Colonies françaises

Tome III · La Tunisie · Chapitre 1

Les premières rencontres .•

Par p. 345-362 de l'édition originale 6 099 mots 11 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. La prise de contact. Charlemagne et l’émir Ibrahim ibn Aghlab. Les Normands de Sicile en Tunisie. Le commerce marseillais. — II. Une croisade en Tunisie. Le dessein du roi Louis IX Le rôle de Charles d’ Anjou. Les préparatifs. La prise de Carthage. La mort du roi. La liqui dation de l’entreprise. — III L’expédition du duc de Bourbon (1390). Exploits de corsaires Génois et Français contre El Mehdya. Une sympathie persistante. — IV. La renaissance du commerce francais en Tunisie. Facques Cœur et Louis XI. La domination turque et l’in- fluence française. La piraterie tunisienne
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ARRIVÉE DE LA FLOTTE CHRÉTIENNE DEVANT LA GOULETTE, d’après une gravure du XVIIe siècle,
Gravure ARRIVÉE DE LA FLOTTE CHRÉTIENNE DEVANT LA GOULETTE, d’après une gravure du XVIIe siècle,

I. - LA PRISE DE CONTACT. — Charlemagne et l’émir Ibrahim ibn Aghlab. — Les Normands de Sicile en Tunisie. — Le commerce marseillais. II. — UNE CROISADE EN TUNISIE. — Le dessein du roi Louis IX. — Le rôle de Charles d’Anjou. — Les préparatifs. — La prise de Carthage. — La mort du roi. — La liquidation de l’entreprise. III. — L’EXPÉDITION DU DUC DE BOURBON (1390). — Exploits de corsaires. — Génois et Français contre El Mehdya. — Une sympathie persistante. IV. - LA RENAISSANCE DU COMMERCE FRANÇAIS EN TUNISIE. — Facques Cœur et Louis XI. — La domination turque et l’influence française. — La piraterie tunisienne. I l’on en croit les chroniqueurs, les relations de la Tunisie et de la France remontent au temps de Charlemagne et se présentent d’abord sous le jour le plus aimable.

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HARLEMAGNE ET L’EMIR

La domination arabe en Tunisie avait toujours → IBRAHIM IBN AGHLAB été très précaire, et les gouverneurs qui résidaient à Kairouan étaient obligés de recommencer sans cesse la conquête du pays. Or, vers la fin du ville siècle, le fils d’un des généraux qui avaient le plus contribué à réprimer les révoltes berbères, Ibrahim ibn Aghlab, profita de la situation embarrassée du calife Haroun-er-Rechid pour se faire donner l’émirat de Kairouan à titre héréditaire, contre la simple promesse d’un tribut annuel. C’était en réalité une principauté indépendante qui se constituait ainsi, au profit d’une dynastie — les « Aghlabites » — assez analogue à celle des Idrissides de Fès ou des Oméiades de Cordoue et, comme elles, incorporée au pays, moralement séparée de la politique de Bagdad.

En peu de temps le nouvel émir de Kairouan, vaillant homme de guerre autant qu’habile administrateur, affermit son autorité, fit de son domaine une région active et acquit dans tout l’Orient une renommée de puissance. Si bien que Charlemagne, qui entretenait de bons rapports avec Haroun-er-Rechid, fut également amené à nouer des relations avec Ibrahim ibn Aghlab.

LES NORMANDS DE SICILE EN TUNISIE

Ibrahim, dit-on, reçut dans le château qu’il s’était fait construire à El Abassia, près de Kairouan, les ambassadeurs de l’empereur d’Occident, donna en leur honneur des fêtes magnifiques et leur permit de ramener avec eux les reliques de saint Cyprien. Puis, des envoyés d’Ibrahim vinrent en Italie saluer Charlemagne, qui les accueillit à Pavie et les fêta à son tour. devant les Fatimites : le fondateur de la dynastie, Les Aghlabites disparurent au début du xe siècle Obéid Allah, bâtit sur la côte orientale de la Tunisie le port et la ville de Mehdya, pour en faire sa capitale, et ses successeurs étendirent leur pouvoir jusqu’à l’Egypte. Puis ce nouvel empire se morcela en plusieurs royaumes, et la dynastie des Zirides régna sur la Tunisie qui devint célèbre pour sa richesse agricole et ses industries de luxe et dont les ports furent fréquentés par toutes les flottes de la Méditerranée occidentale. Mais le calife du Caire se considérait toujours comme l’héritier de la suzeraineté fatimite et, quand le prince ziride El Moëzz ibn Badis voulut cesser de lui payer tribut, il lança contre lui les farouches tribus arabes des Hilal et des Soleim, qui étaient campées dans la vallée du Nil. Toute l’Ifrikya fut mise à feu et à sang par l’invasion hilalienne.

Or, vers le même temps, les Normands fondaient le royaume des Deux-Siciles, et le désordre qui s’était emparé de la Tunisie excita leurs appétits. Ils intervinrent dans les luttes locales, et c’est ainsi que Roger II, sous prétexte de secourir un prince ziride contre les attaques d’une flotte venue de Bougie, vint mettre le siège devant Mehdya avec 300 vaisseaux. Mehdya fut prise sans grande résistance (I148), et bientôt les autres ports, Sousse, Sfax, l’ile de Djerba, subirent le même sort.

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Roger II prit le titre de roi d’Afrique. L’intérieur — et la région de Kairouan en particulier — lui échappait⁠ ⁠; mais il avait des LES REMPARTS DE SOUSSE gouverneurs dans les principales cités maritimes et levait un impôt sur les habitants du Sahel. Sa domination fut, d’ailleurs, d’un heureux effet pour la Tunisie : il respecta, selon les traditions de sa maison, la religion et les coutumes, rétablit l’ordre sur la côte et rendit au commerce local son schalon antique importance.

LES REMPARTS DE SOUSSE
Gravure LES REMPARTS DE SOUSSE
LL E COMMERCE

Mais l’occupation normande fut de courte durée : vers I160, l’Ifrikya fut envahie par le souverain almohade Abd-el-Moumen, qui, parti du Maroc, cherchait à se rendre maître du Moghreb tout entier. Tunis fut prise, puis Mehdya, après un long blocus de la ville et une défaite de la flotte chrétienne, et tout l’intérieur, jusqu’au désert, dut se soumettre aux nouveaux venus. Abd-el-Moumen, au dire d’un chroniqueur, fournit des navires aux Normands pour rentrer dans leur pays. • MARSEILLAIS successeurs d’Abd-el-Moumen, et les différentes régions qui L’empire almohade était une trop lourde charge pour les le composaient ne tardèrent pas à mener une vie séparée. C’est ainsi que la Tunisie, avec la dynastie des Hafsides, recouvra son indépendance dans la première moitié du xIIe siècle.

Ces sultans hafsides furent de remarquables agents de civilisation. Leur cour était réputée pour la valeur des savants musulmans, des poètes, des artistes qui s’y pressaient⁠ ⁠; c’étaient aussi de grands constructeurs et des administrateurs avisés. Tunis devint avec eux une grande ville d’affaires, peuplée de plus de 1oo ooo habitants, et en même temps, une capitale intellectuelle, dont l’Université passait en renommée celle du Caire.

348 DE ROGER II (II5O).

Aussi, les relations commerciales de la Tunisie et du bassin occidental de la Méditerranée, qui, malgré l’islamisation, n’avaient jamais cessé, prirent-elles à cette époque une ampleur et une régularité nouvelles. En France, c’est surtout Marseille, comme l’attestent les statuts municipaux de 1228, confirmés en I255, qui assure la liaison et passe des accords avec les « rois de Tunis ». Les commerçants marseillais vont chercher à Tunis des soieries, des parfums, des produits du Soudan⁠ ⁠; ils y importent des épiceries, du sel, des peaux tannées, des draps, des balles de coton et des cotons filés, de l’estanfort ou étamine forte d’Arras, des soieries ouvrées venant des Cévennes. Les négociants chrétiens étaient répartis, là comme MONNAIE A L’EFFIGIE ailleurs, en un certain nombre de fondouks⁠ ⁠; mais, si l’on se préoccupait de surveiller leurs agissements, on garantissait du même coup la sécurité de leurs transactions, et l’on ne découvre à cette époque, dans l’attitude des négociants ou des fonctionnaires tunisiens, nulle trace d’hostilité fanatique.

LOUIS IX

Une croisade vint troubler ces bons rapports. Contre l’avis sa mère et de tout son entourage, Louis IX avait pris la croix, au cours d’une maladie, en 1244, et en 1248 il s’était embarqué à Aigues-Mortes pour l’Egypte : il avait pu prendre Damiette, mais son armée avait été détruite ou capturée à Mansourah, lui-même avait été pris par les Mamelouks et il avait fallu payer aux émirs d’Egypte une énorme rançon. A peine délivré, il était passé en Syrie, groupant les chrétiens, restaurant les places fortes, préparant un nouvel assaut⁠ ⁠; après trois ans de cette vie de pèlerin, il avait été rappelé en France par la mort de Blanche de Castille⁠ ⁠; mais il gardait au cour le regret de son échec et ne pensait qu’à reprendre les armes contre les Infidèles : en 1266 il résolut de diriger une expédition contre la Tunisie. Pourtant, le temps des Croisades semblait fini. Tant de ruineuses défaites avaient éteint la confiance, et il paraissait impossible, même pour le rayonnant apôtre et ce « conquistador » au sang castillan qu’était le roi Louis IX, de réveiller l’enthousiasme des premiers temps. Les chercheurs d’aventures avaient trouvé en d’autres régions, en Italie, par exemple, l’emploi de leur activité. Le pape luimême, Clément IV, accueillit sans empressement le projet du roi et, s’il parut l’approuver par la suite, c’est qu’il avait senti l’inutilité de s’y opposer.

349 D’ANJOU

Saint Louis, en effet, en prenant le parti d’attaquer en Tunisie la puissance islamique, se croyait assuré du succès et demeurait ferme dans son propos. Il comptait, comme nous le rapportent Geoffroy de Beaulieu et Guillaume de Nangis, sur la conversion du « roi de Thunes » et il voyait déjà la foi chrétienne « refleurir de nouveau » sur cette terre où elle avait jadis brillé d’un si grand éclat. La Tunisie lui semblait une proie facile, et il se la représentait, par ailleurs, comme la véritable clé des Lieux Saints : une base d’opérations pour la conquête de l’Egypte et de la Syrie, un riche domaine dont la perte affaiblirait le sultan du Caire, le réservoir d’où l’Egyp AINT LOUIS En réalité, si le dessein général d’une croisade appartenait en propre au pieux souverain, cette idée de croisade indirecte lui avait été inspirée par son frère Charles d’Anjou, roi de Sicile, qui, en toute cette affaire, n’apportait aucun souci religieux et cherchait simplement à exploiter la situation. Charles d’Anjou avait d’abord songé à détourner l’expédition contre Constantinople⁠ ⁠; mais ce fut sur la Tunisie que se fixèrent ses rancunes et ses ambitions. Le sultan hafside El Mostancer avait, en effet, refusé de reconnaître ses prétentions sur la Sicile et, s’estimant dégagé des obligations contractées par ses prédécesseurs, il avait cessé, dès 1265, de payer tribut à la cour de Palerme. Bientôt même, inquiet de la puissance du nouveau roi de Sicile, il prit à son égard une attitude nettement hostile, fit courir sus à ses navires, et surtout fournit des ressources aux partisans de la famille de Frédéric qui s’efforçaient de soulever la Sicile. Vainqueur de ses ennemis à la bataille de

SAINT LouIs, d’après une miniature du XIIe siècle
Gravure SAINT LouIs, d’après une miniature du XIIe siècle
350 LA MOSQUÉE DES SABRES A KAIROUAN

Tagliacozza, en 1268, Charles se vengea cruellement de tous ceux qui tombèrent entre ses mains⁠ ⁠; mais certains d’entre eux trouvèrent un asile auprès d’El Mostancer. Pour que la vengeance de Charles fût complète et sa puissance assurée, il lui fallait atteindre le roi de Tunis : le projet de croisade venait à point. Le roi se doutait bien que son projet n’enchanterait pas tout le monde : aussi convoqua-t-il à Paris, en 1267, pour le jeudi de la mi-carême, les prélats et les barons du royaume, sans dire le motif de la réunion. « Quand j’arrivai à Paris, le soir de la vigile de Notre-Dame en mars, nous conte Joinville, je ne trouvai personne, ni la reine, ni autre, qui me sût dire pourquoi le roi m’avait mandé. Or, il advint que je m’endormis à matines, et, en dormant, je vis le roi devant un autel, à genoux, que des prélats revêtaient d’une chasuble vermeille, en serge de Reims. J’appelai Monseigneur Guillaume, mon prêtre, qui était très sage, et je lui contai la vision : « Sire, dit-il, vous verrez que le roi se croisera demain ». Je lui demandai pourquoi il le croyait, et il me dit que la chasuble en serge vermeille signifiait la croix, vermeille du sang que Dieu répandit : « Quant à ce que la chasuble était en serge de Reims, dit-il, cela signifie que la croisade sera de petit exploit ». Quand j’eus entendu la messe, j’allai à la chapelle du roi, et je le vis qui était monté en l’échafaud aux reliques, et qui faisait apporter la vraie croix en bas. Deux chevaliers, qui étaient du Conseil, commencèrent à se parler l’un à l’autre, et l’un dit : « Jamais ne me croyez si le roi ne se croise ici ». Et l’autre répondit : « Si le roi se croise, ce sera une des douloureuses journées qui jamais furent en France⁠ ⁠; car si nous ne nous croisons pas, le roi nous en voudra⁠ ⁠; et si nous nous croisons, Dieu nous en voudra, car nous ne nous serons pas croisés pour lui, mais par peur du roi ».

LA MOSQUÉE DES SABRES A KAIROUAN
Gravure LA MOSQUÉE DES SABRES A KAIROUAN

Le lendemain, jour de l’Annonciation, le roi, la couronne d’épines à la main, réunit le « grand Parlement du royaume » dans une salle du Louvre et révéla son dessein⁠ ⁠; avec sa grâce et sa force habituelles, il adjura les princes, prélats et barons de se joindre à lui : « Lors même, ajouta-t-il, que je serais abandonné de toute la terre dans une si noble entreprise, je suis résolu de la poursuivre seul, avec toute la vigueur dont je suis capable, et d’y employer tout ce que j’ai de forces, de biens et ma vie même, que je serais trop heureux de perdre pour Celui qui a donné la sienne pour nous dans cette même terre, aujourd’hui si indignement profanée... » Le légat prit à son tour la parole, et les trois fils du roi, Philippe, Jean et Pierre, les comtes d’Eu et de Bretagne, Marguerite, comtesse de Flandre, la plupart des barons présents, prirent la croix. Par la suite d’autres encore cédèrent aux sollicitations de la Cour⁠ ⁠; mais beaucoup résistèrent, et Joinville tout le premier : « Je fus, nous ditil, fort pressé par le roi de France et par le roi de Navarre de me croiser. A cela je répondis que j’avais été au service de Dieu et du roi outre-mer, et depuis que j’en revins, les sergents du roi de France et du roi de Navarre m’avaient détruit et appauvri mes gens. Et je leur dis que si je voulais agir au gré de Dieu, je demeurerais ici, pour aider et défendre mon peuple, car si je mettais mon corps dans l’aventure du pèlerinage de la Croix, là où je verrais tout clair que ce serait pour le mal et le dommage de mes gens, je courroucerais Dieu qui mit son corps pour sauver son peuple. » Il eût même voulu, par ses conseils enveloppés, faire revenir le roi sur sa décision : « Ceux-là firent péché mortel qui l’approuvèrent. Faible comme il était, s’il fût demeuré en France, il eût encore assez vécu pour faire beaucoup de bonnes œuvres⁠ ⁠; tout le royaume était alors en bonne paix à l’intérieur et avec tous ses voisins. Et depuis qu’il est parti, les choses n’ont fait qu’empirer. »

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Mais rien ne pouvait détourner le pieux roi du rêve de sa vie. Il déploya pendant ces trois années de préparatifs une activité d’autant plus surprenante que sa santé se trouvait fort délabrée. Il négociait avec Venise et Gênes pour le transport des troupes, levait, non sans résistances, des contributions sur les clercs et sur les laïques, s’efforçait d’assurer, pour le temps de son absence, la paix de l’Europe, réglait dans le dernier détail l’établissement de ses enfants, organisait le camp d’Aigues- Mortes, où les Croisés français et étrangers devaient se concentrer.

TA PRISE DE

Enfin, le rer juillet 1270, il s’embarquait avec une soixantaine de mille hommes. La chaleur excessive de la saison, plusieurs tempêtes, ren- / CARTHAGE dirent pénible la traversée⁠ ⁠; à Cagliari, où l’on s’arrêta pour débarquer de nombreux malades, faire provision d’eau douce et attendre des vaisseaux restés en arrière, le roi, pour la première fois, découvrit son intention d’attaquer, non point l’Egypte, mais le royaume de Tunis, et il lui fallut toute sa force de persuasion pour apaiser les scrupules d’un grand nombre de seigneurs, qui craignaient de violer leur vœu s’ils ne se rendaient pas en Egypte ou en Terre Sainte.

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Le 17 juillet, l’armée chrétienne arriva, par un vent favorable, auprès du « goulet » qui faisait communiquer le port de Tunis avec la mer. Florent de Varennes, amiral de France, avec quelques galères, fut chargé d’aller reconnaître les abords de la ville : il ne trouva dans le port que quelques vaisseaux vides et descendit à terre⁠ ⁠; mais l’entourage du roi vit un piège dans ce calme apparent, et la descente générale fut remise au lendemain.

Le lendemain, une armée de « Sarrasins » occupait les deux rivages du golfe : elle eût pu s’opposer au débarquement, qui s’accomplit sans ordre⁠ ⁠; mais elle fut prise d’une panique, qui n’était peut-être qu’une feinte, et les chrétiens occupèrent sans difficultés l’isthme qui relie au continent l’emplacement de l’ancienne Carthage : ils y dressèrent leur camp, mais furent obligés, pour se ravitailler en eau douce, de pousser jusqu’à Carthage, où les Musulmans avaient établi une forteresse : c’est là que le choc se produisit. Un vigoureux assaut, conduit par les matelots de la flotte, rendit les croisés maîtres de la place, et la garnison, composée d’environ deux cents hommes, fut passée au fil de l’épée.

Le roi de Tunis, à ce moment-là, fit des offres de paix. Mais saint Louis exigeait de lui qu’il se fit d’abord chrétien. D’autre part il voulait attendre, pour attaquer Tunis, l’arrivée de Charles d’Anjou et de ses troupes.

IL A MORT DU ROI

Alors commencèrent les vraies difficultés. Les Musulmans se mirent, selon leur coutume, à harceler leurs adversaires, à les attirer dans des embuscades, à s’infiltrer dans leur camp sous prétexte de négociations et même de conversion, à les fatiguer sans jamais s’offrir en bataille rangée. De toutes les tribus accouraient des renforts, le sultan du Caire lui-même annonçait des secours, et tandis que la menace d’une défaite militaire se précisait, l’armée chrétienne, aux prises avec le climat, fondait à vue d’œil. quait de plus en plus, on ne disposait que de vivres salés. La Les citernes de Carthage s’épuisaient, l’eau douce manchaleur, à cette époque de l’année et dans d’aussi pénibles conditions, était insupportable. La dysenterie et bientôt la peste s’ajoutèrent à la disette et à la fatigue.

Le désastre était complet. Le roi, malade lui-même, vit mourir ses plus chers compagnons, le comte de Vendôme, le comte de la Marche, Gauthier de Nemours, les seigneurs de Montmorency, de Pienne, de Brissac, Guy d’Apremont, Raoul, frère du comte de Soissons, le duc de Nevers, le légat du pape. On ne parvenait plus à ensevelir les cadavres, et la démoralisation était grande.

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Le roi, lui, ne perdait pas courage, il ne cessait de consacrer ce qui lui restait de forces aux soins de son armée⁠ ⁠; la nouvelle de l’arrivée de son frère Charles lui rendit aussi quelque espoir. Mais sa fièvre redoubla et il comprit que sa fin approchait : avec une parfaite lucidité, il donna ses dernières instructions et se fit étendre sur un petit lit couvert de cendres où, les bras croisés sur la poitrine, les yeux au ciel, murmurant les noms de Saint Denis et de Sainte Geneviève, il rendit l’âme, le 25 août 1270, vers trois heures après-midi.

CARTHAGE : EMPLACEMENT OCCUPÉ PAR L’ARMÉE DE SAINT LOUIS
Gravure CARTHAGE : EMPLACEMENT OCCUPÉ PAR L’ARMÉE DE SAINT LOUIS
• L’ENTREPRISE

Une petite chapelle, sur la colline de Byrsa, rappelle ce tragique événement, qui plongea les restes de l’armée chrétienne dans la consternation. A peine Saint Louis venait-il de succomber que son frère Charles parut avec sa flotte : aux approches du rivage il fit déployer tous ses pavillons et sonner toutes ses trompettes : rien ne lui répondit. Quelques instants après il pénétrait dans la tente où le corps était déposé.

HIST. DES COLONIES : TUNISIE

CARTHAGE : EMPLACEMENT OCCUPÉ PAR L’ARMÉE DE SAINT LOUIS

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Quand les honneurs funèbres eurent été rendus, tous les princes et seigneurs prêtèrent serment au nouveau roi de France, Philippe, fils aîné de Louis IX, qui était d’ailleurs, lui aussi, assez mal en point. D’aucuns estimaient prudent d’arrêter là une expédition déjà si coûteuse⁠ ⁠; mais le roi de Sicile ne voulait pas s’être inutilement dérangé⁠ ⁠; avec ses forces fraîches il prit la direction des opérations et remporta quelques succès de détail. Cependant la maladie continuait ses ravages, l’ennemi recevait sans cesse de nouveaux renforts, l’hiver approchait et la mer devenait orageuse, il fallait emporter sans retard la place de Tunis ou s’exposer à la ruine totale. Or, la prise de Tunis paraissait de plus en plus malaisée et Charles d’Anjou se résolut à traiter.

Le 3I octobre, une trêve de quinze ans, confirmée par le traité du 21 novembre 1270, fut conclue entre le roi de Tunis, qui avait hâte de voir les Français se réembarquer, et les chefs de l’armée chrétienne. Tous les prisonniers devaient être libérés de part et d’autre⁠ ⁠; les marchandises et les créances saisies remises à leurs propriétaires⁠ ⁠; les marchands étrangers admis à rentrer dans leurs établissements et à commercer en Afrique en se conformant aux usages accoutumés, c’est-à-dire notamment au paiement de 1o p. 1oo sur les importations. Comme par le passé, les Français étaient autorisés à exercer leur religion dans l’intérieur de leurs demeures, de leurs églises et de leurs cimetières. Enfin, le prince musulman s’engageait à payer un tribut annuel de 40 000 écus d’or au roi de Sicile avec les arrérages de cinq ans et 210 000 onces d’or comme indemnité de guerre aux chefs de l’armée chrétienne.

Ce traité était surtout avantageux pour le roi de Sicile, qui touchait une forte somme, imposait au tribut du roi de Tunis un caractère permanent et obligatoire et obtenait en outre que les transfuges chrétiens et tous les rebelles espagnols ou siciliens qui méconnaissaient son autorité fussent chassés des Etats d’El Mostancer : les croisés, dit Guillaume de Nangis, « employaient dans leurs conversations des expressions détournées et des allusions blessantes pour se plaindre du roi de Sicile. Ils répétaient souvent que la ruse avait triomphé des desseins du sage Achitophel, voulant dire que le traité conclu hâtivement avec le roi de Tunis avait paru satisfaisant aussitôt que le roi Charles avait été certain d’obtenir le rétablissement de l’ancien tribut dû par l’émir de Tunis à la Sicile ». Malgré tout, le traité de Tunis gardait une portée générale : jamais la liberté du culte et l’ensemble des usages qui réglaient les conditions du séjour et du commerce des chrétiens en Afrique n’avaient été placés sous des garanties aussi nettes.

Mais c’étaient là des avantages chèrement payés, et les croisés n’étaient pas encore au bout de leurs peines : aux abords de la Sicile, une furieuse tempête assaillit la flotte, plus de vingt vaisseaux qui n’avaient pas eu le temps de s’abriter dans le port de Trapani sombrèrent avec 4 000 passagers. Pour comble, la maladie poursuivait les survivants : à Trapani, le roi de Navarre mourut, et sa femme Isabelle succomba peu après en arrivant à Marseille : « Dieu, dit amèrement un chroniqueur, ne fut pas content qu’on eût détourné la croisade du sien service en Terre Sainte et qu’on l’eût menée là où n’était un si grand besoin. » Avant de

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pas de leur rappeler cette pro- SUPPLICE INFLIGÉ PAR LES CORSAIRES BARBARESQUES
Gravure pas de leur rappeler cette pro- SUPPLICE INFLIGÉ PAR LES CORSAIRES BARBARESQUES

CORSAIRES se séparer à Trapani, les rois et seigneurs survivants de la croisade s’étaient engagés par serment à se trouver dans le même port le 22 juillet 1274, tout prêts à passer en Terre Sainte, et le pape Grégoire X, qui, avant son élévation au trône pontifical, avait fait le pèlerinage de Jérusalem, ne laissa messe⁠ ⁠; mais d’autres soins les ( ). détournèrent de ce genre d’entreprises, qui avait décidement fait son temps. Pourtant, un nouveau motif de rupture apparaissait entre les chrétiens et l’Islam : en Tunisie, comme dans le reste du Moghreb, la piraterie prenait forme d’institution, croissait tous les jours en audace. Tandis que les princes tunisiens traitaient de bonne foi avec les marchands d’Europe et s’efforçaient de protéger leur commerce, les populations maritimes du golfe de Gabès — et notamment celles d’El Mehdya et de l’ile de Djerba - acquéraient une réputation de redoutables corsaires et rendaient exécrable le nom de musulman.

SUPPLICE INFLIGÉ PAR LES CORSAIRES BARBARESQUES, d’après le Père Dar

356 SOLIMAN LE GRAND

Il est vrai qu’appartenant pour la plupart à une secte schismatique, ils n’épargnaient pas davantage les Tunisiens orthodoxes. Il est vrai aussi que l’initiative de la course venait autant des Européens que des Tunisiens : les Génois, en particulier, dès la fin du xille siècle et au XIve siècle, avaient commis sur toute la côte du golfe de Gabès des pillages et des rapts d’une singulière ampleur. Mais les contemporains ne s’attardaient pas à cet effort de critique, et les pirates se confondaient dans leur esprit avec les mécréants. daient, d’ailleurs, à brouil- ENOIS ET FRANÇAIS Les Génois s’entenler les cartes. Vers la fin du xIve siècle, avides d’étendre leur autorité sur les côtes tunisiennes, mais embarrassés par les rapports inquiets qu’ils entretenaient avec l’Aragon, ils envoyèrent au roi de France Charles VI une ambassade solennelle, qui réveilla astucieusement l’idée de croisade et signaia en même temps de soi-disant méfaits de pirates tunisiens sur les côtes du Languedoc.

SOLIMAN LE GRAND
Gravure SOLIMAN LE GRAND

La France était alors en paix avec l’Angleterre, et les Génois étaient de tradition ses alliés. Le roi de France pouvait donc se laisser tenter par les offres de la République⁠ ⁠; mais le souvenir des échecs passés ou la difficulté des temps l’invitaient à la prudence : il permit simplement à un prince de sa famille de conduire à Gênes les hommes d’armes qui consentiraient à l’accompagner⁠ ⁠; et c’est ainsi que se monta l’expédition du duc de Bourbon, oncle du roi, en 1390.

Il eut à ses côtés le sire de Coucy, de nombreux barons et même plusieurs chevaliers anglais, qui, sous la conduite du comte de Derby, profitèrent de la trêve pour se lancer dans l’aventure. La flotte, dirigée par Jean Centurione, mit à la voile au milieu de l’été et se dirigea vers le port de Mehdya, que les chrétiens appelaient Africa et qui semblait commander toute la côte.

On s’attendait à un succès facile. La ville étant située à l’extrémité d’une presqu’ile, les « Francs » l’avaient coupée du continent par un rempart de bois, et ils avaient élevé une haute tour pour la dominer. Mais Tunis avait envoyé des secours à Mehdya⁠ ⁠; d’autre part, les tribus d’alentour, dont le fils du sultan, Abou-Farès, était venu prendre le commandement, harcelaient les assiégeants. Si bien qu’après deux mois de siège et de combats, les habitants de Mehdya continuaient à résister⁠ ⁠; il parvinrent même à incendier, en lançant du naphte enflammé, la grande tour de bois.

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Au début de septembre, les Génois commencèrent à s’alarmer : leur flotte allait être livrée sans abri aux mauvais temps d’automne. Ils négocièrent en particulier les conditions de leur retraite, et les Français, bon gré, mal gré, durent les suivre.

TYPE BARBARESQUE, d’après une gravure allemande du xvIe siècle, dessin de G. HANOTAUX fils
Gravure TYPE BARBARESQUE, d’après une gravure allemande du xvIe siècle, dessin de G. HANOTAUX fils

La Cour de France accueillit avec mauvaise humeur la nouvelle de cet échec. Le duc de Bourbon, à qui elle en fit porter la peine, ne parvenait point à se consoler : longtemps après, il parlait de recommencer l’expédition, et il pressentit à cet effet le maréchal Boucicaut devenu gouverneur de Gênes : « C’était, dit Froissart, autant pour satisfaire à son honneur et celui de son fils que pour le bien de son âme et l’apaisement de sa conscience. » Le roi Charles VII lui-même pensa un moment à prendre les armes contre les Sarrasins G.H pour venger l’honneur du royaume, et il ne dut peutêtre qu’aux affaires du schisme de s’épargner cette TYPE BARBARESQUE folie. (D’après une gravure allemande du xvIe siècle). UNESMANIE Malgré tout, les Tunisiens ne parvenaient pas à com- PERSISTANTE prendre l’hostilité des Français. Que les Génois vinssent les attaquer, ce n’était là qu’un nouvel épisode dans une histoire d’héréditaires démêlés⁠ ⁠; mais pourquoi les Français s’étaient-ils joints aux Génois⁠ ⁠? Froissart, qui tenait ses renseignements de chevaliers de l’expédition, marque fortement le malentendu en même temps que la persistance de la sympathie et montre bien, en passant, quelle est la part de la chrétienté dans la prétendue xénophobie de l’Islam : « Durant les neuf semaines que dura le siège d’Afrique, beaucoup de seigneurs de France et des autres pays se plurent à voir l’équipement et la manière de combattre des mécréants, car entre seigneurs de condition et d’honneur toute nouveauté plaît. Il y avait aussi chez les Sarrasins bien des jeunes gentilshommes, selon leur loi, qui avaient grande plaisance à voir l’arroi des chrétiens, leurs armes, leurs pennons, et qui, le soir, de retour dans leur logis, en devisaient longuement entre eux. Mais d’une chose s’émerveillaient-ils surtout. C’était de savoir pourquoi les Français s’étaient joints aux Génois dans cette guerre. Après en avoir souvent parlé, ils prirent un trucheman sachant bien parler le génois, et le chargèrent d’aller demander aux Français pourquoi ils étaient venus avec si grande force en l’empire de Barbarie, en la terre du roi d’Afrique, qui ne leur avait jamais fait aucun mal. » A la vérité, dit l’interprète arabe au duc de Bourbon, nous et les Génois nous sommes depuis longtemps en guerre⁠ ⁠; mais ceci ne vous regarde pas⁠ ⁠; vous êtes une nation éloignée de nous, et les Génois nous sont voisins. Nos vaisseaux prennent sur eux et les leurs prennent sur nous⁠ ⁠; et depuis longtemps il en est ainsi, quand nous n’avons pas de traités ou de trêve avec eux. » Les barons français répondirent qu’ils faisaient la guerre aux Arabes pour deux raisons : d’abord, parce qu’ils avaient crucifié Jésus-Christ, et ensuite parce qu’ils ne croyaient ni au baptême ni à la Sainte Vierge. « De cette réponse, ajoute Froissart, les Sarrasins ne firent que rire, disant qu’elle n’était ni raisonnable ni bien prouvée, attendu que c’étaient les Juifs et non pas eux qui avaient mis à mort Notre Seigneur Jésus-Christ. »

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IV

JACQUES CŒUR ET LOUIS XI

qu’au sortir de la guerre de Cent ans le commerce fran- Cette absence de fanatisme et de rancune explique çais ait pu reprendre sans trop de peine sa place en Tunisie.

Le Moghreb oriental fait partie du champ d’action de Jacques Cœur, et il retient particulièrement l’attention de Louis XI, héritier de la Provence. Les relations officielles se renouent, et Louis XI correspond directement avec le roi de Tunis, Abou-Omar-Othman, et son fils, gouverneur des provinces de Bône et de Bougie : « Pour ce que, écrit-il, par exemple, à ce dernier, nous avons délibéré à l’aide de Dieu d’élever en notre pays de Provence la navigation, et fréquenter la marchandise de nos sujets avec les vôtres, par manière qu’il s’ensuive utilité et profit d’une part et d’autre, et que la bénévolence accoutumée entre la majesté du roi de Tunis votre père, auquel présentement nous écrivons, et la vôtre, et celle de bonne mémoire de Sicile, notre oncle, non pas seulement soit conservée, mais accrue, nous avons voulu vous avertir en vous priant bien affectueusement qu’il vous plaise accueillir nos sujets, lesquels viendront pratiquer et troquer de par de là, les traiter favorablement comme vous faisiez par le temps que notre oncle vivait, car ainsi feronsnous à vos sujets quand le cas adviendra ».

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Pendant tout le xve siècle, le progrès va s’accentuant⁠ ⁠; mais le xvie siècle amène de graves événements, qui menacent, une fois de plus, de tout compromettre : la puissance des souverains hafsides va déclinant, et la Tunisie est convoitée à la fois par les Espagnols et les Turcs. En 1534, le fameux corsaire Kheïr-ed-Dine s’empare de Tunis et déclare les Hafsides déchus du trône : l’année suivante, Charles-Quint, pour atteindre Kheir-ed- Dine, lance contre Tunis une puissante expédition, qui chasse les Turcs et saccage la ville⁠ ⁠; le souverain hafside est rétabli et reconnaît la suzeraineté de l’Espagne, s’engage à lui payer un tribut annuel, promet de libérer les captifs et de ne plus aider les corsaires, abandonne aux chrétiens le droit de pêcher le corail à Tabarka et à La Calle⁠ ⁠; les Espagnols occupent et fortifient La Goulette, Bizerte, Bône et Mehdya. Mais ils n’arrivent pas à se faire admettre par les populations, leur mentalité de conquérants et de croisés blesse la susceptibilité musulmane et les Turcs reviennent à la charge⁠ ⁠; en 1559, ils reprennent Tunis, puis KHEÏR-ED-DINE Don Juan, frère du roi d’Espagne Philippe II, la leur enlève (D’après Velasquez). à nouveau et les refoule vers Kairouan⁠ ⁠; enfin en 1574, renforcés de cavaliers tripolitains, ils chassent définitivement les Espagnols de la capitale tunisienne et établissent leur domination sur tout le pays.

KHEiR-ED-DINE, d’après VELASQUEZ
Gravure KHEiR-ED-DINE, d’après VELASQUEZ
IL A DOMINATION TURQUE ET • L’INFLUENCE FRANÇAISE

La France, ennemie de l’Espagne et alliée des Turcs, ne pouvait que gagner, semblait-il, à la ruine des ambitions espagnoles. coup plus favorables aux Français en Tunisie Les Turcs se montrèrent, en tout cas, beauqu’en Algérie.

En mai 1577, c’est-à-dire fort peu de temps après la réinstallation de la domination turque, Henri III crée un consulat à Tunis et en pourvoit le capitaine marseillais Louis de La Motte Dariès, qui entre paisiblement en possession de sa charge et la transmet, en I581, à Thomas Martin, autre capitaine marseillais⁠ ⁠; celui-ci, à son tour, en fait bénéficier son fils Pierre en 1618⁠ ⁠; le consulat français de Tunis devient une institution, et jusqu’au début du xvIle siècle il est seul chargé de la protection de tous les marchands étrangers.

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Surtout, le rôle du consul est ici relativement facile. Les beys et la population ne le traitent pas en ennemi, et il lui est permis de relever le front quand les intérêts de ses nationaux sont lésés. C’est ainsi qu’en 1613, un bâtiment français ayant été pris par les corsaires, le consul fit assembler tous les nationaux présents à Tunis et leur exposa que « plutôt que souffrir une telle méchanceté, il jugeait à propos et nécessaire de demander son congé et leur faire commandement à tous, de par le roi, de se retirer en France. En cette résolution, écrit le consul, nous allâmes tous en corps trouver le seigneur Issouf dey et nous entrâmes en telle aigreur que nous en vinmes aux injures et s’y passa beaucoup de choses fâcheuses à entendre et telles que je ne vous saurais représenter. Je lui ai dit que ce n’était pas ainsi qu’il fallait traiter les Français, qu’ils avaient un roi assez puissant pour faire faire raison à ses sujets du tort bien étrange qu’on leur faisait ici ». Pareille attitude n’aurait guère été de mise à Alger.

Une mission de capucins s’était installée sans incident à Tunis en 1624 : un prêtre de la mission, congrégation fondée par Saint Vincent de Paul, lui avait succédé et avait fondé deux chapelles, l’une à Tunis, l’autre à Bizerte, sans doute pour les corailleurs.

L’influence française, il est vrai, était battue en brèche par des concurrents : par les Hollandais et les Anglais, notamment. Les corsaires anglais de la Méditerranée amenaient leurs prises à Tunis, et les folles dépenses auxquelles ils se livraient leur valaient un singulier prestige : « Le grand profit que les Anglais apportent au pays, écrit l’auteur de la Relation des Voyages de Savary de Brèves, leurs profuses libéralités et les excessives débauches auxquelles ils consomment leur argent avant que de partir de la ville et retourner à la guerre les fait chérir et appuyer de la milice sur toutes autres nations. De sorte qu’on ne connaît là qu’eux⁠ ⁠; ils portent l’épée au côté, ils courent tout ivres par la ville sans que le vulgaire, insolent de sa nature envers les chrétiens, les ose offenser⁠ ⁠; couchent avec les femmes des Mores, rachetant avec argent quand ils y sont surpris la peine du feu que les autres subissent sans rémission... Bref, toute dissolution et licence leur est permise⁠ ⁠; ce qui ne se supporterait pas des Turcs eux-mêmes ». Mais la plus grande partie du commerce était surtout accaparée par les Juifs de Tunis, qui entretenaient des relations suivies avec leurs coreligionnaires de Livourne et représentaient une redoutable puissance financière.

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La piraterie était plus gênante encore que cette concurrence. Les beys étaient impuissants à contenir les corsaires de Bizerte, de Porto-Farina et de La Goulette, et la paix fut, à cause d’eux, rompue à plusieurs reprises.

C’est pour essayer de remédier à cette situation qu’en 1605, le comte Savary de Brèves, ambassadeur à Constantinople depuis de longues années, se rendit à Tunis en compagnie d’un envoyé du Grand Turc : il se proposait d’obtenir, en ce qui concernait la Régence, l’exécution d’un traité récemment conclu entre Henri IV et le sultan Amurat III, et il l’obtint en effet : les chrétiens retenus en esclavage furent libérés. Mais le traité, comme tous ceux du même genre, ne fut pas longtemps observé et les prises recommencèrent.

EXPÉDITION DE CHARLES-QUINT CONTRE TUNIS, d’après une gravure ancienne
Gravure EXPÉDITION DE CHARLES-QUINT CONTRE TUNIS, d’après une gravure ancienne

La victime la plus marquante de cette période, ce fut l’abbé Vincent Depaul, capturé dans le golfe du Lion, au cours d’une traversée de Marseille à Narbonne. Blessé d’un coup de flèche au moment de l’abordage, chargé de chaînes, il fut conduit à Tunis, soumis à toutes les humiliantes épreuves habituelles du marché aux esclaves et passa successivement par les mains d’un pêcheur, d’un médecin occupé d’alchimie qui prétendait le convertir à l’Islam, enfin d’un renégat niçois occupé de culture, qui le prit en pitié et le fit rentrer en France (en 1606 ou 1607). Un Poitevin, ému au récit de ses misères, entreprit de le venger : il partit du Havre en 1609 avec deux bâtiments armés à ses frais et, soutenu par des navires espagnols qu’il avait rencontrés en route, trouva le moyen d’incendier des vaisseaux corsaires mouillés à La Goulette⁠ ⁠; mais ce n’était pas cet exploit isolé qui pouvait enrayer l’activité des pirates.

EXPÉDITION DE CHARLES-QUINT CONTRE TUNIS (D’après une gravure ancienne).

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Malgré tout, les méfaits des corsaires ne provoquèrent jamais de dissentiments prolongés ni de vraies guerres entre la Tunisie et la France. La politique habile des Marseillais et les intentions conciliantes des autorités tunisiennes contribuèrent également à atténuer la gravité des conflits.

CUL-DE-LAMPE
Gravure CUL-DE-LAMPE

Citer ce chapitre

Georges Hardy, « Les premières rencontres .• », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 345-362.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-3/tunisie/les-premieres-rencontres/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002730