Colonies françaises

Tome VI · Madagascar du seizième siècle à 1815 · Chapitre 1

Premières prises de contact

Par p. 3-16 de l'édition originale 4 052 mots 11 illustrations 1933 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. UNE ESCALE SUR LA ROUTE DES INDES. — Premières reconnaissances françaises. — Première affirmation des « droits historiques » de la France. — II. LES DÉBUTS DU COMMERCE DE TROC. - Début des relations commerciales. — III. PREMIÈRES IDÉES DE COLONISATION
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TOMBEAUX DES SAKALAVES, d’après Valentyn : Histoire des comptoirs hollandais. Frontispice. AVENUE DE FORT-DAUPHIN
Gravure TOMBEAUX DES SAKALAVES, d’après Valentyn : Histoire des comptoirs hollandais. Frontispice. AVENUE DE FORT-DAUPHIN

CHAPITRE PREMIER PREMIÈRES PRISES DE CONTACT I. — UNE ESCALE SUR LA ROUTE DES INDES. — Premières reconnaissances françaises. — Première affirmation des « droits historiques » de la France. II. — LES DÉBUTS DU COMMERCE DE TROC. — Début des relations commerciales. III. - PREMIÈRES IDÉES DE COLONISATION.

quelque 6o0 kilomètres de la côte orientale du continent noir s’allonge du Nord-Nord-Est au Sud-Sud-Ouest sous le tropique du Capricorne, par delà le canal de Mozambique, la grande île de Madagascar. C’est une des plus vastes masses insulaires de notre globe, la plus importante des terres que la mer des Indes entoure de tous les côtés. De près de 40 000 kilomètres carrés plus étendue que la France métropolitaine, l’ile Dauphine des vieux auteurs est un des points où nos aieux ont, au temps de l’Ancien Régime, tenté avec le plus de persévérance de s’établir et qu’ils ont le plus rêvé de coloniser, ou dont, pour mieux dire, ils ont le plus désiré exploiter

Illustration de l'ouvrage, page 3
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les richesses. L’histoire de leurs efforts répétés pour parvenir à leurs fins, de leurs erreurs et de leurs échecs, mérite d’être racontée avec quelque détail⁠ ⁠; elle est intéressante par elle-même et elle renferme, par surcroît, de précieux enseignements.

PREMIERES RECONNATS- SANCES FRANÇAISES

Convient-il de la faire débuter au temps de l’épopée maritime portugaise, et de revendiquer pour un marin normand l’honneur de la découverte de Madagascar⁠ ⁠? On l’a cru au dix-septième siècle et on le répète encore parfois aujourd’hui, mais à tort. Pas plus que Jean Cousin n’est parvenu aux Indes d’Asie avant Vasco de Gama et au Brésil avant Pedro Alvarez Cabral, Binot Paulmier de Gonneville ne semble, en effet, avoir vu le premier le petit continent malgache. Sans doute est-il parti de Honfleur, en 1503, avec l’idée de gagner « les Indes orientales empuis aucunes années découvertes »⁠ ⁠; mais les vents et les tempêtes ne lui ont pas permis de le faire et l’ont poussé sous d’autres cieux. Si nous avions eu la bonne fortune de conserver les livres de bord de l’Espoir (tel était le nom du navire que commandait Gonneville) et les précieux dessins où le Honfleurais Nicolle le Febvre avait « pourtrayé les façons » de « force bestes, oiseaux, poissons et autres choses singulières inconnues en Chrestienneté » remarquées par lui ès terres neuves, nous pourrions sans doute identifier exactement le pays où l’Espoir aborda en 1504⁠ ⁠; malheureusement journaux de route et croquis ont disparu dans un naufrage consécutif à l’attaque de forbans anglais et bretons que durent, aux abords de Jersey, repousser les marins honfleurais, et la trop brève relation conservée à la bibliothèque de l’Arsenal manque de précision. Elle autorise seulement à placer sur les côtes du Brésil méridional, dans les parages du São Francisco do Sul habités par les Carijos, le pays où Gonneville et ses compagnons passèrent six mois en 1504 (du 5 janvier au 3 juillet). C’est donc à un Portugais qu’il faut laisser la gloire d’avoir le premier découvert Madagascar, et ce n’est pas, comme on l’a pensé pendant longtemps, à Tristan d’Acunha en 1506, mais à Diogo Dias que revient l’honneur d’avoir vu cette grande terre le Io août de l’an 1500. Ce navigateur commença d’en longer la côte orientale et, du saint dont on célébrait la fête le jour de la découverte, lui donna le nom d’île de Saint-Laurent. triotes, suivant l’exemple de Vasco de Gama et Bientôt après lui, quelques-uns de ses compafaisant voile vers les ports indiens de la mer d’Oman, continuèrent la reconnaissance des rivages de Madagascar⁠ ⁠; mais ils cessèrent bientôt d’être seuls à les longer de plus ou moins près, et aussi à y descendre. Depuis la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb en 1492, Portugais, Italiens et Espagnols n’étaient plus, en effet, les seuls audacieux à se lancer sur les flots de la « mer océane », en quête de découvertes, d’aventures et de merveilleuses fortunes⁠ ⁠; des côtes d’Italie, d’Espagne, de l’An- gleterre et de la France 408 surund só. partaient aussi, pour les « terres neuves », de hardis marins dont les exploits ni les noms mêmes ne sont pas toujours parvenus jusqu’à nous. Les uns étaient au service de la couronne⁠ ⁠; d’autres obéissaient aux ordres de riches En effortha ba minte pina = prata = foo cal Jofa a plas ambas armateurs, surtout de ces deux Dieppois, les Ango, dont la légende s’est plue à orner de quelques traits la véridique histoire. Plus encore que son père, le second des Ango, celui qui fut vicomte de Dieppe au temps de François Ier, LA PREMIÈRE CARTE DE MADAGASCAR, PAR CANTINO (1502) celui qui posséda dans (Bibliothèque d’Este à Modène). la ville un véritable palais et qui fit construire à Varangeville un manoir dont subsistent encore d’intéressants vestiges, avait groupé autour de lui une vraie pléiade d’audacieux capitaines et de savants pilotes qui ont navigué jusqu’à Terre-Neuve, à la « terre ferme » de l’Amérique du Nord et aux « Indes du Pérou », enfin

I. - UNE ESCALE SUR LA ROUTE DES INDES

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AU SÉNÉGAL, croquis d’après nature du lieutenant Andlauer
Gravure AU SÉNÉGAL, croquis d’après nature du lieutenant Andlauer
UN BOURJANE. Cul-de-lampe... :67
Gravure UN BOURJANE. Cul-de-lampe... :67
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jusqu’à Sumatra. Nous ne saurions affirmer qu’il fût d’Ango, le navire

normand qui partit de Dieppe en 1526 à destination de Madagascar, y aborda en 1527, et dont, en 1530, le Portugais Diogo de Fonseca recueillit un matelot dans Pile de Saint-Laurent, en même temps que quelques naufragés portugais⁠ ⁠; le continuateur de Barros, soucieux de la seule histoire de ses compatriotes, s’est en effet borné à ces très maigres renseignements, que semble ne devoir jamais compléter aucune découverte d’archives. Par contre, nous savons de la manière la plus certaine que deux navires de Jean Ango, la Pensée et le Sacre, virent la côte ouest de cette même terre à la fin de juillet 1529. La relation de Pierre Crignon, le pilote de la Pensée, l’auteur du Discours de la Navigation de Jean et Raoul Parmentier, montre ces excellents capitaines dieppois touchant à deux reprises aux abords de l’embouchure du Manambolo dans le canal de Mozambique, essayant, avec plus ou moins de succès, d’entrer en relations avec les indigènes et s’aventurant dans NAVIRE DIEPPOIS les dangereux parages des îles (D’après un vitrail du seizième siècle) (Église de Neuville-lez-Dieppe). Barren avant de s’éloigner définitivement de Madagascar pour gagner Anjouan des Comores et, de là, cingler vers Sumatra... Quelque dix ans plus tard, vers 1539, un autre marin français, celui que l’Italien Ramusio appelle « un grand capitaine de mer » — un gran capitano del mare francese — et qui est peut-être l’Angoumois Jean Fonteneau, dit « Jean Alphonse », a vraisemblablement abordé la grande île en un point que rien ne permet de préciser... Puis, malgré l’intérêt porté par Catherine de Médicis, environ vingt ans plus tard, aux mines d’or du Cuama, c’est-à-dire situées dans les parages continentaux de l’Afrique qui font face aux rivages malgaches, les marins normands, saintongeois et autres semblent se détourner des contrées gisant au delà du cap de Bonne-Espérance pour fréquenter

Illustration de l'ouvrage, page 6
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uniquement les côtes les plus occidentales de l’océan Atlantique. Les terribles guerres civiles dites « de religion » ralentissent, si elles ne paralysent pas complètement, l’essor maritime de la France et détournent la plupart des esprits aventureux des entreprises de « par-delà ».

Mais, dès que Henri IV parvient à rendre au pays le calme et la sécurité dont DE SRINCT Lorens dicte DI dagascar il a tant besoin après plus de trente années de luttes intestines, l’esprit d’initiative se manifeste à nouveau partout. Marins, négociants, gentilshommes même recommencent, comme au temps de François Ier, à se préoccuper des pays d’outre-mer.

CARTE DE GUILLAUME LE TESTU (1555)
Gravure CARTE DE GUILLAUME LE TESTU (1555)
PREMIÈRE AFFIRMATTON DES « DROITS HISTORIQUES » DE LA FRANCE

Précisément, les Néerlandais viennent de se libérer en fait de la domination politique des Espagnols et veulent aussi s’affranchir de leur vassalité économique à l’égard de Lisbonne, alors le grand entrepôt et le grand centre de distribution de tous les produits exotiques. Tout à la fin du seizième siècle, ils ont préludé à la fondation de leur empire colonial en faisant partir quelques vaisseaux pour les îles aux épices. On sait quel succès, au double point de vue maritime et commercial, couronna leurs efforts, et quelle excellente affaire leurs voyages dans l’Insulinde furent pour ceux qui allaient très vite mériter le surnom de « rouliers des mers »⁠ ⁠; des le premier jour, nos armateurs et nos marchands, qui entretenaient d’étroites et amicales relations avec les armateurs et les marchands de la future république des Provinces-Unies, résolurent de suivre leur exemple. Eux aussi, ils iront « puiser à la source », comme le dit l’un d’eux, Pyrard de Laval, « lor, les épiceries et singularités de l’Orient », au lieu de les acheter en détail aux Espagnols et aux Portugais⁠ ⁠; eux aussi, encouragés par l’exemple des Hollandais et fidèles d’ailleurs à leurs anciennes traditions, ils constitueront des compagnies « pour enrichir le public des singularités de l’Orient ». Voilà ce que firent, dès 1601, des marchands et des marins de Saint-Malo, de Laval et de Vitré. ici jusqu’au fond de la mer des Indes Il ne saurait être question de suivre le Croissant et le Corbin, les deux navires armés pour les iles malaises par cette compagnie municipale. Des relations de François Martin (de Vitré) et de François Pyrard (de Laval), retenons simplement que force fut au chef de l’expédition, au Malouin Frotet de la Bardelière, de modifier en cours de route son dessein primitif. Il eût voulu, conformément à l’usage du temps, « passer par le dehors » de l’ile de Madagascar, autrement dit en longer à distance les côtes orientales⁠ ⁠; la fourberie ou l’ignorance du pilote flamand dont la Compagnie s’était assuré les services et une terrible tempête en décidèrent autrement⁠ ⁠; elles contraignirent les deux navires bretons à faire relâche, le 19 février 1602, sur le rivage Sud-Ouest de Madagascar, dans la « fort grande et belle baie » de Saint-Augustin. Durant les trois mois qu’ils y séjournèrent, nos marins ne demeurèrent pas inactifs⁠ ⁠; non contents d’y réparer les avaries de leurs bâtiments et de s’y ravitailler abondamment, ils nouèrent de cordiales relations avec les indigènes de la contrée. Quelques-uns d’entre eux, rebutés par leur dure existence quotidienne et ignorants de la précarité de l’existence des Malgaches avec lesquels ils étaient en rapports, allèrent jusqu’à déserter et à gagner les montagnes les plus proches, dans le but de demeurer dans le pays et de « s’habituer avec les sauvages »⁠ ⁠; ils espéraient y faire meilleure chère, et à moindre peine, qu’à bord de leur navire. Une courte expérience les détrompa et les fit très vite renoncer à leur dessein. Au bout d’une semaine, on les vit revenir mourant de faim, déçus et penauds, assez à temps pour reprendre la mer et poursuivre le voyage sous la direction de leur « général », dont ils avaient obtenu le pardon (15 mai).

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Pour les équipages du Croissant et du Corbin, la baie de Saint-Augustin avait

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néanmoins constitué une escale commode et précieuse à plus d’un titre, un vrai lieu de « rafraîchissement », suivant l’expression du temps. Mais si tyrannique est l’usage, que les marins ne tinrent aucun compte de cette expérience. Ils redoutaient « les grandes marées qui chargent par saison en l’isle Sainct Laurens, aultrement Mada- In Madagafcar - (D’après Jean-Albert de Mandelslo : Voyage en Perse e 8). gascar », et ils ne voulaient pas y exposer leurs bâtiments, de crainte de les perdre. Aussi, quinze ans plus tard, après la constitution définitive d’une première Compagnie française des Indes orientales dont Henri IV avait approuvé les statuts dès 1604, mais dont l’âpre jalousie des Hollandais et bien d’autres causes avaient retardé la formation, les deux navires dont le capitaine royal Charles de Nets était le « général » se tinrent-ils soigneusement à distance de Madagascar. De même encore, en 1619, le Rouennais Augustin de Beaulieu se proposait-il, conformément aux ordres que lui avaient donnés « Messieurs de la Compagnie », de mener « droit à

MALGACHES DE LA BAIE DE SAINT-AUGUSTIN

MALGACHES DE LA BAIE DE SAINT-AUGUSTIN
Gravure MALGACHES DE LA BAIE DE SAINT-AUGUSTIN

aux Indes Orientales. (Edition de 1658.)

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Bantam » les trois vaisseaux de la « flotte de Montmorency » dont le commandement lui avait été confié. Mais il avait compté sans les gros temps et les tourmentes, sans la nécessité de réparer des avaries ni celle de ravitailler ses équipages. Toutes ces raisons le déterminèrent à modifier ses plans initiaux et à lutter avec persévérance contre les vents contraires pour pénétrer enfin le 21 mai 1620, avec deux de ses navires, dans cette même baie de Saint-Augustin où déjà les bâtiments de Frotet de la Bardelière avaient naguère fait escale.

Le Montmorency et l’Ermitage (ainsi se nommaient les deux navires de Beaulieu) y demeurèrent beaucoup moins longtemps que le Croissant et le Corbin — deux semaines seulement, — mais c’en fut assez pour que le général français se rendit compte des réelles ressources du lieu et du rôle que la baie de Saint-Augustin pouvait remplir comme escale sur la route des Indes. De cordiales relations s’étaient nouées entre les marins de ses équipages et les indigènes, qui ne cessèrent de fournir en abondance les bestiaux dont les Français avaient besoin pour leur nourriture. Par ailleurs, une courte excursion jusque sur le rebord du plateau intérieur avait permis à Beaulieu d’entrevoir « de très belles prairies et un fort beau pays ». Aussi n’hésita-t-il pas à dire et à répéter, à son retour en France, qu’il tenait la baie de Saint-Augustin pour « un lieu bien propre pour se rafraîchir des fatigues de la mer, qui ne servirait (pas) moins que Mozambique aux Portugais (à) qui aurait un trafic affermi ou envie de l’affermir dans les Indes ». C’était chez lui une conviction qu’il avait acquise sur place même et qui l’avait amené (sa relation le dit incidemment et de façon beaucoup trop brève) à « faire alliance avec les habitants ».

Ainsi (pour autant que nous pouvons le savoir) s’ouvrit, dès l’année 1620, la série de ce que l’on a nommé à la fin du dix-neuvième siècle « les droits historiques » de la France sur Madagascar.

Pour se procurer les vivres frais dont ils étaient justement avides après une longue navigation de près de huit mois, Beaulieu et ses marins avaient dû procéder comme l’avaient fait dans l’antiquité les Phéniciens et les Grecs à l’égard des peuples primitifs dont ils visitaient le pays, puis, à l’aube et au début des temps modernes, les Portugais et les Espagnols vis-à-vis des indigènes, parfois très civilisés, avec lesquels ils étaient, grâce aux grandes découvertes maritimes, entrés en relations :

II. — LES DÉBUTS DU COMMERCE DE TROC.

11 COMMERCIALES

ils avaient recouru au troc. En échange de babioles, de « choses de peu d’importance », ils avaient obtenu d’eux les bêtes sur pied dont ils avaient besoin. « Pour la valeur d’un sol, a écrit Beaulieu, nous recouvrions deux ou trois moutons, qui sont très grands, et un bœuf pour la valeur de dix sous. » Tels furent les très brefs commencements de relations commerciales qui ne tardèrent pas à reprendre sous la même forme, mais de façon beaucoup plus suivie, avec la venue plus ou moins régulière de négociants normands à Madagascar. Ces relations commerciales n’avaient-elles pas débuté plus tôt⁠ ⁠? et des Malouins, héritiers des informations recueillies sur place par Frotet de la Bardelière en 16o2, n’étaient-ils pas, avant 1620, déjà entrés en rapports de ce genre avec les Malgaches⁠ ⁠? Le 3 octobre 1619, en effet, les Etats de Bretagne renouvellent à la Cour les plaintes qu’ils ont énoncées l’année précédente au sujet des entraves mises par la Compagnie hollandaise des Indes Orientales au commerce des gens de Saint-Malo avec Madagascar. Peut-être, toutefois, ces doléances visent-elles uniquement les obstacles mis par les agents de la société privilégiée néerlandaise, — jaloux à leur tour, comme naguère Portugais et Espagnols, de garder pour leur pays le bénéfice d’un commerce très lucratif, — au recrutement de capitaines et de pilotes experts dans la navigation de la mer des Indes. Quoi qu’il en soit à cet égard, des noms de marins que l’on sait avec certitude avoir atterri à Madasgacar entre 1620 et 1640 se dégage nettement cette conclusion que les Normands surtout y sont venus faire le commerce durant la période : Gilles de Regimon ou de Rézimont, que Flacourt qualifiera un peu plus tard de « bien expérimenté à la navigation », Jacques Assaline ou Asseline, Alonse Goubert, Digart, Jacques Guespin, sont tous ou presque tous soit Dieppois, soit Rouennais. Normands aussi Cauche, Drouart et leurs compagnons, qui entrent en relations commerciales avec les indigènes de la grande île. Rien que de naturel à ce recrutement, alors que la plupart des actionnaires des très petites sociétés qui envoient ces marins et ces marchands trafiquer à Madagascar — et parfois aussi faire la course dans les parties occidentales de la mer des Indes - sont eux-mêmes des Rouennais, ou encore des Parisiens : Jancon, Fermanel, Desmartins, etc...

OV, DE S. LAVRENT.

Les parties de Madagascar que fréquentent surtout ces marins et ces négociants, susceptibles de se transformer à l’occasion en corsaires, sinon en pirates, ce ne sont pas celles du Sud-Ouest, les cantons voisins de la baie de Saint-Augustin, dont les vents contraires rendent parfois l’accès peu facile, mais celles du Sud-Est et de T’Est. Ainsi évite-t-on la navigation, parfois dangereuse, du canal de Mozambique⁠ ⁠; ainsi peut-on, après avoir fait escale en un point favorable, cingler au Nord-Est ou à l’Est, vers l’Inde ou vers Fol. I les îles malaises, « ayant vent de Ouest ou Nord- Ouest à poupe ». Là se Cr du lion 10 trouvent, plus ou moins

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Iftes de I de Bugi au Sud du Tropique du Capricorne, dans le pays d’Anosy, les baies de Sainte-Claire et de Sainte- Luce, puis, plus au Nord, au long de la côte orieni de stAndre st Marie de Nazaret 25 tale, sablonneuse et inhospitalière, le port Sainte- Marie, dans le Sud de la petite île de Sainte-Marie

CARTE DE CAUCHE. Relations véritables et curieuses de l’ile de Madagascar. Paris, 165L
Gravure CARTE DE CAUCHE. Relations véritables et curieuses de l’ile de Madagascar. Paris, 165L

Barsd Sables bile Bout du bout de Madagascar, enfin la Terre délices Antanames baie d’Antongil. Voilà les Pontanan ~, 82. la Prous Port au Prunes points fréquentés entre

PortdeS Dingo 20 1620 et 1640 par nos compatriotes, surtout la baie Bans de Tudee Port S’Auguyt › beniers ois de Citronniers et Orangers Amboulati les Matatances Port aux Gallions 22 de Sainte-Luce, le « port où abordent les Français » de la carte de Cauche, sur

Cap S’Julion Port de MAnambat Tort ou abordent les François des Franço, habitatio Tropicus Capricorna les bords de laquelle s’éta- blirent, en juillet 1640, les Antipera marins et les marchands de 1. Blanchin fe. la flûte dieppoise Saint- CARTE DE CAUCHE Alexis.

( order une entière créance aux souvenirs de François Cauche, tels que les a recueillis et rédigés, quelques années après le retour du soldat rouennais, son compatriote Morisot. Néanmoins, si ce compagnon du capitaine Goubert n’a sûrement pas fait à Madagascar un séjour aussi long qu’il le dit — « environ de trois ans au plus », d’après Flacourt, — s’il n’a

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pas accompli tous les voyages dont il s’attribue le mérite, on ne saurait nier sa présence sur les rivages de la baie de Sainte-Luce pendant un certain nombre de mois. Son chef, Alonse Goubert, a noué de bonnes relations avec le « roi » de la province d’Anosy, Andriand-Ramaka, qui avait passé plusieurs années de sa jeunesse à Mozambique, qui y avait embrassé le catholicisme et qui parlait encore plus ou moins bien la langue portugaise vers 1640⁠ ⁠; il lui a rendu visite dans le gros village de Fanjahira, sur la rivière de ce nom, « où il (Andriand-Ramaka) faisait sa demeure ». Soit sur les bords de la baie de Sainte-Luce, puis de celle de Sainte-Claire, soit à Manhaly, lui-même et tous ses compagnons d’abord, puis seulement une poignée de ces derniers ont pratiqué avec les indigènes de plusieurs cantons du Sud-Est de Madagascar un commerce continu d’échanges jusqu’en 1643, troquant leurs marchandises d’Europe contre le bétail que cette partie de la grande île nourrit en abondance, ou « traitant de la cire, des cuirs ou autres choses dans le pays », accumulant ces produits indigènes dans les magasins dépendant de leurs comptoirs et préparant ainsi la cargaison du navire de leur Compagnie qui, un jour ou l’autre, viendrait mouiller à Sainte-Luce et leur fournirait les moyens, soit de continuer à trafiquer avec les naturels de la contrée, soit de revenir en France.

Avec les faibles moyens dont ils disposaient, Goubert, Cauche et leurs amis ne pouvaient pas faire davantage. La Compagnie rouenno-parisienne, très restreinte, qui avait frété le Saint-Alexis et dont un autre bâtiment a abordé à Sainte-Luce le rer mai 1643, n’était pas assez puissante et n’avait pas d’assez forts capitaux pour entreprendre un réel et sérieux essai de colonisation⁠ ⁠; elle ne pouvait pas fonder autre chose que deux ou trois petits comptoirs de commerce. Déjà, toutefois, et depuis quelques années, l’idée de créer à Madagascar de véritables établissements français avait pris corps dans l’esprit de quelques marins ou de personnages s’intéressant à l’essor économique et colonial de notre pays et avait été soumise par eux .

Dès l’année 1626, en effet, un anonyme (il semble avoir appartenu au petit groupe d’hommes de mer et d’esprits éclairés dont Isaac de Razilly est un des représentants les plus éminents) avait sollicité le premier ministre de Louis XIII d’occuper « les meilleurs ports et havres » de l’ile de Saint-Laurent des Portugais. Quelques années plus tard (1631-1632), Augustin de Beaulieu, dont l’esprit n’avait cessé de travailler sur les spectacles qu’il avait vus et sur les faits qu’il avait observés au cours de son voyage de 1619- 1622 jusqu’à Sumatra, avait, de son côté, abouti à la même conclusion⁠ ⁠; dans sa « Proposition... touchant les Indes Orientales », il avait exposé avec force les avantages de la situation de Madagascar Silhadara dans la partie occidentale de la mer des Indes et Sadazale invité la cour de France à y planter le pavillon fleurdelysé et à la coloniser. « Je Cabedanato trouve (avait-il écrit) ladite île propre, quand on y sefin antonyo serait établi, pour entre- prendre sur quelque lieu -mani Jaza que ce soit des Indes matutana orientales, soit en guerre,

III. — PREMIÈRES IDÉES DE COLONISATION

LE CARDINAL DE RICHELIEU, d’après une médaille appartenant à M. Gabriel Hanotaux. Cul-de

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Illustration de l'ouvrage, page 14
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CARTE DE PEDRO REINEL (I517)

Judya ’S bayrosda manayba manapata lieu on peut prendre sa soit en trafic, car dudit Ic : Se famta Tufra babourga manato saison pour aller en porto delurobaya Perse... Quand on ne trouverait bon ledit trafic de Perse, de ladite île on peut facilement faire celui des terres du Grand Mogol, de Zeilam (Ceylan), Mausulipatam, Bengala, Pegou, Quoda, Achem, Ticou et Bentam. » Le rôle d’escale maritime, de centre de négoce et de point indiqué dans ces quelques lignes. d’appui naval qu’est susceptible de jouer Madagascar se trouve admirablement Mais autant Richelieu était porté à s’intéresser aux entreprises capables d’asseoir et de développer l’influence française, sous toutes ses formes, sur les rivages américains de l’Océan Atlantique, autant il se méfiait des entreprises beaucoup plus lointaines et plus hasardeuses jusque dans les Indes orientales. Leur Sono Capo de Ti lundanza caractère primesautier et prompt au découragement, leur absence d’es- Porta d-ran prit de suite et de persévérance ne permettent y del pracel pas aux Français, selon •cast Vingangara son opinion, de réussir dans des œuvres de très S Baßi del pracel Angon longue haleine et exi- Rio procel geant, de par les obstacles qui s’opposent à Cacasamba Arcuja un prompt succès, une trop grande continuité Framorsan d’efforts et de sacrifices ontadi vitele en apparence improduc- Costade li fda ti Monatapa tifs. Richelieu savait par ailleurs la jalousie des Ababoul Hollandais à l’égard d’un monopole commercial y des data auquel ils prétendaient que nulle autre nation Antien porta de Turunbala ne participât à aucun Side antipera titre⁠ ⁠; il n’ignorait pas Capode maria tall Cajo des Roman combien, plus d’une fois, nos aventureux marins CARTE DE GASTALDO (1567) en avaient pâti. Pour ne (Bibliothèque Nationale). pas susciter de mésintelligence entre la France et d’ombrageux alliés dont il avait besoin pour mener à bien sa politique d’abaissement de la Maison d’Autriche, sans doute estimait-il préférable de ne pas engager nos navigateurs et nos négociants dans le trafic de l’Extrême-Orient. Aussi, bien qu’il se rendît parfaitement compte de l’im-

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CARTE DE GASTALDO (1567). Bibliothèque Nationale
Gravure CARTE DE GASTALDO (1567). Bibliothèque Nationale
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portance de ce commerce et des bénéfices qu’en pourraient tirer les Français, Richelieu attendit-il jusqu’aux derniers temps de sa vie pour s’y intéresser manifestement. Alors seulement, aux petites associations privées qui s’étaient jusqu’alors formées pour envoyer des navires à Madagascar, il substitua un groupement un peu différent, d’un caractère semi-officiel et semi-privé, une Compagnie privilégiée et réglementée.

BICHELIEU.

CARDINAL

CARDINAL
Gravure CARDINAL

Citer ce chapitre

Henri Froidevaux, « Premières prises de contact », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. VI, Madagascar — Les Comores — Les Mascareignes — Le Pacifique — L'Afrique du Sud, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1933, p. 3-16.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-6/madagascar-origines/premieres-prises-de-contact/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002767