Colonies françaises

Tome VI · Les Français dans l'Afrique du Sud · Chapitre 2

La défense du Cap de bonne-espérance par les français de 1781 à 1783

Par p. 521-532 de l'édition originale 3 706 mots 9 illustrations 1933 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. VUES DE L’ANGLETERRE SUR LE CAP. — La course de Johnstone et de Suffren vers le Cap
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I. — VUES DE L’ANGLETERRE SUR LE CAP
Gravure I. — VUES DE L’ANGLETERRE SUR LE CAP

I. — VUES DE L’ANGLETERRE SUR LE CAP. — La course de Johnstone et de Suffren vers le Cap. II. — ARRIVÉE DES TROUPES FRANÇAISES AU CAP. III. — LA GARNISON FRANÇAISE DU CAP. — Passage de Suffren au Cap. IV. - L’INGÉNIEUR ARCHITECTE FRANÇAIS LOUIS THIBAULT.

E jeu de la diplomatie et de la guerre provoqua au Cap pendant le dernier quart du dix-huitième siècle un événement aussi nouveau qu’inattendu : des régiments français vinrent y tenir garnison.

LA VILLE DU CAP AU XVIII® SIÈCLE, d’après une gravure hollandaise de l’époque. Frontispice
Gravure LA VILLE DU CAP AU XVIII® SIÈCLE, d’après une gravure hollandaise de l’époque. Frontispice
(Collection van Stolk, Rotterdam).

Pendant la guerre de l’Indépendance des Etats-Unis, les Provinces-Unies des Pays-Bas s’étant alliées à la France, le gouvernement britannique tenta d’en profiter pour s’emparer du Cap. Son trafic se développant, ses possessions territoriales dans l’Inde s’étendant, la Compagnie anglaise des Indes orientales éprouvait le besoin de posséder dans les mers australes une escale propre au ravitaillement de ses navires. Entre Calcutta et Londres, dans l’étendue de l’Océan Indien et de l’Océan Atlantique, seule l’ile de Sainte-Hélène lui offrait un mouillage en terre anglaise. Que d’avantages ne tirerait-elle pas de la possession du Cap de Bonne-Espérance⁠ ⁠! Deux baies aussi profondes que sûres : la baie de la Table et la Fausse Baie, puis une colonie saine, fertile et tout aménagée par les cent trente ans de labeur des Hollandais et des Français. George Johnstone et portant un corps de débar- Une escadre commandée par le commodore quement de trois mille hommes sous les ordres du général Meadows quitta donc Spithead le 13 mars 1781 pour aller conquérir le Cap. Mais le gouvernement français fut informé de ce départ par le service de renseignements qu’il entretenait à Londres. Le 22 mars 1781 une division commandée par le commandeur de Suffren et composée de cinq navires, le Héros, l’Annibal, l’Artésien, le Vengeur et le Sphinx, et de huit transports sur lesquels était embarqué un corps de troupes, partit de Brest pour se rendre en apparence aux Antilles.

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Illustration de l'ouvrage, page 522
Gravure sans légende (page 522)

Après avoir, pour donner le change, navigué une semaine de conserve avec l’escadre du comte de Grasse, la division de Suffren fit voile vers l’Atlantique austral.

Ayant besoin de se ravitailler en eau potable, Suffren se propose de mouiller à Pile Santiago de l’archipel du Cap Vert. Le 16 avril 1781, l’Artésien, qui éclaire la marche, signale dans la baie de la Praya, l’escadre ennemie au mouillage. Suffren n’hésite pas. Le Héros, sur lequel il a arboré son pavillon, attaque fougueu- sement l’Isis.

Les Anglais sont d’abord stupéfaits, mais ils ne tardent pas à se reprendre et ripostent énergiquement au feu des trois navires français engagés. Le combat dura deux heures et resta indécis.

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De part et d’autre, les bâtiments subirent des avaries et les équipages des pertes, mais en attaquant par surprise l’escadre anglaise, Suffren réussit à retarder sa marche et à la devancer au Cap. Le 21 juin 1781 et les jours suivants la division française mouilla dans la Fausse Baie.

Le 24 juin 1781, les premières troupes françaises, une compagnie d’artilleurs et le régiment d’Austrasie, débarquèrent et campèrent sur les bords de la Deep rivier. Le lendemain, elles se mirent en route pour la ville du Cap, où leur entrée fut saluée par le canon de toutes les batteries. Elles défilèrent dans le château, puis allèrent prendre leurs cantonnements, les fantassins dans les dépendances de l’église luthérienne, les artilleurs chez trois burghers, Jacobus Johannes, Van der Bergh et Van de Velde.

II. — ARRIVÉE DES TROUPES FRANÇAISES AU CAP.
Gravure II. — ARRIVÉE DES TROUPES FRANÇAISES AU CAP.

Le 2 juillet 1781 commença le débarquement du régiment de Pondichéry, qui était commandé par un officier irlandais au service de la France, le comte de Conway.

Ce régiment de Pondichéry, qui ti ndant toute la durée de la guerre, cantonna dans les bâtiments tout neufs et inoccupés de l’hôpital de la Compagnie des Indes (qui ne fut démoli qu’en 1903).

L’arrivée de ces forces françaises rasséréna le gouverneur du Cap, baron van Plettenberg, qui vivait dans la terreur d’une attaque soudaine des Anglais, à laquelle il se savait incapable de résister. Il avait adressé des appels pressants de secours aux officiers français. Dès le lendemain du jour où la nouvelle de la déclaration de guerre lui était parvenue, le rer avril 178ı, il avait écrit au capitaine de vaisseau de Maurville, chef de la division navale dans les mers australes qui croisait dans les parages de la Fausse Baie :

« La bonne harmonie qui subsiste entre la Couronne de France et la Hollande, l’intérêt pour les Isles que cette place ne soit pas prise par l’ennemi commun, m’obligent de vous prier de venir ici le plus tôt possible avec votre frégate si vos ordres permettent de venir secourir un allié qui en a besoin. »

SUFFReN, médaille du cabinet des médailles, La Haye

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Plettenberg avait également prié instamment le vicomte de Souillac, gouverneur de l’Ile de France, de concourir à la défense du Cap par l’envoi de canons de gros calibre, dont il était dépourvu (12 avril 1781). main de l’ennemi. Désormais, grâce à l’arrivée de Suffren, les colons étaient à l’abri d’un coup de

Le 16 avril 1781, quand Suffren avait rompu le combat de la baie de Praya, le commodore Johnstone aurait voulu le poursuivre incontinent, mais l’Isis, l’une des premières unités de son escadre, avait tellement souffert du feu des Français, qu’il était hors d’état de reprendre la mer sans réparation.

Johnstone n’arriva dans les parages du Cap que dans la seconde quinzaine de juillet 178ı. Il le fit reconnaître par une frégate, mais, écrit un officier français, La Lustière : « Cette frégate arriva un jour que M. de Conway avait choisi pour faire tendre les tentes de son régiment en dehors⁠ ⁠; il donna à penser par cette manœuvre que toutes les troupes de l’escadre de M. de Suffren y étaient réunies⁠ ⁠; l’ennemi prit alors le parti de s’éloigner pour ne plus reparaître. »

La capture de cinq bâtiments de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales mouillés dans la baie de Saldanha fut pour Johnstone le seul fruit de cette campagne.

Le régiment d’Austrasie fut quelques semaines après son arrivée au Cap envoyé à l’ile Maurice, mais le 30 mai 1782 arriva le régiment de Luxembourg, commandé par M. de Mogdinal. La traversée sur la frégate l’Apollon avait été très mauvaise. Le commandant, M. de Saint-Hilaire, écrivit de Simon’s bay au gouverneur du Cap le jour même de son arrivée une lettre angoissée :

Je n’ai jamais eu moins de 120 hommes au poste des malades et dans ce moment j’ai sur les cadres 130 hommes et autant de convalescents. J’ai perdu 50 hommes et to matelots. Je vous demande, monsieur, d’accélérer le débarquement de ces malades, d’ordonner un hôpital garni de médicaments et de médecins pour le soulagement de ces malheureux, comme des bateaux à venir les chercher à bord, n’ayant pas de commodités pour les débarquer. Mes chirurgiens sont également malades et il m’en est mort deux.

Le régiment de Luxembourg ne resta que huit mois au Cap⁠ ⁠; il en repartit pour Ceylan le rer janvier 1783. Mais la défense du Cap ne fut pas affaiblie par ce départ : deux autres corps, le régiment de Meuron et le régiment de Waldener ayant débarqué en janvier et en février 1783. Le colonel de Meuron était un Suisse qui avait constitué dans les cantons un régiment que la Compagnie néerlandaise des Indes orientales avait pris à sa solde. Avec l’assentiment du roi et sous les auspices du duc de Choiseul, colonel général des Suisses et Grisons, Meuron avait complété ses cadres et son effectif par l’engagement d’un certain nombre d’officiers et de soldats français. Ce régiment s’était rassemblé dans l’ile d’Oléron en juillet 1782, s’était embarqué sur le navire le Fier et avait appareillé de l’ile d’Aix le 2 septembre 1782. Le voyage avait été calamiteux. Quatre-vingt-neuf hommes avaient péri en cours de route. Les pertes eussent été encore plus nombreuses sans les secours que le chef du convoi, le chevalier du Pérou, monté sur l’Hermione, avait envoyés au Fier. Le gouverneur du Cap adressa au chevalier du Pérou après son arrivée ce témoignage de reconnaissance :

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M. le colonel de Meuron, venu ici avec le vaisseau français le Fier, nous a informé que son régiment embarqué dans ledit vaisseau a été pendant la traversée tellement comblé de morts et de malades qu’ils auraient dû périr infailliblement tout entier, faute de vivres et autres aliments nécessaires, si l’Inde hollandaise nous oblige, Monsieur, de vous faire les remerciements les plus vifs.

Régiments d’Austrasie, de Pondichéry, de Luxembourg, de Meuron, de Waldener, tels furent les corps qui tinrent garnison au Cap de Bonne-Espérance pendant des délais plus ou moins prolongés et qui le sauvèrent de la conquête projetée par la Grande-Bretagne.

Dans les cadres de ces corps de troupe figuraient des officiers du génie, qui entreprirent au Cap de nombreux travaux. La ligne de défense située au nord de la ville et qui comportait trois batteries a longtemps conservé le nom de French line. Sur les conseils des officiers français on construisit un fort à la Kloof, col qui sépare la montagne de la Tête de Lion de la montagne de la Table, un autre fort à Camp’s Bay et un système de défense à la Hout bay.

Ces ouvrages furent partiellement armés par de l’artillerie française, le gouverneur de l’ile de France ayant tiré de son arsenal quarante pièces, qui arrivèrent au Cap en novembre 178I. Par suite de l’alliance de la France et des Pays-Bas, le Cap de Bonne-Espérance fut pendant quelques années une base navale française de première importance. Il n’y a pas de semaine pendant ces années 1781-1783 où le Dag Register, le fournal qui était tenu par le secrétaire du conseil de la colonie, ne mentionne l’arrivée et le départ de bâtiments français, de transports amenant ou rembarquant des troupes, de corvettes, de frégates, qui naviguaient entre l’Europe et l’Ile de France, Ceylan, Java, ou vice versa.

III. — LA GARNISON FRANÇAISE DU CAP

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En raison du grand nombre de Français cantonnés au Cap, la fête du roi fut solennellement célébrée le 25 août 1782 et le 25 août 1783 : salves de coups de canon, drapeau flottant sur le château, parade militaire à laquelle prirent part les troupes françaises et les troupes de la Compagnie, enfin en 1783, banquet officiel et grand bal.

PAPENBOOM. VILLA CONSTRUITE PAR THIBAULT
Gravure PAPENBOOM. VILLA CONSTRUITE PAR THIBAULT

La présence des corps de troupes français eut encore des conséquences sociales, ou plus exactement mondaines.

Les habitants du Cap menaient une vie monotone et terne. La conversation ne roulait guère que sur les affaires. Chasser, jouer aux cartes, fumer, telles étaient les seules distractions. On allait aussi se promener dans le jardin de la Compagnie, en suivant la grande avenue bordée de chênes, qui continuait Heerengracht et qui est appelée maintenant « Government avenue ». Aucune curiosité intellectuelle. Avant 18o0 il ne se publia au Cap aucun journal, et on n’y voyait pas une seule librairie.

Qu’on se figure l’effet que produisit l’arrivée de tous ces officiers français, jeunes, élégants, gais, spirituels. On n’avait jamais rien vu de pareil. Ce fut un éblouissement des yeux et... des cœurs. On dansa éperdument. « Presque tout le monde s’en donnait à cœur joie, écrit M. Graham Botha. Les contredanses, les valses, les menuets et les quadrilles étaient les danses favorites. Des esclaves, excellents musiciens, formaient les orchestres. On voyait le cuisinier échanger sa poêle pour la flûte, le groom son étrille pour le violon et le jardinier son râteau pour le violon. » Dans cette ville où il n’y avait jamais eu de théâtre, les officiers français organisèrent une salle de spectacle et jouèrent la comédie. Initiées par leurs cavaliers servants, les dames s’habillèrent et se coiffèrent à la mode de Paris. L’argent apporté par les militaires étrangers permettait une vie large.

PAPENBOOM. VILLA CONSTRUITE PAR THIBAULT

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« Les créoles, qui jusqu’alors n’avaient rien vu de semblable, étaient dans l’ivresse. L’entretien principal des sociétés de la ville ne roulait plus que sur les pièces françaises, c’était un engouement universel. »

La vie devint si élégante et si gaie qu’on disait en plaisantant : « Le Cap est un petit Paris. »

Le voyageur Le Vaillant, qui avait séjourné au Cap avant l’arrivée des troupes françaises, fut stupéfait, quand il y revint après un très long voyage dans les districts lointains de la colonie, du changement que leur présence avait, pendant son absence, apporté dans les mœurs.

« Tel est l’avantage particulier que la nation française a par-dessus toutes les autres, écrivait-il. Presque partout où sa destinée la promène, elle acquiert bientôt sur ce qui l’entoure une sorte d’empire. Sa gaieté, son amabilité, ses grâces ont quelque chose de si séduisant, sa présomption même et son ton tranchant en imposent tellement à la plupart des esprits et surtout chez les femmes, qu’en peu de temps ils les subjuguent, les dominent et qu’on se fait une sorte de devoir et d’honneur d’adopter ses mœurs et sa langue. »

FREN AU CAP

Le 2 septembre 1783 furent signés les préliminaires de paix, qui mirent virtuellement fin à la guerre entre la France et ses alliés et la Grande-Bretagne. Le commandant de Suffren, que le roi avait promu au grade de lieutenant général après les victoires qu’il avait remportées dans la mer des Indes, repassa au Cap le 22 décembre 1783. Au débarcadère il fut reçu par le colonel Gordon, commandant la garnison, et le major Gilquin, cependant que l’air retentissait des salves d’artillerie. Il fut accueilli au Château par le gouverneur van Plettenberg, entouré des membres du Conseil. Puis après l’échange des compliments, il fut conduit entre les troupes françaises qui faisaient la haie au logement qui lui avait été préparé chez la veuve Adriaan van Schoor.

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Chaque fois que Suffren franchissait la porte du château, la garde, qui avait été doublée, sortait et présentait les armes, les officiers saluaient de la pique ou de l’épée et les trompettes sonnaient aux champs.

La protection du Cap contre l’ambition britannique était l’un des plus importants résultats de la campagne. Ce succès est le premier mentionné sur le revers de la médaille que les Etats de Provence décernèrent à Suffren en 1784. « Le Cap protégé, Trinquemalé pris, Gandelour délivré, l’Inde défendue, six combats glorieux. »

La guerre terminée, le maréchal de Castries, ministre de la Marine, se fit un devoir de reconnaître officiellement l’assistance que le gouvernement du Cap avait apporté aux flottes et aux armées françaises. Il adressa de Versailles le 25 juillet 1784 la lettre suivante au baron van Plettenberg :

« J’ai rendu compte au roi en différentes circonstances, monsieur, du zèle avec lequel vous vous êtes porté à contribuer en tout ce qui dépendait de vous au bien de la cause qui intéressait également Sa Majesté et la République pendant la guerre dernière. Je n’ai pas non plus laissé ignorer à Sa Majesté tous les soins que vous vous êtes donnés et même les avances que vous avez faites pour l’entretien et le bien-être de ses troupes et encore en dernier lieu pour leur transport à l’Ile de France.

« Sa Majesté me charge de vous témoigner sa satisfaction. Elle est disposée à vous faire ressentir en toutes occasions les effets de sa protection. Elle ne doute pas que LL. HH. Puissances ne s’emploient à récompenser un citoyen qui a autant que vous mérité de la République. En mon particulier, monsieur, je me ferai toujours un devoir de vous rendre la justice qui vous est due. »

Que ce soit l’intervention française qui ait, de 178I à 1783, sauvegardé à la Compagnie néerlandaise des Indes orientales son établissement du Cap de Bonne- Espérance, les événements qui se passèrent quelques années plus tard en donnent une preuve indirecte. En 1795 la Grande-Bretagne d’une part, la France alliée aux Pays-Bas devenus la République Batave d’autre part, se trouvèrent derechef face à face. Mais cette fois aucune escadre française ne vint au secours de la colonie du Cap, qui réduite à ses seules forces, fut promptement contrainte à capituler devant l’armée anglaise amenée par l’amiral Elphinstone et commandée par le général Clarke.

529 LOUIS-MICHEL THIBAULT

La présence des troupes françaises au Cap eut de multiples conséquences, mais assurément l’une des plus inattendues fut l’établissement dans la colonie d’un arch , qui y introduisit un art d’un genre inconnu. Né à Picquigny près d’Amiens vers 1750, Louis Thibault avait choisi la profession d’architecte et avait pour maître le célèbre Gabriel. Il s’était signalé. Etant premier élève de l’Académie royale d’architecture il avait été admis le 21 septembre 1776 à présenter à Louis XVI le modèle en terre cuite d’un « ordre français » conçu par lui et composé de trois colonnes ornées d’une abondante décoration florale, disposées sur le plan d’un triangle équilatéral. Pour une raison que nous ignorons, ce disciple de Gabriel, qui paraissait avoir devant lui une carrière toute tracée en France, se jeta dans les aventures et s’engagea dans le régiment que le colonel suisse de Meuron recruta en 1781 pour aller défendre le Cap contre les Anglais. Lieutenant en 1784, capitaine en 1788, Louis Thibault demeura toutefois au Cap, quand en cette dernière année le régiment fut transféré à Ceylan.

IV. - L’INGÉNIEUR ARCHITECTE FRANÇAIS LOUIS THIBAULT
Gravure IV. - L’INGÉNIEUR ARCHITECTE FRANÇAIS LOUIS THIBAULT

On sait que pendant la fin du dix-huitième siècle et le début du dix-neuvième, le Cap passa sous quatre dominations successives. Possession de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, il fut en 1795 conquis par la Grande-Bretagne. En vertu du traité d’Amiens les Anglais durent le céder à la République batave, mais en 1806 un nouvel état de guerre offrit aux Anglais l’occasion de s’en emparer une seconde fois.

Louis Thibault servit les quatre gouvernements, soit comme ingénieur, soit comme architecte. En 1800 il porte le titre de « Surveyor of the Public Buildings ». Le général Janssens, qui gouverna la colonie au nom de la République batave,

HISTOIRE DES COLONIES. T. VI.

LOUIS-MICHEL THIBAULT

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le nomme à son tour « inspecteur des bâtiments publics », et ce titre lui fut confirmé en 1806 par le nouveau gouverneur anglais, le général David Baird.

GÉNÉRAL JANSSENS

Thibault construisit nombre de bâtiments tant pour le compte du gouvernement que pour celui de particuliers. Dans le château même du Cap il décora la porte d’honneur donnant accès au grand hall de la maison du gouvernement. Cet ensemble architectural, élégant et gracieux se compose d’abord du perron, auquel on accède par un double escalier de sept marches, et qui est fermé par une grille en fer forgé⁠ ⁠; puis au-dessus du perron se développe un large balcon en pierre affectant la forme d’un hexagone irrégulier, supporté par six colonnes surmontées de chapiteaux ioniques et entouré d’une balustrade en pierre. Dans la ville du Cap, Thibault construisit encore la cour de justice, l’église de la Mission, la façade de l’Eglise luthérienne et la loge maçonnique. Dans la banlieue il éleva plusieurs villas, Nooitgedacht, « l’inattendue », Uitkyk « la vue » pour Martinus Melck et Papenboom pour Dick van Reenen. Cette dernière maison a été caractéristique de P’œuvre de Thibault⁠ ⁠; elle fut détruite par

GÉNÉRAL JANSSENS, Rijks prentekabinet. Amsterdam
Gravure GÉNÉRAL JANSSENS, Rijks prentekabinet. Amsterdam

(Rijks prentekabinet, Amsterdam). un incendie, mais une estampe nous en a conservé le souvenir. Massive, recouverte d’un toit plat, ornée sur sa façade d’un péristyle composé de colonnes supportant un entablement, elle différait entièrement des maisons coloniales. « C’est la seule du Cap ayant un air de maison d’Europe, » disait la femme d’un haut fonctionnaire, lady Anne Barnard, qui alors donnait le ton dans la société.

Mais ces demeures particulières le cédaient en importance à la drostdy de Tulbagh. En 1804, le gouverneur Janssens estimant le district de Stellenbosch trop étendu décida de le partager en deux. De la partie nord il constitua un nouveau district, auquel il donna le nom de Tulbagh. Au landdrost, c’est-à-dire au préfet chargé d’administrer cette région, il fallait une résidence, une drostdy⁠ ⁠; Thibault fut chargé de la construire.

On ne saurait mieux faire que d’emprunter à l’auteur des Maisons historiques de l’Afrique du Sud, miss Dorothea Fairbridge, la description qu’elle en a donnée.

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« Selon le plan établi par Thibault la drostdy de Tulbagh se compose de grandes et hautes pièces communiquant entre elles au moyen de portes se repliant⁠ ⁠; il construisit une grande loggia avec des baies arrondies d’où on aperçoit un paysage qui pourrait être italien, s’il n’était sud-africain. Je ne connais pas de demeure qui, en fait de belles proportions et de fraîcheur, puisse rivaliser avec la drostdy de Tulbagh. De la loggia vous passez dans un vaste hall de cinquante pieds de long et de vingt pieds de haut, hauteur commune à toutes les pièces. A droite du grand hall, un bureau, une grande salle à manger et une bibliothèque⁠ ⁠; à gauche un grand salon. Quand ces cinq pièces communiquent les unes avec les autres au moyen de leurs portes pliantes, elles forment une suite de salles de réception, dans lesquelles, il y a un siècle, le landdrost pouvait offrir cette large hospitalité, pour laquelle le Cap est renommé. »

CHATEAU DE LA VILLE DU CAP. LE BALCON CONSTRUIT PAR THIBAULT
Gravure CHATEAU DE LA VILLE DU CAP. LE BALCON CONSTRUIT PAR THIBAULT

Un certain nombre des édifices construits par Thibault subsistent encore au Cap de Bonne-Espérance et on peut de visu juger les caractères de son art. La maison sud-africaine se composait d’un long rez-de-chaussée recouvert d’un toit pointu et orné de pignons frontaux et latéraux aux crêtes élégamment capricieuses. Combien en diffèrent les maisons construites par Thibault. Les modèles dont il s’inspira, furent les chefs-d’œuvre de son maître Gabriel, qui encore maintenant concourent à la beauté de Paris, l’Ecole militaire et les deux monuments qui décorent magnifiquement l’une des faces de l’ancienne place Louis XV, aujourd’hui place de la Concorde.

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Les édifices construits par Thibault sont caractérisés par des colonnes ioniques terminées par des chapiteaux supportant des entablements rectilignes. Il est donc resté fidèle aux enseignements qu’il avait reçus à Paris mais il a transporté au Cap le style néo-classique régnant en France au moment où il l’avait quittée.

Thibault s’enracina au Cap⁠ ⁠; il y fonda une famille. Le 2 avril 1786 il épousa Elisabeth van Schoor, fille d’Evert van Schoor, fonctionnaire dans l’administration de la ville du Cap et nièce d’Adriaan van Schoor, landdrost de Stellenbosch. Il eut quatre enfants. « J’aime cette colonie, écrivait-il en 1800, je l’habite depuis dix-sept années. J’ai pris la résolution de m’y fixer avec ma famille, d’y vivre d’une manière honorable et d’y employer utilement les années qui me restent à vivre. »

Thibault mourut dans la ville du Cap le 14 novembre 1815. Le nom de cet architecte, le plus original des colonisateurs français de l’Afrique australe, mérite d’y survivre.

BUrGUNDY, d’après Historic Houses of south Africa. Cul-de-lampe
Gravure BUrGUNDY, d’après Historic Houses of south Africa. Cul-de-lampe

Citer ce chapitre

Henri Dehérain, « La défense du Cap de bonne-espérance par les français de 1781 à 1783 », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. VI, Madagascar — Les Comores — Les Mascareignes — Le Pacifique — L'Afrique du Sud, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1933, p. 521-532.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-6/afrique-du-sud/la-defense-du-cap-de-bonne-esperance-par-les-francais-de/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002767