Colonies françaises

Tome VI · Madagascar du seizième siècle à 1815 · Chapitre 3

La Compagnie des Indes orientales de 1664 à Madagascar

Par p. 53-72 de l'édition originale 7 481 mots 7 illustrations 1933 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. L’ADMINISTRATION DU CONSEIL SOUVERAIN. — Le mémoire de Charpentier sur Madagascar — La Compagnie des Indes Orientales de 1664 reprend le privilège. — Situation critique de nos éta- blissements. — II. LES EXPLOITS DE LA CASE. — Les débuts de La Case. — Antagonisme de La Case et des gouverneurs. Son départ de Fort-Dauphin. — Nouveau soulèvement de l Anosy. La Case rétablit la situation. — Projets de La Case. — François Martin à Fénérive. — III. L’ADMI- NISTRATION DU MARQUIS DE MONTDEVERGUE. — Premières difficultés. — Désaccords entre Montde- vergue et les directeurs de la Compagnie. — Causes de l’échec de Montevergue. — Disgrâce de Montdevergue⁠ ⁠; son remplacement par Champmargou
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CHATEAU DE LA VILLE DU CAP. Balcon construit par Thibault
Gravure CHATEAU DE LA VILLE DU CAP. Balcon construit par Thibault

LA COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES DE 1664 I. - L’ADMINISTRATION DU CONSEIL SOUVERAIN. — Le mémoire de Charpentier sur Madagascar. — La Compagnie des Indes Orientales de 1664 reprend le privilège. — Situation critique de nos établissements. II. — LES EXPLOITS DE LA CASE. — Les débuts de La Case. — Antagonisme de La Case et des gouverneurs. Son départ de Fort-Dauphin. — Nouveau soulèvement de l’Anosy. La Case rétablit la situation. — Projets de La Case. — François Martin à Fénérive. III. — L’ADMINISTRATION DU MARQUIS DE MONTDEVERGUE. — Premières difficultés — Désaccords entre Montdevergue et les directeurs de la Compagnie. — Causes de l’échec de Montdevergue. — Disgrâce de Montdevergue⁠ ⁠; son remplacement par Champmargou.

54 LE MEMOR MADAGASPENTTER SUR MADAGASCAR

N dehors des marins et des négociants qui faisaient le commerce d’outre-mer, de ceux qui touchaient d’une manière ou d’une autre aux différentes compagnies dont les directeurs avaient entrepris de créer des établissements dans l’ile de Saint-Laurent, et enfin des Lazaristes, dont le saint fondateur avait, dès 1648, envoyé quelques-uns de ses fils à Madagascar, peu nombreux étaient, en réalité, ceux qui, en 1664, s’intéressaient à cette grande île. Sans doute l’ouvrage historique et géographique publié par Flacourt après son retour en France avait-il eu deux éditions successives, l’une en 1658 et l’autre en 1661⁠ ⁠; mais quelle différence entre ce livre terne, froid et sec et les célèbres Relations de la Nouvelle-France, dont les émouvants et pittoresques récits étaient, chaque année, attendus avec impatience et lus avec passion par un public avide d’exotisme et d’édification tout à la fois⁠ ⁠! Or voici que tout à coup, grâce à une brochure de propagande, le nom de Madagascar devint presque populaire. tion d’une nouvelle Compagnie des Indes Pour préparer l’opinion publique à la créa- Orientales, qu’il voulait beaucoup plus considérable et beaucoup plus puissante que ses aînées et comparable de toutes les manières à la grande Compagnie hollandaise du même nom, pour assurer dans la mesure du possible le succès de la souscription qui devait constituer le capital-actions de cette société privilégiée, Colbert avait recouru à la collaboration d’un écrivain de quelque renom à l’époque, l’académicien Charpentier. En même temps qu’il annonçait de la manière la plus avantageuse la prochaine réalisation du dessein conçu par le grand ministre et chaudement soutenu par le souverain lui-même, le Discours d’un fidèle sujet du Roi touchant l’établissement d’une Compagnie française pour le commerce des Indes Orientales, « adressé à tous les Français », indiquait que les premiers efforts de la future société porteraient sur Madagascar et fournissait sur cette grande terre des renseignements détaillés. En s’appuyant sur l’ouvrage de Flacourt et sur quelques rapports reçus depuis lors, comme aussi sur certains mémoires récemment adressés à Colbert, Charpentier faisait de Madagascar le tableau le plus séduisant⁠ ⁠; il représentait cette île comme une terre propice à l’établissement de colons européens

I. - L’ADMINISTRATION DU CONSEIL SOUVERAIN.

I. - L’ADMINISTRATION DU CONSEIL SOUVERAIN.
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et recélant de très grandes richesses naturelles⁠ ⁠; il montrait en elle une escale, une étape sur la route des Indes, d’où les directeurs de la Compagnie à créer devraient aller par la suite fonder des comptoirs par toutes les parties de l’Asie méridionale, une fois les établissements de Madagascar même solidement établis aux points les plus propices, — ceux qu’avait indiqués Flacourt dans son plan de colonisation de 1658.

Il n’y a pas, écrivait-il, de lieu plus propre pour faire un magasin général des marchandises que l’on ferait venir de tous les côtés pour être apportées dans l’Europe.

Et, d’autre part, quel incomparable pays que Madagascar⁠ ⁠! La terre y est admirable pour toutes sortes de grains et d’arbres, et ne demande qu’à être cultivée pour être merveilleuse. Il n’est point nécessaire, comme aux autres iles, d’y apporter des vivres pour y faire subsister les colonies⁠ ⁠; on y trouve de toutes choses en abondance et le pays en produit non seulement assez pour nourrir ses habitants, mais assez encore pour en faire part à d’autres peuples. Les eaux y sont excellentes, les fruits délicieux, et l’on peut dire sans exagération qu’il est aisé d’en faire un vrai Paradis terrestre. Elle a, outre cela, des mines d’or si abondantes que, durant les grandes pluies et ravines d’eaux, les veines d’or se découvrent d’elles-mêmes le long des côtes et sur les montagnes.

A COMPAGNIE DES INDES ORIENTALE

Une conclusion s’imposait : Madagascar ne pouvait pas être laissée à ceux à qui avait été naguère concédé le privilège exclusif de son commerce et de sa mise en valeur⁠ ⁠; elle devait appartenir à la future Compagnie et constituerait une des plus belles parties de son domaine propre, celle où il conviendrait de s’établir pour débuter. Au moment où, le rer avril 1664, L DE 1664 REPREND LE PRIVILÉG paraissait le Discours d’un fidèle sujet du Roi, celui qui avait, le dernier, formé le dessein de coloniser Madagascar et de soutenir les premiers pionniers envoyés dans l’île depuis 1642, le maréchal de La Meilleraye, était mort depuis quelques semaines seulement. L’unique héritier de ses droits était son fils, le mari d’Hortense Mancini, ce singulier duc de Mazarin dont les auteurs du temps ont rapporté tant d’excentricités et de bizarreries⁠ ⁠; il ne s’intéressait guère à cette terre lointaine. Aussi, lorsque les directeurs de la future Compagnie eurent exprimé au roi, sans doute à l’instigation de Colbert, le désir que Madagascar fût comprise dans la liste des contrées sur lesquelles s’étendrait son privilège et lorsque Louis XIV en eût fait la demande au duc de Mazarin, celui-ci s’empressa d’être agréable à son souverain. Non content de s’inscrire pour une somme considérable parmi les actionnaires de la future Compagnie, il lui abandonna purement et simplement tous les droits qu’il pouvait avoir sur Madagascar. Par

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ailleurs, moyennant une part de 20 000 livres dans le fond de la société nouvelle, les intéressés de l’ancienne Compagnie consentirent à se désister de leurs prétentions. Dès lors, rien ne s’opposant plus à la requête qui lui avait été présentée, le roi put concéder à perpétuité, le 29 mai 1664, à la Compagnie en formation, « la propriété de l’ile de Madagascar ou Saint-Laurent avec les îles circonvoisines, forts, habitations et colonies »⁠ ⁠; quant à ses syndics, ils préparèrent aussitôt l’envoi d’une flotte dans l’océan Indien. Quelques mois plus tard, une fois l’existence de la Compagnie officiellement proclamée par les lettres patentes en forme d’édit datées d’août 1664 et enregistrées au Parlement de Paris le yer septembre suivant, une fois aussi amenés à Brest ses colons et ses agents de toutes catégories, armés et équipés les bâtiments sur lesquels ceux-ci devaient prendre place, cette escadre s’éloignait des côtes de Bretagne (Ier mars 1665) pour préluder à l’essor du commerce français dans la mer des Indes en fondant à Madagascar « un grand établissement, qui sera soutenu (avait écrit Charpentier) par de fortes colonies que l’on continuera d’y envoyer ».

PHILOU BEJ OU MAISTRE DE VILLAGE DE MANGHABEJ ET SA FEMME. UN MACHICOROIS ET SA FEMME
Gravure PHILOU BEJ OU MAISTRE DE VILLAGE DE MANGHABEJ ET SA FEMME. UN MACHICOROIS ET SA FEMME

Grande fut la déception des arrivants quand, après un voyage relativement rapide, — du moins pour le Saint-Paul, qui portait le nouveau chef de la colonie, — ils débarquèrent le to juillet à Fort-Dauphin. Abstraction faite de deux petits bastions « demi élevés de cailloux sur le roc » et commandant une anse capable de n’abriter que quatre navires, l’enceinte du fort se composait exclusivement « de pieux gros comme le bras ». A l’intérieur de cette enceinte, qui dessinait un rectangle long de 150 pas et large de 120, une pauvre chapelle de planches capable de contenir 400 personnes, une maison — de planches également — pour le gouverneur, un corps de garde et une douzaine de cases faites à l’aide de pieux et de joncs, un magasin et une cuisine de pierre, le tout couvert de feuilles de latanier... Dans « l’habitation des Français hors le fort », non loin du jardin du gouverneur, quelque cinquante cases semblables aux autres, et, au milieu de cultures, le logis des missionnaires, une petite chapelle, un séminaire ou maison d’école pour de jeunes indi-

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gènes. Voilà ce qu’était la capitale de la « France Orientale » (comme on appelait maintenant Madagascar), la résidence du conseil souverain dont Pierre de Beausse, le frère utérin d’Etienne de Flacourt, le détenteur de ses papiers, était le président⁠ ⁠!... Par ailleurs, quelle situation précaire, au double point de vue matériel et politique⁠ ⁠! « Dans des temps, abondance de riz et manque de bétail⁠ ⁠; dans d’autres temps, le bétail y abondait et l’on y manquait de riz. Peu de chrétiens entre les noirs, et... l’on avait lieu de se défier des habitants de l’ile qui n’ont jamais manqué de se servir des occasions favorables de se jeter sur les Français lorsqu’ils les ont trouvées. »

SI OSTENA RESSEMENTS NOS ÉTABLISSEMENTS

Ces quelques lignes de François Martin permettent de comprendre les sentiments dont furent animés les colons quand, une fois satisfaite leur première curiosité, leurs conversations avec leurs anciens et les faits eux-mêmes les eurent désabusés. Pierre de Beausse, âgé de près de soixante-sept ans et déjà souffrant au moment de son arrivée dans le Sud de l’ile, n’eut la force que d’en prendre possession au nom du roi pour la Compagnie des Indes Orientales⁠ ⁠; aussitôt après, il dut renoncer à diriger les délibérations du Conseil souverain à qui incombait la lourde tâche de diriger la colonie et d’en assurer ou tout au moins d’en préparer l’essor. Il s’alita, et, tandis qu’autour de lui magistrats et marchands tout récemment débarqués se disputaient à qui mieux mieux, tandis que les officiers envoyés naguère à Madagascar par le maréchal de La Meilleraye attendaient le moment de jouer à nouveau un rôle, il languit et ne tarda pas à mourir. portant, celui qui succéda à de Beausse en qualité Malheureusement, bien que plus jeune et mieux de président du Conseil souverain n’eut pas plus d’énergie ni d’autorité⁠ ⁠; aussi l’ancien gouverneur de Fort-Dauphin, de Champmargou, put-il bientôt, comme il l’avait espéré dès l’arrivée des nouveaux venus, reprendre une place de premier plan sous le titre provisoire de « commandant les armes pour la Compagnie des Indes Orientales ». Mais les cabales, les querelles, les compétitions, voire même les dilapidations continuèrent comme précédemment⁠ ⁠; elles rendirent complètement inutiles et les dépenses que s’étaient imposées les directeurs de Paris et l’envoi d’une troupe relativement considérable de colons à Madagascar. C’est que, comme l’a reconnu Charpentier dans une brochure postérieure au Discours d’un fidèle sujet du Roi, dans sa Relation de l’établissement de la Compagnie pour le Commerce des Indes Orientales publiée dès 1665, « les premiers du Conseil n’étaient pas gens à rendre de grands services..., et il y avait des marchands qui eussent bien conduit des boutiques et des magasins, mais qui étaient incapables d’une administration

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politique, et tous n’avaient point l’expérience, la fermeté et l’élévation de génie nécessaire pour soutenir une entreprise de cette importance ». Aussi, lorsque, le 20 mars 1667, plus de vingt mois après l’arrivée du navire qui avait amené Pierre de Beausse, une flotte considérable, le second armement fait par la nouvelle Compagnie, jeta l’ancre au pied de l’éperon rocheux sur lequel était établi le chef-lieu de la France Orientale ou plutôt (comme on disait maintenant) de Pile Dauphine, celui-ci n’avait nullement changé d’aspect et la situation demeurait toujours précaire. La jalousie, les discordes, empêchaient les dirigeants de s’entendre⁠ ⁠; les engagés, dans les rangs desquels la mort avait fait de cruels ravages, se plaignaient des chefs qui les commandaient, de leur égoïsme, de leur imprévoyance, de leur négligence à assurer le complet ravitaillement et même la nourriture quotidienne de ceux dont ils avaient la responsabilité. De fait, la colonisation n’avait réalisé aucun progrès et l’insécurité régnait jusque dans les environs immédiats de Fort-Dauphin. Si même cet établissement avait subsisté, il le devait presque exclusivement à l’intelligence et au zèle d’un Français arrivé depuis moins de dix ans dans le pays, le Rochelais Le Vacher, dit La Case, et d’un sous-marchand de la Compagnie de 1664, François Martin.

LA CASE

C’est une figure singulièrement attachante que celle de La Case, et dont l’importance a grandi encore depuis le jour où la découverte de différents manuscrits antaimoro, — c’est-à-dire rédigés en langue malgache, mais écrits en caractères arabes, — a permis de contrôler l’exactitude des documents français au moyen des traditions indigènes et de constater la persistance du souvenir d’Ilakasy dans le Sud de Madagascar. Dès le dix-septième siècle, elle avait frappé un des meilleurs parmi les historiens des débuts de la Compagnie des Indes Orientales fondée par Colbert⁠ ⁠; Souchu de Rennefort, qui a connu personnellement La Case, le qualifie d’ « homme capable de rendre service » et de « héros ». Il a raison⁠ ⁠; de fait, Le Vacher est un vrai héros, un de ces héros inconnus comme notre passé colonial en compte tant, auxquels, lorsque l’occasion s’en présente, l’historien a le devoir de rendre pleine justice. On aurait tort de voir dans La Case un aventurier vulgaire. Son grand-père, Jacques Vacher, ou Le Vacher, sicur de La Case, avait été maire de La Rochelle dans les toutes premières années du dix-septième siècle et plusieurs de ses frères exercèrent dans la même ville, au temps de Louis XIV, la profession d’avocat. Pour lui, au contraire des siens, une vie sédentaire n’offrait aucun attrait⁠ ⁠; une ardente curiosité, le désir de courir le monde et de voir du pays, voilà ce qui le guidait, comme tant d’autres adolescents de son époque⁠ ⁠; aussi, dès le mois d’octobre 1655, dans un âge probablement UN MACHICOROIS ET SA FEMME NOIRE (D’après Flacourt : Histoire de la grande fle Madagascar). encore assez tendre, quittait-il sa ville natale à bord d’un des quatre navires armés par le maréchal de La Meilleraye pour Madagascar, Dès le lendemain de son arrivée à Fort-Dauphin, au cours de l’année suivante, le voici envoyé, seul avec un autre Français, dans un des cantons les plus riches du Sud de l’ile, la vallée d’Ambolo, auprès d’un chef ami et tributaire de notre établissement⁠ ⁠; il devra l’ « aider à défaire leurs ennemis communs », c’est-à-dire (on l’a vu plus haut) les indigènes qui aspirent à jeter les colons à la mer pour s’emparer des richesses accumulées dans les magasins du Fort-Dauphin et pour s’asservir les Malgaches dévoués

II. - LES EXPLOITS DE LA CASE.

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LE LAZARISTE ETIENNE. . NOIRE, d’après Flacourt : Histoire de la grande île Madagascar
Gravure LE LAZARISTE ETIENNE. . NOIRE, d’après Flacourt : Histoire de la grande île Madagascar
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à leur cause. Dès lors commence pour La Case (tel est le nom qu’a pris le jeune homme en quittant la France) une vie étonnamment active et aventureuse.

Il débute en tuant, d’un heureux coup de fusil, le chef d’indigènes qui prétendent s’emparer de l’Ambolo au détriment de son souverain légitime. Tôt après, en luttant en combat singulier — tel un héros antique — contre un autre chef indigène avec les armes mêmes du pays, il le blesse grièvement⁠ ⁠; mais, au lieu de l’achever, comme il est d’usage, il lui laisse la vie, lui rend la liberté, et aussi le commandement de son petit royaume, moyennant le paiement d’un tribut annuel aux Français de Fort-Dauphin. Dès lors, La Case s’impose au respect et à l’admiration des Malgaches⁠ ⁠; aussi le chef auprès de qui il réside n’hésite-t-il pas à lui donner en mariage sa propre fille, Dian Nong, « belle entre les Nègres...., pour le désennuyer pendant la paix ».

A NTAGONISME DE LA CASE ET DES GOUVER- NEURS. SON DÉPART DE FORT-DAUPHIN

Mais la paix peut-elle durer longtemps, au cours des sombres années de révoltes, d’alarmes et de massacres que vivent les colons français du Sud de Madagascar dès la seconde moitié de 1657⁠ ⁠? Partout notre domination est ébranlée⁠ ⁠; partout les chefs ennemis font des incursions sur les terres de nos amis. Pour tirer vengeance des uns comme pour maintenir les autres dans le devoir, il faut sans cesse intervenir. Aussi de Rivau ordonne-t-il à La Case, victorieux dans le Nord, de traverser les cantons de l’Ouest, « sans rivières et sans eau », occupés par les Ampatres et d’aller imposer la paix à nos adversaires. Une fois encore, le jeune Rochelais est vainqueur et dans de telles conditions que les chefs ennemis viennent se remettre entre ses mains. Aussitôt celui-ci de les ramener avec lui à Fort-Dauphin, pensant que les chefs de la colonie les garderont comme otages⁠ ⁠; mais ces héritiers des traditions de Desperriers s’empressent de les faire tuer à coups de sagaie, comme l’avait fait leur prédécesseur pour les chefs de l’Anosy. Puis ils groupent tous les territoires des vaincus sous la domination d’un seul chef indigène, d’un Masikoro qui a su naguère se faire bien voir d’un pieux et confiant missionnaire, M. Bourdaise, mais qui, en réalité, dissimule une grande ambition sous des dehors « discrets et courtois », Andriamanana, le futur assassin de M. Etienne. constance, de Rivau et de Champ- Nul doute que, dans la cirmargou aient agi sans consulter La Case. Ils sont trop jaloux de ses succès⁠ ⁠! Déjà ils n’éprouvent que méfiance et haine à l’égard de celui dont le prestige et la popularité ne cessent de grandir parmi les indigènes, pour qui il est un nouveau Dian Pousse, — « un grand qui, autrefois, avait assujetti l’ile et dont ils récitent des miracles de valeur ». Aussi commence-t-on à le tenir à l’écart et à le suspecter⁠ ⁠; ni sa valeur, ni ses exploits, ni ses services ne lui valent la moindre récompense, et quant à sa grande influence sur les indigènes et à sa connaissance de la langue malgache, qu’il a rapidement apprise au cours de ses expéditions, elles ne lui attirent que des avanies. La Case eût souhaité le grade d’enseigne⁠ ⁠; on l’astreint à toutes les corvées du service de place, « à l’exercice de simple sentinelle »⁠ ⁠; on se plaît à rabaisser ses mérites, on cesse de l’envoyer au secours des chefs qui réclament son assistance, on l’empêche d’aller retrouver sa femme dans l’Ambolo⁠ ⁠! Outré d’un tel traitement, si peu mérité, le jeune Rochelais laisse échapper quelques paroles menaçantes⁠ ⁠; puis, comprenant son imprudence et en redoutant de graves conséquences, même pour sa vie, il quitte le Fort-Dauphin avec 5 autres Français et 300 noirs, et va se réfugier dans la vallée d’Ambolo, auprès de la belle Dian Nong, chez son beau-père qui le tient pour « son protecteur » et qui le reçoit « comme un dieu tutélaire ». Aussitôt le vaillant Dian Pousse de le remercier de son accueil en assurant son triomphe sur les ennemis avec lesquels il a trouvé son beau-père aux prises. Mais, quels que puissent être ses propres griefs contre les chefs français de Fort- Dauphin, il impose à ceux qu’il vient de vaincre le paiement d’un tribut à ces mêmes chefs, l’envoi de bestiaux et d’autres vivres, et ne souffre même pas que son beau-père cesse de s’acquitter de celui auquel il est assujetti.

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Loin de désarmer la jalousie des commandants de la place, une telle fidélité l’exaspère encore⁠ ⁠; mais voici ce qui va, bientôt, la porter au paroxysme. Le chef malgache de l’Ambolo étant mort peu après, La Case profite de son propre prestige auprès des indigènes pour faire nommer sa femme Dian Nong « grande et souveraine de la province d’Amboulle » au détriment de ses frères. Ainsi devient-il lui-même un prince indigène⁠ ⁠! Alors, fou de haine, le commandant de Champmargou tente à plusieurs reprises de faire assassiner La Case⁠ ⁠; grâce à sa propre vigilance, grâce au courage de sa jeune femme, qu’il a convertie au catholicisme, celui-ci sait toujours déjouer les complots de ses ennemis, auxquels — en seule manière de représailles — l’Ambolo cesse dès lors de payer le tribut accoutumé. Mais d’autres indigènes imitent bientôt cet exemple, et les malheureux habitants de Fort-Dauphin se trouvent, par la faute même de leur chef, placés dans une situation matérielle très précaire, au moment où leurs propres excès déterminent le soulèvement de nombre de populations indigènes.

LA CASE RÉTABLIT LA SITUATION

Du pays sur lequel il régnait sous le nom de sa femme, La Case, assistait, impuissant et navré, à des événements dont il était involontairement une des causes et dont il ne voyait que trop la conclusion⁠ ⁠; mais que pouvait-il faire pour les empêcher⁠ ⁠? Aller au fort négocier un accord avec Champmargou⁠ ⁠? Ce n’eût été (il le savait) que se livrer à la mort. Contraint ainsi de se tenir à l’écart, La Case garda du moins la plus stricte neutralité⁠ ⁠; mais cette neutralité même nuisait à ses compatriotes. A l’exemple de Dian Pousse, en effet, les autres chefs indigènes s’affranchissaient de toute redevance à l’égard de Fort-Dauphin, dont, par crainte d’une intervention de celui qu’ils avaient si mal traité, les commandants n’osaient pas réagir. Aussi Champmargou, jugeant la situation désespérée, songea-t-il, le jour où le départ de son collègue de Rivau le laissa complètement libre de ses actes, à se transporter avec ses compagnons depuis les bords de l’anse de Taolankarana jusque sur les rivages de la baie de Saint-Augustin. De là, du moins, de l’entrée du canal de Mozambique pourrait-il se faire rapatrier par quelque navire anglais ou hollandais⁠ ⁠! Toutefois aucune décision formelle n’avait encore été prise lorsque, dans les premiers jours d’octobre 1663, le Saint-Charles jeta l’ancre sous le canon de Fort-Dauphin. Le capitaine de ce navire connaissait et estimait La Case⁠ ⁠; ayant été mis au courant de la situation, il estima que, seule, une étroite union de tous les Français pouvait permettre un redressement autrement impossible, et il sut faire partager son opinion à Champmargou. Le prince de l’Ambolo fut donc rappelé à Fort-Dauphin « avec promesse d’entière sûreté pour lui et pour ceux qui l’avaient suivi » et immédiatement chargé de diriger à l’intérieur de l’ile une grande expédition de traite ou plutôt une grande razzia destinée au ravitaillement de la colonie. « Plus de 5000 esclaves et 15 000 bêtes », voilà ce que, quelques semaines plus tard, notre Rochelais ramenait avec ses hommes, quand il reçut un pressant appel de son chef. A la suite de l’assassinat du missionnaire lazariste Etienne par Andriamanana, le chef Masikoro si imprudemment fait « grandissime » par les commandants de Fort-Dauphin avait profité de l’absence de Dian LE LAZARISTE ÉTIENNE Pousse pour fomenter un soulèvement général de lAnosy⁠ ⁠; pour le châtier, Champmargou était aussitôt entré en campagne, mais, après avoir pénétré dans le Mandrary et avoir pris le donaka — le village — de

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BOEUF A BOSSE, d’après un dessin à la plume extrait du journal de Hubert Hugo. (Archives de la
Gravure BOEUF A BOSSE, d’après un dessin à la plume extrait du journal de Hubert Hugo. (Archives de la
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son ennemi, il s’y était trouvé investi et n’avait pas tardé à souffrir de la famine. C’est au moment où, dans des conditions très difficiles, il essayait de se dégager que parut enfin La Case⁠ ⁠; son arrivée changea en victoire une bataille qui, peutêtre, eût autrement fort mal tourné, et si Andriamanana parvint à s’échapper, du moins le pays fut-il puni de sa révolte et rapidement replacé sous l’autorité des Français. Non content de travailler de son mieux à ce résultat, La Case, à qui Champmargou venait de donner la commission d’ « enseigne des Français et de capitaine commandant les partis de l’ile », ne tarda pas à ramener à Fort-Dauphin 5000 têtes de bétail. Ainsi, par sa bravoure et par sa loyauté, par ses services aussi, notre Rochelais avait fini par triompher de l’adversité. Néanmoins, après l’arrivée du président de Beausse et des premiers colons envoyés à Madagascar par la Compagnie des Indes Orientales de 1664, sa situation est d’abord singulière et même assez fausse. S’il a fait rendre hommage aux autorités nouvelles par sa femme Dian Nong, en qualité de souveraine de l’Ambolo, lui-même, La Case, qui a passé dans l’ile au service du maréchal de La Meilleraye, n’exécute les ordres du Conseil souverain que par l’intermédiaire de son chef direct, le commandant de Champmargou. Celui-ci l’ayant chargé d’une nouvelle razzia pour le ravitaillement de la colonie, il la dirigea avec sa fougue et son bonheur habituels et ramena à Fort-Dauphin, une fois encore, plusieurs milliers de têtes de bétail. Ce nouveau succès, comme aussi les témoignages de respect prodigués à Dian Pousse par les Malgaches, prouvèrent aux derniers venus leur intérêt à s’attacher La Case⁠ ⁠; le Conseil souverain lui envoya donc une commission de lieutenant et lui fit don d’une épée d’honneur. Jamais le Rochelais ne s’était vu traité d’une telle manière⁠ ⁠; aussi, « plein de ressentiment et de zèle pour la gloire de son Prince, » conçut-il un projet qui, s’il eût été autorisé à en poursuivre la réalisation, eût peut-être assuré de façon solide le succès des desseins de Colbert : celui de la soumission de Madagascar toute entière à la France. S’appuyant sur ce qu’il savait des différentes populations de l’ile, « des différentes manières de combattre et des armes de tous les habitants, aussi bien de ceux contre qui les Français n’avaient point eu de guerre, qui sont au septentrion et combattent avec des flèches, que des autres qui n’en ont pas l’usage et ne se servent que de simples sagaies », La Case proposa par écrit au Conseil souverain de mener à bien ce grand dessein, se faisant fort de le réaliser « avec l’aide de deux cents Français et des Nègres qu’il offrait de mettre sur pied ». C’était là, malheureusement, un projet de beaucoup trop grande envergure pour les membres du Conseil⁠ ⁠; aussi notre Rochelais se vit-il éconduit, raillé, et, pour autant qu’on peut s’en rendre compte, tenu de nouveau à l’écart, sinon suspecté... Il n’en est pas moins vrai que, pendant près de huit ans, la petite colonie française de Fort-Dauphin lui a dû beaucoup⁠ ⁠; ses campagnes contre les indigènes, ses razzias, — celles dont parlent les sources malgaches comme les sources françaises et qui se placent entre 1659 et 1663, et les autres, postérieures, dont parlent les seules sources françaises, — ont contribué pour une très grande part à sauver les habitants de la « maison de pierre » de la famine et du massacre. Aussi convenait-il de parler ici avec quelque détail d’un des Français les plus remarquables qui ont travaillé à Madagascar au dix-septième siècle⁠ ⁠; ses qualités d’intelligence, d’initiative, d’audace et aussi de compréhension des indigènes font de La Case un des colons les plus représentatifs de notre race. Martin a contribué à sauver Fort-Dauphin de la famine Comme le Rochelais La Case, le Parisien François au cours des années 1666 et 1667. Désigné, avant même d’être arrivé à Madagascar, pour remplir au Fort-Gaillard (Fénérive), — un petit comptoir déjà fondé sur la côte orientale de l’ile, dans un canton producteur de riz, le pays de Galemboulou, — le rôle de sous-marchand, cet agent actif et intelligent, honnête et débrouillard tout à la fois, n’a cessé de travailler à répondre au désir maintes fois exprimé de ses chefs en leur envoyant, dans la mesure du possible, tout ce qu’il pouvait se procurer : bétail, volaille, riz et fruits, riz surtout. Pendant trois mois de l’année 1667, — trois mois favorables, il est vrai, trois mois de traite et consécutifs à une belle récolte, ceux de juin, juillet et août, — il a pu expédier de Fénérive ou amener lui-même à Fort-Dauphin 520 barriques de riz. Aussi mérite-t-il d’être tenu, lui aussi, pour un des grands pourvoyeurs de vivres du chef-lieu de nos établissements pendant quelques-unes des années critiques de son histoire.

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Il fut aussi l’un des premiers explorateurs de l’intérieur de la grande île. Sans doute, plus encore que lui, La Case a visité de nombreuses parties de Madagascar, quand il en a parcouru les plateaux du Sud-Ouest pour se rendre jusqu’à la baie de Saint-Augustin, et surtout quand il s’est avancé très loin sur le plateau central, jusque « dans le pays des Lavaleffes ou porteurs de longues tresses, qui sont moins noirs que les autres habitants de l’ile », c’est-à-dire (semblet-il) jusqu’aux plateaux de l’Imerina. Malheureusement, des observations recueillies par La Case en cours de route, rien, en dehors de quelques traits pittoresques,

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n’est parvenu jusqu’à nous. Les Mémoires de François Martin contiennent tout autre chose. Pour répondre aux ordres de ses chefs hiérarchiques et aux instructions remises au Conseil souverain de Madagascar par les directeurs de la Compagnie, comme aussi pour satisfaire sa propre curiosité d’esprit et son désir de se renseigner exactement sur les cantons voisins de celui de Galemboulou, il avait exigé de ses subordonnés des rapports précis et détaillés de leurs courses dans l’intérieur du pays et il avait personnellement fait de telles relations au retour de chacun de ses voyages autour de Fort-Gaillard⁠ ⁠; tous ces rapports, il les BŒUF A BOSSE a résumés dans ses (D’après un dessin à la plume, extrait du journal de Hubert Hugo) Mémoires, qui contien- (Archives de la Haye). nent ainsi de précieuses informations sur les districts avoisinant celui de Galemboulou au Sud, à l’Ouest et au Nord. Martin y a encore raconté les principaux épisodes de l’expédition punitive qu’il conduisit depuis Fénérive jusque dans l’Antsihanaka, pour châtier les belliqueux et pillards habitants de ce pays de leurs incursions répétées dans les cantons de la plaine côtière dont les naturels approvisionnaient de riz les Français. S’il ne remplit pas son dessein comme il l’eût désiré, du moins Martin put-il pénétrer sur le plateau jusque sur les bords « d’un grand lac dont les eaux étaient à perte de vue »⁠ ⁠; il a vu ainsi, lui premier, le lac Alaotra, ce qui lui vaut une place parmi les anciens découvreurs du centre de Madagascar.

HISTOIRE DES COLONIES. T. VI

66 PREMIERES DIr- FICULTÉS

Au moment où (décembre 1667) Martin poussait ainsi dans l’intérieur du pays une pointe jusque chez les Sihanakas de l’Ambohitra, le seul des premiers administrateurs envoyés à Madagascar par le Conseil de direction de la Compagnie qui commandât encore à Fort-Dauphin avait dû céder le pas à un plus haut personnage. Sur la grande flotte qui avait mouillé devant le chef-lieu de nos établissements le 15 mars précédent, se trouvait en effet François de Lopis, marquis de Montevergue, à qui le roi avait conféré les titres d’amiral et de lieutenant général « pour commander les places et les vaisseaux des Français par-delà la Ligne équinoxiale⁠ ⁠; » deux directeurs généraux de la Compagnie, de Faye et Caron, et le procureur général du Conseil souverain des Indes l’accompagnaient. Quelle figure pouvait faire, en face de telles autorités, un « membre du Conseil particulier de l’Ile Dauphine », ou encore ce « commandant les armes pour la Compagnie des Indes Orientales », de Champmargou, dont les directeurs de France n’avaient jamais reconnu officiellement les fonctions⁠ ⁠? Il semblait, dans de telles conditions, que les dissensions, les désordres, la confusion, voire même les prévarications dussent cesser⁠ ⁠; sous l’impulsion d’un chef intelligent et énergique qui était en même temps un honnête homme et qui était par surcroît assisté de compétences techniques et pourvu de moyens d’action relativement considérables, la colonisation française allait prendre enfin un vigoureux élan dans l’ile Dauphine⁠ ⁠! même dans lequel se trouvait le chef-lieu de nos établis- Pour de multiples raisons, dont les unes tiennent à l’état sements au moment où y débarqua le marquis de Montdevergue, et les autres à ce déplorable esprit de discorde dont la plupart des colons et même des agents de la Compagnie étaient animés, il n’en fut malheureusement rien. Entre la situation dans laquelle Colbert estimait que devait être la colonie et la réalité, quelle différence⁠ ⁠! Un fort où il ne paraissait que « deux petits bastions de cailloux ruinés du côté de la mer, et quelques pieux qui ne marquaient aucune régularité, avec neuf pièces de canon de fer sans affût et sans aucune élévation »⁠ ⁠; une habitation « en si mauvais état qu’à peine y avait-il quelques huttes pour mettre les principaux à couvert » et qu’il fallut improviser des cantonnements pour les soldats fraichement débarqués⁠ ⁠; des magasins complètement vides, « sans aucunes commo-

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dités », c’est-à-dire sans le moindre approvisionnement... Aussi comprend-on que les deux directeurs de Faye et Caron aient écrit six mois plus tard à Colbert avoir, « à leur arrivée dans l’ile, été dans de continuelles appréhensions de n’avoir pas de vivres pour nourrir leurs gens, n’en ayant pu avoir d’assurés pour huit jours, quelque économie qu’ils aient pratiquée ». La situation matérielle était donc déplorable⁠ ⁠; la situation morale ne l’était pas moins, puisque, suivant les expressions de Caron dans une lettre personnelle au ministre, « il y avait faute... même de bon conseil et de bon gouvernement, (et) la guerre dans tous les pays ».

ET LES DIRECTEURS DE LA COMPAGNIE

Pour remédier à cet état de choses, le Conseil de subsistance que les directeurs de la Compagnie créèrent aussitôt ne trouva rien de mieux que de recourir une fois encore à La Case. Puisque l’Anosy, naguère si riche en gros bétail, n’en possédait plus, force était bien d’ « envoyer à la guerre contre les ennemis des Français pour en avoir »⁠ ⁠! Le « capitaine commandant les partis de l’île » reçut donc l’ordre de « traiter des bêtes pour la marchandise avec les naturels qui voudraient vivre en paix avec les Français⁠ ⁠; ... à l’égard de ceux qui ne voudraient ni paix ni traité, l’ordre du Conseil était de prendre sur eux autant de bêtes que l’on pourrait ». Mais, après avoir poussé très loin dans l’intérieur et pénétré sur les plateaux jusqu’aux abords de l’Imérina, La Case ne put pas, par suite de circonstances atmosphériques défavorables et à cause des instincts guerriers de quelques-unes des tribus avec lesquelles il se trouva pour la première fois aux prises, ramener avec lui plus de I 200 têtes de bétail, des I5 000 qu’il avait capturées au cours de son expédition. Aussi le ravitaillement de Fort-Dauphin ne se trouva pas assuré comme on l’avait espéré⁠ ⁠; il fallut recourir surtout aux ressources en riz du pays de Galemboulou pour nourrir Français et Malgaches. Comme on comprend, dans de telles conditions, « qu’il ne se soit pas tenu conseil tant de fois pour toutes les autres parties du gouvernement que pour celle de sa subsistance »⁠ ⁠! Et cependant, sur la direction générale et l’impulsion à donner à la colonie, l’entente était loin de régner entre ses chefs. En effet, ils n’avaient ni la même tournure d’esprit ni les mêmes préoccupations. Le marquis de Montdevergue, noble d’un réel mérite, d’une grande valeur morale et d’une indéniable probité, avait, aux yeux des directeurs de la Compagnie qui l’accompagnaient, le grand défaut de ne pas se soucier assez des intérêts de celle-ci et de leur préférer parfois ceux de ses subordonnés⁠ ⁠; la franchise un peu hautaine et parfois brutale de ce soldat, sa partialité pour les gens de ce Midi dont il était lui-même originaire, lui firent bien des ennemis, malgré la façon dont il savait réparer ses torts à l’égard de ceux qu’il avait offensés. Aussi, en dépit de ses querelles avec le directeur général de Faye, s’est-il toujours réconcilié avec cet homme prudent et sage, intelligent et avisé, qui faisait passer avant tout « le bien de la paix et de l’union ». Tel n’était malheureusement pas le Flamand François Caron, que Colbert avait su attirer du service de la Compagnie hollandaise des Indes Orientales à celui de la Compagnie française, mais orgueilleux, intéressé, implacable dans ses haines, « incapable de se faire un ami ». La manière dont il s’est conduit plus tard dans l’Inde a bien montré que Montdevergue ne jugeait pas encore Caron avec une sévérité suffisante quand il le qualifiait de « grand homme pour les petites affaires ». Dans de telles conditions, et étant donné les circonstances, des désaccords ne devaient pas tarder à se produire, et ils éclatèrent très vite en effet.

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La façon même dont était organisée l’habitation suffirait à le prouver. Les soldats récemment venus de France, constitués en milices, « campaient dans une petite plaine où les officiers firent bâtir des huttes et des cases par leurs soldats, et c’était le lieu proprement du gouvernement de M. de Montdevergue »⁠ ⁠; au contraire, le fort lui-même était habité par les marchands, les commis et les chefs des groupes de colons débarqués dans l’ile par la flotte française, « qui avaient tous leurs égards pour les directeurs ». Même division dans les différents conseils formés dès le lendemain du débarquement⁠ ⁠; les directeurs voulurent les présider tous, sauf ceux de milice et de marine⁠ ⁠; aussi le lieutenant-général n’y assistait-il que très rarement, car il tenait pour « honteux d’être inférieur à un marchand »⁠ ⁠; les agents de la Compagnie, agissant à leur guise, ne se préoccupaient que de leurs affaires et de leur bien-être, sans se soucier de la santé des colons qu’on avait naguère, par de fallacieuses promesses, décidés à passer de France à Madagascar. Bientôt ces derniers, qui devaient renforcer la population blanche des établissements que l’on pensait déjà fondés ou tout près de l’être, se transformèrent en soldats ou plutôt en miliciens pour ne pas demeurer inoccupés à Fort-Dauphin⁠ ⁠; dès lors s’évanouit tout espoir de peuplement de l’ile Dauphine par des colons européens.

Ainsi s’avérait chimérique un des projets formés en France par Colbert sur la foi de Flacourt et des récits erronés qui avaient tant stimulé l’armement, l’équipement et le départ de la grande flotte commandée par le marquis de Montdevergue⁠ ⁠; ce dernier ne tarda pas à dissiper, avec beaucoup de loyauté, mais peut-être trop franchement, un autre rêve de Colbert. Fort des affirmations de Flacourt, le grand LA COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES DE 1664 A MADAGASCAR 4 Echelle ap Natal Sisles de Disy isles de Con ovie hicues Communes Dallemagne → ficucs de Portugal Baye de Vahemar s ocean tance sous

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CARTE DE MADAGASCAR dessinée par Grossin en 1731
Gravure CARTE DE MADAGASCAR dessinée par Grossin en 1731

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CARTE DE MADAGASCAR

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ministre voulait faire de Madagascar une escale des flottes françaises sur la route des Indes⁠ ⁠; les équipages de nos vaisseaux y trouveraient abondamment (pensait-il) tous les « rafraîchissements » dont ils auraient besoin avant de se lancer à travers les flots en direction des ports de l’Asie méridionale, des îles aux épices ou des contrées de l’Extrême-Orient. Or, dès les premiers mois de son arrivée à Fort-Dauphin, Montevergue lui dépeignit le Sud de Madagascar sous des couleurs très sombres. Colbert en fut très surpris, voire même dépité (les lettres qu’il écrivit au gouverneur de l’île Dauphine en janvier 1669, sous le nom de Louis XIV et sous son nom propre, en fournissent la preuve) et, sous l’impulsion d’accusations violentes et injustes venues de Madagascar, il conçut dès lors une opinion très défavorable de celui à qui il avait confié la réalisation de ses desseins. Ce dernier cependant, sans se douter de l’orage qui s’accumulait lentement sur sa tête, travaillait de toutes les forces de son honnêteté, de sa bonne volonté et de son amour pour son roi à remplir ses instructions et à consolider la situation précaire des Français dans la partie Sud de l’île. Sans doute commit-il des fautes graves. C’en fut une, en particulier, de faire fond sur la bonne foi du masikoro Andriamanana et de ses alliés, et de conclure paix et bonne amitié avec eux pendant que Champmargou, beaucoup plus au courant de la mentalité des Malgaches, guerroyait dans un canton éloigné contre un chef indigène qui s’était opposé à l’établissement de colonies françaises dans son pays. En se laissant parfois aller à de fâcheux emportements contre les agents supérieurs de la Compagnie, en intervenant en faveur de Marcara dans la querelle qui éclata dans l’Inde entre cet Arménien et le directeur général Caron, Montdevergue (qui n’avait nullement à se mêler de cette affaire et qui, au contraire, y engagea le Conseil souverain de Fort-Dauphin) se fit d’autre part d’irréconciliables ennemis, conséquence de « cette espèce d’antipathie des gens d’épée contre les gens de commerce dont — note François Martin - Pon n’a que trop d’exemples ». En faisant revenir à Fort-Dauphin les Français établis dans certains comptoirs au long de la côte orientale, à Matitanana, à Galemboulou, à l’ile Sainte-Marie et à la baie d’Antongil, et en les tenant tous groupés dans l’Anosy, le gouverneur de l’ile Dauphine a contrevenu aux désirs de Colbert, et peutêtre a-t-il eu tort de ne pas accueillir favorablement le projet de conquête de Madagascar que La Case avait naguère présenté au Conseil souverain et que, fort de ses expériences nouvelles, celui-ci lui exposa après l’avoir remanié et précisé. Enfin, Montevergue ne mit sans doute pas assez d’énergie à imposer sa volonté (son pouvoir n’était « absolu », il est vrai, que sur la milice et sur les officiers de marine), ce qui était le moyen de mettre un terme aux divisions et aux querelles de tous, et il se désintéressa trop des mesures adoptées par le Conseil de subsistance pour l’alimentation de Fort-Dauphin. Mais, par contre, il encouragea de tout son pouvoir la reconnaissance des côtes du Nord-Est et même de l’intérieur de Madagascar⁠ ⁠; il se montra toujours soucieux du bien-être ou du moins de la sécurité des colons et s’efforça de se comporter équitablement envers eux⁠ ⁠; s’il ne donna pas suite aux plans de La Case — peut-être pour ne pas conférer une trop grande importance à un Français qu’il savait avoir, en sa qualité de mari de la souveraine de l’Ambolo, empêché en sous-main le chef d’une colonie de s’établir dans son pays — il lui témoigna toujours beaucoup de bienveillance et d’estime⁠ ⁠; il eut même voulu, en 1670, l’emmener avec lui en France pour qu’il exposât lui-même ses projets à la Cour et à la Compagnie et il ne tint pas à lui qu’il en fût ainsi. Au total, le marquis de Montevergue apparaît comme le meilleur et le mieux intentionné des gouverneurs envoyés à Madagascar au dix-septième siècle⁠ ⁠; pourquoi Colbert l’avait-il contraint à « ne pouvoir rien exécuter sans l’approbation des directeurs (de la Compagnie) et du Conseil » souverain⁠ ⁠? Là réside la véritable cause de l’échec de cet homme loyal et de bonne volonté. La franchise et sans doute aussi la modestie des premiers rapports — malheureusement disparus — qu’il avait adressés en France et la violence des calomnieuses accusations de ses ennemis l’avaient déjà perdu dans l’esprit de Colbert. Toutefois, les nouvelles et aussi la cargaison de cuirs, d’aloès et d’indigo, les échantillons de gommes et de poivre qu’apporta au début de 1669 un nouveau bâtiment venu de Madagascar déterminèrent un revirement dans l’opinion du ministre. On avait déjà fortement douté du succès de l’entreprise conçue en 1664⁠ ⁠; on se reprit à espérer, du moins dans une certaine mesure, et à tenir l’ile Dauphine, sinon comme une escale « de nécessité », du moins comme « un entrepôt de convenance » sur la route des Indes : Colbert invita Montdevergue à ne pas se servir tout de suite du congé qu’il avait demandé et qu’on lui accordait, mais à présider lui-même à la mise en valeur de la grande ile. « Faites les établissements d’Antongil et de Saint-Augustin, lui écrit-il le 30 mars 1669, et faites travailler tous les Français à la culture de la terre, et surtout, si vous me croyez et que votre santé vous le puisse permettre, ne vous servez pas si tôt de votre congé et faites en sorte que nous puissions recevoir de bonnes nouvelles de l’ile avant votre retour. » Malheureusement, tôt après, d’injustes accusations portées contre Montdevergue par François Caron, irrité du renvoi de Marcara dans l’Inde, modifièrent une fois encore l’idée de Colbert. Celui-ci, qui s’inspirait toujours de la leçon des faits, mais qui ne se défiait pas toujours assez de la véracité de ses informateurs et qui avait alors pleine confiance dans l’ancien directeur de la Compagnie hollandaise, revint à son idée première et vit dans le pauvre gouverneur de l’ile le responsable de tous les échecs et de tous les déboires de la Compagnie française à Madagascar.

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Or, à ce moment même, Montdevergue obtenait des résultats satisfaisants et conformes au désir de Colbert. « La paix que le marquis de Montdevergue, comme gouverneur et lieutenant général, a établie dans l’ile a produit de très bons effets, en ce qu’elle a permis aux habitants d’ensemencer et cultiver leurs terres, dont l’on a eu cette année une abondante récolte qui a beaucoup servi, » écrivait le 3 mars 1670, dans un « Mémoire sur l’état présent de l’ile Dauphine », un subordonné de Champmargou. Déjà, en effet, conformément aux ordres de mars 1669 qu’il avait reçus de son souverain, Montdevergue avait fait reconnaître, quelques semaines auparavant, son lieutenant comme gouverneur de Madagascar⁠ ⁠; pour lui, pendant les quelques mois qui s’écoulèrent encore avant l’arrivée de Jacob Blanquet de La Haye, il ne joua plus aucun rôle actif. Une fois de plus, Champmargou se trouvait le premier personnage de la colonie française.

Il n’eut pas, d’ailleurs, le temps de marquer son gouvernement par quelque initiative personnelle ou par quelque succès, car dès le mois de novembre 1670, débarquait à Fort-Dauphin le nouveau lieutenant général du roi dans les Indes Orientales. 16 NICE ROV

JACOBDELAR

JACOBDELAR
Gravure JACOBDELAR

Citer ce chapitre

Henri Froidevaux, « La Compagnie des Indes orientales de 1664 à Madagascar », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. VI, Madagascar — Les Comores — Les Mascareignes — Le Pacifique — L'Afrique du Sud, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1933, p. 53-72.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-6/madagascar-origines/la-compagnie-des-indes-orientales-de-1664-a-madagascar/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002767