Colonies françaises

Tome V · L'Inde du seizième siècle à 1720 · Chapitre 2

L' « escadre de Perse » dans les mers de l'Inde

Par p. 21-46 de l'édition originale 8 867 mots 12 illustrations 1932 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitre1. Les ambitions de Colbert. — II. Les difficultés rencontrées par « l’Escadre de Perse ». La flotte de La Haye à Trinquemali (Ceylan). Méliapour ou Sâo-Thomé. - III. Les Français dans Sâo-Thomé Le premier siège de Sâo-Thomé par les Mores. La Haye à Masulipatam. Le second siège de Sâo- Thomé. Perte de cette place. — IV. La donation de Pondichéry à la France : Bellanger de l’Espinay et Chirkhan Lodi. Les suites d’un échec : L’Inde délaissée. La politique de redres- sement du directeur Baron
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I. - LES AMBITIONS DE COLBERT
Gravure I. - LES AMBITIONS DE COLBERT

L’ « ESCADRE DE PERSE » DANS LES MERS DE L’INDE I. - LES AMBITIONS DE COLBERT. II. — LES DIFFICULTÉS RENCONTRÉS PAR « L’ESCADRE DE PERSE ». — La flotte de

La Haye à Trinquemali (Ceylan). — Méliapour ou Sâo-Thomé. III. — LES FRANÇAIS DANS SÂO-THOMÉ. — Le premier siège de Sâo-Thomé par les

Mores. — La Haye à Masulipatam. — Le second siège de Sâo-Thomé. Perte de cette place. IV. - LA DONATION DE PONDICHÉRY A LA FRANCE. — Bellanger de l’Espinay et

UELQUES

Chirkhan Lodi. — Les suites d’un échec : l’Inde délaissée. — La politique de redressement du directeur Baron. mois après son arrivée à Surate, alors que ses conversations

avec le Père Ambroise de Preuilly et ses observations personnelles lui avaient permis de se rendre compte de la situation politique et économique de la contrée, La Boullaye le Gouz adressait à Colbert, le rer avril 1666, un mémoire d’un très vif intérêt. Non content d’y énoncer, sur l’organisation future de la Compagnie française de l’Inde, des conseils que lui avaient inspirés à la fois son esprit judicieux, l’examen des usages adoptés, après expérience, par les compagnies rivales d’Angleterre et de Hollande et l’étude des mœurs et coutumes du pays, de La Boullaye le Gouz n’hésitait pas à formuler.

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un véritable programme politique dont les différents points ne retinrent pas également l’attention du grand ministre de Louis XIV. Acquérir Chaoul des Portugais ou encore Bombay des Anglais, sur la côte de Malabar, « pour tenir le golfe de Cambaye et le détroit d’Ormuz en bride », et aussi, des Danois, Tranquebar, sur la côte de Coromandel, « qui dominerait le golfe de Bengale », voilà une idée de La Boullaye le Gouz que Colbert n’adopta pas⁠ ⁠; il était encore, au moment où lui parvint le mémoire de son agent, sous l’influence du Hollandais Caron et si, comme le voyageur angevin, il estimait nécessaire de « se saisir de quelques îles..., où il y ait un bon port ou bon air », c’est vers d’autres points qu’il portait son attention. Par contre, il retint d’autres idées du prudent Angevin. Par ce qui se passait dans l’Europe même à l’époque, aux temps de la guerre de Dévolution, de LA BOULLAYE LE GOUZ la formation de la Triple Alliance de (D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale). La Haye et du traité d’Aix-la-Chapelle (2 mai 1668), il était d’avance convaincu de la nécessité de « fomenter la guerre entre Anglais et Hollandais »⁠ ⁠; enfin, sur des mers où les navires français n’avaient jamais paru en grand nombre, sur les côtes de pays où les Hollandais avaient pris plaisir à minimiser, sinon même à réduire à néant la puissance de la France, il comprenait l’utilité de la croisière, en grand apparat, d’une flotte battant le pavillon fleurdelisé. Aussi retint-il particulièrement cette suggestion de La Boullaye le Gouz : « Il faudrait envoyer des vaisseaux du Roi, afin de les faire voir sur les côtes, et surtout n’épargner ni poudre, ni boulets, et c’est d’une grande conséquence afin d’abattre l’orgueil des Hollandais. » De là le projet, que le Roi approuva sans réserve, de la formation d’ « une bonne escadre de ses vaisseaux de guerre » et de son envoi dans la mer des Indes.

LA BOULLAYE LE Gouz, d’après une estampe de la Bibliothèque nationale. (A. Reiss.)
Gravure LA BOULLAYE LE Gouz, d’après une estampe de la Bibliothèque nationale. (A. Reiss.)

Il fallut plus de dix mois (II mai 1669-30 mars 1670) pour réaliser les ordres du ministre et pour équiper, armer, mettre au point les navires dont l’ensemble devait composer la flotte que tous les documents contemporains appellent « l’escadre de Perse ».

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Six bons vaisseaux de guerre, deux flûtes et un navire magasin ou hôpital, montés par I 470 hommes d’équipage et armés en tout de 248 canons, constituaient le « petit échantillon de sa puissance » que, pour reprendre les expressions de Colbert, Louis XIV avait résolu de « faire voir aux princes de l’Asie » et qui devait « porter dans les Indes la première connaissance des armes et de la puissance de Sa Majesté ». Après avoir fait une assez brève escale à Madagascar, cette escadre devait se rendre directement à Surate — « en six ou sept mois de temps », estimait le ministre, — et jouer dès lors, pendant toute la durée de son séjour dans les mers de l’Inde, un rôle de parade et d’action successivement. Mais ce rôle n’est pas le seul que le roi réserve à son lieutenant général. Les rapports du directeur Caron lui ont montré l’importance et l’utilité, « pour le bien et l’avantage de la Compagnie », d’un établissement « considérable dans l’ile de Ceylan, qui produit la cannelle ». Sans doute les Hollandais occupent-ils l’Ouest et le Sud de cette grande terre, mais ils n’en ont pas encore conquis la partie orientale, qu’il demeure donc loisible d’occuper. C’est à former et fonder cet établissement que Sa Majesté désire que le sieur de la Haye donne toute son application et emploie toute son industrie. Ce premier poste une fois créé, fortifié et « bien assuré », le lieutenant général en établira un autre analogue beaucoup plus à l’Est, en pleine Insulinde, dans l’ile de Banca, si la reconnaissance physique et l’étude économique qu’il en aura fait faire au préalable confirment les assertions de Caron⁠ ⁠; au dire de celui-ci, ce second établissement « pourrait devenir plus considérable et plus commode que celui de Batavia, qui est la principale place / des Hollandais dans les Indes, et... donnerait à la Compagnie la facilité du commerce de toutes les épiceries de toutes les îles et royaumes de l’Inde, même de la Chine et du Japon ». Dans l’esprit de Colbert, dix-huit mois suffiraient

COLBERT, d’après Nanteuil. (E. Courtot.)
Gravure COLBERT, d’après Nanteuil. (E. Courtot.)

(D’après Nanteuil, Bibliothèque Nationale). COLBERT pour fonder les deux établissements de Ceylan et de Banca⁠ ⁠; il ne resterait plus à de la Haye, avant de prendre la route du retour, qu’à « faire voir son escadre sur les côtes de Malabar et à toutes les nations qui possèdent des terres et des places dans toute l’étendue du pays, depuis le cap de Comorin jusqu’à l’Arabie », c’est-à-dire dans les parties Est et Nord de la mer d’Oman. Une telle croisière serait, estime Colbert, qui prête ses propres sentiments à son maître, fort avantageuse pour la réputation des armes du roi et tournerait « au bien et à l’avantage de la Compagnie ».

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De l’envoi de l’escadre de Perse dans les mers de l’Inde, Colbert attend deux résultats. Un bénéfice moral d’abord, c’est-à-dire la complète réfutation des propos insidieux et malveillants tenus par les Hollandais sur la véritable puissance du roi de France, et un accroissement ou plutôt un renouveau de prestige pour la Compagnie française des Indes orientales. Un bénéfice matériel, en outre, du fait de la fondation de deux postes solides, l’un dans l’Est de l’île de Ceylan, sur la route du golfe de Bengale et de l’Extrême-Orient, l’autre en pleine Malaisie, à pied d’œuvre par conséquent, non loin des îles des Epices et sur la route de celles-ci comme de la Chine et du Japon. Pour se rendre compte de la façon dont ce programme a été réalisé, il faut suivre maintenant avec quelque détail l’itinéraire et les faits et gestes de l’escadre de Perse.

C’est seulement le 6 octobre 1671, un peu plus de dix-huit mois après son départ de la rade de La Rochelle (30 mars 1670), que l’escadre de Perse arriva en vue de Soually. En attendant que le directeur Caron fût revenu de Bantam, Blanquet de la Haye, qui prit dès le tt octobre le titre de vice-roi, se comporta comme le lui avait recommandé Colbert, échangeant des politesses, des visites et de somptueux présents avec le gouverneur de Surate pour le Grand Mogol Aureng Zeb, tirant force coups de canon, exigeant de façon impérieuse le salut des navires étrangers qui se trouvaient sur rade, déployant, lorsqu’il se rendait dans la cité commerçante, la plus grande magnificence, bref, s’efforçant de toutes les manières de donner aux indigènes, habitués au faste oriental, la plus haute idée de la puissance de son maître.

Tandis que cortèges, fêtes et salves retenaient l’attention des foules et les impressionnaient favorablement, le vice-roi et les directeurs généraux Baron, Blot et Caron, réunis en conseil, étudiaient la situation et cherchaient, de concert, le meilleur moyen de réaliser les volontés du roi. Malheureusement, si animés fussent-ils du désir de bien faire, ils ne pouvaient pas se départir de leurs préoccupations personnelles ni de leurs habitudes d’esprit. Blot, le dernier venu des directeurs, était

II. - LES DIFFICULTÉS RENCONTRÉES PAR « L’ESCADRE DE PERSE »

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encore mal au courant des hommes et des choses de l’Inde⁠ ⁠; les affaires commerciales comptaient seules à ses yeux, et s’il convenait de l’utilité, voire même de la nécessité de fonder quelques comptoirs nouveaux, il tirait argument de la situation du « méchant poste » de Surate pour se refuser à admettre « que la Compagnie fût présentement en état de faire aucune entreprise ». De là entre lui et Caron, irrité de la rudesse et des emportements de Blot, un désaccord manifeste et immédiat... S’il dissimulait de son mieux, l’orgueilleux Caron ne pouvait cependant pas pardonner à Blanquet de la Haye sa situation brillante, très supérieure à la sienne propre, et son rôle représentatif⁠ ⁠; il avait aperçu très vite, d’autre part, les défauts du viceroi, ses emportements, son ignorance des affaires commerciales et, aussi, des affaires politiques de l’Extrême- Orient, son indécision, conséquence, peut-être, de cette ignorance... Pendant l’absence de Caron, d’autre part, de la Haye n’avait pas été sans recueillir quelque écho des griefs des agents de la Compagnie française contre ce directeur général, et peut- (D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale). CARON être même avait-il commencé de suspecter l’honnêteté de celui dont on lui avait recommandé de suivre les avis... Bref, l’entente était loin de régner entre les hommes qui tenaient alors entre leurs mains les destinées de la France dans l’Inde et leurs divergences de vue et leurs tiraillements, disons les querelles qui en résultaient, entravaient leurs délibérations et les empêchaient de prendre les décisions nécessaires avec toute la promptitude que désirait Colbert.

CAroN, d’après une estampe de la Bibliothèque nationale. (A. Reiss.)
Gravure CAroN, d’après une estampe de la Bibliothèque nationale. (A. Reiss.)
L TRINQUEMALE (CEYLAN)

Un homme cependant se rendait parfaitement compte de toutes les graves conséquences de ces querelles, cet ancien consul de France à Alep que la clairvoyance de Colbert avait fait nommer directeur général de la Compagnie des Indes Orientales et envoyer à Surate, où il avait déjà rendu des services éminents, François Baron. Ses très grandes qualités — « moins propres au négoce qu’à ménager les esprits des puissances du pays », au témoignage d’un de ses futurs collègues, — l’amenèrent à jouer à ce moment un rôle décisif et lui permirent d’exercer une véritable médiation entre Caron et Blot. Grâce à lui encore, Blot consentit enfin, quoique de mauvaise grâce, à donner à Blanquet de la Haye les fonds que celui-ci demandait pour son escadre. Il fallut peu de temps pour la remettre en état, pour charger sur ses vaisseaux les objets nécessaires à la fondation des postes projetés et pour équiper les navires de la Compagnie que les directeurs adjoignirent à la flotte royale. Aussi, le 6 janvier 1672, |’« escadre de Perse », forte alors de dix bâtiments, s’éloigna-t-elle de Soually dans la direction du Sud. s’arrêtant devant toutes les localités de quelqu A FLOTTE DE LA HAYE. Lentement, elle longea la côte de Malabar, importance. Partout on publiait une ordonnance du roi de France en vertu de laquelle celui-ci enjoignait à tous ses sujets « de quitter le service des Etats et provinces étrangères pour se ranger sous son obéissance », et on leur promettait de « donner à ceux qui retourneraient à son service les mêmes gages et appointements qu’ils avaient au service des étrangers ». Partout, néanmoins, sauf à Goa dont le gouverneur portugais, jaloux des nouveaux venus, provoqua la désertion de nombreux marins de l’escadre, partout les Français furent accueillis de la plus aimable façon. Non content de lier amitié avec eux, de s’engager par traité à les « assister en toutes leurs affaires » et de souhaiter que « l’alliance qu’ils venaient de faire eût autant de durée que le soleil et la lune », le Zamorin de Calicut leur donna même un territoire sur la rivière de Cranganor, à l’orée des vastes marigots qui se prolongent au Sud jusqu’au promontoire de Quillon. Cession éphémère, car ce territoire fut repris par les Hollandais, aussitôt que notre escadre eut disparu à l’horizon.

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Entre Cochin et le cap Comorin, de la Haye eut pour la première fois le sentiment que tous ses mouvements étaient surveillés et apprit la présence, toute proche de lui, d’une forte escadre hollandaise. Lorsque, le z1 février, il en aperçut, non loin du rivage, les douze vaisseaux en ordre de marche, il eut dessein de leur livrer bataille aussitôt⁠ ⁠; « mais M. Caron en dissuada M. le vice-roi. » Sans doute, s’il avait reçu les lettres qui lui avaient été expédiées de Surate et qui l’avertissaient de l’imminence de la guerre, en Europe même, entre la France et la république des Provinces-Unies, de la Haye eût-il passé outre aux objections du directeur général⁠ ⁠; mais des pirates avaient arrêté en mer le petit bâtiment porteur de ces dépêches et le vice-roi, ignorant tout de la situation, se résigna, bien à contre-cœur, à suivre l’avis de celui dont Colbert lui avait recommandé d’écouter les conseils. Il ne devait pas tarder à le regretter, car les Hollandais, interprétant dans le sens le plus avanta-

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orientales par un gentilhomme français (1695). (A. Reiss.)
Planche orientales par un gentilhomme français (1695). (A. Reiss.)

RÉCEPTION DES OFFICIERS FRANÇAIS PAR LE ROI DE KANDI

( Orientales par un gentilhomme français) (1695).

RÉCEPTION DES OFFICIERS FRANÇAIS PAR LE ROI DE KANDI, d’après la Relation du voyage aux Indes

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geux pour eux-mêmes le changement de route prescrit alors par de la Haye à l’escadre de Perse, s’empressèrent de proclamer que les Français avaient fui devant eux, pour anéantir l’impression qu’avait partout produite l’apparition de la flotte royale.

Celle-ci, cependant, poursuivant sa route, contournait l’ile de Ceylan par le Sud, et pénétrait enfin le 22 mars dans la baie de Trincomali ou de Trinquemale. C’est là, d’après les indications fournies par Caron à Colbert, que de la Haye avait ordre de fonder un établissement français. Le vice-roi pensait n’y trouver personne, comme on l’en avait toujours assuré⁠ ⁠; grandes furent sa surprise et sa déconvenue en constatant que, là comme un peu plus au Sud, à Batacolor, les Hollandais s’étaient installés. Nulle part, il est vrai, l’établissement n’était bien redoutable : un simple fortin ici, et là, dans cette partie de la rade de Trincomali qu’est la baie de Cotiary, un fort gardé par deux cents soldats et quelques retranchements improvisés, petites redoutes ou simples palissades, défendus par sept ou huit pièces de canon. Mais partout le pavillon néerlandais claquait au vent. Blanquet de la Haye avait été devancé. Devant lui, aucune résistance sérieuse⁠ ⁠; après avoir fait feu de tous leurs canons, puis incendié leurs ouvrages défensifs, les Hollandais se sont repliés sur leur front, à travers les bois⁠ ⁠; mais une surveillance inlassable, un perpétuel espionnage et, de temps à autre, des envois de parlementaires et des demandes d’explications prouvent aux Français la présence d’un adversaire qui épie leurs mouvements et se tient résolument sur ses gardes. Ainsi devient moins facile et plus précaire la fondation du poste prévu à la baie de Trincomali.

De la Haye ne se décourage pas, cependant. Après avoir étudié les anfractuosités de cette superbe rade, il décide d’y bâtir un fort dans l’ile dite « du Soleil », en dépit d’une sommation des Hollandais d’avoir à lever l’ancre et à sortir de la baie au plus tôt. Déjà, il a envoyé deux de ses gentilshommes au roi de Kandi, avec mission d’obtenir de lui la cession de la baie de Trincomali et de ses alentours, et aussi de l’amener à se placer sous le protectorat du souverain des fleurs de lis. Tandis que ses envoyés demeurent à Kandi, des officiers singhalais viennent, à leur tour, trouver le vice-roi et signent avec lui, le 8 mai, un traité donnant à la France « la baie de Trinquemale, pays de Coutiari et dépendances », et donc la possession du fort à la construction duquel travaillent sans relâche soldats et matelots de l’escadre.

Ce travail assez mal réglé, les effets du climat, une déplorable hygiène, une nourriture insuffisante, — on n’avait emporté de Surate des vivres que pour six mois, — commençaient à faire sentir leurs effets. Hommes et officiers périssaient en grand nombre. Par surcroît de malheur, les indigènes ne leur apportaient plus de vivres, etori perracité situe l’Hosputa Carte da Sades QUA M « Grande Baye De Cötiary LA BAIE DE TRINQUEMALE (D’après une carte de 1672, dépôt des cartes du Ministère des colonies).

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Illustration de l'ouvrage, page 29
Gravure sans légende (page 29)
Illustration de l'ouvrage, page 29
Gravure sans légende (page 29)
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nourriture convenable et de disette de vivres, etc... De la Haye finit par se rendre à ces arguments de Caron, que soutinrent plusieurs des capitaines de l’escadre⁠ ⁠; mais pouvait-il et devait-il, dès lors, demeurer dans la baie de Trincomali⁠ ⁠? A tous égards, il n’avait plus qu’à quitter très vite un endroit où il avait mission de faire et où il avait espéré pouvoir réaliser de si grands desseins. Il se donna simplement la vaine satisfaction de prendre possession du pays au nom de son maître et d’envoyer un de ses officiers pour résident auprès du roi de Kandy⁠ ⁠; puis, laissant dans la baie de Cotiary trois de ses navires, « faute de suffisamment de monde à cause de tant de malades et de morts », et, dans le port de l’ile du Soleil, une poignée d’hommes sur le sort desquels il ne gardait nulle illusion, il sortit le 9 juillet, de la baie de Trincomali, cingla vers le Nord et se dirigea vers la côte de Coromandel.

Quelques jours plus tard, les Hollandais, après avoir occupé les sources où pouvait se ravitailler d’eau la petite garnison française de l’ile du Soleil, contraignirent celle-ci à capituler. Elle le fit à des conditions très honorables, que les vainqueurs n’observèrent d’ailleurs pas. Au lieu d’être ramenés en Europe par la première flotte, nos soldats expièrent, dans les prisons de Batavia, l’honneur d’avoir maintenu un peu plus longtemps le pavillon fleurdelysé sur des îles de la baie de Trincomali⁠ ⁠; quant à leurs 400 auxiliaires indigènes, ils furent tous impitoyablement massacrés. La présence des deux Français demeurés auprès du roi de Kandy attesta seule pendant un temps encore les visées de Colbert sur Ceylan et l’effort tenté par l’escadre de Perse pour leur réalisation.

LE PREMTER SIEGE DE

Négapatam, surmontée du pavillon hollandais, Tranquebar et sa forteresse danoise, le grand village de Porto-Novo, enfin Méliapour, le Sâo-Thomé des Portugais, voilà les différents points où mouilla successivement l’escadre de Perse tandis que s’achevait le drame de Trincomali. Alors, une lettre du roi de France permit à de la Haye, en lui apprenant ce qui se passait en Europe et l’imminence de la guerre de Hollande, de comprendre la conduite de l’amiral Ryclof van Goens et lui fit regretter la perte des occasions favorables dont il n’avait pas profité. Que pouvait-on faire maintenant⁠ ⁠? Cingler sur Bantam et tenter d’y réaliser les vues de Colbert⁠ ⁠? Dans l’état où se trouvait la flotte française, et si près des principaux établissements ennemis, le vice-roi y songea d’autant moins qu’il nourrissait déjà de forts soupçons de trahison à l’encontre du directeur général Caron. La conduite de celui-ci depuis son retour de Bantam, ses conseils répétés de prudence et de temporisation dans des cas où il eût fallu agir avec promptitude et décision, sa mauvaise volonté manifeste, ses relations assez mystérieuses avec quelques indigènes, tout amenait Blanquet de la Haye à se demander si Colbert avait vu juste en lui recommandant de suivre les conseils de ce transfuge et si celui-ci n’était pas en quelque manière son propre mauvais génie, ou plutôt un véritable traître... Il put toutefois, le 22 juillet, devant la ville de Sâo-Thomé, voir Caron abonder dans son sens et opiner comme lui qu’il fallait tirer vengeance de l’insulte faite au roi de France par le gouvernement more de cette place. Voici ce qui s’était passé. SÁO-THOMÉ Depuis dix ans, la vieille ville de Méliapour n’était plus sous la domination des Portugais qui, en 1504, l’avaient relevée de ses ruines et lui avaient donné le nom de l’apôtre dont le corps passait pour avoir été inhumé sur son territoire⁠ ⁠; en 1662, le roi de Golconde, tributaire du Grand Mogol, s’en était emparé en même temps que d’une partie du Carnate. Bien qu’il eût, à la suite de cet événement, perdu une bonne partie de son importance commerciale, au bénéfice des deux comptoirs voisins de Madras et de Paliacate, l’un anglais et l’autre hollandais, ce port de la côte de Coromandel gardait encore quelque chose de son ancien prestige. Son gouverneur craignait-il que les Français ne voulussent s’en emparer, ou bien pensa-t-il pouvoir, à la suite des derniers événements, en agir cavalièrement avec Blanquet de la Haye⁠ ⁠? Toujours est-il qu’à la demande de nos gens de descendre à terre afin d’acheter des vivres, cet avaldar répondit insolemment « que, si nous avions besoin de sable de mer, il nous permettait d’en prendre », et défendit « qu’aucun chrétien mit le pied dans cette terre ». Un marin ayant enfreint cette défense, son guide indigène reçut la bastonnade⁠ ⁠; enfin, à un officier du viceroi, il déclara devoir « faire couper la tête au premier qui reviendrait pour la demander (la permission) et fit maltraiter l’interprète ». C’est pour répondre à cette série d’affronts que de la Haye et les principaux officiers de son escadre résolurent de prendre Sâo-Thomé. Le 25 juillet 1672, Sâo-Thomé fut donc enlevé par escalade, au grand émoi des indigènes et des Européens de toute la côte. SÁO- THOME PAR LES MORES de Golconde⁠ ⁠; mais, comme celui-ci tenait pour C’était un affront fait par les Français au roi très onéreux l’entretien de cette ville, il eût volontiers renoncé à sa possession⁠ ⁠; un peu de diplomatie et quelques présents eussent suffi pour obtenir un firman de cession de la place et les bonnes grâces du souverain. De la Haye négligea d’agir

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III. - LES FRANÇAIS DANS SÃO-THOMÉ

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ainsi, peut-être sous l’impulsion de Caron, peut-être aussi parce qu’il se consacrait tout entier à l’organisation de sa conquête, dont il faisait réparer les remparts, dont il rouvrait le marché afin de procurer des vivres à ses soldats, où il créait un octroi. Une telle conduite ne pouvait malheureusement que favoriser le jeu des Hollandais⁠ ⁠; déjà, sans doute, agissaient-ils sous main auprès du roi de Golconde. Dès qu’il fut assuré que les Français de Sâo-Thomé n’avaient aucun souci de gagner ses bonnes grâces, celui-ci se prépara donc à se remettre en possession d’une ville qui était sienne. Des partis mores battirent la campagne, entravant, sinon même empêchant le ravitaillement de la place et la serrant de fort près⁠ ⁠; dès le Io août il fallut, pour se donner de l’air, aller les chasser de leur camp de Corumbat, établi à une lieue de Sâo-Thomé, et Blanquet de la Haye lui-même, qui dirigeait la sortie, faillit perdre la vie dans cette escarmouche. Ce n’était, dans tout le pays d’alentour, que préparatifs de guerre. Le VIEILLE ÉGLISE DE SÂO-THOMÉ vice-roi, se rendant bien (D’après une estampe anglaise de 1674). compte de tout ce mouvement et du dessein qu’il décelait, agit en conséquence⁠ ⁠; il désarma complètement les deux plus belles unités de l’ « escadre de Perse » et en plaça les canons sur les remparts. En même temps, il envoyait les autres navires à la recherche de vivres à Porto-Novo et à Tranquebar.

VIEILLE ÉGLISE DE SAO THOMÉ, d’après une estampe anglaise de 1674. (M. G. Hanotaux fils.)
Gravure VIEILLE ÉGLISE DE SAO THOMÉ, d’après une estampe anglaise de 1674. (M. G. Hanotaux fils.)

De telles mesures s’imposaient d’autant plus qu’il fallait tenir pour imminente l’arrivée de lettres annonçant l’existence d’une guerre déclarée entre la France et la république des Provinces-Unies, et faisant prévoir, par suite, la prochaine entrée des Hollandais dans la lutte pour la possession de Sâo-Thomé. Au début de septembre 1672, effectivement, des capucins français établis à Madras faisaient passer au vice-roi la nouvelle de la déclaration de guerre de Louis XIV et de Charles II d’Angleterre aux Provinces-Unies... A l’hostilité latente, à la tension extrême des derniers mois succédait donc la lutte ouverte⁠ ⁠!... Pour de la Haye, cette situation offrait l’avantage d’être nette⁠ ⁠; elle le délivrait des intrigues et des machinations dans lesquelles il se sentait enserré⁠ ⁠; elle lui rendait une liberté de mouvement dont il avait toujours manqué jusqu’alors. Elle plaçait par contre le directeur général

HISTOIRE DES COLONIES, T. F

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Caron dans l’impossibilité de soutenir son rôle antérieur, d’autant plus que sa nationalité, les relations qu’il avait conservées avec d’anciens compatriotes, sa conduite singulière et ambiguë, tout le rendait suspect. Ce dernier demanda donc à retourner en France⁠ ⁠; de la Haye le lui accorda aussitôt et vit avec une véritable joie s’éloigner de la côte de Coromandel, au début d’octobre, celui dont les avis avaient entraîné la faillite de ses propres entreprises et le mettaient lui-même dans une situation très précaire, celui qu’il tenait même maintenant pour un véritable traître.

IL A HAYE A MASU- LIPATAM

Cependant, l’investissement de Sâo-Thomé n’avait nullement cessé⁠ ⁠; il était même devenu plus sévère. Malgré l’alliance de leur souverain avec le « Grand Roi, » c’est de très mauvaise grâce que les Anglais de Madras avaient donné des vivres aux nouveaux maîtres de la ville⁠ ⁠; ils avaient d’ailleurs fourni en même temps aux Mores des munitions et même des canonniers. Plus ouvertement encore, les Hollandais étaient venus en aide aux soldats du roi de Golconde, qui avaient poussé leurs tranchées jusqu’à cinquante pas de la place. Heureusement pour les Français, les Mores ne surent pas tirer parti de leurs multiples avantages⁠ ⁠; malgré la supériorité de leur nombre, ils se firent battre à plusieurs reprises et se trouvèrent contraints de se retirer à la distance de plusieurs lieues... C’est donc à l’avantage des armes françaises que se termina le premier siège de Sâo-Thomé. la Haye le comprenait fort bien et ne doutait pas que, sous Mais le recul de l’ennemi n’était nullement définitif⁠ ⁠; de l’impulsion des Hollandais, les soldats du roi de Golconde ne se rapprochassent bientôt de la ville. Aussi résolut-il de suivre un conseil qu’il avait négligé naguère et de traiter avec l’ennemi. Avec deux de ses vaisseaux, il se rend donc à Masulipatam, débute par brûler trois des six navires mores qui se trouvent en rade et par contraindre les trois autres à se jeter à la côte, puis il entre en pourparlers avec le gouverneur ou « avaldar » de la ville épouvanté. Malheureusement, de la Haye manquait des qualités et aussi de l’expérience nécessaires pour négocier avec les Indous⁠ ⁠; ce gentilhomme emporté, entêté, sans la moindre souplesse, que sa dignité de vice-roi rendait plus roide et plus cassant encore, ne sut pas profiter des bonnes dispositions dans lesquelles se trouvaient le roi de Golconde et l’avaldar de Masulipatam. Très honnête et plein de mépris pour les agents commerciaux de la Compagnie des Indes Orientales, il se refusait par surcroît à écouter les conseils de gens rompus à la pratique des affaires avec les habitants d’un pays dont lui-même ignorait les usages et la mentalité. Ne comprenant pas quel rôle jouaient l’argent et les présents dans la réussite de toutes les affaires importantes et soupçonnant de concussion ses conseillers même les plus expérimentés, il refusa de consentir les sacrifices pécuniaires qui lui étaient demandés et perdit tout. Quand, près de trois mois après avoir quitté Sâo-Thomé, de la Haye revint en rade (5 juillet) avec un seul de ses navires (l’autre, séparé de lui par la tempête, fut capturé par la suite au Bengale par les Hollandais), il n’avait rien obtenu du roi de Golconde et le blocus de la place avait déjà recommencé. Chose plus grave encore, l’escadre de Ryclof van Goens avait croisé pendant plus de quinze jours devant la ville où était arrivé un peu plus tôt l’habile directeur général Baron avec un vaisseau du Roi et deux petits navires de la Compagnie, et les Mores avaient profité de sa présence pour se rapprocher eux-mêmes des remparts de Sâo-Thomé.

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Marine. (G. Hanotaux fils.)
Gravure Marine. (G. Hanotaux fils.)

Si du moins l’escadre anglaise qui parut dans le golfe du Bengale vers le même temps avait combiné son action avec celle des Français⁠ ⁠! Mais tandis que le Roi Soleil et Charles II Stuart étaient étroitement unis en Europe, les agents de la Compagnie britannique dans l’Inde voyaient en nous des concurrents dont ils devaient, au plus tôt, se débarrasser de toutes les manières, prévoyant bien que, si nous restions à la côte de Coromandel, tout leur négoce serait perdu. Dès lors, quelle coopération de la Haye pouvait-i E attendre des navires de notre alliée⁠ ⁠? E arine). (XVII® SIÈCLE) jour où la cour de Golconde écouta les promesses des agents hollandais de Ryclof et refusa de négocier la cession de Sâo-Thomé avec l’envoyé de Blanquet de la Haye, le sort de cette ville fut décidé.

LE SECOND SIEGE DE SÁO-THOME PERTE DE CETTE PLACE

Ni le vice-roi, ni Baron, ne se firent d’illusion sur ce point⁠ ⁠; aussi ne songèrent-ils plus qu’à sauver l’honneur des armes du Roi en résistant le plus longtemps possible. Qui sait d’ailleurs si, en cas de paix, la possession de São-Thomé ne pourrait pas être assurée à la France⁠ ⁠? Malheureusement, une fois encore, la Haye, desservi par ses défauts, ne sut pas déployer toute l’adresse nécessaire, ni, à un moment où se faisait sentir la pénurie de vivres et de munitions, user vis-à-vis des soldats des ménagements propres à en arrêter la désertion. Du moins déploya-t-il, dans la défense de la ville investie, une énergie et une activité auxquelles il convient de rendre pleine justice. Le coup de surprise qui, dans la nuit du 2o au 21 août, lui permit d’incendier le camp des Mores, de se redonner de l’air et de ravitailler pour un temps les défenseurs de So-Thomé atteste déjà cette énergie et cette activité⁠ ⁠; mais ce qui les prouve mieux encore, c’est la façon dont Blanquet de la Haye sut prolonger la résistance de la place, le jour où (18 septembre 1673) Hollandais et Mores l’investirent simultanément. les péripéties du second siège de Sâo-Thomé⁠ ⁠; Il ne saurait être question de raconter ici du moins importe-t-il de dire que, pendant près d’un an, le vice-roi tint tête aux ennemis, plus de vingt fois supérieurs en nombre et bien ravitaillés en vivres et en munitions, qui le bloquaient dans la ville et par terre et par mer. Malgré de persévérants envois de vivres et de munitions, répétés aussi fréquemment que possible, d’un point situé un peu plus au Sud sur la côte de Coromandel, un jour vint pourtant où Sâo-Thomé ne posséda plus de vivres que pour une semaine et où de la Haye se vit empêché, par des désertions toujours croissantes, de tenter une dernière sortie⁠ ⁠; alors, non sans douleur, il se résigna à entrer en pourparlers avec les Hollandais. Ceux-ci lui accordèrent les conditions les plus honorables : si, dans les quinze jours consécutifs à la signature de la capitulation, les Français ne recevaient aucun secours, ils sortiraient de Sâo-Thomé avec les honneurs de la guerre, emmenant avec eux deux canons⁠ ⁠; puis deux vaisseaux, fournis tout équipés et approvisionnés par les vainqueurs, ramèneraient en France de la Haye et ses soldats, à la condition que ceux-ci ne se livrassent à aucun acte d’hostilité contre les établissements néerlandais. Quant aux agents de la Compagnie, ils seraient reconduits par mer à Surate ou recevraient les passeports nécessaires pour y revenir par terre... Signée le 6 septembre 1674, cette capitulation fut exécutée le 23, et ses clauses furent (il n’en était pas toujours ainsi scrupuleusement respectées par les Hollandais : le directeur Baron se rendit aussitôt à Madras, tandis que Blanquet de la Haye et les derniers défenseurs de Sâo-Thomé, au nombre de 530, s’embarquaient sur deux navires qui, dès le lendemain, les emmenaient loin du théâtre de leurs exploits et faisaient voile vers la France.

PORTE-ÉTENDARD DU ROYAL-MARINE (XVIIe siècle), d’après les documents du ministère de la

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Ainsi finit, par un complet insuccès, une expédition dont Colbert avait attendu beaucoup et sur laquelle avaient été fondées de très légitimes espérances.

37 B ELLANGER DE L’ESPINAY ET CHERKHAN LOUDI

IV. - LA DONATION DE PONDICHÉRY A LA FRANCE dire que l’envoi de l’ « escadre de Perse » dans les Si grand qu’ait été cet échec, on ne saurait mers de l’Inde ait été absolument inutile. Il permit en effet à quelques Français de s’établir sur la côte de Coromandel en un point où notre pavillon flotte encore aujourd’hui, et d’y jeter les premiers fondements du principal de nos établissements dans la péninsule Indoustanique, de Pondichéry. Le fait est d’importance et mérite, non seulement d’être signalé d’un mot, mais d’être raconté avec un certain détail.

A peine maître de Sâo-Thomé, la Haye s’était vu (on s’en souvient) enfermé dans sa conquête par une armée de Mores sujets du roi de Golconde. L’ennemi ne lui permettant pas de se fournir de vivres dans les campagnes avoisinantes, c’est au delà de la zone occupée par les assaillants, dans les comptoirs européens de la côte de Coromandel et surtout chez les neutres, que le vice-roi avait dû se procurer, par la voie de mer, tout ce dont il avait besoin pour le ravitaillement de la place. Pour différentes raisons, en effet, les Hollandais, en dépit de la supériorité de leur flotte, ne voulaient pas encore intervenir officiellement dans la lutte⁠ ⁠; ils se contentaient presque uniquement de susciter de toutes les manières des ennemis aux Français et de leur rendre très difficile, voire même presque impossible, leur maintien à Sâo-Thomé. De la Haye profita de la liberté de mouvement ainsi laissée à ses navires⁠ ⁠; dès le rer octobre 1672, il en envoie quelques-uns faire des vivres dans les villes situées plus au Sud, à Porto-Novo, à Tranquebar, et bientôt il charge un de ses gardes SOLDAT DE LA GARDE DU PRINCE particuliers, dont il a pu apprécier les réelles qua- DE PONDICHÉRY lités et e rmée, fonds Dubois de l’Étang). mission d’assurer au dehors le ravitaillement de Sâo-Thomé « en vivres et en rafraîchissements » de toute nature.

larmée, fonds Dubois de l’Étang. (G. Hanotaux fils.)

Sans retard, Bellanger de Lespinay (tel est le nom de ce jeune Vendômois) s’efforce de répondre pleinement à la confiance du vice-roi. L’accueil qu’il rencontre d’abord, l’hostilité que dissimule mal la réserve sur laquelle se tiennent les gouverneurs des villes de la côte auxquels il rend visite ne découragent nullement son zèle, et c’est avec ardeur qu’il travaille à procurer à Blanquet de la Haye ce que celui-ci ne cesse de lui demander instamment : de la poudre, des boulets de canon, du riz en paille, et des hommes surtout. Mais comment y réussir sans l’assentiment d’une autorité supérieure à celle des petits avaldars du rivage, du roi de Vizapour (Bijapour) ou du moins de son représentant dans la province de Valegondapour (Carnate), le « général » Chirkhan Loudy⁠ ⁠? On ne pouvait guère douter des dispositions favorables de ce dernier à l’égard des Français, car il avait déjà témoigné le désir de les voir s’établir dans son gouvernement⁠ ⁠; il était, d’autre part, de bonne et prudente politique de se rendre auprès de ce haut personnage et de contrecarrer les efforts incessants faits par les Hollandais pour le gagner à leur cause... Avec l’assentiment du vice-roi, Bellanger de Lespinay se lance donc dans l’intérieur, traverse la plaine côtière et arrive le 3o décembre au pied des collines qui abritent la capitale du « seigneur Cercam », Valegondapourou. Pendant quatre jours, il demeure l’hôte de celui auprès duquel l’accrédite une lettre chaleureuse de son général, et à qui il trouve, dès la première entrevue, « l’esprit français »⁠ ⁠; par trois fois, il est reçu à sa table et répond à ses incessantes questions sur la France, sur le roi et sa famille, sur « sa puissance, la grandeur du royaume, le nombre des gens de guerre, si, quand il allait à l’armée, il avait beaucoup de monde », de la manière la plus avantageuse pour la cause qu’il a mission de soutenir. Aussi obtient-il bientôt du gouverneur de Valegondapourou — le Valgondapouram actuel — la promesse de vivres et de munitions⁠ ⁠; il obtient même, au moment de prendre congé de Chirkhan Loudy, davantage qu’il n’avait sollicité. Un agent des Hollandais s’étant en effet présenté au cours de cette dernière entrevue, voici, au témoignage de Bellanger de Lespinay, ce qui se passa.

SOLDAT DE LA GARDE DU PRINCE DE PONDICHÉRY, d’après un dessin anonyme du Musée de

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« Cercam le fit mettre à trois pas de moi, disant tout haut que les marchands n’étaient point les gens de guerre et qu’il savait fort bien la différence de la nation française et de la hollandaise, que les Français étaient des peuples belliqueux et gouvernés par un puissant monarque, et qu’au contraire les Hollandais n’étaient que des marchands qui, occupant un petit espace de terre, le gouvernaient euxmêmes et qui s’étaient soustraits de la domination espagnole... Et, avant que de sortir, il leur dit que, puisque les Hollandais étaient voisins en Europe de la France, ils le seraient aux Indes et que, pour cet effet, il nous donnait le lieu dit Pondichéry, afin d’y établir la nation. »

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Ainsi prenait corps le dessein, formé depuis plusieurs mois déjà par Chirkhan Loudy, de donner aux Français la faculté de fonder un comptoir sur les terres relevant de son autorité. Lespinay, qui ne connaissait sans doute pas les avances précédemment faites à son chef, dans ce but, par le gouverneur de Valgondapouram, ne s’attendait pas à un tel acte⁠ ⁠; il en fut surpris et ravi tout à la fois. Mais il fut plus satisfait encore quand, une fois de retour à Porto-Novo, il put se rendre compte des avantages du poste de Pondichéry, non loin de la frontière du royaume CANONNIÈRE (XVII® SIÈCLE) conséquent, de lasi ce de sio-posé qu’al avait mission de ravitailer⁠ ⁠; a véritablement, écrit-il, c’était l’endroit qui m’était propre. » Aussi, dès le début de février 1673, — le 4, c’est une date qu’il convient de préciser et de retenir, — Lespinay s’installait-il à Pondichéry, et la France s’y installait avec lui. On aimerait pouvoir raconter longuement le rôle joué en cet endroit par le jeune Vendômois durant tout le temps qu’il y demeura, montrer ses efforts, ses déceptions, ses succès. Mais, dans les intéressants souvenirs qu’il a rédigés à son retour dans son coin de France et où il relate avec simplicité ce qu’il a vu et ce qu’il a fait, lui-même n’a pas fourni beaucoup de renseignements sur ce point. Fort heureusement, les mémoires de François Martin et les autres récits de la défense de Sâo-Thomé suppléent en quelque manière au laconisme du jeune garde particulier de Blanquet de la Haye et ajoutent plus d’un trait précis à ceux qu’il rapporte lui-même. Tous ces textes attestent l’inlassable et féconde activité de notre Vendômois.

CANONNIÈRE (XVIle siècle). (G. Hanotaux fils.)
Gravure CANONNIÈRE (XVIle siècle). (G. Hanotaux fils.)

Par l’obligeante intervention d’un secrétaire du « seigneur Cercam », il avait été mis en relation avec un « gentil » qui, pendant quinze ans, avait été au service des Anglais de Madras. Grâce à cet intermédiaire,

DU ROYAL-MARINE (XVIIE SIÈCLE)

intelligent et honnête par surcroît, Lespinay put se procurer à bon compte tout ce dont il avait besoin⁠ ⁠; en moins de trois mois, « de la poudre, de la mèche, du salpêtre, des boulets de canon, du riz en paille et blanc », bref des provisions et des

approvisionnements de toutes sortes, pour près de 900 hommes, s’accumulèrent dans les cours et dans les bâtiments de la maison où s’était établi l’agent de Blanquet de la Haye⁠ ⁠; le directeur général Baron les prit avec lui, lors de son passage, et les transporta sur son navire à Sâo-Thomé. Mais cet envoi ne put satisfaire longtemps aux exigences des défenseurs de la place et, de nouveau, des lettres réitérées du vice-roi demandèrent de façon pressante à Pondichéry et des munitions et des vivres. Une fois, par mer, lui-même, de la Haye vint rendre inopinément visite à Lespinay, inspecta ses magasins et put y prendre des provisions de bouche, de la poudre et des boulets, voire même ramener à São- Thomé quelques soldats engagés par notre Vendômois au service de la France. Mais, tôt après, les Hollandais intervenaient ouvertement dans la lutte, et le blocus de la ville se resserrait et se complétait, ce qui rendait beaucoup plus difficile la tâche de Bellanger de Lespinay.

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Celui-ci ne laissa pas, néanmoins, de travailler de son mieux à secourir la place assiégée, tout en entretenant avec Chirkhan Loudy, « notre unique ami de cette côte », les relations les plus cordiales et en allant parfois lui rendre de nouvelles visites dans sa résidence de Valgondapouram. En janvier 1674, l’arrivée de François Martin, que de la Haye lui envoyait pour seconder ses efforts, lui permit d’agir avec encore plus d’activité dans des heures particulièrement critiques, et de réaliser quelques prises heureuses, en particulier celle, en rade même de Porto-Novo, de deux barques hollandaises « chargées de plus de quatre cents milliers de riz ». Montées par quelques marins français, ces deux barques forcèrent ensuite audacieusement, de nuit, le blocus naval de Sâo-Thomé, et parvinrent sans encombre à destination en mars, ce qui « fit subsister la place cinq mois » de plus.

L’INDE DÉLAISSÉE

Cependant, malgré les efforts désespérés de Blanquet de la Haye, malgré l’aide que lui donnaient les Français de Pondichéry, l’heure approchait où, faute de vivres et de munitions, il lui deviendrait impossible de se maintenir dans São-Thomé. Quand vint cette heure, de la Haye n’oublia pas Bellanger de Lespinay⁠ ⁠; il le fit revenir auprès de lui. Le pavillon fleurdelysé continua néanmoins de flotter à Pondichéry. François Martin y demeurait avec quelques autres Français⁠ ⁠; il n’allait pas tarder à faire, de ce petit village de la côte de Coromandel, le principal des comptoirs, sinon encore la base de la puissance de la Compagnie des Indes orientales dans les parties méridionales de l’Asie. Les deux navires hollandais qui, aux termes de la capitulation du 6 septembre 1674, devaient ramener en France la Haye et les derniers débris de 1’ « escadre de Perse » s’éloignèrent de la côte de Coromandel le 24 du même mois. Les Européens qui possédaient des comptoirs sur les rivages du golfe de Bengale purent alors se croire à jamais délivrés de la concurrence de dangereux rivaux. En effet, depuis les premiers jours de l’année précédente (1673), le comptoir français de Masulipatam n’existait plus⁠ ⁠; irrité de la prise de Sâo-Thomé, le roi more de Golconde, Allah Coutoupshah, en avait chassé nos marchands et ne semblait nullement disposé à leur permettre d’y revenir jamais, non plus qu’en aucune autre localité de ses Etats. Quant aux autres princes, seigneurs et gouverneurs indigènes, tous demeuraient sous l’impression de la victoire des Hollandais et ne se souvenaient plus de la haute idée que l’escadre de Perse leur avait naguère donnée de la puissance du roi de (D’après le Voyage extraordinaire de Waller Schultsen aux Indes Orientales. Amsterdam, 1676). France. Chirkhan Loudy lui-même, mécontent de ne pas être remboursé des avances d’argent consenties par lui à François Martin pour la solde des topas indigènes de Sâo-Thomé, irrité de voir le comptoir de Surate ne pas faire honneur aux lettres de change tirées sur lui, à son propre nom, par le même François Martin, Chirkhan Loudy semblait se détacher des Français. Quand, en juin 1674, le marchand de la Compagnie était venu le trouver à Valgondapouram, il l’avait froidement accueilli⁠ ⁠; il lui avait même déclaré que ses compatriotes devaient se tenir pour très heureux d’être tolérés à Pondichéry. Tout faisait présager notre prochaine expulsion du pays. Si celle-ci ne s’est pas produite après la chute de Sâo-Thomé, si, bien au contraire, la Compagnie des Indes Orientales n’a pas tardé à posséder son principal établissement dans cette partie même de l’Inde, elle le doit à l’intelligente et féconde activité du directeur François Baron et du marchand François Martin. Toutefois, avant d’arriver à un tel succès, que d’obstacles à vaincre et que de difficultés à surmonter⁠ ⁠!

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LA COUR D’ARAKAN

LA COUR D’ARAKAN
Gravure LA COUR D’ARAKAN
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En Europe, en France même, les circonstances étaient nettement défavorables, du seul fait de la guerre de la première coalition. L’attention du public et même celle du roi s’étaient détachées des affaires de l’Inde⁠ ⁠; les actionnaires de la Compagnie s’étaient découragés de verser le solde de leur souscription, puisqu’ils ne touchaient aucun dividende et ne voyaient pas poindre le jour où ils seraient récompensés de leurs avances. Aussi les directeurs de cette même Compagnie qui, dans la métropole, avaient la charge de gérer ses affaires, se trouvaient-ils dans la situation la plus délicate. Malgré les efforts de Colbert, toujours aussi actif et aussi énergique, pour masquer l’échec de l’« escadre de Perse », comme aussi pour stimuler leur initiative, les directeurs n’osaient prendre aucune responsabilité ni aucune décision⁠ ⁠; ils ne se décidaient qu’à grand’peine à faire partir pour les mers de l’Asie méridionale quelques rares navires, et encore maigrement chargés. Il en fut ainsi même après la signature de la paix de Nimègue (I0 août 1678), puisque la Compagnie n’expédia pas de nouveaux bâtiments, et encore avec une assez pauvre cargaison, avant la fin de mars 1681.

LA POLITIQUE DE UR BAROMENT DU DIRECTEUR BARON

Rien ne permettait la moindre espérance d’amélioration, même à Surate, le seul point des côtes de l’Inde où la Compagnie possédât encore un vrai comptoir : ni la médiocrité de notre loge, contrastant de piteuse manière avec l’essor des loges rivales, ni la faiblesse — pour ne pas dire la stagnation — de son commerce, ni la rareté de la venue de navires français en rade de Soually, ni ces perpétuelles discordances des marchands Boureau et Pilavoine, dont les échos se répandaient au dehors. Aussi, tout en continuant de s’attaquer aux agents de la Compagnie française, sujets d’un roi avec qui ils étaient en guerre, et de contrecarrer le plus possible leurs desseins, les Hollandais les tenaient-ils déjà pour incapables de leur nuire à eux-mêmes et de leur faire une sérieuse concurrence commerciale sur les côtes de l’Indoustan. Pour eux, à juste titre, notre Compagnie des Indes orientales ne comptait à peu près plus⁠ ⁠; ce n’était guère qu’une quantité négligeable. Marseillais Baron ni le Parisien Martin n’ad- Fort heureusement pour la France, ni le mettaient qu’une telle situation, qu’un tel effacement dussent être durables⁠ ⁠; pour eux l’éclipse de la Société à laquelle ils appartenaient ne pouvait être que momentanée. A la fin de 1674, le premier avait plus d’expérience et d’autorité tout à la fois. Son âge (il était né en 1620), le rôle considérable qu’il avait joué de 1661 à 1669 à Alep comme consul de France, sa situation de directeur de la Compagnie et la confiance dont l’honorait Colbert, ses grands mérites, tout faisait de Baron, après le départ de la Haye, le véritable chef des Français de l’Inde. C’est effectivement comme tel que celui-ci s’est dès lors comporté⁠ ⁠; à lui revient le mérite de toutes les mesures prises jusqu’en 1683 pour le redressement de la situation du royaume des fleurs de lys dans les pays du Sud de l’Asie et de l’Extrême-Orient.

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Ce que Baron voulait avant tout, c’était assurer à la France « un établissement, ou, pour parler plus juste (disait-il), une place » sur la côte de Coromandel et la doter d’ « une autre en celle de Malabar ». Ainsi installée sur les deux rivages du Deccan, la Compagnie serait à même d’agir efficacement⁠ ⁠; elle pourrait commencer avec fruit et surtout, car Baron se souciait plus encore du côté politique que de l’économique, rendre le roi de France « l’arbitre des princes mores et gentils » de la péninsule Indoustanique.

Pour réaliser la première partie de ce beau programme, Baron demeura sur la côte de Coromandel, au lieu de regagner Surate, comme l’y autorisaient de façon formelle les termes de la capitulation de Sâo-Thomé. Pleinement convaincu de l’importance de cette place, il se flattait de l’espoir de la voir restituée à la Compagnie lors de la signature de la paix, qu’il croyait prochaine, ou encore de réparer lui-même, par la diplomatie, l’échec subi quelques mois auparavant par les armes françaises⁠ ⁠; de là une série de négociations, d’abord avec le général more à qui les Hollandais s’étaient empressés de remettre Sâo-Thomé après le départ de Blanquet de la Haye, puis avec la cour de Golconde elle-même, et enfin avec Chirkhan Loudy.

Ce dernier était entré, trop tard, au lendemain seulement de la capitulation de Sâo-Thomé, en possession des sommes qui lui avaient été promises pour lever les troupes indigènes nécessaires au dégagement de la place. Ramené par là, et aussi par le désir de conserver l’argent qu’il venait de toucher, à ses sentiments amicaux pour les Français, soucieux, d’autre part, d’accroître l’étendue de son territoire aux dépens de ses voisins, voire même du royaume de Golconde, cet ambitieux personnage rêvait de s’appuyer sur les Français pour réaliser ses vastes projets. Pour se les attacher, il se montra tout disposé à les seconder dans leurs vues sur Sâo-Thomé⁠ ⁠; il alla même, en avril 1675, jusqu’à proposer à Baron une véritable alliance entre la France et lui. Mais, pour différentes raisons dont les principales furent les intrigues et les pratiques corruptrices des Hollandais, la vénalité du premier ministre de Golconde et la fragilité de la puissance du gouverneur de Valegondapourou, aucune de ces négociations ne fut couronnée de succès. C’est en vain que, de Madras, de Porto- Novo et de Pondichéry où il résida successivement après son départ de Sâo-Thomé, Baron déploya toutes les ressources de son habileté pour acquérir une seconde fois cette ville à la France⁠ ⁠; la démolition de ses remparts, exécutée sur l’ordre de la cour de Golconde par les indigènes avec le concours de Hollandais désireux d’en éloigner complètement nos compatriotes, anéantit définitivement l’espoir tenace qu’il avait gardé jusqu’alors de faire flotter à nouveau le pavillon fleurdelysé sur les murs de Sâo-Thomé (octobre 1675). Peut-être, d’ailleurs, valut-il mieux pour la France qu’il en fût ainsi⁠ ⁠; déjà, en effet, se manifestaient dans le Deccan les signes précurseurs d’une prochaine révolution⁠ ⁠; partout des troubles, des rivalités et des guerres, des compétitions de seigneur à seigneur⁠ ⁠; le royaume de Golconde allait s’affaiblissant de plus en plus⁠ ⁠; mais, par contre, l’ambitieux mahratte Sivagi réalisait sans cesse de nouveaux progrès qui devaient lui permettre un peu plus tard de ravager les terres du sultan de Bijapour et du Grand Mogol Aureng Zeb, en attendant que celui-ci prît une éclatante revanche sur les mêmes souverains de Bijapour, de Golconde et sur d’autres encore.

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Si proches que fussent ces événements, Baron ne pouvait les prévoir en 1675⁠ ⁠; aussi fut-il très peiné en constatant l’insuccès de tous ses efforts pour remettre la France en possession de Sâo-Thomé. Mais, au moment où le fait devint assuré, c’est-à-dire au moment où les Hollandais commencèrent à faire détruire les remparts de cette ville, le directeur de la Compagnie avait quitté depuis plusieurs mois déjà la côte de Coromandel. De Pondichéry, où il venait de séjourner pendant plusieurs semaines, il avait gagné Surate, par terre, en traversant d’Est en Ouest toute la péninsule du Deccan. Il s’agissait d’accomplir, en ce port de la mer d’Oman, une œuvre éminente, encore que très différente de celle à laquelle Baron venait de se consacrer, une œuvre surtout économique : de rétablir l’ordre et la discipline dans la loge française et de préparer en cet endroit, tandis que s’achevait en Europe la guerre de la première coalition, une nouvelle base d’opérations commerciales pour l’avenir. Telle fut effectivement la tâche que Baron réussit assez vite à mener à bien, malgré les difficultés que lui créèrent la torpeur de la direction générale de la Compagnie, les dettes qui obéraient lourdement le comptoir et surtout les avanies du gouvernement du Grand Mogol. Aussi voit-on, très vite après la signature de la paix de Nimègue, quelque vie reprendre dans les différentes loges que la Compagnie a gardées sur les côtes du golfe d’Oman, en Perse et jusqu’à Bassora au moyen du commerce d’Inde en Inde. En même temps, Baron envoie des navires par delà le détroit de Malacca jusqu’au Siam et au Tonkin avec mission, non seulement d’y faire du négoce, mais d’y fonder des comptoirs. L’activité renaît donc à Surate, malgré les obstacles que créent à son chef l’affaiblissement progressif de la Compagnie des Indes en France et les événements, les véritables révolutions, qui se produisent ou qui se préparent, à l’époque, dans la péninsule elle-même. Tôt après, l’ouverture des pays des Indes Orientales au commerce libre, autorisé pour cinq ans à partir du rer avril 1682 sous la seule obligation, pour les particuliers, de se servir des navires de la Compagnie privilégiée pour le transport de leurs marchandises, l’appui donné par Seignelay, le jour où il eût succédé à son père, à la grande association fondée par celui-ci en 1664, puis la reconstitution de la Compagnie des Indes Orientales sur de nouvelles bases et la multiplication des envois de vaisseaux de commerce à partir de l’année 1684 créent des conjonctures favorables et facilitent davantage encore l’essor du comptoir de Surate.

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Mais, à ce moment, Baron, à demi paralytique depuis 1680, n’est plus le chef de la loge française. Si, jusqu’au jour de sa mort (14 mai 1683), il en est toujours demeuré la tête, il a eu auprès de lui, depuis le 22 août 1681, un second en qui il a toute confiance et qui, d’accord avec lui, a dirigé au mieux les affaires de la Compagnie. C’est François Martin, le prudent continuateur des errements de François Baron et le véritable fondateur des premiers établissements français de l’Inde.

MÉDAILLE DE LA COMPAGNIE DES INDES. (A. Reiss.) Cul-de-lampe
Gravure MÉDAILLE DE LA COMPAGNIE DES INDES. (A. Reiss.) Cul-de-lampe
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Citer ce chapitre

Henri Froidevaux, « L' « escadre de Perse » dans les mers de l'Inde », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 21-46.

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