Tome VI · Madagascar du seizième siècle à 1815 · Chapitre 4
L'agonie de fort-Dauphin
CHAPITRE IV L’AGONIE DE FORT-DAUPHIN I. - MADAGASCAR COLONIE ROYALE. II. — L’ABANDON DE FORT-DAUPHIN. — Révolte indigène. Mort de La Case. - De La Haye préconise l’évacuation de Fort-Dauphin. III. — LES DERNIERS JOURS. — Mort de Champmargou. — La Bretèche gouverneur. - Evacuation définitive de Fort-Dauphin. I. — MADAGASCAR COLONIE ROYALE U moment où l’ « escadre de Perse » arriva à Madagascar, la grande ile ne faisait plus partie du domaine de la Compagnie des Indes Orientales. Lasse des sacrifices consentis par elle en pure perte depuis 1664 pour la mise en valeur de cette terre lointaine, désespérant de rentrer jamais dans ses déboursés et mécontente de l’emploi qui avait été fait à Fort-Dauphin, au bénéfice des colons, d’un numéraire des-
tiné par elle à l’achat de concessions ou de marchandises dans les différentes parties de l’Indoustan, celle-ci avait en 1669, après réception des rapports du directeur général Caron, supplié le roi de la décharger de la tâche assumée par elle avec enthousiasme en 1664, c’est-à-dire de la colonisation de l’ile Dauphine. Louis XIV y avait consenti ; il avait même payé du prix d’un million la rétrocession de Madagascar, qui devint dès lors terre royale et dont Colbert demanda à Blanquet de La Haye de lui indiquer avec franchise les avantages et les ressources.
Convaincu en effet que, comme l’a écrit Souchu de Rennefort, les agents de la Compagnie « n’avaient pas eu assez de génie et de résolution pour en faire valoir » les richesses, Colbert ne renonçait encore à la création ni d’une colonie blanche, ni d’escales sur les rivages de la grande île. Sans doute renonçait-il au maintien du chef-lieu de nos établissements à Fort-Dauphin, — « un lieu stérile, ingrat et malsain », avait écrit naguère Montdevergue à Louis XIV ; c’est sur les rivages de la baie de Saint-Augustin, depuis si longtemps fréquentés par les Hollandais et par les Anglais, et aussi de celle d’Antongil qu’il voulait désormais (il l’avait déjà indiqué à Montdevergue) voir créer des « habitations » et encore des points de relâche pour nos vaisseaux. Formelles sont, à cet égard, les instructions remises par Colbert à Blanquet de La Haye à la veille de son départ. Le roi, écrit sans ambages le grand ministre, veut « donner un établissement solide à une colonie divisée en deux ou trois endroits principaux de ladite île, qui puisse, par la culture de la terre et par les accommodements nécessaires à la vie, donner lieu d’y envoyer tous les ans quelque nombre d’hommes pour la fortifier » ; il veut que, grâce à leur prospérité, ces groupements deviennent dans l’avenir des centres d’attraction pour l’émigration française, voire même pour des familles entières, des foyers d’où essaimeront les fondateurs de groupements nouveaux (c’est ici l’idée de la « peuplade » si chère à Colbert), et aussi des bases pour la conquête et la civilisation de l’ile tout entière, comme pour son évangélisation. Le roi veut également que ces « habitations », fondées « dans les lieux les plus commodes », puissent « servir à recevoir, en cas de nécessité, les vaisseaux de la Compagnie des Indes Orientales et leur donner des rafraîchissements, comme aussi pour, un jour, établir quelque commerce et faire quelque établissement dans l’Afrique »...
Ainsi Colbert poursuit toujours le même but : il veut faire de Madagascar, dans toute la force du terme, une « nouvelle France » dans le Sud-Est de l’Afrique, sous le tropique du Capricorne ; ce qui a été possible aux Antilles et au Canada, il rêve de le recommencer à l’ile Dauphine. Mais il ne charge pas le nouveau lieutenant général du roi dans les Indes Orientales d’assurer la réalisation de ce dessein ; ce serait œuvre de longue haleine, et cette œuvre n’est pas « la fin principale de sa mission ». Blanquet de La Haye ne demeurera donc que peu de temps à Madagascar, — « un mois ou six semaines », écrit Colbert, — c’est-à-dire le temps d’« y donner les ordres nécessaires » et de se faire une opinion sur les possibilités de l’ile Dauphine en consultant les Français qu’une longue expérience permet de parler pertinemment de son climat, de ses habitants et de ses ressources, le commandant de Champmargou entre autres, et en se rendant compte par luimême de la situation de la contrée. Puis il se dirigera sur l’Inde, en laissant à ceux qu’il aura investis de leurs fonctions le soin de remplir leurs instructions et d’agir au mieux des intérêts de Sa Majesté.
75 EVOLTE INDIGENE.Le rôle d’inspecteur, voire même d’arbitre, que ses instructions lui confiaient ainsi à Madagascar, Blanquet de La Haye n’était guère fait pour le remplir. Il avait de réelles qualités, mais que contrebalançaient sa hauteur, sa rudesse, son absence de souplesse et son intransigeance, accrues encore par les titres et les pouvoirs que lui avait conférés Louis XIV avant son départ. En effet, son autorité était « sans bornes et toute autre que celle de M. de Montdevergue, lequel ne pouvait rien exécuter sans l’approbation du directeur et du Conseil » ; il avait « plein pouvoir de gouverner et d’exercer la justice souverainement » et liberté d’agir en véritable vice-roi. Aussitôt après avoir fait, en grande pompe, prêter
• MORT DE LA CASE serment de fidélité au roi et jurer fidélité à sa propre personne, Blanquet de La Haye proclama, suivant les ordres qu’il avait reçus, Champmargou lieutenant général et La Case major de l’ile, dont il prit ensuite possession au nom de son souverain. Puis, tandis que le marquis de Montdevergue attendait le moment de quitter enfin Madagascar, lui-même commença d’étudier la situation. Il exigea des chefs indigènes le même serment de fidélité que des colons et se heurta aussitôt à des difficultés sérieuses ; l’un d’entre eux en effet, « le plus proche voisin des Français, et qui avait toujours été leur allié », s’étant abstenu de se rendre à Fort-Dauphin, de La Haye prétendit l’y contraindre par la force. Andriand - Ramosa (c’était le nom de ce chef malgache) ne venait-il pas de marier sa fille à un indigène qui nous était hostile, et ne semblait-il pas,
II. - L’ABANDON DE FORT-DAUPHIN.
76 VIEILLE PORTE DE VILLAGE MALGACHEde ce fait, suspect de mauvais desseins ? Champmargou, d’autre part, dont il avait naguère été le valet, constatait que, depuis qu’il s’était procuré des fusils, de la poudre et d’autres armes, Andriand - Ramosa était devenu « si insolent qu’il méprisait les Français et ternissait beaucoup leur réputation, se moquant de ceux qui les venaient reconnaître de loin (et) leur disant qu’il était aussi grand qu’eux et à leur porte, qu’il voulait être reconnu aussi bien comme eux, recevant à refuge... tous les mal facteurs contre les Français ». Dans de telles conditions, un châtiment s’imposait. Au cours de l’expédition qui fut décidée en conseil, sous la présidence de Blanquet de La Haye lui-même, le village du chef malgache, bien que transformé en un véritable « fort palissadé », fut vite enlevé par les nôtres ; mais Andriand - Ramosa lui-même s’étant échappé, le but poursuivi ne fut pas pleinement atteint. Au moment où recommençaient ainsi les hostilités avec les indigènes, Montevergue, dont la conduite avait été « humaine et honnête » et dont la politique se trouvait ainsi condamnée, n’avait pas encore pris passage sur le navire où, surveillé sans qu’il s’en doutât par quatre gardes, il ne connut point les rigueurs de la prison dans laquelle il devait mourir quelques années plus tard. Prévit-il les conséquences fâcheuses de la décision prise par son successeur ? On ne saurait le dire et peu importe ici ; mais il est certain que la paix continua de régner autour de Fort-Dauphin tant que les vaisseaux de l’escadre de Perse demeurèrent en rade ; intimidés par la présence d’un si grand nombre de Français, les indigènes ne bougeaient pas. Il en fut autrement le jour où (II avril 1671), pour rendre la santé à ses hommes, dont la plupart étaient tombés malades, Blanquet de La Haye s’éloigna de Madagascar en direction de l’ile Bourbon. Aussitôt Andriand - Ramosa de relever la tête et des symptômes de révolte de se manifester dans tout l’Anosy, même dans les environs immédiats de l’habitation française. Quelques semaines
plus tard (23 juin), la mort du nouveau major de l’ile Dauphine, du vaillant Dian Pousse, privait la colonie du prestige et de l’expérience de La Case, au moment où elle allait le plus en avoir besoin ; déjà, en effet, la situation était grave. La Case, de La Haye débarqua de nouveau Lorsque, peu de jours après la mort de à Fort-Dauphin, il trouva ses troupes décimées par la maladie, le pays soulevé contre les Français et il mettait sa confiance. disparu l’homme en qui ZANGVERAR Zanguebar Mer de I. Aliola DesSebastien 20 Natal Entre le spectacle qu’il AFRI de Comore 06 hemaro avait sous les yeux et Mozambiqu celui qu’il venait d’a- VE ÖI. Nona EBayed intongil ou voir à Bourbon, quel Marst Hibra/um Tonghabe contraste ! Néanmoins, Bafra de Mariangourou R le lieutenant-général, T. delaGado. Port aux prunes 1.S° I. Maurice obéissant à ses instruc- tions comme à une con- MADAGASCAR S’IA/RENS dile de Man/fiab Mata Itapoule R Mananzari I. de Mascarenhe Apollini oude s a Bourbon signe, s’efforça de trouver Fortdes francois OCEAN à La Case un digne etamour hai ISLE Fort 1 Topique de Capricorne la situation dans l’Anosy. successeur et de rétablir DAVPHINE Nandrerei R anstere Fortdauphin MERIDIONAL Mais, bien vite, au cours d’une nouvelle expédi- ) tion, peu heureuse, contre Andriand - Ramosa et ses alliés, il constatait que le major de la Bretèche, le successeur et aussi le gendre de La Case, n’était pas à la hauteur de ses fonctions. Puisque Champmargou n’avait cessé de lui faire sourdement toute l’opposition possible, puisque La Bretèche n’était pas l’homme qu’il avait espéré et s’avérait incapable de reprendre et de réaliser les hardis projets de Dian Pousse, puisque, enfin, « il se jouait dans l’ile de Madagascar des ressorts dont le secret lui était impénétrable », de La Haye jugea la situation irrémédiablement perdue et estima « à propos d’y laisser les maîtres ceux qui y étaient les premiers venus ». De Fort-Dauphin, le rer août, il s’en expliquait franchement à Colbert.
Dans l’Anosy, écrivait-il, l’air est si infect les mois de décembre, janvier, février et mars qu’il y a peu de gens qui s’exemptent de maladies fortes dont l’on a très grande peine à revenir ; plusieurs meurent, même beaucoup de noirs, et cela tous les ans, ce qui fait que la terre n’est pas peuplée comme elle le devrait être, et est difficile à entretenir de Français... Si l’on pouvait y établir un bon nombre de Français soldats et des laboureurs, l’on en ferait un bon pays ; mais il faudrait tous les ans y en envoyer pour remplacer les morts.
CARTE DU P. DU VAL, 1672
78Provisoirement, et sous réserve de l’étude des côtes de l’Ouest de Madagascar, il concluait à l’abandon de Fort-Dauphin, « qui est un assez méchant port », et à la fondation de nouveaux établissements à l’ile Bourbon, dépourvue de ports, mais excellent lieu de rafraîchissement, à Sainte-Marie et à Antongil, qui « sont de bons ports près (de) Bourbon ».
De La Haye réalisa en partie ce programme. Il avait déjà fait de son mieux pour développer l’établissement de Bourbon, alors à ses débuts ; à Fort-Dauphin, il embarqua sur ses vaisseaux « tous les officiers qu’il avait amenés, même le procureur général du Conseil..., et on n’y laissa que ceux qui avaient commandé du temps de M. de La Meilleraye, les anciens habitants et quelques missionnaires qui y voulurent demeurer ». Déjà, en France même, un arrêt du Conseil, en date du 12 novembre 1670, avait sanctionné par avance cette décision du lieutenantgénéral en supprimant le Conseil souverain de Madagascar. Quant à la Compagnie, pour bien marquer qu’elle se désintéressait complètement de la grande île, elle avait défendu aux capitaines de ses navires de s’arrêter désormais à Fort- Dauphin et leur avait donné l’ordre de filer en droiture à Surate.
Lorsque, le II août 1671, les vaisseaux de « l’escadre de Perse » eurent disparu à l’horizon et que les chefs de la petite colonie, le lieutenant général de Champmargou et le major de La Bretèche, examinèrent de sang-froid leur situation, celle-ci dut leur apparaître sous de sombres couleurs. Pour tenir tête aux Malgaches révoltés, ils ne disposaient que d’un petit nombre d’hommes — moins de 200, — et si du moins ils avaient eu des armes, et des munitions, et des vivres en abondance ! Malheureusement, il n’en était pas ainsi ; au dire d’un des Lazaristes demeurés à Fort-Dauphin, Blanquet de La Haye avait « refusé d’y laisser un baril de poudre ». Dans de telles conditions, que pouvaient faire les malheureux colons, sinon garder fidèlement le poste où on les avait laissés, jusqu’à ce qu’un navire vint les secourir et les relever de leur consigne, ...ou jusqu’à la mort ?
Bientôt commença pour eux une vie d’angoisse et de misère que, même dans les moments les plus critiques, ils n’avaient jamais connue auparavant. Les noirs, en effet, la flotte une fois partie, n’avaient pas tardé à recommencer la guerre contre les Français !
III. - LES DERNIERS JOURS.
79La guerre continue, écrivait quelques semaines plus tard (en octobre) M. Roguet au supérieur des Prêtres de la Mission ; la famine ne nous a pas quittés ; notre faiblesse augmente par la perte de ceux qui meurent journellement. Quant à nos ennemis, ils croissent tous les jours en nombre et en force... Les noirs du pavs d’Anosy sont devenus les plus redoutables. Leurs trahisons et leurs assassinats le prouvent... A la campagne, vols et brigandages se succèdent la nuit et le jour... Les chemins sont si dangereux qu’on ne saurait sortir à cent pas du Fort sans courir risque d’être attaqué par des bandits... Tel est l’état des Français ; ni leurs biens, ni leur vie ne sont en assurance... Les voleurs couvrent la campagne la nuit et le jour, pillent, brûlent et tuent tout ce qu’ils rencontrent. On n’entend parler chaque jour que nouvelles de villages brûlés, de troupeaux capturés... S’ils ne peuvent emmener les troupeaux tombés en leurs mains, ils ont la malice de les tuer à coups de sagaie... Retirés ensuite dans les montagnes voisines, ils en redescendent avec tant de vitesse qu’en une nuit ils parcourent huit et dix lieues ; aussi sont-ils déjà chez eux, dès le matin, après avoir fait leur coup.
BRETECHE GOUVERNEURAinsi, la situation générale de Fort-Dauphin est « incomparablement plus misérable » qu’elle ne l’a jamais été, d’autant que les colons se rendent compte de l’incapacité de leurs chefs. « Les officiers qui sont ici pour nous garder n’y connaissent plus rien, tant les affaires sont embrouillées, note encore le bon missionnaire ; chacun est à bout. » Comme on comprend, dès lors, les angoisses des Français de l’Anosy ! Champmargou finit par subir les conséquences de tant de soucis ; il mourut le 6 décembre 1672 et la Bretèche devint alors le gouverneur de Fort-Dauphin. Malheureusement, celui-ci (Blanquet de La Haye l’avait déjà constaté) « était beaucoup éloigné des qualités nécessaires pour un tel emploi » ; il ne sut imposer son autorité ni à ses compagnons, dont la moitié était (à l’en croire) « composée de gens mutins et incorrigibles », ni aux indigènes qui ne cessaient de tramer des complots contre les colons et qui, pour venir à bout de ces derniers, avaient acheté de la poudre et des armes à des équipages anglais pendant leur relâche à la baie de Saint-Augustin. Néanmoins, et en dépit de tant de difficultés, le petit groupe de Français de Fort-Dauphin faisait encore bonne contenance au début de l’année 1674 ; mais que de vides les maladies, les privations et les fatigues avaient déjà faits dans leurs rangs ! Ils n’étaient plus que 127 ! et si leurs femmes indigènes et leurs domestiques noirs, leurs « marmites », ne leur étaient venus en aide et n’avaient cultivé leurs jardins et exécuté tous les gros ouvrages, jamais ils n’auraient pu faire face à toutes les exigences de leur triste situation, alors surtout que les magasins étaient vides et que la moitié d’entre eux était « hors d’état de pouvoir rendre service ». Aussi quelle joie que la leur lorsque, le 14 janvier 1674, ils virent un navire français de la Compagnie des Indes, la Dunkerquoise, entrer dans l’anse de Taolankarana ! Joie d’ailleurs très vite déçue, car le singulier capitaine de ce bâtiment, un nommé de Beauregard, ne vit dans l’état très précaire de la petite colonie qu’une excellente occasion de vendre à prix d’or les marchandises — vivres et munitions — qu’il avait chargées à son bord. Mais bientôt une tempête, en jetant la Dunkerquoise à la côte, vint déjouer tous les calculs de ce misérable, qui s’était conduit, pendant la traversée, d’une manière indigne à l’égard des orphelines dont il avait la garde et qu’il avait mission de conduire à Bourbon pour s’y marier ; et La Bretèche, d’accord avec le Supérieur de la mission lazariste, s’empressa de faire épouser plusieurs de ces pauvres filles par quelques-uns de ses compagnons. Ceux-ci n’avaient-ils pas été assurés par Beauregard qu’ils allaient bientôt quitter l’ile Dauphine, « qu’ils en devaient être ôtés de bref pour être transférés en un autre lieu ? » Et leurs missionnaires, rappelés en France par leurs supérieurs, ne devaient-ils pas remettre au roi, en leur nom, la supplique désespérée dans laquelle, en termes touchants, ils priaient Louis XIV d’avoir pitié d’eux et,
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Si tel est votre bon plaisir, de les retirer d’ici... Ils ont cru que leur établissement y serait de durée pourquoi ils y ont employé tous leurs travaux, leurs soins et entièrement consommé leur jeunesse. Ils espè rent... que Votre Majesté ordonnera qu’ils seront mis en un lieu où ils trouveront quelque soulagement, et qu’ils pourront passer avec eux tel nombre de noirs qu’il lui plaira, lesquels les suivront volontairement. C’est le 28 février que les colons de Fort- Dauphin s’adressaient de la sorte à leur souverain ; six mois plus tard, le 27 août de cette même année 1674, « une trahison horrible que les naturels du pays et nos domestiques exercèrent sur 75 Français » venait jeter la consternation et le désarroi parmi les survivants. Ce massacre fut-il, comme l’a dit un historien, causé ou du moins facilité par la trahison de quelques femmes indigènes abandonnées par les colons qui venaient d’épouser six des passagères de la Dunkerquoise ? Ne peut-il pas s’expliquer par un simple défaut de surveillance ? par une défaillance de La Bretèche ? Toutes ces causes n’ont-elles pas joué en même temps ? Quoi qu’il en soit, les survivants (ils n’étaient plus qu’une soixantaine, les nouvelles arrivées comprises), consternés, démoralisés, épouvantés, se refusèrent à demeurer davantage à Fort-Dauphin. Par une chance inespérée, un navire de la Compagnie des Indes Orientales se trouve précisément alors en rade de Taolankarana ; il faut en profiter et quitter immédiatement ces lieux maudits. Comme La Bretèche n’a pas encore été relevé officiellement de son poste, il ne veut d’abord rien entendre ; mais (explique-t-il dans son rapport officiel),
81• ...quelques habitants, voyant que je ne voulais point consentir à leur demande, dirent qu’ils m’assassineraient et, quand on ne les voudrait pas embarquer, qu’ils s’en iraient de l’autre côté de l’ile ; ce que voyant, j’ai été obligé à y consentir. » Alors, continue-t-il, « le ge de septembre 1674, sur les II heures du soir, après avoir (été) mettre le feu dans les magasins et enclaver le canon, par l’avis d’un chacun je m’embarquai avec le peu de Français qui restaient au nombre de 63, dont il y en avait la moitié et plus hors de service. »
C’était la fin de la première occupation française de Fort-Dauphin ! On s’est plus d’une fois demandé quelles furent les causes de ce lamentable échec ; le récit qu’on vient de lire montre qu’elles furent multiples. Les unes tiennent à la métropole, qui n’a pas soutenu avec persévérance, mais seulement par intermittences (par soubresauts, pourrait-on dire) lœuvre commencée, qui a varié dans sa conception et dans sa direction de l’entreprise, qui n’a pas consenti les sacrifices nécessaires et qui, finalement, l’a complètement abandonnée. D’autres doivent être attribuées aux colons français, dont les qualités n’ont pas toujours répondu aux exigences de la situation ; trop souvent, ils n’ont pas su se comporter comme il convenait vis-à-vis des indigènes et du climat ; ils ont voulu enfin, stimulés par les actionnaires des Compagnies privilégiées de la métropole, demander à Madagascar des bénéfices immédiats qu’elle ne pouvait pas donner. Les uns comme les autres ont été induits en erreur par les récits d’informateurs qui, fascinés par le mirage des terres tropicales et dépourvus d’un réel esprit critique, ont présenté les ressources de la grande île comme considérables. En fait, il n’en est pas ainsi ; en fait, celle-ci n’était pas — elle n’est guère encore — un pays peuplé, riche ni rémunérateur ; elle ne pouvait pas payer ses frais de colonisation dans un siècle qui n’avait pas au même degré que le nôtre les énormes accumulations de capitaux et de ressources permettant les longues patiences.
HISTOIRE DES COLONIES. T. VI
82Citer ce chapitre
Henri Froidevaux, « L'agonie de fort-Dauphin », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. VI, Madagascar — Les Comores — Les Mascareignes — Le Pacifique — L'Afrique du Sud, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1933, p. 73-82.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-6/madagascar-origines/l-agonie-de-fort-dauphin/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002767