Colonies françaises

Tome V · L'Inde du seizième siècle à 1720 · Chapitre 4

Quatorze années d'incohérence et de stagnation (1707-1720)

Par p. 81-90 de l'édition originale 3 525 mots 4 illustrations 1932 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. Épuisement des ressources de la Compagnie. Le gouvernement de Dulivier et d’Hébert. La Compagnie de Saint-Malo substituée à celle des Indes pour l’exploitation du commerce. Le second gouvernement d’ Hébert. L’affaire Naniapa. Disgrâce d’Hébert. Fin de la Compagnies des Indes orientales
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dam, 1676. (A. Reiss.) Frontispice
Gravure dam, 1676. (A. Reiss.) Frontispice
DE LA COMPAGNIE

QUATORZE ANNÉES D’INCOHERENCE ET DE STAGNATION (1707-1720) Epuisement des ressources de la Compagnie. — Le gouvernement de Dulivier et d’Hébert. La Compagnie de Saint-Malo substituée à celle des Indes pour l’exploitation du commerce. — Le second gouvernement d’Hébert. L’affaire Naniapa. — Disgrâce d’Hébert. Fin de la Compagnie des Indes orientales. A vie de nos établissements ne parut nullement se ressentir de la disparition du fondateur de Pondichéry. Celui-ci était mort, en effet, en un temps où les circonstances extérieures dominaient et paralysaient complètement les initiatives des Français d’outre-mer, et où, par la force même des choses, tout l’intérêt se concentrait sur les champs de bataille de l’Europe occidentale. De la situation difficile, et bientôt même tragique, dans laquelle se trouva le Grand Roi vieilli, du déplorable état des finances publiques du royaume, d’une misère

HISTOIRE DES COLONIES. T. V

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générale qui allait atteindre son paroxysme en 1709, découlaient naturellement la décadence de la marine royale et, pour la couronne, l’impossibilité de soulager la détresse de la Compagnie. Or elle allait grandissant de jour en jour⁠ ⁠; les sacrifices que le Conseil de Paris avait consentis en 1703 et en 1704 pour armer à la fois en course et en marchandise, ceux qu’il accepta, en 1706 encore, pour envoyer une nouvelle escadre aux Indes par la mer du Sud, avaient mis ses finances dans un tel état d’épuisement qu’il se trouvait désormais incapable de continuer par lui-même aucun commerce. Dès lors, isolés de la métropole de toutes les manières et ne recevant d’elle ni argent ni marchandises, les agents de la Compagnie des Indes en étaient réduits à un rôle purement passif⁠ ⁠; entretenir vaille que vaille les comptoirs où ils étaient fixés et les empêcher de tomber en ruines, telle était la tâche dans laquelle les affaires d’Europe avaient enfermé François Martin à plus d’une reprise, telle fut aussi celle où se trouvèrent confinés ses successeurs après sa mort.

IL ES GOUVERNEMENTS DE DULIVIER ET D’HÉBERT.

Malheureusement, ceux-ci n’avaient pas les mêmes qualités, ou, en donnant au mot son sens du dix-septième siècle, le même génie. Son intelligence toujours en éveil, son amour extrême du bien public, son admirable activité amenaient Martin à ne jamais perdre de vue son terrain d’action, à tirer parti des moindres circonstances favorables, à se servir d’incidents dont sa profonde expérience découvrait aussitôt l’utilité. Le temps, et peut-être aussi l’esprit d’initiative et de résolution, et, parfois encore, l’honnêteté manquèrent à ceux qui, après lui, durent assumer la lourde tâche de diriger les comptoirs français de la Compagnie dans l’Inde, à l’un au moins de ses successeurs. — LA COMPAGNTE DE SAINT-MALO SUBSTITUEE A CELLE DES INDES POUR L’EXPLOITATION DU COMMERCE

Celui qui lui succéda immédiatement fut Dulivier, à qui Deslandes avait confié, lors de son départ, la direction des établissements du Bengale, et qui, à la nouvelle de la mort de son chef, se rendit aussitôt à Pondichéry pour y prendre en mains les affaires. Dulivier était-il bien, comme l’a dit peu après un de ses supérieurs, « un des plus petits génies » que le Conseil de Paris eût alors à son service en Extrême-Orient⁠ ⁠? Sans doute, dès que Deslandes eut quitté Chandernagor, les divisions intestines y reparurent-elles et Dulivier ne sut-il pas toujours se faire obéir comme il eût voulu, ni au Bengale, ni à Pondichéry⁠ ⁠; mais il ne faut pas oublier dans quelle estime Deslandes tenait son second et il est de stricte justice de se rappeler que, dès le lendemain de son arrivée à la côte de Coromandel, Dulivier sut qu’un directeur de Paris n’allait pas tarder à y débarquer. Ne devait-il pas, dès lors, se borner à expédier les affaires courantes et laisser à ce personnage plus qualifié la responsabilité de prendre les décisions importantes⁠ ⁠? Aussi, en réalité, se contenta-t-il, durant les dix-huit mois de son administration (janvier 1707- juillet 1708) de pourvoir aux besoins de Pondichéry et de sa garnison, ce qui contribua sans doute beaucoup à le faire juger sans indulgence par celui-là même dont la prochaine venue avait paralysé son initiative, par Hébert.

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Lorsque, un an avant la mort de Martin, le Conseil parisien des directeurs avait résolu d’envoyer dans l’Inde un des leurs, Hébert lui-même (3o décembre 1705), il n’avait nullement pris cette décision par m rçait le pouvoir à Pondichéry⁠ ⁠; il voulait être renseigné sur un certain nombre de points par un homme qui, se trouvant bien au fait de la situation métropolitaine de la Compagnie, pût envisager en pleine connaissance de cause tous les différents aspects et fût capable de trancher plusieurs questions toujours en litige. Régler, de concert avec Martin, la question du Siam où la Cour rêvait encore de fonder un comptoir à Mergui, négocier avec le nouveau Grand Mogol, en cas de mort d’Aureng Zeb, le renouvellement des firmans et des concessions octroyées à nos agents, telle était la mission nettement délimitée que ses instructions prescrivaient à Hébert de remplir dans l’Inde. Martin existait encore au moment où elles furent rédigées (26 mai 1706)⁠ ⁠; il était depuis longtemps dans la tombe quand, le 2 juillet 1708 seulement, le navire d’Hébert, par le cap Horn, l’ile Tristan da Cunha et Bourb CUT des Mascareignes, vint jeter l’ancre devant Pondichéry. Le directeur de Paris, ignorant et vaniteux, brutal et autoritaire à la fois, n’eut rien de plus pressé que de ramener Dulivier au second rang et de se mettre lui-même en sa place, ce qui rend singulièrement suspecte la sévérité de l’appréciation portée par lui sur ce bon serviteur de la Compagnie. Mais n’était-ce pas pour Hébert le meilleur moyen de justifier sa décision et cette modification de ses instructions premières⁠ ⁠? Ce lui fut, dans tous les cas, une raison pour écarter Dulivier qui, mécontent de la façon dont il était traité, quitta le service de la Compagnie. A son tour le lieutenant qui, depuis 1701, commandait la garnison de Pondichéry sollicita d’être renvoyé en France et ne tarda pas à s’éloigner. Aussi le nouveau venu put-il agir en maître incontesté à la côte de Coromandel.

FEMME DE CALICUT. (Musée de l’armée, fonds Dubois de l’Etang.) (G. Hanotaux fils.)

FEMME D’UN RAJAH. (Musée de l’armée, fonds Dubois de l’Étang.) (G. Hanotaux fils.)

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Il ne semble pas que la Compagnie ait eu lieu de s’en féliciter, du moins si l’on s’en rapporte aux critiques formulées par elle sur les actes d’Hébert. C’est qu’en effet l’extrême présomption de celui-ci ne lui permettait pas d’agir avec la prudence nécessaire⁠ ⁠; c’est aussi que sa vanité répugnait à s’inspirer des leçons de l’expérience et lui faisait même dénigrer tout ce qui avait été fait par ses prédécesseurs. L’œuvre de Martin, surtout, est sans cesse critiquée dans ses lettres de la façon la plus acerbe et la plus injuste⁠ ⁠; Hébert semble être, comme l’infortuné Lally-Tollendal cinquante ans plus tard, arrivé dans l’Inde avec des idées préconçues et très arrêtées et le désir de trouver mal tout ce qu’il aurait à voir et à contrôler. De là, dès qu’il se fut mis à la première place, un effort vraiment maladif pour tout renouveler et pour tout recommencer⁠ ⁠; de là l’élaboration de plans de etat déblena bi dame duel serouabera Compagnie ne pe permimait pas ne sut, durant son gouvernement, ni réaliser des économies vraiment judicieuses, ni rendre vie au commerce, en dépit du calme dont, grâce à la loyale observation de la trêve du 27 janvier 1705, jouissait la côte de Coromandel et des Circars. S’il entretint des relations assez cordiales avec les princes indigènes et s’il réussit à obtenir du rajah de Gingi les villages qui séparaient Pondichéry des terres de la Compagnie à Ariancoupan, il ne parvint ni à s’affranchir des avanies des seigneurs du pays, ni à mettre fin aux divisions et aux zizanies qui naguère, grâce au tact et à l’habileté de Martin, avaient complètement disparu. Pis encore, il les stimula par ses erreurs et ses partis pris et trouva moyen de se mettre à dos les jésuites à qui (assurait-il) ses prédécesseurs avaient laissé prendre une beaucoup trop grande place à Pondichéry. En appliquant avec hâte et sans le moindre doigté, en novice, les ordres de la Cour qui interdisaient à ces religieux tout acte d’intolérance et toute intrusion dans les affaires de la Compagnie, Hébert fit très vite naître un conflit qui

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remplit tout son gouvernement et qui finit par devenir la véritable cause de son rappel (février 1712).

Le fait que son successeur fut celui-là même à qui, naguère, il s’était substitué, Dulivier, provoqua chez Hébert, quand il dut quitter le gouvernement de Pondichéry, un de ces accès de mauvaise humeur dont, durant les cinq années de son séjour dans l’Inde, ses subordonnés avaient singulièrement souffert. Mais il eut beau refuser de rendre ses comptes, Dulivier ne reprit pas moins possession de son poste, que la conduite de son prédécesseur avait rendu singulièrement difficile. Sans doute, quand il débarqua à Pondichéry (24 septembre 1713), n’avait-il plus à se préoccuper d’une reprise éventuelle des hostilités⁠ ⁠; le Il avril précédent, en effet, c’est-à-dire peu de jours après son départ de France, la paix avait été signée à Utrecht entre Louis XIV et la Grande-Bretagne, le Portugal, « les Seigneurs, Etats généraux des provinces-Unies » et les autres membres de la « Grande-Alliance »⁠ ⁠; mais que d’autres soucis et de préoccupations très délicates⁠ ⁠! La situation désespérée de la Compagnie (elle avait dû, en avril 1709, laisser aux Malouins le soin d’entretenir à sa place — et en partie pour elle — des relations commerciales régulières avec l’Inde) imposait à Dulivier le devoir de faire subsister la colonie aux moindres frais possible et, par conséquent, de réaliser des économies sérieuses⁠ ⁠; le 20 juillet 1712, le traité substituant entièrement les Malouins à la Compagnie

FORT WILLIAM AU XVIIE SIÈCLE (D’après le tableau de George Lambert).

FORT WILLIAM AU XVIIE SIÈCLE, d’après le tableau de Georges Lambert. (G. Hanotaux fils.)
Gravure FORT WILLIAM AU XVIIE SIÈCLE, d’après le tableau de Georges Lambert. (G. Hanotaux fils.)
86 LE SECOND GOUVERNEMENT D’HÉBERT. - L’AFFAIRE NANIAPA

pour l’exploitation du commerce des Grandes Indes, durant les trois ans où elle pouvait encore jouir du privilège à elle octroyé en 1664, avait souligné davantage encore cette nécessité. Il fallait néanmoins maintenir des établissements dont la situation était vraiment « pitoyable » et qui vivaient dans une extrême médiocrité (à Pondichéry), sinon même, parfois, dans la misère (à Surate, au Bengale et à Calicut)⁠ ⁠; il fallait payer une partie des dettes de la Compagnie dans l’Inde et subvenir aux dépenses⁠ ⁠; il fallait enfin — et la chose était singulièrement délicate — tout à la fois donner satisfaction au zèle apostolique des Jésuites, qui demandaient la suppression de différentes cérémonies idolâtres et même la fermeture des temples des « Gentils », et ne pas éveiller les susceptibilités de ces derniers, ce qui eût pu engendrer un fächeux exode de la population indigène de Pondichéry. Dulivier possédait maintenant une expérience qu’il n’avait pas naguère, au temps de son premier gouvernorat⁠ ⁠; en outre, il était officiellement investi de l’autorité⁠ ⁠; il sut vouloir et il sut agir. Sur un seul point, le dernier de ceux dont il vient d’être question, il dut renoncer à remplir ses instructions⁠ ⁠; une émeute qui éclata dans la ville à la suite de l’interdiction de quelques cérémonies religieuses et qui amena le départ des trois quarts des Indous habitant la ville indigène, la fermeture des boutiques et la cessation de tout travail en rade obligea le gouverneur à donner satisfaction aux réclamations des chefs de castes, en rétractant ses ordres antérieurs. Les dissentiments que cette affaire, avant comme après l’émeute de février 1715, fit naître parmi les Européens de Pondichéry entre les clercs et les laïques et, parmi les religieux, entre les Jésuites et les Capucins, sont les seuls qui divisèrent alors la colonie française de la ville⁠ ⁠; autrement, la concorde était revenue comme aux temps heureux et déjà lointains de François Martin. qu’Hébert reparut en rade, non plus C’est à ce moment (juillet 1715) comme gouverneur, car il avait ordre de laisser à Dulivier ses fonctions, ses honneurs et « le détail entier de la place et du comptoir de Pondichéry », mais comme « général de la Nation française ». Ce titre mal défini lui permettant de faire exécuter « tout ce qu’il trouverait convenable aux intérêts de la Compagnie », Dulivier se trouva de nouveau placé sous l’autorité d’Hébert, dont les leçons du passé n’avaient nullement modifié le caractère ni atténué les défauts, mais les avaient au contraire aggravés, voire même exaspérés. Le nouvel arrivant n’en avait dégagé qu’une conclusion : comprenant, comme le lui avaient naguère écrit les directeurs de France, qu’il y avait danger à offenser la Compagnie de Jésus, il s’était récon-

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cillé avec elle, et arrivait avec la ferme résolution de s’assurer les bonnes grâces de ses membres. Aussi, suivant sa propre expression, « se livra-t-il entièrement à eux. »

COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES

De là résulta aussitôt un grave conflit entre le « général de la Nation française » et Dulivier. Une fois encore, dès son arrivée, le premier avait tenu les propos les plus désobligeants pour le second, l’accusant de faiblesse et de gaspillage, lui reprochant de laisser le désordre régner à Pondichéry⁠ ⁠; puis, en dépit de ses propres instructions, il l’avait peu à peu dépouillé de toute autorité pour assumer seul, avec son fils, la charge de toute l’administration civile et militaire. Le jour où il fit arrêter un riche marchand malabare, Naniapa, que, depuis longtemps, les Jésuites tenaient pour hostile à la propagation de l’Evangile, et où il voulut lui intenter un procès, Dulivier s’y opposa dans le Conseil⁠ ⁠; il savait les grands services rendus par ce Gentil à la nation dès l’époque de François Martin et tout récemment encore⁠ ⁠; il le tenait pour fort habile au double point de vue politique et commercial⁠ ⁠; il estimait une faute de s’aliéner cet indigène. Ne parvenant pas à se faire écouter, il protesta et quitta le Conseil et le service de la Compagnie (septembre 1716). Hébert profita aussitôt du départ de ce témoin, de ce gêneur, non seulement pour contenter les préventions ou les rancunes des Jésuites, mais aussi pour satisfaire ses propres convoitises. Il avait sa fortune à refaire⁠ ⁠; il la rétablit sans aucune vergogne, avec un cynisme et une âpreté qu’expliquent son mépris pour ceux dans lesquels il voyait des « nègres » et l’impunité dont il pensait être assuré par son entente complète avec les Jésuites, à qui il ne refusait rien. Il le fit (la révision du procès de Naniapa en fournit plus tard la preuve) aux dépens de riches négociants de Pondichéry dans le procès desquels il fut à la fois juge et partie⁠ ⁠; il le fit encore aux dépens de la Compagnie elle-même en s’improvisant faux monnayeur et en détruisant les livres de la comptabilité des entrées. « Ce n’est plus dans Pondichéry que cachots, que confiscation de biens, qu’exilés et que désolation, écrivait alors en France un témoin occulaire. Tout le monde souffre et gémit dans le silence sans oser se plaindre. » L’arbitraire et la terreur régnaient vraiment dans la ville. Il en fut ainsi pendant près de deux ans, jusqu’au jour où Hébert, nommé dans l’intervalle (février 1717) gouverneur de Pondichéry tout en demeurant général de la Nation, apprit par un navire anglais qu’il était remplacé dans son poste et qu’une Commission était chargée d’enquérir sur son administration, de reviser les procès intentés par lui aux indigènes et d’adresser ensuite un rapport au roi, qui statuerait. Les négociants malouins victimes de ce qu’ils dénommaient avec modération le « pouvoir arbitraire » du gouverneur avaient su se faire entendre de la Compagnie et lui imposer le rappel de ce dernier. Mettre quelque ordre dans ses affaires, expédier chez les Jésuites ou même chez les Anglais les papiers capables de le compromettre, voilà ce que, à cette nouvelle, Hébert s’empressa de faire⁠ ⁠; puis, lorsque les ordres du roi et de la Compagnie parvinrent à Pondichéry (I9 août 1718), lui et son fils le prirent de très haut avec celui qui était promu gouverneur, le premier conseiller de la Prévostière. Ils protestèrent contre la saisie des papiers sur lesquels on put encore mettre la main, puis contre les conclusions, accablantes pour eux, qui se dégageaient de leur examen⁠ ⁠; ils ne cessèrent de se livrer, dans la ville, à des manœuvres destinées à entraver l’enquête prescrite sur leurs agissements⁠ ⁠; ils déclarèrent devoir revenir dix-huit mois après leur départ pour tirer vengeance de leurs ennemis. Force fut donc d’arrêter les Hébert, ce qui ne se fit pas sans dommage pour l’officier chargé de mettre la main sur eux⁠ ⁠; ils ne sortirent du fort, qui leur servait de prison, que pour passer sur le navire qui les ramena en France, où ils virent les conclusions de la Commission d’enquête ratifiées, leurs propres jugements cassés, et la mémoire de leur victime Naniapa réhabilitée⁠ ⁠; ils furent en outre condamnés (novembre 1720) à payer de fortes indemnités à ceux qui avaient souffert de leurs exactions.

QUATORZE ANNÉES D’INCOHÉRENGE ET DE STAGNATION (1707-1720)

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Non moins que les riches marchands malabares de Pondichéry, la Compagnie des Indes avait pâti des agissements d’Hébert⁠ ⁠; juste punition de la lourde faute qu’elle avait commise en ne tenant pas compte des leçons d’une première et lamentable expérience et en le renvoyant à la côte de Coromandel, surtout avec une mission fort mal définie. Lorsque, trois ans après son retour en Extrême-Orient, ce singulier gouverneur fut expédié en France comme prisonnier, on ne pouvait plus reconnaître la ville que, un peu auparavant, Martin avait su porter, en dépit des circonstances, à un si haut degré de prospérité. Une population très diminuée, par suite des interdictions portées contre des cérémonies religieuses chères aux indigènes, par suite aussi des procédés arbitraires des Hébert et des difficultés que présentait son ravitaillement après une série de mauvaises récoltes, un commerce très réduit, des magasins mal entretenus et vides de marchandises, un fort délabré, vollà ce que, dès son arrivée, constatait le visiteur de Pondichéry⁠ ⁠; tôt après, 1l se rendait compte de « l’indolence honteuse » de la garnison, de la détresse des caisses de la Compagnie, du recul de l’autorité du gouverneur et des progrès de l’influence des Jésuites. Tel était, pour la Compagnie des Indes, le déplorable résultat de l’administration d’Hébert, et aussi de sa propre détresse financière, qui lui avait fait abandonner le commerce aux Malouins⁠ ⁠; ceux-ci, soucieux de leurs seules affaires, ne se préoccupaient nullement d’entretenir en état les établissements de la société privilégiée et ne lui prêtaient aucun secours d’aucune sorte. Ils tenaient la même conduite à Chandernagor, où ils s’étaient même — pendant un temps (en 1714) — établis en dehors de la loge française et comportés en marchands particuliers, indépendants de la Compagnie qui leur avait fait abandon de son privilège. Quant à Surate, où les Malouins ne parurent jamais, son comptoir achevait alors, dans une complète consomption et dans une « affreuse misère », une longue agonie qui se termina enfin, en 1721, par un abandon définitif.

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LES BATIMENTS DE LA COMPAGNIE DES INDES EN 1796 (D’après une estampe anglaise du dix-huitième siècle).
Gravure LES BATIMENTS DE LA COMPAGNIE DES INDES EN 1796 (D’après une estampe anglaise du dix-huitième siècle).

A ce moment, depuis près de deux ans déjà, l’Edit de Réunion de mai 1719 avait prononcé la fusion de la Compagnie des Indes orientales créée par Colbert en 1664, puis renouvelée par Seignelay en 1685, avec la Compagnie d’Occident fondée par Law en août 1717⁠ ⁠; celle-ci devenait la « Compagnie des Indes » et absorbait la société privilégiée qui se contentait seulement, à l’époque, de battre monnaie avec sa concession et d’en abandonner l’exploitation à des particuliers, sans stimuler par elle-même le commerce des Indes, ni même éteindre les dettes qu’elle avait contractées dans le Sud de l’Asie. Cette dernière était-elle vraiment responsable de tous les griefs que lui reprochait le préambule de l’Edit de mai 1719⁠ ⁠? Il ne le semble pas⁠ ⁠; il semble aussi que le gouvernement royal ait trop vite oublié le rôle prépondérant joué par le secrétaire d’Etat de la Marine dans les Conseils de direction de la Compagnie, et qu’il n’ait tenu aucun compte des conditions générales, où cette dernière n’était pour rien. Il eût été de stricte justice, dans tous les cas, de reconnaître les grandes qualités déployées dans les pays lointains par de nombreux agents de la Compagnie, qui, sans jamais se décourager, reprenaient l’œuvre compromise par des circonstances qu’ils n’avaient pas fait naître et travaillaient de toutes leurs forces à asseoir l’influence de la France sur des rivages exotiques baignés par des mers tropicales. L’omission était d’autant plus regrettable que, dès le lendemain du second départ d’Hébert, Pondichéry avait, sous la prudente direction de La Prévostière, commencé à reprendre quelque vie et à réparer les impardonnables fautes de ce singulier « général de la Nation »⁠ ⁠; de leur côté, les Français de Chandernagor s’étaient libérés de toute dette envers les indigènes et avaient tout préparé pour reprendre activement un commerce dont leur connaissance des « possibilités » du Bengale leur faisait entrevoir le brillant avenir. L’œuvre de lente et patiente préparation de l’avenir accomplie dans l’Inde par les agents de la Compagnie des Indes orientales depuis 1667, c’est-à-dire depuis un demi-siècle, n’était donc nullement à dédaigner⁠ ⁠; elle s’avérait solide, en dépit de l’hostilité des Européens leurs concurrents et des erreurs des Français de la métropole, du chassé-croisé de gouverneurs et de l’égoïsme mercantile des négociants à qui la Compagnie laissait le soin d’exploiter son privilège. Sans elle, les hommes de valeur et les grands hommes dont il va falloir maintenant raconter l’histoire eussent manqué de la base d’opération qui leur a permis d’agir.

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Illustration de l'ouvrage, page 90
Gravure sans légende (page 90)

Citer ce chapitre

Henri Froidevaux, « Quatorze années d'incohérence et de stagnation (1707-1720) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 81-90.

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