Colonies françaises

Tome V · L'Inde de 1720 à nos jours · Chapitre 6

Pendant la révolution. - Les aventuriers

Par p. 283-296 de l'édition originale 4 231 mots 8 illustrations 1932 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. Pendant la Révolution. La Révolution à Chandernagor. L’assemblée coloniale de Pondi- chéry. La suppression du privilège de la nouvelle Compagnie des Indes. Tippou Sahib et les Anglais 597 La guerre avec l’Angleterre. Troisième perte de nos établissements. — II. Les aventuriers. Les aventuriers du Décan. Les aventuriers du Bengale et de l’Indoustan
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I. - PENDANT LA RÉVOLUTION
Gravure I. - PENDANT LA RÉVOLUTION

PENDANT LA REVOLUTION. - LES AVENTURIERS I. — PENDANT LA RÉVOLUTION. — La Révolution à Chandernagor. — L’assemblée coloniale de Pondichéry. — La suppression du privilège de la nouvelle Compagnie des Indes. — Tippou Sahib et les Anglais. — La guerre avec l’Angleterre. — Troisième perte de nos établissements. II. — LES AVENTURIERS. — Les aventuriers du Décan. — Les aventuriers du Bengale et de l’Indoustan.

CHANDERNAGOR

ONWAY resta gouverneur particulier de Pondichéry jusqu’au début d’octobre 1789, époque à laquelle, ayant appris qu’il était nommé gouverneur général de nos établissements au delà du Cap de Bonne- Espérance, en remplacement de Souillac, il partit pour les Iles prendre possession de son poste. Il fut remplacé par le colonel de Fresne, qui avait commandé à Pondichéry le régiment de l’Ile de France. Celui-ci était un esprit calme et pondéré, d’un grand bon sens, d’un jugement très sûr, et sachant faire aux circonstances les concessions nécessaires sans compromettre son autorité. Ces qualités lui furent particulièrement utiles dans les circonstances toutes nouvelles où il eut à gouverner. La Révolution était commencée en France et elle eut tout de suite sa répercussion dans la colonie. Dès le mois de février 1790, les habitants de Pondichéry, réunis en une assemblée générale des citoyens, avaient élu trois députés à l’Assemblée Constituante : Beylié, Delarche et Kerjean, et constitué parmi eux un Comité représentatif de 27 membres, qui ne dura que cinq mois et se transforma au mois de juillet suivant en une Assemblée coloniale des représentants de tous les : CANONNIERS DE MARINE (1790) établissements français. (D’après Detaille). Cette assemblée réduite à 21 membres devait en comprendre 15 pour Pondichéry, trois pour Chandernagor et un pour chacun de nos établissements de Karikal, Mahé et Yanaon. Cette assemblée ne fut jamais au complet. Tandis qu’à Pondichéry les idées révolutionnaires avaient provoqué peu d’enthousiasme, elles développèrent au contraire à Chandernagor une surexcitation extrême et pour les gens du Bengale le chef-lieu fut presque aussitôt considéré comme un repaire d’aristocrates, avec qui il était peu décent de se commettre. Un comité révolutionnaire se constitua et toutes relations administratives furent rompues avec Pondichéry, sous prétexte qu’on ne relevait que de l’Ile de

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LE COLONEL DE CHERMONT. (Mme C. Hanotaux.)
Gravure LE COLONEL DE CHERMONT. (Mme C. Hanotaux.)
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France. Montigny, représentant du gouverneur, ne voulant pas entrer dans ces vues, fut obligé de se réfugier à Calcutta, où quelques « exilés » vinrent le rejoindre. Ce fut la division au Bengale⁠ ⁠; elle ne devait pas cesser jusqu’à la perte de nos établissements.

Pour remplacer Montigny, Cossigny, qui avait succédé à Conway au gouvernement général en juillet 1790, désigna Canaples, ancien fonctionnaire de Mahé, mais en même temps Defresne envoyait l’ordonnateur Mottet à Chandernagor pour essayer de concilier les esprits. Ce fut une belle anarchie : ni Canaples ni Mottet ne purent être reçus à Chandernagor. Tous deux revinrent au bout de peu de temps, l’un aux Iles, l’autre à Pondichéry, et un citoyen, du nom de Blouet, capitaine de port, administra en fait Chandernagor avec des pouvoirs souverains.

Tout s’explique si l’on sait qu’en vertu du traité de 1783, les Anglais devaient livrer tous les ans à notre établissement du Bengale 300 caisses d’opium, dont la revente procurait un bénéfice appréciable de plus de 100 000 roupies. En usurpant le pouvoir, le comité révolutionnaire de Chandernagor se préoccupait beaucoup moins de faire triompher les idées de liberté que d’avoir la libre disposition des fonds de l’opium. Le gouvernement anglais se refusa à reconnaître une autre autorité que celle du représentant légal du roi de France et, même dans son exil, ce fut Montigny et après lui Canaples ou Mottet qui procédèrent à la vente de l’opium. La résistance des révoltés n’en fut que plus vive⁠ ⁠; leur déception avait été trop grande.

Le malentendu persistant entre le gouverneur général et le gouverneur particulier, soutenus chacun par leurs assemblées respectives, Cossigny et Defresne désignèrent presque en même temps l’un Gautier et l’autre Fumeron pour remplacer Mottet et Canaples : Fumeron était président de l’Assemblée coloniale de Pondichéry. Celui-ci ne put aller plus loin que Calcutta, mais Gautier fut reçu à Chandernagor, où il sanctionna toutes les mesures prises par le comité révolutionnaire : municipalité, chambre consultative, conseil de justice, en attribuant à chacun des titulaires de ces postes des soldes fort élevées.

La divergence de vues entre Pondichéry et Chandernagor entretenant la désunion dans les esprits, Gautier crut devoir repasser aux Iles pour s’entendre avec Malartic, le nouveau gouverneur général depuis le 16 juin 1792. Malartic confirma ses pouvoirs et ordonna le rappel de Fumeron⁠ ⁠; mais entre temps des commissaires civils, envoyés par l’Assemblée législative, Lescallier et Dumorier, étaient arrivés dans la colonie⁠ ⁠; ils jugèrent que le retour de Gautier au Bengale n’arrangerait nullement les affaires et ils décidèrent de laisser toutes choses en l’état, jus-

286 LE COLONEL DE CHERMONT

qu’au moment où ils pourraient eux-mêmes se rendre au Bengale. La guerre avec l’Angleterre qui éclata peu de temps après ne leur en donna pas le temps. La seule justice qu’on puisse rendre au mouvement de Chandernagor, c’est qu’il n’y eut pas de sang répandu. A Pondichéry les choses se passèrent tout autrement. Au début, sept citoyens plus exaltés que les autres essayèrent de susciter une agitation révolutionnaire, mais, d’accord avec le gouverneur, l’Assemblée coloniale elle-même décida de les « exiler » en France, où ils furent effectivement déportés. Ce fut ensuite un calme relatif, à peine troublé par les discussions hebdomadaires de l’Assemblée qui, selon l’exemple de la métropole, essayait d’adapter les institutions nouvelles aux convenances d’une population européenne fort clairsemée. D’après un recensement de 1796, il n’y avait à Pondichéry que 823 Européens, y compris les femmes et les enfants, et dans ce nombre étaient compris les métis. Avec de si faibles éléments, on n’avait pu constituer un corps représentatif à peu près digne de ce nom, puis une assemblée coloniale, qu’en faisant appel à des fonctionnaires et à des militaires en service, mais lorsqu’il s’était agi de constituer une municipalité, faute de candidats possibles, on avait dû se contenter d’un maire et de quatre officiers municipaux, auxquels pouvaient s’adjoindre en certaines circonstances sept notables, constituant le « conseil général » de la commune. Le premier maire fut Durfort de Civrac, maréchal de camp. On doit rendre à cette première municipalité de Pondichéry ainsi qu’à l’Assemblée nationale le témoignage qu’elles essayèrent de s’entendre avec le gouverneur et, qu’à part de légers froissements, l’ordre public n’eut qu’à se féliciter de ce bon accord.

Illustration de l'ouvrage, page 286
Gravure sans légende (page 286)

L’Assemblée coloniale fit place le 2 décembre 1792 à une nouvelle assemblée, d’où les fonctionnaires et militaires furent exclus. On compte que 214 citoyens actifs, c’est-à-dire payant quelque impôt, purent participer à l’élection. Cette nouvelle assemblée, d’un esprit plus démocratique que la précédente, fut aussi un peu plus sectaire. Les croyances religieuses furent en principe respectées, mais plusieurs prêtres abandonnèrent leur ordre⁠ ⁠; d’autres moins disposés à se conformer aux idées nouvelles, se réfugièrent à Madras. Les cendres de Bussy paraissent avoir été violées. Les grands mots devinrent à la mode et il faut reconnaître que dans le cercle restreint de Pondichéry on s’agitait tout à fait dans le vide. Cependant on ne relève aucun excès véritable. L’un des commissaires, Lescallier, était d’un caractère doux et conciliant, et le colonel de Chermont, qui remplaça Defresne le 4 février 1793, était lui aussi un esprit pondéré. On doit certainement à leur collaboration d’avoir évité des troubles véritables, et d’avoir limité l’agitation à une indiscipline générale aussi bien dans le civil que dans le militaire.

287 NOUVELLE COMPAGNIE DES INDES

Nos autres établissements, Karikal, Mahé et Yanaon, connurent quelques troubles sans gravité. A Mahé, Larcher fut un administrateur calme et modéré⁠ ⁠; à Yanaon il fut fort difficile de trouver un représentant à l’Assemblée coloniale : trois élus refusèrent successivement leur mandat. Une des conséquences assurément plus grave de la Révolution fut non pas la suppression de la nouvelle Compagnie des Indes, comme on pourrait être tenté de le croire, mais simplement celle de son privilège. Par décret du 3 avril 1790, la liberté du commerce fut proclamée au delà du cap de Bonne-Espérance. Les opérations de cette compagnie avec le comptoir de Pondichéry s’élevaient alors à plus de 4 millions de francs : à la demande de la moitié des actionnaires, elle décida de continuer son commerce, sauf à l’exercer au même titre que les particuliers⁠ ⁠; elle décida seulement qu’elle n’aurait plus que quatre agences dans tout l’Extrême- Orient : Pondichéry, Bengale, Mahé et Canton, avec trois bureaux de correspondance : Yanaon, Surate et les Iles. Des agents particuliers choisis sur place furent chargés de ses intérêts avec une commission de 3 pour 100 sur les affaires, et 5 vaisseaux furent envoyés dès la fin de 1791. L’un d’eux, le Necker, devait porter dans l’Inde 292 000 piastres dont 160 000 pour Chandernagor, 60 000 pour Yanaon, 6o 000 pour Pondichéry et 12 000 pour Surate. Les opérations, conduites par les mêmes administrateurs, se poursuivirent aussi heureusement qu’avant 1789⁠ ⁠; le bilan présenté aux actionnaires le 25 avril 1792 établissait un actif de 14 293 627 livres et un passif de 4 804 750 livres. Mais il arriva qu’en 1793, un obscur député du Midi accusa la Compagnie d’avoir prêté de l’argent au roi pour faire la contre-révolution. Il n’en fallut pas davantage pour exciter les passions et, le 8 octobre, un décret prononça purement et simplement sa suppression. Plusieurs de ses administrateurs montèrent sur l’échafaud. La liquidation, commencée seulement le 3 septembre de l’année suivante, se poursuivit avec des fortunes diverses jusqu’au 15 mai 1875, date à laquelle fut partagé le reliquat de l’actif entre les héritiers ou descendants des actionnaires du siècle précédent. - Quant à la Compagnie de Law, la liquidation entreprise par la Compagnie elle-même était presque achevée au moment de la Révolution⁠ ⁠; elle fut continuée à partir de 1791 par la Trésorerie générale et terminée en 1793 par l’inscription des derniers créanciers sur le grand Livre de la Dette publique.

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IV. — DANSEUSE INDOUE, tableau original d’Albert Besnard de l’Académie des Beaux-Arts
Gravure IV. — DANSEUSE INDOUE, tableau original d’Albert Besnard de l’Académie des Beaux-Arts
T SIPPOU SAHIB ET LES ANGLAIS

Hors ces événements, touchant à la vie intérieure de la colonie, rien ne troubla véritablement sa sécurité jusqu’en 1793. Les revenus provenant surtout de l’affermage des terres rentraient régulièrement et, avec les fonds envoyés de France, suffisaient à couvrir toutes les dépenses qui s’élevaient en 1789 à 3 003 084 livres, dont 2 505 084 pour Pondichéry, 250 000 pour Chandernagor, 60 000 pour Karikal, 40 000 pour Mahé, et nous négligeons les autres loges ou comptoirs. Les seules dépenses militaires figuraient à Pondichéry pour une somme totale de I 837 724 livres. repris la lutte contre Tippou Sahib, avec le désir de L’intérêt était plutôt au dehors où les Anglais avaient détruire cette fois sa puissance. Unis aux Mahrattes et au soubab du Décan qui ne purent jamais comprendre qu’ils se perdaient eux-mêmes en écrasant leur rival, ils envahirent le Maïssour au début de février 1792, prirent entre autres villes Bengalore, Nundidrug et Sevendrug et acculèrent Tippou au début de 1792 sous

DANSEUSE INDOUE Tableau de ALBERT BESNARD.
Gravure DANSEUSE INDOUE Tableau de ALBERT BESNARD.

HIST. COLONIES. INDE. — T. V.

PLANCHE IV.

289 SIEME PERTE DE NOS CTABLISSEMENTS

les murs de Seringapatam, sa capitale. Nous avions alors auprès du sultan un petit détachement de partisans français sous les ordres de Vigie, successeur de Lallée⁠ ⁠; il était trop faible pour tenir en échec les quelques milliers d’Européens commandés par lord Cornwallis et le général Abercrombri. Tippou fit la paix le 24 février en abandonnant à ses ennemis la moitié de ses Etats et 6o millions de revenus annuels. Mais il était évident que cette paix n’était qu’une trêve⁠ ⁠; les Anglais n’y avaient consenti que sous la pression des Mahrattes et du Nizam, qui les invitèrent à la modération. Dès le mois de mars suivant, Defresne, pressentant l’avenir, envisageait les moyens d’entretenir auprès de Tippou un corps de troupes de I 800 hommes dont 600 Européens. Telle était notre situation tant à l’intérieur qu’au dehors, lorsque éclata une nouvelle guerre avec l’Angleterre en 1793. Nous n’étions nullement préparés à la soutenir⁠ ⁠; les défenses de Pondichéry avaient été systématiquement négligées depuis la paix de 1783⁠ ⁠; dans la pensée que même avec de bonnes fortifications et une armée plus nombreuse, nous ne serions pas en état de résister aux Anglais, le gouverneur Conway, obéissant à des ordres de la métropole, avait fait passer aux Iles dès 1789 presque toute l’artillerie de Pondichéry et les munitions. L’effectif des troupes, quoique numériquement fixé à 485 hommes, n’était en réalité à la fin de 1791 que de 296 Européens, auxquels s’ajoutaient 500 cipayes, répartis en cinq compagnies, commandées chacune par un lieutenant européen et un capitaine indigène. Des renforts ( ) B arrivés en 1792 pour réprimer des troubles éventuels en nos possessions portèrent ces chiffres à 595 Européens (dont 490 fantassins, 8o artilleurs et 25 dragons) et les cipayes furent portés

(E. Courtot.)
Gravure (E. Courtot.)

HISTOIRE DES COLONIES T. V

CORNWALLIS ET LE FILS DE TIPPOU SAïB, d’après le tableau de Johan Zoffany, Calcutta

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à 850. Il y avait en outre une garde nationale de 150 hommes, un détachement d’une cinquantaine de matelots attachés à l’artillerie et 8o topas. En cas de siège, la place disposait de 140 bombes à feu, mais onze seulement purent atteindre les batteries ennemies. Des fortifications sans revêtement qui croulaient à chaque pluie, des ouvrages extérieurs inachevés, des fossés à moitié comblés, complétaient les moyens de défense.

DU DÉCAN

Chermont, sachant qu’il ne pouvait soutenir un siège, dégoûté d’autre part des discussions grandiloquentes de l’Assemblée et de la division qu’elles entretenaient dans les esprits, avait demandé à Malartic sa mise à la retraite⁠ ⁠; les événements prévinrent sa décision. Le rer juillet, les Anglais bloquèrent Pondichéry par mer et le 12 Cornwallis et Braithwait s’établirent sur le plateau de Périmbé. Le 27, ils n’avaient encore commencé aucune attaque. Sommé de se rendre, Chermont commença par s’y refuser⁠ ⁠; mais le 20 juillet il n’avait que 43 584 livres en caisse et que pouvait-il faire avec ses 12 à I 500 hommes contre les 24 000 hommes de Cornwallis dont 6000 Européens⁠ ⁠? Le II août, les batteries anglaises se rapprochèrent de 300 toises de la place dans le Nord. L’Assemblée coloniale et la municipalité, se voyant abandonnées aussi bien par la métropole que par les Iles, furent d’avis de capituler. L’acte fut signé le 22 août et pour la troisième fois Pondichéry tomba aux mains des Anglais. Nous n’avions plus un pouce de terrain dans l’Inde, alors que la puissance anglaise allait se fortifier et se consolider par la destruction successive et précipitée de l’empire du Mysore en 1799 et de la confédération mahratte en 1803. Mais 1l restait encore des Français, libres et indépendants. C’étaient ces aventuriers qui, les uns pour fuir une administration trop rigide, les autres pour se créer une fortune et du bien-être, tous par l’attrait de l’inconnu, s’étaient mis au service des princes de l’Inde, et leur avaient apporté le concours de leur courage ou de leur expérience. Les premiers, plus nombreux, étaient pour la plupart des soldats déserteurs et il y en eut toujours plusieurs centaines, qui servirent çà et là dans les situations les plus diverses et les plus modestes, sans jamais réaliser leur rêve d’avenir⁠ ⁠; ceux dont les connaissances étaient plus étendues ou le génie plus vif, arrivèrent parfois à des situations élevées et quelques-uns réalisèrent des fortunes considérables.

II. - LES AVENTURIERS.

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Cet exode avait commencé du jour où nous eûmes des troupes à Pondichéry⁠ ⁠; pour ceux à qui la discipline était trop dure, il était toujours aisé de déserter, sans crainte d’être repris⁠ ⁠; le seul danger à courir était un sort misérable en cette nouvelle carrière et c’était ainsi généralement que l’aventure se terminait. Les désertions d’officiers étaient extrêmement rares. Mais, quand vinrent les revers et notamment la première perte de Pondichéry en 1761, beaucoup de soldats et même d’officiers, ayant échappé à la captivité anglaise, mais ne pouvant revenir en France, n’eurent d’autre ressource que de se mettre ouvertement au service des princes de l’Inde. On vit alors émerger parmi les chefs des personnalités dont quelques-unes ont laissé un nom dans l’histoire.

Hügel, Russel, Lallée embrassèrent la cause d’Haïder Ali⁠ ⁠; mais de même que leurs successeurs, ils n’eurent jamais l’autorité et ne jouèrent pas non plus le rôle qu’on se plaît communément à leur attribuer. Le nabab ne leur laissa pas la liberté de leurs mouvements et, loin de commander, ils durent presque toujours, pour conserver leur situation, subordonner leurs conceptions à celles des deux princes qui les employèrent, Haïder Ali et Tippou⁠ ⁠; or il s’en fallait que celles-ci, s’inspirant toutes de méthodes indigènes, fussent souvent les meilleures. Nos officiers à leur solde ne s’enrichirent point⁠ ⁠; car, par esprit de méfiance à légard des étrangers, ces princes furent des plus ménagers de leurs subsides. Aussi leurs forces européennes n’eurent-elles jamais ni consistance ni entrain⁠ ⁠; les soldats combattaient mal et fuyaient à la moindre occasion. Les derniers qui restèrent autour de Tippou se distinguèrent par un ardent patriotisme révolutionnaire, toutefois ils restèrent fidèles au « citoyen Tippou ».

Mieux rétribuées et plus régulièrement organisées furent les troupes que le Nizam parvint à se créer dans le Décan.

Le premier qui les commanda fut Zéphyr dit Babel, dont il est fait le plus grand éloge, puis vinrent Gardé, Lallée, avant qu’il ne passât au Mysore et enfin Raymond, dont l’action paraît avoir été la plus forte. Raymond, qui prit la succession de Lallée en 1785, était parvenu dix ans plus tard à mettre sur pied 15 000 hommes dont 750 Européens, répartis en 20 bataillons et commandés par 124 officiers. Cette force parut tellement inquiétante que les Anglais en exigèrent le licenciement. Raymond mourut subitement à quarante ans, le 25 mars 1795, avant d’avoir assisté à l’effondrement de son œuvre⁠ ⁠; le licenciement de ses troupes n’eut lieu que l’année suivante, sous son successeur, Pedron, un autre Français. Raymond avait d’abord servi sous les ordres de Bussy comme lieutenant puis comme capitaine et les historiens anglais lui reconnaissent toutes les qualités d’un chef.

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ES AVENTURIERS DU BEN-

DE BOIGNE

Dans l’Indoustan les destinées des aventuriers français furent plus brillantes. Sans attribuer rigoureusement ce titre à Law et à Courtin qui, après la chute de Chandernagor, essayèrent de soulever tout le pays contre les Anglais, il n’y a aucune honte à l’attribuer au colonel Gentil qui, sans trop paraître, était parvenu de 1763 à 1775 à constituer au nabab d’Oudh, Soudja daula, inquiet des ambitions anglaises, des forces suffisantes pour les paralyser pendant quelque temps. Malheureusement le nabab mourut trop tôt (janvier 1775) pour achever son œuvre et son fils, Assef daula, ne sut pas résister aux Anglais qui exigèrent le renvoi de Gentil et de ses officiers. Gentil rentra en France, où il mourut sans fortune en 1799. Maîtres du Bengale et de la basse vallée du Gange, les Anglais n’avaient plus rien à craindre dans ces régions d’une action étrangère, le danger pour eux ne pouvait plus Martin venir que d’Agra et de Delhi où les Mahrattes étaient parvenus en 1771 à imposer au Grand Mogol une sorte de protectorat dont Mahadaji Scindia, d’Oudjein dans le Malva, était l’agent d’exécution au nom de la confédération mahratte. C’est donc là que se donnèrent rendez-vous les aventuriers de toute nationalité, qui, il faut bien le reconnaître, recherchèrent plutôt leurs avantages personnels que ceux de leur pays d’origine.

Au nombre des hommes qui jouèrent alors un certain rôle, se placent au premier rang, du côté étranger, Walter Rheinhardt, plus connu sous le nom de Sombre, et, du côté français, René Madec.

Madec, d’origine bretonne, était arrivé dans l’Inde en 1750 comme marin, puis il s’enrôla comme soldat. Après la prise de Pondichéry, où il fut fait prisonnier et de là emmené au Bengale, il servit un instant les Anglais pour recouvrer sa liberté et, à la première occasion, passa dans le pays d’Oudh où Soudja daula l’engagea comme officier. Différentes circonstances et révolutions le firent successivement passer au service des Rohillas, des Djates, du Grand Mogol, de Scindia et enfin de Nadjef Khan, généralissime des armées mogoles. Il se constitua ainsi un corps de troupes de plusieurs milliers de fantassins et de cavaliers, pour l’entretien desquels on lui donna en jaguir ou concession la province de Bari, au confluent du Tchermel et de la Djemna. Dans ces diverses situations, Madec eut occasion d’entrer en relations avec Chevalier, le commandant français de Chandernagor, et tous deux envisagèrent la possibilité de contrecarrer les desseins à peine voilés des Anglais en fondant un grand établissement français à Tatta, presque aux bouches de l’Indus. Désespérant de réussir et ayant d’ailleurs fait fortune, Madec céda en 1777 sa troupe au rana de Godh ou Gohad et revint à Pondichéry, puis en France, où il mourut en 1782.

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Madec eut un instant sous ses ordres un colonel de l’armée française, le marquis de Maudave, qui avait servi précédemment à Madagascar et était déjà venu dans l’Inde en 1762. Homme brillant et cultivé, mais à qui ses qualités mêmes empêchaient parfois de se rendre compte des réalités, Maudave n’avait réussi à se fixer nulle part. En 1773, il passa au Bengale où Gentil l’accueillit à la cour du nabab d’Oudh. Obligé de quitter le pays à la suite du renvoi des Français, il alla retrouver Madec qui lui offrit un grade dans sa petite armée. Leurs rapports furent excellents pendant plus d’une année, puis ils se séparèrent pour une question de solde. Maudave revint à la côte un peu déçu et très aigri et mourut à Masulipatam en décembre 1777. Il a laissé sur son séjour en Indoustan des Mémoires en grande partie inédits qui sont d’un réel intérêt.

Gentil, Madec et Maudave ne furent point des aventuriers dans le mauvais sens du mot, mais on ne peut refuser ce péjoratif au sieur Palbot, plus connu sous le nom de chevalier de Saint-Lubin, qui, établi depuis longtemps dans l’Inde, ourdissait à la même époque (1777) à Pouna les intrigues en apparence les plus sérieuses en se faisant fort de procurer au péchoua 2 000 Français et de lui lever en outre Io 000 cipayes, s’il voulait entrer en lutte contre les Anglais. Ces menées ne tardèrent pas à tourner à la confusion de leur auteur qui, bientôt après, rentra en France, où il mourut obscurément.

Cependant les circonstances allaient permettre à deux hommes nouveaux, de Boigne et Perron, de faire preuve d’incontestables qualités, en les mettant au service de Mahadaji Scindia. L’autorité de ce prince, le plus puissant de la confédération mahratte, s’étendait depuis Oudjein au Sud jusqu’à Delhi au Nord. Désireux de la fortifier, au besoin contre les propres hommes de sa nation, il estima ne pouvoir mieux faire qu’en utilisant le concours d’Européens et c’est ainsi qu’il prit à

294 LE GÉNÉRAL PERRON

son service d’abord de Boigne, puis Perron. L’un introduisit l’autre et lui laissa sa succession. Ce serait sortir du cadre de cette histoire que d’insister sur le rôle qu’ils jouèrent⁠ ⁠; disons simplement que de Boigne, né à Chambéry en 1751, entré au service de Scindia en 1783, organisa à l’européenne une partie de son armée et lui assura ainsi des succès certains sur les princes de son voisinage, notamment dans le Doab, entre Agra et Delhi, et dans le pays des Rajpoutes, entre Delhi et Jaypore. Sur ses conseils, Scindia n’entra jamais en lutte contre les Anglais. Ce prince étant mort en 1794 fut remplacé par son neveu Daolat Rao, un enfant de quinze ans. De Boigne resta encore auprès de lui pendant près de deux ans, puis, ayant amassé une fortune considérable, il retourna en Europe sous prétexte de fatigue, au début de 1796, laissant sa succession militaire à Perron⁠ ⁠; il fut, comme l’on sait, le mari de la célèbre mémorialiste, Mme de Boigne. Perron, né en 1755, était un ouvrier français venu dans l’Inde en 1774. Après diverses vicissitudes, il avait été accueilli par de Boigne, qui peu à peu en avait fait son premier lieutenant. La tâche de Perron fut plus difficile que celle de son chef. Daolat Rao n’avait point (D’après A. Martineau : ). l’expérience de son prédécesseur et n’eut jamais son autorité. Beaucoup de ses partisans se détachèrent de lui. Perron dut entrer en guerre pour les soumettre. Pendant qu’il opérait avec succès dans le Nord autour d’Agra et de Delhi, avec Coël comme centre, Daolat Rao était vaincu dans le Sud, du côté d’Oudjein, par son rival Toukodji Holkar, d’Indor. De là entre le souverain et son général un refroidissement qui, sans amener entre eux une rupture effective, affaiblit au moins la confiance. Aussi, lorsque les Anglais attaquèrent à leur tour en 1803, Perron profita de la circonstance pour retourner en France. Il avait acquis une belle fortune et le titre de général lui avait été reconnu dès 1797 par Decaen agissant au nom du gouvernement français. Perron est mort en France en 1834, trois ans après de Boigne, son protecteur resté son ami. Avec lui, s’éteint la lignée des aventuriers français. Pour n’avoir pas laissé de

LE GÉNÉRAL PERRON, d’après A. Martineau, Le général Perron. (Mme C. Hanotaux.)
Gravure LE GÉNÉRAL PERRON, d’après A. Martineau, Le général Perron. (Mme C. Hanotaux.)
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résultats effectifs durables, l’action politique ou militaire des aventuriers n’en honore pas moins leur pays⁠ ⁠; ces hommes ont fait preuve d’endurance, de sagesse et parfois de génie. Cependant, restent à plaindre les soldats qui se sacrifient pour des causes inutiles ou perdues d’avance. En résumé, l’œuvre des aventuriers ou partisans a parfois honoré les hommes, elle a rarement servi les intérêts de la nation.

Il faut enfin faire une place dans ce tableau au général Allart, qui vint dans l’Inde en 1822, s’attacha à Runjet Sing, souverain du Penjab et du Cachemire, disciplina les troupes de ce prince et l’aida à établir son autorité jusque dans le Caboulistan. Allart non plus que Runjet Sing n’entrèrent jamais en conflit avec les Anglais.

CHAPELLE INDOUE. (G. Hanotaux fils), cul-de-lampe
Gravure CHAPELLE INDOUE. (G. Hanotaux fils), cul-de-lampe
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Citer ce chapitre

Alfred Martineau, « Pendant la révolution. - Les aventuriers », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 283-296.

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