Tome VI · Madagascar de 1815 à 1906 · Chapitre 4
Gallieni et la pacification
L’Emyrne pacifiée. — L’action pacificatrice de Gallieni. — Le problème religieux. — Les créations. — Le problème scolaire. — La colonisation et le commerce. — Politique domaniale. — L’agriculture indigène. — Le commerce. — L’industrie. Les mines. — La lutte pour le développement. — L’assistance médicale. — Politique de la route. Travaux publics — Les finances. — Les collaborateurs. - L’œuvre de Gallieni. I n’est pas d’entreprise coloniale dont l’Histoire mette mieux en lumière et la vanité de l’esprit de système et le rôle capital des individualités en semblable matière, prononce M. André Lebon en accusant « la rareté des véritables chefs tant civils que militaires ». Qui a étudié avec minutie dans son ampleur l’œuvre de Gallieni au long de sa carrière toujours laborieuse et réfléchie, ne peut lui refuser le génie, caractérisé chez lui par la promptitude, sereine mais foudroyante, électrisante, du jugement d’abord et aussitôt de la décision, non sans une circonspection qui ne néglige ni la patience ni la bienveillance. Cette inspiration supérieure, n’a pas tout de suite éclaté aux regards métropolitains : cependant l’homme ne cessait de rayonner et il finit par dominer même la distance et l’inattenticn. Nul ne fut plus modeste, scrupuleux à examiner les critiques, et méfiant devant la popularité, que ce grand chef toujours empressé de fortifier par sa confiance ses lieutenants et jus-
198 TSIEVALA CHEF DE BELALITRAqu’aux sous-officiers chargés par lui de quelque route aux replis rocailleux de la brousse malgache. De là cette austérité sans raideur, cette calme grandeur dans la puissance vraiment épique de sa personnalité. Dès Lang-Son, son disciple Lyautey, exaltait dans ses lettres à sa famille « ce héros, inspirant à tous la confiance sans bornes, le même entrain, la même ardeur à construire, mettant à tous le diable au corps. Mais aussi quelle initiative il leur livre ! Autant d’officiers, autant de procédés, autant de variétés de constructions, concourant au même but ; il laisse à chacun la joie de l’invention et de l’effort personnel. Il consulte même les sous-officiers sur les services administratifs, trouvant qu’il n’y a pas plus compétents que ceux qui mettent la main à la pâte. Et je l’ai vu prescrire par dépêche une mesure générale sur la seule proposition d’un sergent... L’idée générale ne le quitte jamais. C’est la joie de vivre, avec (D’après Catat. Voyage à Madagascar) cet homme. Conquérant, explorateur, chef de guerre par excellence, il est l’antipode « du caporal », je dirai presque du « militaire » dans la conception officielle et routinière du mot. La forme, le rapport, le cliché, les hiérarchies mêmes n’existent pas pour lui. Le résultat est son but unique et comme conséquence, l’infinie souplesse des moyens et le libre emploi des instruments ; pour un rien il mettrait ingénûment un colonel sous les ordres d’un capitaine plus malin. Moi je l’adore comme il est, ce contempteur des conventions, ce haïsseur de toutes les bureaucraties galonnées. »
Gallieni était par-dessus tout un intellectuel, naturellement cartésien, constant liseur de philosophes, de savants et même de romanciers par goût incisif de la psychologie, perpétuellement soucieux de subordonner l’action à la raison et au raisonnement, discipliné à rechercher en tout la collaboration des intelligences de tous ordres. Il prenait ses maîtres de chevet parmi les Voltaire et les Montesquieu autant que chez les Bugeaud et les Faidherbe. Il équilibrait en soi les leçons de Napoléon par celles du génial général-paysan qui civilisa l’Algérie. A l’exemple du conquérant de l’Egypte, il partit pour Madagascar avec sa belle « équipe ». Après avoir consulté quotidiennement Alfred Grandidier, il s’entoura d’hommes de sciences, le grand minéralogiste Lacroix, l’astronome Colin, l’original géographe et puissant historien Gautier à qui il confia la Direction de l’Enseignement, l’orientaliste Ferrand, le P. Roblet, l’entomologiste Camboué, les naturalistes Baron et Standing, le lexicographe Malzac, le normalien Mondain ; et, de ses officiers, de ses administrateurs, il fit des historiens, des écrivains, des vulgarisateurs de géologie ou de botanique, pour la confection de cette discrète mais virile Encyclopédie mensuelle qu’il intitula Notes, Reconnaissances, Exploration. En relation avec les présidents de Comités érudits, il dirigea lui-même la confection des Guides de l’Immigrant, « quantité de manuels », bulletins et revues, animant et alertant le Journal officiel par l’insertion de mémoires et de lettres de commerçants, entretenant une correspondance considérable avec tous ceux qui pouvaient l’aider, inlassable jusqu’à sa mort à tout lire et classer sur Madagascar de l’antiquité à nos jours. L • PACIFIÉE ’ÉMYRNE nitarisme de l’essentiel : fortifier, protéger, encourager le soldat ! Aucun de ces soins ne détourna son bon sens et son huma- Aux pires heures de danger où il exigeait de ses hommes le maximum pour le service de la patrie, il se préoccupait avec une vigilance constante de leur bienêtre et de leur sécurité. Gallieni était bon, juste et tenait à devoir primordial de chef de remonter l’homme fatigué.
199« Les opérations qui ont amené en six mois la pacification de l’Emyrne complètement insurgée en septembre 1896, font ressortir, une fois de plus, les qualités de dévouement, d’entrain, de ténacité de nos troupes coloniales. Poursuivies en pleine saison des pluies, dans un pays boisé, marécageux, coupé de nombreux cours d’eau, avec un ravitaillement rendu laborieux par la difficulté des communications, elles nous coûtèrent des pertes importantes, nos hôpitaux et ambulances étaient insuffisants pour contenir les I 200 blessés ou malades du corps d’occupation. Mais ce fut cette ténacité de nos officiers et soldats, exécutant en dépit de tous les obstacles le programme méthodique de pacification qui leur avait été tracé, qui contribua le plus à abattre l’insurrection des pays hovas. Cette qualité essentielle et l’extrême bienveillance déployée vis-à-vis des malheureux habitants soumissionnaires, auxquels ils s’empressaient de venir en aide par des distributions de vivres et de vêtements, font le plus grand honneur aux troupes du corps d’occupation de Madagascar. »
200 DÉSARMEMENT DE LA POPULATION DE BELEMAKAFils de modestes montagnards, il a compris et traité avec une bienveillance foncière le paysan indigène. Il tournait sa rigueur vers les aristocraties. Depuis 1891 les Nobles avaient repris graduellement le pouvoir, les emplois et, considérés par le général Duchesne, puis par M. Laroche, espéraient reconquérir leurs privilèges ; il les mâta, sans d’ailleurs leur refuser quelques faveurs à l’heure où la sécurité lui parut certaine. Il traita toujours le peuple avec indulgente fermeté avec le souci persévérant de son (D’après un dessin d’Oulevay, dans Hocquart). bien-être, de ses progrès. Partout ses premiers actes visèrent à rallier le peuple à notre cause. Il maintint « les honneurs » de Radama en y faisant entrer des laboureurs, créa l’ordre du Mérite malgache dont les indigènes furent aussitôt très avides, la médaille du travail. Il ressuscita les fokon’olona. Dès qu’il se trouve en présence des tribus les plus turbulentes et pillardes comme les Sakalaves, il entend « les aborder avec des paroles de paix ; si celles-ci ne sont pas écoutées, je leur inflige une ou deux bonnes leçons, et après, suivant la coutume, je leur tends la main et j’en fais tout ce que je veux ». « Je me laisse toujours guider par deux ou trois principes : abaisser le prestige et l’autorité de la race hova, sauf à utiliser ses qualités au point de vue commercial et de la colonisation ; par des mesures démocratiques diminuer l’immense orgueil de cette race conquérante... de ces incorrigibles perturbateurs » et despotes. L’ensemble de la population partout se
portait avec enthousiasme à sa rencontre. « Vous me rendrez cette justice que je n’ai cessé depuis mon arrivée à Madagascar de faire une étude spéciale de leur situation, de leurs besoins, et de prendre toutes les mesures de nature à faciliter leur évolution. » (Lettres).
Dès qu’il arrive à Tananarive et assume le pouvoir, il se trouve en présence d’une mesure très grave, prise avec hâte par M. Laroche : L’abolition de l’esclavage. Réalisée brutalement, elle risquait fort de nous aliéner plus dangereusement, au milieu de l’insurrection victorieuse, la nombreuse classe des Andrianas ; partout elle fut utilisée par les fauteurs de troubles. On croyait que les Français allaient prendre les terres et les femmes. Tous les intérêts se sentaient menacés.
Le général envisagea froidement les données du problème. On comptait au moins 300 000 esclaves en Emyrne sur un million d’habitants. Presque tous étaient occupés à l’agriculture ou à l’élevage. Gallieni fit classer les affranchis par groupes de I 000, 500 et 100, sous des chefs de leur caste, organisa leur état civil, et, sans secousse, les plaça dans la catégorie des salariés et métayers, leur distribuant les rizières confisquées aux rebelles, favorisant les contrats avec leurs anciens maîtres et réglementant le travail.
Comment créer de la stabilité en pleine insurrection partout maitresse ? Le général se remémora l’Annam où notre nombreuse clientèle chrétienne avait toujours « payé par d’effroyables massacres l’incertitude de notre politique et le peu de vigueur et de durée de l’appui que nous lui donnions ». A peine débarqué, après avoir fait annoncer au peuple qu’il le traitait « comme un père ses enfants », il frappa à la tête, avec éclat : le ministre de l’Intérieur et l’oncle de la reine furent arrêtés et traduits devant le Conseil de guerre, condamnés à mort : en vain adjurèrent-ils les pasteurs anglais de les sauver, en vain toute la ville anxieuse assista aux démarches des autorités religieuses, le I5 au matin ils sont exécutés. La tante de la reine est déportée. La reine accourt en suppliante faire une visite au gouverneur général. « La population entière est dehors pour voir le général et cela chaque jour, et ce peuple humble, courbé, chapeau bas, sollicitant un regard, forme une haie pressée et soumise qu’il traverse impassible, sans jeter un coup d’œil : toute une affirmation de puissance souveraine inconcevable pour qui n’a vu ce spectacle. Or on ne se découvrait plus devant son prédécesseur qui saluait, le premier, les passants et ceux-ci se retournaient en ricanant. » (Lyautey).
L’ACTION FACTRICE DE GALLIENIDès le lendemain de l’exécution une proclamation partout affichée avertissait les Malgaches que le gouverneur général « entendait voir tous, grands comme faibles, rentrer dans le devoir... laisser les honnêtes gens et les travailleurs cultiver en paix leurs terres et se livrer au commerce ». Des missions composées d’anciens seigneurs féodaux furent envoyées dans les provinces : prévenus qu’ils seraient autorisés à rentrer dans Tananarive seulement après l’apaisement des régions dont on les chargeait, ils acceptèrent en majorité leur tâche et provoquèrent des soumissions nombreuses. Mais, en février, la reine ayant repris l’audace d’une hypocrite inertie et restant à la tête de la caste noble irréconciliable qui usait de son nom afin de préparer des troubles pour le printemps, il l’embarqua pour la Réunion sans prendre le temps de consulter Paris. L’effet fut si prompt et complet que, dès mars, le général put amnistier les détenus politiques pour faits de rébellion, lever l’état de siège et quitter l’Emyrne pacifiée. d’ensemble sur la pacification, l’organisation et la colo- C’est dans son incomparable, magistral Rapport nisation (1899), qu’il expose avec la pureté du géomètre les principes de son action. Ces deux éléments militaire et civil, que tous perpétuellement opposent, chez lui se synthétisent inextricablement : la guerre coloniale n’est, à son sens, qu’une pacification d’où se développe immédiatement une civilisation. La guerre constitue une simple opération de déblaiement cartésien, la plus prompte possible, pour permettre la construction : non point du tout la terrorisation et l’affolement de l’ennemi, mais au contraire la libération et « la mise en confiance » des indigènes, leur éducation, leur élévation et leur progrès. Lancé à la pointe du jour pour conquérir un village rebelle par anarchie, l’officier doit avoir à midi un marché sur la place où l’on s’est battu le matin et le soir y avoir ramené la population, gagné son amitié, le lendemain établi une école.
202Dès le jour où il prend le pouvoir, il commence « la réforme ». Il applique l’organisation dont il a eu l’initiative au Soudan puis au Tonkin. Deux principes la dominent : la concentration des pouvoirs et la responsabilité individuelle de tous ceux qui détiennent une part du pouvoir. Concentration, Responsabilité : la valeur de ces vocables, toute de rhétorique en Europe, est là-bas dramatique, mot qu’il faut répéter pour indiquer le ton, l’atmosphère, l’insidieuse et angoissante intrigue de l’action engagée par le génie de dénouement avec une troupe si limitée dans ce monstrueux décor écarlate que la nuit l’incendie rougit. Sept cercles militaires sont créés. « Le cercle militaire est le rouage principal de la pacification. » A sa tête est placé un commandant hors cadres ayant sous ses ordres un officier adjoint pour le service de renseignements militaires et politiques et un chancelier qui, en outre, gère la caisse des fonds d’avance, encaissant les recettes et soldant les dépenses, —
203institution qu’a toujours essayé de saper le formalisme destructeur du ministère des Finances, et dont plus tard, dans ses Neuf ans à Madagascar, il fera ressortir la noblesse avec l’originalité : « Le détachement ainsi administré devient une véritable coopérative entre frères d’armes, vivant de la même vie, ayant les mêmes besoins, courant les mêmes dangers. » Le commandant a sous ses ordres toutes les armes, la maîtrise absolue de l’alimentation et de l’approvisionnement, la disposition d’une « masse de ravitaillement » et d’une « masse de baraquement » permettant même la construction de magasins. Ses pouvoirs administratifs se trouvent aussi étendus que ses pouvoirs militaires. Il utilise dans la mesure du possible l’ancienne administration indigène. La décentralisation s’opère par la création de secteurs où un officier de choix contrôle un ou plusieurs gouverneurs indigènes.
Aux commandants de cercle les instructions d’ordre militaire prescrivent de résorber l’insur- TIRAILLEURS MALGACHES rection par l’établissement d’un cercle de blockhaus protecteurs arrêtant l’irruption des bandes sur 20 kilomètres de rayon autour de Tananarive, puis d’occuper le pays au delà par bonds de manière à augmenter constamment la sphère de protection ; de bien veiller à relier les opérations d’un cercle à celles de ses voisins ; d’armer en arrière des postes militaires les villages soumis en surveillant étroitement l’intérieur du réseau de manière à empêcher l’infiltration des rebelles. C’est cette méthode de pacification « consistant à faire sans cesse la tache d’huile » qui reste célèbre sous cette expression. Elle assigne en même temps aux commandants pour mission : I° avec leurs postes avancés de gagner peu à peu du terrain en avant ; 2º d’organiser les zones d’arrière en y rappelant les populations, en faisant reprendre les cultures, et surtout en mettant les villages et habitants à l’abri des nouvelles incursions de pillards... Distinguer les gens paisibles des fauteurs de désordre ; récompenser les uns, châtier les autres. Organiser les secours mutuels... Porter tout rapidement à la connaissance du chef. « L’action politique tire sa plus grande force de la connaissance du pays et de ses habitants... Un officier qui a réussi à dresser une carte ethnographique suffisamment exacte du territoire qu’il commande est bien près d’en avoir obtenu la pacification complète, suivie bientôt de l’organisation qui lui conviendra le mieux. »
204La pacification de l’Emyrne a exigé dix mois d’opérations sans répit. L’état de siège déclaré, l’offensive est prise : désormais ce sont les insurgés qui sont traqués. La rapidité, la vigueur des coups portés, restreignent le terrain où évoluent les bandes, les acculent aux impasses. A court de vivres, elles tentent des coups de main désespérés sur les rizières où on les guette, pourchasse, pilonne par des battues répétées. En dix mois la zone des pays soumis est plus que décuplée. Les opérations de répression ont été très pénibles, marches de jour et de nuit sous le soleil brûlant ou la pluie torrentielle, bivouacs à la dure après monts et ravins, rations parfois infimes dans des sites dénudés où l’on incendie tout devant nous ; 62 tués, 200 blessés.
RELIGIEUXRallier à soi la masse, « la river par son intérêt à notre fortune », fut dès l’origine l’objectif de tous ses efforts. La création des villages armés et des corps de partisans nous acquit la sympathie des populations à qui elle montrait notre confiance envers elles. Pour préciser dans leur esprit le sentiment de leur nouvelle nationalité, le drapeau est arboré dans chaque village. Un arrêté réserva les emplois administratifs à ceux qui connaissaient notre langue. Des créations importantes, Ecole Le Myre de Vilers pour la formation des fonctionnaires, Ecole professionnelle, Ecole de médecine indigène affichèrent notre souci de leur progrès intellectuel et matériel. Dès le 16 décembre 1896 un hôpital indigène fut créé. Les solennités publiques et, en particulier, le 14 juillet comportèrent d’abondantes distributions d’argent et de vêtements aux nécessiteux. Autre drame : comment Gallieni allait-il procéder à l’égard du problème religieux dont on a vu l’importance primordiale au cours de ce siècle ? Il s’en est exprimé avec une entière liberté dans ses lettres à M. de Mahy. Dès le premier mois il sentit liguée « contre lui la rude hostilité de tous les pasteurs protestants » : les morts étaient considérés comme des victimes par les missions anglaises ; il les prévint qu’au premier mot malsonnant pour la France, il ferait fermer tout de suite le temple et arrêter le coupable. Il interdit l’accès du Palais « aux trois pasteurs payés par les Anglais ». Encore, un an après, avait-il à se plaindre que « chaque paquebot apportât de nouveaux missionnaires, calvinistes, luthériens, méthodistes : combien il vaudrait mieux des colons sérieux » !
205 IL ES CREATIONSHélas ! le parti protestant français, en la Métropole même « affectait de voir dans l’exil de la reine l’action de préoccupations confessionnelles, comme dans le rappel de M. Laroche l’effet des attaques combinées des tripoteurs, des militaires et des jésuites. » (André Lebon). Il soutenait la London Missionary qui à elle seule entretenait I 400 églises, I 290 écoles, 3 collèges supérieurs, l’appuyait même à la Chambre alors qu’elle ne désarmait pas et que malgré ses belles promesses elle s’efforçait de conserver son influence politique sur les Merinas, leur affirmant que notre occupation était provisoire. Le général « observait d’ailleurs envers les Anglais la plus exacte courtoisie », mettant partout des hommes à leur disposition pour faciliter dans leurs écoles l’étude de notre langue. Quelques prêtres catholiques l’ont taxé d’anticléricalisme « et de trop de complaisance pour les protestants ». A la vérité il reprocha seulement aux jésuites de ne pas entrer assez franchement dans la voie de l’enseignement professionnel qu’il préconisait comme primordial. « La mission catholique se plaint à tort car nous avons à notre compte plus de vingt frères sans compter la subvention de 1o 000 francs que nous donnons à la congrégation... Prêtres et pasteurs mettent aux mains les populations de nombreux villages ; parfois comme au Betsiléo la situation devient tellement intolérable que son administrateur, le docteur Besson (catholique) demande son changement ». C’est pourquoi le général se décida catégoriquement à créer l’enseignement laïque. Mais il s’opposa constamment à ceux qui voulaient l’expulsion des Jésuites, ne ménagea jamais les éloges publics aux Pères Roblet et Colin, favorisa l’installation des Frères, célébra « ces maîtres modestes et dévoués qui ont rendu les plus hauts services, qui ne cessent de fournir à l’administration et aux colons leurs meilleurs auxiliaires indigènes ». pied à pied les fonds nécessaires. Pour bien comprendre l’His- A Madagascar maintenant conquis, le Parlement dispute toire de Madagascar de 1896 à 1906 et juger l’œuvre accomplie, pour savoir comment il faudrait s’y prendre pour mettre sur pied cette belle colonie, il ne faut pas perdre de vue qu’au début du vingtième siècle, le système français a interdit à un Gallieni tout modernisme et presque tout emploi des grands moyens de science et
d’industrie dont à la même époque Allemands, Américains, Anglais usent couramment et expéditivement pour exploiter rationnellement leurs territoires exotiques en les adaptant au régime mondial. Grand homme simple, réfléchi, intrépide et prompt, Gallieni a l’esprit scientifique précis et pressant : dès le premier jour il décide le chemin de fer ; eh bien ! il faudra plus de dix ans à son habile opiniâtreté pour réaliser la plus modeste, la moins longue, et la moins pratique des voies ferrées.
Ses principes directeurs en matière d’organisation et de finances sont exposées dans son Rapport d’ensemble que tout colonial doit lire et méditer plus qu’aucun Esprit des lois : on trouve là le Génie de la Colonisation :
« C’est certainement beaucoup plus à coups de routes et de télégraphes qu’on fait la conquête d’une colonie qu’à coups de troupes. Il n’y a pas d’argent plus vite regagné que celui jeté en masse pour ces dépenses de première installation. Une ligne télégraphique, c’est une économie immédiate d’effectifs, de transports ; il n’est plus nécessaire de constituer sur autant de points des groupes suffisamment forts pour se suffire à eux-mêmes. Toute perte de temps se traduit toujours par une perte d’argent ; la ligne électrique c’est la suppression de la perte de temps. Or nous sommes d’une parcimonie inouïe, comparés aux Anglais.
L’argent dépensé presque sans compter pour assurer immédiatement aux Européens, aux troupes, aux divers services des installations salubres, sera bien vite regagné par l’économie des dépenses d’évacuation, de frais d’hospitalisation, de mutation de personnel qui en résultera dès la première année. En résumé pour les entreprises coloniales comme pour toute entreprise industrielle, la première mise de fonds doit être aussi large et rapide que possible. »
Pas de ces « petits paquets » qui ont coûté si cher au Tonkin et à nos plus grands ministres, tel Jules Ferry ; pas de demi-mesures. Plus tard, dans sa voie, bénéficiant du prestige des résultats combattivement acquis par Gallieni, son illustre élève Lyautey pourra du premier coup au Maroc voir grand et faire large : à Gallieni, dès qu’il a dompté l’insurrection, la Métropole rogne tout, dispute sur chaque chapitre. La correspondance privée du grand chef est une longue plainte exaspérée et indignée contre « l’immixtion constante, fatigante et gênante des Directions et bureaux de ministère pour toutes les questions, contre toutes leurs oppositions » ; ses lettres au ministre sont un calvaire de fatiuges et de dégoût où le crucifient Bureaux et Commissions. Là encore drame, chocs, éclats. Comme plus tard ministre au Palais-Bourbon, ce gouverneur général, à l’instar de Faidherbe, n’obtient rien qu’en offrant souvent sa démission. Heureusement s’est-il laissé vite « empoigner » par cette action suprême si émouvante : « La création d’une colonie ! »
Sa conception de l’administration coloniale a été formée par l’étude et l’admiration du système britannique ; et là tient à notre sens sa relative faiblesse que commence à faire mieux apercevoir la crise actuelle : une trop grande économie de cadres blancs illogique pour l’empire d’une nation qui entend faire avant tout de sa colonisation une éducation à idéal social et non point, à l’anglaise, une sommaire domination à fins économiques. Mais une telle erreur vient en majeure partie des ordres d’économie sévère donnés par le Parlement et de l’insuffisance de préparation pour tous les services dans le ministère des Colonies trop expéditivement improvisé pour un empire trop rapidement fabriqué. Le Pavillon de Flore, n’ayant guère formé de cadres, n’a pu en fournir suffisamment. Il a, bien hâtivement, échafaudé ses Ecoles supérieures, mais sur des plans incomplets et en les bourrant de professeurs parfois incompétents ou indifférents. Gallieni, très précis, voulait partout des spécialistes ; ayant à créer un service d’Agriculture, il repoussait les agronomes métropolitains qu’on lui offrait en pagaille et réclamait des agronomes possédant la science et l’expérience des cultures tropicales ; on n’avait point pensé à en recruter et l’on avait même forcé nos remarquables spécialistes à émigrer aux colonies anglaises qui les payaient très cher : on lui envoya pour divers emplois des sousofficiers dégrossis à la voltige par un enseignement tout théorique. Il dut donc VILLAGE FAHAVALOS DANS LA MONTAGNE partir de ces constatations pénibles mais qu’il est impérieusement utile de mettre en relief : « I° L’extension de Poccupation du pays rend de plus en plus difficile le choix des cadres ayant l’aptitude nécessaire ; 2º chacun de ces agents est tenté de croire sa circonscription beaucoup plus importante qu’elle n’est souvent, et, perdant de vue l’intérêt général, d’y donner en toutes choses, contributions, voirie, un développement qui n’est nullement en rapport avec ses besoins et a l’inconvénient d’imposer une double et triple charge à la population qui n’en a pas moins à satisfaire aux exigences générales. De plus l’inconvénient de ces travaux, c’est que, exécutés souvent sans compétence et sans discernement, ils ne sont pas destinés à durer et, qu’après avoir gaspillé une main-d’œuvre précieuse, ils peuvent donner aux indigènes une fâcheuse idée de nos capacités et de notre jugement. » En conséquence Gallieni qui a beaucoup lu Chailley-Bert recourt net à l’exemple des Indes dont il compte les agents réduits au rôle de « Protecteurs et contrôleurs ». « Cette réduction à
207
l’extrême des cadres européens permet de leur donner des traitements beaucoup plus élevés, ce qui augmente leur prestige, leurs moyens d’action et leur liberté de mouvement. »
Pour l’application de ce régime il faut trois conditions : « I° La sélection d’un personnel européen qui ne soit plus à la merci des tours de départ des listes administratives du personnel suivant la méthode actuelle ; 2º la stabilité ; celle-ci assure deux choses essentielles : d’abord elle permet de prendre une connaissance approfondie du pays, d’administrer avec suite et de faire des projets à longue échéance, les seuls pratiques ; ensuite elle garantit que la population sera ménagée, parce que l’administrateur, assuré d’avoir du temps devant lui, ne se presse pas de couvrir sa circonscription de créations insuffisamment préparées, pour laisser une trace de son passage ; 3º la constitution d’un personnel indigène, qui n’existe qu’à létat rudimentaire, » est trop nombreux, de là prévaricateur et gaspilleur.
E PROBLEMEDans une longue lettre didactique à M. Challey-Bert il dénonce comme obstacle sérieux à son action de commandement la médiocrité du personnel : « Il faut aux colonies un personnel d’élite, il n’est pas de branche de connaissances humaines dont un administrateur n’ait à s’occuper. » Il s’adressa avant tout au bon sens et à l’esprit d’initiative, et vite il exigea, obtint, un travail considérable. Les préoccupations administratives dominent encore la
• SCOLAIRE confection de son admirable, système scolaire : appareil économique pour fabriquer des fonctionnaires indigènes à bon marché en vue de remplacer progressivement les Blancs. Sa psychologie, s’attaquant toujours au vice initial, lui dévoilait bien une faiblesse, capital pour ce régime, dans la corruption profonde des fonctionnaires malgaches ; mais il n’en a pas déduit la nécessité d’utiliser davantage les missionnaires catholiques, ne fût-ce que pour leur faciliter au moins l’enseignement religieux par quoi il importait tant d’amender l’immoralisme invétéré de Madagascar. Il apparaît aujourd’hui avec évidence que le progrès du Christianisme doit être soutenu par le personnel laïque : les maîtres auxquels il s’est adressé ont fourni un magnifique effort, mais n’ont pu fertiliser encore l’argile desséchée des âmes. L’œuvre a été entreprise et poussée sur un large plan. Les idées Gallieni sur la question de l’enseignement indigène se résument dans « le désir nettement développé d’une instruction et d’une civilisation supérieures. » « Nous ne pouvions laisser les missions étran-
9 1915 LE MARÉCHAL GALLIENI par J.-F. BOUCHOR (Musée de la Légion d’Honneur). PLANCHE I1I
209gères donner seules l’instruction dans quelques régions de l’ile » et l’enseignement officiel devenait pour toutes un stimulant indispensable.
Gallieni, « se plaçant au-dessus des sectes et des partis, veut que nos nouveaux sujets acquièrent avant tout dans les écoles les sentiments de mutuelle tolérance, de concorde, d’union dans le respect et l’amour de la France. » « L’enseignement du français était beaucoup trop négligé malgré de pressantes instructions » dans les écoles religieuses : or le général entendait « franciser Pile ». Dès le 5 octobre 1896 il prescrit que dans toutes les écoles la moitié du temps doit y être consacré. L’arrêté du I8.I.97 rend la connaissance du français obligatoire pour tout candidat à un emploi public.
Avec audace l’organisation de l’enseignement officiel débuta par la création de hauts établissements. Les études n’entraînaient aucun frais pour les élèves. Deux écoles de filles furent fondées en août 1897. Le général n’hésita point les premiers temps à employer des soldats ou gradés pour d’autres écoles ; au fur et à mesure que l’Ecole Normale lui fournit des instituteurs indigènes, il les installa dans la brousse. A Fianarantsoa, Lyautey fonda l’Ecole normale François de Mahy pour en faire « la pépinière des instituteurs de tout le Sud. » Un Bulletin de l’Enseignement suppléa à la pénurie de livres. Le général veilla très attentivement à ne pas multiplier « pernicieusement » le nombre de jeunes Malgaches dont une instruction générale étendue ferait des déclassés dédaigneux du labeur : un enseignement bien dirigé devait devenir, à son sens, pratique et professionnel ; il confia donc à une commission où il fit entrer le chef de service de l’agriculture et un ingénieur le soin de préparer de nouveaux programmes. Dans les écoles rurales la moitié du temps devait être désormais consacrée à des travaux de démonstrations pratiques d’agriculture. Une Ecole supérieure d’agriculture fut instituée. Le général multiplia les subventions « assez rondes » aux écoles possédant jardins d’essais et ateliers au point qu’il pouvait écrire en 1903 à M. Grandidier : « Vous seriez-vous douté il y a trente ans que les Hovas nous fourniraient tous les ouvriers d’art nécessaires pour nos travaux du chemin de fer ? » Lorsque le général quitta Madagascar, ce pays comptait déjà 385 écoles laïques à côté de 295 de diverses missions. Il pouvait se vanter d’avoir avant même l’Indochine ou l’A. O. F. ses Grandes Ecoles ; en 1902 avait été fondée l’Académie malgache pour l’étude de la linguistique, de l’ethnologie et de la sociologie dans la Grande Ile.
De tout cela, à Paris, en 1905, nous résumant son œuvre, il nous parlait avec une inconsciente et presque naïve fierté. Sur sa table il feuilletait les statistiques comme des albums et déroulait, juxtaposait les hautes photographies tirées à cet
HISTOIRE DES COLONIES T. VI.
210 ILA COLONNEON ET LE COMMERCEeffet : cliché de l’indigène nu du Sud avant la conquête, cliché du jeune étudiant en médecine élève du directeur Fontoynont : une brute bestiale, un adolescent en veston élégant à lorgnon pimpant. En dix ans un résultat si étincelant ! Cette constatation allégeait son souci et électrisait sa confiance en Madagascar, en la possibilité d’en faire « une belle colonie » : ces mots déployaient en lui la vision de l’immense ile rouge labourée par les routes françaises, moissonnée par les villages neufs, florissante de grandes villes. Beauté nouvelle : éclatante RUE D’IMARIVOLANITRA A TANANARIVE de travail, d’ordre ; expressive de directives saines, énergiques, paternelles. Gallieni avait une foi : il avait foi en la Colonisation. indigène ne l’a jamais détourné d’accorder la prépon- Le sentiment tutélaire du général pour la population dérance aux colons. Pour lui Madagascar a été déclaré colonie après une guerre qui nous a fort coûté en hommes et argent contre une féodalité hova exploitant les autres races et abîmant le pays. Dominent, par-dessus tout, les droits de la France
et de la civilisation. Il faut « franciser » l’ile, favoriser avec prédilection les bons colons. Son premier discours à son arrivée le proclame.
« Je pense, expose-t-il plus tard, que rien ne doit être négligé lorsqu’il s’agit d’un colon français qui fait preuve d’activité, sauf à exercer un contrôle minutieux sur ses actes, sur ses relations avec les indigènes, afin qu’elles soient conformes à l’équité et à l’humanité, et à ne renoncer aux encouragements que lorsqu’il n’est plus possible de prévenir des abus. »
« Il importe à la fois de mettre les colons sérieux, qui ont souffert du régime arbitraire auquel nous succédons, en mesure d’exercer leur activité et de faciliter aux bonnes volontés qui se manifesteront les moyens de tirer parti des ressources agricoles et industrielles offertes par une nouvelle conquête aux gens d’initiative courageuse et persévérante. »
POLITISTE DOMA NIALEIl prit sitôt son arrivée les dispositions en vue de contrôler les richesses naturelles de la colonie, d’en faciliter la connaissance aux personnes désireuses de venir s’y établir. Comme les soldats sont des colons, les colons sont pour lui des soldats, les militants du développement économique. Il leur accordera la même confiance qu’aux autres. Dès son entrée à Tananarive il fonde le Cercle français pour « mettre en contact plus intime » les divers éléments de solidarité nationale : officiers, fonctionnaires et colons. En pleine insurrection il crée dans les principaux centres des chambres consultatives. Il prescrit l’établissement, au chef-lieu de chaque circonscription, de bureaux de renseignements économiques « destinés à éclairer le plus possible les nouveaux venus, à leur éviter des recherches personnelles, toujours longues et onéreuses dans un pays inconnu. » Dès février 1897, il commence à doter de municipalités les villes où les Européens se groupent en nombre suffisant. Plus tard il appelle les vétérans à être ses conseillers, qu’il trouve « excellents », il multiplie dans les provinces les comices agricoles collaborateurs de la Chambre de Tananarive. Il n’abandonne pas le pouvoir avant d’avoir institué pour les fils de colons l’Ecole de Tamatave avec programme spécial en vue de former « dans la colonie même et pour elle une phalange de jeunes gens de notre race familiarisés avec le milieu et prêts à y suivre les trois grandes carrières économiques : agriculture, commerce, industrie. » Bref il a compris combien il importe de faire venir des Français à Madagascar : a-t-il pensé à les encadrer, soutenir et, mieux encore, guider par une prévoyante politique domaniale ? On tend aujourd’hui à lui reprocher d’avoir accordé des concessions un peu partout au gré des demandeurs au lieu de les aligner le long des voies de communication, ce qui eût facilité les transports et évité de construire tant de routes et de ports onéreux pour la colonie. Ne l’oublions point, il s’est trouvé devant un système établi par M. Laroche : copiant plus ou moins bien la législation de la Nouvelle-Zélande, ce dernier avait permis aux indigènes de faire immatriculer en leur nom les terres dont ils étaient censés être les propriétaires d’après des témoignages oraux de leurs congénères, source de mille abus. Ces dispositions semblèrent au général « de nature à entraver l’essor de la colonisation », comme celles qui fixaient à la terre des prix trop élevés ou qui n’imposaient pas de mise en valeur. On constate un souci permanent de faciliter la venue du plus grand nombre d’immigrants qui présentent « les qualités morales indispensables ». Ayant à les utiliser pour l’occupation de la colonie et l’éducation du maximum des indigènes par l’exemple, il ne pouvait lui convenir de les concentrer le long de routes dans les régions déjà fréquentées d’autant que le problème des prix de revient ne se posait pas d’une façon aussi aiguë qu’aujourd’hui.
212Là encore il recourut aux méthodes de la puissance qui établit le plus de ses enfants dans son empire : de l’Angleterre au Canada et en Australie. Il fit déterminer comme périmètres de colonisation de larges territoires judicieusement choisis, fertiles, autant que possible salubres, situés près des centres susceptibles de fournir de la main-d’œuvre et d’une étendue variable de cent à plusieurs milliers d’hectares. Il accueillit toutes demandes de concessions non seulement pour la culture mais pour l’élevage de bœufs et moutons à laine, la fabrication de conserves de viande, la recherche de gisements. Fréquemment rendait-il visite aux colons et l’on découvre dans ses rapports et livres avec quelle constance il suivait leurs efforts, joyeux de leurs succès. Il aimait à citer les meilleurs exemples de réussite en en analysant les causes : patient apprentissage, travail assidu, direction personnelle économique, confiance.
Il procéda de même à des essais de colonisation officielle. Trop de paresseux désiraient profiter des générosités du gouvernement ; ces tentatives échouèrent assez lamentablement. Il estima donc devoir écarter les demandes embrassant de trop vastes programmes, tel le transfert d’un certain nombre de nos nationaux déjà établis en Argentine, d’autant qu’elles se basaient sur des avances de capitaux considérables par l’administration. Il n’entendit point par là condamner en termes absolus la colonisation officielle, trop bon élève pour cela de Bugeaud, mais il renvoyait toute décision générale à la Métropole qui disposait seule de crédits ; en raison de son climat frais le Plateau Central lui semblait seul propre à l’établissement de gens peu fortunés et il la fallait subordonner à la construction d’une voie ferrée.
Naturellement la colonisation militaire obtint sa bienveillance paternelle : cet
213élément discipliné permettait les essais prudents et méthodiques de peuplement blanc dans les régions centrales déjà si denses où les obstacles auraient découragé d’autres. Habitués au climat, les soldats n’en redoutent pas les atteintes et savent observer les règles d’hygiène ; « accoutumés à faire preuve d’ingéniosité, ils parent avec de faibles moyens aux difficultés inhérentes à la création d’une exploitation agricole » sans croire, comme le civil, que « le bien-être doit devenir le prix immédiat de leur expatriement. »
« Beaucoup d’entre eux ont acquis, au contact de la population indigène, la connaissance de la langue, des mœurs et des coutumes locales, autant d’avantages précieux sur le colon nouveau venu. Appelé en de nombreuses circonstances à exercer son initiative, le militaire libérable, déjà préparé dans les postes où il servait à la création de pépinières, d’ateliers professionnels, à des essais de culture, à la construction de routes, se transformera vite en colon. Pris dans l’élite, son installation dans le pays répondra à une double nécessité : elle affirmera aux yeux de tous notre prise de possession définitive, absolu a un noyau solide de colons énergiques qui, de soldats qu’ils étaient naguère, seront des défenseurs tout prêts en vue d’éventualités qu’il est toujours prudent d’entrevoir et pourront, d’ailleurs, être appelés à assurer le maintien de la sécurité ; enfin, ces colons constitueront des centres de groupement et serviront d’exemples et de guides aux nouveaux venus, lorsque la colonie étant munie de l’outillage économique destiné à aplanir les obstacles qui s’opposent maintenant à l’installation de nombreux agriculteurs sur les hauts plateaux, le moment sera arrivé de faire appel à ceux de nos compatriotes qui, disposant de quelques ressources, pourront se livrer à la petite colonisation. »
Gallieni s’est déclaré partisan des vastes concessions accordées à des Sociétés « d’après les mêmes principes que ceux usités dans les colonies anglaises voisines ». Il eut même admis pour elles, sous le contrôle d’un commissaire du gouvernement le droit de justice et de police avec la perception des impôts de l’Etat : le département n’entra pas dans ces vues et le général le regretta beaucoup parce que, tout en leur conseillant le colonage partiaire et même un certain métayage pour le chep-
RÉCOLTE DU MANIOC.... MINES DE GRAPHITE
214tel, il comptait exiger, sous peine de déchéance, qu’elles ouvrissent des écoles pratiques, des voies de communication rapide et dépensassent des capitaux importants. « Dans un pays nouveau, en particulier dans certaines parties de Madagascar où l’acceptation de notre autorité par les indigènes est de fraîche date, où le sol doit faire l’objet de gros travaux d’appropriation que les ressources restreintes du budget local ne permettent pas d’aborder, la création d’exploitations qui, en ayant pour but l’exécution progressive de cette œuvre de préparation de la colonisation, peuvent concourir puissamment au développement de la richesse générale, est subordonnée, en raison des obstacles à surmonter, à beaucoup d’études, d’efforts persévérants et de capitaux considérables, intelligemment répartis. De plus, l’introduction de plantes étrangères pour la vulgarisation de cultures nouvelles, la propagation et la multiplication de certaines précieuses essences indigènes, celles qui produisent le caoutchouc par exemple, impliquent de fortes dépenses soit par les expériences qu’elles nécessitent, soit par la longue période d’attente qu’elles supposent avant l’époque du rendement. Il en est de même de l’élevage des animaux de trait, de l’amélioration de la race ovine qui, telle qu’elle est ici, ne donne qu’une viande médiocre, ne fournit pas de laine, alors que ce dernier produit a fait la richesse de l’Australie. Seuls, de puissants capitalistes ou des sociétés peuvent les entreprendre à la condition, toutefois, de disposer de superficies assez vastes pour équilibrer, par la diversité des travaux, par la diminution des frais généraux, les dépenses considérables à engager. Mais, au fur et à mesure que des résultats seront acquis, ces grandes entreprises attireront des commerçants, des agriculteurs, des industriels moins fortunés, qui n’auront qu’à profiter de l’influence acquise sur les populations indigènes, des essais effectués, des travaux accomplis en vue de lappropriation du sol aux cultures. »
Intimement démocrate, Gallieni a pensé à procurer à la petite colonisation quelques-uns des avantages de la grande par le Crédit foncier. Il comptait la développer par l’accroissement de la sécurité et la simplification des procédés servant à constituer et à réaliser le gage, à mobiliser les valeurs. Il fonda aussi à son bénéfice un Service de l’Agriculture destiné à « éviter aux colons les expériences très coûteuses », un service de Météorologie Agricole, un laboratoire pour l’examen des terres au point de vue de leur composition, trois importantes stations d’essais dans les climats les plus différents pour l’introduction et la vulgarisation de plantes utiles comme pour l’étude des plantes locales. « L’autorité doit faire le lit du colon, » proclamait-il. Il se réjouissait plus tard qu’ « un certain nombre de ces petits planteurs fussent parvenus en quelques années à se créer une belle aisance, et tels d’entre eux, partis de rien, sont rentrés en France pour y vivre de leurs revenus. D’autres se sont définitivement fixés à Madagascar et les biens qu’ils ont au soleil leur procurent la vie large ». Il s’inquiéta même de lui faciliter le recrutement de la main-d’œuvre par de vigilantes Instructions. En 1898 il alla jusqu’à exempter de la corvée et du service militaire les indigènes contractant un engagement au moins d’un an avec un colon ou avec les missions. Sa législation du travail, entreprise en décembre 1896, veille à la suppression du vagabondage et de l’extrême oisiveté, oblige « tout indigène » à entrer dans une catégorie de travailleurs, assure la validité des contrats avec les colons. Aussi dans la seule Imérina 34 000 Malgaches se trouvaient employés en 1899 chez les Français.
215 INDIGENELa population européenne ou assimilée qui se limitait en 1895 à 7 ou 8 000 personnes, atteignit en 1903 les chiffres de 9 3Io dont 6880 Français (non compris les militaires, y compris I 040 fonctionnaires) ; en 1905, I0 500 ; mis à part 3 700 Asiatiques et 12 500 Africains. Les agriculteurs indigènes ne se voyaient point lésés ni négligés. Le général, par des comices agricoles, leur attribua de nombreuses récompenses. Les demandes au service des domaines pullulèrent et l’Etat appliqua largement le principe des réserves indigènes. L’extension des cultures (1898) augmenta la stabilité des indigènes si souvent à demi nomades et mit à la portée de tous, à prix peu élevés, les denrées nécessaires à l’alimentation des travailleurs tout en favorisant le commerce d’importation. Les commandants de cercles reçurent l’ordre de suspendre autant que possible les travaux publics pendant les périodes d’ensemencement et de récolte ; les prêts de semences réagirent contre l’apathie de certaines populations, et elles furent pressées d’augmenter leurs cultures vivrières, d’en faire de nouvelles ; ainsi la pomme de terre fut plantée sur de vastes surfaces. Le journal indigène officieux excita les Malgaches à ne pas s’en tenir au riz, à cultiver largement manioc, cocotier, cotonnier, mûrier. La fumure fut vulgarisée, les instruments aratoires répandus et la charrue intronisée avec pompe officielle en présence des autorités indigènes ; à lui seul Lyautey introduisit à Ankazobé 20 défonceuses, 40 charrues, 22 herses dont l’essai s’effectua devant un vaste concours d’indigènes. Des distributions de graines propagèrent avec rapidité l’industrie maraîchère. Les chefs de province suscitèrent les caféeries indigènes : chaque malgache de seize à soixante ans dut chaque année planter un caféier et un mûrier ; sur la côte les cocotiers furent recommandés ; les officiers enseignèrent la culture du blé sur le Plateau central
216A partir de 1898 les concours agricoles encouragèrent élevage et culture. En neuf ans les surfaces cultivées triplèrent (780 000 hectares).
Partout les officiers donnaient l’exemple et des leçons. Ils recevaient des instructions pratiques pour initier eux-mêmes les malgaches aux règles générales de l’hygiène des troupeaux et aux méthodes rationnelles d’alimentation, de stabulation et de croisement.
« S’ils n’avaient pas été là à Ankazobé, il aurait été établi au bout de huit jours que les bœufs étaient trop faibles, impossibles à dresser à la charrue, etc : actuellement tout le monde est convaincu... On ne saurait trop préconiser l’établissement des fermes-écoles pour la pratique des instruments aratoires, les cultures françaises, la fumure, l’élevage, les soins aux animaux, à la laiterie. Elles peuvent être constituées très simplement sous la direction d’Européens autant que possible mariés, une fermière ayant T’influence la plus favorable sur la tenue de l’établissement, la laiterie et la basse-cour... Il y a toute une éducation à donner aux Malgaches. »
La pédagogie des races indigènes, sport fructueux pour quelques Anglais, devient l’art de choix pour une pléiade de nos généraux et officiers.
LE COMMERCEArt scientifique ! Assurer l’essor de l’agriculture dans un pays neuf « comporte une très grande somme de recherches et de documentation ». Pour l’élevage, il fallait en outre contraindre routine et présomption. Décimé par l’insurrection, le cheptel se reconstitua rapidement ; il passa à I 200 000 bœufs en 1899, à 3 millions fin 1904 ; il n’y avait pas de chevaux : le service vétérinaire fondé en 1903 créa de toutes pièces une race neuve, bientôt portée à un effectif de I 500 têtes ; de belles espèces de mérinos et solognots furent acclimatés ; la porcherie aussi fondamentalement réformée. Toutes consignes exécutées prestement avec vaillance, discipline, émulation, fierté. Gallieni tenait tout son monde en main. Consigne générale : créer ! pensait que même dans la sphère du commerce les officiers Ce général, en selle de gouverneur toujours à cheval, devaient être des initiateurs, des réformateurs, des tuteurs, des professeurs. « C’est avec des pacotilles que les explorateurs et les commerçants se sont acquis les indigènes dans les régions neuves : en attendant l’arrivée des commerçants, pourquoi ne pas prendre la même règle en ce qui concerne notre occupation ? Quelques officiers, en faisant l’avance sur leurs propres ressources, en ont déjà fait l’essai qui a toujours pleinement réussi. Un détachement qui se présentera dans les régions dont il est question avec un approvisionnement d’outils, d’objets usuels à échanger contre les produits du pays, verra toutes les portes s’ouvrir, et le poste deviendra instantanément un centre d’activité commerciale et un marché. » En une lettre à M. Lebon, Gallieni inscrivait parmi ses « trois principes indispensables pour établir définitivement notre domination à Madagascar, la prédominance du point de vue commercial dans tous nos actes d’administration et de politique indigène », et, ôtant l’hégémonie aux Hovas, il entendait appliquer leurs qualités d’énergie au commerce, ce qui est toute une politique indigène.
217Ses lettres à Joseph Chailley, secrétaire de l’Union coloniale, accusent la portée nationale de sa pédagogie économique :
« Je poursuis la même ceuvre que vous, le remplacement des marchandises étrangères par les marchandises françaises. Et ce n’est pas une mince satisfaction pour moi que d’avoir reçu, par le dernier courrier, une série d’articles de journaux étrangers critiquant très vivement toutes les mesures que j’ai déjà prises pour essayer d’arriver à ce résultat. C’est la preuve que nous commençons à être dans la bonne voie... Je suis en conférence constante avec quelques-unes de nos maisons françaises pour trouver les moyens pratiques d’arriver à évincer définitivement du marché de Madagascar les tissus étrangers. Il y a surtout une certaine marque Cabot particulièrement affectionnée par les indigènes et qu’il s’agit de remplacer par une marque analogue française. J’ai conseillé à mes maisons de prendre comme marques de leurs étoffes des attributs patriotiques : drapeaux français, soldats de notre armée, Jeanne d’Arc, etc. J’ai commencé à faire installer dans quelques-uns de nos cercles de petits dépôts de marchandises, vêtements, objets d’origine française pour être livrés à très bon compte aux indigènes. C’est ainsi que l’un de mes meilleurs collaborateurs, Lyautey, a installé dans son cercle un petit magasin, tenu par un soldat, et dans lequel sont vendus des vêtements pour hommes et pour femmes, confectionnés par un atelier de couturières malgaches, qu’il a installé également. Mon ambition est d’avoir des magasins de ce genre dans chacun de nos cercles, afin de placer directement, devant les yeux des indigènes, nos marchandises. Dès que ces magasins auront bien pris, je les remettrai entre les mains des colons, qui voudront bien s’en charger. »
Gallieni n’hésita point à introduire dans le fournal officiel » de la réclame française pour nos produits » et il en enrichit substantiellement l’officieux Vaovao malgache, décidé à lutter contre les procédés des Américains spéculant à la baisse pour écraser le marché malgache et en rester maîtres.
Préoccupé de réparer tous les maux de l’insurrection, il installe à Tananarive au début de 1897, en plein Palais de la reine un Musée commercial permettant à nos industriels de faire connaître leurs produits à la foule malgache. En 1898 il en construisit de similaires à Tamatave et à Majunga, établit au plus tôt dans les ports entrepôts réels et magasins généraux qui permirent de substituer les rhums français aux rhums anglais. Il ne manqua aucune occasion de féliciter « nos industriels et nos commerçants de la Métropole pour les preuves de leur réelle initiative. Parce que heureusement secondés par les mesures de protection prises par le gouvernement, les uns ont transformé leur outillage pour fabriquer ces tissus répondant aux goûts des indigènes, les autres ont créé à Madagascar d’importants établissements qui paraissent satisfaits de leurs opérations ». A chaque séjour en
218France on le voyait tout le temps en rapport avec les Chambres de Commerce et Comités pour déterminer des relations avec sa Grande Ile, conférenciant partout dans sa persuasion qu’il fallait « provoquer » les sympathies pour la cause coloniale, entreprenant même des « campagnes de vulgarisation » en faveur des articles malgaches susceptibles d’entraîner des commandes.
Résultats : la production de l’or passa de I12 000 francs en 1896 à 7 693 000 en 1904 ; le caoutchouc de 600 000 à près de 4 millions ; les peaux de 300 000 à 2 222 000 ; le rafia de 634 000 à 2 078 000 ; l’exportation des bœufs de 400 000 à plus de 4 millions en 1902 ; les bois d’ébénisterie de zéro à 2 millions un quart.
MINES DE GRAPHITEProgression générale du commerce : 1896, exportations 3 millions et demi ; 22 millions et demi en 1905 dont 14 pour la France. régions côtières ; en Emyrne les Hovas fabriquaient du savon, L’industrie apitoyait autrefois par son insignifiance dans les des rabanes fines, des tissus de coton et de soie, des instruments en corne, de la poterie, et grâce à Laborde, avaient atteint un perfectionnement relatif dans la métallurgie et le bâtiment. Gallieni afficha tout de suite de l’optimisme et de l’ambition pour un prompt développement industriel de la colonie par la stimulation et la tutelle de l’Etat. La hardiesse est la caractéristique de sa vaste entreprise de magnanerie à laquelle furent appliqués l’administration et le service de l’Enseignement. « En I90I une section de travaux pratiques de sériciculture fut créée à l’établissement agronomique de Nanisana et le général prescrivit que tous les élèves y fussent rompus à la pratique de tous les travaux se rapportant à la culture
du mûrier et à l’éducation des vers ». L’administration sollicita les avis des spécialistes de la Métropole. Un ser- Limite de vice d’inspections séricicoles, *••• Circonseryption minière Charbon -Antsirana aidé de brochures et par la Fer Pétrole presse, fonctionna dans les Cuivre provinces : des terrains doma- Oret Pierres précieuses Graphite niaux furent attribués aux Urane Mica Maroman corps de village pour la créa- C.R. Cristal de roche Nickel Analala tion de mûraies, et des primes N. récompensèrent les plantations Majunga les mieux soignées. Enfin pour Mandritsa faciliter aux éducateurs indigènes la vente des cocons ou Basalampy Meavatanana o soie grège de bonne condition Ambodifotatra dont ils n’auraient pu eux- andreho • DAndreba mêmes effectuer le placement, © Tamatave il fut décidé que la colonie ferait l’acquisition de ces produits. Ce procédé suivant le- Mrandrizar quel l’Etat se fait lui-même acheteur et commissionnaire pour procurer des débouchés à une industrie naissante, a Fianarantsoa @Mananjari été en plusieurs circonstances, pratiqué avec avantage à Ivahibl Madagascar, et il aurait rendu Farafangana plus de services encore si le Benenitra o Betro respect des traditions administratives n’en avait souvent limité l’application. » Après Ampanih plusieurs années d’essais et d’expositions, en Igor legénéral Échelle favorisa la briqueterie, la fabri- 100 200Km. cation du sel, des conserves de viande, l’exploitation des bois. « En attendant que les colons » pussent donner un appoint considérable à la
vitalité économique, Gallieni tient essentiellement à encourager les petites industries hovas qu’il recommande aux chefs de province de favoriser par tous moyens. L’Ecole professionnelle ne se soucia point seulement de fournir des contremaîtres aux Blancs mais d’éduquer et d’enrichir l’artisanat. » Au cours de ses tournées il incita personnellement par des Kabarys les populations des anciens centres à reprendre leurs travaux avec activité, à multiplier les ruches dans les forêts, à apporter un plus grand soin à l’extraction de la cire et du caoutchouc. Il s’efforçait de leur faire comprendre en tout l’utilité de la qualité. Admirons vraiment une persévérance paternelle dans la constance et la minutie avec lesquelles, s’aidant de sa femme, il fit développer l’habileté des dentellières et des tisseuses, utilisant avec fine psychologie toutes les qualités de la race à son amélioration. Une exposition des industries féminines, qui obtint un succès considérable, réunit femmes et jeunes filles indigènes qui au jour dit y portèrent leurs plus beaux travaux de l’année (lingerie, sparterie, chapellerie, éventails, poterie) et tout fut mis en ordre gracieux par les dames européennes pour la jubilation de tout ce monde indigène émerveillé de l’importance de cette révélation pratique. « Là encore, c’est l’administration qui dut prendre l’initiative en stimulant les aptitudes des femmes malgaches, en distribuant gratuitement des dessins et du fil, en multipliant les kabarys et en ne négligeant aucune occasion de propagande en France ou dans la colonie. » (Neuf ans à Madagascar).
LA DEVELOPPEMENT DÉVELOPPEMENTLa prospection parut longtemps l’industrie la plus propre à enrichir le budget et fut l’objet de pressants décrets qui, renouvelés, accélérèrent l’essor minier de 1902 à 1905. Afin de faciliter les formalités, Gallieni délégua la délivrance des permis aux commandants de cercle ; il les refusa aux Asiatiques et aux Africains, même aux indigènes, pour qu’une pratique scientifique se substituât aux procédés primitifs qui gâchaient les gisements. Il confia au Génie la direction du Service des Mines. Notre corps d’occupation n’eut pas à se louer des Asiatiques qui écumaient la côte ouest et appréhendaient être dépouillés de leurs monopoles d’exploitation minière et de troc au cœur des tribus. Le général ne pardonnait pas aux Indiens musulmans de Bombay de pousser les Sakalaves à nous résister :
« Ils sont les véritables maîtres du pays, écrivait-il à de Mahy. Ils se réclament énergiquement de la nationalité anglaise, trouvant un défenseur très ardent de leurs intérêts dans le consul anglais de Majunga. Ces marchands achètent aux Sakalaves leur poudre d’or ainsi que les esclaves hovas ou betsiléos qu’ils exportent ensuite sur la côte de Mozambique, fournissant en échange des munitions et des armes...
221Les troubles du Nord aussi sont dus avant tout aux excitations des sujets britanniques, Indiens et Zanzibarites fort mécontents des progrès faits chaque jour par notre commerce au détriment de leurs opérations louches. =
Il les soumit aussitôt au permis de séjour et à la taxe qui permirent une surveillance plus stricte. Leur nombre s’accroissant, il renforça la taxe, réglementa leur comptabilité, leur fixa des points de débarquement et embarquement afin de diminuer les faillites frauduleuses, favorisant ceux qui s’attachaient au pays et y faisaient souche.
Souvent envisagea-t-il la nécessité d’introduire des coolies jaunes ou noirs pour les grands travaux publics qui épuisent les débiles Malgaches et d’accroître la trop faible population, mais ce programme comportait une politique d’immigration qui exige des intermédiaires sûrs et perspicaces. Les essais opérés pour les chantiers du chemin de fer déçurent. Le général chercha donc la multiplication de la maind’œuvre dans un ensemble de dispositions visant l’accroissement de la population hova et betsiléo, plus laborieuse et industrieuse, « de façon à encourager le développement de la famille, à augmenter les moyens d’existence du prolétariat, particulièrement des anciens esclaves, à faire participer toutes les catégories de la population aux charges qu’impose la famille ». Il manda aux autorités de veiller à l’enregistrement des mariages, à prévoir l’attribution de terres aux pères non propriétaires, l’exemption des prestations pour les pères de cinq enfants ou adoptés, l’imposition des célibataires. Il institua avec solennité une fête des enfants qui devint une véritable fête nationale. Le service de l’Assistance médicale à Madagascar passe
SÉANCE DE VACCINATIONMEDICALEm justement pour une de ses plus originales et imposantes créations que toutes les autres colonies — il le relève lui-même — s’ingénièrent à copier : Tunisie, A. O. F., Cochinchine même. C’est en pleine insurrection, quelques semaines après son arrivée qu’il érige — dans ce pays extrêmement arriéré, insouciant, nu — une haute Ecole de médecine indigène à laquelle immédiatement s’annexera un hôpital indigène ; un an après, l’Institut Pasteur : on ne saurait assez souligner ce que cette prévoyance presque paradoxale dénote de galvanisation psychologique autant que d’invention politique. Derrière nos troupes Gallieni envoie dans les provinces soulevées des infirmeries-ambulances pour qu’aussitôt « la population indigente trouve dans ces formations sanitaires les soins indispensables » et l’arrêté du 15. 6.98 prévoit la formation d’un véritable hôpital indigène dans chacune des circonscriptions de l’Emyrne. Tout un système procède de cette vue simple et décisive : « Le problème le plus urgent à résoudre et dont tous les autres n’étaient que des corollaires, était d’enrayer la dépopulation. » Un service sanitaire très scrupuleux entreprend la lutte systématique contre les épidémies avec des hospices spéciaux comportant deux cents lits. Tandis qu’un Comité central consultatif gouverne Tananarive, des commissions régionales dans les provinces contrôlent, développent, attirent les dons. Un docteur militaire, Willette, se voue aux maternités et nous avons pu voir au détour de la brousse l’émotion dolente des femmes en couche dans des lits propres. Autre apôtre, le docteur Fontoynont dirige la Société des enfants métis. Le général distribue des prix dans tous les districts pour les mères des familles nombreuses. Lui-même prend l’auto pour descendre d’un trait au cœur de l’épidémie de peste à Majunga y porter le calme exemple du sangfroid à se dévouer et de la résolution ; il fait brûler les centres de contamination ; en quelques jours les décès diminuent de 75 pour 100.
222
L’organisation d’ensemble de son Assistance Médicale, fondée d’abord sur une utilisation civile militante des formations militaires auxquelles la gratuité pour les indigènes était prescrite quasi rituellement, valut à Madagascar une médaille d’or du ministre de l’Intérieur et les éloges de l’Académie de médecine. La Métropole, en 1904, la rendait définitive par décrets qui consacrèrent les modes d’alimentation du budget (taxe spéciale, remboursement des malades payants, des fokon’olonas, etc.). Le progrès continu durant neuf ans s’étendit aux régions excentriques. La protection sanitaire se compléta par un service de statistique, les tournées régulières de vaccination munies par un Institut Vaccinogène, l’inspection médicale des femmes enceintes et des enfants en bas âge, le dispensaire municipal, le service de la désinfection, les sociétés de secours et d’orphelinats. De 40 000 en 1896, le nombre des malades soignés atteignit 250 000 en 1899, 500 000 en 1900, 750 000
223en 1901, I 700 000 en 1905, plus de 2 millions et demi de consultations gratuites.
Chaque administrateur collaborait à la prophylaxie par des moyens militaires. Le service de la voirie reçut une dotation pour l’assainissement ou la réfection des cases puis l’élargissement des rues ; on reconstruisit force bourgades les unes après les autres sur des données hygiéniques. Dans les parties les plus reculées de l’ile nous avons admiré alors la substitution vraiment radieuse, aux fouillis infects de taudis, de ces villages blanchis, élevés sur pilotis, élégants, spacieux, dont les primitifs habitants, d’abord grognons, finissent par s’enorgueillir. Plus encore que ses officiers, le général était fier de ces innombrables résultats et, montrant les photographies qu’il avait commandées pour juxtaposer cases, costumes, physiologies d’avant et d’après la conquête, il faisait ressortir la grosseur du budget qu’il avait assuré à l’Assistance médicale.
TRAVAUX PUBLICSDans toute son œuvre aucune humanitairerie théorique et déclamatoire. Gallieni, grand laborieux, pense que le travail réglé fortifie l’être, les races débiles. Il le mesure à la paresse des Malgaches qu’il entend ne jamais surmener, mais il l’exige. Les idées qu’il expose didactiquement pour la corvée comme pour l’impôt sont nuancées autant que nettes : corvées et impôts, mitigés, sont moralisateurs, « stimulant indispensable de l’énergie indigène », donnent la première impulsion de la civilisation, seuls entraînent les populations fainéantes à sortir de la sauvagerie. Chaque année les crues subites enlevaient aux gués de rivières on ne sait combien de femmes et d’enfants : la corvée partout jette des ponts, élargit et rectifie les pistes en routes ; la facilité des transports égaie les bourjanes et fait baisser les prix des bougies, cette intelligence des cases qui, à Madagascar, précède de peu dans les villages les lumières de l’instruction. Nous avons vu les chantiers joyeusement disciplinés sous la conduite des sous-officiers, le travail rythmé par chants, galéjades. Gallieni va partout, inspecte, observe, est frappé même de l’épuisement des animaux, à fortiori scrute les visages des hommes, fait interroger et enregistre les réponses : « Des précautions minutieuses sont prises pour réduire au minimum les inconvénients inhérents aux grandes agglomérations de travailleurs lorsque ceux-ci sont employés loin de leurs villages dans des pays peu peuplés et assez peu salubres. » Il prescrit de recruter et grouper les prestataires par village, de les laisser amener leur famille, de les faire accompagner et commander par leur gouverneur. La durée ne dépasse jamais quinze jours, les travailleurs sont bien nourris et assurés des soins médicaux : pour 6o0 o00 journées de travail il n’y a eu que 53 morts, y compris les accidents.
224Enfin au bout de quelques années il a la joie — visible à ses termes émus — de supprimer les prestations.
« Il est indispensable de faciliter l’arrivage des produits d’Europe » pour satis- CHUTES DE FARRIANIA faire les besoins de la population indigène, du Plateau Central d’abord, « qu’il est possible, par une politique habile et une administration prévoyante, de développer encore... L’industrie, l’art de la construction et la colonisation resteront à l’état embryonnaire tant que nous ne perfectionnerons pas les moyens de transport. » Aussi, selon la rayonnante formule de M. Hanotaux, « la route le suit et naît sous ses pas. En circulant il crée la circulation. » Les routes doivent aussi servir primordialement à tenter l’exode d’une partie de la population hova « intelligente, industrieuse et prolifique.. pour qu’elle descende mettre en valeur les régions côtières dont les habitants sont apathiques. » Dieu sait combien ces voûtes sont difficiles à construire le long de vallées encaissées aux rapides nombreux ! La construction de la voie amphibie de Tamatave à Tananarive synthétise et symbolise la variété de PANORAMA DU FORT CARNOT A MADAGASCAR moyens à quoi durent s’ingénier les officiers du génie ; elle emprunte les longues lagunes, creuse les seuils des dunes qui les séparent, suit les biefs navigables des rivières, serpente aux talus grandioses des Hauts Plateaux, se glisse sur les radiers des rizières, gravit les acropoles. Gallieni a toujours aimé se présenter le tableau panoramique de ces travaux publics grandioses comme les amphithéâtres où s’édifient les architectures de nos Ponts et Chaussées :
225
« En s’élevant en ballon au-dessus de Brickaville, un observateur aurait pu découvrir au loin, se succédant dans un ordre logique, les divers éléments de notre armée de travailleurs ; une pointe d’avantgarde, frayant un premier sentier dans la brousse ; ensuite la brigade d’études, sorte de tête d’avantgarde arrêtant définitivement le tracé, le piquetant sur le terrain défriché et ouvrant la voie aux éléments qui suivent ; puis un gros d’avant-garde organisant les chantiers en vue du commencement des travaux, construisant les logements et magasins, réunissant les approvisionnements, complétant les moyens de communication et de transport. Derrière, le gros des forces : I0 000 ouvriers environ, occupés à établir la plate-forme et formant sur quelques points de véritables fourmilières. Enfin une arrière-garde pose, sur la plate-forme terminée, les rails arrivant par le canal des pangalanes récemment ouvert à la navigation. Ce spectacle d’une activité peu commune sous les latitudes tropicales : travailleurs débrous- HISTOIRE DES COLONIES. T. VI.
226saillant le pays, comblant les marais et entaillant les montagnes, chaloupe à vapeur et locomotive lançant en l’air leur panache de fumée et troublant de leurs sifflets le farniente séculaire des indolents Betsimisarakas ; tout cela était la preuve qu’en fin 1902, la civilisation apportée par la France marquait par une empreinte de plus en plus forte sa prise de possession de Madagascar. »
Gallieni a donc concentré la plus large intelligence de la politique des routes. Ce que l’on appelle proprement ainsi, avec ce qu’elle implique de hardiesse, d’impératif budgétaire et de discipline, c’est une idée de militaires. Pour l’exécuter il leur plaît de s’adresser au génie : il existe bien dans l’armée quelques rivalités de corps mais les chefs fraternisent dans une amicale émulation qui donne une combattive supériorité à leur collaboration. L’esprit de camaraderie stimulatriced’un Gallieni pour UNE PLAINE DE L’IMERINA
( urs pour Joffre quand il confiait à celui-ci les travaux de Diégo-Suarez, apparaît une des plus belles vertus qui illustrent l’histoire de notre colonisation.
« Un bon directeur de Travaux publics, monsieur le ministre, serait l’homme qu’il nous faudrait en ce moment (1897). Mais un homme sérieux, à l’esprit large, apte à se servir de toutes les ressources locales et surtout ne devant pas se laisser décourager par les énormes difficultés que nous rencontrons tous ici, ...solidement trempé au physique et au moral. De plus il faut qu’il ait pour toutes ces études de travaux des auxiliaires sérieux et instruits, ce que ne sont pas la majorité des conducteurs et ingénieurs coloniaux que nous avons ici. C’est pour cette raison que je crois qu’il vaut mieux, aux débuts de notre difficile colonie, nous en tenir au génie. Ce corps a des défauts mais il est militaire. Il tombe malade et meurt sans se plandre. Ce n’est que du jour où Lanessan et Rodier m’ont confié la direction d’ensemble (pas technique) du chemin de fer de Langson que celui-ci, qui traînait depuis de si longues années, a pu se ter niner. Moi et mes officiers nous étions constamment sur les chantiers ; j’avais donné des soldats comme surveillants de travaux, je contrôlais et dirigeais les ateliers... Le colonel X... ne ferait pas l’affaire ; le commandant Roques est cet homme-là. J’ai été étonné, en m’entretenant avec lui, du sérieux de ses connaissances au point de vue des travaux coloniaux. »
L ES FINANCESAu bout de trois ans l’Emyrne, le Betsiléo, les provinces de l’Est et du Nordouest se trouvaient sillonnées de routes, qui contribuaient puissamment à la colonisation. La capitale fut considérablement assainie, embellie, munie d’importants bâtiments, tous travaux affirmant à nos nouveaux sujets la stabilité de notre occupation. Les années suivantes s’employèrent à la pénétration de l’Ouest et du Sud. Le général établit un plan d’ensemble qui prévoyait à peu près toutes les voies depuis exécutées par ses successeurs. prit de routine et de chicane que le ministère des Finances M. André Lebon accuse au cours de tout son livre l’esne cessa d’opposer aux initiatives du gouverneur de Madagascar, jusqu’à refuser à cette « colonie », pour ses conversions, les garanties accordées au « protectorat » de la Tunisie, l’Etat n’ayant jamais garanti les dettes des départements. Entre les deux ministères des correspondances très vives s’échangeaient interminablement. Gallieni devait sans cesse en appeler à son ministre :
UNE PLAINE DE L’IMÉRINA, d’après un dessin de Boudier, Duruy : Mission au nord-ouest de Mada- gascar
227« Les spécialistes en finances en verront bien d’autres, si je suis maintenu ici : ils me verront me faire, pour le compte de la colonie, éleveur et marchand de bœufs, cultivateur et marchand de café, et qui sait ? peut-être mineur. Je veux montrer la voie à nos colons. » « Pour les réformes que je médite, j’ai pour adversaires les chefs des services administratifs, le directeur de l’artillerie, le directeur des finances. Ce n’est pas conforme aux règlements, il faut donc rester dans l’ornière... Nous n’en serions pas où nous en sommes, si j’avais écouté le contrôleur des finances à mon arrivée ici. Malgré sa grande intelligence il était imbu des règlements financiers absolument inapplicables. Pas d’impôts ou l’uniformité. J’en ai décidé autrement et arrêté que l’impôt varierait suivant les mœurs et les ressources locales... Le service de la direction du contrôle et des finances a été créé trop prématurément. Il nous coûte cher, tend à s’accroître tous les jours et occasionne un grand surcroît de besogne... Je me demande si le passage de l’inspection ici n’aura pas été plus nuisible qu’utile. Le ton de ses notes et critiques indique des dispositions plutôt malveillantes. Les moindres irrégularités de comptabilité sont signalées avec des commentaires déplaisants et surtout avec une tendance constante à faire croire qu’ils sont généralisés. Or les investigations les plus minutieuses n’ont abouti qu’à la découverte de quelques négligences, aussitôt punies... Pour les inspecteurs, la comptabilité c’est tout. Peu leur importe que ce qu’ils proposent nuise à l’organisation des services. »
Le général Pennequin, son intérimaire, dut proférer les mêmes plaintes. Ces généraux ne se plaignirent pas moins du Pavillon de Flore qui, « sans tenir compte des énormes obstacles, les entravait, leur imposait des collaborateurs malveillants ou incapables..., les laissait exposés aux pires attaques et calomnies, » les énervait par de brusques changements. M. André Lebon a de son côté condamné, avec les inconvénients de l’instabilité ministérielle, l’irrésolution, les lenteurs, « l’indifférence irrémédiable du Parlement, empêchant l’ouverture des chantiers, décourageant les financiers européens. » L’effort du général pour doter rapidement Madagascar des artères principales de son réseau rationnel de communications se heurta à tant d’obstacles que « jusqu’en 1913 Madagascar n’eut à sa disposition que les quelques routes qu’elle put entretenir sur ses ressources courantes, le canal des Pangalanes et la route carrossable d’Andévourante, exécutés le premier par une compagnie privée, la seconde par le génie militaire avec la soulte de la conversion de 1897 ».
228L’intrusion des idées métropolitaines et du formalisme du personnel du ministère de la Justice ne provoqua pas moins de récriminations que celle des Finances : « Quelques maladresses de nos magistrats, jaloux d’augmenter leurs prérogatives et de montrer aux indigènes leur indépendance vis-à-vis le pouvoir administratif, ce qui trouble absolument les idées de nos nouveaux sujets, n’ont pas été étrangères à cette inquiétude que j’ai pu constater en Emyrne et à Tananarive. J’ai arrêté net le mouvement qui portait les Malgaches à réclamer le statut français et qui était encouragé en sous-main par nos hommes de loi, désireux de compter parmi leurs clients la nombreuse population hova. J’ai fait comprendre à M. Dubreuil que le côté politique primait tous les autres à Madagascar et que, pour pouvoir garder l’ile avec le minimum de forces et de défenses, il fallait aller très doucement et prudemment. Dans toutes nos colonies, Soudan et Sénégal, Tonkin, Madagascar, la justice française a voulu aller trop vite et à elle incombe certainement une bonne part des résultats défavorables obtenus jusqu’à ce jour dans nos possessions de récente origine. » (Lettres au ministre).
Galliéni écrivait à Chailley-Bert : Le système judiciaire est trop compliqué. Je commence à voir se former un parti, recruté surtout dans l’arrière-parti anglais et qui, sous le couvert de nos lois, commencera à faire de l’opposition à l’élément français puis, un beau jour, mieux organisé et mieux armé, s’insurgera à nouveau contre nous. Les indigènes attaquent les Français devant les tribunaux qui, bien entendu, condamnent ces derniers. Ils font le vide autour des colons des concessions et les empêchent de trouver la main-d’œuvre nécessaire à leurs travaux. Bref, si nous n’enrayons pas ces tendances, il faut renoncer à toute œuvre de colonisation sérieuse à Madagascar, et nous retomberons dans l’ornière des autres colonies. En attendant, je me préoccupe de perfectionner nos lois sur le travail ; mais nous n’arriverons à rien si la Justice prend le contrepied de tout ce que nous faisons à ce sujet.
LES GOURE DO GAEUTENTIl lui mandait trois ans plus tard : Nos magistrats entravent, sans s’en douter, l’œuvre de la pacification à Madagascar en s’opposant à l’action administrative de nos chefs de province. Bien entendu ils récusent toute responsabilité au sujet des conséquences de leur manière de voir. • L’ŒUVRE DE GALLIENI bureaux, c’est avec ses officiers et ses administra- Ce que Gallieni a réalisé ce n’est pas avec les teurs en marche, tous plus ou moins formés par lui, avec quelques résidents, ses médecins, sa poignée de colons, son équipe de savants et de professeurs. « Son équipe » : mot qu’il employait sans cesse. Dans l’Histoire de la colonisation elle éclaire et s’épanouit avec splendeur : Joffre n’a pas confié en ses Mémoires ce qu’il a pu recevoir de l’enseignement de Gallieni à Madagascar, mais Roques l’a signifié avec fermeté, Lyautey a proclamé avec magnificence ce qu’eux les premiers et tous durent au créateur qui fut un maître. Dans l’école de Gallieni après de tels chefs se citent le grand historien Gautier, — et ce n’est pas le seul écrivain qu’aient fortifié les leçons de cet homme de génie — Deschamps, l’un des meilleurs évangélistes de la Mission Laïque, Guyon, excellent gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, toute une phalange d’administrateurs devenus gouverneurs, d’Estèbe à Hessling, « l’universel commandant Dubois, le futur défenseur de Verdun » (Gheusi), toute une phalange aussi de généraux, de Gérard à Boucabeille ; et cette admirable cohorte de jeunes officiers, dont beaucoup comme Bastard et Colcanap sont morts là-bas, de qui il exigeait beaucoup quand il se tournait vers eux mais qu’il célébrait avec magnanimité quand il s’adressait à la France. On est ému tandis qu’on contemple cette pléiade au firmament du devoir militaire et civique... une pléiade d’officiers qui furent dans la France Australe des sages autant que les sages de la Grèce.
229
Le nom d’un seul symbolise, en le concentrant, tout ce que Gallieni exalta de merveilleux enthousiasme en ces disciples, d’endurance et d’électricité, de bravoure et de patience, de fureur au travail générateur, de lucide bonté pour l’humanité indigène. Significativement le chef louait d’abord en son préféré, Lyautey, « le grand esprit de justice et de modération » de celui qu’il avait chargé de pacifier, « d’ouvrir le Sud au commerce et à la colonisation. » Quelle passion de compréhension, d’organi- COLONEL LYAUTEY sation, de revivification ! Une puissance féconde de (D’après Gallieni : Neuf ans a Madagascar). restauration naît de l’intelligence bouillante de ces officiers penchés avec persévérance sur le monde malgache : « Lorsque, par ignorance, maladresse ou préjugé, nous avons détruit les assises traditionnelles, écrit le colonel Lyautey, et que nous ne nous trouvons plus qu’en face d’une poussière sociale, ce sont des années, sinon des siècles, qu’il nous faut ensuite pour reconstituer à notre administration une base solide, » et le jeune conquérant rêve de refaire l’unité bara, l’unité mahafaly, l’unité masikoro, en même temps que de reconstituer les forêts primitives. L’armée française est une force de résurrection.
Quelle électricité de renaissance ! « Gallieni poursuit implacablement l’œuvre qu’il s’est assignée. C’est l’homme des indigènes, des colons, des petits, la bête noire des « grosses légumes » militaires ou civiles. Les colonels et les résidents, les mandarins de tout poil, les manitous des ministères ne le comprendront jamais. Et
230là est ma terreur pour son œuvre, parce que ces animaux malfaisants sont puissants, en ce pays de France, plus mandarinisé que la Chine. Nous ne sommes pas beaucoup ici, dans les titulaires de grand commandement, à le comprendre et à le gober à fond. Ses fanatiques, c’est la foule des lieutenants, des sous-officiers, des soldats d’abord, qui donnent le maximum de leur effort pour un regard ou pour un geste. Ce sont les indigènes qui le regardent comme un demi-dieu et tremblent à son nom. Ce sont les colons enfin, que j’aime comme lui, ces admirables colons français, que j’ai appris à apprécier au Tonkin, d’autant plus méritants qu’ils s’expatrient contre vents et marées, sachant que tout et tous leur sont hostiles, race trop rare et d’autant plus précieuse. Ils savent bien que, le jour où Gallieni disparaîtra, ils risquent de retomber sous la férule du fonctionnaire guindé dans ses réglements et de l’officier fossilisé dans sa routine. Et, pourtant, que diable : la colonie, c’est eux ! »
Tout cela s’agrégeait, pesait et brillait dans l’expression « la Colonie » les nombreuses fois qu’il la prononçait avec sa sérénité sérieuse, presque sévère, où se contractait toujours la méditation de l’Histoire Romaine. Il faut rendre au mot sa solidité métallique pour sentir toute la valeur de ce jugement définitif de l’historien de Richelieu : « Gallieni a reçu une forêt insurgée, il a rendu une colonie tranquille et prospère. »
Citer ce chapitre
Marius-Ary Leblond, « Gallieni et la pacification », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. VI, Madagascar — Les Comores — Les Mascareignes — Le Pacifique — L'Afrique du Sud, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1933, p. 197-230.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-6/madagascar-conquete/gallieni-et-la-pacification/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002767