivage de sable ».
Mais c’était tout de même le centre commercial le plus actif de la côte septentrionale, et il paraissait d’autant plus intéressant qu’on y avait pris la place des Génois.
367L ES PROJETS SUR L’ILE DE TABARKA
: LA MORT DE SANSON NAPOLLON Pile de Tabarka, toute proche du Cap Les Génois, il est vrai, restaient dans Nègre, et les Français, pour s’assurer la prépondérance commerciale sur toute la côte, désiraient vivement se débarrasser de ce voisinage.
L’opération avait été prévue dès 1627, dans les « Commandements » obtenus du Grand Seigneur : « D’autant que nous entendons que ceux qui sont logés en l’ile de Tabarque sont Génevois et nos ennemis jurés, nous voulons que leur soit interdit toute sorte de commerce tant par terre que par mer et que vous appliquiez vos forces jointes avec celles d’Alger pour les faire déloger ». Et Sanson Napollon, avant son départ pour Tunis et Alger, avait été autorisé à transformer cet ordre fictif en réalité : il lui était « recommandé de voir par quel moyen il pouvait sur ledit lieu de Tabarque être fait entreprise pour la faire exécuter par la milice du lieu, en cas qu’il soit jugé qu’il puisse réussir et non autrement, et en ce cas d’un bon et favorable succès il en donnerait avis à sa dite Majesté et retirerait d’eux ledit lieu de Tabarque pour se fortifier en icelui le mieux qu’il lui serait possible, lui donnant sa dite Majesté assurance de l’établir chef et gouverneur pour son service... elle lui permet de faire levée de soldats pour garder ledit lieu de Tabarque, remettant à la suffisance et conduite dudit sieur Napollon toute cette entreprise, ne désirant pas sa dite Majesté qu’il y soit rien hasardé que bien à propos ».
CAP NEGRECes conseils de prudence, ce souci de ne point mêler le nom du roi de France à une aventure, refrénèrent pendant quatre ans l’impatience de Sanson. Enfin, en 1634, croyant s’être assuré la complicité d’un Génois employé dans le port, il voulut occuper l’ile par surprise ; mais il fut trahi par le Génois et tué d’une mousquetade au cours de l’assaut, ou bien, selon une autre version, poursuivi par des barques tabarquines et assassiné. Fin héroïque et stérile du plus remarquable agent que la France ait eu dans les pays musulmans au début du XVIIe siècle. Ce douloureux échec et cette perte n’étaient pas faits pour communiquer à l’établissement du Cap Nègre et à l’influence française en Tunisie l’essor qu’on attendait et qui tardait à se manifester.
Au demeurant, la politique toute raisonnable et positive de Richelieu se trouvait traversée par un réveil de l’esprit de croisade, dont le P. Joseph était le plus actif représentant. On entendait à tout propos prêcher la guerre contre les Turcs. Les démonstrations navales se mêlaient aux négociations, on luttait contre les corsaires sans avoir la force de les dompter, et le Cap Nègre portait la peine de cette activité capricieuse que la volonté du cardinal ne parvint pas à discipliner.
368En 1637, au moment de la rupture avec Alger, l’établissement est abandonné, peut-être après avoir été détruit par les Tunisiens, et une vingtaine de marins français qui s’étaient aventurés au Cap Nègre sont emmenés en captivité. En 1641, Richelieu négocie la réoccupation, charge d’une mission à cet effet M. de Montmeillan, mais sans résultat, et Mazarin, fort occupé ailleurs, se désintéresse de la question.
II
IL A CROISERE DU DEC DE BEAUT ORT ET LE TRAITÉ DE TUNIS (1665)
français n’avait pas renoncé au Cap Nègre. En dépit de ces difficultés, le commerce Un sieur Rinier, notamment, « à la tête de quelques particuliers et associés », trouva le moyen d’y réaliser de bonnes affaires, si bonnes même qu’il « excita la jalousie de beaucoup d’autres qui souhaitaient ardemment d’avoir part dans ses profits et qui surent si bien représenter leurs raisons au ministre qu’il résolut de remettre ce commerce à une compagnie plus nombreuse ».
Les autorités tunisiennes, d’autre part, ne manifestaient nulle rancune et continuaient à se montrer mieux disposées que la Régence d’Alger à l’égard de la France : en mars 1660, Hadj Mustapha dey envoyait un de ses favoris, Sidi Ramdan, en mission extraordinaire auprès de Louis XIV avec de riches présents.
Mais à la Cour de France, le dessein de mettre les corsaires à la raison absorbait de plus en plus les esprits et tendait à confondre dans une même passion de vengeance tous les Barbaresques. En juin 1665, le duc de Beaufort, qui croisait sur les côtes de l’Afrique du Nord, rencontra une escadre tunisienne devant La Goulette, la dispersa, lui brûla trois navires et, le 25 novembre suivant, il fit accepter par la Régence de Tunis un traité qui marquait, pour l’influence française en Tunisie, un grand pas en avant.
En plus des clauses habituelles, relatives à la libération des captifs et aux garanties du commerce, ce traité de Tunis stipulait, en effet, que le consul de France serait considéré désormais comme le représentant naturel de toutes les nations qui se livraient à des opérations commerciales dans l’étendue de la Tunisie, à l’exception des Anglais et des Hollandais, pourvus d’un consul spécial, et qu’en tout cas la prééminence lui serait formellement reconnue sur tous les autres agents diplomatiques.
C’est là une date dans l’histoire des relations franco-tunisiennes.
369COLBERT ET A COMPAGNTE DU CAP NÈGRE
L’occasion était bonne pour reprendre les projets d’établissement au Cap Nègre : une négociation fut confiée à cet effet au sieur Dumolin, écuyer de la reine, et au chevalier d’Arvieux, connu pour sa longue pratique des questions barbaresques, et le Cap Nègre fut à nouveau concédé à la France par un traité du 2 août 1666.
C’était le temps où Colbert ne concevait le commerce extérieur et la colonisation que sous les espèces de compagnies à monopole : la convention de 1666 prévoyait en conséquence la fondation immédiate d’une Compagnie du Cap Nègre, avec le privilège exclusif du commerce dans ces parages « privativement à tout Français, sans restriction ».
« Tout négoce qui se faisait auparavant avec les marchands francs établis à Tabarca sera entièrement transporté à la Compagnie et, pour empêcher qu’on continue directe- INCENDIE DES VAISSEAUX TUNISIENS SOUS LA GOULETTI (D’après une gravure du XVII® siècle ; Bibliothèque Nationale) ment ou indirectement avec les susdits marchands, il sera ordonné par les beys tel nombre de cavaliers et fantassins qu’il sera nécessaire pour l’interdire absolument. Si, malgré ces précautions, on s’apercevait que le commerce se fit clandestinement, il sera permis aux Français de diminuer 6 ooo piastres des 35 000 dont on parlera ci-après...
« Tous les principaux ou chefs des Arabes qui sont accoutumés de vendre le blé, l’orge, les pois chiches, les fèves et autres légumes aux Génois de Tabarca seront obligés de venir vendre toutes ces choses et autres marchandises aux
HIST. DES COLONIES : TUNISIE.
370Français du Cap Nègre au prix courant, sans pouvoir rien exiger davantage. Et, en cas que les gens du pays n’exécutent pas ce traité exactement, les beys y enverront des soldats qui les y contraindront.
« Les marchandises, achetées, tant dans le ressort de Tabarca que du Cap Nègre, ne paieront aucune douane ni droit. Celles vendues à Tunis par la Compagnie y paieront 1o pour 100 et celles achetées à Tunis la douane ordinaire de 5.
« La Compagnie pourra entretenir tel nombre de bateaux et de chaloupes ou coralines qu’elle jugera nécessaire pour la pêche de corail.
« Elle construira ou rétablira une muraille, des magasins, une chapelle, mais sans faire dans leurs susdits lieux et murailles aucuns créneaux, embrasures, ni autre chose ayant apparence de forteresse... seulement des meurtrières dans le mur de clôture et quatre guérites aux angles pour contenir chacune deux hommes qui fassent la garde et qui se puissent défendre contre les voleurs. »
En retour de ces avantages, « la Compagnie fera compter tous les ans à Murat et Mehemet beys 35 000 piastres qui seront partagées en cette manière : 12 000 au pacha pour la paie des janissaires, 2 000 au bey, 15 000 pour la solde et l’entretien de la milice ordonnée pour la sûreté des lieux de commerce, 3 000 pour les grands chefs des Arabes ».
Ce traité, conclu pour vingt ans et renouvelable, ne comportait pas, il est vrai, concession de souveraineté, les Français du Cap Nègre n’étaient que les hôtes des Tunisiens, mais il était net et précis sur des points importants, comme la traite des grains et les redevances pécuniaires, et promettait un commerce paisible et régulier.
E RETOUR DESLa Compagnie du Cap Nègre fut aussitôt constituée, et la direction en fut confiée, sur la demande des Tunisiens, à un commerçant marseillais, Emmanuel Payen, familier avec la langue et les usages arabes et bien connu dans le pays. Cependant Colbert continuait d’être hanté par ses projets
/ HOSTILITES de destruction des corsaires barbaresques, son attitude à l’égard des autorités musulmanes s’en ressentait, et celles-ci, par représailles, se montraient de moins en moins conciliantes. Pendant une dizaine d’années des incidents pénibles surgirent à tout propos.
En 1670, le consul Ambrozin, sur un prétexte insignifiant, fut emprisonné pendant quelque temps, et, en 1672, le marquis de Martel, pour obtenir confirmation du traité de 1665, vient bloquer les ports de la Régence, bombarder La Goulette, Bizerte, Porto-Farina. En 1678, le consul Charles de Gratien et son collègue d’Angleterre sont brutalement traînés devant le bey Mohammed et doivent s’engager, sous peine d’être mis « pièce à pièce », à payer une somme considérable ; l’année suivante, le représentant de la France est encore menacé du pal. Comme, par ailleurs, la Régence était en proie à de violentes luttes intérieures et que les corsaires profitaient du désordre général pour gagner en audace, le commerce devenait fort difficile, et la Compagnie Marseillaise dut abandonner le Cap Nègre vers 1680 : les Anglais s’y installèrent à sa place.
371C’est pour mettre fin à cette série d’escarmouches qu’en 1685 le maréchal d’Estrées, à la tête d’une flotte française, vint rappeler la Régence au respect des traités et exiger réparation pour les méfaits des corsaires. Ahmed Cheleby, proclamé dey par la milice en 1682, aux prises avec des révoltes persistantes et menacé d’une attaque des Algériens, ne songea pas à résister : il renouvela, par le traité de 1685, toutes les conventions antérieures et versa, à titre d’indemnité, une somme de 60 000 écus. L’influence française en Tunisie se trouvait donc, une fois de plus, formellement consacrée : notons seulement que ce traité de BARBARESQUES PIRATES 1685 laissa tomber l’article relatif au protectorat PENDUS AUX du consul de France sur les marchands étran- VERGUES D’UN gers et se borna à confirmer la prééminence du VAISSEAU consul de France sur tous les autres.
C’était là, d’ailleurs, la clause essentielle, et les Anglais, qui la trouvaient gênante, cherchaient à l’éluder : « Le jour des Pâques musulmanes, rapporte par exemple le consul français Michel, la coutume est que toute la musique du dey, du pacha et du divan vienne, ce jour-là, aux maisons consulaires pour avoir la manche, et, comme nous avons le pas sur toutes les autres nations, on vient au consul français en premier... Le consul anglais avait, à force de présents, obtenu de ces gens-là d’aller chez lui le premier, comme en effet ils y allèrent ; et, dans le même
temps, je fus au dey pour lui demander justice sur le cas arrivé. Il entra dans un accès de colère et sur-le-champ envoya deux chaouchs pour chercher le maître de la musique ; mais, par bonheur, on ne le trouva pas, car s’il y fût venu dans cette promptitude, il l’aurait fait étrangler et j’eus besoin de rappeler toutes mes forces pour obtenir sa grâce. Il me demanda donc ce que je voulais comme réparation, qu’il m’accorderait tout. Je lui demandai qu’on vînt jouer pendant les trois jours consécutifs des fêtes, ce qui fut exécuté, et qu’on vint toujours en premier lieu chez nous. Je vous assure que le consul anglais a été beaucoup mortifié de cette affaire. » A travers tous ces événements les Marseillais ne
/ COMPAGNIE GAUTIER perdaient pas de vue le Cap Nègre, et l’un d’eux trouva fort ingénieusement le moyen de le récupérer.
Comme les finances de l’Etat tunisien ne permettaient pas de payer la totalité de l’indemnité prévue par le traité de 1685, le chef d’une grande maison de Marseille, Jean Gautier, s’offrit à lui avancer 52 000 écus, contre l’autorisation de fonder un comptoir au Cap Nègre. Le ministre Seignelay, saisi du projet, donna son accord, et la négociation s’engagea : le dey résista quelque temps, essaya de revenir sur les conditions de la paix, mais d’Estrées était encore sur place avec ses vaisseaux et ses canons ; le 26 août 1685, le dey consentit à signer le « traité du Cap Nègre », accepté d’autre part au traité de Sousse (4 septembre 1685) par les deux beys, maîtres du sud de la Tunisie.
Il cédait à la Compagnie Gautier la jouissance du Cap Nègre et de ses dépendances pour six ans, sans qu’elle eût à payer aucunes dîmes ni droits, et s’engageait à faire sortir les Anglais, qui occupaient la place, au rer mai 1686 ; passé les six ans, la concession pourrait être renouvelée par bail. La Compagnie recevait le monopole de la pêche du corail « dans toute l’étendue du royaume » ; « au cas qu’on ne pût avoir du blé par les empêchements des Maures ou par disette », elle était autorisée à en prendre à Bizerte et autres lieux de la dépendance de Tunis, et en aucun cas on ne pourrait l’empêcher de sortir tous les ans deux chargements de blé. Elle n’aurait à payer aucun droit d’entrée ni de sortie pour le négoce du Cap Nègre. Elle pourrait avoir deux bâtiments à elle, et, au cas qu’ils fussent pris par les corsaires d’Alger, de Tripoli ou autres, le dey promettait de « les réclamer et de les faire rendre comme si c’étaient de ses sujets naturels ». Enfin, en cas de rupture avec la France, il était stipulé que la Compagnie ne serait pas inquiétée : « n’entendant pas mêler, disait l’article 14, les affaires d’Etat avec le négoce qui s’introduit et s’exerce de bonne foi, sera ledit Gautier et Compagnie, comme notre fermier et bon ami, maintenu en paisible possession et jouissance dudit Cap Nègre et de ses dépendances, sans qu’il soit fait aucun empêchement dans tous les négoces et pêche du corail, attendu le grand service que nous recevons du prêt pour nous acquitter envers l’empereur de France ».
373A ces privilèges vraiment importants, la Compagnie Gautier joignait l’avantage d’être par elle-même « puissante », soutenue par de riches actionnaires et aidée de toutes les façons par Seignelay, qui nomma consul de Tunis, en 1689, sans égards pour les intérêts des autres Français établis en Tunisie, le directeur même du comptoir du Cap Nègre, Sorhainde. Malgré cela, et malgré les bonnes dispositions persistantes du dey qui comptait sur le secours de la France contre ses sujets révoltés ou ses ennemis algériens et tripolitains, elle ne fit que des pertes jusqu’en 1691 : l’état de guerre avec l’Algérie, les intrigues des Génois et des Anglais, une épidémie de peste entravèrent ses opérations, et elle dut même abandonner pendant quelque temps l’établissement.
A la fin de 16gı, elle entre dans une période de prospérité : Pontchartrain la presse d’acheter le plus de blé possible et fait mettre à sa disposition tous les matelots dont elle a besoin. Vers 1694, nouvelle crise : nos revers maritimes pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg diminuent notre force dans la Méditerranée, les corsaires reprennent l’avantage, les Génois et les Anglais sapent l’influence française auprès du dey. Puis, après la paix de Ryswick, la situation se rétablit.
TABARKA. LA CÔTE ET LE FORT DE TERRE
374 LES FRÈRES BOURGUETPour couper court aux menées des Génois et des Anglais, Pontchartrain songe alors à demander une concession du Cap Nègre à perpétuité, comme celle du Bastion sur la côte algérienne : le consul Sorhainde négocie pendant trois ans sans résultats : « Ce sens de jouissance perpétuelle, qui est une espèce de domination, écrit-il, fut rejeté des notables, soutenus du dey qui était à leur tête, comme contraire à leur religion, qui défend aux musulmans d’aliéner leurs terres aux chrétiens ». Mais, au début de 1699, une révolution amena au pouvoir un jeune homme fantasque et autoritaire, Amorath bey, qui, sans prendre l’avis des autres Puissances, dey, pacha ou divan, accorda aux Français « la possession et jouissance à toujours du Cap Nègre ». Malheureusement pour la Compagnie, le tempérament capricieux du bey Amorath, qui lui valait cette faveur, devait, par ailleurs, lui jouer de mauvais tours. Il prétend, par exemple, « la forcer à lui prendre ses blés à un prix exorbitant, les faisant pour cet effet voiturer dans la place et loger dans les magasins que le directeur ne put se défendre de lui donner », et le consul eut bien de la peine à le calmer. Peu après il se laisse circonvenir par deux « religionnaires », Jean et Gaspard Bourguet, qui, privés par leur état religieux de la protection du consul de France, logeaient chez le consul anglais : il détourne à leur profit les grains que les Maures portaient au Cap Nègre et bientôt même annonce au roi et à Pontchartrain qu’il est décidé à leur faire donation de l’établissement.
Le ministre, qui avait partie liée avec la Compagnie, réagit vivement : il envoya à Tunis une escadre sous les ordres du marquis de Nesmond, pour réclamer l’exécution des traités de 1685 et 1689 ; les traités furent, bien entendu, renouvelés (3I octobre 1700), et les frères Bourguet avec trois autres marchands français durent venir « rendre compte de leur conduite au Conseil de S. M. ». Mais les Bourguet étaient hommes de ressource : ils abjurèrent le protestantime en 1702 et, renonçant au Cap Nègre, obtinrent du bey la cession à perpétuité du poste de la Galipie (aujourd’hui Kélibia), sur un cap voisin du Cap Bon, à l’entrée du golfe de Hammamet, comme « échelle franche », avec la permission d’y bâtir les magasins moyennant 7 000 piastres de redevance annuelle.
Sur toute la côte, du Cap Bon à Sfax, ils étaient autorisés à acheter toutes sortes de marchandises et à les faire voiturer par terre pour les embarquer. En cas de guerre entre la France et la Tunisie, ils étaient assurés de pouvoir « continuer tranquillement leur commerce à l’exclusion de tous les autres ». On leur reconnaissait, en somme, le monopole du commerce pour toute la côte orientale de la Régence, comme on l’avait reconnu à la Compagnie du Cap Nègre pour toute la côte septentrionale. Pour un Etat aussi peu prodigue de concessions, c’était là sanctionner d’éclatante façon l’influence française.
375 LA FONDATION DE LA COMPARATE D’AFRIQUE (1706)On ignore ce qu’il advint de l’entreprise des frères Bourguet. Quant à la Compagnie Gautier, cette concurrence nouvelle, les exigences du bey, les troubles de la Régence, l’état de guerre entre Alger et Tunis, une série de mauvaises récoltes, enfin, la redoutable activité des corsaires anglais et hollandais pendant la guerre de Succession d’Espagne la mirent décidément en déconfiture : en 1705, elle déposa son bilan et fixa à 64 pour 100 le remboursement de ses créances. ment et des privilèges exceptionnels pour Il fallut une forte pression du Gouverneprovoquer, en 1706, la constitution d’une nouvelle Compagnie, qui, sous le nom de Compagnie d’Afrique, groupa pour six ans les établissements du Cap Nègre, du- Bastion de France et leurs dépendances.
Le malheur des temps semblait propre à la favoriser, puisqu’elle avait surtout pour objet d’importer du blé et qu’au lendemain de sa fondation la disette sévissait en France : en 1709, le roi lui accorde dix frégates pour ses transports de grains, et l’année suivante, Pontchartrain songe à mobiliser à son profit tous les bâtiments du port de Marseille. Mais la durée de la guerre complique ses opérations, et les autorités tunisiennes, rendues audacieuses par l’affaiblissement de la puissance française, contrarient fréquemment son action, favorisent ses concurrents, oublient les conventions : il faut, en 1713, une nouvelle démonstration navale, avec Duquesne-Mounier et son escadre, pour obtenir le renouvellement du traité et rétablir en Tunisie le prestige de la France.
Surtout, la Compagnie se heurte à l’hostilité de plus en plus marquée des autres marchands français établis à Tunis, que ses privilèges irritaient et qui s’ingéniaient à lui rendre la vie dure : c’est ainsi que, d’accord avec eux, les autorités tunisiennes achètent de première main les blés du cru et les revendent ensuite à de hauts prix aux commis de la Compagnie, « ce qui la mettait hors d’état de soutenir ses engagements et de faire venir, en Provence et dans les provinces voisines, la sixième partie des grains que l’on avait tirés jusqu’à présent de ses concessions ».
376 LA COMPLANTE DES DES ET LA TUNISIEComme la Compagnie avait, d’autre part, abandonné la pêche du corail pour se consacrer exclusivement à la traite des blés, ses affaires étaient en assez mauvais état à l’expiration de son bail en 1712, et elle ne demanda pas le renouvellement de son privilège ; on songea alors à fonder de nouveau deux sociétés séparées pour le Bastion et le Cap Nègre ; pourtant, quelques-uns des plus riches négociants de Marseille, pour éviter ce démembrement, reconstituèrent une Compagnie pour six ans « aux mêmes clauses et conditions que celles de la Compagnie d’Afrique ». fin de bail en 1718, abandonna la partie. C’est seu- La nouvelle Compagnie d’Afrique, parvenue à lement sur les instances du Gouvernement, et moyennant la promesse d’une aide financière, que certains des anciens intéressés consentirent à continuer provisoirement l’exploitation des concessions.
Sur ces entrefaites, la Compagnie des Indes qui, sous l’impulsion de Law, entreprenait de monopoliser tout le commerce du royaume, s’offrit à prendre la place des actionnaires de la Compagnie d’Afrique : ceux-ci, comme on pouvait s’y attendre, acceptèrent d’emblée, se déclarant « pénétrés de reconnaissance pour le Conseil de la Marine, qui les délivrait ainsi d’un écrasant fardeau ».
Mais la Compagnie des Indes, malgré sa puissance, ne fut pas plus heureuse que les autres : elle ne tarda pas à découvrir que le commerce du Cap Nègre « languissait d’une façon pitoyable » ; le maintien de son siège central à Paris créait un inconvénient de plus, et, en 1730, elle supplia le roi de l’autoriser à s’entendre avec une Compagnie marseillaise pour la cession de son privilège.
ROYALE D’AFRIQUEUne Compagnie se fonda, en effet, à Marseille en 1731, pour recueillir cette succession. La situation sembla un moment s’améliorer ; mais bientôt les maux endémiques réapparurent : tracasseries et politique d’accaparement des beys, fraudes des indigènes qui mêlent de l’orge au froment, révoltes locales, querelles entre tribus ou, comme disait le consul Foret, « divorce des nations », attaques des corsaires, etc... Si bien que, dès 1737, la Compagnie demanda à résilier son bail. La Chambre de Commerce de Marseille, (1741-1793) à laquelle Maurepas s’était adressé pour fonder une nouvelle Compagnie, montra peu d’empressement ; mais le ministre insista, fit entendre que ses désirs étaient des ordres, et il est intéressant de noter au passage avec quelle persévérance la royauté française soutint ces entreprises méditerranéennes, que les interessés présentaient cependant comme des plus médiocres. Les Marseillais se soumirent, et la Compagnie royale d’Afrique fut constituée par un édit royal du 22 février 1741.
377Elle devait être « perpétuelle », tandis que les précédentes n’étaient prévues que pour quelques années. Son capital était fixé à I 200 000 livres et divisé en I 200 actions : la Chambre de Commerce souscrivait 300 actions et, pour faire face à cet engagement, émettait un emprunt à 5 pour 100 ; le roi lui accordait 40 000 livres pendant 5 ans et lui assurait le monopole exclusif du commerce.
Elle était déclarée « royale » et, comme telle, elle était surtout dirigée par les représentants du pouvoir central et de la Chambre de Commerce : les assemblées des directeurs étaient présidées par l’Inspecteur du Commerce du Levant, et la Chambre de Commerce y était représentée par deux députés, qui prenaient rang immédiatement après le président.
DEFAITE DE TABARKA (1742)Elle se trouvait donc soumise à un contrôle réel, et c’est sans doute pour cette raison que, seule des Compagnies méditerranéennes et même des Compagnies de Commerce de l’Ancien Régime, elle connut une véritable prospérité : elle dura plus de soixante ans, et elle ne cessa ses opérations que le jour où la Révolution lui enleva son privilège ; au 31 décembre 1789, malgré les pertes subies pendant la guerre d’Amérique et malgré six distributions de bénéfices s’élevant à la somme de I 900 000 livres, elle disposait d’un capital liquide de 2 885 o00 livres. Elle traversa pourtant, elle aussi, des heures difficiles. C’est ainsi que, l’année même où elle fut constituée, l’établissement du Cap Nègre, précieux pour la traite des grains, lui échappa.
Les rapports étaient déjà très tendus avec le bey du moment, Ali Pacha, et la France avait résolu de bloquer les ports tunisiens pour répondre à une guerre de course, quand le bey apprit qu’à l’instigation d’un certain Peysonnel, chargé de mission dans les pays barbaresques, le Gouvernement français négociait auprès des Génois l’achat de l’ile de Tabarka : pour faire pièce à la France, ou sauvegarder son autorité, il occupa l’île par surprise en juin 1741, la mit au pillage et fit emmener les habitants en captivité. Puis deux mois après, le 16 août, la France étant en guerre ouverte avec la Régence, le fils du bey, Sidi Younès, aborda au Cap Nègre avec quatre galiotes et cent cavaliers, s’empara de tout le corail en magasin, abattit le pavillon blanc des forts et saccagea les installations, tandis que les employés de la Compagnie parvenaient à s’enfuir.
378A quelque temps de là, un officier de marine d’une bravoure légendaire, Saurins- Murat, voulut venger cette offense en prenant d’assaut Tabarka, qui était peu gardée. Mais étant parti de La Calle précipitamment, sans attendre les renforts qui lui étaient promis, ayant abordé sans encombre au milieu de la nuit et s’étant avancé jusqu’au pied du château, il fut accueilli, au lever du jour, par une fusillade nourrie. Ce fut un désastre. Saurins lui-même fut blessé, les barques n’osèrent s’approcher pour recueillir les fuyards : un seul officier, avec 40 hommes, put se sauver, en parcourant deux lieues à la nage ; les Turcs ramenèrent à Tunis 224 prisonniers, qui furent mis à la chaîne, quoique malades et blessés pour la plupart, et le bey fit exposer sur une place, auprès du fondouk français, les têtes des vingt-sept Français tués dans l’action (juillet 1742).
La France était alors trop occupée par la guerre de Succession d’Autriche pour réparer comme il eût fallu ce grave échec de ses armes : le bey, de son côté, sentait son trône trop ébranlé par une double attaque de ses sujets révoltés et des Algériens pour s’obstiner dans l’hostilité. De cette rencontre de faiblesses naquit la paix boiteuse du 9 novembre 1742, qui reproduisait les dispositions essentielles des traités de 1685 et de 1710, mais qui obligeait à l’avenir, par une clause secrète, le consul de France à baiser la main du bey, comme les consuls des autres nations. Quant au Cap Nègre, la jouissance en était rendue à la Compagnie, contre une augmentation sensible des redevances au bey, au fils du bey, aux ministres, etc. ; Maurepas insista vainement pour que l’ile de Tabarka fût également concédée en réparation de l’incident du Cap Nègre.
LA PRISE DE ENS PAR TES ALGÉRIENS (1756)Le comptoir du Cap Nègre, d’ailleurs, ne fut pas rétabli avant 1750, car tout y était à refaire, en un temps où la Compagnie n’était pas encore tirée d’embarras, et la réoccupation ne dura guère, à cause « des avanies et des insultes des Maures voisins de la place ». dèrent un peu à renaître : « On ne nous regarde Malgré le traité de paix, les bons rapports tarplus que comme des traîtres, des lâches et des gens sans parole et sans foi », écrivait amèrement un agent du consulat, et les étrangers, les Anglais surtout, essayaient de profiter des circonstances pour obtenir du bey la suppression du privilège français de préséance. Mais le consul qui avait négocié la paix, Fort, sut très habilement relever son crédit, au point d’obtenir, en 1743, une modification avantageuse du traité de 1742, et le bey, à propos d’un incident provoqué en 1753 par les intrigues anglaises, saisit l’occasion d’affirmer nettement son désir d’entente : « Vous devez être persuadé que nous serions au désespoir d’apporter le moindre détriment à la bonne correspondance qui règne entre notre république et l’empire de France ».
379Le danger vint d’ailleurs :le 2 septembre 1756, après dix jours de combat, Tunis fut prise d’assaut et mise à sac par les Algériens ; les maisons chrétiennes ne furent pas épargnées, et les Français, en particulier, accusés d’avoir porté secours aux Tunisiens, n’échappèrent au massacre qu’en s’enfuyant dans le fondouk anglais par les terrasses des maisons. Tous les consuls furent conduits au bey de Constantine, qui commandait les troupes algériennes : « L’un était en bonnet de nuit, écrivait le consul de Salauze à Machault ; l’autre en robe de chambre ; COMBAT DE TABARKA l’autre oufles ; j’étais, avec la nation qui m’accompagnait, à peu près dans le même équipage ; le seul consul anglais était habillé décemment avec l’épée au côté, mais il était à pied, comme les autres. Ce fut dans cet état humiliant qu’on nous fit traverser toute la ville ; il me serait impossible, Monseigneur, de pouvoir vous exprimer tout ce que nous souffrîmes intérieurement de nous voir ainsi menés comme de vils esclaves, hués et insultés par les soldats que nous rencontrions ».
COMBAT DE TABARKA, d’après une gravure ancienne
Mais, la tourmente passée, le crédit de la nation française se retrouva intact, et le nouveau bey, Mohammed, exprima de façon fort touchante ses regrets au consul de Salauze : il lui dit, « en lui serrant les mains et les larmes aux yeux », qu’il n’avait pas été aussi sensible au pillage du Bardo et de ses autres maisons qu’à celui du fondouk français, qu’il avait essayé de l’éviter en versant 150 000 piastres, mais qu’il n’avait pu rien obtenir du bey de Constantine, « qui détestait les Français ». bonnes dispositions, et la Compagnie Les années suivantes confirmèrent ces obtint des autorités tunisiennes de nouveaux et sensibles avantages.
Par un traité du 14 mars 1768, notamment, le bey lui accorda le privilège exclusif de la pêche du corail « dans toute l’étendue des mers de sa dépendance, celles de Tabarka exceptées seulement », moyennant une redevance annuelle de 4 500 piastres. Il lui permit en outre d’établir un comptoir à Bizerte « pour l’administration de ladite pêche », avec liberté du culte pour les Français et mêmes droits « que le consul de France et sa nation pouvaient avoir ».
Le comptoir de Bizerte fut aussitôt installé, six bateaux corailleurs furent construits à Marseille, et, comme les Marseillais manquaient de l’expérience nécessaire, on engagea des pêcheurs génois. Mais soudain le bey revint sur toutes ses promesses, prétendit annuler le traité de 1768 : la France venait d’occuper la Corse, et la Corse était pour les corsaires tunisiens un repaire et un terrain de chasse ; elle leur échappait en passant à la France.
Une escadre vint croiser devant Tunis : le bey se déroba, signa un arrangement provisoire, promit avec l’intention bien arrêtée de ne pas tenir. Nouvelle démonstration navale devant Tunis et, en 1770, bombardement de Bizerte et Sousse. Enfin, le 13 septembre 1770, au Bardo, la paix fut conclue : le bey reconnut l’autorité de la France sur la Corse, permit de pêcher le corail même à Tabarka et autorisa un établissement à la Galite. Une ambassade tunisienne se rendit à la Cour de France ; le consul Saizieu, regagnant son poste en octobre 1771, fut salué par le fort de La Goulette de six coups de canon, contre l’usage, et reçu à son débarquement « avec les honneurs réservés aux princes du pays ». Une fois de plus, l’accord était rétabli.
Pourtant, la Compagnie continuait à rencontrer de sourdes résistances dans ses tentatives d’installation au Cap Nègre, à Bizerte, à Tabarka. Un nouveau traité pour la pêche du corail, du 24 juin 178ı, n’éclaircit pas beaucoup la situation, et la Compagnie d’Afrique, malgré les dispositions relativement favorables des Tunisiens, n’eut jamais en Tunisie d’établissement vraiment ferme.
381C’est que, comme le note justement l’historien de ce commerce barbaresque, M. Paul Masson, si, d’une part, les intérêts des Tunisiens les incitaient à rechercher l’alliance commerciale de la France, d’autre part les intérêts du bey, qui était le principal marchand de ses Etats, le poussaient à éviter l’établissement à demeure d’une Compagnie, dont les privilèges auraient diminué ses profits. L’ • RESINESANÇAIS » La Compagnie royale d’Afrique, malgré trois crises en 1741, 1756 et 1769, n’a donc cessé, durant plus d’un demi-siècle, de mettre au service des intérêts et du prestige français une activité méritoire. Mais, pour bien juger de l’influence française en Tunisie, il faut se rappeler que la Compagnie n’était pas seule à représenter la France auprès des Tunisiens.
Il y avait à Tunis des commerçants libres ou des représentants de maisons marseillaises, établis à demeure, des « résidents », comme on disait, dont le rôle n’était pas moins intéressant et qui regardaient d’ailleurs les Compagnies, nous l’avons vu, comme des adversaires. Ils étaient en relations régulières avec les autres ports de la Régence, Bizerte, Porto-Farina et surtout Sousse et Sfax, et même avec les ports turcs du Levant, car la plupart des vaisseaux qui venaient de Marseille servaient de « caravaneurs », c’est-à-dire qu’au lieu de rentrer directement en France, ils se faisaient affréter, par les marchands indigènes ou français, à destination des pays voisins ; ce métier de rouliers des mers rapportait gros, et le gouvernement français, pour des raisons d’intérêt autant que de prestige, l’avait toujours encouragé.
La plupart de ces « résidents » vivaient à Tunis depuis dix et même trente ans. On en comptait onze en 1723, et auprès d’eux étaient venus s’établir un boulanger, deux chirurgiens, un aubergiste, un tonnelier, un chandelier, trois verriers, des agents pour la surveillance des chargements dans les autres ports de la Régence, etc. L’interdiction faite aux femmes de rejoindre leur mari ou leur père avait été levée par l’ordonnance de 1716, et beaucoup de résidents vivaient en famille. C’était toute une colonie française — plus de cent personnes à la fin du siècle — qui s’était créée là, avec ses traditions et aussi ses petites querelles, qui troublaient fréquemment la sérénité du consul.
En tout cas, c’était un centre rayonnant d’influence, en relations continues avec les autorités tunisiennes, qui avaient souvent besoin d’argent et recouraient volontiers aux marchands français, plus faciles en affaires que les juifs livournais.
382IV
COMPAGNIELa Révolution française n’eut pas d’effets immédiats sur le commerce français en Tunisie.
La liberté complète du commerce du Levant et de Barbarie avait été proclamée par la loi du 29 juil- Echelle 1Km. let 1791 ; mais la Com- MER MÉDITERRANÉE pagnie royale d’Afrique, contre laquelle nulle plainte - sauf dans un Kef Mgaad erRai JILE DE TABARKA seul Cahier, celui de La Ciotat — ne s’était élevée, Bor Tabarka continua son trafic. Elle
Bel Kassem Gare devait même se montrer *Abd Allah AuC particulièrement utile en un temps où la France vers Tunis se procurait difficilement des subsistances. Mais les :Bel Kassem Mataroti guerres, les troubles intérieurs, les mesures économiques et financières lui rendirent bientôt la vie impossible : au début de 1794, les directeurs décidèrent de renoncer à l’entreprise et de dissoudre la Compagnie sans attendre l’inévitable banqueroute ; elle fut supprimée par arrêt du Comité de Salut public le 8 février 1794, et la liquidation de son fonds social produisit 2 048 248 livres, — soit un peu plus que le capital primitif, — qui, du reste, passèrent aux mains du Trésor.
Cependant, comme le rôle des Compagnies d’Afrique ne pouvait être rayé, sans risques ni dommages, de la vie nationale, le Comité de Salut public se soucia d’assurer leur succession : un arrêté du 19 pluviôse an II institua, pour le compte de l’Etat, une « Agence d’Afrique » qui avait pour mission de continuer l’exploitation des concessions et des monopoles accordés aux Français dans les pays barbaresques.
383L ’HABILE POLITIQUE DU CONSUL DEVOIZE
rupture entre la Tunisie et la France. Le bey On put craindre, au début de la Révolution, une Hamouda Pacha, homme impérieux et peut-être travaillé par des influences étrangères, accepta de fort mauvaise humeur la nouvelle d’un changement de régime et refusa un moment d’accepter le nouveau pavillon français.
Mais l’habileté du consul Devoize, qui avait déjà servi à Tunis en 1778-1779 et qui y fut renvoyé en 1791 comme « commissaire du Roi », puis confirmé comme consul général et chargé d’affaires, arrangea tout.
L ES MÉFAITS D’UN CHARGÉ DE MISSIONAvec sa science consommée de l’âme musulmane, il rassura le bey sur les intentions de la France, obtint de lui qu’il observât les anciennes conventions et tolérât, au moment où les Anglais occupaient Toulon et la Corse, la présence d’une division navale française à La Goulette pendant onze mois. En dépit des croisières anglaises et espagnoles, il trouva le moyen de maintenir un courant de relations commerciales entre la France et la Tunisie. D’autre part, uniquement préoccupé de l’intérêt supérieur de sa patrie, il fit preuve d’un parfait loyalisme envers le nouveau gouvernement et sut imposer la même attitude aux Français qui l’entouraient. En toute circonstance, sa politique fut avisée et son dévouement complet, et c’est assurément à sa valeur personnelle que la France dut de conserver sa position en Tunisie. chargé de mission du Comité de Salut public, à L’activité brouillonne et le mauvais esprit d’un partir de prairial an II, faillirent tout gâter.
Louis-Alexandre d’Allois d’Herculais, dont M. Fr. Charles-Roux a si joliment conté la vilaine histoire, avait, sous l’Ancien Régime, servi dans la cavalerie et la marine royales, puis avait erré, sans fonctions bien définies, dans les pays méditerranéens et jusqu’aux Indes néerlandaises ; il était rentré en France vers 1793, s’était fait nommer chef de brigade de bataillons nationaux et avait obtenu, à force d’intrigues, le titre d’« agent général et envoyé particulier » de la République auprès des puissances barbaresques et dans tout le Levant.
LA TUNISIE ET L’EXPÉDITION D’ÉGYPTEDès son arrivée à Tunis, il prétendit prendre en mains toutes les affaires, donner à Devoize des leçons de diplomatie, de civisme et de probité, inaugurer une grande politique, et ses maladresses, son sectarisme, son manque de tenue, le rendirent bientôt insupportable aux autorités tunisiennes. Mais sa plus grande faute, ce fut d’attaquer hypocritement Devoize et de le rendre suspect aux yeux du gouvernement au point de provoquer son rappel, au grand mécontentement du bey Hamouda Pacha. Ce désastreux personnage sévit dans les pays barbaresques jusqu’en l’an V, et son action ne fut certainement pas étrangère aux événements qui marquèrent en Tunisie l’expédition d’Egypte. Hamouda Pacha traitait en ami, les rapports Après le départ du consul Devoize, que le bey s’étaient en effet tendus entre les représentants de la France et les Tunisiens, et, quand Bonaparte entreprit la conquête de l’Egypte, les protestations de la Porte trouvèrent en Tunisie un terrain tout préparé. Excitée par les marabouts, la foule indigène vit dans les hostilités qui s’ouvraient un renouveau de guerre sainte et bientôt se rua contre le fondouk des Français.
384Mais, dans l’intervalle, le gouvernement français, informé de la mauvaise foi d’Herculais, avait rendu justice à Devoize et, sur la demande expresse du bey, l’avait réaffecté à Tunis. Le crédit du consul permit d’éviter la rupture : Hamouda Pacha fit protéger par ses soldats les maisons des Français.
Bien mieux, dès que Bonaparte eut pris le pouvoir, il envoya un de ses familiers, Mustapha Arnaout, en mission extraordinaire à Paris, avec des présents magnifiques, armes, étoffes, lions, autruches et gazelles, et le Premier Consul se montra particulièrement sensible à cette attention d’un prince musulman : le 23 février 18o2, un traité fut signé, qui remettait en vigueur les conventions antérieures.
L’aide efficace que le consul fournit au bey, en 18II, à l’occasion d’une révolte militaire, ne fit que resserrer l’entente et, malgré les efforts de l’Angleterre, l’influence française était manifestement redevenue prépondérante en Tunisie à la fin du premier Empire : « Tunis, aurait dit à son lit de mort le plus grand des beys, Hamouda, doit toujours être unie à la France, qu’importe le reste ! »
Citer ce chapitre
Georges Hardy, « Les essais d'établissement français en Tunisie », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 363-384.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-3/tunisie/les-essais-d-etablissement-francais-en-tunisie/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002730