Tome VI · Madagascar du seizième siècle à 1815 · Chapitre 5
La tradition française au dix-huitième siècle
LA TRADITION FRANÇAISE AU DIX-HUITIEME SIECLE I. - PIRATES INTERNATIONAUX ET MARINS FRANÇAIS. — Corsaires et pirates dans [Océan Indien. — Pirates français. — Relations commerciales ininterrompues avec Madagascar. II. — LE RETOUR DES FRANÇAIS A L’ILE SAINTE-MARIE. — Le caporal Filet. - Abandon de Sainte-Marie. III. — LE COMTE DE MAUDAVE A FORT-DAUPHIN. — Heureux débuts de notre nouvelle entreprise à Fort-Dauphin. — Nouvel abandon de Fort-Dauphin. IV. — LES AVATARS DU BARON DE BENYOWSKI. — La jeunesse aventureuse de Benyowski. — Projets de Benyowski sur Madagascar. — Benyowski à la baie d’ Antongil. Sartine fait procéder à une enquête sur Benyowski. — Retour de Benyowski en France. — Benyowski au service des Américains. — Mort de Benyowski.
RoIs mois après l’évacuation de Fort-Dauphin par La Bretèche et par les survivants du drame du 27 août 1674, le 8 décembre, Blanquet de La Haye, au retour de sa stérile expédition dans les mers de l’Inde, s’arrêtait pendant quelques heures dans l’anse de Taolankarana et envoyait un des siens aux nouvelles. Celui-ci « revint aussitôt, qui rapporta que M. de Champmargou était mort et qu’il n’y avait plus de
Français ». Seuls, quelques indigènes « qui avaient été » à cet officier erraient maintenant à travers les ruines du fort et de « l’habitation hors le fort » ; ils racontèrent à leur manière les événements antérieurs à l’évacuation : « que le sieur de La Bretèche et les autres Français qui étaient avec lui s’étaient embarqués... pour retourner en France et avaient abandonné ainsi le fort et les habitations, que les noirs avaient brûlés ensuite. » La Haye n’avait plus rien à faire à Madagascar ; dès le Io décembre, il s’en éloignait pour reprendre sa route vers l’Europe.
Ce n’est pas à dire que la France, ou plutôt le gouvernement, se soit désormais désintéressé de la grande île africaine. La preuve en est fournie par une série d’actes officiels très explicites. Dix ans à peine après le départ des derniers Français, Louis XIV offre à la Compagnie des Indes Orientales, par une déclaration de février 1685, de reprendre la propriété de l’ile Dauphine et, sur le refus du Conseil des directeurs, fait rendre par le Conseil d’Etat, le 4 juin 1686, un arrêt réunissant de nouveau Madagascar au domaine de la Couronne. Trente ans se passent, et voici que, dans l’édit royal constituant en mai 1719 la grande Compagnie des Indes, le jeune Louis XV prend grand soin d’affirmer et de maintenir ses droits sur la même terre. Il les confirme peu après, formellement, à deux reprises différentes, dans ses édits de juillet 1720 et de juin 1725, puis implicitement par un arrêt du 6 mai 1731. Ainsi se manifeste nettement, de la part du pouvoir royal, le souci de maintenir expressément la souveraineté de la France sur le petit continent malgache. Et celui-ci n’est pas seul à veiller à ne pas la laisser périmer. Malgaches et Français sont d’accord avec lui, les uns pour se réclamer, à l’occasion, du roi des fleurs de lys, les autres pour entretenir des relations de commerce et, par contrecoup, le souvenir de la France dans l’esprit des populations indigènes.
Tout au long de la côte orientale, celles-ci semblent avoir oublié les querelles qu’elles ont eues naguère, à plus d’une reprise, avec les colons pour ne plus se rappeler que les avantages résultant de leurs visites ou de leur séjour dans leurs cantons respectifs. Quand, en I7II, des navires malouins s’arrêtent à sept lieues au nord de Massaly pour se ravitailler et discutent avec les indigènes sur la capacité des mesures du blé fourni par ces derniers, le chef s’écrie tout d’un coup : « Hé bien ! je vous donne le blé pour rien, à condition que vous direz à votre roi que je l’ai fait à sa considération. » Cinq ans plus tard, un capitaine de navire marchand, le Breton Gaultier, affirme à l’armateur nantais Darquistade que « ses insulaires (ceux de Madagascar) ont une très grande envie de lier commerce avec quelque nation étrangère et principalement avec des Français, pour vendre leurs esclaves et tout ce qui est en leur possession ». Même à Fort-Dauphin, dont cependant les noirs ont eu plus que tous les autres maille à partir avec les Français, et durant de longues années, il en est ainsi. En 1703, l’Anglais Thornton note que le roi de l’Anosy « parle bien » et l’anglais et le français ; une vingtaine d’années plus tard, un navire de la Compagnie d’Ostende touchant à Fort-Dauphin, son capitaine constate que les indigènes arborent le drapeau fleurdelysé et se proclament sujets du roi de France.
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Est-ce la conséquence du prétendu traité d’amitié entre le roi de France et le chef de l’Anosy que, à en croire Robert Drury dans le récit de sa captivité à Madagascar entre 1701 et 1717, des marins de la Compagnie contraints d’atterrir à Fort-Dauphin " plusieurs années » après les tristes événements de 1674, auraient conclu avec la veuve du souverain du pays ? Est-ce la persistance d’anciens souvenirs, avivée par le regret de ne plus trouver dans le pays les marchandises qu’ils s’y procuraient autrefois ? Il est indéniable, dans tous les cas, que plus de quarante ans après le départ des derniers colons, les Antanosy du Sud de la grande CÉRÉMONIE D’ACTION DE GRACES ile conservaient toujours la mémoire de la DEVANT L’ « OLY " (D’après Drury : Journal du voyage à Madagascar (1729). France et de son roi. Telle est, peut-être, la conséquence du long séjour de quelques-uns des nôtres à Fort-Dauphin ; telle est, sûrement, la conséquence de la présence plus ou moins continue de pirates (en partie français) et de marins de commerce de notre race sur les côtes orientales de Madagascar jusqu’en 1730.
86 C DANS L’OCEAN INDIENLes pirates qui, à la fin du dix-septième siècle et surtout au début du siècle suivant, ont si fréquemment sillonné les parties les plus occidentales de la mer des Indes et qui, à différentes reprises, y ont signalé leur présence par d’audacieux coups de main, ne sont pas sans y avoir contribué pour une part. Ce n’est pas ici le lieu de dire comment les pirates successeurs des flibustiers qui ont, au cours du dix-septième siècle, accompli tant d’étonnants exploits dans les eaux ou sur les côtes des « Isles » de l’Amérique ou encore sur les rivages de la « terre ferme » baignés par la mer des Caraïbes ont été amenés par les événements à passer de l’autre côté de l’Océan Atlantique et jusque dans la mer des Indes ; il n’est pas besoin d’expliquer davantage comment ces hardis marins ont su réaliser une si longue et si dangereuse traversée ; il importe, par contre, de noter que des pirates, dont les chefs sont souvent les mêmes que ceux des derniers flibustiers des Antilles, ont fréquenté de façon continue les parages de Madagascar pendant une période de plus de trente ans, entre 1685 et 1720. voisines avaient, à différentes reprises, déjà servi Auparavant, la grande ile et les petites terres de quartier général à des forbans arabes ou européens. Certains navires français, qui vinrent commercer à Madagascar au milieu même du dix-septième siècle, en partirent ensuite (Cauche et Flacourt l’attestent) pour faire la course avec plus ou moins de succès dans les parages septentrionaux de la mer d’Oman, aux abords des côtes d’Arabie ou de Perse ; mais ils étaient tous venus directement d’Europe dans la mer des Indes. Un peu plus tard, il en est autrement ; alors, dès les alentours de 1685, on constate la présence, sur les côtes nord-orientales de Madagascar, de quelques corsaires arrivés des Antilles ; tôt après, une riche capture faite dans ces parages par un pirate danois éveille la convoitise des flibustiers, et, surtout après la conclusion de la paix de Ryswick (1697), des côtes de la Nouvelle Angleterre, des « îles du Pérou », ils n’hésitent pas à gagner les abords du canal de Mozambique, dans l’espoir d’y réaliser d’heureux coups de main. Ils en font en effet, au détriment des peuples commerçants qui, depuis les rivages asiatiques de l’Océan Indien, entretiennent des relations de négoce avec les noirs du continent africain, et aussi au détriment des compagnies européennes privilégiées ; parfois ils réussissent d’audacieuses entreprises, qui évoquent le souvenir des exploits des flibustiers des Antilles ; tel, en 1721, l’enlèvement, en rade de Saint-Denis de l’ile Bourbon, du vice-roi de Goa, le comte portugais d’Ericeira. L’ile de Sainte- Marie de Madagascar est leur quartier général ; la baie homonyme est, au témoignage d’une carte du temps, l’ « endroit où les pirates viennent caréner » ; ils y ont leurs habitudes et, de là, se rendent sur les côtes voisines, où ils entretiennent avec les populations indigènes les plus cordiales relations, s’unissant avec des femmes du pays et, parfois, en devenant les souverains ; tels John Plantain, le roi de Rantabé, ou encore l’Ecossais Bahani qui, en 1721, s’était rendu maître de la province de Carcanossi et « se faisait obéir par les naturels ». Or, de même que l’on comptait nombre de Français parmi les flibustiers des Antilles, de même on en compte parmi les pirates de Madagascar. C’en est un que le capitaine Olivier Le Vasseur, dit La Buse, — un Calaisien, — celui qui enleva le comte d’Ericeira sur un vaisseau portugais armé de 6o canons ; le noble Provençal Misson, dont le vrai nom ne nous est pas connu et qui épousa la sœur de la reine d’Anjouan, Meyeurs, en sont d’autres. Ils n’ont jamais desservi leurs compatriotes et, parfois même, sous condition d’amnistie, ils les ont servis, surtout après que les marines régulières, pour assurer la sécurité des mers, eurent commencé de les pourchasser (en 1721) et eurent détruit nombre de leurs vaisseaux et contraint les derniers forbans à aller chercher fortune ailleurs. Grâce à eux, des Malgaches de Fort-Dauphin, de Fénérive, de l’ile Sainte- Marie ont appris ou rappris la langue française ; La Buse, quand il fut arrêté et emmené à Bourbon pour y être pendu en 1730, était, au rapport d’un témoin bien renseigné, dans la petite île de Marosy, au fond de la baie d’Antongil, « où il rendait service aux vaisseaux qui y allaient faire le commerce ».
87Voilà comment les pirates, et non pas seulement ceux qui étaient Français d’origine, ont maintenu une tradition française à Madagascar ; Grossin va même plus loin et affirme que, dans l’ensemble, les forbans de Madagascar étaient tout disposés à servir la France et à faciliter la reprise de possession de l’île par le roi en 1721. Il les représente dix ans plus tard comme étant alors prêts « à se soumettre à la France et à remettre au roi les ports et pays qu’ils occupaient et leurs armes, même de s’employer aux travaux qu’on leur aurait ordonnés pendant trois ans, qui est le temps ordinaire des engagements, pour ensuite passer en France avec tous leur effets, qui consistent en plus grande partie en matières d’or et d’argent ».
Comme les pirates, et sans doute plus qu’eux encore, les équipages des bâtiments de commerce qui ont fréquenté les côtes de Madagascar pendant la période ont contribué au maintien de la tradition française. Ils l’ont fait très vite, si l’on s’en rapporte au témoignage de l’Anglais Robert Drury. A l’en croire, les Français évitèrent pendant quelques années, après les événements de 1674, de s’arrêter dans l’anse de Taolankarana ; mais un navire de la Compagnie des Indes Orientales ayant été contraint un jour d’y mouiller, son capitaine conclu un traité d’amitié,
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PLAN 4. "
Port de S’" Marie 121 11: 11 0. Codoit - In Falne Carment . 13, 112 J1) 25 12L 242 1 121. i22 D • 4, 11 112 11 422 122 LA* 1,
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chercher l’eau.
A. Endroit ou les forbans (Carte manuscrite. Collection de M. H. Froideveaux).
carianent.
L. Les Faisseans cosles. soi-disant au nom de son souverain, avec le chef de l’Anosy, lui offrit des présents, et, depuis lors, « quand les Français ont besoin de se ravitailler, ils relâchent à Fort-Dauphin et trafiquent avec le nouveau roi ».
Nos aïeux sont-ils également revenus, avant même la fin du dix-septième siècle, sur d’autres points des rivages madécasses de la mer des Indes ? On peut en douter ; n’eût-ce pas été, pour des navires marchands, se livrer bénévolement aux pirates,
89 R ELATIONS COMMERCIALES ININTER- ROMPUES AVEC MADAGASCARque l’on dit avoir été au nombre de 1200 dans l’ile Sainte-Marie en 1720 ? Néanmoins un mémoire de 1723 parle du capitaine dunkerquois Le Bourg comme ayant acheté aux forbans, à une date indéterminée, « presque pour rien », 550 noirs qu’il revendit ensuite avantageusement, soit au Cap de Bonne-Espérance, soit au Cap de Saint-Domingue ; de son côté, Grossin confirme en 1732 que le capitaine dunkerquois du Comte de Toulouse entretint les meilleures relations avec les pirates de Sainte-Marie en 1721. Peut-être des rapports antérieurs avec le Calaisien Le Vasseur expliqueraient-ils le fait. taine : à peine les marines régulières — Qui qu’il en soit, une chose est ceret peut-être aussi les Malgaches — eurent-ils contraint les pirates de quitter les eaux de Madagascar pour aller chercher fortune ailleurs, entre 1721 et 1725-26, que les côtes orientales de la grande terre reçurent des visites assez fréquentes de navires français. Aux Mascareignes, relativement proches (environ 700 kilomètres), Bourbon, dont la colonisation avait commencé depuis plus de cinquante ans, se développait peu à peu ; ses habitants, qui venaient de passer à l’ile Maurice des Hollandais, située à 175 kilomètres plus au Nord-Est, et qui lui avaient réimposé le nom d’Ile de France, éprouvèrent très vite le besoin d’aller chercher au plus près les ressources qui leur manquaient et dont ils avaient une extrême nécessité : des vivres et, plus encore, des esclaves pour mettre en valeur ces fécondes terres volcaniques. Nombre de navires, après les avoir quittées ou avant de toucher à Bourbon ou à l’Ile de France, se rendirent donc à Madagascar ; ceux qui les montaient savaient pouvoir s’y procurer du riz, des bœufs à bosse et des esclaves et étaient assurés de n’y plus faire de fâcheuses rencontres. Bientôt même (1732), un petit établissement fut créé dans la baie d’Antongil et, sur la foi de Flacourt, dont l’autorité demeurait intacte, un essai d’élevage de bétail et de culture des légumes d’Europe fut tenté à l’ile Sainte-Marie, tandis que Fort-Dauphin, la baie de Mangahéla, d’autres points encore de la côte Est, et même la baie de Bombétok sur la côte Nord-Ouest, étaient visités par nos marins. Parfois, sans doute, des malentendus, de trop âpres désirs de gains, soit d’un côté, soit de l’autre, suscitaient des rixes, des bagarres, voire même un massacre de nos gens (ce fut le cas en 1739, à la baie d’Antongil, pour une partie de l’équipage d’une frégate française) ; mais ces incidents, purement locaux, n’interrompaient nullement le commerce avec les indigènes des autres ports de la grande île. On s’abstenait simplement pendant quelques années de visiter les lieux inhospitaliers où avaient précé-
90demment succombé quelques-uns des nôtres ; puis on y revenait un peu plus tard, et d’amicales relations se renouaient à nouveau pendant un temps. Malgré le meurtre des Français de la Légère à la baie d’Antongil en 1739, La Bourdonnais n’hésita pas, par exemple, à conduire en cet endroit, en 1746, pour y réparer ses avaries, sa flotte mise à mal par un cyclone au large de Madagascar, tandis qu’elle se dirigeait vers les Indes ; il s’agissait, il est vrai, de 5 vaisseaux du Roi et de 9 bâtiments de la Compagnie, et la venue d’une force aussi imposante ne pouvait qu’intimider les indigènes, dont on signale un nouvel attentat à la fin de 1748. Nulle part ailleurs, dans tous les cas, ni à Fort-Dauphin, ni à Foulepointe en particulier, ne semblent s’être jamais produits de semblables et aussi regrettables incidents.
Peut-être néanmoins leur répétition impressionna-t-elle quelques-uns des habitants des Mascareignes, et surtout de Bourbon, qui commerçaient avec la côte Est de Madagascar. On voit en effet deux des agents de la Compagnie des Indes dans cette île reprendre en 1749 les idées de Flacourt et celles de Grossin (1732) et proposer à l’actif et intelligent gouverneur que possèdent alors les Mascareignes, Pierre David, de fonder à l’ile Sainte-Marie un établissement permanent. L’ile, peuplée de quelque 600 habitants seulement, serait tôt soumise ; à l’abri d’une redoute, on pourrait aisément y cultiver du riz, y élever du gros bétail et, — ce sont les termes mêmes de Grossin — « examiner en sûreté les à propos pour passer à la grande terre » ; I00 soldats et 100 ouvriers devaient suffire, dans l’idée des auteurs du projet, pour en assurer la réalisation. David était homme à comprendre l’intérêt de ce dessein, et les avantages que présentaient, pour le ravitaillement des Mascareignes dont la population ne cessait de croître et pour leur rôle d’escale sur la route des Indes, la possession d’un grenier de riz et d’un cheptel bovin à Madagascar. Pour en faire « notre mère nourricière en bestiaux », comme il disait, il entra donc en relations avec le chef malgache de Foulpointe, Tansimalo, puis il chargea un marchand de la Compagnie nommé Gosse de négocier directement avec lui l’acquisition de l’ile Sainte-Marie et de lui faire accepter un traité dont lui-même, David, avait établi le projet. Gosse réussit dans sa mission ; le 30 juillet 1750, Béti, fille de Tansimalo récemment décédé, accédait officiellement aux demandes du marchand français et cédait en toute propriété l’ile Sainte-Marie au roi de France.
DON DE SAINTE-MARIGosse avait-il été trop vite, ou, fier de son succès, se montra-t-il maladroit ou imprudent ? Béti s’était-elle attribué une autorité qu’elle n’avait pas en fait ? ou encore les bénéfices du commerce des gens de la côte avec les Français excitèrentils l’envie des chefs de l’intérieur ? Toujours est-il que, quatre mois après le kabary du 30 juillet, Gosse était massacré à Sainte-Marie avec 14 de ses compagnons (novembre 1750). Aussitôt David de tirer vengeance de cet attentat ; l’incendie des villages de l’ile, la destruction, à coups de canon, de plusieurs pirogues chargées de fuyards, la mort de la mère de Tansimalo, qui semble avoir été l’instigatrice de l’assassinat de Gosse et des siens, la déportation de Béti à l’Ile de France, voilà quel fut le châtiment d’un meurtre qui n’est pas unique dans l’histoire des tentatives d’établissement de nos aïeux à Madagascar. Mais bientôt la nécessité où se trouvaient les colons des Mascareignes de se ravitailler dans la Grande Ile contraignit les autorités de Bourbon à renvoyer Béti à Foulpointe, et les relations commerciales reprirent comme par le passé sur toute cette partie de la côte malgache de la mer des Indes. Convient-il d’attribuer cette cordialité de relations à l’influence de ce soldat de la Compagnie des Indes en garnison à l’ile de France, le caporal Filet, dit La Bigorne, qui aurait plu à Béti, en serait devenu le favori ou le mari, et qui, l’ayant suivie à Foulpointe à son retour, aurait joui, dit-on, d’une considération extraordinaire sur tout le littoral de Madagascar depuis Tamatave jusqu’à la baie d’Antongil ? On l’a représenté « servant d’arbitre suprême entre les chefs des naturels et organisant les échanges entre les peuplades et les traitants ». TAMATAVE. VIEUX FORT HOVA Sans doute a-t-il joué, (Gallieni, Neuf ans à Madagascar). en 1756, le rôle d’interprète, en présence de Poivre, entre le chef de traite Gaillard et les principaux Malgaches des environs de Foulpointe ; sans doute encore, en 1762, a-t-il, par son intervention dans les affaires indigènes, causé un arrêt du commerce dont les bâtiments français qui se rendirent sur cette partie de la côte ont pâti ; mais de là à faire de La Bigorne un autre Vacher de La Case, il y a loin ! En fait, il convient surtout, semble-t-il, de chercher la raison de la cordialité des relations
II. — LE RETOUR DES FRANÇAIS A L’ILE SAINTE-MARIE.
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entre Français et Malgaches dans le besoin réciproque que nos marins et nos colons avaient des vivres et des esclaves des naturels de la Grande Ile et que ces derniers avaient des marchandises européennes. Il est certain, dans tous les cas, que l’insalubrité du climat de Sainte-Marie et un terrible ouragan survenu en 1757 furent les vraies causes pour lesquelles les nôtres abandonnèrent, à cette date, cette petite ile et son satellite, l’ilot voisin de la Caye, où ils s’étaient établis en 1753 ; il est certain encore que si, à la suite des maux engendrés dans les environs de Foulpointe par les guerres intestines que se faisaient les roitelets indigènes marchands d’esclaves, nos traitants se détournèrent parfois de cette partie des rivages malgaches, ils ne s’en éloignèrent jamais longtemps. En 1768, Poivre, alors intendant des Mascareignes, chargeait le chef de traite Glémet de fonder un comptoir commercial à Foulpointe, contribuant ainsi à son tour à maintenir la continuité presque ininterrompue de la présence française dans ces parages.
Quelques mois auparavant (août 1767), Poivre avait donné un caractère permanent à la traite qui, depuis longtemps déjà, se faisait à Fort-Dauphin en envoyant le même Glémet s’y procurer les vivres — riz et bœufs à bosse — dont manquaient alors totalement les colons de l’Ile de France. Se doutait-il qu’à ce moment même on s’occupait, dans la métropole, de reprendre les idées des premiers fondateurs des anciennes Compagnies des Indes et, en relevant les ruines laissées à Taolankarana par les colons du dix-septième siècle, « de jeter les fondements d’un puissant établissement à Madagascar » ?
Celui qui s’exprimait de la sorte et qui avait conçu ce dessein était un officier dauphinois qui, passé dans l’Inde avec Lally-Tollendal en 1756, s’y était distingué par ses mérites, y avait épousé la fille du gouverneur de Karikal et, après la prise de Pondichéry par les Anglais (1761), avait su prolonger dans le Maduré la résistance française jusqu’à la conclusion de la triste paix de Paris. Il s’était alors établi à l’Ile de France, avait de là passé à la côte orientale de Madagascar, en avait constaté les ressources et avait aussitôt, semble-t-il, formé le plan d’y réaliser d’anciens projets dont la lecture attentive de l’ouvrage de Flacourt lui avait montré l’intérêt. Précisément, les colons de l’Ile de France ayant voulu, à ce moment-là même, faire connaître la précarité de leur situation au ministre de la Marine, Maudave, dont le père avait entretenu naguère des relations d’amitié avec le duc de Choiseul- Praslin, allégua l’honneur qu’il avait d’être « connu et même affectionné » de ce puissant personnage pour se faire envoyer par eux dans la métropole. Une fois arrivé à Paris (juin 1767), sans doute exposa-t-il au ministre les doléances des colons dont il était le porte-parole ; mais il entretint aussi le duc de ses projets personnels, lui en fit connaître l’économie générale et les détails dans différents mémoires et l’assura que la réalisation de ses plans, tout en jetant un lustre sur le ministère de celui qui les soutiendrait, « réparerait nos pertes, assurerait notre commerce des Indes et nous mettrait en situation de prendre un jour la revanche la plus terrible et la plus complète de nos ennemis. »
III. - LE COMTE DE MAUDAVE A FORT-DAUPHIN.
93 HEUREUX DEBUTS DE NOTRE NOUVELLE ENTREPRISE A FORT-DAUPHINTelle était précisément la préoccupation constante de Choiseul-Stainville ; il ne s’était jamais consolé d’avoir dû signer la paix de Paris du 1o février 1763. En dépit du déplorable échec de la tentative de colonisation du Kourou en 1764, il n’avait jamais cessé de vouloir, en donnant à la France de nouveaux territoires d’outre-mer ou en développant ses possessions actuelles, compenser pour sa patrie les pertes auxquelles elle avait dû consentir. Praslin connaissait ces sentiments de son cousin, et sans doute les partageait-il ; devenu à sa place ministre de la Marine depuis le 8 avril 1766, il ne pouvait que faire bon accueil aux projets du comte de Maudave, qui repartit de France avec l’autorisation de reprendre possession de Fort-Dauphin et avec le titre de « commandant pour le roi de l’île de Madagascar ». à l’Ile de France, plein d’espoir dans Le 14 juillet 1768, il débarquait le succès de son entreprise. Le ministre ne lui avait-il pas promis de lui envoyer, tôt derrière lui, une importante cargaison de marchandises de traite, et des colons, et de l’argent ? Il avait seulement voulu que Maudave se fit fournir par le gouverneur et par l’intendant des Mascareignes les soldats et les vivres nécessaires pour les débuts de l’établissement projeté, faisant son affaire de la suite. Mais aussitôt commencèrent les difficultés. Si l’intendant Poivre, qui connaissait la région de Fort-Dauphin, approuvait les projets du comte de Maudave, le gouverneur Dumas eût préféré, par contre, le voir fonder ailleurs sa colonie ; peut-être craignait-il qu’on découvrit et dévoilât ses agissements et ses collusions avec le chef de traite Glémet ! Il promit néanmoins un piquet de 50 hommes destinés uniquement à constituer l’escorte du chef de l’entreprise. Celui-ci partit donc sans tarder, emmenant avec lui une vingtaine de personnes, dont il se proposait d’employer les plus éclairées à battre et à reconnaître le pays jusqu’à 8o lieues dans l’intérieur, tandis
94que lui-même se mettrait personnellement en relations avec les chefs indigènes des environs de Fort-Dauphin et leur ferait sentir, par la médiocrité des forces qui l’entouraient, que « les principes humains et bienfaisants seraient seuls la base de sa conduite ». Le 5 septembre, il arrivait à Fort-Dauphin où, depuis plus d’un an, séjournait de façon continue un chef de traite français.
Si rapidement qu’elle eût été préparée à l’Ile de France, l’entreprise commença sous de favorables auspices. Les indigènes accueillirent amicalement le nouveau venu ; un certain nombre de chefs des alentours firent avec lui l’échange du sang, et l’un d’eux céda au roi de France un territoire de quelques lieues carrées non loin du rivage. Tôt après, un des compagnons de Maudave obtenait d’un autre chef indigène un nouveau terrain à Manatengha, au confluent du Manampani et du Manambolo. Ainsi devenait possible la création, à quelque distance de Fort-Dauphin, d’un poste dont la fondation devait être, dans la pensée du commandant pour le roi, suivie de celle de plusieurs autres comptoirs jusqu’à Foulpointe même, à mesure qu’arriveraient des colons, soit des Mascareignes, soit de la métropole. On les lui avait promis, et la mort de quelques-uns de ses compagnons, enlevés par la fièvre paludéenne dans les dernières semaines, lui en faisait bientôt sentir l’urgent besoin. Aussi ne cessait-il d’en réclamer, soit aux autorités de l’Ile de France, soit au duc de Praslin. « Deux cents familles de paysans transportées à Madagascar y feraient des prodiges pour eux et pour l’Etat, » écrivait-il. Et encore : « Je ne puis plus rien faire si je ne reçois des colons. Je n’ai auprès de moi que des soldats et cinq ou six ouvriers particuliers. »
Malheureusement pour Maudave, au moment où il écrivait cette dernière lettre (16 août 1769), son essai d’établissement était perdu, sinon encore dans l’esprit du ministre de la Marine, occupé d’ailleurs par bien d’autres affaires plus urgentes et plus graves qui lui avaient fait oublier ses promesses de la fin de 1767, du moins dans celui du successeur de Dumas au gouvernement des Mascareignes, le chevalier Desroches. Celui-ci ne semble pas avoir été systématiquement hostile au commandant pour le roi de l’ile de Madagascar ; il dut être plutôt effrayé par l’ampleur de ses projets et par sa facilité à voir trop avantageusement les choses. A côté de lui, l’intendant Poivre, bien disposé cependant pour Maudave, reprochait néanmoins à ce dernier de manquer d’ordre et de vouloir l’entraîner dans des dépenses qui ne rapportaient aucun bénéfice immédiat aux Mascareignes. Par ailleurs, les projets du comte ne rencontraient guère que des détracteurs à l’Ile de France, dont les habitants redoutaient que l’établissement de Fort-Dauphin ne se développât à leurs dépens ; ils amenèrent Desroches à y voir « un enfant qui
95étouffera sa mère ». Aussi, non content de ne pas envoyer à Madagascar l’inspecteur dont Maudave avait sollicité le contrôle et d’expédier dans la métropole des rapports défavorables à l’entreprise commencée, celui-ci rappela-t-il auprès de lui les soldats de la garnison, déjà bien faible, de Fort-Dauphin qui appartenaient au régiment de l’Ile de France. De fait, la colonie était « condamnée par défaut ».
Si désespérée que la situation parut à Maudave, il ne se découragea pas. Avec ses seules ressources, il continua, s’inspirant des exemples du dix-septième siècle, l’érection de nouveaux bâtiments et la mise en valeur des alentours de son établissement.
FORT-DAUPHINLe fort est entièrement reconstruit, les murs relevés, écrivait-il à Praslin au mois d’août 1770... Nous avons, en avant du fort, les logements des particuliers, deux corps de casernes, un corps de garde, un pavillon pour les officiers, une boucherie, une boulangerie et un grand parc à bœufs... La vigne est ici une production naturelle, ajoutait-il ;... les raisins blancs et noirs y sont très bons, nonobstant l’état où on laisse les souches... Il nous sera facile de faire ici rapidement de grands vignobles... Nous en avons déjà autour du fort plus de Io ooo pieds qui se font admirer par leur force et leur beauté... Un colon auquel le roi ferait une avance de 30 francs par mois serait en état d’entretenir au moins six marmites ou noirs, avec lesquels il mettrait sa concession en valeur... Vu la nature du pays, la facilité du labourage et d’autres circonstances locales, on fera ici avec six noirs ce qu’on ne saurait faire à l’Ile de France avec soixante... Le tabac croît ici à souhait. Quelques-uns de nous se sont amusés à élever des vers à soie ; les nègres exploitent ici la soie sans donner aucun soin à l’entretien et à la multiplication de ces précieux insectes. A la date où Maudave écrivait ce rapport, alors qu’il s’y plaisait à constater la cordialité de ses relations avec les indigènes des alentours de Fort-Dauphin, chez qui il exagérait peut-être un peu (malgré l’existence, hors de doute aujourd’hui, des manuscrits antaïmoro) la fidélité d’une tradition louisquatorzienne, le sort de la colonie nouvelle était réglé. Au vu des rapports expédiés par Desroches le 2 septembre 1769, les bureaux de la Marine avaient depuis plusieurs mois déjà fait approuver par le ministre l’ordre d’évacuer le Fort-Dauphin. Cet ordre fut transmis à Maudave en octobre 1770, et celui-ci, le cœur gros, s’y conforma tôt après ; à la fin de décembre,
il avait quitté le Sud de Madagascar, y laissant seulement quelques hommes pour la garde du fort dont il avait relevé les ruines.
LA JEUNE BENYOVEUREUSE DE BENYOWSKIMais il ne s’était pas éloigné sans espoir de retour, les lettres qu’il écrivit en 1771 et en 1772 au marquis de Boynes, le successeur de Choiseul-Praslin au ministère de la Marine, le prouvent sans ambages. « J’ai toujours Madagascar dans la tête, dit-il dans la seconde d’entre elles... Donnez-moi 300 hommes à mon choix, faites pourvoir à leur subsistance, et vous verrez une grande région devenir chrétienne et française, dans un espace de temps assez borné. » Malheureusement pour Maudave, son heure était passée et un autre sembla devoir bientôt, selon sa propre expression, « recueillir le fruit de ses peines et de ses travaux ». Cet autre, c’était le baron Marcel-Auguste de Benyowski. Nombre de curieux connaissent, sinon le récit Le baron de Benyowski est presque célèbre. de ses invraisemblables aventures, aussi multipliées et aussi compliquées que celles du roman le mieux charpenté, du moins ses tentatives d’évasion des prisons russes où cet officier polonais avait été enfermé après avoir été pris en Podolie dans un combat, puis sa déportation à l’extrémité orientale de la Sibérie, au Kamtchatka, et sa dramatique évasion en 1771. Ils connaissent aussi sa périlleuse navigation jusqu’au Japon et jusqu’à Canton, où Benyowski s’embarqua, au début de 1772, sur un navire de la Compagnie française des Indes qui le conduisit d’abord à l’Ile de France, puis au port de la Compagnie dans la métropole, à Lorient. Ce n’est pas ici le lieu de rechercher quelle part il convient de faire, dans toutes ces péripéties, à la vérité, à l’imagination et à la hâblerie ; mais du moins importe-t-il de retenir que ce Hongrois de naissance était doué d’un véritable charme et d’un pouvoir de persuasion peu commun. De même qu’il séduisit le chevalier Desroches pendant son court passage à l’Ile de France en mars 1772, il sut très vite, après son arrivée à Paris, se faire bien voir du ministre de la Marine, Bourgeois de Boynes.
Celui-ci, toutefois, ne serait pas entré complètement dans les vues du soldat de fortune qui sollicitait son appui et qui offrait ses services à la France. Au plan de conquête de Formose que lui aurait soumis Benyowski, le ministre, peut-être sous l’influence des mémoires reçus par lui de Maudave, répondit par une contreproposition ; il invita le baron hongrois à employer son activité dans des pays moins
IV. - LES AVATARS DU BARON DE BENYOWSKI.
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DE İLSLE DE MADAGASCARNosse Bouray PROViNCE DE JANHAR 39085 PROViNCE PAiS DE ANTSİANAC H Cap StAnds PARTIE SEPTENTRIONALE DE LA CARTE DE GARREAU DE BOISPRÉAUX
HIST COLONIES. - MADAGASCARArchives des cartes du service hydrographique de la Marine PLANCHE
97 PROJETS DE BENZOWSKI SUR MADAGASCARéloignés de la métropole et lui offrit de fonder, pour le compte de celle-ci, un comptoir à Madagascar. Il faudrait s’aider de la religion, des bons exemples et de la civilisation pour se faire bien venir des indigènes, leur inspirer le besoin et le goût des marchandises et du commerce de la France et les amener ainsi à se placer volontairement sous son autorité. C’était, au vrai, l’idée de Maudave ; mais le ministre, égaré par les rapports venus des Mascareignes, croyait que celui-ci n’avait pas su la réaliser. Grâce à sa connaissance des peuples sauvages, Benyowski, pensait-il, la mènerait à bien, au contraire, avec l’aide de « volontaires », — des soldats ou plutôt des collaborateurs dont ses anciens compagnons d’aventures constitueraient les cadres. au Port-Louis de l’Ile de France, Benyowski avait On ne sait au juste si, pendant son bref séjour été mis au courant des plans de Maudave ; mais il avait, dans tous les cas, entendu parler de Madagascar. Il accepta les offres du ministre de la Marine et, après avoir recruté une troupe de volontaires, partit de Lorient en avril 1773 avec une partie d’entre eux, les autres l’ayant précédé de peu aux Mascareignes sans argent, sans vivres, sans marchandises de troc. Il devait fonder dans la grande île « un simple poste, à la faveur duquel on pourrait former des liaisons utiles avec les principaux chefs du pays, établir avec eux un commerce d’échange et faire cesser l’abus de traiter en argent. » Ce poste constituerait l’embryon, le noyau de la future colonie, « une colonie d’autant plus solide qu’elle serait fondée sur l’intérêt BENYOWSKI même des insulaires ». En dehors de Fort- Dauphin, dont les arides environs n’offraient aucune ressource pour le commerce, Benyowski était libre de s’établir à l’endroit qui lui paraîtrait le plus avantageux et le plus propice à la réalisation de ce dessein.
Mais Benyowski, s’il s’était bien gardé de discuter en France les projets de celui de qui dépendait son sort, n’était pas encore arrivé à Madagascar que déjà il les
HISTOIRE DES COLONIES. T. VI.
98transformait du tout au tout. Il n’entendait plus procéder petitement, lentement, patiemment, ni s’insinuer dans l’esprit des Malgaches ; il voulait agir de la façon la plus rapide et la plus brillante. Aussitôt fondé le premier établissement, il rêvait de lui donner une grande extension et d’en faire une importante plantation dotée de toutes ses annexes, puis d’en créer une autre, et aussi un poste militaire solide ; établir deux ports « où les vaisseaux seraient toujours en sûreté », s’associer avec un chef guerrier de l’intérieur du pays pour les opérations de guerre et passer des relations commerciales avec les chefs pasteurs et agricoles de la contrée, en reconnaître le mieux possible les richesses minières, en faire un grand marché d’esclaves pour les Mascareignes et aussi pour « toutes nos colonies d’Amérique », voilà ce qu’il réaliserait ensuite. Ainsi Madagascar deviendrait « une colonie vaste et ample, aussi riche que formidable, plus encore, un bouclier contre nos ennemis aux Indes » ; — et cela en combien de temps ? En deux ans, Benyowski se faisait fort de réaliser ce plan admirable et de posséder à la fois dans la grande île une plantation en plein rapport, une armée redoutable et une solide escadre.
C’est de l’Ile de France, où il était arrivé à la fin de septembre 1773, que Benyowski exposait ainsi ses projets au ministre de la Marine. Pour en réaliser non pas l’ensemble, mais seulement une partie dans le bref laps de temps indiqué, il fallait que rien n’en vint entraver l’exécution et que chacun y travaillât de toutes ses forces. Or, à peine de retour au Port-Louis, le magnat hongrois entra en conflit avec les administrateurs de l’Ile de France, c’est-à-dire avec ceux-là même de qui dépendait pour une bonne part le succès de son entreprise. Bien qu’il pût correspondre directement avec le ministre de la Marine, il demeurait sous la dépendance du gouverneur général des Mascareignes qui, de concert avec l’intendant, devait lui fournir tout le nécessaire pour la mise en train du plan primitif, celui qui avait été approuvé en France ; or cette subordination, si elle existait dans l’esprit de M. de Boynes, n’avait pas été explicitement formulée dans les instructions remises par lui à Benyowski ni non plus suffisamment indiquée dans sa correspondance avec les administrateurs des Mascareignes. De là, presque immédiatement, des démêlés entre ces derniers (ils ne se crurent jamais autorisés à dépasser leurs ordres, mais s’en tinrent à la lettre stricte de leurs instructions) et le chef de la nouvelle entreprise. Celui-ci, peu au fait des exigences et des prudences de l’administration française, habitué au peu de subordination des nobles polonais, voyait grand ; plein de suffisance et d’ambition, il s’indignait de ne trouver à l’Ile de France ni les concours sur lesquels il croyait devoir compter, ni tout ce dont, à Paris, on lui avait promis qu’il serait pourvu avant son départ pour Madagascar.
99 BAIE D’ANTONGILCeux-là, l’intendant surtout, demeuraient strictement attachés à leurs instructions et à leurs règles administratives ; ils refusaient de s’en départir pour complaire à la fougueuse impatience de l’étranger. Aussi Benyowski ne tarda-t-il pas à déclarer qu’il ne pouvait obtenir aucune aide de l’Ile de France et que la métropole était seule capable de soutenir son entreprise ; bref, il se comporta de manière à froisser ceux qui eussent pu lui être le plus utiles. Ainsi avait-il réussi à décourager les bonnes volontés quand, le 2 février 1774, en pleine mauvaise saison, il partit pour la côte orientale de Madagascar. Après avoir songé à s’établir à Tamatave, c’est sur les bords de la baie d’Antongil que Benyowski avait fixé son choix, d’accord avec le chevalier de Ternay. Des le 3 novembre 1773, il y avait envoyé un de ses officiers avec quelques volontaires ; ils devaient occuper cette île Maroce où, depuis tout un temps, des navires français étaient venus commercer avec les indigènes, et lui préparer les voies. A peine sa troupe débarquée — environ 300 personnes — Benyowski choisit l’emplacement de la future colonie, l’établit à l’embouchure de la rivière Tanguebale (l’Antanambalana des indigènes) dans ’anfractuosité de la baie d’Antongil dite le « Port-Choiseul », et voici que les défrichements et les constructions commencent sans retard. Les compagnons du Hongrois n’ont guère d’outils, car l’intendant a envoyé, « pour toute ressource, ...7 haches et 2 brouettes » ; qu’importe ! Dès le 22 mars, les marais sont desséchés, des fontaines d’eau établies et des batteries construites dans « l’endroit le plus sain, sans contredit, de toute l’ile » Maroce (appelée maintenant l’ile d’Aiguillon) ; et comme « le port est un des plus magnifiques que l’on puisse rencontrer dans ces parages », Benyowski songe à des corps-morts avec un ponton. Déjà, raconte-t-il encore, les naturels du pays, « éblouis » par la discipline de ses volontaires, se sont empressés d’entrer en bonnes relations avec les nouveaux venus. « Tous les chefs de cette partie de l’ile ont prêté le serment de fidélité, se reconnaissant sujets de Sa Majesté, notre maître ; ils ont abdiqué toutes leurs prétentions sur les lieux où je me suis établi et sur tous les autres bords de la mer, en convenant solennellement que tous les bords de l’ile appartiendraient aux Français. »
Quelques mois plus tard, en septembre 1774, nouveau bulletin de victoire. Sans doute, à l’épreuve, l’emplacement du Port-Louis s’est avéré trop marécageux ; on n’a pas pu le dessécher et « des exhalaisons mortelles » ont obligé de chercher un autre point où se fixer ; mais ce point a été vite trouvé un peu en amont sur la rivière. C’est « la plaine de Santé », au nom prometteur, que les chefs mal-
100gaches ont fini par céder à la France. Déjà s’y élèvent des magasins, une caserne, un corps de garde, des maisons d’habitation et autres, cependant que, à l’embouchure de la Tanguebale, a été construit le fort projeté ; dix arpents de terre ont été défrichés et constituent « le jardin du Roi ». Des plans très soigneusement dressés accompagnent ce rapport et permettent de se rendre compte des travaux menés à bien. En même temps qu’il envoie ce mémoire au ministre, Benyowski écrit à Ternay avoir établi un vrai chapelet de postes au long de la côte orientale de Madagascar depuis Foulpointe jusqu’à la baie d’Antongil, puis à travers le pays jusque sur les bords de la Sofia. Sept de ces postes sont déjà créés, et le huitième est en voie de réalisation sur les rivages du canal de Mozambique.
En mai 1775 encore, des rapports analogues partent pour le Port-Louis et pour la France. Ils mentionnent la construction de deux nouveaux forts, la soumission — à la suite d’une guerre contre les peuples du Nord de Madagascar — de la majeure partie de l’ile, « depuis le Fort-Dauphin en passant par le cap d’Ambre et Bombetok jusqu’à la rivière des Séclaves », et le paiement d’un tribut par huit rois et 122 chefs. Un troupeau de bœufs à bosse et des réserves de riz ont été constitués, 8 000 pieds de café plantés, « et qui vient au parfait ». Ainsi Benyowski peut désormais assurer à bon compte le ravitaillement de l’Ile de France, qu’il se charge en outre de fournir de nombreux esclaves madécasses...
Malheureusement pour l’aventurier, d’autres renseignements parvenus aux administrateurs de l’Ile de France et transmis par eux au ministre de la Marine infirmaient l’exactitude de ses rapports et inspiraient d’autant plus de doutes à MM. de Ternay et Maillart qu’ils savaient eux-mêmes à quoi s’en tenir sur le prétendu abandon dans lequel ils laissaient la toute jeune colonie. Ne lui avaient-ils pas envoyé, dans la mesure de leurs disponibilités, les objets demandés par Benyowski en y ajoutant des pelles et des pioches ; ne lui avaient-ils pas prodigué les conseils et expédié à diverses reprises des bâtiments chargés de vivres et d’argent ? Or chacun de ces navires avait rapporté de Madagascar des nouvelles qui contredisaient du tout au tout les dires du baron hongrois. Son camp était établi dans un endroit marécageux et insalubre ; nombreux étaient les morts et les malades et extrême le désordre ; pas de ressources vivrières ; des magasins vides ; enfin, pour les indigènes, Benyowski est « le mauvais blanc » et les noirs viennent tirer des coups de fusil contre les Français jusque dans les environs du camp. Quant aux prétendues découvertes d’ambre et d’autres produits précieux, comment y ajouter foi ? « Il nous a envoyé à chacun un gros morceau de ce prétendu ambre, qui n’est qu’une mauvaise gomme. »
101 SARTINE FAIT PROCEDER A UNE ENQUÊTE SUR BENYOWSKIDe ces deux versions contradictoires, quelle était la vraie ? Incapables de trancher la question, les bureaux du ministère de la Marine ne pouvaient que se rappeler le jugement sévère porté sur l’étranger, dès la fin de l’année 1773, par l’intendant Maillart. « Il achèvera de bouleverser ce qui reste de tranquillité parmi les peuples chez lesquels il va s’établir, avait alors écrit Maillart en France ;... la douceur et la conciliation... sont les antipodes du caractère de M. de Benyowski, et dont qui que ce seit n’est moins capable de faire usage que lui. » Or voici que tout à coup, à la fin de 1775, celui-ci représente à son tour la situation de ses gens sous les couleurs les plus noires : leur nudité les rend pareils à des sauvages ; épuisés par toutes sortes de fatigues, ils ont perdu le goût du pain et des boissons d’Europe ; sans de prompts secours, la colonie périra d’ici peu. « Vous perdrez l’établissement de Madagascar par le moindre retardement, écrit-1 en même temps aux administrateurs de l’Ile de France, et je vous rends responsables vis-à-vis du roi et du ministre dans le cas où vous aurez agi contre ma sommation, » autrement dit dans le cas où lui-même ne recevra pas de Port-Louis tous les secours qu’il en attend. Ce n’est là qu’une défaillance passagère ; dès le début de 1776, Benyowski recommence à dépeindre sa situation sous des couleurs avantageuses. Il raconte alors avec un vrai lyrisme les trois guerres qu’il a dû faire, et non sans gloire, l’année précédente contre les Sakalaves, cependant qu’en France les bureaux de la Marine établissaient à son nom des lettres de provision de « commandant pour le roi de Madagascar et petites îles adjacentes », qui arrivèrent un an plus tard à destination. commençait à pâlir. Sartine, l’ancien lieutenant Tout compte fait, l’étoile de Benyowski général de police devenu ministre de la Marine le 24 août 1774, s’était déjà fait mettre au courant des actes de l’aventurier hongrois. Sans doute n’avait-il pris aucune décision contre lui ; mais il avait déjà entendu discuter et critiquer ses actes quand, à la fin de 1775, arrivèrent à Paris des lettres des administrateurs de l’Ile de France qui retinrent son attention et lui firent désirer de connaître l’exacte vérité. Précisément, un brigadier des armées du roi et un commissaire général de la Marine partaient pour Pondichéry ; ils reçurent l’ordre de toucher non seulement aux Mascareignes, mais à Madagascar pour y visiter les établissements créés par Benyowski.
L’enquête menée sur place, en septembre 1776, par MM. de Bellecombe et Chevreau (tels étaient les noms des deux inspecteurs du roi) les conduisit d’abord
102à Tamatave, puis à Foulpointe et enfin à la baie d’Antongil. Elle montra nettement dans quel état de stagnation, voire même de décadence, se trouvaient les deux premiers de ces postes, dont les bâtiments dataient d’une époque antérieure à la venue de Benyowski à .. Madagascar. Quant à Louisbourg et aux établissements de la plaine d’Anjou de Santé, ce n’était en réalité qu’un mirage ; trème Pointe aucun établissement sérieux, aucune ville sur roisième Pointe les bords de la Tangue- R Tangel fanan bale ; pas de forts solides, pas de chemin tracé à Deunime Pointe travers Pile jusqu’à la baie de Bombetok. Pas de
R. Fonbaye remière Painte ou traité avec les indigènes Rie Mananhare Jetes nte a Ballrich non plus. Ce fut un véritable effondrement, car Asie de rien de ce qu’avait écrit Pourle des Rescifs en France le magnat ; ou de Quintrec hongrois ne résista à BAYE D’ANTONGIL CARTE DE LA l’examen des lieux ou dans l’1le de Madagalcar. encore à la lecture des Echelle de Cing Leser Communer papiers à laquelle les
Tanguin ou deux commissaires pro- Poute des Lampes cédèrent avec beaucoup CARTE DE LA BAIE D’ANTONGIL de soin, et même avec
(Bibliothègue Nationale) (Fonds d’Anville, G. E. D. D. 2987). une réelle bienveillance. La Pérouse, qui conduisait le bâtiment sur lequel MM. de Bellecombe et Chevreau arrivèrent à Madagascar et qui les a partout accompagnés, aboutit, dans son rapport, exactement aux mêmes conclusions, et constate comme eux le désordre, l’insouciance, - peut-être même faudrait-il dire l’inconscience — de Benyowski.
J’ai vu, écrit-il, les effets du roi entassés sans aucun ordre dans des magasins de paille, exposés à l’humidité et à tous les autres accidents possibles. M. de Benyowski m’a dit que ce n’était pas son affaire.
103J’ai cependant vu son nom partout... En causant avec M. de Benyowski sur le peu d’utilité que la France tirerait du séjour qu’il avait fait ici, il m’a répondu qu’une leçon de deux millions n’était pas chère pour apprendre au ministère qu’on ne pouvait rien faire en petit à Madagascar... Je suis très éloigné de croire que le séjour de M. de Benyowski ait augmenté la dépendance des noirs envers nous. Ils étaient auparavant entièrement soumis aux volontés du gouverneur de l’Ile de France.
De son côté, M. de Bellecombe a écrit en manière de conclusion de son rapport :
DES AMÉRICAINSTout nous a démontré, à chaque pas, pertes d’hommes, dissipation d’argent et des objets envoyés et achetés pour le compte du roi, désordre et confusion dans toutes les parties du service, mécontentement et guerre de la part des naturels, fuite et abandon de dessus leurs terres... Nous sommes convaincus, et tout le prouve, que jamais le gouvernement n’a été entretenu dans l’erreur comme il l’est encore, depuis que M. de Benyowski lui rend compte de ce qui le concerne. La sanction d’une enquête qui se terminait de la sorte ne pouvait pas ne pas être la destitution du baron hongrois. Celui-ci le comprit ; aussi, alléguant l’état de sa santé (car il souffrait du scorbut) demanda-t-il aussitôt aux commissaires la permission de passer la mauvaise saison aux Mascareignes. Après avoir pourvu au commandement intérimaire de Madagascar, MM. de Bellecombe et Chevreau la lui accordèrent ; mais bientôt, modifiant ses premiers projets, Benyowski part de Louisbourg (novembre 1776) et arrive droit en France, sans le moindre congé régulier, avant même que les enquêteurs, passés directement de la baie d’Antongil à Pondichéry, aient pu expédier leur rapport au ministre de la Marine. Quelque surprise que l’on éprouvât à son arrivée, on ne lui en tint pas rigueur, et, même après avoir pris connaissance du rapport des deux commissaires, Sartines fit droit à une bonne partie des demandes honorifiques et pécuniaires du personnage. Quant à sa désastreuse tentative de colonisation, elle fut abandonnée ; on fit passer de Louisbourg à Fort- Dauphin (juillet-août 1779) les derniers volontaires de Benyowski et on les y laissa pendant près de deux ans et der i, avec mission de protéger la traite que les bâtiments venus des Mascareignes pouvaient faire dans l’extrême-Sud de la grande terre, puis, finalement, on les ramena à l’Ile de France (janvier 1782). La fin de l’expédition organisée par Benyowski pour le compte de la France ne fut pas celle des aventures de ce singulier personnage. Le gouvernement de Louis XVI eut encore à se défendre contre ses manœuvres, et même à le combattre ouvertement un peu plus tard. Voici dans quelles circonstances.
104Quelques mois à peine après son retour en Europe, Benyowski, encouragé sans doute par l’indulgence que lui avait montrée le ministre de la Marine, n’avait pas craint de présenter à Sartines un nouveau plan de colonisation de Madagascar : le roi céderait à la Compagnie dont lui-même serait le chef tous les établissements fondés par la France sur la grande terre et dans les petites îles immédiatement voisines ; il lui accorderait en outre le monopole exclusif, pour trente ans, du commerce de Madagascar. Poliment éconduit, Benyowski s’éloigna ; pendant plusieurs années, il mena jusqu’à Philadelphie et à Saint-Domingue une vie errante dont il n’est pas besoin de raconter ici les vicissitudes. En avril 1783, le voici de nouveau en terre de France et bientôt il adresse à Vergennes, qui le transmet à Castries, ministre de la Marine depuis 1781, un plan d’exploitation commerciale de la grande île. Comme on l’écarte, il se tourne du côté de l’Angleterre, qui n’écoute pas ses offres ; puis il passe aux Etats-Unis et réussit à y former, avec un certain nombre de particuliers, une société ayant pour but de fonder à Madagascar un établissement dont « le point principal est pour la traite, trafic et exportation des noirs pour l’étranger ». Ainsi se réalise le propos tenu naguère par Benyowski à Bellecombe, quand, à Louisbourg, il avait déclaré que « si la France renonçait à Madagascar, il ne désespérait pas de l’offrir et de la faire agréer à l’empereur, au roi de Prusse ou au Grand Mogol » !
Si l’aventurier hongrois avait groupé autour de lui un certain nombre de commanditaires, c’est que, depuis son départ de la baie d’Antongil, son active imagination n’avait cessé de travailler, c’est qu’il avait créé de toutes pièces une singulière et mirifique histoire. Il se présentait maintenant comme le roi souverain ou l’Ampansacabé de Madagascar, reconnu tel dans une grande réunion de très nombreux indigènes vers la fin de l’année 1776. Les racontars d’une vieille négresse amenée par lui de l’Ile de France à la baie d’Antongil et la divulgation de prétendues prophéties ayant conduit les Malgaches des environs de Louisbourg à voir en lui le descendant d’un ancien Ampansacabé, nommé Ramini, un certain nombre de chefs indigènes seraient venus le trouver en août 1776 et l’auraient prié d’accepter le titre et le rang d’Ampansacabé « avec toute l’assurance de trouver dans tous nos cœurs fidélité, affection et constance ». La réponse ayant été favorable, ils auraient demandé à Benyowski de quitter le service du roi de France, ce que le baron leur promit de faire un peu plus tard, puis ils se seraient liés à lui par le serment du sang. Les 16 et 17 octobre enfin, après le départ de MM. de Bellecombe et Chevreau, une « assemblée nationale » aurait proclamé « digne fils de Ramini » l’aventurier hongrois, qui vit alors « plus de 50 000 hommes prosternés » devant lui, reçut des chefs malgaches le serment de fidélité et organisa un gouvernement provisoire pour toute la durée de son absence. M • ORT DE BENYOWSKI trouva des dupes. Comme on l’a déjà dit, des naïfs et Quelque invraisemblable que pût être un tel récit, il aussi deux négriers de Baltimore se groupèrent autour de son auteur et lui fournirent largent nécessaire pour monter une petite expédition. Celle-ci, partie à la fin d’octobre 1784, arriva dans les derniers jours de juin 1785 sur les côtes malgaches du canal de Mozambique ; de là, Benyowski gagna Angontsy, dans les environs de la baie d’Antongil, où il commença de construire la « villa » ou plutôt le village de « Mauritanie », sans d’ailleurs se priver de piller les factoreries françaises voisines, ni même d’attaquer le poste de Foulpointe. Mais déjà le gouverneur des Mascareignes, le vicomte de Souillac, était averti de ce qui se passait ; dans une lettre qu’il lui avait adressée, Benyowski ne s’était-il pas proclamé « souverain seigneur » de Madagascar, tenant son pouvoir « du consentement des peuples qui le lui avaient confirmé par la foi du serment et du sang » ? et n’avait-il pas interdit aux Français de venir faire dans l’île la traite des nègres ? Que le baron hongrois, lui brigadier à la suite des armées du roi, agit pour son compte personnel ou qu’il entreprit de coloniser Madagascar pour le compte d’une puissance étrangère (il avait montré une autorisation de l’empereur Joseph II dans ce sens), Souillac était résolu à l’empêcher de réaliser ses desseins. Une fois l’hivernage de 1785-1786 terminé, il envoya donc à la baie d’Antongil, sous les ordres d’un capitaine, une soixantaine de soldats du régiment de Pondichéry avec ordre de faire le possible pour s’emparer de la personne de l’ampansacabé. Au cours d’une escarmouche causée par l’exécution de cet ordre, celui-ci tomba les armes à la main, frappé d’une balle (24 mai 1786).
105Ainsi finit le baron de Benyowski, dans une aventure dont le succès eût été contraire à cette tradition française, qui n’a pour ainsi dire pas cessé de s’affirmer avec éclat à Madagascar entre 1715 et 1789 et dont lui-même avait commencé par être un agent.
Citer ce chapitre
Henri Froidevaux, « La tradition française au dix-huitième siècle », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. VI, Madagascar — Les Comores — Les Mascareignes — Le Pacifique — L'Afrique du Sud, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1933, p. 83-106.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-6/madagascar-origines/la-tradition-francaise-au-dix-huitieme-siecle/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002767