Tome VI · Madagascar du seizième siècle à 1815 · Chapitre 2
Établissement des français à fort-Dauphin
CHAPITRE II ETABLISSEMENT DES FRANÇAIS A FORT-DAUPHIN I. — LA COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES DE 1642. — Le capitaine Rigault. — Création de la Compagnie française des Indes orientales (30 avril 1642). II. - JACQUES PRONY ET LA FONDATION DE FORT-DAUPHIN. — Fondation de Fort-Dauphin. — Révolte des colons. Prony déchu du commandement, puis réintégré. III. — LE GOUVERNEMENT DE FLACOURT. — Etienne de Flacourt. — Administration de Flacourt. — Création du comptoir de Matitanana. Occupation de l’île Bourbon. — Explorations à l’intérieur. — Flacourt paraît abandonné par la Compagnie. — Retour de Flacourt en France. IV. - LES PROJETS DU MARÉCHAL DE LA MEILLERAYE. — Démêlés et procès de Flacourt avec la Compagnie des Indes. — Dernier voyage et mort de Flacourt. V. - LES ANNÉES CRITIQUES DE FORT-DAUPHIN (1655-1665). — Administration de Desperriers et de Gueston. — Révolte de l’Anosy. Massacre et représailles des colons. — Prospérité éphémère de Fort-Dauphin. Nouvelle révolte et guerre indigène. HISTOIRE DES COLONIES. T. VI
18 RIGAULTAu début de l’année 1642, quelques Français s’intéressant aux entreprises lointaines, négociants, hommes de mer et personnages de l’entourage immédiat du grand cardinal de Richelieu, s’unirent pour jeter les bases et élaborer les statuts d’une compagnie ayant pour but le commerce des Indes Orientales, puis pour la fonder et obtenir pour elle l’approbation royale et des privilèges. L’acte constitutif de cette société, en date du 30 avril 1642, est parvenu jusqu’à nous. Il est précieux à plus d’un titre, car il permet de connaître le nom des fondateurs de cette compagnie, l’importance de son capital, son organisation intérieure, l’étendue des privilèges à elle octroyés par la royauté comme aussi les engagements contractés par ses membres à l’égard du gouvernement en échange de ces mêmes privilèges. Aussi convient-il de l’analyser brièvement. On aimerait savoir comment le capitaine Rigault, qui fut l’instigateur de cette compagnie, a été amené à s’occuper de Madagascar et à former le projet d’y fonder des établissements. Rien en effet de ce que l’on peut connaître de la carrière de ce marin ne semblait la qualifier pour une telle entreprise. Sans doute avait-il acquis — pour employer les termes mêmes dont s’est servi Richelieu en parlant de lui — de « grandes expériences... au fait de la navigation », ce Rigault qui, en 1642, était depuis vingt années déjà « l’un des capitaines entretenus pour le service du Roy en la marine » ; mais le peu que nous savons de sa carrière ne paraissait pas le préparer à s’intéresser aux pays baignés par la mer des Indes. Abstraction faite d’un voyage de lui à Alger à la fin de 1632, pour la ratification du traité de paix de 1628, c’est dans les eaux américaines que semble s’être exercée surtout son activité. Peut-être toutefois, avec cette étonnante facilité dont la légende de Jean Cousin et les agissements des flibustiers constituent tant de preuves, Rigault avait-il passé des mers des Antilles, à travers l’Atlantique et en doublant la pointe extrême de l’Afrique, jusqu’à celles qui baignent les côtes de Madagascar ; peut-être aussi, sur les quais de Dieppe ou d’ailleurs, ou bien au cours d’un de ses voyages, s’était-il simplement renseigné auprès de pilotes ou de matelots récemment revenus de l’ile de Saint-Laurent, sur les richesses de cette terre. Quoi qu’il en soit, à la suite de plusieurs voyages aux îles de l’Amérique, Rigault consacra (1639) son activité et ses ressources propres à l’étude de Madagascar, des îles avoisinantes et des côtes du Mozambique ; il se rendit compte des « possibilités » de ces pays et chercha les moyens d’y fonder « des habitations de Français et de traiter et négocier avec les gens du pays des marchandises qui s’en peuvent tirer contre d’autres marchandises et manufactures de ce royaume et autres lieux ». La
I. — LA COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES DE 1642
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C. Donatai’S Sebastian Ponta d’ San d Mar 2 C.d’S. Maria O CEANO : ORIENTALE in Rapero Olaganca LORENZO Tada -d’Tistar Angel Angon S : - 0 sa Vingongara, Cadi Y de s" clara Mana tapai S →P de ? Cadi Ponta de Tur Dil Barda A mibaia R /inh Cuba Turmiban C. de Banda Quini sono boschi de Sandari rosi Antipers cas Roma N Bafsi del •Pontanan z : 01002 Pracel -C. de. ustin Ponta de Santo Costa dell : 2 Tacom le.Sante Maria Antonio S. Vicente Ý del Pracel formation d’une compagnie privilégiée lui ayant paru la meilleure façon d’arriver à ses fins, Rigault fit les démarches nécessaires, d’une part auprès de personnalités qu’il estimait capables de s’intéresser à sa société, d’autre part auprès du cardinal de Richelieu. Celui-ci, agissant au nom du roi en qualité de « grand maître, chef et surintendant de la marine, navigation et commerce de France », lui octroya, à lui et à ses associés éventuels, le privilège exclusif, pour dix ans, du commerce « auxdites îles de Madagascar et autres adjacentes » (29 janvier 1642). Des lettres patentes du roi Louis XIII ne tardèrent pas à ratifier cette décision (15 février).
CARTE DE MADAGASCAR, PAR PORCACCHI (1579) (D’après l’Isole piu famose del Mondo).
20CREATION DE LA COMPAGNIE FRANÇAISE
Déjà Rigault travaillait à la cons- • DES INDES ORIENTALES (30 AVRIL 1642) titution définitive de la compagnie qui exploiterait le privilège royal ; quelques semaines plus tard, la chose était faite. Le 30 avril 1642, en effet, au domicile de l’un d’entre eux — probablement de celui chez qui avaient eu lieu différentes réunions préparatoires, le futur surintendant Nicolas Fouquet ou chez d’Aligre — les huit coassociés du capitaine Rigault et lui-même signaient les différents articles des statuts de la « fidèle société et compagnie (créée par eux) pour l’entreprise, traites et habitations audit pays de Madagascar, îles et côtes adjacentes, sous le nom et titre de Compagnie française des Indes Orientales ». Pierre d’Aligre, conseiller du Roi, commissaire ordinaire de la marine du Levant ; Julius de Loynes, conseiller secrétaire du roi et général de la marine ; Levasseur, conseiller du roi, trésorier de la marine ; Pierre de Beausse, conseiller du roi, premier commis des parties casuelles de Sa Majesté ; Nicolas Fouquet, conseiller du roi, maître des requêtes ordinaires de son hôtel ; Jacques Berruyer, sieur de Manselmont, et les bourgeois de Paris Desmartins et Desgorris, voilà les fondateurs, avec Rigault, de la Compagnie privilégiée des Indes orientales. Pour la plupart ils étaient des personnages officiels et faisaient partie du petit groupe d’hommes aux larges vues qui travaillaient depuis 1624, dans le sillage et avec l’assentiment de Richelieu, à l’essor maritime et colonial du royaume. Sans parler de d’Aligre ni de Fouquet, héritier des traditions et des affaires paternelles, trois d’entre eux avaient l’expérience d’entreprises de ce genre ; Berruyer et de Loynes n’étaient-ils pas, en effet, deux des quatre directeurs, et Desmartins le banquier de la « Compagnie des îles de l’Amérique » de 1635 ? A en croire Cauche, Berruyer et Desmartins étaient également les principaux actionnaires de la Compagnie purement privée (dont aurait aussi fait partie Rigault) formée à la fin de 1639 pour l’envoi du Saint- Alexis à Madagascar... Ainsi s’explique l’accueil favorable fait par le grand cardinal à la demande de concession que lui adressa le capitaine Rigault. Vingt-quatre parts (de 6 000 livres chacune) constituaient le capital nominal de la Compagnie des Indes Orientales, à la tête de laquelle Beausse, Desmartins, Fouquet et Rigault lui-même étaient placés en qualité de directeurs.
21Avant même qu’eût été définitivement constituée, comme on vient de le voir, la Compagnie des Indes Orientales, mais alors qu’en fait tout était déjà réglé, Rigault, homme d’initiative et de décision, avait commencé d’agir. Profitant du départ d’un navire dieppois pour Madagascar, il avait, dès mars 1642, « fait passer quelques hommes et marchandises audit pays » sous la conduite d’un Rochelais (Jacques Pronis ou Prony était son nom) dont il avait sans doute fait la connaissance au cours de ses voyages ou que peut-être même il avait compté naguère parmi ses hommes d’équipage. « Commencer à prendre possession desdits pays au désir de ladite concession, et y habiter et travailler à la traite », voilà les instructions que Rigault donna à Prony et que celui-ci semble avoir diligemment exécutées. Flacourt, qui lui a succédé et qui ne l’aimait guère, mais qui était bien au courant de ses faits et gestes, ne laisse aucun doute à cet égard. Après avoir pris possession pour le roi de France des îles Diego Rois ou Rodrigue et Mascareigne (notre Réunion actuelle), de Sainte-Marie de Madagascar et de la baie d’Antongil, Prony vint s’établir avec ses compagnons à Sainte-Luce abandonnée par Cauche. Là le rejoignirent au bout de quelques mois (rer mai 1643) les soixante-dix personnes que les « Seigneurs de la Compagnie » avaient « louées pour ledit pays ».
Tout avait été préparé pour leur réception par ceux qui les avaient précédés. Sur le rivage de la baie de Sainte-Luce, dont ils n’avaient pas encore constaté l’insalubrité, Prony et ses hommes avaient construit en bois et en feuillage des logements et des magasins qu’ils avaient plus ou moins sommairement défendus par un enclos de palissades. Ainsi avaient-ils improvisé un comptoir ou, comme on disait alors, une « habitation » dans les différentes cases de laquelle ils s’empressèrent d’installer les nouveaux arrivants et de ranger les provisions et les marchandises que les « Seigneurs de la Compagnie » avaient chargées sur le navire frété par eux. En même temps, Prony, confiant dans le prestige de la volonté royale, n’hésite pas, malgré la faiblesse numérique du groupe qu’il commande, à arguer du privilège exclusif octroyé au capitaine Rigault et à ses associés, dont il est le « commis ». Puisque ceuxci, et ceux à qui ils en ont donné la permission écrite, doivent désormais faire seuls le commerce à Madagascar, Prony entend supprimer toute concurrence illicite et leur assurer le bénéfice exclusif de la traite dans la partie de la grande terre où il est fixé. Certains marins du navire qui l’a conduit et que quelques négociants nor-
22 FORT-DAUPHINmands ont envoyés « charger de l’ébène » dans l’ile, ne se privent pas de pratiquer la troque avec les indigènes, non plus que Cauche et ses compagnons ; Prony leur ordonne à tous de cesser leur commerce et de rallier « l’habitation Saint-Pierre ». A contre-cœur, ces derniers quittèrent le village indigène de Manhaly, un peu avant dans les terres, où ils s’étaient installés après avoir quitté le bord de la mer, et obéirent à la sommation du « commis » de la compagnie privilégiée. Par contre, les matelots du Saint-Louis, plus nombreux et riches des marchandises dont la perte de leur navire sur les récifs leur laissait la libre disposition, continuèrent à faire le troc avec les indigènes, en attendant qu’ils les excitassent contre les nouveaux venus. Prony se trouvait d’autant plus empêché de sévir que, avec le retour de l’hivernage, les fièvres faisaient sentir leur pernicieuse influence et montraient une fois de plus les inconvénients d’un établissement à Sainte-Luce. Sans doute cette baie offre-t-elle un bon mouillage aux petits voiliers de faible tonnage qu’armateurs et négociants envoient alors faire le commerce sur les côtes de la mer des Indes ; mais ses rivages bordés de palétuviers (tel est le sens du mot indigène Manafiafy, le lieu « qui a des palétuviers ») sont insalubres. Comme naguère Alonse Goubert et ses compagnons, la poignée de Français groupés à « l’habitation Saint-Pierre » ne tarda pas à en pâtir. La voyant décimée par la fièvre et sentant autour de lui l’hostilité des indigènes excités « à la sourdine » par les marins du Saint-Louis et stimulés par le désir de s’emparer des marchandises accumulées dans les magasins du fort Saint-Pierre, Prony agit avec décision et habileté. Il s’assure d’abord par des présents la protection du chef suprême de l’Anosy, de cet Andriand-Ramaka, qui, naguère, a été le disciple des jésuites à Goa, et déjoue ainsi les complots tramés contre la petite colonie française. Puis il n’hésite pas à quitter les rivages de la baie de Sainte-Luce pour se transporter avec tout son monde, à la fin de 1643 ou plutôt au début de 1644, en un point qui lui paraît plus salubre, l’éperon rocheux de Taolankarana, baigné de trois côtés par la mer et balayé par les vents du large. C’est là, à quelque distance dans le Sud-Ouest de Sainte-Luce, qu’il fonde l’établissement auquel, en l’honneur du jeune Louis XIV, dont il ignore encore l’avènement au trône de France, il impose le nom de Fort-Dauphin.
Le choix était heureux ; la persistance des Français à revenir par la suite en cet endroit, qui est encore aujourd’hui le chef-lieu de la province homonyme, en fournit une preuve manifeste. C’est que sa situation à l’Est du cap Sainte-Marie, dont les courants rendent l’approche si dangereuse, ne fait pas seulement de la rade foraine
23de Fort-Dauphin une précieuse escale dans le Sud de Madagascar, tout près du point où le rivage va s’orienter franchement vers le Nord-Nord-Est ; c’est aussi que la petite presqu’île par laquelle cette baie est délimitée du côté de l’Ouest, est très facilement défendable contre les attaques éventuelles des indigènes et constitue par ailleurs une base précieuse pour des expéditions de reconnaissance et de ravitaillement dans les différents cantons de la partie méridionale et aussi dans l’Est de la grande terre. Les débuts de l’histoire de Fort- Dauphin l’attestent déjà amplement. A peine, en effet, les Français établis dans cette nouvelle habitation, voici que, sous l’active impulsion de Prony et de son adjoint Fouquembourg, reconnaissances et expéditions de traite se multiplient en dehors de l’Anosy. Déjà un poste de traite a été fondé sur la côte orientale de l’ile, près de l’embouchure de la rivière de Matitanana, et ceux qui P’occupent ont poussé plus UNE ROHANDRIANA PORTÉE PAR SES ESCLAVES au Nord, jusque dans le ( : Histoire de la grande fle Madagascar). pays drainé par le Mananjary ; maintenant c’est dans l’Ouest au delà du Mandrare, chez les Ampatres (pays Antandroy), c’est au Nord-Ouest, chez les Masikoros, c’est jusque sur les côtes opposées de Madagascar, chez les Mahafaly, c’est même au Nord du tropique du Capricorne, sur le plateau bara, que pénètre Fouquembourg « tant pour découvrir ce qu’il y avait à faire dans le pays (écrit Flacourt), que pour traiter des bœufs pour vivre ». En même temps, les barques dont dispose Prony ne cessent de naviguer tout au long de la côte Est jusque dans le pays de Galemboulou, c’est-à-dire jusqu’aux environs de notre Tamatave, en quête de riz. Quel dommage que tous les rapports relatifs à ces voyages soient perdus ! Leur destruction ne permet pas d’écrire un chapitre intéressant de l’histoire géographique de Madagascar, non plus que de rendre au second de Prony, au sous-commis Fouquembourg, la justice que son intelligence et son activité semblent devoir lui mériter.
S’il fallait aller sans cesse quérir ici du bétail et là du riz, c’est que, après avoir pris une indigène pour concubine, Prony l’avait épousée à la mode malgache. A une époque encore si rapprochée du siège de la Rochelle et de l’Edit de Grâce, où, malgré les efforts de Richelieu, les passions religieuses demeuraient singulièrement vives, ses compagnons catholiques le lui ont amèrement reproché ; mais comme ils se sont mépris sur cet acte ! C’est en effet une nièce du chef suprême de l’Anosy, la sœur et belle-sœur de deux autres chefs du pays, qu’épousa Prony, sur le conseil d’Andriand-Ramaka lui-même, désireux (au dire de Cauche) de « se tenir plus assuré de lui et des siens par cette alliance », et les parents de cette Malgache étaient « tous puissants et nos bons amis ». En contractant cette union, Prony n’a-t-il pas pensé faire un acte de bonne politique, consolider une situation précaire, obtenir plus de sécurité pour ses subordonnés et plus de facilités pour la réalisation de son œuvre coloniale et commerciale ? N’a-t-il pas, d’autre part, en accueillant cordialement les indigènes à Fort-Dauphin et en les nourrissant aux frais de la Compagnie, essayé de pratiquer une politique intelligente de bonne entente avec eux ? Leur passion religieuse et aussi des sentiments beaucoup moins élevés et les préjugés du temps empêchèrent la plupart des subordonnés de Prony de s’en rendre compte.
Celui-ci n’avait d’ailleurs pas que des qualités. Il semble avoir été de caractère raide et despotique (peut-être d’ailleurs convenait-il qu’il le fût dans un milieu dont le niveau moral n’était sûrement pas très élevé et dont certains éléments étaient fort indisciplinés), d’esprit inquiet et d’humeur inégale. Il était jaloux de son autorité, qu’il sentait sourdement battue en brèche par plusieurs, et, dans une petite société où se trouvaient étroitement réunis catholiques et protestants, ce huguenot de conviction ferme et rigide affichait une véritable intransigeance. A en croire Flacourt, il « méprisait les Français qui étaient catholiques, apostoliques et romains, et... il faisait faire le prêche tout haut pendant que les Français faisaient les prières dans la chapelle ». Cette conduite fut sûrement une des causes des événements qui se produisirent un peu plus tard à Fort-Dauphin.
En voici une autre. Tandis que « toute la parenté » de sa Malgache était bien accueillie dans l’habitation et y séjournait et s’y gobergeait sans rien faire, Prony exigeait des colons français un travail intense, les nourrissait mal, ou plutôt (semblet-il) négligeait d’en varier suffisamment l’ordinaire ; enfin il ne leur témoignait pas assez d’égards. « Quand les grands du pays lui demandaient ce que lui étaient les Français, il leur répondait que c’étaient ses esclaves. » De là un sourd mécontentement qui s’accrût après l’arrivée à Fort-Dauphin (septembre 1644) de nouveaux
25 R ÉVOLTE DES COLONS. PRONY DÉCHUcolons envoyés à Madagascar par les directeurs de la Compagnie des Indes Orientales « pour demeurer dans l’île et y planter du tabac pour le compte » des associés ; tous « trouvaient bien étrange de faire en ce pays la fonction de portefaix et d’esclaves, et ils voyaient beaucoup de nègres dans l’habitation que l’on ne faisait point travailler ». • DU COMMANDEMENT, PUIS REINTÉGRE peu satisfaits fussent-ils de leur chef, Pendant plus d’un an, toutefois, si les colons français ne manquèrent en rien à Prony. En 1645, à la suite des grands dommages causés par un cyclone dans le pays d’Anosy et durant la famine qui en résulta, ils se bornèrent simplement à présenter plusieurs requêtes au commis de la Compagnie, le priant de « ménager mieux les vivres ». Malheureusement celui-ci, qui ne se contentait pas de nourrir les parents de sa femme lors de leurs visites à DANSES ET JEUX DES HABITANTS DE MADAGASCAR AUX JOURS DE FÊTES Fort-Dauphin, mais qui (Gravure extraite de Flacourt : Histoire de la grande fle Madagascar). leur envoyait des victuailles jusque dans leur village de Manhaly, prit très mal leurs requêtes ; il « leur diminua leur ordinaire de riz et leur dit que le premier qui lui viendrait parler de cela, qu’il lui donnerait un coup de pistolet dans la tête ». Dès lors, un certain nombre des engagés de la compagnie se mirent à comploter contre leur chef ; peut-être, néanmoins, si Prony eût alors entrepris de reconquérir l’affection de ses gens, y eût-il réussi. Loin de là, par de nouvelles maladresses, par des imprudences aussi, il les irrita davantage encore... C’est pourquoi, dans les premiers jours de février 1646, il se vit, à son arrivée dans le fort, arrêté, emprisonné et mis aux fers par les mutins.
Mais ceux-là mêmes ne songeaient nullement à se soustraire à l’autorité de la Compagnie des Indes Orientales. Leur coup fait, ils s’empressèrent de réunir tous
26les Français du Fort-Dauphin, qu’ils fussent partisans de Prony, hostiles ou indifférents, dans une assemblée générale où ils élurent pour leur chef le second de la colonie, Claude Leroy, que Flacourt qualifie de « commis des seigneurs sous le commandement du sieur Prony ». Ils le « contraignirent à prendre le commandement et direction de l’habitation en lui promettant de lui obéir », le déchargèrent, par une déclaration secrète et « signée de tous les principaux », de toute responsabilité dans la petite révolution qui venait de se produire, et exécutèrent ponctuellement ses ordres par la suite. Tout en continuant à traiter du bétail et du riz pour la subsistance de la colonie, Leroy et ses compagnons s’efforcèrent, comme par le passé, d’acquérir de nouvelles données sur le pays, ses habitants et ses ressources. Si le nouveau chef n’avait pas dû n’entretenir Prony que devant témoins, on n’aurait jamais tenu les colons de Fort-Dauphin pour des mutins.
Au reste, la majeure partie des colons demeurait, comme Claude Leroy luimême, attachée à son ancien chef. Aussi, le jour où de nouveaux venus débarquèrent à Fort-Dauphin (26 juillet 1646), Prony put-il très facilement recouvrer son autorité. Malheureusement, il ne sut pas oublier ses injures ni pardonner. Les « ligueurs » qui, en échange d’une amnistie complète, l’avaient de nouveau reconnu pour leur chef, furent soit exilés à Mascareigne (Bourbon), soit mis aux fers après avoir fait amende honorable « nus en chemise, la corde au col et la torche au poing ». Faute plus grave encore : Prony n’hésita pas à s’aliéner les indigènes en se saisissant traîtreusement d’un certain nombre de ceux qui servaient à l’habitation ou qui venaient y troquer des denrées, et en les livrant au gouverneur hollandais de l’ile Maurice pour mettre en valeur les terres de la plus belle des Mascareignes ! Dès lors, les colons de Fort-Dauphin furent perdus de réputation dans l’esprit des Malgaches, qui ressentirent très vivement cette iniquité ; ces derniers ne songèrent plus qu’à se débarrasser des Français qu’ils voulaient, « par adresse, surprendre et exterminer... comme leurs pères et ayeuls avaient fait autrefois des Portugais ».
Toutefois, comme ils se gardaient de rien laisser paraître de ces sentiments et qu’ils se contentaient de s’abstenir de venir à Fort-Dauphin quand un navire se trouvait sur rade, Prony continua de vivre dans une fausse sécurité. Non content de reprendre ses anciens errements — gaspillage de vivres et « mauvais déportements » vis-à-vis de ses subordonnés, — il s’attaquait maintenant, du moins en paroles, à ceux mêmes de ses compagnons qui lui étaient le plus dévoués, à Claude Leroy par exemple. Celui-ci, qui craignait « d’être retenu et de mourir... attaché aux fers » comme cela était arrivé naguère à l’un des ligueurs à qui Prony avait promis le pardon, finit par abandonner, de nuit, l’habitation et par se retirer, avec une partie des
27colons de Fort-Dauphin, sur la côte Ouest de Madagascar, à la baie de Saint- Augustin. D’autres Français, envoyés en expédition de traite jusque dans les parages du pays actuel des Betsiléos, profitèrent de l’occasion pour ne pas regagner l’établissement avant l’arrivée d’un navire de la métropole, « de crainte du mauvais ménage du sieur Prony et des parents de sa prétendue femme ». De tous les côtés, le vide se faisait autour du commis des Seigneurs de la Compagnie, avec qui vingthuit colons demeuraient seuls désormais à Fort-Dauphin.
Du fait de cette faiblesse numérique, du fait de la maladie qui réduisait encore le nombre des hommes valides, du fait aussi de la rareté des vivres, précaire et même critique était la situation de Fort-Dauphin au début de l’année 1648 ; comment dissimuler la vérité aux indigènes hostiles, se tenir sans cesse sur ses gardes et déjouer les embûches des Malgaches ? C’est miracle que, dans des conjonctures aussi critiques, une infime poignée d’hommes ait réussi à tenir en respect ses ennemis, à découvrir toutes les trahisons, à éviter tous les pièges et à conserver la maîtrise du fort et de ses alentours. Peu s’en fallut qu’elle ne succombât, le jour où les indigènes, se rendant entin compte du petit nombre des Français, résolurent de s’en débarrasser. « Trois cents nègres bien armés de sagayes » se présentèrent alors à la porte du fort, sous la conduite du propre beau-frère de Prony, sous couleur de lui rendre visite ; mais la vue des colons en armes devant le corps de garde et d’une pièce de canon pointée devant la demeure du commis de la compagnie, ne tarda pas à les intimider. Celui-ci, averti sous main de ce qui se tramait, a pris ses précautions en effet ; sans laisser aux Malgaches déconcertés le temps de se ressaisir, il tire à part son beau-frère, lui reproche ses noirs desseins dont il lui arrache ensuite l’aveu ; puis il en obtient des excuses et des protestations d’amitié. L’indigène dit à Prony (raconte Flacourt) « qu’il le trouvait si honnête homme qu’il ne voulait pas entreprendre cette trahison-là contre lui, qui était son beau-frère, ni contre les Français. C’est pourquoi il fit sortir tous les gens du fort et les renvoya, et demeura, lui troisième, avec Prony à se réjouir ; puis il s’en retourna en lui protestant que jamais il n’entreprendrait rien contre lui » (octobre ou novembre 1648).
Pouvait-on se fier à de telles paroles ? Et si un coup avait été manqué, un autre ne réussirait-il pas ? En dépit du courage et de l’activité de tous et malgré la présence d’esprit et le sang-froid de Prony, à qui la gravité du péril avait rendu une partie de ses qualités premières, les habitants de Fort-Dauphin auraient sûrement fini par succomber si des renforts ne leur étaient arrivés. Ils en reçurent à leur grande joie le 4 décembre 1648.
28Depuis plus de deux ans, ils se trouvaient sans nouvelles de France et pouvaient se croire complètement perdus dans le pays qu’ils avaient été envoyés coloniser. C’est que bien des circonstances avaient paralysé la bonne volonté des directeurs de la Compagnie.
D’après les statuts de 1642, celle-ci avait été fondée avec un capital très limité, 144 000 livres au total. Un sixième de ce capital avait été versé dès le mois de mai pour rembourser Rigault des dépenses faites par lui personnellement pour l’envoi de Prony et de ses premiers compagnons à Madagascar au mois de mars précédent comme aussi pour subvenir aux premiers frais d’armement d’un navire frété par la Compagnie pour l’ile de Saint-Laurent. Tôt après (juillet 1642), le versement d’un second sixième avait permis de solder le reste des dépenses exigées par cette expédition. Quant aux deux autres tiers du capital souscrit à l’origine, ils avaient servi à faire passer par la suite à Madagascar deux navires qui partirent de France avec des colons et des marchandises de toutes sortes, non pas en 1643 comme le prévoyait l’article 5 des statuts, mais l’un en 1644 et l’autre au début de 1646. Ces versements de 6 000 livres par part une fois faits, les « Seigneurs de la compagnie » étaient libres de se retirer de la société, mais, jusqu’à l’expiration de son privilège, celle-ci continuait de subsister entre les souscripteurs qui consentaient à s’y intéresser en contribuant par la suite à ses dépenses. Or, en 1646, les conditions stipulées par l’article 5 des statuts du 30 avril 1642 étaient remplies ; trois navires avaient été armés par les soins de la Compagnie et avaient apporté à son « commis » à Madagascar des hommes, des armes et des munitions, des vivres et des marchandises, puis deux de ces navires avaient regagné la France après avoir chargé dans lile l’un de l’ébène et l’autre de l’ébène encore, des cuirs et de la cire. La vente de ces cargaisons avait-elle été fructueuse ? Nous l’ignorons, mais il est hors de doute que la plupart des fondateurs de la Compagnie, sinon tous, ne se laissèrent nullement décourager par la mort du puissant cardinal, non plus que par la perte des papiers de Fouquembourg consécutive à l’assassinat de leur sous-commis dans la forêt de Dreux au milieu de 1646. Après la vente des marchandises rapportées de Madagascar par leur troisième navire, les Seigneurs de la Compagnie, en dépit du malheur des temps et des misères qui pesaient alors sur le royaume, décidèrent de continuer l’exploitation du privilège qui leur avait été octroyé par le car-
III. - LE GOUVERNEMENT DE FLACOURT.
29 FLACOURTdinal et par le roi défunts, puis confirmé le 20 septembre 1643 par le jeune Louis XIV, et d’envoyer un nouveau navire à Fort-Dauphin. Mais les rapports que le capitaine de ce bâtiment leur fit des derniers événements qui s’étaient produits dans l’habitation les amenant à concevoir des craintes sur l’avenir de leurs établissements, ils décidèrent de rappeler Prony et d’envoyer un nouveau chet dans l’Anosy. Leur choix se porta sur un homme que ses relations de famille et d’intérêt devaient porter à gérer leurs affaires avec une conscience scrupuleuse et un ardent désir de bien faire. L’Orléanais Etienne de Flacourt était en effet le frère utérin d’un des quatre directeurs de la Compagnie des Indes Orientales, Pierre de Beausse, et le neveu du haut personnage qu’était Julius de Loynes, un de ses principaux souscripteurs ; en outre, un de ses parents, son frère cadet Guillaume, avait été, en vertu de l’article 7 des statuts de 1642, sous-associé par Pierre de Beausse à la Compagnie dès le 20 juin de cette même année. Cet homme d’esprit curieux, qui avait visité la plupart des pays voisins de la France avant de se marier et de se fixer à Paris, était dans la force de l’âge en 1648 (il avait quarante et un ans, étant né en 1607) ; il avait de l’expérience et du savoir, était fervent catholique, se montrait animé d’intentions excellentes ; on s’entendit donc avec lui. On le nomma, non plus simplement commis, mais « Commandant Général de l’ile de Madagascar et Directeur de la Compagnie » ; en outre, usant de la faculté qu’ils s’étaient réservée, par ÉTIENNE DE FLACOURT l’article 13 de leurs statuts, « d’ajouter (D’après une gravure de Corneille). d’autres articles ou d’en changer selon Poccurrence des temps, et qu’il sera jugé à propos par la pluralité des voix desdits associés », les Seigneurs de la Compagnie augmentèrent d’une unité le
total de leurs parts et associèrent Etienne de Flacourt à leurs bénéfices pour cette vingt-cinquième part. Puis, un traité une fois passé avec lui sur ces bases, ils lui remirent les ordres, commissions et instructions nécessaires.
Quand, après un long voyage de sept mois, le navire qui portait Flacourt et les quatre-vingts colons enrôlés en France pour Madagascar, mouilla dans l’anse Dauphine à quelques encâblures du promontoire sur lequel Prony avait établi l’habitation (4 décembre 1648), il trouva « tout en grande confusion ». Depuis la tentative avortée des Antanosy, la situation n’avait pas changé, en effet ; c’était toujours la même disette de vivres et le même manque d’hommes ; aussi l’aspect présenté par l’établissement français était-il vraiment misérable. « La plupart des cases découvertes et pas de logement, » écrit laconiquement Flacourt, qui déclare ailleurs avoir trouvé le Fort-Dauphin « en très mauvais état ». Un des lazaristes venus avec lui dans l’Anosy a été plus explicite un peu plus tard dans une de ses lettres à Saint Vincent de Paul ; à Fort-Dauphin, dit-il, « les murailles sont une haie et les maisons comme de petites granges couvertes de feuilles, et des murs de roseaux ou de bâtons. » Il y avait loin de là à l’idée qu’on se faisait en France de l’établissement de la Compagnie, et ample matière à découragement pour le nouveau chef de la colonie ; mais cet homme énergique ne se laissa pas abattre par la déception qu’il éprouvait. « Pourvoir aux désordres passés et régler mieux les choses à l’avenir, » voilà ce que lui prescrivaient ses instructions ; sans retard il s’efforça de remplir l’un et l’autre de ces deux points.
Vis-à-vis de son prédécesseur, sa situation était assez délicate. En lui donnant complètement tort, Flacourt allait sans doute amener à lui mutins et dissidents, « ligueurs » et mécontents, et faire de Fort-Dauphin un établissement de quelque importance et non plus un faible poste ; mais ne courait-il pas le risque, d’autre part, d’affaiblir l’autorité même dont il était investi et — Prony comptant quelques partisans parmi les colons — de se créer des difficultés à lui-même dans un avenir plus ou moins éloigné ? Prudemment, le commandant général se garda de trop approfondir les torts du « commis » auquel il succédait ; s’il lui fit, dès le premier jour, renvoyer sa femme malgache, bien qu’elle vînt de lui donner une fille, il imposa silence à ceux qui se plaignaient de lui et, non content de le protéger contre le ressentiment de ses anciens subordonnés, il le maintint d’abord auprès de lui, le traitant avec amitié, lui faisant partager ses repas, affectant de lui accorder sa confiance et de le traiter comme son lieutenant. Mais, en réalité, et pour plusieurs motifs, Flacourt n’aspirait qu’à éloigner Prony. Dès qu’il le peut, il le met à la tête d’un petit groupe de colons qu’il envoie chercher du riz pour la colonie dans le pays de Galemboulou, en pleine côte Est de Madagascar, et fonder un comptoir un peu plus au Nord, dans l’ile de Sainte-Marie. Au retour de cette mission que Prony n’a remplie qu’à son corps défendant et sur l’ordre exprès de Flacourt, ce dernier, craignant de voir son prédécesseur chercher à se soustraire à son autorité, et se retirer dans l’Anosy auprès de sa Malgache et de ses parents, le fait mettre aux fers
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LE FORT DAYPHIN Cue sur le lieu par le Sicur de Flacourt Gowerner duda So Theurs pendant quelques jours, puis, sur ses protestations, il le remet en liberté et lui témoigne la même amitié que par le passé. Mais le jour où repart pour la France (I9 novembre 1650) le navire sur lequel il est lui-même arrivé à Fort-Dauphin, Flacourt y embarque Prony avec un certain nombre d’engagés dont le terme est expiré et dont la paresse ou le mauvais esprit lui font désirer de se débarrasser.
DE FLACOURTC’est sans doute quarante-huit colons de moins pour l’établissement de Fort- Dauphin, mais Flacourt escompte la prochaine venue d’un navire envoyé par les Seigneurs de la Compagnie et il a, d’autre part, su grouper autour de lui tous ceux qui naguère, pour une raison ou pour une autre, se sont séparés de Prony. Nombre d’entre eux, sous les ordres du « sous-commis » Angeleaume, étaient tantôt partis pour une expédition de traite en plein cœur de l’ile, et avaient poussé jusque sur le plateau central en compagnie d’indigènes amis ; ils sont revenus en poussant devant eux un important troupeau de gros bétail. D’autres ont rapporté du riz qu’ils se sont procuré dans le pays de Galemboulou. De la baie de Saint-Augustin, Claude Leroy et ses compagnons, avertis du changement qui vient de se produire, se sont empressés de regagner Fort-Dauphin. Enfin Flacourt a envoyé chercher à Mascareigne, la future île Bourbon, les mutins qu’y a naguère déportés Prony. C’est donc, au total - défalcation faite des pertes qu’ont imposées à ses hommes les maladies, les accidents et les embûches dans lesquelles ils ont pu tomber, — c’est environ cent soixante colons que Flacourt groupe autour de lui dans la presqu’île d’Itaperina ; une bonne politique commande au nouveau chef d’en éliminer les mauvaises têtes et les non-valeurs afin de mieux assurer son autorité sur ceux qui demeurent, de faciliter le ravitaillement de la colonie et de réduire en même temps les charges que ces bouches inutiles imposent à la Compagnie des Indes Orientales. Ainsi est-il fait le 19 février 1650. Mais, depuis quatorze mois qu’il se trouve déjà dans l’Anosy, Flacourt ne s’est pas contenté de sauver l’établissement français de la ruine qui le menace et d’affirmer aux indigènes, par la réunion de tous les colons autour de sa personne, que ceux-ci ne songent nullement à s’éloigner. Il l’a prouvé plus clairement en faisant mettre en état les haies et les palissades qui entourent le fort, en aménageant du côté de l’anse Dauphine l’emplacement de deux batteries destinées à commander la plage d’atterrissage, en donnant la forme de bastions aux angles de la place, pour en supprimer les points morts dans la mesure du possible. Les cases qui existent à l’intérieur de l’enceinte ont été relevées, restaurées et couvertes à nouveau de branches et de feuillage ; plusieurs autres cases ont été dressées et servent, qui d’habitation, qui d’arsenal, de greniers, de magasins, d’étable, voire même de modeste chapelle. Toutes sont plus ou moins isolées les unes des autres et disposées en rectangle autour d’un vaste espace à peu près débroussaillé, au centre duquel se dresse un grand mât portant un pavillon fleurdelisé. Tel est le fort, en dehors duquel a été établie « l’habitation des Français hors le fort » ; là se trouvent le puits, le cimetière et, protégées par un corps de garde et entourées de haies, les cases où sont logés les hommes engagés par la Compagnie pour travailler la terre et pour « planter », suivant la forte expression du temps, la colonie de Fort-Dauphin. A cette petite agglo-
32 33mération, et au jardin du commandant général, défendus des côtés de l’Ouest et du Sud par de longues palissades, succèdent, en se prolongeant au delà de la presqu’ile d’Itaperina jusqu’en « terre ferme », les jardins et les cultures des Français, les légumes et les fruits qui leur permettront un jour d’évoquer, autour d’une table garnie des produits d’Europe, le souvenir de leur patrie. Reducton desbabitans de la prounce de direang. GulsleMadagalcar a lobajj ance du Roy par sorment solanna faiet par l
Srand et douter detrutlepau Eutrela mur duS’ de Flacourt commandant au fort dauphin Gulad jsle cu mou de juin ros »
Avoir ainsi assuré aux immigrants le vivre et le couvert, ainsi que la protection qu’ils réclameraient en cas de danger, c’était déjà beaucoup ; mais c’était loin d’être suffisant. Flacourt l’avait compris dès le premier jour ; aussi s’était-il mis, presque aussitôt après son arrivée à Fort-Dauphin — peut-être avait-il déjà commencé pendant la traversée, grâce à la présence de deux indigènes à bord de son navire — à apprendre le malgache afin de pouvoir converser directement avec les chefs indigènes de l’Anosy et d’entrer en relations suivies avec eux. Avant d’avoir pu réaliser ce dessein, il avait d’ailleurs commencé de recevoir la visite de quelquesuns d’entre eux, avec lesquels il avait échangé des présents ; lui-même il était allé,
HISTOIRE DES COLONIES. T VI.
34 CREATION DU COMPTOIR DE MATITANANA. OCCUPATION DE L’ILE BOURBONsous bonne escorte, en compagnie du sous-commis Leroy, voir, à Fanjahira, Andriand-Ramaka, le chef suprême du pays ; il avait même accepté l’hospitalité de sa case, mais non sans prendre de sérieuses précautions pour sa sûreté, « ne me fiant (raconte-t-il) que de bonne sorte à cette nation ». Ainsi espérait-il amener les Antanosy à vivre en excellents termes avec les Français et à accepter au moins sans réserve leur présence dans la contrée. Mais il ne tarda pas à se rendre compte de la vanité d’un tel espoir. Au vrai les indigènes, dont la convoitise était surexcitée par tous les trésors qu’ils pensaient être accumulés dans le fort, n’aspiraient qu’à voir les colons s’éloigner au plus tôt du pays, en y laissant leurs richesses, ou, s’ils ne le faisaient pas de leur plein gré, à s’en débarrasser par trahison. tude, elle ne découragea pas Flacourt. Si pénible que fût une telle certi- Les Seigneurs de la Compagnie l’avaient envoyé à Madagascar pour « remédier aux désordres » de l’administration de Prony et pour rétablir la situation compromise par les fautes de ce commis. Ils attendaient en outre de lui qu’il hâtât l’ère des gros bénéfices pécuniaires en explorant les différentes parties de Madagascar et en découvrant les ressources de chacunes d’elles, voire même qu’il leur procurât sans retard des bénéfices les couvrant de leurs débours et au delà. De par ses relations de famille avec quelques-uns des principaux fondateurs de la Société, Flacourt se rendait très bien compte de cet état d’esprit ; pour y donner satisfaction, il voulut tirer immédiatement parti des découvertes faites par les gens de Prony ou par ses compagnons en fondant aux points les plus favorables des postes de traite où les indigènes troqueraient leurs produits contre des marchandises importées d’Europe et dans les magasins desquels s’accumuleraient des stocks destinés à former par la suite la cargaison des navires expédiés de France par la deuxième Compagnie. Déjà Prony avait inauguré cette politique : il avait envoyé un de ses subordonnés créer, aux Antavares, un comptoir qui, dès le milieu d’août 1647, avait été détruit et dont les tenanciers avaient été massacrés par les indigènes ; il avait établi un autre poste beaucoup plus au Nord, dans l’ile de Sainte-Marie. Rendu prudent par l’expérience de son prédécesseur, Flacourt n’essaya pas de relever l’établissement des Antavares, bien qu’il en comprit tous les avantages ; c’est plus dans le Sud, à Matitanana, qu’il fonda un nouveau poste sur la côte orientale de Madagascar. Il maintint, d’autre part, du moins pendant tout un temps, jusque dans les derniers mois de 1651, une poignée de Français à Sainte-Marie, dans l’espoir d’assurer ainsi le ravitaillement de Fort-Dauphin en riz et en bétail, sinon en
35 L’INTÉRIEURfruits ; mais l’insalubrité du lieu finit par l’obliger à l’évacuer, non sans regret, et avec l’idée d’y reprendre pied un peu plus tard ou de s’établir non loin de là, sur le littoral même de la grande terre. Quant à l’ile de Mascareigne, à qui il a imposé le nom de Bourbon, Flacourt s’est contenté d’en prendre possession et d’y envoyer par deux fois du bétail « afin d’y multiplier » ; ainsi a-t-il préparé de loin cette terre bénie au rôle d’escale et de point de ravitaillement qu’elle devait jouer un peu plus tard. Si les circonstances n’ont pas permis à Flacourt de donner une impulsion vigoureuse à l’occupation de Madagascar par les Français, elles l’ont du moins bien servi d’une autre manière. Pour assurer le ravitaillement toujours précaire de Fort-Dauphin, le commandant général a dû, à maintes reprises, agir comme Prony l’avait fait avant lui et envoyer quelques-uns de ses compagnons, sous la conduite de tel ou tel de ses lieutenants, en expédition de traite dans l’intérieur du pays. Claude Leroy, Angeleaume, d’autres encore, ont ainsi accompli de grandes randonnées à travers le Sud de l’ile, soit jusqu’à la baie de Saint-Augustin, soit jusque chez les Anachimosi et les Arindrano, au Nord du tropique du Capricorne, en plein pays betsileo, et ils ont ramené de ces voyages dans des pays de savanes et de pâturages, de véritables troupeaux de bœufs à bosse qui ont contribué pour leur part à la subsistance de la petite colonie. D’autres Français ont longé par terre une partie des côtes rectilignes que battent les flots de la mer des Indes, mais sans se rendre compte de l’existence de ce curieux système de lagunes et d’isthmes plus ou moins étroits qui constituent, sur une longueur de plus de cent vingt lieues, le trait le plus notable de cette région de Madagascar. D’autres encore, et Flacourt lui-même, ont accompli par mer, au long de ces mêmes rivages droits et peu hospitaliers, des voyages de cabotage et de traite qui les ont menés jusqu’à la hauteur de la baie d’Antongil et qui leur ont permis de reconnaître une importante section des rivages de l’ile de Saint-Laurent. Ainsi ont-ils constaté, d’autre part, que le Malgache est partout le même et qu’il importe avant tout, dans ses relations avec lui, de se tenir soigneusement sur ses gardes et de n’ajouter aucune créance à ses manifestations d’amitié, même les plus chaleureuses et les plus sincères.
(Relevé par Flacourt).Plus encore que partout ailleurs, les Antanosy des environs de Fort-Dauphin, c’est-à-dire les indigènes des cantons de Madagascar les plus proches de la petite colonie, ont agi traîtreusement à l’égard des Français. Il faut lire, dans la relation de Flacourt, le long et fastidieux récit des intrigues de toute espèce, des embûches, des trahisons, des guerres déclarées et des « paix fourrées » au milieu desquelles le directeur de la Compagnie a dû se débattre pendant les cinq années qu’il a passées dans le pays, des pièges qu’il a su éviter, des défaites qu’il a infligées aux indigènes, des amendes (de bétail surtout) qu’il leur a imposées et qui ont contribué pour leur part au ravitaillement de lhabitation française. Nombre de ses compagnons ont payé de leur tête leur trop grande confiance ou même un simple moment d’inattention ; lui-même, si avisé fût-il, n’a pu sauver sa vie qu’en écoutant les conseils d’une méfiance toujours en éveil. O advena, cave ab incolis, a-t-il fait graver, avec les fleurs de lys de France, sur un vieux padron aux armes du Portugal, témoignage d’un séjour de Lusitaniens dans l’Anosy dès l’année I545. C’est à une constante appli- - REGE cation de cette règle de conduite que la poignée de Français établie à Fort-Dauphin a certainement dû de subsister encore au moment où, au milieu du mois Pos INBASI SVB + SIGNO d’août 1654, deux navires battant pavillon fleurdelisé jetèrent enfin l’ancre dans la petite baie constamment déserte de Taolankarana, ou d’Itolanghare. TVE. PROFVIVRA CAVE AB INCOLIS cultés de toute sorte Au milieu des diffidans lesquelles il se débattait, un des moindres soucis de Flacourt n’était pas l’abandon dans lequel il constatait être laissé par ceux qui l’avaient envoyé à Madagascar. A tergo fant arina rego Cartant et myrit Lors de son départ de France, les Seigneurs de la Compagnie lui avaient prodigué les plus belles promesses ; ils s’étaient engagés, en particulier, à envoyer chaque année à Fort-Dauphin un navire qui, après avoir déposé dans l’île des colons, des vivres, des munitions et des marchandises de troc, rapporterait en France les stocks de produits exotiques accumulés dans les magasins de la Compagnie. Par la vente des bois, des peaux, des objets précieux provenant de Madagascar, le Conseil espérait bien se couvrir de ses débours et même réaliser des bénéfices qui lui permettraient de distribuer enfin quelques dividendes à ses actionnaires. Mais ni les bonnes intentions ni les espérances des directeurs de la Compagnie des Indes Orientales n’avaient résisté à
36 37l’épreuve des conjonctures difficiles dans lesquelles se trouvait alors la France métropolitaine. 1648, c’est la date de la victoire de Lens et de la signature des traités de Westphalie, mais non pas de la fin de la guerre extérieure, qui continuera avec l’Espagne jusqu’en 1659 ; c’est en même temps l’époque du début de la Fronde, c’est-à-dire d’une période de guerres civiles et d’années de troubles et de misères singulièrement défavorables pour les lointaines entreprises. Dans son coin perdu de l’hémisphère austral, Flacourt, ignorant de toute nouvelle de France, ne savait que penser d’un abandon dont il ne pouvait soupçonner les causes. Il voyait avec une inquiétude croissante le nombre de ses compagnons diminuer par suite des guerres, des trahisons ou des fatigues, du changement de climat et des maladies ; d’autre part, les résultats obtenus par lui à grand’peine, ces résultats dont sans doute il exagérait l’importance quand il se targuait d’avoir « conquis et subjugué ceux qui nous ont voulu chasser et exterminer » et d’avoir imposé aux Malgaches, en 1652, une soumission complète « à tout ce que l’on voudra leur commander », il ne pouvait pas les exploiter faute de renforts. Aussi, incapable de supporter davantage cet abandon de la métropole, résolut-il, dans les derniers mois de 1653, de se rendre lui-même en France pour savoir exactement les causes de l’oubli dont les colons de Fort-Dauphin étaient les victimes. Mais il commit la faute de dissimuler son départ à ses compagnons ; aussi le jour où il fut contraint par la tempête de revenir, après trois semaines d’absence, Flacourt se vit-il accusé par les colons de « les avoir voulu abandonner tout à fait » et eut-il quelque peine à les convaincre de la loyauté de ses intentions. Autant qu’on en peut juger par son propre récit — le seul que nous possédions sur tous ces événements, — il parvint néanmoins assez vite à regagner la confiance de ses compagnons ; la nécessité dans laquelle ils se trouvaient de déjouer les « trahisons » ou plutôt les embûches des indigènes leur en faisait d’ailleurs une obligation. Ils étaient donc, comme par le passé, tous unis autour de leur chef au moment où, au milieu du mois d’août 1654, deux navires venus de France mouillèrent enfin sous le canon de Fort-Dauphin.
LE SURINTENDANT FOUQUETGrande fut la déception de Flacourt en constatant qu’ils n’étaient pas envoyés par les directeurs de la Compagnie au service de laquelle il se trouvait lui-même, mais par un des plus grands personnages du temps, messire Charles de la Porte, duc de la Meilleraye, maréchal de France et grand maître de l’artillerie, gouverneur de la province de Bretagne et des ville et citadelle de Nantes. Les « Seigneurs de la Compagnie », comme il les appelle souvent, gardaient vis-à-vis de lui le mutisme le plus complet ; ils ne lui donnaient aucune instruction, ne lui faisaient tenir aucun ordre, ne le mettaient même pas au courant de leurs affaires ! Or, depuis deux ans déjà, c’est-à-dire depuis 1652, le privilège de la Compagnie était expiré ; ce privilege avait-il été renouvelé ? Flacourt n’en était avisé d’aucune manière et ne savait quelle réponse faire aux questions inquiètes de ses compagnons dont l’engagement était achevé, dont les gages n’étaient point payés et qui « s’ennuyaient beaucoup d’être ici si longtemps... et se fâchaient d’être retenus comme par force ». Seul parmi les « Seigneurs de la Compagnie », le surintendant Fouquet lui avait écrit, mais uniquement en son nom personnel et pour lui chaudement recommander les deux nouveaux prêtres de la Mission que « Monsieur Vincent » envoyait à Madagascar, nullement pour Pentretenir des affaires de la Société. Ce qui ajoutait encore à l’étonnement de Flacourt, c’était la manière dont s’adressait à lui, d’autre part, le maréchal de la Meilleraye :
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J’ai su par diverses relations — lui disait-il — que depuis nombre d’années vous avez resté dans le lieu où vous êtes sans avoir tiré aucune assistance de ceux dont vous en deviez le plus espérer. Comme je me trouve en lieu de vous en pouvoir donner, non seulement pour continuer le dessein que vous avez entrepris, mais encore de l’augmenter, j’ai cru, avec la permission du Roi, devoir mettre ces deux vaisseaux en mer, tant pour reconnaître les choses qui vous sont utiles et favorables, que pour visiter divers autres lieux où l’on pourrait faire un établissement grand, solide et assuré. Si vous avez dessein entière satisfaction. d’y contribuer de vos soins et de tout ce qui dépend de vous, je vous assure que vous en recevrez une était clair : elle contenait, de la part du duc de La Meil- Le sens de cette lettre, datée du 30 janvier 1654, leraye, une invitation à entrer dans ses vues et à son service. Mais rien, ni de ce qu’elle disait, ni de ses réticences, ne pouvait satisfaire Flacourt, et son porteur même, le capitaine de la Forêt des Royers, ne répondant à ses questions précises que par quelques faits dont il était incapable d’expliquer la genèse, le gouverneur de Fort- Dauphin se trouva dans un grand embarras. Le mieux était, sans aucun doute, de regagner la France, de s’y rendre un compte exact des choses, d’y monter avec soin une expédition nouvelle, puis de revenir à Fort-Dauphin avec tous les secours en hommes, en vivres, en munitions et en marchandises de toutes sortes dont avait besoin la petite et toujours débile colonie. Telle fut la décision à laquelle ne tarda pas à s’arrêter Flacourt et qu’approuva pleinement le capitaine de la Forêt. Il ne restait plus qu’à tout organiser en vue de l’absence du chef de la colonie ; quelques semaines y suffirent. Déporter à Mascareigne quelques mauvaises têtes dont l’esprit d’insubordination pouvait être dangereux pendant l’absence du chef, investir du commandement de Fort-Dauphin son fondateur même, Jacques Prony, entré au service du maréchal de La Meilleraye ARMOIRIES DE FOUQUET et revenu à Madagascar avec le capitaine de la Forêt, réunir dans les magasins de l’habitation les approvisionnements nécessaires pour la subsistance des colons et entasser dans les soutes de POurs les marchandises indigènes accumulées dans les mêmes magasins, voilà quelle fut l’occupation de Flacourt, sa décision une fois prise. Puis, le 12 février 1655, il s’éloigna du pays où, durant six années, il venait de mener une vie singulièrement difficile, mais pleine d’attraits pour un homme qui aime la lutte, sait hausser son génie au niveau des circonstances et combat désespérément pour en sortir à son honneur.
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Lorsque, quatre mois plus tard, le 28 juin 1655, Etienne de Flacourt, arrivé la veille en rade de Saint-Nazaire, débarqua sur les quais de Nantes, il se trouva en présence d’une situation beaucoup plus délicate qu’il ne l’avait pu prévoir. Comme le lui avaient dit, à Fort-Dauphin même, le capitaine de la Forêt des Royers et Jacques Prony, le privilège octroyé en 1642 par le roi Louis XIII, à la requête du cardinal de Richelieu, à la Compagnie des Indes Orientales, était expiré depuis longtemps ; mais les « Seigneurs de la Compagnie » en avaient immédiatement obtenu le renouvellement, pour vingt ans, du duc de Vendôme, chef et surintendant de la navigation et du commerce de France. De son côté, le duc de La Meilleraye avait, quelques mois plus tard, au début de l’année 1654, sollicité du roi l’octroi du privilège dont les « Seigneurs de la Compagnie » ne songeaient nullement à tirer parti.
40 AVEC LA COMPAGNIE DES INDESDepuis longtemps déjà (1632) lieutenant général pour le roi en Bretagne et gouverneur de la ville et du château de Nantes, ce cousin germain de Richelieu qui, grâce à la protection du puissant cardinal et à son propre mérite, avait fait une prompte et brillante fortune, s’intéressait vivement aux affaires maritimes. Le Nantais Jean Eon ne lui avait-il pas, dès 1646, dédié son Commerce honorable, ou Considérations politiques contenant les motifs de... former des Compagnies... pour l’entretien du commerce de mer en France ? et le maréchal n’avait-il pas par la suite, à plus d’une reprise, encouragé des corsaires à pourchasser sur les mers Espagnols, puis Anglais ? Rien que de naturel, par conséquent, à ce qu’il songeât à étendre ses vues jusqu’à la mer des Indes et à prendre à Madagascar la suite des affaires de la Compagnie de 1642. Au reste, il ne voulait pas (semble-t-il) se substituer « aux intéressés », parmi lesquels se trouvait le surintendant des Finances, Fouquet ; il désirait bien plutôt profiter de leur concession et aussi de leurs établissements, « s’accommoder avec eux ». Mais Fouquet, « un des principaux intéressés » au témoignage de Flacourt, n’était pas homme à se laisser dépouiller sans résistance d’une concession qu’il tenait pour susceptible de donner, un jour prochain, de substantiels bénéfices ; aussi les directeurs de la Compagnie écartèrent-ils poliment, lorsque Flacourt la leur transmit, l’offre du duc de La Meilleraye « de s’intéresser par moitié avec lesdits sieurs intéressés ». Un an plus tard (octobre 1656), ils constituèrent encore en dehors de lui, « pour le commerce de France aux îles de Madagascar, dite de Saint-Laurent, autres îles et côtes de la Mozambique », une compagnie nouvelle dans le but d’exploiter pendant vingt ans le privilège accordé par le roi, depuis la mort du capitaine Rigault, au sieur Caset, agent de l’ancienne Compagnie des Indes Orientales. Dans les premiers mois de son séjour en France, Flacourt n’avait nullement trouvé auprès des directeurs de celle-ci l’accueil auquel il s’attendait et auquel il estimait avoir droit ; il avait même eu à souffrir de leur négligence et de leur mauvaise foi (telle est du moins l’impression qui se dégage de la lecture de l’édition de 1658 de sa Relation, et surtout de son factum intitulé Cause pour laquelle les Intéressés de la Compagnie n’ont pas fait de grands profits à Madagascar) et s’était vu intenter par eux un procès « sur la pointe d’une aiguille pour s’exempter (écrit-il) C Natal ISLE DE autrement dietr ISLE S’ LAVRENS yo de lalemaro 1 du S’Erpre
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Baye de Pucel Terre Terre Andre 3923222010722 Angalemboul Nossi HIBRAHIM Isle S"Marte Port aux Pruner
Pracel Pracel Terra Andrafahe R. Sacanile R la Gada amaneuf Ret Cap /SLE DE ERIN lanababan R. BOTRBON LAHE FOVTI DRANOV Santanana R CONCIAA La Phanpour zlatana K ananghare Rajteuche canach R. Pas/DEs IERRES mohe de manatonara Same R. Fandac R Store Dauphin
de me payer ce qui m’est légitimement dû par eux et mes dommages et intérêts ». Jusqu’alors, mû sans doute par le désir de les déterminer à envoyer enfin un navire à Fort-Dauphin, il était demeuré en relations avec eux ; il avait même servi d’intermédiaire entre eux et le maréchal de et avait, plus d’une fois, fait le voyage de Paris en Bretagne dans l’espoir d’aboutir à quelque accommodement. Quand, au début de novembre 1655, il arriva à Nantes porteur de propositions des directeurs de la Compagnie, grande fut sa déconvenue : une vraie petite flotte armée aux frais du maréchal de La Meilleraye — quatre navires — venait « de quitter la « rivière » de Loire avec des gens pour mettre à Madagascar ! » Etait-ce le résultat des premiers entretiens de Flacourt avec le duc, ou de l’impatience provoquée chez ce dernier par les atermoiements de la Compagnie ? Toujours est-il que, malgré ses assurances répétées « de ne rien faire au préjudice de la Compagnie et de prendre part en icelle », les intéressés intentèrent aussitôt à leur ancien directeur le procès dont il a été question plus haut, et un autre procès au maréchal de La Meilleraye. Mais l’un et l’autre se terminèrent quelques mois plus tard par un accommodement ; en octobre 1656, Flacourt accepta de faire partie de la nouvelle Compagnie qui se constituait alors ; un mois plus tôt, Caset et de La Meilleraye s’étaient « entendus » pour envoyer un navire à Madagascar « en communs frais ». Malheureusement, ce navire se perdit en aval de Nantes, en plein estuaire de Loire, au début de novembre 1656, et Flacourt dut, une fois encore, recommencer à plaider de tous les côtés pour obtenir que l’on secourût les colons laissés par lui vingt mois plus tôt à Fort-Dauphin. Il se met donc à écrire et, tout en se défendant contre les revendications des « Seigneurs de la Compagnie » et en leur reprochant leur négligence et leur inaction, il expose les « avantages que l’on peut retirer en l’établissement des colonies à Madagascar pour la religion et pour le commerce ». L’entreprise que les intéressés ont commencée, mais qu’ils ont eu le tort de ne point poursuivre, eût été (explique-t-il) « la meilleure affaire du monde si elle eût
ÉTABLISSEMENT DES FRANÇAIS A FORT-DAUPHIN tombé entre les mains de personnes soigneuses et bien entendues en manière d’envoyer établir des colonies aux pays nouvellement découverts » Qu’on en juge :
Cette île est la mieux placée qu’ile qui soit au monde pour les commodités que les Français en peuvent retirer. Elle est dans le passage pour aller dans les grandes Indes, proche du royaume de Monomotapa, riche en or et en ivoire, et d’icelle l’on pourrait aller faire des découvertes dans les terres australes. L’on y PETIT les clous, les chevilles et tout ce qui est nécessaire pour peut bâtir des navires ; il y a des mines de fer pour faire CATECHISME la ferraille ; l’on y peut établir de bonnes forges de fer. L’on peut de l’ile seule tirer toutes les victuailles néces- AVEC LES PRIERES saires pour les navigations des Indes et même en assister les autres pays, ce qui est le plus grand avantage que DV MATIN ET DV SOIR, l’on y peut espérer. Que les Meffonnaires font & enfeignent aux Neophytes & Cathecumenes de
Que de raisons, par conséquent, pour de l’Ifle de Madagafcar, s’établir à Madagascar ! Mais, pour s’y implan- Le tour en Franço s & en cette Langue. ter solidement, il faut « faire plusieurs colonies Coutenant trente Infructions. et habitations en divers endroits de l’ile », et aussi à Bourbon et à Rodrigue dans les Mascareignes, et « avoir plusieurs barques longues pour se les rendre communicables les unes aux autres ». Ainsi parviendra-t-on à mettre Madagascar en valeur et même à en tirer du bénéfice, car « il y a mille choses que l’on peut trouver dans cette île qui seraient de Chez GEORGEs lossE ruö Saint lacques, A PARIS, grand profit, dont on n’a point encore fait à la Couronne d’Elpines l’essai ni la recherche, soit à porter aux Indes, soit à apporter en Europe ».
Flacourt s’adresse ici aux hommes d’affaires ; se tournant d’autre part vers ceux qu’émeut surtout le salut des âmes, il leur montre en Madagascar une terre « où la religion chrétienne est si facile à établir qu’il ne peut manquer en ceci rien autre chose que la volonté des ecclésiastiques ». Idéalisant les Malgaches avec lesquels il a été en relations, il en trace un portrait que sa Relation démentira un peu plus tard, et insiste sur la nécessité de les évangéliser avant que les musulmans ou les protestants ne leur inculquent de fausses et dangereuses doctrines. Pour achever de convaincre ses lecteurs, il publie à part un « Petit Catéchisme, avec les prières du matin et du soir que les missionnaires font et enseignent aux néophytes et cathécumènes (sic) de l’ile de Madagascar ».
44Et voici enfin pour les grands de la terre : Il y a, écrit vers le même temps (octobre 1657) Flacourt au surintendant Fouquet, plusieurs Français mariés à des femmes du pays converties à la religion chrétienne et beaucoup d’enfants qui en sont issus. C’est une peuplade qui est en son enfance, qui de soi est si faible qu’elle ne se peut pas encore soutenir d’elle-même, jusques à ce qu’elle soit parvenue en un âge plus fort et plus avancé... Secourezla, assistez-la... ; envoyez-y des navires et des Français le plus promptement que vous pourrez.
D ERNIER VOYAGE ET MORT DE FLACOURTA ces multiples appels, une réponse ne vint que deux ans plus tard et c’est encore l qui la donna. Beaucoup plus que Madagascar, les Antilles, les embellissements de Vaux et surtout ses plaisirs retenaient l’attention du surintendant Fouquet ; La Meilleraye, au contraire, ne cessait d’y penser, malgré ses démêlés répétés avec les intéressés qui n’avaient pas voulu entrer dans la société nouvelle, mais qui entendaient se faire néanmoins dédommager de leurs débours. En vain saint Vincent de Paul, toujours animé du zèle évangélique le plus ardent, en vain Flacourt et d’autres encore travaillaient-ils à étouffer querelles et chicanes ; des contestations, des discussions surgissaient toujours. La plus violente fut celle qui, en 1659, amena la condamnation de La (D’aprés une estampe de la Bibliothèque Nationale). Meilleraye par le tribunal de l’amirauté : les anciens associés conservaient tous leurs droits sur Madagascar et libre jouissance de leur privilège sur la grande île ; ils devaient rentrer en possession de tout ce qu’ils prétendaient leur avoir été pris à Fort- Dauphin par les gens du maréchal et, en outre, recevoir des dommages et intérêts pour le tort qui leur avait été fait. Tout autre que La Meilleraye eût sans doute, à la suite d’une telle sentence, renoncé à ses projets ; mais, de ce qu’il avait résolu, celui-ci ne se laissait pas facilement détourner ; il savait vouloir et il en fournit aussitôt la preuve. Dans les derniers jours de l’année 1659, il fit en effet partir pour Madagascar un nouveau navire que ne tarda pas à suivre (mai 1660) un autre bâtiment, armé celui-là par la Compagnie Caset. Flacourt y avait pris passage en qualité de « directeur général pour la Compagnie
française de l’Orient en l’ile de Madagascar » ; plus de cinq ans lui avaient été nécessaires pour réaliser le dessein qu’il avait naguère formé, avant même de s’éloigner de Fort-Dauphin !
ARMOIRIES DE LA MEILLERAYEEncore ne put-il pas le mener à bonne fin. Quelques jours après le départ de France, le navire qui portait Flacourt rencontrait en effet dans l’Atlantique, à la hauteur de Lisbonne, trois pirates barbaresques qui l’attaquaient aussitôt ; il ne tardait pas à sauter et avec lui périssait le principal protagoniste, et le plus autorisé, de la colonisation française à Madagascar. A la nouvelle du désastre, les bonnes dispositions dont se disaient animés, à l’égard des colons abandonnés depuis si longtemps en pleine mer des Indes, les membres de cette Compagnie Caset, dont Fouquet semble avoir été le principal actionnaire, ces bonnes dispositions s’évanouirent ; les actionnaires ne voulurent entendre parler d’aucun armement nouveau et bientôt, d’ailleurs, l’arrestation du surintendant les privait de leur véritable animateur. Seul, dès lors, l continua de porter quelque intérêt à la colonisation et à la mise en valeur de la grande île. En 1662, à Carpeau du Saussay sur le point d’y partir, il disait regretter que l’âge l’empêchât de s’y rendre ; l’année suivante, il cherchait encore à recruter des bailleurs de fonds lui permettant de réaliser ses desseins sur Madagascar. Avec une faible somme - 200 à 250 000 livres — il se flattait d’occuper solidement le Sud de l’ile de Saint-Laurent et les petites terres voisines, de contraindre les indigènes à travailler pour les Français et à leur payer des redevances en nature, d’étendre, depuis Fort- Dauphin, base d’opérations des concessionnaires du privilège royal, la domination des nouveaux « Seigneurs » dont il serait le chef sur l’ile toute entière et leur action commerciale sur l’ensemble de la mer des Indes, sinon même plus loin encore. Ainsi, à plus de soixante ans (il était né en 1602), le maréchal se montrait le fidèle disciple de Flacourt ; il gardait le souvenir des entretiens qu’il avait eus naguère avec lui, à Vitré, à la Meilleraye ou à Nantes ; il faisait siennes les vues publiées en 1657 dans son plan de colonisation... Mais bientôt la mort le frappait à son tour, le 7 février 1664, avant qu’il eût pu réaliser son dessein et peut-être sans qu’il se doutât du projet, presque identique au sien à certains égards, que mûrissait déjà, à la cour de France, un personnage plus puissant et plus à même de le faire aboutir, Jean-Baptiste Colbert.
Celui que Flacourt avait investi de l’autorité suprême pendant son absence, Jacques Prony, se montra alors très différent de ce qu’il avait été avant sa disgrâce ; bon et affable pour tous, animé du désir de faire progresser l’œuvre, encore embryonnaire, de l’établissement des Français dans l’Anosy, comme aussi de rendre confiance aux indigènes et d’effacer de leur esprit le souvenir et le ressentiment du passé. Malheureusement, trois mois à peine après le départ de Flacourt, une fièvre lente avait raison de l’énergie de Prony, qui expirait sans avoir pu, comme il l’avait projeté, donner à l’établissement de Fort-Dauphin la force et la solidité dont celuici avait totalement manqué jusqu’alors. Bien au contraire, l’habitation française, à moitié détruite par deux incendies consécutifs à son entrée en charge, se trouvait en mai 1655 en plus triste état que jamais, voire même en ruines. Ce fut le premier soin du sieur Desperriers, le successeur de Prony en qualité de commandant de Fort-Dauphin, de construire, à côté de l’habitation des Français hors le fort, une nouvelle enceinte fortifiée à l’intérieur de laquelle furent immédiatement élevées des cases qui servirent d’arsenal, de magasins, d’habitation pour le gouverneur, etc... Malheureusement, Desperriers, arrivé dans l’ile peu de mois auparavant avec le capitaine de La Forêt des Royers, n’avait eu le temps de se rendre compte ni du caractère des indigènes de l’Anosy, ni de la situation du pays. Tout au plus avait-il fait jusque chez les Mahafaly, dans le Sud-Ouest de Madagascar, une expédition de traite qui avait complètement échoué. C’est lui néanmoins que Prony mourant avait désigné pour lui succéder, peut-être parce qu’une certaine habitude du commandement le rendait plus apte qu’un autre à défendre la petite colonie contre les attaques des indigènes ; mais, par contre, Desperriers manquait totalement de psychologie, de pénétration et de finesse. Aussi ne tarda-t-il pas à soulever contre son autorité tous les indigènes du Sud de Madagascar ; seuls les Malgaches groupés dans les environs immédiats de Fort-Dauphin demeurèrent fidèles. Alors, pour dompter les blancs, les roandriana, de l’Anosy, et pour les empêcher de se révolter, le nouveau commandant n’hésita pas : il se fit livrer par chacun d’eux son fils aîné comme otage, « pour assurance qu’il ne voulait plus remuer ».
V. - LES ANNÉES CRITIQUES DE FORT-DAUPHIN (1655-1665)
47La captivité de ces jeunes roandriana durait déjà depuis plusieurs semaines lorsque Desperriers apprit la mort de celui avec lequel il était arrivé à Madagascar, du capitaine de La Forêt. Depuis le milieu de mai, ce dernier avait quitté la rade de Taolankarana pour revoir ces parties de la côte orientale de l’île qu’il avait déjà visitées naguère en compagnie de Flacourt, Sainte-Marie et les côtes les plus proches
CARTE DE L’ISLE S. MARIE nommée par le habitar ISLE D’ABRAHAM, du payr de Ghalemboule, Sahauch et adiacens. sur le bard de ces Ratiere La Rière de Manar il se trouve de beau G-iRa Nossi HIBRAHIM d’Abraham se treuse Istes de Je Marie ire treuve Crital SAHAVEH GALEM pleues Francoures de la grande terre, et gagner l’embouchure du Manangourou (le Manantsatra actuel) pour s’y procurer à bon compte les pierres précieuses et le cristal de roche qu’on lui avait dit s’y trouver en abondance. Mais, pas plus que Desperriers, le marin envoyé par le maréchal de La Meilleraye à Madagascar ne connaissait la mentalité des indigènes ; il molesta les chefs, les maltraita tout au moins en paroles et prétendit leur imposer d’aller lui chercher les pierres précieuses dont il voulait charger son navire au lieu de faire à loisir, selon leur coutume, leur récolte de riz. Ainsi excita-t-il contre lui des colères qui ne tardèrent pas à se manifester brutalement : le 4 juillet, il périssait assassiné... C’est seulement cinq mois plus tard, au
CARTE DE L’ILE SAINTE-MARIE (Flacourt : Histoire de la grande ile Madagascar).
retour des compagnons de La Forêt à Fort-Dauphin, que Desperriers connut ce triste événement ; pensant aussitôt qu’il avait été perpétré à l’instigation des grands de l’Anosy, malgré la distance (quelque 250 lieues) qui sépare ce pays de celui qu’arrose le Manantsatra, il résolut d’en tirer une vengeance éclatante. Non sans habileté, il réussit à se saisir à peu près simultanément des principaux chefs de la contrée ; puis il les fit tuer, eux-mêmes et les otages qu’ils lui avaient remis auparavant, de la façon la plus outrageante et la plus barbare (décembre 1655). Ainsi répandit-il la terreur dans l’Anosy, mais aussi l’horreur de la domination française.
Ce sont donc, dès lors, de bien sombres jours que vivent les colons de Fort-Dauphin, sous les ordres d’abord de Desperriers, puis de Gueston. Sans doute les Malgaches épouvantés déclarent très haut « être bien aises » de se voir délivrés de ces grands, « qui les menaçaient de les perdre et (de) les piller quand il n’y aurait plus de Français dans leur pays » ; mais « on ne sait, écrit alors très justement un des colons, s’ils disent cela par dissimulation ou autrement ». En fait, l’insécurité devint bientôt telle que le commandant Gueston dut se résigner à grouper les colons de « l’habitation hors le fort » plus près de ce dernier, parce que, au témoignage du lazariste Bourdaise, leurs cases étaient « trop proches du village des nègres, de qui on devait appréhender quelque surprise par le feu ». Grâce à cette mesure de précaution et aussi, sans doute, à une vigilance incessante, grâce encore aux luttes intestines qui empêchaient les indigènes de s’unir contre les Français, ceux-ci vivaient dans une sécurité relative au moment où ils eurent la joie de voir enfin paraître à l’horizon, puis jeter l’ancre dans la baie de Taolankarana (29 mai 1656) un navire battant pavillon fleurdelisé. C’était la Maréchale, qu’allaient bientôt suivre trois autres bâtiments frétés comme elle par le maréchal de La Meilleraye et partis de Nantes en même temps qu’elle, au mois d’octobre 1655•
Malheureusement, la cargaison apportée par cette petite flotte était fort mal composée et sans aucun souci des goûts des Malgaches. Flacourt n’avait pas été consulté ni chargé d’en acheter les éléments. Aussi les nouveaux venus ne parvinrentils pas à les troquer contre des produits de l’Anosy. Les conjonctures, d’ailleurs, n’étaient guère favorables puisque les indigènes demeurés fidèles aux Français se trouvaient en guerre contre leurs voisins, désireux de les punir « de s’être soumis à de malheureux fugitifs que les crimes (disaient-ils) ou la nécessité de moyens avaient fait sortir de leur pays ». Les marins de la Maréchale ne tardèrent donc pas à quitter Fort-Dauphin pour se rendre à l’ile Sainte-Marie où ils espéraient (ce en
49 TOUS DEUX BLANCSquoi ils se trompaient) pouvoir se débarrasser de leur cargaison plus facilement et peut-être aussi de façon plus avantageuse. tines des Antanosy et sans doute aussi à la A ce moment, grâce aux divisions intesvenue des navires du duc de La Meilleraye, les habitants de Fort-Dauphin jouis- LOHANOHITS OU MAISTRE DE VILLAGE ET SA FEMME, TOUS DEUX NÈGRES (D’après Flacourt : Histoire de la grande ile Madagascar). saient d’une réelle tranquillité. Le pays était calme et rien ne venait éveiller leur méfiance. Aussi n’hésitaient-ils pas à s’écarter de l’habitation et à s’égailler dans la campagne jusqu’à dix et même vingt lieues du centre ; ils se relâchaient de la vigilance continuelle dans laquelle ils avaient vécu précédemment, et ne tenaient même plus compte de faits qui, quelques mois plus tôt, eussent justifié de la part de leur chef un redoublement de surveillance : désertion de certains villages jusqu’alors fidèles, assassinat de quelques Français isolés, dépôt de sortilèges, de fady, jusque près de l’enceinte du fort. Chose plus grave encore : les colons se crurent tout
HISTOIRE DES COLONIES. T. VI.
50 LA PORTE DE LA CITADELLE DE FORT-DAUPHINpermis ; au lieu de s’efforcer de gagner les indigènes en les traitant humainement, ils se comportèrent en maîtres absolus, leur infligèrent des avanies de toutes sortes, se montrèrent cruels vis-à-vis d’eux, allèrent jusqu’à enlever les femmes des grands du pays pour en faire leurs concubines et se livrèrent à tous les excès. C’en était trop ! « Dieu, raconte un peu plus tard un Lazariste, M. Etienne, ne les pouvant plus supporter, permit que toute la terre (d’Anosy), qui les avait en extrême horreur, se soulevât et en massacrât, en une seule journée, dans leurs maisons, 55, sans (compter) plusieurs autres qu’ils ont tués depuis en guerre et par trahison. » Alors les Français perdirent toute mesure. « Ils ont fait dégât dans le seul pays d’Anosy, où nous sommes, de plus de 30 000 bêtes à cornes ; ils ont brûlé tous les villages ; ils ont fait mourir par toutes sortes de voies plus de 12 000 nègres, sans épargner ni les innocents, ni les femmes, ni les enfants qui étaient encore à la mamelle. Ils ont entièrement exterminé tous les blancs, qui étaient les grands du pays et les plus grands ennemis des Français. » A quelle époque se passèrent ces événements, : ÉTAT ACTUEL M. Etienne ne l’indique pas avec précision ; il se borne à dire qu’ils eurent lieu après la mort de son confrère M. Bourdaise, survenue le 23 juin 1657. C’est, sinon au début, du moins dans le courant de l’année 1658 qu’il convient de les placer, alors que Gueston était encore le chef de la petite colonie ; sans doute ont-ils décidé celui-ci à quitter Fort-Dauphin, dans le dessein de passer à Batavia et d’y obtenir des Hollandais un secours dont ses compagnons avaient le plus grand besoin. Les deux officiers qui assumèrent le commandement des colons à sa place, de Rivau et de Champmargou, ne semblent pas avoir fait mieux que lui ; l’insécurité demeura telle aux environs de la petite place française que le bruit se répandit, par toute la mer des Indes, de son abandon par ses défenseurs et de leur établissement dans une autre partie du Sud de Madagascar. Il n’en était rien ; mais la question fut sûrement envisagée à plus d’une reprise par les nouveaux chefs de la colonie. Comment, en effet, se maintenir dans un pays stérile et désert, où tout manquait, bestiaux, fruits, légumes et riz ? où ne demeuraient plus que quelques très rares habitants, et dont les cantons
voisins étaient « ruinés par les guerres que les Français y avaient portées » depuis plus de quinze ans ? Les divisions intestines des colons ajoutaient encore à leurs maux, car les indigènes en prenaient prétexte pour ne plus payer tribut et les nôtres se voyaient dès lors obligés d’entreprendre, dans des cantons très éloignés, des expéditions de traite qui ne suffisaient pas toujours au ravitaillement du Fort-Dauphin et qui, par surcroît, en causant la mort de quelques colons, contribuaient à diminuer encore le nombre déjà bien réduit des Français de Madagascar. Aussi le jour où aborda dans le sud de l’ile, au début d’octobre 1663, le Saint-Charles, le dernier navire qu’envoya là-bas le maréchal de La Meilleraye, Champmargou, demeuré seul (car de Rivau, malade, avait profité de la relâche d’un navire hollandais pour quitter Madagascar), ne comptait-il guère qu’une soixantaine de Français autour de lui ! le Saint-Charles — cent hommes Grâce aux renforts qu’amenait en tout - ceux-ci, qui désespéraient auparavant de l’avenir, ne tardèrent pas à reprendre courage. L’arrivée de ce faible contingent de Français suffit, en effet, avec la réconciliation des colons et la coordination de leurs efforts, pour déterminer un redressement compiet de la situation. Les indigènes escomptaient déjà le moment où ils auraient raison des derniers défenseurs du Fort-Dauphin et s’en partageraient les richesses ; la venue des nouveaux colons les atterra et les amena à se soumettre une fois de plus et aussi à reprendre le paiement des tributs accoutumés. Champmargou, qui venait de recevoir du duc de La Meilleraye la commission de gouverneur de la place et de commandant des Français, vit alors son autorité respectée comme jamais elle ne l’avait été encore. Ainsi que le raconte Souchu de Rennefort, qui a recueilli sur place, quelques mois plus tard, les témoignages vécus des colons de l’époque, « la puissance française n’avait plus d’ennemis et était dans l’abondance par les tributs de plus de deux cent mille hommes qui, en leur pays, envoyaient prier cent soixante et dix aventuriers français, éloignés de trois mille lieues de chez eux, de ne leur pas ôter la vie ». Mais, hélas ! cet heureux temps ne dura guère. Lezèle évangélique de M. Etienne, dont l’ardente et généreuse impatience ne connaissait aucun obstacle et qui n’hésita pas à user même de la menace, dans le village d’un des principaux chefs des alentours de l’Anosy, pour obtenir son adhésion au catholicisme, ce zèle évangélique causa bientôt l’assassinat de l’imprudent missionnaire, et transforma le chef malgache, hier encore ami et allié des Français, en leur implacable ennemi. La guerre reprit donc, et avec plus d’acharnement que jamais, car Andriamanana — tel était le nom de l’assassin de M. Etienne — « avait appris à faire la guerre à la française » et s’était juré de ne déposer les armes qu’après avoir jeté tous les colons à la mer.
52Bientôt quarante des nôtres, envoyés loin dans l’intérieur des terres chercher du bétail pour la subsistance de Fort-Dauphin, paient cher leur imprudence ; ils sont massacrés par le beau-frère d’Andriamanana et huit autres sont tués tandis que douze autres encore périssent de maladie. Une fois encore, le nombre des défenseurs de l’établissement français décroît sensiblement, à la grande joie des Malgaches, et la situation redevient très grave, voire même précaire : à part quelques exceptions, « tous les indigènes qui connaissaient les Français étaient leurs ennemis » ; quant à Andriamanana, il « ne voulait plus, pendant la guerre, posséder d’autre pays que le champ où son armée campait ; il surprenait les gardes et enlevait les bêtes à la portée du canon de Fort-Dauphin ».
Les choses en étaient là lorsque, le to juillet 1665, un nouveau navire battant pavillon fleurdelysé vint jeter l’ancre dans la petite baie de Taolankarana, sous le canon de l’établissement français.
Citer ce chapitre
Henri Froidevaux, « Établissement des français à fort-Dauphin », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. VI, Madagascar — Les Comores — Les Mascareignes — Le Pacifique — L'Afrique du Sud, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1933, p. 17-52.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-6/madagascar-origines/etablissement-des-francais-a-fort-dauphin/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002767