Colonies françaises

Tome V · L'Inde du seizième siècle à 1720 · Chapitre 3

L'œuvre de François Martin

Par p. 47-80 de l'édition originale 12 968 mots 13 illustrations 1932 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. Les débuts de François Martin. François Martin à Masulipatam. François Martin à Sâo- Thomé puis à Pondichéry. Une nouvelle politique commerciale dans l’Inde : limitation des impor- 595 tations. Progrès de nos établissements à la côte Coromandel et création de ceux du Bengale. Situation précaire de Pondichéry au lendemain de la déclaration de guerre avec la Hollande (1688). Fran- çois Martin achète du raja de Gingi les douanes et autres revenus de Pondichéry (7 juin 1690) L’escadre Duquesne-Guitton. La diplomatie de François Martin. Le raja de Gingi vend Pondichéry aux Hollandais (1693). Captivité de François Martin. François Martin au Bengale (1694-1699) L’escadre de Serquigny à la côte Coromandel. Restitution de Pondichéry à la France. Retour de François Martin à Pondichéry. L’escadre de Des Augiers. Création du Conseil souverain de Pondichéry (1701). La reprise de la guerre en Europe paralyse à nouveau le commerce. Mort de François Martin
47
frontispice
Gravure frontispice

Les débuts de François Martin. — François Martin à Masulipatam. — François Martin à Sâo-Thomé puis à Pondichéry. — Une nouvelle politique commerciale dans l’Inde : limitation des importations. — Progrès de nos établissements à la côte Coromandel et création de ceux du Bengale. — Situation précaire de Pondichéry au lendemain de la déclaration de guerre avec la Hollande (1688). — François Martin Gingi vend Pondichéry aux Hollandais (1693). Captivité de François Martin. — François Martin au Bengale (1694-1699). L’escadre de Serquigny à la côte Coromandel. — Restitution de Pondichéry à la France. — Retour de François Martin à Pondichéry. L’escadre de Des Augiers. — Création du Conseil souverain de Pondichéry (170I). — La reprise de la guerre en Europe paralyse à nouveau le commerce. — Mort de François Martin. IEN, dans ses premiers débuts, ne permettait de prévoir le rôle que François Martin devait jouer par la suite. Si le riche marchand de Paris qu’était son père avait pris soin, de très bonne heure, de donner à ce fils naturel une sérieuse instruction commerciale, sa mort subite ne lui avait pas permis de faire davantage, et le jeune adolescent avait été dès l’âge de seize ans (il était né en 1634) chassé de la maison paternelle par le fils légitime du défunt et jeté sans la moindre ressource sur le pavé de Paris. Il obtint un peu plus tard des lettres de légitimation qui lui permirent de porter le nom de son père⁠ ⁠; mais il ne toucha pas un sol de l’importante succession paternelle et fut réduit pour vivre à remplir des fonctions très subalternes. Son mariage avec Marie Cuperly vint encore, vers 1662, rendre plus difficile et même presque désespérée la situation de François Martin.

48 ÇOIS MARTIN

C’était le moment où la nouvelle Compagnie des Indes Orientales, récemment constituée, recrutait son personnel. Le désir de sortir d’embarras, l’attrait, si puissant alors, des pays lointains et des aventures, et sans doute aussi le sentiment de sa valeur et l’espoir de faire fortune dans des contrées dont on vantait les richesses décidèrent le malheureux déclassé à s’y engager. Ses connaissances en calcul, en comptabilité et même en change le firent aussitôt accepter pour tenir en partie double les livres de la Compagnie, puis embarquer tôt après, dès 1665, comme sousmarchand, sur la première flotte envoyée à Madagascar. Là, comme directeur du petit comptoir de Galemboule ou Fénerive, Martin fait montre de qualités d’intelligence, d’initiative et d’activité et rend tout de suite des services qui lui valent dès 1667 d’être promu au titre de « marchand »⁠ ⁠; l’attention des directeurs généraux Caron et de Faye se fixe sur lui, et ils décident de l’emmener dans l’Inde avec eux. Effectivement, après trois ans de séjour dans l’ile Dauphine (août 1665- octobre 1668), Martin accompagne de Faye à Surate⁠ ⁠; le 10 mars 1669, le voici en rade de Soually, en vue des côtes du pays où il va désormais montrer tous ses mérites. C’est un homme dans la force de l’âge et dans la plénitude de ses moyens (il a trente-cinq ans à peine), désireux de réussir tout en ne sacrifiant rien de sa scrupuleuse honnêteté, et d’autant plus décidé à ne pas ménager sa peine que la fortune commence à lui sourire après lui avoir été longtemps contraire. Quelques semaines après son arrivée à Surate, ses chefs l’expédient (18 avril) à Bender Abbas, le port de transit où aboutissent les marchandises persanes destinées à l’exportation, où des bâtiments venus des Indes apportent les produits des pays de l’Extrême-Orient. Sous un ciel brûlant, dans un site sans eau ni végétation, Martin passe les quatre mois de l’été de 1669, soit à la loge française de Bender Abbas, soit, sous la tente, dans les montagnes des environs⁠ ⁠; mais, quand il débarque pour la seconde fois à Surate, à la fin de novembre, il est pleinement averti des « possibilités » du commerce de la Perse.

A ce moment, la discorde règne parmi les Français de ce grand centre commer-

49

cial. A peine arrivé dans l’Inde, le protecteur de Martin, le directeur général de Faye, a succombé aux fatigues et aux soucis de son rôle, et Caron se trouve le seul chef du comptoir. Mais c’est un chef dont l’autorité est discutée⁠ ⁠; déjà ses manières de faire et ses agissements l’ont rendu suspect à plus d’un. On l’accuse de se soucier beaucoup plus des intérêts des Anglais et surtout des Hollandais que de ceux des Français, et on va même jusqu’à le tenir pour un espion à leur solde⁠ ⁠; sa partialité

MASULIPATAM
Gravure MASULIPATAM

( et son hostilité à l’égard de ceux-là, les entraves qu’il met au contrôle que le principal des commis du comptoir, l’intelligent et probe Goujon, veut exercer sur les actes et les procédés de quelques-uns de ses propres amis ont fait naître de profondes divergences et suscité jusqu’à des révoltes parmi le personnel français de la loge. Dès son retour, en dépit de tous ses efforts pour se tenir en dehors de ces disputes et de ces intrigues, Martin se voit pris comme témoin par les uns et par les autres. Par quels prodiges de diplomatie parvint-il à demeurer neutre, ses mémoires eux-mêmes ne permettent que de l’entrevoir⁠ ⁠; mais ils en disent assez pour faire comprendre comment François Martin profita de la première occasion pour s’éloigner de ce foyer de discordes et tâcher de faire une œuvre utile pour la Compagnie.

HISTOIRE DES COLONIES. T. V.

mandel, par Philippe Baldœus, Amsterdam, 1672. (A. Reiss.)

MASULIPATAM, d’après la Description véridique et détaillée des côtes fameuses du Malabar et du Coro-

50 FRANÇOIS MARTIN A SÀO-THOME PUIS A PONDICHÉRY

Or, à ce moment même, l’attention du directeur et des marchands français était retenue sur les procédés d’un de leurs agents, un Arménien nommé Marcara, qu’on avait envoyé un an plus tôt (mai 1669) à Golconde pour y solliciter du sultan la permission d’établir dans ses Etats une loge à Masulipatam, sur la côte de Coromandel. Marcara, aussi orgueilleux que Caron, avait eu avec lui de vifs démêlés dès l’arrivée de ce dernier à Surate⁠ ⁠; de Golconde, où il obtint le firman désiré et où il revint après avoir fondé un comptoir à Masulipatam, il affectait de ne pas donner de ses nouvelles au Conseil. En même temps, il se livrait à des opérations commerciales plus que suspectes, dont le bruit ne tarda pas à parvenir jusqu’à Surate⁠ ⁠; il fallait agir, faire sur place une enquête. Aussitôt Martin de se faire adjoindre à Goujon et de se rendre avec lui d’abord à Golconde, puis à Masulipatam. Là, malgré les difficultés que leur oppose l’avaldar ou gouverneur de cette ville, les marchands français arrêtent l’Arménien qui les a suivis, et ils parviennent un mois plus tard à le faire expédier par mer à Surate (20 octobre 1670). Mais, par la suite, quelle situation délicate que celle des agents de la Compagnie à Masulipatam, en présence de l’hostilité des autorités indigènes, favorables à Marcara⁠ ⁠! La mort de Goujon, survenue le lendemain de l’arrestation de l’Arménien, laisse une lourde succession à celui qui hérite de ses pouvoirs⁠ ⁠; l’absence de toute instruction de Caron, qui correspond directement avec le courtier arménien de la loge sans mettre le supérieur de celui-ci au courant, le peu d’intérêt porté par ce directeur général à une fondation de son ennemi personnel, et, par suite, l’abandon dans lequel il la laisse, la rareté des lettres de change envoyées de Surate à Masulipatam, la carence des navires de commerce de la Compagnie, parfois même les avanies des gouverneurs, tout, sans parler de la légitime concurrence des marchands étrangers, tout concourait à la stagnation des affaires et à la torpeur de la loge française. Néanmoins Martin parvint à se maintenir pendant deux ans à Masulipatam⁠ ⁠; mais le jour où il se vit abandonné de Blanquet de la Haye autant que de Caron, le jour aussi où il reçut des lettres des directeurs de Surate lui déclarant « fort crûment » que, pour eux, la peur de se jeter dans une place assiégée le retenait seule à Masulipatam, il laissa deux de ses compatriotes à la garde de sa loge et lui-même s’empressa, avec l’assentiment de ses supérieurs hiérarchiques, de rejoindre le vice-roi à Sâo-Thomé (16 janvier 1673). il en avait déjà reçu quelques lettres, rela- Celui-ci ne l’avait point encore vu⁠ ⁠; mais tives à une heureuse solution de l’affaire de Sâo-Thomé, qui lui en avaient donné

51

bonne opinion. Ses premières relations avec Martin confirmèrent de la Haye dans son sentiment⁠ ⁠; il voit en lui un « homme d’esprit »... « S’il fût arrivé plus tôt, il aurait bien servi, écrit le vice-roi tôt après à Colbert⁠ ⁠;... je n’ai point ici des gens d’affaires, de braves gens. » Effectivement, il ne tarde pas à envoyer le nouveau venu, soit à Madras auprès des Anglais, soit à Paliacate pour négocier (sans succès d’ailleurs) un armistice avec les Hollandais⁠ ⁠; un peu plus tard, il se fait accompagner par lui à Masulipatam et s’en sert

RADJAH PARÉ, SULTAN DE BIJAPOUR (D’après une eau-forte du Musée de l’Armée.)
Gravure RADJAH PARÉ, SULTAN DE BIJAPOUR (D’après une eau-forte du Musée de l’Armée.)
52

pour tâcher d’arranger à nouveau avec la cour de Golconde, de manière satisfaisante, le différend relatif à Sâo-Thomé, mais il compromet lui-même tout par son intransigeance et son manque de souplesse, comme aussi par sa méconnaissance des mobiles intéressés des personnages importants du pays. Enfin, en janvier 1674, voici Martin envoyé à Pondichéry auprès de Bellanger de Lespinay pour collaborer activement avec lui au ravitaillement de la place assiégée. Ici encore, il montre ce dont il est capable⁠ ⁠; il seconde de son mieux celui auquel il est adjoint et, après son départ, consécutif à la capitulation de Sâo-Thomé, il demeure presque seul, — « avec six hommes » — en cet endroit où le directeur général Baron ne tarde pas à venir le rejoindre. Dès lors tous deux travaillent d’un seul et même cœur, sans d’ailleurs le moindre succès, à recouvrer par la diplomatie la ville que les armes n’ont pas pu conserver à la France.

Le jour où, ayant vu échouer leurs communs efforts, Baron s’éloigna de la côte de Coromandel pour regagner Surate où sa présence était nécessaire, il laissa Martin à Pondichéry⁠ ⁠; lui aussi, il appréciait pleinement ses grandes qualités d’intelligence, de cœur et d’esprit et avait en lui entière confiance. Martin se montra digne du crédit qu’on lui faisait. Depuis longtemps, il entretenait de bonnes relations avec Chirkhan Loudy⁠ ⁠; n’est-ce pas Goujon et lui que, dès leur arrivée à Masulipatam en 1670, le gouverneur de la province de Valgondapouram avait sollicités de venir, aux conditions les plus avantageuses, s’établir sur ses terres, riches en manufactures de toiles⁠ ⁠? Si Caron n’avait répondu que par le plus complet silence aux rapports de Martin, et si, par conséquent, faute d’instructions, le marchand de Masulipatam n’avait pu adresser que des politesses à Chirkhan Loudy, du moins avait-il entretenu avec lui une correspondance qu’il confirma, après son arrivée à Pondichéry, par des visites répétées à Valgondapouram.

Baron une fois parti, il continue d’entretenir avec Chirkhan les relations les plus cordiales⁠ ⁠; se rendant bien compte de la situation du pays et voyant nettement la politique à suivre pour y réussir, il n’hésite pas à sortir de son rôle de négociant et de ses opérations commerciales pour intervenir dans les querelles des princes indigènes, persuadé que la Compagnie et la France y trouveront leur avantage. Par un assaut de nuit (25 septembre 1676), il s’empare pour Chirkhan Loudy de la forteresse de Valdaour, toute proche de Pondichéry, et facilite ainsi à son allié la victoire que celui-ci remporte tôt après sur le prince de Gingi, son ennemi, vassal comme lui du souverain de Bijapour. Un peu plus tard, Martin encadre avec quelques soldats les troupes de son allié et fait de son mieux, sans succès d’ailleurs, pour leur inspirer le courage et l’allant dont elles manquent totalement. Quand enfin le pouvoir peu solide du seigneur de Valgondapouram s’effondre tout d’un coup devant la fortune du Mahratte Sivagi, qui profite des troubles d’une minorité pour s’emparer du royaume de Bijapour, Martin sait se ménager le vainqueur et obtient de lui un firman en forme pour la sûreté des Français de Pondichéry. Les avanies imposées alors, en dépit de ce firman, à la loge qu’il dirige, les exactions des brahmanes auxquels Sivagi à confié l’administration de la contrée, entravent bien son activité pendant tout un temps (1677-1679) et l’empêchent de réaliser ses desseins, auxquels d’ailleurs fait également obstacle la situation précaire de la Compagnie française des Indes Orientales. Mais, dès que la signature de la paix de Nimègue produit ses effets jusque dans le Sud de l’Asie, dès que des marchandises et des capitaux de France parviennent à Pondichéry et que de courtoises relations sont renouées avec les Hollandais des alentours, voici que la loge sort de son atonie antérieure. Ses agents pratiquent le commerce d’Inde en Inde jusqu’à Ténasserim, sur la côte opposée du golfe de Bengale, jusqu’au Siam, voire même jusqu’à l’île de Bantam⁠ ⁠; ils expédient dans la métropole une cargaison de ces toiles peintes dont, dès le mois de mai 1675, Martin a tenté de créer une manufacture près du comptoir, comme aussi des guinées et d’autres étoffes fabriquées sur la côte de Coromandel. En même temps, leur chef travaille de tout son pouvoir à rendre à la Compagnie son prestige, à débrouiller ses affaires⁠ ⁠; il entend développer les relations commerciales avec le pays où il se trouve, et même avec le Bengale, dont il comprend depuis longtemps l’importance économique⁠ ⁠; il rêve d’y acquérir des possessions territoriales et d’y fonder des établissements afin, écrit-il à Colbert à la fin de novembre 1679, « de la voir (la nation) affermie bientôt dans des lieux d’où il ne soit pas facile de la tirer. »

53 U NE NOUVELLE POLITIQUE COMMERCIALE DANS T’INDE

Quelques mois plus tard, le directeur général Baron, malade, invitait Martin que, dès 1675, il avait nommé conseiller au Conseil souverain de Surate réorganisé par ses soins, à venir le rejoindre sur les rives de la mer d’Oman⁠ ⁠; bientôt même, il lui en transmettait l’ordre venu de Paris. Bien qu’il s’estimât plus utile à Pondichéry et qu’il répugnât à revenir dans une concession dont les intrigues et les querelles lui avaient laissé très mauvais souvenir, Martin ne tarda pas à obéir. A la fin d’août 1681, il était à Surate où il continuait l’œuvre de longue haleine, complexe et délicate, commencée en 1675 par son chef et ami. Il veille aux affaires de la loge, et il les règle⁠ ⁠; il inspecte les villes manufacturières du Guzerate où se fabriquent les tissus de coton que la métropole attend du comptoir, il entretient de bonnes relations avec les maîtres du royaume de Golconde, etc. Ainsi apprend-il à bien connaître, dans le Nord-Ouest de l’Inde, le terrain politique et économique dont, à la côte de Coromandel, il a déjà étudié et expérimenté toutes les difficultés⁠ ⁠; ainsi complète-t-il une instruction commencée depuis plus de douze années et rendue fructueuse par sa bonne volonté, par la réflexion et par l’expérience, et aussi par les conseils de Baron. Le jour où celui-ci mourut (14 mai 1683), Martin était tout désigné pour le remplacer⁠ ⁠; il le fit aussitôt avec l’assentiment unanime de tous les employés de la Compagnie dans l’Inde, en attendant que Paris désignât le successeur définitif du bon et loyal serviteur qui venait de disparaître. : LIMITATION DES IMPORTATIONS Baron s’éteignait à Surate, celui Au moment où François qui l’avait naguère envoyé dans l’Inde et qui, malgré ses multiples responsabilités et les déceptions que la Compagnie n’avait cessé de lui infliger, s’intéressait toujours à sa fondation de 1664, le grand Colbert, était à la veille de disparaître. Si, après sa mort (30 septembre 1683), Louvois reçut de Louis XIV la Surintendance de la Maison du Roi, du moins le fils aîné du ministre défunt, le marquis de Seignelay, conserva-t-il quelques-unes des fonctions paternelles. Du vivant même de son père, il avait obtenu en survivance la charge de Secrétaire d’Etat et, entre autres, la direction des affaires de la Marine et du Commerce. Après la mort du père, un brevet du roi le constitua « chef perpétuel, président et directeur pour Sa Majesté... aux lieu et place dudit feu Sr. Colbert, de la Compagnie des Indes Orientales ». Le nouveau ministre avait entendu son père reconnaître les inconvénients des manufactures publiques et déclarer bien haut que les monopoles des sociétés privilégiées étaient de simples « béquilles du commerce »⁠ ⁠; il n’avait donc pas été surpris de le voir recourir, en 1682, au commerce libre pour soutenir et même pour stimuler l’activité de la Compagnie. Cependant, en dépit du succès de l’expérience de 1682, il ne la poursuivit pas et quand il reconstitua la Compagnie en 1685, il lui rendit le monopole complet d’un commerce que d’aucuns estimaient « très bon en soi », et dont ils se promettaient de tirer de sérieux bénéfices. Mais ils avaient compté sans Louvois.

54

Celui-ci s’était fait investir par son maître de la direction du commerce intérieur et des manufactures du royaume, tandis que Seignelay avait seulement conservé la direction du commerce extérieur⁠ ⁠; il pratiqua aussitôt un protectionnisme outrancier très différent de celui qu’avait temporairement adopté son prédécesseur et ne vit, dans les importations des cotonnades des Indes, des « indiennes », qu’une concurrence ruineuse pour les manufactures de la France même. Dès le 31 janvier 1686, Louvois demande donc à Seignelay d’ « empêcher les trop grands envois de toiles qui ont été faits jusqu’à présent, et (de) disposer ce commerce en sorte que les retours soient composés d’étoffes de soie et autres marchandises plus fines ». Bientôt après, « le plus brutal des commis » fait pire : deux décrets d’octobre 1686 en entravent singulièrement ou même en prohibent l’importation. L’un, daté du I5 octobre, frappe de droits élevés les étoffes de soie à fleurs d’or et d’argent, les taffetas, les satins, etc...⁠ ⁠; l’autre, celui du 26 du même mois, est plus dur encore : il interdit le commerce des toiles de coton peintes, de celles qui sont limitées dans le royaume comme de celles qui sont originaires des Indes elles-mêmes. Sans doutc, les atténuations et les sursis obtenus, non sans peine, par Seignelay, permettaient-ils aux agents français de la Compagnie de continuer, pendant quelque temps encore, un commerce dont les bénéfices étaient considérables. Le jour ne devait pas tarder à venir, cependant, où les deux arrêts d’octobre 1686 seraient impitoyablement appliqués, où les directeurs seraient obligés de modifier profondément les errements commerciaux que la Compagnie des Indes suivait depuis sa fondation, depuis 1664.

55
MICHEL LETELLIER, MARQUIS DE LouvoIs, d’après le tableau de F. Voët. (E. Courtot.)
Gravure MICHEL LETELLIER, MARQUIS DE LouvoIs, d’après le tableau de F. Voët. (E. Courtot.)

Dès le lendemain de son avènement, pour ainsi dire, la situation se trouva donc très délicate pour le nouveau chef des loges françaises dans l’Inde. Celui-ci n’avait MICHEL LETELLIER, MARQUIS DE LOUVOIS pas seulement à surveiller avec attention (D’après le tableau de F. Voet). tous les événements politiques qui se produisaient dans la contrée, à réunir dans les magasins de la Compagnie les éléments des cargaisons que les navires venus de la métropole y remporteraient sans tarder, et aussi à vendre au mieux les marchandises importées dans le pays⁠ ⁠; il devait en outre préparer l’avenir et orienter le conseil parisien des Directeurs dans des voies nouvelles, sans cesser de travailler au maintien et à l’extension de l’influence de la France dans l’Extrême-Orient. Les débuts de François Martin l’avaient très heureusement préparé à cette tâche⁠ ⁠; son long séjour sur les côtes de Malabar et de Coromandel, ses fonctions, ses voyages, ses relations avec les princes et avec les marchands indigènes, comme avec les principaux Européens établis dans l’Inde, lui avaient permis de se rendre compte des difficultés et des exigences de la situation et des multiples aspects de son rôle⁠ ⁠; aussitôt avisé de sa nomination de directeur à la côte de Coromandel, au Bengale et au Siam (7 janvier 1686), il s’efforça de satisfaire pleinement aux unes et aux autres, comme, d’ailleurs, il l’avait déjà fait pendant les vingt mois précédents.

56

Ce laps de temps lui avait permis de mener à bien, à Surate, l’œuvre commencée par Baron. Extinction partielle des dettes de la loge, affermissement de son crédit graduellement restauré, organisation d’un commerce régulier avec la métropole, extension du commerce d’Inde en Inde, voilà, en quelques mots, le résumé du travail accompli par Martin sur la côte de Malabar, d’abord de concert avec Baron, puis seul. Ainsi avait été procurée à l’établissement français de Surate une prospérité relative dont celui-ci n’avait jamais joui auparavant. Ainsi Martin put-il, en quittant cette ville pour gagner son nouveau poste, laisser à son successeur Pilavoine une loge active et florissante dont celui-ci n’avait plus qu’à maintenir l’essor en suivant ses errements. PROGRES DE NOS ÉTABLISSEMENTS A LA CÔTE DE CO- Sur la côte de Coro- ROMANDEL, ET CREATION DE CEUX DU BENGALE mandel, où il retournait après une absence de près de cinq ans, tout, au contraire, était à créer. Aucune loge française n’y existait, en effet, en dehors de Pondichéry, et combien pauvre était ce comptoir⁠ ⁠! Un spacieux enclos, renfermant, — outre des magasins assez peu consirables et un atelier où travaillaient, sur des pièces de toile blanche, les peintres des chites, — deux bastions armés de huit pièces de canon destinés à la défense de la concession, voilà ce qu’était, en 1686 comme en 1680, notre établissement de Pondichéry⁠ ⁠; à un quart de lieue environ s’élevaient le petit village homonyme et ses ateliers de tissage, dont les ouvriers vendaient les étoffes à nos agents. Bien piètre loge, en vérité⁠ ⁠! Mais Martin était convaincu de son avenir⁠ ⁠; il y voyait le point de la côte le plus capable de fournir des marchandises « propres pour la France et pour les voyages d’Inde en Inde »⁠ ⁠; là surtout, pensait-il, pouvait être solidement établie, grâce aux divisions des princes indigènes, la base territoriale sur laquelle serait étayé le commerce de la Compagnie dans toute l’Inde et, peut-être par la suite, dans différentes parties de l’Extrême-Orient. Déjà des bâtiments en partaient pour diverses régions situées sur la côte opposée du golfe du Bengale et par delà, et aussi droit pour la métropole⁠ ⁠; mais, pour assurer l’essor du comptoir et pour justifier sa transformation en une véritable ville fortifiée, il fallait faire de Pondichéry un centre de rayonnement économique. Dès le 20 mai 1686, date où le navire qui l’amenait de Surate mouilla devant notre précaire établissement, Martin se consacra tout entier à cette tâche.

57

Depuis longtemps, il rêvait, comme l’avait fait aussi Baron, de reprendre pied à Masulipatam et d’y rouvrir un comptoir français, afin de s’y procurer aisément les toiles fines qu’on y fabriquait en quantité. Grâce à un présent remis opportunément aux officiers de la cour de Golconde, ce fut bientôt chose faite (juin 1686). Encouragé par ce succès, Martin entreprend tôt après d’établir des comptoirs plus au Nord, au Bengale. Il n’avait pas oublié qu’en 1674-1675 un officier de l’escadre de Perse, nommé du Plessis, avait obtenu du nabab du pays les firmans indispensables et avait même, à Dacca, à Casimbasar, à Ougli (la capitale de la contrée), et à Balassor, pris possession d’emplacements destinés à l’établissement de loges. Ce que le siège de Sâo-Thomé et les événements postérieurs n’avaient pas encore permis de réaliser, il décide alors de le faire, et il y réussit deux ans plus tard, avec la collaboration d’un de ses amis, Boureau-Deslandes, recueillant ainsi les fruits de la persévérance avec laquelle, depuis un temps, il entretient partout des relations commerciales. Enfin, il parvient à prendre pied au Sud de Pondichéry, non pas à Karikal, où il aurait voulu dès 163o fonder un comptoir, mais à trois lieues au Nord de Tranquebar, à Caveri- (D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale). J.-B. SEIGNELAY patam, à proximité des lieux de fabrication des toiles blanches de l’Inde méridionale. En même temps, il obtient l’autorisation de faire du négoce à Karikal même, dont le territoire produit beaucoup de riz et dont la manufacture fournissait de chites — de toiles peintes — tout le Sud de l’Inde.

J.-B. SEIGNELAY, d’après une estampe de la Bibliothèque nationale. (E. Courtot.)
Gravure J.-B. SEIGNELAY, d’après une estampe de la Bibliothèque nationale. (E. Courtot.)

Au même moment, sous le coup des troubles et des divisions intestines qui secouaient l’empire du Grand Mogol, des perpétuelles vexations de gouverneurs d’une insatiable avidité et d’autres circonstances encore, Surate perdait de son ancienne importance commerciale, et le comptoir français de cette ville, obéré de dettes qui ne cessaient de croître, tombait dans une irrémédiable décadence. Déjà le Conseil de Paris n’y envoyait plus que de très rares navires⁠ ⁠; avant que la stricte et entière exécution des arrêts d’octobre 1686 vint, en 1689, lui porter le coup mortel, presque tout le trafic se faisait avec la côte de Coromandel. Aussi est-ce, en réalité, P’œuvre de Martin qu’exaltait le marquis de Seignelay quand, le 30 novembre 1688, dans un important mémoire au roi, il vantait l’œuvre de la Compagnie et montrait dans celle-ci une institution indispensable à l’essor économique de la France. Sans doute exagérait-il en représentant son commerce comme « infiniment plus avantageux que celui des Anglais et égal au moins à celui des Hollandais »⁠ ⁠; sans doute allait-il trop loin en disant, pour justifier l’utilité de la Compagnie et pour bien définir son rôle, qu’elle apportait des Indes jusqu’en France « toutes les marchandises absolument nécessaires au Royaume et qu’il faudrait tirer des mains des étrangers ». Il y avait toutefois une très réelle part de vérité dans de telles allégations, et qui eût été plus considérable encore si tous les projets du conseil de Paris avaient été couronnés d’un plein succès.

58

Malheureusement, il n’en était pas ainsi. Quand, en effet, Seignelay rédigea pour son maître le rapport dont il vient d’être question, le comptoir fondé par Caron à Bantam en 1671 n’existait plus depuis six ans⁠ ⁠; aussitôt après s’être rendus les maîtres de cette place (avril 1682), les Hollandais en avaient expulsé les Français comme les Anglais et s’étaient réservé le monopole exclusif du commerce. Ainsi avait fini brusquement, après onze ans d’une existence précaire, le comptoir français de Bantam. Pour le remplacer, on avait songé à créer une loge au Siam, dont le souverain, à l’instigation des missionnaires français arrivés quelques années plus tôt dans ses Etats (1662), avait envoyé une ambassade au Grand Roi et permettait aux agents de la Compagnie des Indes de s’établir dans sa capitale, Ajuthia (ou Siam), en face des Anglais et des Hollandais. Mais les efforts de Boureau- Deslandes et du directeur Céberet du Boullay, l’envoyé extraordinaire de la Compagnie auprès du roi de Siam, ne furent couronnés d’aucun succès durable. Après la disgrâce de l’aventurier grec Constantin Phaulkon et la révolution siamoise de 1688, force fut bien de reconnaître l’impossibilité où l’on était de se maintenir à Ajuthia et d’y créer un entrepôt des produits de ces pays de l’Extrême-Orient, la Chine et le Japon, où ne pouvaient pas accéder les Européens. Plus vite encore qu’ils n’avaient quitté Bantam, les Français abandonnèrent donc les bords de la Ménam et aussi les côtes du golfe du Tonkin, plus éloignées encore, et regagnèrent Pondichéry.

A ce moment, Pondichéry n’était plus le comptoir misérable que Martin avait connu avant 1681 et retrouvé en 1686⁠ ⁠; la loge avait pris un très grand essor. Les querelles des princes indigènes, l’approche imminente, et prévue par tous, de guerres plus sérieuses et où allait se jouer le sort de l’empire de Sivagi, avaient décidé beaucoup d’habitants du pays à s’y réfugier. Les incursions, jusqu’aux abords immédiats du comptoir, de partis de cavaliers mores préludant par le pillage à la destruction des Etats indous voisins de Pondichéry, confirmèrent alors le directeur de la Compagnie dans l’idée, ancrée d’ailleurs depuis longtemps dans son esprit, de mettre la loge en complet état de défense. Avec l’assentiment des autorités provinciales, il commence donc à ériger une solide muraille du côté de l’Ouest, le plus aisément accessible⁠ ⁠; puis, une fois les brahmanes de la cour de Gingi achetés à prix d’or, il obtient la permission de fortifier complètement le comptoir et d’ajouter à ses remparts quatre tours d’une hauteur spécifiée. Ainsi Pondichéry se trouvera-t-il désormais à l’abri des attaques des indigènes, voire même d’un coup de main des Européens... Au début du mois d’octobre 1689, le travail était complètement achevé et Martin voyait partiellement réalisé un de ses plus chers désirs.

59 ITUATION PRÉCAIRE DE PONDICHERY AU LENDEMAIN DE LA DECLARATION DE GUERRE A LA HOLLANDE

Mais, à cette date d’octobre 168g, la guerre avait, depuis près d’un an, recommencé en Europe entre la France et la Hollande. Dès le 5 novembre précédent, Guillaume d’Orange avait débarqué en Angleterre et en avait, sans aucune difficulté, chassé le roi légitime, le maladroit Jacques II Stuart. Dix jours plus tard, Louis XIV, se solidarisant avec son allié, avait déclaré la guerre au pays d’où était parti et qui soutenait l’usurpateur (16 novembre). (1689) cielle de ces événe- La nouvelle offiments était parvenue à Pondichéry dès le mois de juillet 1689⁠ ⁠; elle eut de néfastes conséquences pour la Compagnie française et pour ses progrès. Le commerce, si actif au cours des mois précédents, est aussitôt arrêté⁠ ⁠; ordre est donné aux agents de Masulipatam et du Bengale de suspendre leurs achats. Martin renonce, d’autre part, à profiter des offres d’une princesse de l’extrême Sud du Deccan et à fonder une nouvelle loge aux abords du cap Comorin, dans un pays producteur de poivre. Au lendemain de l’échec de la tentative d’établissement au Siam, à quoi bon se lancer dans une nouvelle entreprise qui, fatalement, se terminera par un nouveau recul⁠ ⁠? En effet, le succès des efforts de Martin a peu à peu excité la jalousie et les inquiétudes des Hollandais des Indes⁠ ⁠; l’essor de Pondichéry, l’activité des relations commerciales entre la plupart des comptoirs de la Compagnie française, la fondation de plusieurs loges sur les côtes du golfe de Bengale ont déterminé chez eux une attitude différente de celle qu’ils avaient au lendemain de la signature de la paix de Nimègue. Dès qu’ils apprennent la déclaration de la guerre, leur hostilité commence à se manifester ouvertement⁠ ⁠; à la cour de Gingi, à celle de Tanjore, ils intriguent pour faire partir les Français de Pondichéry et de Cavéripatam. Dès lors, c’est un rôle purement diplomatique que doit — au milieu de quelles difficultés⁠ ⁠! — assumer François Martin.

60

Fort heureusement, le directeur de la Compagnie à Pondichéry était armé pour jouer ce rôle. Une longue pratique des affaires de l’Inde lui permettait de prévoir ce qui allait se produire et lui suggérait les moyens de parer les coups qu’on se préparait à lui porter. Dès le Io octobre 1689, n’annonçait-il pas à Seignelay, comme très probable, une attaque des Hollandais contre Pondichéry⁠ ⁠? Mais il ne se laissait pas décourager par la perspective du danger⁠ ⁠; il se rendait nettement compte, en effet, de la faiblesse réelle de ses adversaires. Aussi eût-il voulu que le fils de Colbert imitât la conduite de son père en 1670⁠ ⁠; l’envoi dans les mers de l’Inde d’une flotte puissante, d’une réplique de « l’escadre de Perse », aurait vite raison, disait-il, de l’empire hollandais d’Extrême-Orient, si formidable parût-il, et permettrait d’ « abattre l’hydre ». Mais, sans être entièrement au fait des intrigues de la Cour de France, Martin ne se dissimulait pas qu’il avait fort peu de chance d’être écouté⁠ ⁠; il agit donc comme s’il ne devait recevoir aucun secours de la métropole.

On lui a reproché parfois de n’avoir pas retenu dans l’Inde les forces que le Roi avait envoyées au Siam⁠ ⁠; mais que pouvait faire Martin avec 300 soldats et 40 officiers qui, sous le coup de leur échec, aspiraient ardemment à regagner l’Europe et dont, par surcroît, l’entretien coûtait fort cher à la Compagnie⁠ ⁠? En outre, les officiers, fiers de leur qualité d’officiers du Roi, n’étaient nullement disposés à s’en rapporter aux avis de gens de commerce, quelles que fussent leur situation et leur expérience. Martin se contenta donc de garder auprès de lui, pour la défense de Pondichéry, une centaine de soldats commandés par des officiers avec lesquels il entretenait d’excellents rapports et laissa (février 1689) les autres regagner la France.

En agissant ainsi, le directeur de la Compagnie des Indes à Pondichéry était en avance sur les événements⁠ ⁠; mais comme ceux-ci allaient vite lui donner raison⁠ ⁠! Si, en effet, en mars 1689, et même encore au début d’avril, Seignelay pressait l’armement de la flotte qu’il comptait expédier un peu plus tard en Asie, dès le I5 avril, le jour précis où Louis XIV déclarait la guerre à l’Espagne, il remettait au mois de septembre le départ de cette flotte⁠ ⁠; bien plus, il détournait aussitôt vers l’Irlande, où venait de débarquer Jacques II, le roi détrôné d’Angleterre, la plupart des unités précédemment désignées pour les Indes. L’année suivante, il est vrai, pour éviter le renouvellement des désastres qui venaient de se produire — la prise de vaisseaux de la Compagnie, richement chargés, par les Hollandais du Cap, — le fils de Colbert décidait que, désormais, les navires marchands frétés par les Indes

61

seraient armés en guerre et escortés par des bâtiments de la marine royale⁠ ⁠; mais c’est de la course, bien plus que du commerce, que l’on attendait maintenant le fruit des dépenses engagées pour les postes et les comptoirs du Deccan. Pour l’existence de ces établissements, les directeurs de Paris concevaient même déjà de très vives inquiétudes⁠ ⁠; mais, tandis qu’ils en tiraient prétexte pour ne point agir et pour ne pas se lancer dans des entreprises capables d’entraîner la faillite de la Compagnie en cas d’échec, d’autres y voyaient de nouveaux motifs pour envoyer des secours aux Indes. Ainsi pensait, en particulier, le directeur général du commerce, Delagny⁠ ⁠; en août 1691, il suppliait instamment son nouveau chef, Louis Phélypeaux, comte de Pontchartrain, devenu secrétaire d’Etat de la Marine à la place de Seignelay (celui-ci était mort le I3 novembre 1690), d’y faire partir une escadre pour empêcher la prise de nos établissements par les Hollandais et les Anglais coalisés. Malheureusement, malgré des qualités qu’il serait injuste de méconnaître, le successeur de Seignelay LOUIS PHÉLYPEAUX, COMTE DE PONTCHARTRAIN (D’après le portrait de Cavin, Bibliothèque Nationale). ne savait guère vouloir⁠ ⁠; en dépit des pouvoirs que lui donnait son titre de « chef perpétuel, président et directeur » de la Compagnie des Indes Orientales, il ne parvint pas à stimuler l’activité, non pas même à secouer l’inertie du Conseil de Paris. Aussi est-ce seulement le 26 mars 1692 que partirent de Lorient, à destination de Diu, non pas, comme on l’avait projeté d’abord, six, mais trois bâtiments de la Compagnie, escortés par un vaisseau de guerre du roi, et, au cours des années suivantes, ne vit-on qu’un autre armement par escadre s’éloigner des côtes de la Bretagne pour gagner les rivages de l’Inde. Comme il s’y attendait, François Martin s’est donc trouvé, en fait, presque complètement abandonné à son initiative et à ses seules forces, en face des adversaires acharnés de la France.

nationale. (E. Courtot.)
Gravure nationale. (E. Courtot.)
62

F •RANÇOIS MARTIN ACHETE DU RAJAH DE GINGI LES DOUANES ET AUTRES REVENUS DE PONDICHERY (7 JUIN 1790). - L’ESCADRE DUQUESNE-GUITON. - LA DIPLO- Sans doute n’eut-il à compter, au début, qu’avec les Hollandais, le gouverneur anglais de Madras ayant continué d’entretenir avec lui de courtoises relations et lui ayant promis de ne rompre qu’au cas où il y serait contraint par des ordres formels⁠ ⁠; mais combien de temps durerait une telle situation⁠ ⁠? Par ailleurs, les nuages depuis tant d’années amoncelés dans l’Ouest du Deccan commençaient à s’étendre sur l’Est de la péninsule. Entre les Mores d’Aureng Zeb et les souverains mahrattes héritiers de l’empire de Sivagi, la lutte se poursuivait avec acharnement sur de nouveaux terrains, entraînant avec elle toutes ses conséquences⁠ ⁠; batailles, dévastations, incendies, dépenses pécuniaires considérables... Pressés par le besoin d’argent, comblés de présents par les Hollandais, les brahmanes de la cour de Gingi n’hésitaient pas à se faire remettre par nos adversaires des subsides considérables, en leur donnant à espérer une prochaine rupture avec les Français, voire même leur expulsion de Pondichéry⁠ ⁠; mais ils ne songeaient en réalité qu’à se faire payer leur neutralité le plus cher possible. Martin le comprit et sut en profiter : le 7 juin 1690, il se faisait céder par la cour de Gingi, moyennant une avance d’environ 16 000 livres, les douanes et autres revenus de Pondichéry. Désormais, en dépit des apparences, la France était vraiment chez elle sur ce point de la côte de Coromandel.

Pour y assurer son établissement dans la mesure du possible, Martin obtint d’y arborer le pavillon mahratte et, sans s’illusionner sur la valeur de cette promesse, il s’en fit garantir par la cour de Gingi l’intégrité contre toute attaque. La chose pouvait n’être pas inutile, au moment où les Anglais venaient de se joindre aux Hollandais contre la France. Peut-être faut-il y voir la raison pour laquelle le chef de ces derniers, le gouverneur de Négapatam, ne s’empara pas de Pondichéry à l’époque et se contenta de faire une démonstration navale devant le rivage (18 juin). Néanmoins, la menace était claire⁠ ⁠; Martin ne s’en dissimula nullement la portée. Aussi eût-il ardemment souhaité, quelques semaines plus tard, lorsque parut devant le comptoir la première des trois escadres françaises qui arrivèrent dans les mers du Sud de l’Asie au cours de la guerre, convaincre son chef de détruire la flotte anglohollandaise. Mais l’officier de la marine royale qu’était Duquesne-Guiton avait surtout pour mission de faire la course, et, s’il tenait en haute estime un agent de la Compagnie tel que François Martin, les divisions qui régnaient entre les états-majors des vaisseaux commandés par lui gênaient beaucoup ses mouvements. La brillante canonnade à laquelle il se livra devant Madras (25 août 1690) n’eut donc aucun résultat

MATIE DE FRANÇOIS MARTIN

63

positif⁠ ⁠; après ce fait d’armes Duquesne-Guiton s’éloigna pour regagner la France, et Martin, comme auparavant, fut hors d’état de résister à une sérieuse attaque.

AUX HOLLANDAIS (1693)

Tout autre que Martin se serait sans doute découragé, d’autant plus que les périls ne cessaient de se multiplier et que la situation devenait chaque jour plus difficile. Sans doute les Anglais avaient-ils proclamé la guerre contre la France le Ier août 1690, mais ils ne s’étaient livrés à aucun acte d’hostilité et le gouverneur de Madras avait continué d’entretenir d’amicales relations avec le directeur de Pondichéry. Par contre, vers le même temps, les Mores d’Aureng-Zeb avaient chassé les Mahrattes du royaume de Carnate et s’étaient avancés jusque sous les murs de Gingi, dont ils avaient commencé le siège⁠ ⁠; aussi les habitants effrayés s’étaient-ils enfuis devant les envahisseurs et avaient-ils été chercher asile, qui plus au Sud, qui dans les établissements européens les plus proches. Si la population indigène de Pondichéry y gagna de s’accroître encore, Martin se trouva, quant à lui, en posture CAVALIERS MAHRATTES très dél a fois les Mahrattes toujours dangereux, bien que vaincus, et leurs adversaires victorieux, capables cependant de se retirer d’un jour à l’autre. Mais il était à la fois — il l’avait déjà prouvé et Delagny s’est plu à le déclarer au ministre un peu plus tard — « négociant habile, bon politique, ingénieur et homme de guerre »⁠ ⁠; dans ces conjonctures difficiles, il montra une fois de plus ses qualités de « bon politique ». Ménager adroitement les deux partis, se dérober à leurs pressantes, voire même à leurs impérieuses sollicitations, sauvegarder néanmoins Pondichéry d’un coup de main de leurs troupes, voilà ce qu’il réussit à faire pendant toute l’année 169ı. Il sut même renouveler ce prodige en 1692, en dépit de difficultés toujours croissantes et qui tenaient en partie à l’absence de fonds envoyés par la Compagnie. Un jour luit enfin, — ce fut en février 1693 — où les soldats mores du vieil Aureng Zeb durent renoncer à s’emparer de Gingi qu’ils assiégeaient en

CAVALIERS MAHRATTEs. (Musée de l’armée, fonds Dubois de l’Étang). (G. Hanotaux fils.)
Gravure CAVALIERS MAHRATTEs. (Musée de l’armée, fonds Dubois de l’Étang). (G. Hanotaux fils.)
64

vain depuis le mois de septembre 1690, c’est-à-dire depuis près de deux ans et demi⁠ ⁠; mais la retraite des assaillants ne rendit pas meilleure la situation des Français de Pondichéry. La cour mahratte, délivrée du danger qui la menaçait, se retourna contre les étrangers pour les pressurer à sa fantaisie. Elle ne reprochait pas à Martin ses relations avec les généraux mores d’Aureng Zeb⁠ ⁠; mais elle ne lui pardonnait pas d’avoir courageusement résisté à ses propres exigences pécuniaires et de n’avoir point consenti à ce marché de dupe qu’elle lui proposait et qui consistait à vendre à la Compagnie française la territorialité même de Pondichéry et de ses dépendances après lui en avoir vendu les revenus. Aussi, à partir de février 1693, les avanies se multiplient-elles⁠ ⁠; elles augmentent encore un peu plus tard, en dépit des présents envoyés par Martin aux principaux personnages de la cour de Gingi⁠ ⁠; c’est que les Hollandais y ont recommencé leurs intrigues.

Pendant un temps, alors qu’une faible escadre française, commandée par le capitaine de frégate Dandennes, était demeurée sur la côte de Malabar (octobre 1692- février 1693), nos ennemis n’avaient pas osé remuer, en dépit de la supériorité numérique de leurs forces navales⁠ ⁠; était-ce prudence inspirée par le souvenir de la rencontre du 25 août 1690 ou sentiment de la précarité de leur propre puissance⁠ ⁠? Quoi qu’il en soit, ils ne redevinrent actifs et ne retrouvèrent leur audace que le jour où, renonçant à montrer le pavillon français au long de la côte de Coromandel, Dandennes prit la route de France avec trois de ses vaisseaux, n’en détachant qu’un seul vers Pondichéry et le Bengale. Après avoir renoué amitié avec les rajahs voisins de notre établissement, en particulier avec le prince de Gingi, dont il dépendait, ils en passèrent par toutes les exigences des ministres de ce dernier, augmentant sans cesse la valeur des présents qu’ils leur faisaient. Aussi Martin vit-il bientôt cesser toute correspondance entre lui et les vénaux conseillers du rajah, puis apprit-il la conclusion du traité de vente de Pondichéry à nos ennemis. Moyennant 25 000 pagodes (37 500 livres sterling), la ville et ses dépendances leur étaient cédées à perpétuité, avec le droit d’y battre monnaie et l’exemption de toute visite de fonctionnaire mahratte⁠ ⁠; en outre, pour les aider à se mettre en possession de la place, le prince de Gingi leur devait fournir des troupes, des ouvriers et des vivres.

COMBAT D’UN VAISSEAU FRANÇAIS CONTRE QUATRE VAISSEAUX ANGLAIS

Depuis longtemps, Martin prévoyait un tel coup et en avait envisagé les suites⁠ ⁠; déjà, il avait réduit la population de Pondichéry à ses seuls éléments utiles, accru de son mieux sa garnison, complété ses fortifications et dégagé leurs abords, enfin accumulé des munitions. Il lui restait à trouver des alliés parmi quelques-uns des PLANCHE 1 (1665). (Musée de Versailles). HIST. COLONIES. INDE. — T. VI

Illustration de l'ouvrage, page
Gravure sans légende (page —)
65

princes indigènes les plus proches⁠ ⁠; mais le départ de l’escadre de Dandennes, l’importance de la flotte et les pratiques des agents de la Compagnie hollandaise avaient fait oublier la piètre attitude des adversaires de Duquesne-Guiton. Personne ne répondit donc aux appels de Martin, à qui cet insuccès prévu ne retira rien de son calme ni de son courage. « Les Hollandais, suivant les apparences, veulent faire un coup de vigueur, écrivait-il à Deslandes le 7 août 1693⁠ ⁠; nous y ferons notre devoir. Tous nos gens sont bien résolus à se battre. Nous espérons que Dieu, qui nous a toujours assistés, nous continuera sa protection. » Seize jours plus tard (23 août), l’escadre hollandaise - plus de quarante voiles avec les bateaux de transport et de débarquement, — paraissait devant Pondichéry.

orientales. (A. Reiss.)
Gravure orientales. (A. Reiss.)

Du 24 au 27 août, on ne cessa de faire descendre à terre des troupes et du matériel, sans que Martin, abandonné des habitants indigènes, des LES HOLLANDAIS AUX INDES ouvriers qu’il avait en- (D’après les Voyages extraordinaires de Waller Schultzer aux Inde pour réparer les brèches et aussi de quelques soldats du pays, pût faire autre chose qu’assister, impuissant et navré, aux préparatifs de ses ennemis. Il ne put pas davantage les empêcher de s’approcher de la ville, ni même, malgré une sortie de la petite garnison, de mettre en batterie cinq pièces de canon à quelque 600 pas du fort. Aussi, dès le 31 août, en dépit de nouveaux efforts des assiégés, les Hollandais, ravitaillés en vivres et pourvus d’ouvriers par les ministres du rajah de Gingi, commençaient-ils à battre la place. La supériorité de leur tir s’affirmait nettement le lendemain et, le 6 septembre, il fallut se résigner à capituler. Grâce à son énergie, Martin parvint du moins à sauver l’honneur⁠ ⁠; il était décidé à faire sauter le fort plutôt que de se rendre à discrétion et le fit savoir aux vainqueurs. Aussitôt ceux-ci, qui connaissaient son énergie, d’accorder à la garnison les honneurs de la guerre et de s’engager à ramener en Europe les soldats et les officiers,

HISTOIRE DES COLONIES. T. V.

66

comme aussi les employés de la Compagnie et les religieux qui se trouvaient dans la ville. Quant à celle-ci même, les Hollandais étaient, depuis 1689, instruits de sa valeur comme centre commercial et entendaient supprimer la concurrence, dangereuse pour leur négoce, des toiles que les Français en exportaient pour l’Europe⁠ ⁠; aussi étaient-ils résolus à la conserver. Au cas où la paix serait conclue au moment de la capitulation, stipulaient-ils expressément, « Messieurs de la Compagnie de Hollande, au sujet du fort de Pondichéry, seront obligés de se comporter suivant les articles du même traité de paix⁠ ⁠; mais, en tout cas, ils ne seront pas obligés de rendre le village de Pondichéry avec ses dépendances, pour leur avoir été donnés par le seigneur de la terre, suivant le caboul qui leur en a déjà été donné. »

FRANÇOIS MARTIN AU BENGALE

Le 9 septembre, les Hollandais vainqueurs prirent possession de la ville dont ils voulaient depuis si longtemps s’emparer et Martin put croire son œuvre anéantie et son rôle terminé. Naguère (30 septembre 1692), sous le coup de l’abandon dans lequel il était laissé et de la pénible défensive à laquelle les hommes et les événements le réduisaient, il avait allégué ses cinquante-huit ans pour demander son rappel et l’autorisation de rentrer en France, non pas immédiatement, mais à la fin de la guerre⁠ ⁠; loin de l’abattre, les revers ne firent que stimuler son énergie et lui donner de nouvelles forces. Quand, après avoir averti les autres agents de la Compagnie de la chute de Pondichéry et réglé de son mieux les affaires de la côte de Coromandel et du Bengale, il eut été conduit à Batavia où le Conseil des Indes devait décider de son sort, il était résolu à se rendre aussitôt auprès de Deslandes, si la chose était possible. Les directeurs de Batavia firent droit à sa requête⁠ ⁠; mais ils l’autorisèrent seul à retourner dans l’Inde⁠ ⁠; tous les autres agents commerciaux de la Compagnie française furent ramenés en Europe. Bien avant qu’ils y fussent parvenus, François Martin avait rejoint son ami Boureau-Deslandes à Chandernagor (15 février 1694). (1694-1699). — L’ES- CADRE DE SERQUIGNY A LA CÔTE COROMANDEL la conduite de François Deux raisons expliquent Martin : c’est des établissements de la côte de Coromandel et du Bengale que luimême avait été nommé directeur par le Conseil de Paris en 1685, et c’est au Bengale qu’en 1694 subsistaient en réalité les seuls établissements quelque peu importants de la Compagnie. Sans doute le comptoir de Surate vivait-il toujours⁠ ⁠; mais il était en pleine décadence. Martin le tenait pour inutile et pensait que le personnel immobilisé sur ce point eût rendu plus de services ailleurs, en particulier au Bengale.

67

L’expérience avait démontré, en effet, l’exactitude des rapports avantageux faits sur cette partie de l’Inde par Du Plessis dès la fin de 1674. Les bâtiments plus ou moins considérables qui, à partir de 1685, s’y étaient rendus de Pondichéry en avaient rapporté d’importantes cargaisons⁠ ⁠; malgré les avanies répétées des gens des douanes, le marchand Regnault, le chef du comptoir d’Ougly, avait su en tirer de riches marchandises, — fines toiles de coton, soieries, salpêtre, — et, une fois arrivé sur les lieux (septembre 1688), Boureau-Deslandes, investi d’une autorité plus grande, avait fait mieux encore. Tout en créant des loges françaises à Balassor, c’est-à-dire à l’entrée du delta du Gange, et à Cassimbazar, le centre du commerce de la soie et de la fabrication des soieries (juillet 1689), puis (milieu de 1690) à Dacca, il avait entrepris de s’affranchir des entraves qu’apportait à l’essor du comptoir d’Ougly son établissement dans le quartier portugais de la ville. Ne trouvant rien à sa convenance dans cet endroit même, il n’avait pas hésité à le déplacer et à le transporter un peu en aval, à Chandernagor. Non sans difficulté ni dépense, Deslandes était parvenu en avril 1690 à mener à bonne fin son dessein⁠ ⁠; un peu plus tard, la loge nouvelle était enclose de murs (juillet 1692) et, tôt après (janvier 1693), un firman du Grand Mongol, acheté fort cher, autorisait les Français à négocier librement dans les provinces de Bengale, de Béhar — dans la capitale de laquelle, Patna, Deslandes avait également fondé un comptoir —

AU BENGALE : BANDEL EN I599 (D’après une gravure hollandaise du seizième siecle).

AU BENGALE : BANDEL EN I599 (D’après une gravure hollandaise du seizième siecle).
Gravure AU BENGALE : BANDEL EN I599 (D’après une gravure hollandaise du seizième siecle).
68

et d’Orissa⁠ ⁠; ils n’avaient à payer, comme les Hollandais, qu’un droit de douane de 3,5 pour 10o. C’était à la fois la fin des avanies abusives des gens des douanes et la consolidation de la situation de la Compagnie dans les parties nord-orientales de l’Inde.

Là comme ailleurs, malheureusement, la guerre européenne eut des répercussions funestes. Faute de marchandises venues de France, faute surtout de bâtiments de la Compagnie transportant dans la métropole les marchandises

COMBAT NAVAL AU NORD DE GOA
Gravure COMBAT NAVAL AU NORD DE GOA

( r leur servir de cargaison, le commerce ne tarda pas à péricliter au Bengale⁠ ⁠; après la prise de Pondichéry et le blocus (fin septembre 1693) de l’entrée du Gange par des navires de guerre hollandais, tout commerce devint absolument impossible... Telle était encore la situation quand Martin, retour de Batavia, parvint à Chandernagor.

Quels que fussent le patriotisme, l’intelligence et l’initiative de celui-ci et de Deslandes, les circonstances étaient plus fortes qu’eux et les maîtrisaient complètement. Ils demeurèrent donc dans l’inaction pendant les deux années 1694 et 1695, espérant toujours qu’une escadre française forcerait le blocus de l’Ougli. Ainsi serait démontrée la justesse des vues exprimées à nouveau par l’un d’entre eux, par Martin, sur la réelle fragilité de la puissance des Hollandais dans les Indes. Mais le commandant de l’expédition à la fois militaire et commerciale que Pontchartrain décida d’envoyer aux Indes après la capitulation de Pondichéry, le capitaine de vaisseau Serquigny d’Aché, manquait d’audace⁠ ⁠; sa flotte de six bâtiments, dont trois seulement appartenaient à la marine royale, ne lui semblait pas assez importante pour lui permettre de tenter un coup de force. Les lenteurs de son armement en France, les difficultés que les vents contraires opposèrent à la marche rapide de ses vaisseaux et la mortalité qu’éprouvèrent leurs équipages dans la mer des Indes, le rendirent plus hésitant encore. Après une canonnade assez longue, mais sans effet décisif, à quelque distance au Nord de Goa, contre les huit navires qui composaient l’escadre hollandaise (7 mars 1696), Serquigny d’Aché ne chercha plus à retrouver l’ennemi ni à l’attaquer, comme le lui prescrivaient cependant ses instructions⁠ ⁠; satisfait d’avoir mouillé à Surate, il résolut, avec l’assentiment du Conseil de ce comptoir, de renoncer au voyage du Bengale et rentra directement en France sans avoir tenté de détruire ou de disperser les forces ennemies qui interdisaient la libre navigation de l’Ougli. Cette décision entraîna pour les comptoirs du Bengale une inaction commerciale presque complète. Si Martin et Deslandes purent, par un heureux coup d’audace habilement préparé, expédier dans la métropole un petit bâtiment de 70 tonneaux, le Postillon, avec quelques marchandises, si même ils réussirent à entretenir, vaille que vaille, d’intermittentes relations avec Surate, ils ne parvinrent pas à faire davantage. Aussi virent-ils avec un vrai désespoir s’accentuer, au cours des dernières années de la guerre, la ruine du commerce actif que Deslandes avait si bien inauguré un peu plus tôt à Ougli. « Nous vivons au jour la journée, et nous ne sommes nullement en état de faire des avances », écrivaient-ils à Surate dès le 25 juillet 1696. Par quels prodiges arrivèrent-ils, malgré tant d’obstacles, accrus encore par l’anarchie dans laquelle se trouvait le Bengale au temps de la vieillesse d’Aureng Zeb, à faire subsister jusqu’à la paix de Ryswick les établissements français du Gange⁠ ⁠? Comment maintinrent-ils les droits de la Compagnie sur les autres lieux riverains du golfe du Bengale où celle-ci avait jadis commercé⁠ ⁠? On ne peut guère que le deviner, les Mémoires de François Martin s’arrêtant dès le mois de février 1694. Ce qui est sûr, dans tous les cas, le voici : en dépit des ingénieux et persévérants efforts du directeur de Pondichéry et de ses collaborateurs, et par suite des affaires d’Europe, les entreprises françaises aux Indes étaient toutes proches de la faillite le jour où fut signée la paix de Ryswick (21 septembre 1697).

Hallarat. Bibliothèque nationale, fonds d’Anville. (A. Reiss.)

COMBAT NAVAL AU NORD DE GOA, d’après un cartouche de la carte des Indes orientales de Hugo

69 R ESTITUTION DE PONDI- CHERY A LA FRANCE

Les conséquences de celle-ci ne se firent d’ailleurs pas immédiatement sentir dans l’Inde. C’est, en effet, en juillet 1698, dix mois seulement après la clôture du Congrès de Ryswick, que parurent à l’entrée du Gange les premiers vaisseaux expédiés de France par la Compagnie, et c’est bien plus tard encore, le 3 octobre 1699, que les Hollandais remirent définitivement Pondichéry à notre pays. Non content d’accroître dans la mesure de ses moyens la quantité des marchandises déjà accumulées dans les magasins des comptoirs du Bengale, Martin sut tirer parti de ce temps d’incertitude pour préparer l’avenir. De Chandernagor, où il commande toujours avec Deslandes comme second, il étend son action jusqu’en pleine côte de Coromandel (il y fait réoccuper, par exemple, le comptoir de Cavéripatam) et il surveille le Siam⁠ ⁠; il pense toujours, en effet, à fonder un poste à Mergui, sur la côte ouest de la presqu’île de Malacca, pour surveiller l’entrée des Détroits et créer une escale française sur la route de l’Extrême-Orient. Ainsi emploie-t-il le temps au mieux des intérêts dont il a la charge, jusqu’au jour où, confiant à nouveau la direction des établissements du Bengale à Deslandes, le fondateur de Chandernagor, Martin reprend, au début de 1699, la route de Pondichéry. n’est pas pour en reprendre aussitôt possession, Quand il arrive devant la ville (8 mai), ce c’est pour négocier la restitution de la place à la Compagnie et à la France. Quelque précaire qu’eût été, en effet, leur domination en cet endroit depuis septembre 1693, par suite de la situation troublée du Carnate et des menaces des indigènes contre la place, les Hollandais ne pouvaient se résigner à l’abandonner, tant ils comprenaient les avantages de Pondichéry et redoutaient le parti qu’en sauraient tirer leurs concurrents. Tel était déjà le motif pour lequel ils avaient travaillé avec tant d’obstination à s’emparer de ce point de la côte, si proche de Négapatam, et aussi pour lequel ils avaient eu soin de stipuler, par l’article 8 de la capitulation, que leur prise de possession en serait définitive⁠ ⁠; si, — y lit-on, — lors de la conclusion de la paix future, « Messieurs de la Compagnie d’Hollande » doivent restituer le fort à la France, « en tout cas ils ne seront pas obligés de rendre le village de Pondichéry avec ses dépendances, pour leur avoir été donnés par le Seigneur de la terre, suivant le caboul qui leur en a déjà été donné. » En insérant cette clause dans l’acte du 8 septembre 1693, les agents de la Compagnie victorieuse entendaient sans doute garantir complètement l’avenir⁠ ⁠; mais ils avaient compté sans le patriotisme de François Martin et de ses collaborateurs, animés du même esprit que lui.

70

Tandis que lui-même, arguant des pouvoirs que lui avait conférés naguère la Compagnie et de sa responsabilité, avait obtenu du Conseil des Indes de Batavia l’autorisation de regagner non point la côte de Coromandel, mais le Bengale, tous ses compagnons avaient été renvoyés en France. A leur tête se trouvait le second de François Martin à Pondichéry, son homonyme J.-B. Martin⁠ ⁠; dès son arrivée à Paris (où jamais, par contre, quoi qu’on en ait dit, ne revint son chef), le lieutenant ne manqua pas de vanter les avantages de la place et de prier les directeurs d’en faire demander la restitution par le roi, lors de la discussion des conditions de la paix future. Même après son retour aux Indes (14 janvier 1696) en qualité de directeur du comptoir de Surate, à bord de l’escadre commandée par Serquigny, J.-B. Martin continua de préconiser le retour de Pondichéry à la France⁠ ⁠; mieux que jamais, il comprenait le peu d’avenir réservé à l’établissement dont il avait maintenant la charge. De son côté, dans toutes ses lettres, François Martin ne cessait d’affirmer avec énergie l’importance économique de la ville nouvelle et de montrer quel grave danger résulterait pour le commerce de la Compagnie du maintien de cette localité sous la domination hollandaise. Jérôme Pontchartrain, à qui les directeurs de France transmettaient les passages les plus importants de cette correspondance, finit par se laisser convaincre⁠ ⁠; il prescrivit aux ambassadeurs du roi à Ryswick de réclamer « la restitution de Pondichéry à la côte COSTUME de Coromandel dans l’état où il était lorsqu’il fut pris sur nous DE LA CLASSE NOBLE par les Hollandais » ou, tout au moins, « si on trouve trop de DE PONDICHÉRY (Musée de l’Armée, difficultés dans cette demande, (de) se restreindre à le demander Dubois de l’Etang). fonds dans l’état où il est à présent. » Quelque six mois plus tard, à la veille de la signature, les ambassadeurs de France crurent enfin la cause gagnée, non sans peine⁠ ⁠; mais, mal éclairés sur la volonté du ministre, sinon sur les prétentions de nos adversaires, ils se contentèrent, pour cette partie de l’article 8 de l’instrument de paix, d’une rédaction singulière et confuse. « Nommément, le Fort et Habitation de Pondichéry sera rendu aux conditions susdites (I) à la Compagnie des Indes Orientales établie en France⁠ ⁠; et quant à l’artillerie qui y a été amenée par la Compagnie des Indes Orientales des Provinces-Unies, elle lui demeurera ainsi que les munitions de guerre et de bouche, esclaves et tous leurs autres effets pour en disposer comme il lui plaira, comme aussi des Terres, Droits et Privilèges qu’elle a acquis tant du Prince que des habitants du Pays. » Par cette clause peu claire, qui distinguait nettement « le Fort et Habitation » de Pondichéry de « l’habitation hors le fort », située sur les terres acquises des indigènes par la Compagnie hollandaise, se trouvaient en quelque manière authentifiées par les représentants du roi de France les prétentions formulées dans l’article 8 de la capitulation de 1693⁠ ⁠!

71 72

Une semblable clause ne donnait nullement satisfaction aux vœux de la Compagnie. Dès qu’ils en eurent connaissance, les directeurs de Paris protestèrent auprès de Pontchartrain qui, agissant alors avec décision et netteté, fit siennes les revendications de ceux-ci. Le 15 octobre, il ordonnait donc aux plénipotentiaires du roi de rouvrir les négociations au sujet de Pondichéry, malgré la signature antérieure de la paix, et voici ce qu’il leur demandait de faire expressément stipuler : les Hollandais, dit la dépêche du ministre, « ne garderont en cet endroit aucun autre établissement que ceux qu’ils avaient devant la guerre, ou ceux qu’ils conserveront seront dans une distance et dans une situation qui ne leur permette pas de nuire au commerce que la Compagnie avait accoutumé de faire à Pondichéry pendant la paix. » Devant de telles revendications, aucune échappatoire ne semblait possible⁠ ⁠; les négociateurs des Provinces-Unies tentèrent cependant d’épiloguer, de discuter, de gagner du temps. Lorsque, le 14 décembre 1697, les plénipotentiaires français quittèrent le petit village de Ryswick, non loin de La Haye, l’affaire demeurait toujours en suspens.

C’est en vain que le résident du roi auprès des Etats généraux, de la Closure, mit tout son zèle à la faire aboutir⁠ ⁠; ni ses efforts, ni, bientôt après, ceux de l’ambassadeur Bonrepaus unis aux siens ne parvinrent, pendant plusieurs semaines encore, à obtenir du Grand Pensionnaire Heinsius autre chose que des paroles dilatoires. Aussi est-ce seulement au début de février 1698 que le litige fut enfin réglé par la rétrocession à la France, moyennant finances, des terres acquises naguère par nos adversaires à Pondichéry même et aux environs. En même temps furent remis à nos agents les ordres hollandais pour la restitution de la ville, avec « les acquisitions et améliorations faites par la Compagnie d’Hollande, tant en ce lieu qu’aux environs. » 72

73

R ETOUR DE FRANÇOIS MARTIN A PONDI- CHERY.

— L’ESCADRE DE DES AUGIERS d’août), François Martin était en pos- Quelques mois plus tard (fin session de ces ordres. Mais la mousson contraire ne permettait pas, à cette époque de l’année, de se rendre du Bengale à Pondichéry⁠ ⁠; il fallait en outre prévoir, de la part des Hollandais, des difficultés et des retards⁠ ⁠; enfin Martin était désireux de donner à la reprise de la place par la France un éclat capable de frapper les indigènes, « admirateurs de ces sortes d’actions, et qui font effet. » Telles sont les raisons pour lesquelles, malgré son ardent désir de retourner sans retard à Pondichéry, Martin ne reparut devant ses murs que le 8 mars 1699.

Comme il s’y attendait, les Hollandais ne mirent aucune hâte à lui rendre leur conquête. Si, par suite des circonstances, ils n’avaient pas pu en tirer parti, ils se rendaient trop compte de la valeur du site pour ne pas s’en éloigner sans regret. De là de nouvelles contestations sur le sens exact de l’article 8 du traité de Ryswick, le gouverneur acceptant de remettre le fort aux Français, mais se refusant à leur restituer la ville indigène, et se retranchant derrière la décision du Conseil de Négapatam, lequel déclarait ne pouvoir rien faire sans des ordres formels de Batavia, bref recourant sans cesse à ce que Martin appelle « des moyens de chicane ». Il fallut six mois de laborieuses négociations pour arriver à un résultat que la présence continue, devant la place, de deux vaisseaux du roi contribua efficacement à obtenir... Enfin, le 3 septembre, les Hollandais se résignèrent à remettre aux Français tous leurs territoires des environs de Pondichéry, moyennant le paiement de 16 oo0 pagodes, et Martin, qui avait occupé le fort, avec tout l’éclat possible, dès le 16 mars 1699, eut la joie de voir, le 3 octobre suivant, la garnison de la ville s’éloigner dans la direction de Négapatam.

Dès lors, il redevenait maître de ses mouvements, et il ne lui restait plus qu’à rétablir la situation de la Compagnie dans l’Inde.

Œuvre considérable et toujours délicate, même pour un homme que sa longue et profonde expérience des affaires de la contrée mettait parfaitement à même de réussir⁠ ⁠; mais comme les circonstances dans lesquelles se trouvait en France la Compagnie privilégiée fondée en 1664 et reconstituée en 1685 en augmentaient les difficultés⁠ ⁠! Celle-ci, en effet, traversait depuis le début de 1697 une crise très grave, à la suite du retour, sans la moindre marchandise, de l’escadre commandée par M. de Serquigny⁠ ⁠; dès lors, elle s’était trouvée au-dessous de ses affaires, grevée d’un déficit considérable et hors d’état de se maintenir et de faire de nouveaux armements. Aussi est-ce surtout de vaisseaux de guerre que se compose l’escadre envoyée dans l’Inde en 1698 sous les ordres de Des Augiers. Deux navires de la Compagnie, — bientôt suivis, il est vrai, de deux autres bâtiments destinés à Surate, — y figuraient seuls à côté de quatre unités de la Marine royale.

74 JÉRÔME PONTCHARTRAIN

En un temps où se manifestait en France une très grande activité commerciale, consécutive à la cessation des hostilités, c’était peu⁠ ⁠; aussi la Compagnie vit-elle bientôt, malgré ses protestations, des atteintes portées à son monopole par des armateurs désireux d’entrer en relations avec la Chine et avec les colonies espagnoles du Nouveau Monde. Mais même cette limitation de son activité aux seules Indes Orientales ne lui permit pas de relever le commerce de la France dans ces pays au point où l’eût souhaité le nouveau titulaire du ministère de la Marine, Jérôme Pontchartrain, qui prit la succession de son père en cette qualité le 13 septembre 1699. Fortifier la situation de la Compagnie aux Indes par des établissements nouveaux, et à la côte de Malabar pour compenser la médiocrité du comptoir de Surate, et à la côte de Siam baignée par le golfe de Bengale, entretenir à la cour du Grand Mongol « une personne de

JÉRÔME PONTCHARTRAIN, d’après une estampe de la Bibliothèque nationale (E. Courtot.)
Gravure JÉRÔME PONTCHARTRAIN, d’après une estampe de la Bibliothèque nationale (E. Courtot.)

(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale). confiance pour être informée de tout ce qui s’y passe sur le commerce des Européens et pour représenter au Mongol l’injustice du gouverneur de Surate, afin de s’en faire rendre justice », diriger les expéditions les plus considérables possible vers Pondichéry et vers le Bengale, voilà quel était le programme d’action politique et économique que préconisait le nouveau secrétaire d’Etat. Mais, pour que, même avec l’assistance de la couronne, la Compagnie fût capable de réaliser ce plan, il eût fallu plus d’activité commerciale que ne le permettait le redoublement de protectionnisme par lequel le gouvernement prétendait améliorer la détestable situation intérieure du royaume⁠ ⁠; il eût fallu aussi plus de bienveillance et même (si l’on peut dire) plus de sollicitude de la part du ministre vis-à-vis de la Compagnie⁠ ⁠; il eût fallu, enfin et surtout, une prolongation de la paix que les circonstances ne permirent pas. La mort de Charles II d’Espagne, survenue le ter novembre 1700 et suivie le 16 du même mois de l’acceptation par Louis XIV du testament du 2 octobre précédent, les événements qui lui succédèrent et qui amenèrent dès le début de l’année 1701 la formation d’une coalition redoutable contre la France, puis (7 septembre) celle de la Grande Alliance de La Haye, voilà autant de faits qui créèrent très vite en France une atmosphère de guerre et des soucis dont l’œuvre de la restauration du commerce de la Compagnie des Indes devait immanquablement pâtir. François Martin, rentré enfin en possession de Pondichéry le 3 octobre 1699, ne disposa même pas des quatre ans dont jouit le Conseil des directeurs métropolitains pour mener à bien l’œuvre de reconstitution dont, malgré son âge, — soixante-cinq ans — il avait courageusement assumé la charge. Mais son intelligence toujours en éveil et son admirable expérience, sans cesse accrue, des affaires des Indes, cette habileté consommée à laquelle, en France même, chacun rendait hommage et qui lui avait naguère permis « de mener les troupes et les officiers de la même manière que s’il avait été maréchal de camp, et avec la même considération », toutes ces qualités le servirent une fois encore de la façon la plus heureuse et lui permirent de jouer dans l’Inde, jusqu’à son dernier jour, le rôle le plus actif et le plus utile.

75

Le ministre en eut en quelque sorte le pressentiment et rendit en même temps un hommage éclatant à la probité de Martin, le jour où, celui-ci ayant sollicité son rappel à cause des difficultés qu’il avait avec certains officiers, il lui fit accorder par le roi la croix de chevalier de Saint-Lazare de Jérusalem et de Notre-Dame du Mont-Carmel (rer juillet 1701). Quelques mois auparavant, il avait reconnu l’importance de son œuvre et la justesse de ses vues en créant à Pondichéry (21 janvier 1701) un Conseil souverain dont la compétence s’étendait sur tous les établissements français fondés ou à fonder par la suite à la côte de Coromandel et au Bengale. Martin était le président de ce conseil qui devait, aux termes du mémoire dans lequel les directeurs en avaient sollicité l’établissement, « régler tous les différends qui pourraient survenir entre tant de diverses nations, et tenir dans leur devoir tous les officiers de la garnison, commis, soldats engagés, et autres Français ou étrangers résidant en la dite ville et ses dépendances ». Ainsi Pondichéry, redevenue française et mise autant que possible à l’abri des attaques des Mores du voisinage par l’érection de fortifications continues, prenait plus d’importance administrative⁠ ⁠; mais comme elle était loin encore d’être la ville considérable que Martin rêvait de voir s’élever en cet endroit, le meilleur de la côte, disait-il, pour le commerce des toiles, le ravitaillement des vaisseaux et la salubrité⁠ ⁠!

76

Au lendemain du jour où elle venait de faire retour à la France, Pondichéry n’était même pas le centre d’opérations commerciales le plus actif que possédât la Compagnie dans la péninsule indoustanique. Par suite de « l’esclavage » dans lequel les gouverneurs de Surate pour Aureng Zeb vieilli et impuissant tenaient nos agents, par suite, plus encore, de la guerre, de l’interruption du commerce et de la médiocrité des cargaisons apportées dans notre pays, le comptoir de cette ville s’enfonçait de plus en plus irrémédiablement dans une complète décadence⁠ ⁠; mais, par contre, les établissements du Bengale : Chandernagor, Balassor et Ougli, sous l’habile direction de leur fondateur Deslandes, se plaçaient au premier rang. Là même, toutefois, que de progrès à réaliser encore⁠ ⁠! Aussi, dans le grand mémoire qu’il adressa au ministre de la Marine, sur sa demande même, le 15 février 1700, sur la situation actuelle de l’Inde, François Martin recommandait-il à la Compagnie « d’améliorer son commerce à Surate, à la côte de Coromandel et en Bengale, et cela par des envois plus forts que ceux qu’elle a faits jusqu’à présent », comme aussi « d’assortir les retours des Indes des mêmes marchandises que la Compagnie d’Angleterre forme les siens ». Avis très judicieux et dont le ministre et les directeurs comprirent toute la portée⁠ ⁠; dès le lendemain de leur réception, ils s’en inspirèrent donc dans l’organisation du grand effort commercial que, malgré la perspective d’une guerre prochaine, fit la Compagnie des Indes au début de l’année 1701, en envoyant dans les mers du Sud de l’Asie cinq vaisseaux, dont la cargaison dépassait la valeur de 3 200 000 livres.

L A REPRISE DE LA GUERRE EN EUROPE PARALYSE A NOUVEAU LE COMMERCE

Quand les trois premiers de ces bâtiments — les deux autres étaient destinés à Surate — mouillèrent devant Pondichéry et y débarquèrent aussitôt l’ingénieur de Nyon, chargé de fortifier la place (17 juillet 1701), Martin avait déjà commencé de réaliser des desseins longuement mûris et contrôlés sans cesse par une critique sévère et par une expérience toujours plus complète des affaires de l’Inde. Le retour des Français en ce point de la côte de Coromandel et leur reprise de possession de la localité, malgré tous les obstacles qu’avaient fait naître les Hollandais, avaient inspiré confiance aux indigènes⁠ ⁠; aussi n’hésitaient-ils plus à s’y établir et la population ne cessait-elle de s’accroître. De là l’obligation de protéger, aussi bien que le fort, la ville en formation contre des attaques éventuelles venues du dehors⁠ ⁠; de là aussi la nécessité de se procurer des ressources pécuniaires et d’engager des dépenses dont d’ailleurs Martin ne doutait pas que la Compagnie ne recouvrât enfin, par la suite, « intérêt et principal⁠ ⁠; » de là l’obligation de renforcer la garnison. Ne fallait-il pas encore donner plus d’essor au trafic et pratiquer le commerce d’Inde en Inde avec Achem, les Philippines et la Chine⁠ ⁠? Tout ce qui dépendait de lui seul dans la réalisation de ce programme, Martin l’avait déjà entrepris au milieu de l’année 1701, moins de deux ans après le départ définitif des Hollandais⁠ ⁠; le jour où force avait été de renoncer à fonder un établissement à Mergui (septembre 1700), on l’avait vu se consacrer exclusivement à entretenir de bonnes relations avec les officiers du Mongol et surtout avec le nabab du Carnate, imposer par la force aux gouverneurs de Gingi et de Valdaour le respect des habitants de Pondichéry et obtenir des marchands indigènes la fabrication, par avance, des draps que les vaisseaux de la Compagnie devaient par la suite emporter en France. Quelques mois plus tard, la venue de l’ingénieur de Nyon lui permettait de commencer la réalisation de ses desseins relatifs à l’achèvement des défenses de la ville, comme celle de renforts militaires lui permettait d’en accroître la garnison⁠ ⁠; mais l’absence des petits bâtiments indispensables pour la navigation d’Inde en Inde l’obligeait encore à se confiner dans des opérations commerciales purement locales et à ne pas entre- SOLDAT D’ESCORTE DU BENGALE prendre celles, de plus grande envergure, dont (Musée de l’Armée, fonds Dubois de l’Etang). il attendait de fructueux résultats pour l’essor de Pondichéry. Néanmoins, tout était prêt pour de sérieuses tentatives dans ce sens au moment où (début de 1703) parvint dans l’Inde la nouvelle de la reprise des hostilités entre la France et la Hollande. à Pondichéry, de sérieux efforts avaient Au Bengale et à Surate, comme été faits depuis 1699 pour maintenir et pour développer le commerce. Deslandes, jusqu’à son départ pour la métropole en 1701, puis Du Livier après lui à Chandernagor, et P lavoine sur les bords de la mer d’Oman avaient travaillé de leur mieux dans ce sens, et, avec un indéniable succès, surmonté de très sérieux obstacles. Mais bientôt la rupture de la paix et la diminution des envois de France paralysèrent à nouveau leurs efforts, comme aussi ceux de la Compagnie en Europe.

77 78

Malgré l’arrivée dans la métropole d’un certain nombre de bâtiments chargés de riches cargaisons dont, d’ailleurs, l’imminence des hostilités et la misère croissante ne permirent guère la vente à des prix avantageux, les directeurs de Paris avaient dû, pour envoyer trois nouveaux navires dans l’Inde en mars-avril 1702, contracter un emprunt considérable - 800 000 livres — à un taux absolument ruineux. Cet emprunt épuisa leurs dernières ressources en argent et en crédit⁠ ⁠; aussi se trouvèrent-ils hors d’état, l’année suivante, de renouveler un tel effort, dont, au reste, l’entrée en guerre de la Hollande et les mesures protectionnistes nouvelles adoptées en France à la requête des manufacturiers du royaume rendaient fort précaires et fort douteux les résultats. Tout ce que put faire la Compagnie, ce fut de participer à deux expéditions de course, dont les bâtiments armés moitié en guerre et moitié en marchandises, partirent de France trop tard, en 1704 comme en 1703, pour entreprendre dans le golfe de Bengale une croisière vraiment fructueuse.

CAVALIER DU ROI. (Musée de l’armée fonds Dubois de l’Etang.) (G. Hanotaux fils.)

M ORT DE FRAN- ÇOIS MARTIN

Quel pouvait être, dès lors, à Pondichéry, le rôle de Martin⁠ ⁠? Continuer de son mieux, mais au ralenti, puisque les circonstances le voulaient ainsi, son œuvre de développement et de CAVALIER DU ROI mise au premier rang de la localité dont, depuis (Musée de l’Armée, fonds Dubois de l’Etang). tant d’années, il prévoyait l’essor. Les circonstances le favorisèrent, puisqu’elles permirent au baron de Pallières, le commandant de l’escadre mixte partie de France en 1704, de s’emparer le 15 janvier 1705, au large de Négapatam, d’un navire hollandais qui conduisait du Bengale à la côte de Coromandel le commissaire général pour tous les comptoirs hollandais de cette partie de l’Inde, Bernard Phoonsen, membre du Conseil souverain de Batavia. Mais Martin sut lui-même tirer bon parti des circonstances en négociant avec son prisonnier, et moyennant sa mise en liberté, une suspension d’armes pour toute la côte de Coromandel et des Circars, depuis Négapatam jusqu’à la pointe des Palmiers (27 janvier 1705). Quelque regret qu’il éprouvât de ne pouvoir étendre cette suspension d’armes à l’Inde entière, afin de correspondre en sûreté avec les comptoirs de Surate et du Bengale, alors en grande nécessité de secours, quelques doutes qu’il eût, d’autre part, au sujet de la ratification de l’accord par les directeurs de la Compagnie néerlandaise, Martin n’hésita pas à le signer⁠ ⁠; ainsi, en effet, sauvegardait-il du moins l’essentiel, contrecarrait-il les projets des Hollandais contre Pondichéry et assurait-il à cette ville les délais et les ressources nécessaires pour achever sa mise en état de défense. L’avenir montra la justesse de ces vues⁠ ⁠; sans la conclusion de la suspension d’armes du 27 janvier 1705, qui permit à de Nyon de terminer la construction du fort de Pondichéry, le nabab du Carnate et les Hollandais se fussent sans doute mis d’accord pour venir à nouveau assiéger la place. Bien au contraire, le nabab céda aux Français en avril 1706, aux abords mêmes de Pondichéry, l’aldée d’Oulgaret, dont l’acquisition valut aussitôt à la Compagnie un très appréciable revenu. pas, dans l’esprit de celui qui la réalisa, l’abandon du comp- Cette modeste acquisition territoriale (qui ne compensait toir de Masulipatam, effectué en mars 1705 suivant les ordres des directeurs de France) et l’inauguration solennelle de la forteresse de Pondichéry, le 25 août 1706, jour de la fête de son souverain, voilà les derniers actes dont l’histoire puisse faire honneur à François Martin. L’année précédente déjà, au lendemain de la conclusion de son accord avec Phoonsen, la maladie l’avait terrassé⁠ ⁠; il en ressentit à nouveau les atteintes quelques jours après la cérémonie de la Saint-Louis 1706, et, cette fois, pour n’en plus triompher. Le 3i décembre de cette même année, le « gouverneur du Fort-Louis et de la ville de Pondichéry » fermait définitivement les yeux à la lumière du jour.

79

Sa carrière avait été féconde. Durant les trente-huit années de séjour ininterrompu que, depuis le début de 1669, François Martin avait passées dans l’Inde, son initiative avait été entravée par bien des obstacles⁠ ⁠; les hommes, les événements, avaient sans cesse contrecarré ses desseins, mais jamais il ne s’était laissé décourager par les épreuves ni par les difficultés, non plus qu’entraîner par la corruption dont il était entouré. Il était toujours demeuré d’une scrupuleuse honnêteté⁠ ⁠; toujours aussi, avec une inlassable persévérance et une indomptable énergie, il avait repris l’œuvre dont, de longue date, son intelligence lui avait montré la nécessité et en quelque sorte imposé l’exécution. A sa mort, l’essentiel de cette œuvre était réalisé : s’ils se maintenaient avec peine à Surate et à la côte de Malabar, les Français étaient solidement établis à la côte de Coromandel et même au Bengale⁠ ⁠; ils savaient pratiquer avec succès, quand ils disposaient des ressources nécessaires, le commerce d’Inde en Inde⁠ ⁠; Pondichéry était devenue une véritable ville, comptant près de 60 000 habitants, et une forteresse en même temps que le chef-lieu politique, administratif et économique des établissements de la Compagnie dans l’Inde.

80

François Martin est l’un des beaux noms de l’Histoire coloniale française.

nale. (A. Reiss.) Cul-de-lampe
Gravure nale. (A. Reiss.) Cul-de-lampe

Notes de l'édition originale

  1. p. 71 (I) Ces conditions, énoncées dans les premières phrases de l’article 8, sont les suivantes : « Tous les pays, villes, places, terres, forts, iles et seigneuries, tant au dedans qu’au dehors de l’Europe, qui pourraient avoir été pris et occupés depuis le commencement de la présente guerre seront restitués de part et d’autre au même état qu’ils étaient pour les fortifications lors de la prise, et, quant aux autres édifices, dans l’état qu’ils se trouveront, sans qu’on y puisse rien détruire ni détériorer, sans aussi qu’on puisse prétendre aucun dédommagement pour ce qui aurait pu être démoli. »

Citer ce chapitre

Henri Froidevaux, « L'œuvre de François Martin », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 47-80.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-5/inde-origines/l-oeuvre-de-francois-martin/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100275t