Colonies françaises

Tome VI · Madagascar de 1815 à 1906 · Chapitre 3

L'expédition de 1895

Par p. 175-196 de l'édition originale 7 021 mots 18 illustrations 1933 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreComposition du corps expéditionnaire. — La marche en avant. — Formation d’une colonne légère. — Prise de Tananarive. — M. Laroche résident général. — La révolte. — Rappel de M. Laroche. Gallieni résident général
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LE GÉNÉRAL DUCHESNE.. torbe. Docteur Hocquard : l’Expédition de Madagascar. Frontispice

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11000(0040111 Composition du corps expéditionnaire. — La marche en avant. — Formation d’une

colonne légère. — Prise de Tananarive. — M. Laroche résident général. — La révolte. — Rappel de M. Laroche. Gallieni résident général. A délibération de la Chambre sur le discours de M. Hanotaux fut des plus érudites et serrées. Plusieurs députés, dont MM. Doumergue, Lockroy, le Hérissé et Vigné d’Octon contestèrent la valeur de l’ile et l’opportunité d’une expédition coûteuse⁠ ⁠; mais le rapporteur M. Chautemps et le grand colonial M. Etienne célébrèrent avec éloquence un champ d’action propice, la terre-promise de l’expansion française, une réserve nécessaire pour l’avenir, notre intérêt stratégique dans un poste d’observation politique sur toute la côte orientale d’Afrique.

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L’appui plénier de la Commission spéciale donnait déjà forte autorité au rapport de M. Emile Chautemps dont la logique et la prévoyance triomphèrent de l’opposition de M. Doumergue⁠ ⁠; dans la discussion, il établit, au nom du patriotisme de son parti radical comme des autres, « la nécessité de nous fixer solidement dans cet Océan Indien qui peut redevenir la grande route maritime des nations et dans ce monde austral qui semble être appelé à de hautes destinées... A Madagascar

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nous sommes en champ clos, à l’abri de toute compétition européenne... Et tous les jours, de jeunes hommes, des pères de famille, ne viennent-ils pas vous dire :

Canat de « Voilà des mois que je ne trouve pas de travail⁠ ⁠? Mozambique A Madagascar, heureux mélange de climats divers, de population clairsemée, beaucoup de Français pourront déployer leur activité... Majunga •Mahorogo t La France orientale de Richelieu s’offre

Lac • Mevarano : à nous⁠ ⁠! » Kinhony Pouvait-on du moins réduire 0 Andratra alejamba l’expédition à l’occupation de quel- O N gAmbato ques points de la Côte selon F : Beseva Marolalo Tsaratanana le vœu de plusieurs députés⁠ ⁠? M. Hanotaux démontra suberbieville Tsarasaotra A M Bentzoka Plateau qu’une telle opération se- Andjieje Tampoketsa rait aussi illusoire que coûteuse. « Tous les ME Andribas Malatsy ° 6Andriba députés de tous les Mangasca Pie Fanielarino Tafofo A Pic Ambahijavona Amboavory partis applaudirent la Ambodis montana netteté et la loyauté Ampotaka Amparafaravola des déclarations mi- Tsinainon Kiangara Morafena Ambatondrazaka

VALALA FUT

3 Mts Ambohimena Kinadji 1L Gold Ambohimena sarahafatra oMagantany T 0 *Farafate Hamatave Rocher⁠ ⁠? Fiantsona batomalaza @ Ankazobe CAmbac OCEAN A Babay 9:% OBevato Sabotsyalakamisy Lazaina INDIEN

CARTE DE LA CAMPAGNE DE 1895
Gravure CARTE DE LA CAMPAGNE DE 1895

Itineraire du Ambahipiara Corps expeditionnaire Échelle Antananarivo Observator ANKAY * de Tamimandr Andovaranto

20 40 60 80 100Km. MERINA nistérielles⁠ ⁠; on alla même jusqu’à dire que, depuis que la France se trouvait en République, c’était la première fois qu’un ministre avait bien exposé une situation devant le pays avant d’engager le gouvernement. » (Guillaume Grandidier).

M. Isaac, député de la Guadeloupe, démontra avec force que « la difficulté principale résidait dans le transport du matériel et de l’approvisionnement ainsi que dans l’évacuation des malades » en rappelant la morbidité de l’expédition de 1885 (59 pour 100) : il fallait établir des hôpitaux à la Réunion, à Nossi-Bé et à la montagne d’Ambre haute de I 200 mètres que nous tenions depuis 1886. C’est, enfin, en toute connaissance de cause que le Parlement vota par 377 voix contre 143 l’ensemble du projet.

N

CARTE DE LA CAMPAGNE DE 1895

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Une Commission mixte réunissait depuis plusieurs mois au Quai d’Orsay les représentants des quatre ministères : Affaires étrangères, Colonies, Guerre et Marine qui travaillaient sur des études de routes opérées par plusieurs officiers, intéressantes mais fort insuffisantes, « très superficielles » dit M. d’Anthouard. Le ministère de la Marine voulait charger du commandement un colonial qui avait fait ses preuves, Borgnis-Desbordes, mais le général Zurlinden ministre de la Guerre exigea qu’il fût confié à un général de l’armée métropolitaine et que la direction fût réservée au ministère de la Guerre, cependant peu adapté à cette mission. La préparation y fut confiée à Du Paty de Clam, officier brillant et désinvolte. Il faudrait bien des traits nuancés pour expliquer certaines fautes lourdes, comme la construction des voitures Lefèbvre, les dispositifs d’effectifs avec un recrutement trop jeune et mal entraîné et tout ce qui fut décidé contre l’avis des Affaires étrangères informées par leurs agents de Madagascar. Une anecdote est représentative : quand le général en chef Duchesne chargé de l’expédition alla voir le ministre des Affaires étrangères, celui-ci lui demanda s’il avait bien toutes les unités, les munitions dont il aurait besoin⁠ ⁠; le commandant Du Paty de Clam, qui accompagnait le général Duchesne, répondait immédiatement à chaque question⁠ ⁠; le général restait froid, silencieux, imperturbable⁠ ⁠; soudain il se leva, salua les yeux dans les yeux l’officier pour lui signifier de s’en aller, et se tournant alors vers M. Hanotaux : « Voilà les gens auxquels je me heurte depuis plusieurs mois, mais dès que je serai à bord je commanderai seul : vous pouvez compter sur moi. » « Duchesne, juge M. Hanotaux, était un silencieux, un homme de caractère⁠ ⁠; il fut à la hauteur de la tâche qu’on lui avait si mal préparée. »

Le devoir de l’historien est ici rigoureux. Nous allons assister à un drame, dont les péripéties et les responsabilités affectent profondément nos destinées coloniales. On a écrit sur cette expédition des réquisitoires qui obligent à dégager un jugement très circonstancié : on n’y peut atteindre qu’en embrassant la complexité des faits et des théâtres d’opération. L’impression générale restée dans le grand public comme dans le Parlement, qui aura encore souvent à se prononcer sur l’avenir de la colonisation d’après son passé, est celle d’une prodigieuse et coupable imprépa- HISTOIRE DES COLONIES. T. VI.

178 LE GÉNÉRAL DUCHESNE

HISTOIRE DES COLONIES FRANÇAISES : MADAGASCAR ration⁠ ⁠; et avec fébrilité on en rejette la faute sur quelques hommes par un accès pernicieux d’injustice. Amenés à lire tous rapports et souvenirs, nous avons tenu non seulement à interroger maints survivants, mais le pays, à suivre l’itinéraire, et, il ne faut pas moins consulter l’histoire générale de la colonisation. Après la perte de nos deux empires sous Louis XV et Napoléon, la politique coloniale française fut presque constamment une improvisation, parfois géniale, toujours désordonnée, de nombreuses individualités éparses agissant, faute d’une direction constamment et sagement volontaire. Au lendemain de la défaite de 1871, ce ne sont pas seuls des majorités, parlementations incertaines, et Clemenceau trop sûr de lui qui ont manqué d’intelligence coloniale et de prévoyance nationale, mais une série de ministères et Jules Ferry le premier a dû souvent suivre plutôt que prévoir. Notre magnifique épopée de conquêtes de la Troisième République à partir de 188o a été poursuivie sans qu’on ait avec conséquence résolu d’organiser les bases politiques et administratives d’un ministère des Colonies, indispensables à la réussite normale d’expéditions rationnelles. Au ministère de la Marine la gestion de notre armée coloniale se réduisait à de maigres et timides bureaux mal agencés dans les couloirs tortueux d’une Direction du Personnel incessamment et jalousement préoccupée de contrôler, récompenser ou privilégier navires, officiers, matelots, armateurs, ingénieurs, ouvriers, négociants, une immense clientèle ardente et mécontente. La rivalité fameuse entre la Guerre et la Marine se compliqua de la puérilité d’un nouveau Ministère depuis peu improvisé à la hâte par des ambitions qui paraissaient rarement compétentes. On sortait à peine du Boulangisme et on allait verser dans l’affaire Dreyfus⁠ ⁠; c’est avec incertitude et fièvre que l’époque se jetait dans toutes les « affaires ». La rue Saint-Dominique, préoccupée de trouver pour son personnel immobilisé et congestionné les avancements et les glorieuses satisfactions presque exclusivement dispensés depuis quinze ans à l’infanterie de marine, vit dans l’expédition de Madagascar — sinon comme l’a dit

Illustration de l'ouvrage, page 178
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179 VOITURE LEFEBVRE

M. Le Myre de Vilers une fête militaire à laquelle devait participer tous les corps, même l’aérostation — mais, comme des grandes manœuvres où s’exerceraient les officiers les plus éprouvés pour la prochaine guerre européenne. On écréma en effet bien des corps⁠ ⁠; on fit place à des officiers d’élite et cette nouvelle chevalerie française partit joyeusement pour les tropiques. qu’un bataillon malgache formé à Diégo, par éco- On décida de ne prendre de troupes coloniales nomie plus que par calcul de l’avenir, un bataillon de volontaires réunionnais dû à l’initiative de trois jeunes gens et laissé longtemps sans aucuns soins, deux bataillons de tirailleurs algériens, un de haoussas. Soit quatre bataillons indigènes avec huit de .. - troupes européennes et un mixte de créoles (docteur Reynaud, médecin en chef émérite). Les Anglais, dans leurs expéditions coloniales dirigées avec tradition par des bureaux assez experts, ont établi de tout autres proportions : en Abyssinie 9833 Indiens de choix pour 3 655 Européens, contre les Ashantis 2 000 Indiens pour I 0o0 Européens, en Afghanistan 22 000 Indiens très exercés pour 12 750 Européens. Pour Madagascar la rue Saint-Dominique renversa ces proportions, ces principes salutaires : sur un effectif de 14 773 hommes il y eut II 000 Européens alors qu’au Dahomey la mortalité de ceux-ci s’était marquée de 122 pour 1000, celle des indigènes de 24. On prit des soldats tout jeunes au lieu d’hommes de vingt-trois à vingt-cinq ans⁠ ⁠; on ne fit appel que pour très faible part à la Légion étrangère et on ne se servit pas des bataillons européens d’Afrique. Les services administratifs et sanitaires reçurent des hommes sans préparation ni caractère (Reynaud). Pour 15 000 soldats on se contenta de 7000 conducteurs et coolies alors que les Anglais en mettent toujours un par soldat (Colonel Septans). A Madagascar les e immobilisant 5000 porteurs, il ne se trouva plus un porteur pour 7 soldats. Ceux-ci eurent à porter leur sac, à pied, par les plus durs chemins, sous un ciel torride alors que Dodds avait réduit à quinze kilogs, armes comprises, le poids total supporté par chaque homme et que le colonel Gallieni faisait transporter par des

VOITURE LEFEBVRE
Gravure VOITURE LEFEBVRE
180 LE GÉNÉRAL DE TORCY

mulets le fantassin et sa charge. « La faute remonte surtout à ceux qui, loin de Madagascar, ont, à tête reposée, prévu, et pour ainsi dire, décrété la maudite route en procédant à cet immense achat de voitures Lefebvre » qui ne pouvaient pas être employées sur un tel terrain et qui ont été ainsi cause de presque tout le mal. Donc, faute d’intendance, la bureaucratie décidant de loin, faute de direction militaire bien adaptée⁠ ⁠; l’expédition rencontra, surtout au début, des déboires résultant aussi de son caractère propre. N’avait-on pas compté, à Tananarive pour défendre les Hovas, sur e et le général La Forêt⁠ ⁠? On a beaucoup critiqué d’autre part le choix du général Duchesne. Cependant il avait déjà commandé à Formose et il s’entoura d’officiers expérimentés, Metzinger et Voyron qui servirent brillamment en Indochine, le versatile mais actif colonel de Torcy qui connaissait l’organisation des troupes de l’Inde, les colonels Pallé, Marmier et de Beylié, spécialisés dans les chemins de fer ou les résidences, etc. Lui-même se renseigna longuement auprès de M. Grandidier et munit ses officiers de toutes cartes possibles. Froid, distant et bourru mais aussi plein de sang-froid, assez autoritaire et bougon mais bonhomme, popotier, assez dédaigneux visà-vis les services dits auxiliaires (intendance, santé) mais ordonné, méticuleux, ferme et capable après une patience obstinée de résolution et de promptitude, il figurait une sorte de Joffre avant la grande lettre — lent, mais énergique, ancré sur les règles mais résolu⁠ ⁠; et, arrivé trop tard sur le terrain, accroché à chaque pas par les impérities du plan qu’on lui avait imposé et que ses subordonnés avaient commencé d’appliquer servilement, il sut s’en dégager à mi-côte pour sauver le reste de son armée et le prestige de la France par un exploit aussi hardi que magnifique.

LE GÉNÉRAL DE TORCY
Gravure LE GÉNÉRAL DE TORCY
Illustration de l'ouvrage, page 180
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M. Hanotaux remit au général Duchesne et à M. Ranchot, adjoint pour la diplomatie, des instructions remarquables par la prudence, la prévoyance, l’autorité et un ordre minutieux qui ne négligeait rien. Quand on lit les Livres Faunes, on est frappé de leur supériorité sur tout ce qui précède, et il faut citer particulièrement ses recommandations du 9 avril où il traite de la corvée avec un esprit politique d’humanité et de vigilance.

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Les prescriptions de l’Intendance furent loin d’être aussi satisfaisantes. Une dépêche ministérielle avait notifié que les colis de matériel seraient marqués d’un chiffre correspondant à leur caractère d’urgence⁠ ⁠; l’état-major et l’intendance de Marseille comprirent « urgence de mise à bord » au lieu de « mise à terre pour emploi » et, sans demander aucune explication en une ville munie de télégraphe, logèrent à fond de cale, par-dessous les voitures Lefèbvre, la quinine et tout ce dont on avait le premier besoin, en sorte qu’à Majunga on n’eut cela qu’au bout de deux mois quand la moitié des troupes déjà débarquées et en campagne se trouvaient malades et découragées. Une faute capitale a donc dérivé d’une négligence de personnel mal surveillé qui renvoie toujours à autrui le soin de se débrouiller : il convient de soul E gner ce genre de fautes en apparence (Dessin de Lavée) (Médecin principal Hocquard : L’Expédition minimes, car c’est d’une multiplicité de Madagascar). de mollesses indifférentes que résulta l’hécatombe. Négligence pour la confection du wharf qui se trouva trop court de cent mètres, pour bien des ponts qui ne purent servir, pour le matériel télégraphique (Rapport du général Duchesne). Négligences pour l’embarquement des canonnières, aucun navire français n’ayant de panneaux assez larges⁠ ⁠; livrées fin janvier elles n’arrivèrent qu’en mai, longtemps après la première moitié des troupes. Négligences pour le matériel sanitaire. Négligences pour les transports qui n’avaient ni hôpital, ni infirmerie, où les hommes couchèrent en cale à peine aérée, à atmosphère souillée (Reynaud). Nombreuses négligences pour le débarquement qu’on n’avait pas plus préparé que les baraquements sur une côte où les hommes et officiers âgés durent coucher non seulement sans moustiquaires mais en pleine saison des pluies sans tente sur le sol, sans couverture, se trouvant le plus souvent sans ustensile pour faire bouillir l’eau boueuse⁠ ⁠; négligences pour les campements.

Madagascar
Gravure Madagascar

CAMPEMENT DU CORPS EXPÉDITIONNAIRE, dessin de Lavée. Docteur Hocquart : Expédition de

182 EN AVANT

Négligence telle pour l’outillage qu’à Majunga le génie ne pouvait disposer des outils attribués à tort aux autres corps, que ceux-ci ne les emportèrent point, qu’à Suberbieville l’infanterie dut en emprunter, pour faire la route, à ce Génie déjà si pauvre (Colonel Marmier). Négligence complice pour le ravitaillement : la rue Saint- Dominique prit des anglomanes, correspondants de journaux anglais, comme intermédiaires (sans autorité ni valeur) pour recruter les mulets abyssins et la maind’œuvre somali (Ranchot) : d’où le déficit grave⁠ ⁠! Aveugle négligence au sujet des porteurs indigènes qu’on choisit parmi les Sakalaves directement menacés par les troupes hovas toutes proches au lieu d’aller les recruter dans le Sud parmi les tribus hostiles aux Hovas et de les encadrer par les créoles qui avaient l’habitude de commercer avec elles. Parti-pris systématique par présomption, de ne jamais recourir à l’expérience et à l’aide, enthousiaste, de la Réunion où les médecins savaient doser la quinine, où la population blanche tout entière patriote s’offrait à être encadrée et formée sans frais pour soigner les malades (dont un demi-millier mourut au passage de la mer Rouge en plein été). Du moins lui avait-on pris, comme en 1883, un bataillon de volontaires. Formé avec élan, arrivé tôt à Diégo-Suarez, il fut, sous le commandant Martin, lancé à la prise des positions escarpées des Hovas à Ambohimarino et étonna les officiers par son intrépidité au feu. De Majunga à Maroway le pays n’est qu’un immense fouillis de marais et de monticules, à végétation inhospitalière, où se hérissent des falaises d’une craie sale déchirée de ruisseaux. Les coloniaux désiraient que jusqu’en juin on laissât croupir et se décimer à Maroway les troupes hovas plus fragiles encore que les blancs à la fièvre et à la démoralisation, en les harcelant seulement par des canonnières sur le fleuve et des raids fréquents de troupes montées sur mulets : de l’Emyrne de nouveaux contingents fussent venus sans fin s’y fondre. En quelques jours ensuite, après préparation sur place, on eût pris Maroway, et, de là en colonne volante bondi vers Maevatanane. Mais le plan de Paris prévoyait la marche dès mars, sous les pluies, sur Maroway. Aussi, moins de quinze jours après son arrivée la moitié du bataillon d’Algérie était indisponible. Mais par ordre on prit Mahabo et on attaqua Maroway⁠ ⁠; sous l’orage le général Metzinger dut commander la retraite sur Majunga pour y attendre plus d’un mois d’aller enlever cette position (2 mai). Le débarquement du général Duchesne et du gros de l’armée s’effectua alors dans le pire désordre.

Le plan de campagne imposait la construction d’une route, de trois à quatre mètres, de Majunga à Tananarive⁠ ⁠; ne trouvant pas les indigènes qu’on espérait follement recruter à l’entour, on y appliqua les troupes. Voilà nos jeunes gens terrassiers travaillant dans une argile compacte perpétuellement bouleversée d’érosions profondes, d’excavations abruptes « où les accidents du sol prennent une importance qu’on n’est pas habitué à rencontrer chez nous et imposent à l’ingénieur des problèmes ardus, des travaux considérables⁠ ⁠! » (commandant du Génie Legrand-Girarde). Les troupes démoralisées durent s’accrocher à ces pentes glissantes, se jeter dans les rivières profondes et vaseuses où la nuit derrière les chalands on entendait patauger les caïmans, défricher la brousse épaisse de trois mètres de haut, aplanir cette mer soulevée de glu rouge sous un soleil fauve. Cette route, qu’en temps de paix nous regardons avec joie et orgueil comme un travail d’art, devint vite un calvaire sanglant marqué de vingt stations de charniers, dramatisé de suicides. Les vieux colonels ne pouvaient toujours cacher leurs larmes quand ils voyaient s’éteindre sans une plainte la fleur de cette jeunesse française accourue pour participer à la hardiesse et la gloire d’une prompte montée, et qu’on engouffrait en d’infernales corvées de terrassements LE GÉNÉRAL METZINGER sans fin. Souvent de longs tronçons qui avaient coûté des centaines de morts étaient condamnés, abandonnés. On reprenait, on poursuivait à travers un relief indéfiniment, innombrablement ondulé de mamelons dont la répétition monotone stupéfiait, désespérait. Tous criaient : « Qu’est-ce que nous sommes venus faire dans ce pays stérile et désolé, dont on ne pourra jamais rien tirer⁠ ⁠! » Il y en eut qui découragés se tuaient, sans révolte. Il faut dire la grandeur, non seulement dramatique mais épique, de ce sacrifice docile et opiniâtre obtenu à 3 000 lieues de la Métropole, sous un affolant soleil plus pernicieux encore que les miasmes, par une discipline mécanique qu’acceptent en une passivité héroïque des jeunes gens d’élite partis de France avec l’espoir généreux et l’ignorance de tant d’ingratitudes finales.

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LE GÉNÉRAL METZINGER
Gravure LE GÉNÉRAL METZINGER

De Maroway jusqu’à Maevatanane, sur 166 kilomètres le fleuve Betsiboka, la route qui le suit et poursuit ne montent que de 36 mètres : c’est dire comme le fleuve rouge, violet, orange serpente sinistrement, comme la route mortelle doit sans cesse descendre et remonter, plonger dans marais, rizières et tourbières afin de ressurgir pour de sinueuses dérivations, se tendre vers le lointain versant bleu qui à travers une poussière micacée miroite à l’horizon comme un mirage ensorcelant. Il fallait improviser de longs drainages, sans cesse édifier des ponceaux, soudain de terrassiers se transformer en carriers pour enlever les dalles calcaires qui recouvraient la terre sur plusieurs kilomètres, désherber, dessoucher, déforester, avançant sans instrument qui guidât à travers l’inextricable broussaille, se fiant aux cris des hommes placés aux points de repère.

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REDDITION DE TANANARIVE, d’après docteur Hocquard : l’Expédition de Madagascar
Gravure REDDITION DE TANANARIVE, d’après docteur Hocquard : l’Expédition de Madagascar

Depuis Maroway on n’avait rencontré que trois ou quatre fois des masses hovas, nombreuses, souples, retranchées sur des pentes barrées de fossés, d’épaulements et de défenses accessoires, abondamment pourvues de munitions, appuyées de canons et de mitrailleuses. Les difficultés du terrain obligeaient à des corps à corps ardents, à de durs assauts. Dès qu’ils se voyaient assaillis, surtout sous l’épouvante d’être tournés, les Hovas décampaient, allaient s’accrocher 50 kilomètres plus loin. Malgré de rudes marches de nuit on ne pouvait les atteindre dans leur fuite précipitée⁠ ⁠; dans les défilés on en avait assez vite raison par les obus à la mélinite qui les épouvantaient et une rapide incursion prenait possession des magasins avant qu’ils eussent trouvé le temps d’y mettre le feu. Mais les opérations,

REDDITION DE TANANARIVE (D’apris Hocquard : L’Expédition de Madagascar).

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ininterrompues, étaient pénibles, le ravitaillement difficile par les mules qui tombaient fréquemment au ravin, les cantonnements durs dans un pays âcre⁠ ⁠; il fallait mettre les troupes à la demi-ration⁠ ⁠; combien restaient des semaines sans pain, sans viande fraîche, sans café⁠ ⁠! (colonel Lentonnet).

Le premier terminus, Maevatanane, est une cuvette de chaleur asphyxiante. De là il faut entrer dans une région tout autre mais aussi épuisante, chaos de collines rougeâtres enserrées par de hautes crêtes rocheuses à travers lesquelles s’écoulent en multiples cascades des torrents rocailleux.

Les Hovas se sentaient au pied de leur bastion naturel de hauts plateaux : ils tentèrent d’investir notre camp avancé de Tsarasota, multiplièrent les attaques avec une certaine tactique qui donna à la journée du 29 juin l’importance d’un vrai combat rangé payé de pertes sensibles. Avec hardiesse Metzinger contre-attaqua sans attendre les renforts pour couper la retraite de l’ennemi et l’empêcher de se retrancher dans une excellente position. Nos colonnes, hissant avec la plus grande peine l’artillerie, avançaient sous les feux de salve, attaquaient à la baïonnette. L’ennemi laissa entre nos mains 450 tentes, le drapeau du chef, 4 canons, beaucoup de munitions et de fusils, un riche entassement de riz et autres vivres. L’ennemi était rejeté à 80 kilomètres sur Andriba, leurs Thermopyles. On en profita pour accélérer les travaux de la route qui au 14 juillet relia sans discontinuité Majunga à la pointe d’avant-garde (250 kilomètres).

On prit encore deux mois pour achever les 8o kilomètres qui séparent d’Andriba juché à I 200 mètres : par un dédale de failles plus ou moins parallèles où coulent les affluents de la Betsiboka et de l’Ikopa. La première difficulté consistait à démêler le meilleur tracé pour la chaussée carrossable : il fallut de longues et laborieuses recherches, force reconnaissances, d’immenses déblais, des attaques brusquées et des mouvements débordants que le colonel Voyron fit exécuter avec maestria. La route exigea 45 ponceaux et 8 ponts d’un développement de 703 mètres. Pour un seul on devait évacuer chaque jour 35 sapeurs du génie, seuls les Zanzibaris résistèrent bien⁠ ⁠; les officiers déployèrent une énergie invincible, sous une réverbération brûlante apprenant eux-mêmes aux coolies à se servir des outils. Le récit des souffrances et de l’ingéniosité du Génie à Madagascar est une des plus belles pages de l’histoire de ce corps dans le Monde.

Les officiers, tel le simple et stoique colonel Lentonnet dans son célèbre Carnet de campagne, n’ont point porté un jugement aussi favorable sur le corps médical.

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« Avec quelle insouscience on traite ces pauvres malades⁠ ⁠! Le médecin, souvent faute de temps, les examine à peine et prononce. Certains hommes exténués, anémiés, ne sont pas reconnus malades, ils marchent et suivent la colonne ei meurent en route ou au camp. » Le médecin en chef Reynaud rejette la plus haute responsabilité sur le commandement : « Un certain zèle et un funeste amour-propre exigeait qu’il y eût le plus possible d’hommes présents dans le rang, et l’autorité médicale ne se trouvait pas toujours maîtresse de décider en dernier ressort si un homme était malade ou s’il pouvait marcher⁠ ⁠; aussi ne fut-il pas exceptionnel de voir des hommes traîner à la suite du bataillon, déjà en proie à la dysenterie ou à la fièvre, avec des jambes énormes envahies par l’œdème cachectique. Quand le soleil se levait sur le bivouac, on les trouvait immobiles, déjà raidis à leur place⁠ ⁠; ils étaient morts. Les ambulances, laissées trop loin en arrière, et encombrées au delà de toutes mesures, ne pouvaient plus recueillir les innombrables malades. Les plus gravement atteints, formés en détachement, étaient laissés sur la ligne d’étapes, sous la garde de médecins qui ne devaient en évacuer que le moins possible. »

TRAVERSÉE DE LA RIVIÈRE DE MAROWAY, d’après un dessin de Jonas. Docteur Hocquard : l’Expé-
Gravure TRAVERSÉE DE LA RIVIÈRE DE MAROWAY, d’après un dessin de Jonas. Docteur Hocquard : l’Expé-
COLONNE LÉGÈRE

Cette situation affolait les chefs et les effrayait encore plus. Frappé des difficultés chaque jour croissantes du ravitaillement, le général en chef avait dès les débuts d’août reconnu la nécessité d’abandonner vers Andriba le système de marche usité usque-là et qui permettait à peine de progresser de 2 à 3 kilomètres par jour : il résolut de former une colonne légère suivie exclusivement d’un convoi d’animaux EXPÉDITION DE 1895 (D’après un dessin de Jonas) (Hocquard : l’Expédition de Madagascar).

CONSTRUCTION DE LA ROUTE D’ANDRIBA (D’après un dessin de J. Lavée) (Hocquard : l’Expédition de Madagascar).

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dition de Madagascar
Gravure dition de Madagascar
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de bât, 4 000 combattants, 237 officiers, I 500 conducteurs qui permit par journées de 15 kilomètres, de saut en saut, de bondir jusqu’à Tananarive à 150 kilomètres. En huit jours il fit amasser à Andriba les approvisionnements nécessaires. Le terrain obligeait à marcher souvent en file indienne, il fallut diviser la colonne en plusieurs échelons, réduire les rations et les vivres pour vingt-deux jours, ménager les munitions pour une marche ininterrompue de dix-huit à vingt jours. Le 14 septembre elle s’engagea à travers fonds marécageux et berges escarpées sous le feu de sept batteries ennemies bien défendues par des palissades et protégées par des tranchées qu’il fallut mitrailler, tourner, débusquer. Les Hovas avaient construit force ouvrages dans le massif des Grands Ambohimenas⁠ ⁠; c’est encore par de vastes mouvements tournants, de périlleuses ascensions qu’on réduisit quatorze redoutes à tranchées étagées⁠ ⁠; c’est par de grandes manœuvres vraiment alpestres d’une rapidité foudroyante que nos troupes, si peu préparées par leur formation à ces exercices périlleux, conquirent, de bonds en bonds, la victoire. L’impossibilité de les faire suivre d’artillerie empêchait la poursuite des fuyards qui prenaient juste le temps d’incendier les villages pour nous affamer.

SOLDAT HOVA
Gravure SOLDAT HOVA
SOLDAT HOVA

Le 24 septembre on se trouvait enfin dans l’Emyrne cultivée et populeuse à 5o kilomètres de la capitale. Là l’ennemi ne brûlait plus les villages, se retirait sur les flancs d’où nos longs convois pouvaient être sans cesse coupés par une guerilla de partisans : le général en chef, alors rassembla ses troupes en un gros échelon, et, trouvant plus de champ pour la cavalerie, poussa lestement les combats d’avant-garde qui le portèrent bientôt en vue de Tananarive dressée dans un vaste cirque de rizières. Pour ne pas avoir à s’y ouvrir une route à travers champs profondément défoncés et digues aisées à rompre, le général Duchesne se détermina à décrire un grand arc de cercle par une marche de flanc hardiment exécutée presque en vue et sous le feu de l’ennemi. Celui-ci opposa à notre avance des contre-attaques nombreuses et énergiques. Son artillerie, qu’on a trop sous-estimée, a souvent riposté avec vigueur, et la supériorité de nos troupes ne doit pas laisser croire qu’elles eurent à lutter seulement pendant cette expédition contre la fièvre et les difficultés du terrain : la Bataille de l’Emyrne, entre autres, est une vaste opération où nous nous heurtâmes sans cesse à des colonnes bien stimulées, souples, maîtresses d’un terrain familier : 25000 soldats réguliers et des mitrailleurs partout embusqués autour des hauteurs solidement occupées⁠ ⁠; et nous n’en eûmes raison que par le déploiement preste d’une stratégie habile qui ne se laissa jamais intimider ni ralentir. La facilité victorieuse même avec laquelle s’étendit par la suite l’insurrection prouve ce qu’il fallut d’endurance, d’efforts, d’infatigable promptitude à cette colonne légère avançant sans peur et presque sans convois ni médecins au milieu d’un plateau fourmillant de chausses-trapes vers une immense ville populeuse et xénophobe érigée en amphithéâtre inexpugnable à 150 mètres au-dessus de ses rizières. Quatorze canons Gardner, 12 mitrailleuses barraient les rues⁠ ⁠; plus de 1o ooo défenseurs armés étaient répartis dans les maisons et derrière les barricades.

189 NARIVE

Le général en chef fit occuper une à une toutes les altitudes environnantes avant le bombardement qui commença le 30 à 3 heures : Tananarive déployait la courbe unifiée de ses trois collines sous une intense lumière azurée dans un panorama saisissant⁠ ⁠; le fouillis de ses maisonnettes blanches ceinturées d’arbres multicolores éclatait dans l’amoncellement des terrasses surplombant ses ravins boisés⁠ ⁠; au-dessus se profilaient les imposantes façades des palais flanqués de leurs tours carrées. Dans les rues, sur les terrasses couvertes de lambas blancs tourbillonnait une foule houleuse dont par moments on percevait la clameur par-dessus les rizières et les eaux miroitantes de l’Ikopa, traversées de digues sur lesquelles fuyaient les colonnes hovas. Tout à coup la foule disparut, les batteries se turent et un mystérieux silence succéda où l’on eut peur de voir des gerbes de flammes dévorer cette cité fantastique (général Aubier). C’est au dernier moment, quand la justesse de notre tir et l’emploi de la mélinite — un seul obus tua 23 hommes sur la terrasse de la reine — commençaient d’écrabouiller l’acropole au pied des Palais que le gouvernement hova enfin épouvanté fit amener son pavillon. Le succès définitif avait été payé de 22 tués et 6o blessés. On trouva dans la ville 8o canons ou mitrailleuses avec une énorme quantité de munitions.

Enfin⁠ ⁠! on était au terme, à la cime sans cesse entrevue durant la chaîne sans fin des souffrances : au-dessus de l’épervier de la monarchie hova brillait sur le ciel d’une limpidité de soie le drapeau bleu-blanc-rouge couronnant suprêmement ce Palais de la Reine construit par le grand Jean Laborde qui, toute sa vie, malgré les gouvernants de Paris, avait voulu faire de la Grande Terre la France Austraie.

Le commandant en chef mena expéditivement la capitulation, menaçant de brûler la ville à la moindre reprise d’hostilités et exigeant la remise immédiate des canons, fusils et projectiles. En quelques heures il dicta et fit signer par les plénipotentiaires le traité qu’immédiatement ratifia la Reine. « Celui de 1885 n’avait été qu’une transaction débattue, celui-ci était une capitulation souscrite. » (Hanotaux). Le traité du Io octobre, dont le texte avait été remis au général à son départ de Paris fixait un protectorat net mais doux, avec toutes les conséquences d’occupation par nos troupes et de contrôle sur l’administration intérieure ainsi que la gestion absolue des relations extérieures.

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« Cette marche, qui n’a pas de précédent dans l’histoire, juge M. Le Myre de Vilers, constitue un fait d’armes autrement brillant que celle de l’Afghanistan. Lord Roberts fut couvert, par ses compatriotes, de gloire, d’honneur et d’argent⁠ ⁠; le général Duchesne fut à peine récompensé. » Il paya pour d’autres des fautes d’impréparation, non seulement la trop fameuse improvisation au ministère de la Guerre de cette expédition qui coûta tant de vies, mais celles aussi de la paix⁠ ⁠; la hâte avec laquelle le général fut remplacé à peine le traité signé, par un résident supérieur rembarquant maintes troupes sans qu’on prévît aucune insurrection⁠ ⁠; la hâte avec laquelle on organisa stupidement le protectorat par une impatience d’économies aveugles, toutes les décisions que dut prendre le général dès le lendemain de ce 30 septembre jusqu’à l’arrivée du civil qui devait lui succéder, restent marquées de ce caractère d’improvisation, d’incertitude, d’ignorance psychologique absolue des chefs et des masses indigènes qui devaient entraîner, par une série d’à peu près brusqués, à un enchaînement d’erreurs graves et à une sorte de faillite de la victoire.

« Le général en chef fit arrêter le premier ministre et reconnut ipso facto la souveraineté de Ranavalo. Cette jeune femme, jusqu’alors écartée de l’exercice du pouvoir, devait fatalement se jeter dans les bras des compétiteurs de son mari : le parti Vieux-Malgaches, hostile aux étrangers, les Andrianes, les sorciers, les fahavalos, la London Missionary Society. De nos propres mains nous préparions la révolte⁠ ⁠; aux difficultés de l’occupation effective, nous ajoutions les complications d’une révolution dont la conséquence eût été le rétablissement de la féodalité après un demi-siècle de démocratie oligarchique. » Ces deux expressions sont exagérées mais M. Le Myre de Vilers avait pu constater en 1894 à la Cour que l’intransigeance francophobe venait de la famille de la reine et des Vieux-Hovas. Il eût fallu dès la signature de la paix un homme de premier plan, méfiant et énergique. On laissa plusieurs mois l’insurrection se préparer et le nouveau ministère envoya comme résident supérieur, l’homme le moins qualifié, M. Laroche.

LARO GE ERSIDENT GÉNÉRAL

Dans l’attente du résident, le général en chef, suivant trop à la lettre les instructions de Paris, rendait à la reine honneurs et hommages qui redressaient son orgueil et sa puérile perfidie. L’absence de toute direction compétente laissa les fatigues cruelles de l’expédition s’amollir bien naturellement en indolences amoureuses et en complaisances trop magnanimes. Le général Duchesne conduisit tous ses officiers à la Fête du Bain, aux grotesques cérémonies et aux écrasants festins où le spectacle de notre crédulité et de nos négligences donnait aux méthodistes anglais la tentation de préparer des Vêpres Siciliennes. de 1895 porte sur ce que : « venant après celui de 1885 que Le jugement, modéré mais net, de Gallieni sur le traité les Malgaches avaient battu en brèche, il aurait dû enfermer des dispositions beaucoup plus rigoureuses. Le peuple crut donc que c’était par faiblesse et manque de persévérance que nous n’exigions pas davantage et les personnages dirigeants n’eurent aucune peine à lui faire croire qu’il serait facile de nous chasser et à réveiller chez lui le sentiment national. » Déjà au lendemain de l’entrée de nos troupes à Tananarive il avait remarqué qu’elles étaient infiniment moins nombreuses que ne le lui avait fait croire la longueur du convoi, due aux files de mules et de porteurs⁠ ⁠; mais le général Duchesne avait occupé par ses batteries toutes les hauteurs et tenait la ville sous ses feux. Quand l’évacuation se fut accomplie, il ne resta plus que 2 500 hommes à Tananarive, 500 à Fianarantsoa, M. LAROCHE deux compagnies à Tamatave et deux à Majunga. Nouvelle parcimonie : nouveau crime. Même la ligne d’étapes de la conquête se trouvait de ce fait abandonnée. Nos soldats paraissaient épuisés, l’état de la cavalerie lamentable, pire l’aspect de nos mulets pour le ravitaillement qui s’opérait avec une difficulté croissante : alors les Hovas « se ravisèrent et crurent naïvement avoir pris, ainsi qu’ils le disaient, l’anguille dans la nasse. » L’avènement de notre administration probe et d’une justice intègre, marquée dès l’arrivée du général Duchesne par le jugement rigoureux de plusieurs concussionnaires, effrayait et exaspérait toutes les grandes familles dont la fortune provenait des exactions permanentes et de privilèges sur les mines

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ENTRÉE DU PALAIS DE TANANARIVE SURMONTÉ D’UN VAUTOUR
Gravure ENTRÉE DU PALAIS DE TANANARIVE SURMONTÉ D’UN VAUTOUR
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d’or que leur sembla menacer l’arrivée de nombreux prospecteurs impatients. L’attribution à l’Etat des droits de péage sur les routes que percevaient pour leur compte les parents de la reine privait d’énormes profits leur rapacité. Les ministres protestants anglais n’hésitèrent pas à les surexciter, à les précipiter à la révolte et à se faire les complices de la perfidie et de la cruauté hovas sans voir qu’ils risquaient d’en être temporairement les victimes.

SURMONTÉ D’UN VAUTOUR

« Le choix d’un protestant comme résident général, marque Le Myre de Vilers qui les connaissait de longue expérience, fut à leurs yeux une abdication : nous nous soumettions à l’Angleterre. » Rainilaiarivony accuse dans ses Mémoires que M. Laroche n’était vraiment pas « l’homme de la situation car le peuple malgache a besoin d’une main de fer pour le guider. Il avait trop confiance dans les témoignages d’amitié que lui prodiguaient la reine et les personnages de sa cour. Aux Grands de mon pays ce ne sont pas des poignées de main qu’il faut donner, ce sont des coups de sabre, et malheureusement M. Laroche n’a pas de sabre. Tous les incidents de la rébellion qui ont eu lieu en Imérina sont dus à M. Laroche dont on trompe la bonne foi et qui ne sait pas se faire obéir. » « M. Laroche, devait dire peu après le député Michelin à la Chambre, a été le prisonnier des Hovas et par conséquent des Anglais. »

Illustration de l'ouvrage, page 192
Gravure sans légende (page 192)

Il fut bientôt le jouet des indigènes et, de ce fait, détesté, méprisé par les Français. Proclamant à toute occasion, jusqu’au milieu des plus acharnées intrigues des Hovas et des actes de rébellion sanglante, que « l’autorité française était entourée de prestige et respectée partout », portant plainte à Paris contre les officiers qu’il taxait de cruauté, il afficha dès le début la plus dangereuse divergence de vues entre pouvoir civil et pouvoir militaire, aggravée de polémiques dans la presse, compliquée de dissensions individuelles. Comme il contrecarrait le vieux, obstiné mais généreux soldat qu’était le général Voyron, il éliminait hypocritement son secrétaire général Paul Bourde : leurs lettres révèlent l’acuité de ces querelles, de l’imprévoyance et presque de l’incurie de la Résidence.

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LA RÉVOLTE

naient. Des lettres, non signées mais remises par les courriers Cependant les faits de rébellion se multipliaient, s’enchaîroyaux, portaient à tous les gouverneurs hovas l’ordre d’acheter armes et munitions, de grouper les hommes valides pour une prochaine extermination des Blancs. L’insurrection prit aussitôt des proportions inquiétantes. Elle disposait de 1o 000 fusils, armait de haches et de sagaies ceux qui ne pouvaient trouver d’armes à feu. Parmi ces gouverneurs, de vraies condottières indigènes s’improvisèrent partout, raflant les hommes, terrorisant ceux qui ne se joignaient pas à eux. Les prêtres des idoles surexcitaient la populace en l’entraînant à brûler églises et temples, à massacrer catholiques et même protestants. La guerre sainte fut proclamée par tous les sorciers qui fanatisèrent les masses. Cependant M. Laroche persistait à affirmer que ces bandes de rébellion étaient de simples voleurs de bœufs. Le 12 mars la région du lac Alaotra se soulève⁠ ⁠; le 22, le 25, l’insurrection éclate aux environs de la capitale⁠ ⁠; le 30, trois Français sont assassinés à Manarintsoa. Le général Voyron obtient enfin d’envoyer des colonnes commandées par des colonels qui, avec énergie, assiègent les principaux villages, dégagent nos petites garnisons investies dans les chefs-lieux. Derrière elles les rebelles reparaissent, l’insurrection s’étend de l’Ankaratra au Mangoro, ne s’éteint un instant au Sud que pour se rallumer au Nord. On crée enfin des milices, peu nombreuses, dont les chefs parfois sont empoignés, brûlés vifs. En avril les bandes se concentrent pour couper nos lignes de ravitaillement⁠ ⁠; leur audace croît avec leur nombre. A Mananjary ils projettent de jeter à la mer, le 28, tous les Français et manquent y réussir⁠ ⁠; le 25 mai, une attaque forcenée de I 500 hommes cerne Antsirabé où, refoulés de maisons en maisons, M. Gerbinis défendant sa femme et une vingtaine de Norvégiennes, avec 50 combattants, vont être massacrés quand survient un renfort de Betafo : les insurgés laissent I50 cadavres sur le terrain. Ces défaites partielles n’empêchent point l’extension de la révolte⁠ ⁠; chaque convoi est harcelé, n’échappe qu’après de violents combats. Quatre Français sont massacrés le 1o juin, quatre autres mis à mort avec des raffinements de cruauté. Notre commandement doit abandonner le nord de l’Emyrne, entraînant vers le Sud 2 000 indigènes catholiques menacés et sans pouvoir empêcher le meurtre de leur P. Berthieu après des traitements ignominieux. En juillet les bandes circulent librement dans la Grande Forêt, en sortent pour incendier les temples, attaquer les caravanes, blessent ou tuent des tirailleurs et des officiers. Les Sakalaves de l’Itasy se joignent aux Hovas. Les communications avec Majunga sont complètement coupées. Un Comité d’insurrection se réunit tous les soirs à Ankoraotra et envoie au loin ses émissaires pour hâter l’heure de

HISTOIRE DES COLONIES. T. VI.

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la délivrance. Le mot d’ordre est d’incendier tout l’Emyrne et, chaque soir, de Tananarive, on regarde au loin le feu ravager cette fertile et magnifique contrée. On vient brûler les maisons aux portes de la capitale et on projette d’entrer dans plusieurs quartiers de la ville : il faut y armer tous les Français. Cependant la reine et son entourage continuent à jouir de la confiance de M. Laroche.

MOULIN A BETSABETSA. Cul-de-lampe. MALFAITEURS ENCHAÎNÉS, d’après Catat : Voyage à Madagascar
Gravure MOULIN A BETSABETSA. Cul-de-lampe. MALFAITEURS ENCHAÎNÉS, d’après Catat : Voyage à Madagascar
RAPPEL DES NOCHER GALLIENT RÉSIDENT GÉNÉRAL

Celui-ci se bornait à faire organiser par Ranavalo quelques Kabarys où elle prononçait des paroles d’apaisement qu’elle désavouait aussitôt secrètement, à publier des lois sur la propriété foncière qui, hâtivement copiées sur celles de la Nouvelle- Zélande, ne devaient cesser d’entraver jusqu’aujourd’hui la colonisation française, à entreprendre quelques travaux d’embellissement de Tananarive, à promettre solennellement l’électricité, le téléphone et le (D’après Catat. Voyage à Madagascar). chemin de fer, tout en refusant d’abroger la loi malgache qui interdisait aux enfants hovas inscrits sur les registres protestants d’aller dans les écoles catholiques. sans rien trancher. Le débat de mars 1896 A Paris le Parlement s’irritait, s’inquiétait, se termina sur une équivoque : « On prolongeait indéfiniment un régime mal défini. On s’en remettait au temps, aux circonstances... Le commerce et les capitaux hésitaient, les bonnes volontés se décourageaient. Nous avions rêvé autre chose. » (Hanotaux). Le 27 avril le cabinet Méline succéda au cabinet Bourgeois en confiant les colonies à M. André Lebon, homme d’énergie et de minutieuse sagacité. Dès le 30 mai, les conversations de chancellerie avec les Anglais n’aboutissant pas, par un « coup d’autorité » sur la proposition du ministre des Affaires étrangères, M. G. Hanotaux et de M. A. Lebon ministre des Colonies, une loi votée par les Chambres déclarait Madagascar colonie française⁠ ⁠; elle fut rendue exécutoire par le décret du 6 août publié à Tananarive le 6 septembre⁠ ⁠; encore en fallait-il

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assurer l’exécution. M. André Lebon a, dans un livre circonspect mais catégorique, serein et saisissant, exposé le drame psychologique dans lequel il se débattit loin des événements et des hommes, renseigné seulement à une telle distance par des rapports contradictoires et également exaltés. De mai à juillet au Pavillon de Flore affluaient les informations alarmantes sans qu’à Tananarive « se troublât la sérénité de M. Laroche, » « acceptant tous les ordres de Paris sans jamais crier gare. » « Il ne faut pas augmenter l’effectif des troupes, affirmait-il avec certitude... Nous avons besoin seulement de caporaux pour la milice. » (I5 juin). Il n’y avait plus qu’à le remplacer. Mais par qui⁠ ⁠? « Tel candidat, excellent soldat du reste, ne concevait pas qu’il y eût autre chose à faire à Tananarive que de baptiser Ranavalo catholique⁠ ⁠; tel autre préconisait exclusivement la force. » La lecture des lettres de Lyautey sur Gallieni, l’examen de la carrière de celui-ci décidèrent le gouvernement à le choisir malgré quelques objections du ministère de la Marine.

Quoique éprouvé par un long séjour au Tonkin, Gallieni accepta. Quand on lui offrit de prendre connaissance des dossiers avant d’assumer une si lourde charge, il refusa, « craignant par-dessus tout de se former des opinions à Paris »⁠ ⁠; quand on lui parla des renforts qu’il croirait nécessaires, il déclara tranquillement que les effectifs présents dans l’ile, employés autrement qu’ils ne l’avaient été, lui semblaient suffisants, mais qu’à tout hasard il aimerait emmener 600 hommes de la Légion étrangère de manière à pouvoir, le cas échéant, « mourir convenablement ».

FoRT-DAUPHIN, dessin de Boudier. Gallieni : Cing mois à Madagascar. Frontispice
Gravure FoRT-DAUPHIN, dessin de Boudier. Gallieni : Cing mois à Madagascar. Frontispice
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Citer ce chapitre

Marius-Ary Leblond, « L'expédition de 1895 », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. VI, Madagascar — Les Comores — Les Mascareignes — Le Pacifique — L'Afrique du Sud, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1933, p. 175-196.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-6/madagascar-conquete/l-expedition-de-1895/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002767