Tome V · L'Inde du seizième siècle à 1720 · Chapitre 1
La route des Indes d'Asie, premiers essais de colonisation
I. - SUR LES ROUTES DES INDES D’ASIE. — Les Français dans l’Inde à l’époque de François Jer. — Marins et voyageurs au temps de Henri IV et de Louis XIII. — Les récits de La Boullaye Le Gouz et de Tavernier. II. — LES DÉBUTS DE NOS ÉTABLISSEMENTS DANS L’INDE. — Projets de Henri IV et de Richelieu. — Colbert et la constitution de la Compagnie des Indes orientales (1664). — Envoi d’une flotte à Madagascar et dans l’Inde. Le directeur Caron. — Surate. — Le firman d’Aureng-Zeb. — La désunion au sein du Conseil de Surate. — Caron à Bantam. — Médiocre succès de notre comptoir de Surate.
A péninsule triangulaire qui, au centre de l’Asie méridionale, isole l’une de l’autre les deux mers d’Oman et de Bengale et qui porte le le nom de Deccan a été visitée par des Français dès le début des temps modernes, c’est-à-dire dès le premier tiers du seizième siècle. Ceux-ci, il est vrai, n’y sont pas venus alors avec l’idée d’y fonder des établissements durables. Hommes de leur temps, ils ne voulaient que commercer avec les indigènes, rapporter dans leur propre pays, en échange des cargaisons entassées dans les flancs de leurs navires, les produits, si recherchés en Europe, de ces lointaines contrées, — étoffes, parfums, épices, diamants, métaux précieux, — ou HISTOIRE DES COLONIES. T. V encore se procurer par la piraterie, en courant sus aux nefs montées par des mécréants, ces mêmes marchandises, assurés qu’ils étaient de les vendre à cher prix à leur retour dans les ports de l’Europe occidentale.
2 LI LEPOQUE DE FRANÇOISL’entreprise n’allait pas sans périls. Les mers étaient dangereuses, parcourues de tous les côtés par des pirates qui ne respectaient aucun pavillon. Les navigateurs occidentaux, désireux de s’assurer le bénéfice exclusif de leurs découvertes, ne voyaient rien de mieux, pour supprimer toute concurrence possible, que de couler les navires battant pavillon étranger rencontrés par eux au delà de la « ligne des amitiés » et de garder captifs leurs marins en terres lointaines ou de les enrôler de force au service de leur patrie,... à moins qu’ils ne les missent, en les tuant d’une façon plus ou moins ignominieuse, dans l’incapacité de révéler à d’autres le secret de la route que leur audace leur avait permis de suivre jusqu’à son terme. I" dure expérience à l’époque des découvertes. Les ES FRANÇAIS DANS L’INDE A Plus d’une fois, des Français en ont fait la uns ont payé cher le succès de voyages clandestins sur les flots de l’Atlantique jusqu’aux rivages des Antilles ou de la « terre ferme » et leurs efforts pour fonder des comptoirs ou des établissements sur les côtes de la Floride ou du Brésil ; d’autres se sont vus arrêter dans les parages de l’Afrique occidentale, jusqu’où ils s’étaient plus ou moins loin avancés ; quelques autres encore, qui avaient poussé par delà le cap de Bonne Espérance jusque dans les parties de l’Asie méridionale baignées par la mer des Indes, ont cru n’en revenir jamais et ont, pour la plupart, laissé leurs os dans ces lointaines contrées. C’est ainsi que, s’ils ont pu, dès 1526, parvenir jusqu’à Diu, les marins de la Marie de Bon-Secours n’y ont pas réalisé leurs desseins ni leurs espérances ; emprisonnés par un prince indigène qui s’était saisi de leur bâtiment, ils ont dû, les uns apostasier et renoncer à tout jamais à revenir dans leur patrie, les autres mener une vie misérable en attendant de pouvoir regagner leur pays. L’un d’eux au moins, le gentilhomme languedocien Georges de Virgile, a eu ce bonheur ; s’il n’a pu nouer « avec quelque roy des Indes orientales » les relations que François Ier, désireux d’assurer à ses sujets le bénéfice du commerce des « terres neuves », lui avait donné mission de préparer et de former, du moins a-t-il pu revoir la France et narrer ses aventures dans des mémoires aujourd’hui perdus qui ont servi de base au début du dix-huitième siècle à la romanesque « histoire indienne » de cette Crementine, reine de Sanga, que Mme de Gomez publia en deux volumes à Paris en 1727.
Un autre que François Ier songeait aussi à l’Inde : le vicomte de Dieppe, le célèbre armateur Jean Ango. La Marie de Bon-Secours, dite aussi le Grand Anglais, était-elle un de ses navires ? Peut-être ; en tout cas le Sacre, envoyé par lui à Sumatra sous les ordres du bon capitaine Jean Parmentier, rapporta en France, en I530, de précieux renseignements sur la situation de la Perse, d’Ormuz, de Calicut et de Ceylan, comme sur celle de Malacca et de l’île même de Sumatra, par rapport à celle des îles Maldives où il avait touché.
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Malheureusement, l’heure n’était plus favorable pour des expéditions aussi lointaines. « Pratiqué » par le subtil ambassadeur du roi Jean III de Portugal, l’amiral Brion-Chabot interdisait de sa propre autorité, dès août 1531, toute navigation des marins français vers les colonies des Portugais : Brésil, LA VILLE DE DIU Guinée, Inde andel, par Philippe Baldæns. Amsterdam (1672). Si, un peu plus tard (novembre 1533), François Ier affirmait encore, par la parole et par les actes, la liberté pour tous « de naviguer sur la mer commune », il changeait tôt après de sentiment (août 1536), se désintéressait des entreprises lointaines et allait même iusqu’à les défendre. Dès lors, abstraction faite de quelques corsaires comme le Rochelais Boudart, nos marins délaissent complètement la mer des Indes pour les côtes de la Guinée, du Brésil, des Antilles et de la Nouvelle-France, si bien qu’en 1559 l’amiral de Coligny demande à Jean Nicot, l’ambassadeur de France au Portugal, d’engager à Lisbonne « un pilote pratique des routes et navigations orientales ». L’activité des nôtres s’est détournée de ces pays lointains. L’activité réelle, mais non pas la pensée. Toutefois les malheurs qui éprouvèrent si durement la France pendant les quarante dernières années du seizième siècle, les guerres de religion, P’intervention des étrangers dans nos propres affaires, écartèrent
pour un temps les esprits des entreprises d’outre-mer. Il faut attendre jusqu’au règne réparateur de Henri IV pour enregistrer de nouvelles apparitions de nos marins dans les eaux de l’Asie méridionale. Alors, au lendemain du traité de Vervins avec l’Espagne et de la promulgation de la paix religieuse en France (l’édit de Nantes est du 13 avril 1598, la paix avec Philippe II du 2 mai suivant), l’heure semble favorable. Le Portugal est uni depuis quelques années à sa puissante voisine ; mais celle-ci, épuisée par des luttes soutenues pendant des décades sur tant de théâtres différents et contre les ennemis les plus divers, ne peut plus, depuis le désastre de l’Invincible Armada et les hardies expéditions des grands corsaires anglais du temps d’Elisabeth, défendre toutes les parties de son immense et double empire colonial ; elle se montre plus soucieuse de ses propres possessi omptoirs portugais de la (D’après la Relation d’un Indes. Lisbonne,
voyage aux Indes orientales par un gentilhomme français, Paris, 1695. (A. Reiss.)
5d’autre part, a cessé d’être le grand centre de distribution des épices par tout l’Occident, et déjà les flottes frétées par la Compagnie hollandaise des Indes orientales n’y rapportent, que pour aller les vendre ensuite dans les pays voisins, les précieuses marchandises de l’Inde, de l’Indochine et de l’Insulinde. Enfin les Néerlandais des Provinces-Unies sont des amis de la France, qui les a soutenus et les soutient encore dans leur lutte contre l’Espagne. Que de raisons pour que les nôtres se lancent au delà du cap de Bonne-Espérance ! De fait, dès 1602, un navire de Saint-Malo, le Corbin, fait naufrage près d’un atoll des Maldives et Pyrard de Laval séjourne plus de cinq ans dans ce petit archipel de l’Océan Indien ; un Breton de Vitré, Pierre-Olivier Malherbe, se targue un peu plus tard, de son côté, d’avoir visité Calicut et les Etats du Grand Mogol et d’avoir poussé jusqu’à Malacca.
IL LE GOUZ ET DE TAVERNIERAu temps de Louis XIII encore, des marins normands ont poussé jusqu’aux abords de l’Indoustan, s’ils n’ont pas accédé dans ce pays. Tels ceux qui, en 1616, montés sur le Saint-Michel et sur le Saint-Louis, ont fait escale à l’entrée de la mer Rouge, puis à celle du golfe Persique, avant de cingler vers Sumatra ; tels encore ceux qui, en 1620, ont longé la côte du Malabar et s’y sont vus, près de Mangalore, assaillis par des pirates ; tels encore le Dieppois Gilles de Rezimont, et Alonse Goubert, et d’autres dont il est inutile de citer ici les noms. Ils ont tous contribué par leurs récits, à leur retour en France, à entretenir parmi les populations maritimes de nos ports le prestige et même la fascination de ces pays de l’Extrême-Orient des richesses desquels la simple énumération fait rêver : « Diamants de Bagalate, rubis de Ceylan, émeraudes de la Perse, perles d’Ormuz, muscade de Bantam, clous de girofle des Moluques, poivre de la Taprobane et gingembre de l’Inde. » les marins, les voyageurs qui, à travers toute ES RÉCITS DE LA BOULLAYE On en rêvait d’autant plus que, comme l’Asie antérieure, avaient pu parvenir jusqu’aux pays arrosés par l’Indus et par le Gange en avaient, eux aussi, raconté des merveilles. Tel le sieur de Feines qui, en l’an 1606, vit Alep, les déserts de l’Arabie, la Chaldée, Babylone, la Perse, Ormuz, se rendit de là dans l’Inde orientale, à Goa et ailleurs. Aussi Henri IV et après lui Louis XIII eussent-ils voulu, soit jalonner de quelques établissements français les nombreuses étapes de cette longue route terrestre, soit ouvrir à nos négociants le commerce de la Perse et même de l’Inde ; des missionnaires capucins, Français d’origine, n’étaient-ils pas déjà établis en Perse, et même, depuis 1639, à Surate ? Le Parisien Jean-Baptiste Tavernier qui a visité l’empire du Grand Mogol
6et les mines de Golconde et qui, au cours de six voyages successifs, a pénétré jusqu’à la frontière de la Chine, l’Angevin La Boullaye le Gouz, qui, entre 1643 et 1649, est parvenu jusqu’au Rajpoutana, ont confirmé cette opinion quand, pendant les années tranquilles du ministère de Mazarin, ils ont publié le récit de leurs longs voyages. Bien qu’il fût simplement alors l’intendant du cardinal, Colbert fut frappé de ce qu’ils racontaient sur les ressources des pays asiatiques riverains de la mer des Indes ; une fois arrivé aux affaires publiques, il institua une enquête sur le sujet, s’informant à la fois de la richesse des contrées baignées par la mer des Indes, de la valeur respective des routes maritimes et terrestres permettant d’y accéder, enfin de la
(D’après le portr, gravé par Hainzelman). J.-B. TAVERNIER C. H situation politique et économique des Compagnies européennes établies sur les côtes de l’Asie méridionale. Tôt après, fort de l’expérience de ses informateurs comme de ses réflexions personnelles, il entreprenait de fonder une Compagnie des Indes orientales capable d’assurer aux Français leur part dans les bénéfices du négoce de ces lointaines contrées. Colbert n’était pas le premier à vouloir réaliser une telle entreprise ; Henri IV d’abord, puis Richelieu y avaient songé avant lui. Tant qu’il avait dû conquérir son royaume sur les Ligueurs et sur les Espagnols et se contenter de faire le roi de Navarre, Henri IV avait eu d’autres soucis. Mais après la signature de ce traité de Vervins, qui éloignait enfin les Espagnols du royaume de France et semblait devoir garantir à notre pays la paix et la sécurité, après celle du traité de Lyon (17 janvier I60I) et la répression des intrigues et des conspirations qui coûtèrent la vie au maréchal de Biron, il profita de la tranquillité relative dont il jouissait pour tenter d’assurer à ses sujets une part d’exploitation commerciale de l’Inde et des pays de l’Extrême-Orient. C’est alors, en 1604, qu’il concéda à un Hollandais, Pierre Lintjens, à un Français, Girard de Roy, et à quelques autres, leurs associés, le monopole du commerce des Indes orientales. Il ne doutait pas que ses amis et alliés les Néerlandais ne vissent d’un bon œil une entreprise qui, au sud de l’Asie comme en Europe, nuisait aux Hispano-Portugais, leurs communs ennemis. Mais lorsque Lintjens se rendit en Hollande pour y acheter des vaisseaux et pour y recruter des équipages, les Etats généraux, désireux de se réserver, s’il était pos- (D’après la Véritable relation des trois nouveaux et extraordinaires voyages des Hollandais (1594-95-96), par Sennius Hultius). sible, pour eux-mêmes le monopole du commerce, répondirent par un refus catégorique de collaboration, puis, voyant que le roi ne renonçait pas à ses projets, ils interdirent formellement à leurs nationaux de s’engager au service d’un prince étranger ; bien plus, ils déclarèrent en 1609 qu’ils n’hésiteraient pas à donner l’ordre d’aborder les vaisseaux français qu’on rencontrerait sur la route des Indes orientales et à faire pendre tous les Flamands qui seraient trouvés à bord !
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Peu après, l’assassinat du « bon roi Henri » livrait la France aux embarras d’une minorité et d’une régence, aux troubles suscités par les ambitieux de toute espèce - nobles et protestants — dont le roi défunt avait comprimé les intrigues et ne permettait pas au gouvernement de relever l’affront. Seuls, par conséquent, quelques rares navires, partis de Saint-Malo ou de Honfleur, firent à leurs risques et périls, et le plus souvent sans grands bénéfices, le voyage de l’Insulinde après l’année I61o ; il fut question de nouveaux projets de constitution de compagnies, l’un notamment ayant pour initiateur François du Noyer de Saint-Martin, contrôleur général du commerce ; mais rien ne put se réaliser. L’opinion s’était accréditée que les voyages étaient trop longs, les Espagnols et les Hollandais trop forts. Et, selon l’observation de Richelieu dans son Testament politique, il n’est point dans l’humeur des Français d’entreprendre des voyages de longue haleine ; ils veulent que leurs désirs soient réalisés aussitôt qu’ils sont conçus. Aussi ce grand cardinal jugeait-il, dans l’Inde, la place trop bien gardée par nos concurrents éventuels pour que la France pût songer à s’y établir au moins immédiatement ; il préféra donc s’assurer d’abord une base solide d’opération et ce fut notre établissement à Madagascar, étape plutôt que limite de notre activité.
8 PAGNIE DES INDES ORIENTALESOn était alors en pleine période française de la guerre de Trente ans, à la veille de la mort de Richelieu. Les difficultés contre lesquelles se débattit, après la mort de Louis XIII, le successeur du grand cardinal, l’Italien Julio Mazarini, pendant les débuts de la régence d’Anne d’Autriche, la mère de Louis XIV alors tout jeune enfant, puis les désordres de la Fronde, paralysèrent une fois encore notre action extérieure, mais après le traité des Pyrénées (1659), qui rétablit nos bonnes relations avec l’Espagne, une nouvelle période de tranquillité favorable au commerce sembla renaître et Colbert arriva aux affaires avec la confiance d’un roi qui, d’ailleurs, entendait bien contrôler lui-même l’initiative et l’activité de ses ministres. L’attention du nouveau venu (1664) était depuis longtemps fixée sur les affaires relatives au commerce extérieur ; il savait que le succès des entreprises anglaises et néerlandaises tenait avant tout au monopole et à l’institution de grandes compagnies privilégiées ; il pensait qu’il serait facile d’obtenir des résultats analogues en appliquant en France le même système. Les efforts isolés des petits groupements ne disposant que de faibles capitaux et de flottes insignifiantes n’avaient-ils pas presque tous abouti à des échecs plus ou moins douloureux ?
Ce n’est pas ici le lieu d’exposer comment il parvint à constituer la fameuse Compagnie des Indes orientales, à laquelle son nom est resté attaché et dont la Déclaration royale de mai 1664 annonça officiellement la constitution. L’opinion n’était guère favorable à cette création et les commerçants eux-mêmes y étaient indifférents, sinon hostiles. Le capital nécessaire aux premiers frais d’un impor-
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tant établissement ne fut souscrit qu’à grand’peine et le fut surtout par ceux qui ne pouvaient refuser leur concours à l’entreprise projetée.
Néanmoins, grâce à la volonté tenace de Colbert et du roi, la Compagnie put se constituer avec les privilèges les plus étendus. Elle recevait le monopole exclusif de la navigation et du commerce dans les Indes, les mers orientales et les mers du Sud pendant un laps de temps de cinquante années ; le roi lui octroyait la concession à perpétuité des terres et places occupées par elle, avec tous les aR droits de seigneurie sur les unes et sur les autres, comme aussi la concession à perpétuité de Madagascar et des îles voisines. Dans les pays soumis à son autorité, la Compagnie aurait le droit d’établir des juges, qui seraient chargés d’y appliquer la coutume de Paris ; elle jouirait du droit d’envoyer des ambassadeurs aux souverains des Indes, de faire des traités et de déclarer la guerre, d’arborer le pavillon royal et d’établir des garnisons en pays conquis par ses troupes.
Une fois ainsi constituée et comblée de marques de la bienveillance et de l’intérêt du roi, comment la Compagnie a-t-elle rempli les intentions de son fondateur et exercé son monopole ?
Des statuts qui lui furent donnés, il ressort que la Compagnie des Indes orientales avait à mener de front deux entreprises distinctes. A Madagascar, elle devait poursuivre une œuvre de peuplement et de colonisation déjà commencée depuis 1642, et une œuvre d’évangélisation des indigènes amorcée depuis 1650 ; elle devait en même temps y fonder un établissement solide, capable de servir à la fois de point de relâche et de « rafraîchissement » (comme on disait à l’époque) en même temps que d’entrepôt sur la route des Grandes Indes. Là même, c’est-à-dire dans l’Inde et dans l’Insulinde, en Chine et au Japon, le programme de la Compagnie était autre ; il ne s’agissait plus — tout au moins au début, car certains articles des statuts semblaient prévoir des cessions de territoire, sinon des conquêtes — que de nouer des relations commerciales avec les indigènes et d’obtenir d’eux, pour les transporter directement en France, ces denrées précieuses et aussi ces objets manufacturés, de l’importation desquels, en Occident, Colbert rêvait d’enlever le monopole aux « rouliers des mers ».
10 DANS L’INDE.Créer de toutes pièces une flotte commerciale, en recruter les équipages, la pourvoir des marchandises appréciées dans les pays où elle doit se rendre, constitue toujours une entreprise longue et minutieuse. Il en était surtout ainsi en un temps où la marine marchande du royaume de France se trouvait encore dans la déplorable situation où l’avait laissée Mazarin. Tout en consacrant le meilleur de leur attention et de leur expérience à cette œuvre considérable, les directeurs de la nouvelle Compagnie estimèrent utile de préparer l’avenir en envoyant sans retard, par la voie de terre — c’est-à-dire par Alep et par la Perse — une mission jusque dans l’Inde. Un gentilhomme ordinaire de la Chambre du roi, le sire de Lalain, et le gentilhomme angevin de La Boullaye le Gouz — le même qui avait déjà visité la Perse et les Indes, Surate et la côte du Malabar — furent placés à la tête de cette mission, que complétaient trois agents de la Compagnie. Présenter au chah de Perse et au Grand Mogol des lettres de crédit de Louis XIV, disposer favorablement ces souverains et obtenir d’eux des firmans avantageux pour la Compagnie, voilà ce que devaient faire, sur leur route, les membres de cette mission, chargée ainsi en quelque manière d’annoncer la venue prochaine d’agents plus qualifiés et de leur préparer leur tâche. (Octobre 1664.) Tandis que ceux-ci gagnaient la — LE DIRECTEUR CARON Perse et remplissaient de leur mieux la première partie du programme qui leur avait été imposé, les trois bâtiments qui composaient le premier armement de la nouvelle Compagnie partaient de Brest (7 mars 1665). Ils emmenaient à leur bord, outre le personnel administratif et militaire et un convoi de colons destinés à Madagascar, un petit état-major de négo-
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SURATEciants à qui incombait la tâche de faire de cette île « l’entrepôt de la navigation des vaisseaux » de la Compagnie et « le centre de son commerce dans les Indes ». C’est seulement cette œuvre une fois accomplie, ou plutôt présumée par lui accomplie, que Colbert, si impatient fût-il de voir les Français participer activement au trafic des pays du sud de l’Asie, entreprit d’y fonder quelques comptoirs. Alors (mars 1666) partit de La Rochelle une flotte considérable, composée de dix vaisseaux de la Compagnie. A leur bord avaient pris passage, outre le marquis, de Mondevergue, « amiral et lieutenant général pour commander les vaisseaux des Français par delà la Ligne Equinoxiale », et de nouveaux fonctionnaires, soldats et colons destinés à Madagascar, deux directeurs de la « Chambre générale » de la Compagnie, de Faye et Caron, et plusieurs « marchands ». Une partie de ce personnel technique, composé pour moitié de Hollandais naturalisés, — le directeur François Caron entre autres, - devait, de la nouvelle île Dauphine, gagner au plus vite la côte FRÉGATE occidentale de l’Indous onder un comptoir. Mais, si impérieux que fussent les ordres de Colbert, leur exécution se trouva retardée : une année seulement après son départ de La Rochelle, la flotte française atteignit Fort-Dauphin, et plusieurs mois s’écoulèrent encore avant que Caron s’éloignât de Madagascar à destination de Surate, où il débarqua enfin le 13 février 1668. du point où ce fleuve se jette dans le golfe d’Oman, Surate demeure Bâtie sur les bords de la Tapti, à quelques kilomètres en amont encore aujourd’hui une ville de réelle importance, peuplée de plus de 115 000 habitants, mais comme son étoile a pâli depuis le jour où Bombay a pris son essor ! Au dix-septième siècle, on la tenait, avec le port de Cambaye situé un peu plus au Nord, sur la côte de Guzerate, au fond du golfe de Cambaye, pour le principal
débouché de l’Inde continentale et des parties septentrionales du Deccan, c’est-à-dire des pays sur lesquels s’étendait la domination du souverain de Delhi, du Grand Mogol. Ruinée par les Portugais en I520, Surate avait, dès la fin du seizième siècle, repris une telle importance que les Anglais et les Hollandais y avaient les uns et les autres fondé un comptoir dès le lendemain de leur arrivée sur les côtes occidentales de l’Inde et que Thomas Herbert lui assigne en 1626 la troisième place parmi les villes du royaume de Guzerate. Elle est, déclare-t-il, « fort renommée, riche et peuplée » et si elle « n’est pas bien considérable ni d’assiette ni par les fortifications », du moins l’est-elle par son commerce. Environ cinquante ans plus tard, les Français ne lui trouvent pas moins d’activité ; aussi Dellon la déclare-t-il « le plus important des ports que le Grand Mogol ait dans son empire ».
Ces témoignages, qu’il serait aisé de multiplier, expliquent le prestige dont jouissait Surate à une époque où Bombay n’était encore qu’un pauvre village à côté du fort cédé en 166ı par le Portugal à l’Angleterre ; ils expliquent aussi en partie pourquoi Colbert et les directeurs de la Compagnie des Indes orientales avaient pris le parti de fonder dans cette ville, en face des établissements anglais et hollandais déjà existants, le premier comptoir créé par les Français dans le sud de l’Asie. Mais voici qui achève de faire comprendre leur détermination. Surate n’est pas seulement située sur la côte de l’Inde qui regarde vers l’Europe, et au point qui en est le plus proche ; c’est aussi un port d’accès facile pour les navires arrivés par la route du cap de Bonne-Espérance et plus encore pour ceux qui viennent soit de la mer Rouge, soit du golfe Persique. En outre, comme se plaît à le faire ressortir un peu plus tard le docteur Dellon dans son intéressante relation, « un chacun a la liberté de venir et de rester en toute assurance à Surate... Chacun peut y vivre à sa manière sans crainte d’être inquiété, pourvu seulement qu’on ne se mêle point d’enseigner ou de prêcher une autre religion que la musulmane ». Dans cette ville enfin existait en 1668, depuis un certain nombre d’années déjà, un couvent de Capucins fondé et occupé par des religieux français dont la chapelle était en quelque sorte la paroisse des catholiques du lieu. Aussi ces religieux jouissaient-ils d’une grande influence, l’un d’eux surtout, le Père Ambroise de Preuilly, dont Dellon a écrit dans ses Voyages : « Sa vertu n’y était guère moins respectée (à Surate) des Mahométans et Gentils que des Chrétiens. Les uns et les autres ne faisaient aucune difficulté de le prendre pour leur arbitre, et tous se soumettaient avec plaisir à ses décisions. »
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LE FIENG D’AT RENG ZEB
LA COURTO DU SUR DE CONSEIL DE SURATEville, François Caron se rendit à Surate même, il y trouva Quand, après avoir débarqué à Soually, le port de cette le terrain bien préparé. Depuis deux ans déjà, en effet, La Boullaye le Gouz et un de ses compagnons, un commis de la Compagnie nommé Beber, avaient, du golfe Persique, gagné l’Inde par mer. Avec l’aide dévouée des capucins français, tous deux avaient favorablement disposé le nabab en faveur de leurs compatriotes ; puis ils avaient obtenu du grand Aureng Zeb, à Agra, un firman autorisant les Français à s’établir à Soually, à se rendre à leur guise à Surate et à trafiquer librement par tous ses Etats, les faisant enfin jouir « de toutes les grâces, faveurs et libertés dont jouissent les Anglais et (les) Hollandais ». Fort de ce firman, comme aussi de son expérience, Caron ne tarde pas à fonder un comptoir, à s’assurer les services de deux de ces courtiers banians qui, en fait, détiennent le quasi monopole du commerce à Surate, et à embarquer une petite cargaison sur le navire qui l’a lui-même conduit de Madagascar à Surate. Malheureusement, ce premier effort une fois accompli, Caron ne peut le soutenir ni le renouveler, faute de ressources, et il se voit bientôt réduit à une inaction forcée. Et tandis que lui-même p ENG ZEB Caron voyait ses compatriotes les Hollandais affermir et étendre leur autorité dans l’Insulinde, travailler à s’emparer de Macassar et déjouer ainsi quelques-uns des plans conçus et soumis par lui à Colbert pour assurer à la France une part du commerce de la Malaisie, de la Chine et du Japon. plus complète avait régné entre les agents de la Le mal n’eût pas été très grand si l’entente la Compagnie de l’Inde ; malheureusement il n’en était pas ainsi. Conscient de sa valeur et de son expérience, et très jaloux de son autorité, voire même très orgueilleux, Caron entendait être le premier partout, et aussi être obéi sans discussion ; il l’avait prouvé dès le lendemain de son arrivée à Surate en brisant la résistance de quelques-uns de ses inférieurs, mécontents de recevoir les ordres d’« un vieux b... de
Flamand », et il le témoigna bien davantage par la suite. Cependant, le jour où, en mars 1669, arrivèrent en rade de Soually de nouveaux navires de la Compagnie et le collègue de Caron, le directeur de Faye, la meilleure intelligence parut d’abord régner entre eux, bien que leurs communes instructions donnassent partout la préséance au Français sur le Hollandais. Dès le lendemain de l’arrivée de ce second agent supérieur, la loge française recommence à faire des affaires ; grâce à son personnel renforcé, aux fonds et aux marchandises apportés par les navires récemment venus de Madagascar, elle peut même étendre le champ de ses opérations. Afin de tirer parti des firmans que la mission française de 1664 a pu obtenir des Sofis, et qui ont abouti à la fondation d’une loge à Bender Abbas, la ville nouvelle fondée par Abbas le Grand depuis quelque quarante ans sur la côte septentrionale du détroit pour remplacer Ormuz, afin aussi de pénétrer jusqu’au fond du golfe Persique, deux marchands français sont mis à la tête d’une mission de commerce et d’étude qui crée une loge nouvelle à Bassora, sur le Chatt-el-Arab, où seuls jusqu’alors Anglais et Hollandais possèdent des comptoirs. Tandis qu’au sud de Surate, dans ce royaume de Visapour dont la mer d’Oman baigne également les rivages, un autre agent de la Compagnie établit à Rajapour une loge pour faire le trafic du poivre, un autre encore se rend auprès du roi de Golconde avec ordre de
ENTRÉE DE CARON ET DE FAYE A SURATE (D’après la gravure de Vermeulen).
solliciter de lui un firman pour l’établissement d’un comptoir français à Masulipatam, centre de grand commerce de toiles situé sur la côte du golfe de Bengale. Enfin, pour préparer la réalisation d’un dessein qui lui tient au cœur, Caron fait partir pour Achem, c’est-à-dire pour l’extrême Nord de Sumatra, un navire chargé de faciliter aux Français l’accès des Moluques, de ces « petites îles qui donnent de la muscade », dont il a lui-même, dès son entrée au service de la Compagnie, recommandé la conquête comme très profitable et devant procurer au pays qu’il sert « les fines épiceries ».
Une telle activité ne devait pas se soutenir longtemps, car la discorde ne tarda pas à faire son œuvre. Si, pendant les quelques semaines que vécut de Faye, une bonne intel- SVKATRA ligence parut régner entre INS : les deux directeurs, ce semblant d’entente ne dura pas. C’est que Caron, plus encore après Stracro la mort de son collègue (avril 166g) qu’aupara- LAVA vant, entendait se réser- INS : ver tout le secret des affaires et n’admettait pas q Hulsius). LE SULTAN DE SUMATRA trer ; c’est qu’il avait ses créatures, en particulier les deux courtiers banians avec lesquels il s’était entendu dès son arrivée à Surate dont il continuait à ne pas se méfier malgré les avis qui lu étaient donnés. Quand le principal des commis de la Compagnie, un conseiller au Conseil souverain, nommé Goujon, et d’autres agents supérieurs avec lui prétendirent voir clair dans les affaires du comptoir et les contrôler, Caron s’emporta. Deux partis se formèrent alors au sein du Conseil ; l’un soutenait Caron tandis que l’autre, non content d’attaquer le courtier dont le directeur utilisait les services, s’en prenait à ce dernier lui-même et les déclarait tous deux « d’intelligence pour faire leurs affaires aux dépens de la Compagnie ».
Qu’elles fussent justifiées ou dépourvues de toute base, ces accusations eurent des conséquences fâcheuses. Elles diminuèrent l’autorité du chef de la loge de Surate auprès de ses agents même les plus dévoués, et son prestige auprès des indigènes ; elles rejaillirent sur la Compagnie des Indes elle-même et entravèrent encore l’extension de son influence et de ses affaires à un moment où les agissements du chef mahratte Sivaji la rendaient déjà difficile. Si deux nouveaux comptoirs furent créés vers cette époque sur la côte de Malabar, l’un à Mirzéou, l’autre plus au Sud encore (à Tilcéry, ou Tellichéry, non loin de notre Mahé d’aujourd’hui), partout ailleurs les Français n’enregistrèrent que des échecs. A Surate même, grâce sans doute aux bons offices de leurs rivaux et surtout des Hollandais, mais grâce aussi à la stagnation de la loge, le discrédit était tel « que l’on n’y trouvait pas à négocier une ordonnance des directeurs à 20 ou 25 pour 100 de perte ». Aussi comprend-on que les principaux agents de la Compagnie dans cette ville se soient émus de la situation et aient décidé, dès le début de 1670, de députer en France un des leurs pour faire connaître le véritable état des choses au Conseil des Directeurs et pour le prier d’y porter remède.
LE SULTAN DE SUMATRA, d’après le Premier voyage des Hollandais aux Indes orientales de Sennius
16 CARON A BAN- TAMSi, par la suite, grâce à l’arrivée de plusieurs vaisseaux et de marchandises de France, les affaires reprirent quelque activité, l’autorité de la Compagnie ne grandit pas. C’est que Caron ne se montrait nullement, sur place, l’homme que Colbert avait espéré. Naguère, ce Hollandais lui avait paru doué d’initiative, d’intelligence et de sens pratique non moins que d’expérience et d’allant ; dans l’Inde, il n’était nullement à la hauteur de sa tâche. Il ne cessait de former des projets auxquels il ne donnait aucune suite ; il manquait de prudence et recourait pour sa correspondance à des traducteurs d’origine hollandaise qui ne s’estimaient pas tenus au secret à l’égard de leurs propres compatriotes ; tandis qu’il empêchait de tout son pouvoir les agents français de la Compagnie de prendre connaissance des affaires, il s’ouvrait de ses desseins et de ceux des directeurs de France à ses courtiers banians, en qui il avait une confiance aveugle. Il n’employait pas au mieux de la Compagnie les fonds et les marchandises que celle-ci lui envoyait et ne déployait guère d’énergie que pour la satisfaction de ses rancunes personnelles (on le vit bien dans la façon dont il se comporta à l’égard du comptoir de Masulipatam, fondé malgré lui par un de ses ennemis), ou de son goût d’autorité et de représentation. Il parut cependant vouloir faire davantage quand, en mars 1671, il partit avec trois navires pour l’île de Java, à destination de Bantam. non pas tant pour l’expédition elle-même que pour l’importance Quand il s’éloigna de la côte du Guzerate, il fut très critiqué, de l’armement. Pour fonder une loge à Bantam, était-il besoin de trois bâtiments ?
17Aussi ses adversaires prétendirent-ils que Caron cherchait surtout, en se rendant de la sorte dans le voisinage de Batavia, à montrer aux agents de la Compagnie à laquelle il avait jadis appartenu quelle haute situation il occupait dans la Compagnie française rivale. Caron, il faut bien le reconnaître, avait d’autres raisons, autrement sérieuses, pour entreprendre le voyage de Bantam et pour y déployer un certain apparat. Il devait complaire à Colbert, très désireux de voir la France participer au commerce des « fines épiceries » et servir ainsi la politique qui poursuivait à l’égard de la Hollande une si rude guerre de tarifs. Lui-même d’ailleurs, Caron, dès 1665, lors de son entrée au service de la Compagnie française des Indes orientales, avait indiqué comme « le premier travail », une fois quelques loges créées sur les rivages de l’Indoustan, « de naviguer sous la Ligne équinoxiale, afin d’établir quelques résidents à Macassar, Bantam et autres endroits du poivre, et faire ses préparatifs et jeter ses plombs afin de pouvoir venir à l’ile de Banca ». Il avait alors estimé que, deux ans environ après la fondation de la loge de Surate (c’est-à-dire, dans sa pensée, entre octobre 1667 et mai 1668, au moment où souffle la mousson du Nord-Ouest), cette expédition pourrait avoir lieu et être suivie tôt après de voyages commerciaux en Chine et au Japon... Or c’est en 1668 seulement que les Français étaient arrivés à Surate, avec deux ans de retard, et, pendant ce temps, les Hollandais avaient à nouveau battu les gens de Macassar, qu’ils avaient défaits une première fois dès 1660. Mais ils y étaient, disait-on dans les ports de l’Inde, aux prises avec de très sérieuses difficultés, et, s’il avait signé en 1667 un traité consacrant sa défaite et réduisant beaucoup son autorité, le sultan de Macassar, désireux de prendre une revanche, appelait les Français « avec
HISTOIRE DES COLONIES. T. V.
18grand empressement ». A tous égards donc, il importait d’agir, et aussi de donner dans les pays de l’Insulinde une haute idée de la puissance du roi des fleurs de lys. Le meilleur moyen d’encourager les indigènes dans leur résistance à la Compagnie hollandaise n’était-il pas de les favorablement disposer en faveur des Français, et donc de répondre aux intentions de Colbert ?
M ÉDIOCRE SUCCÈS DE NOTRE COMPTOIR DE SURATEMalgré tout, ce ne fut pas un succès que ce voyage de Bantam. S’il parvint à fonder une loge à l’extrême Nord-Ouest de l’ile de Java, dans cette vieille et célèbre capitale qu’avait déjà visitée plus d’un navire français, le directeur de la Compagnie des Indes orientales n’obtint du sultan du lieu que de vagues promesses au sujet de Banca, où il voulait précisément fonder un solide établissemeni, le principal de nos comptoirs en Extrême-Orient. Il revint à Surate pleinement convaincu de la solidité de l’emprise hollandaise et de la difficulté avec laquelle on évincerait ses compatriotes du commerce des îles aux épices. retrouva en rade de Soually, il dut regretter de Quand, le II novembre 1671, Caron se s’être éloigné. Pendant son absence, en effet, s’étaient développées les conséquences de la mésintelligence régnant entre lui et ses principaux collaborateurs, comme aussi des vues trop personnelles que lui prêtaient quelques-uns d’entre eux, et les affaires avaient partout périclité. Pas plus sur la côte de Coromandel, à Masulipatam, ce grand centre commercial où les agents de la Compagnie manquaient d’argent, de marchandises et de crédit, que sur la côte de Perse, où le prix des marchandises du pays avait été fortement majoré, le négoce ne s’était développé ; il s’affaiblissait, au contraire, bien que le fondateur du comptoir de Masulipatam eût vu très nettement les avantages du commerce d’Inde en Inde, de la visite incessante des rivages par « quatre ou cinq petits navires de 200 à 250 tonneaux qui ne feraient que naviguer à Bengale, Pégou, Achem, Malacca et Siam ». Au Sud de Surate, les petites loges nouvellement fondées sur la côte de Malabar ne pouvaient pas entreprendre un grand commerce ; si, d’ordinaire, le poivre s’y vendait à meilleur compte qu’à Surate, il n’en était pas ainsi à l’époque, à cause des intrigues des Hollandais et des achats considérables de cette précieuse denrée qu’ils s’étaient empressés de faire à Mirzéou et à Rajapour, dans le temps de la venue des Français, ce qui avait naturellement causé un enchérissement momentané de la marchandise. Enfin, dans cette grande ville de Surate même, où d’aucuns ont accusé Caron d’avoir voulu concentrer tout le commerce de la Compagnie française, les affaires n’avaient pas pris l’essor que l’abondance des fonds reçus de France à la fin de 1670 aurait permis d’escompter, et la situation semblait nettement défavorable. Le 8 juin 1671, après une étude sommaire, un nouveau venu la résumait ainsi à Colbert : « Une confusion assez grande dans les affaires, point d’argent, de grandes dettes, guère de crédit, toute l’autorité entre les mains du courtier Samson et... un esprit de division parmi les Français qui servent la Compagnie. »
19Celui qui s’exprimait de la sorte, François Baron, était un personnage important et un homme très capable, un collègue de Caron, un directeur général de la Compagnie que Colbert avait choisi, après avoir entendu le député des agents de Surate, pour rétablir l’union parmi les Français de l’Inde. Il avait débarqué au milieu de mai, quelques semaines après le départ de Caron pour Bantam, et avait pu par conséquent se rendre compte de la situation en dehors de celui-ci et en toute liberté. Et non seulement lui, mais, quatre mois plus tard, le 18 octobre, un personnage plus important encore était arrivé à Surate en l’absence de Caron, l’amiral de l’ « escadre de Perse », Jacob Blanquet de La Haye, à qui Louis XIV avait d’abord donné le titre et les pouvoirs de « gouverneur et lieutenant général pour le Roi en l’ile Dauphine et dans toutes les Indes », puis le titre, plus élevé encore, et les pouvoirs de vice-roi. Cape Comeri•
R CEY C.Comorin •LON
20Citer ce chapitre
Henri Froidevaux, « La route des Indes d'Asie, premiers essais de colonisation », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 1-20.
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