Colonies françaises

Tome V · L'Inde de 1720 à nos jours · Chapitre 7

La période contemporaine

Par p. 297-310 de l'édition originale 4 305 mots 6 illustrations 1932 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. De 1815 à 1870. Les gouvernements du comte Dupuy et de Richemont (I816-1829). Les premiers établissements industriels. Sous la seconde République et sous l’Empire. — II. De à nos jours. L’agitation politique. La renonciation. La vie économique
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LA CÔTE DU CARNATIC, d’après un dessin du Tour du Monde. (G. Hanotaux fils.) Frontispice
Gravure LA CÔTE DU CARNATIC, d’après un dessin du Tour du Monde. (G. Hanotaux fils.) Frontispice

G.H. I. - DE I815 A 1870. — Les gouvernements du comte Dupuy et de Richemont (1816-1829). — Les premiers établissements industriels. — Sous la seconde République et sous l’Empire. II. - DE 1870 A NOS JOURS. — L’agitation politique. — La renonciation. — La vie économique. E traité du 30 mai 1814 nous restitua nos possessions de l’Inde, telles qu’elles existaient au ter janvier 1792, à la veille de la longue guerre avec l’Angleterre. Aucune difficulté sérieuse pour la limite de nos comptoirs, sauf à Mahé, où l’on ne parvint à s’entendre que vers 1850⁠ ⁠; nulle difficulté non plus pour nos loges, mais comme celles-ci n’avaient de valeur que par le commerce et que, l’Angleterre étant devenue la maîtresse de tous les tarifs et de tous les droits, nous n’avions plus aucun moyen d’en faire de lucratif, nous les abandonnâmes de fait en 1824, en ne gardant plus sur elles que des droits indiscutés mais pratiquement de peu d’utilité. Telle est encore la situation : moyennant une faible redevance, l’Angleterre admi-

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nistre ces loges comme si elles lui appartenaient. Il est vrai qu’elles n’ont partout qu’une faible superficie, à peine trois ou quatre hectares. Cependant, à Calicut et à Dacca, elles constituent des enclaves fort importantes au cœur même de la ville⁠ ⁠; l’enclave de Calicut est le plus beau quartier de cette cité. Par contre, d’autres loges, comme Patna et Jougdia, ne se retrouvent plus, même sur le terrain.

Des contestations plus sérieuses s’élevèrent à propos de l’opium, du salpêtre et du sel, objets de monopole, dont les conditions de vente et de livraison avaient été réglées avec l’Angleterre par la convention du 30 août 1787, sans avoir été expressément reproduites dans le traité de 1814. Une convention nouvelle du 7 mars 1815 précisa la situation. Il fut réglé que la France ne pourrait acquérir chaque année la livraison prévue de 300 mauds d’opium qu’au prix moyen du produit des ventes à Calcutta et non plus au prix de fabrication⁠ ⁠; — que nous conserverions la faculté d’exporter tous les ans du Bengale 18 oo0 mauds de salpêtre, enfin — et ce fut la stipulation la plus importante — qu’en compensation du privilège reconnu à l’Angleterre d’acheter en nos possessions de la côte Coromandel à un prix déterminé le sel excédant nos besoins, nous recevrions annuellement une somme de quatre lacks de roupies siccas, soit environ un million de francs. C’est le principe de la fameuse rente de l’Inde qui a soulevé tant de discussions entre la métropole et sa colonie et qui en soulève encore à l’occasion. La métropole considère cette rente comme un revenu d’Etat et en dispose à son gré⁠ ⁠; la colonie prétend qu’elle doit lui revenir en toute propriété, comme une compensation de ses charges et dépenses. La métropole n’a jamais fait sur ce point la moindre concession.

La fabrication du sel en nos établissements ayant donné lieu à des réclamations sans fin tant d’un côté que de l’autre, nous y renonçâmes dès 1818, moyennant une indemnité annuelle de 4000 pagodes ou 36 000 francs. Conclue pour quinze ans, cette convention qui porte la date du 18 mai a été indéfiniment prorogée et est toujours en vigueur.

PUY ET DE RICHEMONT

Comme autres stipulations notables, nous ne devions plus entretenir dans l’Inde que deux compagnies et demie de cipayes, dont 10o hommes à Pondichéry, 100 à Chandernagor, 30 à Karikal et 30 à Mahé. Aucune troupe européenne n’était tolérée, mais seulement quatre officiers commandant le petit bataillon de cipayes indigènes. Le comte Dupuy, nommé gouver- (1816-1829) neur de nos établissements, arriva à Pondichéry le 26 septembre 1816, après un voyage de quatre mois. On ne l’y attendait pas si tôt et, comme rien n’était prêt pour le recevoir, le gouverneur de Madras lui offrit l’hospitalité. Pondichéry comptait alors 450 blancs et, avec les aldées qui en dépendaient, 60 000 Indiens. La reprise de possession de nos divers comptoirs, sauf Mahé, s’effectua presque aussitôt : Chandernagor nous fut rendu le 4 décembre⁠ ⁠; on n’y comptait plus que 10000 Indiens et, 450 blancs.

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Pendant neuf ans que dura son admi nistration (26 septembre 1816-13 octobre 1825), la colonie fut menacée deux fois par la famine et plusieurs récoltes furent au-dessous des produits ordinaires. Le comte Dupuy remédia du mieux qu’il put à ces situations difficiles en abandonnant les droits de douane et en facilitant les communications par la réparation des grandes routes, des étangs et des canaux⁠ ⁠; la population, les tisserands et, avec eux, le bienêtre, revint à Pondichéry et la ville s’embellit. Une administration équitable présida aux rapports avec tous les habitants, quels qu’ils fussent⁠ ⁠; enfin les rapports avec les Anglais furent rétablis sur un principe d’égalité et de réciprocité que notre situation politique en Asie rendait LE CORTÈGE IMPÉRIAL DU GRAND MOGOL bien difficile à soutenir.

LE CORTÈGE IMPÉRIAL DU GRAND MOGOL. (G. Hanotaux fils.)
Gravure LE CORTÈGE IMPÉRIAL DU GRAND MOGOL. (G. Hanotaux fils.)

Les vieilles formules du commerce, de l’agriculture et de l’industrie n’ayant plus cours soit par le fait des idées révolutionnaires, soit par le fait de la souveraineté de l’Angleterre, il ne semble pas que le comte Dupuy ait fait le moindre effort pour en chercher de nouvelles : le temps seul devait accomplir cette œuvre de réadaptation. Sans grand éclat, l’administration du comte Dupuy fut surtout

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faite de bienveillance, de modération et de bon sens, sinon de très grande fermeté.

Il eut pour successeur intérimaire le capitaine de vaisseau Cordier, qui fut successivement administrateur de Karikal et de Chandernagor, où il a laissé le souvenir d’un fonctionnaire excellent. Après avoir gouverné pendant huit mois, il passa le service au vicomte Desbassyns de Richemont, commissaire de la marine, qui administra nos établissements du 19 juin 1826 au 2 août 1828.

Moins conciliant que son prédécesseur, mais ayant une personnalité plus accusée, Richemont eut aussi plus de résistances à vaincre, plus de difficultés à résoudre. Le personnel placé sous ses ordres, habitué depuis neuf ans à un certain laisseraller, se montra tout à fait indiscipliné et l’avocat général Dangles donna un fort mauvais exemple. Il fallut le renvoyer en France et expulser plusieurs colons. Richemont trouva sans doute plus de satisfaction à créer le 26 août 1826 le collège de Pondichéry, une bibliothèque publique (16 mai 1827), avec un fonds des plus riches et des plus solides qui subsiste encore, enfin le Mont de Piété (mai 1827), qui à subi bien des métamorphoses mais a survécu à toutes. Dans un autre ordre d’idées, Richemont créa le jardin colonial et essaya de naturaliser à Pondichéry la canne à sucre de Batavia. Enfin, Richemont ayant eu vent que des traces du naufrage de Lapérouse existaient d’une façon certaine dans un archipel de l’océan Pacifique, se préparait à envoyer une mission pour les recueillir, lorsqu’il fut devancé par l’initiative des Anglais de Calcutta.

IL SEMENTS INDUSTRIES. SEMENTS INDUSTRIELS

Après un nouvel intérim de Cordier, son successeur fut le capitaine de vaisseau de Meslay (Io avril 1829-3 mai 1835). Ce fut un administrateur pratique, autant qu’il peut y avoir de résultats durables dans l’Inde. Il fit démolir les fortifications du bord de mer pour finir un boulevard et une belle promenade, qui est devenue le cours Chabrol, construisit un vaste bazar ou marché, prolongea le canal qui sépare la ville blanche de la ville noire et créa un jardin botanique sur l’emplacement de l’ancien Champ-de-Mars. part une rupture totale avec les habitudes com- Le gouvernement de de Meslay marqua d’autre merciales du passé par l’essai réfléchi d’une organisation industrielle. Il était difficile de mettre la terre en valeur⁠ ⁠; elle est tout entière aux mains des indigènes, mais on recourut à des procédés assez souples. C’est ainsi que dans le même temps, au Sénégal, on essayait de remplacer la traite des esclaves par l’agriculture et notamment par la culture du coton. Pour favoriser les cultures dans l’Inde, le gouvernement français avait décidé d’allouer des primes, de faire des avances en espèces et de concéder des terrains aux Européens qui entreprendraient de cultiver l’indigo, la canne à sucre, le mûrier et le cotonnier. On avança à cet effet 580 000 francs. Avec ces avances et sur ces promesses d’avenir, plusieurs colons tentèrent la fortune. Courbon et Faure de Fontclair créèrent des sucreries⁠ ⁠; elles ne réussirent pas, les sucres fabriqués en nos établissements ayant été taxés à l’entrée en France comme sucres étrangers. Un nommé Saint- Hilaire entreprit la culture du mûrier et l’élevage des vers à soie. Une compagnie formée par Charlemagne, Poulain et Dubois, entreprit la filature du coton et elle donna de bons tissus. Poulain avait reçu en prime une somme de 174584 francs pour achat et introduction des machines nécessaires à son industrie. Un autre Européen, Théophile Blin, obtint le 24 octobre 1828 autorisation de construire une filature sur l’emplacement de l’ancien Champ-de-Mars⁠ ⁠; la raison sociale de l’entreprise fut « Etablissement public de filature et de - tissage à l’européenne ». CHAR HINDOU (d’après le Tour du Monde).

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CHAR INDOU, d’après le Tour du Monde. (A. Reiss.)
Gravure CHAR INDOU, d’après le Tour du Monde. (A. Reiss.)

Mais la métropole ayant décidé en 183I de cesser toutes les avances, les entreprises périclitèrent puis tombèrent peu à peu et, en 1835, au moment du départ de Meslay, il ne restait plus, ayant quelques chances de survie, que les établissements Poulain et Saint- Hilaire, encore qu’un cyclone survenu le 3 mai 1830 ait détruit presque toutes les plantations. La culture de l’indigo qu’on avait tentée échoua complètement.

Le marquis de Saint-Simon, maréchal de camp, succéda à M. de Meslay le 3 mai 1835 et gouverna jusqu’au 27 avril 1840. Dans un premier rapport du 15 octobre 1835, il considérait la situation générale de la colonie comme déplorable et il n’était pas plus optimiste à la fin de son gouvernement lorsque, le 30 avril 1840, il remettait un mémoire explicatif à son successeur, le capitaine de vaisseau du Camper. Il lui exposait que la prime à l’exportation ayant été supprimée à partir

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du ter janvier 1839, le commerce avait fléchi et risquait de ne pas se relever. Toutefois la filature Poulain et l’établissement créé par Blin continuaient à fonctionner dans des conditions satisfaisantes⁠ ⁠; bientôt ce dernier passa sous le contrôle de Charlemagne Poulain, qui se trouva ainsi avoir en quelque sorte le monopole du tissage européen. Ce tissage a traversé naturellement quelques vicissitudes⁠ ⁠; vers 1865, nous retrouvons le fils aîné de Charlemagne, Charles Poulain, gérant une autre filature sur la route d’Ariancoupom, celle d’Oupalom, appartenant à un Indien, Cou Vingadassala Chetty, mais dès 1870, le même Charles Poulain reprenait la gérance de la filature « à l’européenne » jusqu’au jour (1875) où la saisie d’un nommé Amalric décida du sort de cette dernière. Elle passa alors entre les mains de Gustave Cornet, d’une famille établie à Pondichéry depuis cent cinquante ans⁠ ⁠; il constitua en 1866 une société anonyme, dite « Société anonyme de filature et tissage mécanique Savana », qui existe encore.

Mais c’est légèrement anticiper sur les événements⁠ ⁠; revenons en arrière. A Du Camper succédèrent Pujol en 1844, de Lalande de Calan en 1849, Bédier en 1851, le contre-amiral de Verninac Saint-Maur en 1852, Durand d’Ubaye en 1857 et Bontemps en 1863. De Lalande de Calan mourut à son poste le 14 juin 1850. Avec François Martin en 1706, de La Prévôtière en 1720 et Bussy en 1785, il est un des quatre gouverneurs de l’Inde française qui soient morts dans l’exercice de leurs fonctions.

Sous leur gouvernement, dont la durée correspond à la fin du règne de Louis- Philippe, à la seconde République et au second Empire, il ne se passa et il ne pouvait rien se passer d’important ni d’extraordinaire sur un territoire d’étendue si bornée où toute extension était impossible, et où le développement économique luimême dépendait en grande partie de nos rapports de voisinage avec les Anglais. Cependant, dans le cercle restreint où s’exerça leur action, nos gouverneurs ne se crurent pas obligés de se confiner dans cette immobilité, dont on a fait si souvent à l’Inde une vertu... ou un défaut⁠ ⁠; ils donnèrent leurs soins à favoriser l’agriculture, à maintenir et à développer les filatures et autres industries locales de moindre importance et à embellir la ville par certains travaux dont elle bénéficie encore aujourd’hui.

Comme cet effort fut purement local, il n’intéresse guère l’histoire générale⁠ ⁠; mais comme il est d’autre part peu connu et qu’il ne se trouve indiqué dans aucune histoire, quelques précisions ne seront pas inutiles : elles sont à l’honneur de la colonie et aussi de la métropole.

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SOUS LA SECONDE RÉPU- BLIQUE ET SOUS L’EMPIRE

compléta l’hôtel du gouvernement par la belle De Lalande de Calan, qui ne fit que passer, façade que l’on voit aujourd’hai⁠ ⁠; c’est de son temps qu’un Indien, nommé Deyrianadin, donna à la ville la tour qui orne la place du Grand Bazard⁠ ⁠; un autre Indien, Diagou Modeliar, offrit l’horloge. Par les soins qu’il donna à l’agriculture, Verninac mérita qu’en septembre 1855 la population indigène lui offrit une médaille en souvenir des heureux changements apportés à la condition de la classe agricole⁠ ⁠; c’est lui qui eut l’idée de la construction du pier ou débarcadère et de la fontaine monumentale qui devait un an plus tard amener sur la place du gouvernement l’eau potable de Moutrapaléom⁠ ⁠; on lui doit encore l’abaissement de la contribution foncière qui amena en quelques années de larges défrichements.

PONDICHERY : MARCHÉ INDIGÈNE. (A. Reiss.)
Gravure PONDICHERY : MARCHÉ INDIGÈNE. (A. Reiss.)

On doit à Durand d’Ubaye la conduite d’eau de Moutrapaléom à Pondichéry, la construction de l’hôpital et de la caserne et celle de l’église Notre-Dame des Anges, décidée dès 1850, enfin le port de la rivière d’Ariancoupom et le pont du Ponéar, commun avec les Anglais, qui reliait Pondichéry à Goudelour. Sous son gouvernement fut créée la banque française des Indes orientales, dont la destinée fut éphémère. Sur les fortifications sud-est de la ville, on créa le jardin d’acclimatation.

PONDICHÉRY : MARCHÉ INDIGÈNE

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Les Indiens essayant de cultiver du coton dans des terres autres que celles propres au riz ou nelly sur une étendue d’au moins vingt cannis, furent exemptés de l’impôt foncier (1862)⁠ ⁠; un an plus tard, une prime fut accordée aux trois premiers agriculteurs de Pondichéry, qui établiraient à leurs frais un moulin à vent pour puiser l’eau destinée à l’arrosage des champs.

Tout tendait insensiblement à donner à Pondichéry et à la colonie une organisation à forme européenne. Bontemps ne fut pas à cet égard inférieur à ses devanciers. Il engagea des négociations avec le gouverneur de Madras pour raccorder Pondichéry avec la ligne anglaise du sud de l’Inde, réalisa le débarcadère dont un de ses prédécesseurs avait eu l’idée, jeta les fondations de l’hôtel de ville de Pondichéry et, sur la place Napoléon-III, inaugurée en 1866, il fit élever la statue de Dupleix avec des colonnes ramenées par celui-ci de Gingy et restées enfouies dans le sol depuis la destruction de Pondichéry par les Anglais. Dans ses rapports avec la population indigène, il se montra d’une extrême bienveillance.

Dans un ordre d’idées tout différent, on vit s’ouvrir durant cette période un pensionnat pour les jeunes filles d’origine blanche (mai 1848) et une école publique pour les jeunes filles de toute classe par les sœurs de Saint-Joseph de Cluny (1849). Un dépôt des anciennes archives fut créé en 1852. En 1861, une école religieuse de jeunes garçons fut ouverte à Chandernagor et une autre à Mahé par les frères de la Doctrine chrétienne en 1864. Un maire chargé de la direction de la police fut institué à Pondichéry en 1856. Des imprimeries s’établissaient, des journaux se fondaient.

En dehors de ces actes que l’on peut considérer dans une certaine mesure comme dus à l’initiative des gouverneurs ou relevant de leur activité, on vit se développer un peu partout, à Pondichéry comme à Chandernagor et à Karikal, un mouvement d’une réelle activité industrielle, propre aux Européens et aux Indiens. Citons sans commentaires l’inauguration à Karikal d’une huilerie à vapeur (1856), d’une distillerie de rhum et d’arrac à Yanaon (1858), deux savonneries à Karikal (1861-1862), une fabrique d’huile de ricin à Yanaon (1863), la création d’un bazar central et une savonnerie à Pondichéry (1864), neuf fabriques de noir animal en 1869. Et nous négligeons — et pour cause — nombre d’autres petites industries, presque toutes indigènes, qui naissaient et disparaissaient suivant les circonstances pour ressusciter ensuite avec les mêmes aléas de durée. Toute la vie indigène est dans ces transformations perpétuelles.

Les industries les plus importantes restèrent toutefois les filatures qui en 1870 étaient au nombre de trois, portant le nom de leur directeur ou gérant⁠ ⁠; c’étaient la filature Tardivel, avec 100 métiers, 17 000 broches et 5 à 600 ouvriers, la filature Châtelier avec 5 700 broches et la filature Pagel avec 5000 broches et 150 ouvriers. Il y avait en plus 4 000 métiers indigènes. Ces filatures étaient assez florissantes, parce que leurs produits pouvaient s’écouler directement en France⁠ ⁠; mais le tissage était en décadence à Chandernagor, à Mahé et à Yanaon, en raison des droits élevés de sortie mis par les Anglais sur les matières premières. Il est triste de penser que le souvenir et même le nom des hommes qui se sont attachés à ces œuvres se perd et s’estompe de plus en plus dans la mémoire de leurs successeurs et même de leur famille, lorsqu’il en reste des survivants. Mais n’est-ce pas le lot commun de presque tout effort humain⁠ ⁠?

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Nous en aurons terminé avec ces renseignements particuliers en ajoutant qu’en 1850 un recensement de la population avait donné pour Pondichéry 707 Européens, hommes et femmes, dont 451 femmes, et 8og descendants d’Européens des deux sexes. En 1857, la population totale de nos établissements était de 215 887 habitants.

Aucun dissentiment entre la population blanche et la population indigène. Lorsque survint la révolte des cipayes en 1857, deux adresses furent remises au gouverneur : l’une des Européens demandant des armes, l’autre des Hindous assurant de leur dévouement. Les seules difficultés qu’eurent les gouverneurs provinren : de la nécessité où ils se trouvèrent de fournir les travailleurs à nos îles de l’océan Indien et de l’Amérique où l’esclavage avait été aboli⁠ ⁠; on y pourvut, comme on sait, par l’émigration indienne qui n’était pas toujours spontanée de la part des engagés⁠ ⁠; les gouverneurs furent alors transformés en agents de recrutement. De 1848 à 1863, on estime qu’on recruta dans l’Inde 70 000 travailleurs pour la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et la Réunion.

Quant à nos rapports avec les gouverneurs de Madras, ils furent toujours d’une correction parfaite⁠ ⁠; aussi bien n’y avait-il aucun sujet de contestation possible⁠ ⁠; puisque ni de part ni d’autre on ne poursuivait sérieusement aucun échange de territoire. Deux ou trois gouverneurs anglais vinrent officiellement visiter Pondichéry et pour la première fois, après vingt-cinq ans, en 1864, le gouverneur français fut invité par le collecteur britannique à se rendre à Goudelour pour une fête.

HISTOIRE DES COLCNIES TV

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LA RENONCIATION

les sentiments de la population indigène à notre ’AGITATION POLITIQUE La guerre de 1870 n’altéra en aucune façon égard, mais par la proclamation de la République, qui en fut la conséquence, elle les détourna légèrement vers la politique pure.

La République attribua en effet à notre colonie, dès le ter février 1871, le droit d’élire un député à l’Assemblée nationale, — droit dont elle avait déjà joui de 1848 à 1849 pendant une période de dix mois. Le député élu fut M. Desbassyns de Richemont, qui bénéficia des souvenirs que son père avait laissés à Pondichéry quelque quarante-cinq ans auparavant. Il ne convient pas à cette histoire d’entrer dans le détail des luttes politiques qui ont jeté un moment sur l’Inde un lustre tout particulier, mais il est impossible cependant de n’en pas dire quelques mots. Aussi bien peut-on le faire avec quelque objectivité : l’agitation électorale de nos établissements n’a en fait nui en aucune façon à leur prospérité, à peine à leur prestige et très peu à la sécurité des habitants, même à celle des agitateurs. Il y eut quelques urnes électorales violées, mais de très rares victimes humaines.

L’institution d’un député, puis d’un sénateur en 1875, fut accompagnée de la création d’un conseil colonial, bientôt devenu conseil général, celle de conseils locaux et celle de municipalités, avec à peu près les mêmes pouvoirs que dans la métropole. Il y eut cependant cette particularité que, sans être citoyens français ni astreints à toutes les obligations que comporte notre législation, les Hindous eurent les mêmes droits électoraux que nos compatriotes⁠ ⁠; il n’y avait de différence que pour les conseils propres à la colonie où les Européens et assimilés votaient sur une liste et les Hindous sur une autre. Ce système fonctionne aujourd’hui encore sous le vocable de première et de deuxième liste.

Mais il survint en 1884 un fait particulier, qui du reste ne se prolongea pas. Un Indien d’un réel mérite, Pounoutamby-Poullé, plus connu ensuite sous le nom de Pounoutamby-Laporte, eut l’idée de faire entrer en quelque sorte un certain nombre de ses compatriotes dans la famille européenne en les faisant renoncer à leur statut personnel pour adopter toutes nos lois avec toutes leurs conséquences, dont la première eût été l’égalité électorale avec les Français d’origine. Peut-être entrait-il dans la pensée de Pounoutamby de s’emparer ainsi d’une façon détournée de la direction de la politique locale⁠ ⁠; la métropole para à ce danger éventuel, en créant une troisième liste électorale, où ils seraient les seuls à figurer. Ils se trouvèrent ainsi être environ 2 000 électeurs contre 450 à 500 Européens ou assimilés et 65 000 brahmaniques et musulmans. Parti hybride et sans force réelle, celui des renonçants se porta alternativement, dans les assemblées locales, tantôt du côté de la première liste, tantôt du côté de la seconde, suivant les circonstances. II troubla ainsi l’équilibre de la vie normale de la politique⁠ ⁠; aussi, après une expérience de quinze années, disparut-il en tant qu’entité électorale, le Io septembre 1899, mais la renonciation elle-même continua de subsister pour les Indiens qui, pour des motifs divers, trouvaient préférable de renoncer à leurs us et coutumes. Leurs adhérents furent surtout des catholiques.

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PONDICHÉRY : BRAHMANES. (A. Reiss.)
Gravure PONDICHÉRY : BRAHMANES. (A. Reiss.)

L’activité politique n’en resta guère moindre entre les deux autre listes, mais se manifesta surtout au moment des élections législatives⁠ ⁠; c’est ainsi qu’à une élection de 1898 le député sortant, M. Pierre Alype, qui avait élu quatre fois consécutives avec 26 à 30 000 voix, ne recueillit que 9 suffrages. Le nom de Chane-

PONDICHÉRY : BRAHMANES

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mouga velayou damodeliar, qu’un écrivain, M. Maindron, a spirituellement appelé « le propriétaire du suffrage universel dans l’Inde », ne s’est pas encore effacé de toutes les mémoires⁠ ⁠; sa propriété s’est éteinte avec lui en 1909, mais il a eu des successeurs. Si maintenant nous nous reportons vers la vie économique de la colonie, on peut dire d’une façon générale que la situation n’a jamais cessé d’être satisfaisante et fut même excellente à certains moments. Les budgets ont été sagement équilibrés par une succession de conseils généraux, toujours animés du même esprit : ne pas surcharger les contribuables et ne pas engager l’avenir par des emprunts dont il faut bien un jour ou l’autre payer les charges, sans compensation suffisante. La gestion des municipalités, assez rigoureusement contrôlée par l’administration, n’a pas non plus donné de déboires ni de déceptions. La prudence avec laquelle ont été en général gérés les fonds publics n’a pas empêché de faire quelques travaux d’embellissement comme le stand de Chandernagor⁠ ⁠; mais, dans une étendue si restreinte et où tous les travaux essentiels étaient déjà réalisés depuis de longues années, on comprendra aisément que l’effort donné n’ait pas été considérable⁠ ⁠; il ne pouvait pas l’être, à moins d’engager des dépenses somptuaires, sans utilité pratique. On s’est borné à l’entretien des monuments et notamment à celui des routes, qui dès l’origine ont été d’une exécution parfaite.

Ce n’était cependant pas l’immobilisme⁠ ⁠; si l’administration et les corps élus étaient prudents et réservés dans l’engagement des dépenses, une réelle activité continuait à se manifester dans le domaine industriel. Les filatures, dont la première création remontait à 1828, se développaient et l’on en édifiait de nouvelles. Une famille d’industriels alsaciens, les trois frères Gaebelé, créaient ou accroissaient les usines de Cossopaléom et de Modeliarpeth⁠ ⁠; Savana prenait plus d’extension, enfin une firme anglo-française fondait en 1899 l’Anglo-french ou usine Rodier, du nom du gouverneur de la colonie à cette époque, et lui donnait tout de suite une extension considérable. On estime que dans les meilleurs jours ces diverses usines ont employé de 7 à 8 oo0 ouvriers. Une usine plus importante encore de jute fut établie à Chandernagor, au lieu dit Gondolpara. De nombreuses petites industries locales, toutes indiennes, fonctionnèrent à Karikal.

La colonie doit incontestablement, aux unes et aux autres, une partie de sa prospérité et de sa stabilité financière, mais elles n’ont pas été les seuls facteurs. La culture des arachides s’est beaucoup développée dans le sud de l’Inde et, comme le port de Pondichéry se trouve, par une singulière disposition de la nature, le plus sûr en cette région pour faire les opérations de chargement en toute saison, il en est résulté que, quoique produites presque toutes en territoire anglais, ces arachides ont pris de préférence le chemin de Pondichéry pour être transportées de là en Europe.

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Avec les soubresauts actuels de la production dans le monde, il est difficile d’affirmer que cet état de choses se maintiendra indéfiniment⁠ ⁠; nous faisons ici de l’histoire et non de l’anticipation, mais tous nos établissements étant, sauf Yanaon, reliés aux chemins de fer anglais, ils se trouvent ainsi en situation de pouvoir s’adapter le cas échéant aux diverses transformations économiques dont l’avenir établira la nécessité. De l’empire entrevu plutôt que réellement créé par Dupleix, c’est une espérance qui nous reste et elle n’est pas sans valeur. Les habitants ont témoigné leur attachement à la France pendant la grande guerre par un certain nombre d’enrôlements volontaires et la comparaison avec les méthodes et surtout avec l’esprit personnel des Anglais nos voisins, n’est nullement à notre désavantage Tout le reste est ombre et mystère.

MUSICIEN INDOU. (A. Reiss.) Cul-de-lampe
Gravure MUSICIEN INDOU. (A. Reiss.) Cul-de-lampe
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Citer ce chapitre

Alfred Martineau, « La période contemporaine », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 297-310.

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