Colonies françaises

Tome V · L'Indochine

L'Indochine

Par p. 311-326 de l'édition originale 4 634 mots 8 illustrations 1932 Fac-similé sur Gallica ↗
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L’INDOCHINE

PAR EDMOND CHASSIGNEUX ANCIEN MEMBRE DE L’ÉCOLE FRANÇAISE D’EXTRÊME-ORIENT

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L’INDOCHINE PHYSIQUE
Gravure L’INDOCHINE PHYSIQUE

Pak tount le Ouai-Tcheo Arch.des Hst Long Wam-Dinh 1 Hachat ong Vi Colle Vinh Parte dünnan dinng-Hur SavannaR Nuages 470 -Lu-Lao Cham C Bantam Huang Nat lorat Dang - Re k Bangkok Num Sor Qu-Nhan Britambang C Varuita -Ca 2100 fant Nha-Trang Faux Cap Varella Golle K. Kong-V A ladaran Phan-Hang

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’INDOCHINE

de 200 a 500 mètres Échelle de 0 à 200 mètres. ILE CAMA Poulo-Condore 100 200 Km. Tes 2fréres Orde Fuminis MEINAM - = Le pays et les peuples. — Le peuple annamite. — Les premières entreprises étrangères. — Les Chinois et les Faponais. — Les Portugais et les Espagnols. — Les Hollandais et les Anglais. française occupe la partie orientale de la péninsule indochinoise, depuis la Chine jusqu’au golfe de Siam. Sa superficie (736 oo kilomètres carrés) est notablement supérieure à celle de la France. Située tout entière sous le ciel ardent des tropiques, elle doit aux moussons de l’Asie le rythme régulier d’un climat où une saison sèche alterne avec la saison des grandes pluies. Au centre et au Sud, d’immenses plateaux se terminant par des abrupts montagneux, les monts des Cardamomes, la chaîne annamitique⁠ ⁠; dans le Tonkin et le Haut-Laos, un enchevêtrement de montagnes, de plateaux, de collines et de

PÉNINSUL

INDOCHINE PHYSIQUE

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tispice
Gravure tispice
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vallées, qui a longtemps défié la science des géologues⁠ ⁠; de magnifiques plaines deltaïques, au sol bas et humide, propice aux rizières, mais sans liaison entre elles⁠ ⁠; des fleuves impétueux, coupés de rapides, impuissants à établir des communications entre la côte et l’intérieur⁠ ⁠; aucune rade naturelle, si ce n’est dans les parties montagneuses et fermées de la côte, tels sont les traits caractéristiques de la géographie. Au total, un territoire morcelé, dépourvu de centre, où la pénétration et la circulation sont également malaisées. Au morcellement géographique répond la diversité des populations. Parmi les 21 millions d’habitants vivant aujourd’hui dans le pays, les plus nombreux sont les Annamites qui, au nombre de plus de 15 millions, se pressent dans les plaines et les deltas de l’Est. Les autres sont les Cambodgiens, les Thai du Laos et des vallées tonkinoises (frères de race des Siamois et de nombreux habitants de la Chine du Sud), enfin divers peuples montagnards, Man, Meo du haut Tonkin, Moi de la chaîne annamitique.

LA PORTE D’ANNAM SUR LE HOANH-SON AU SUD DE L’ANCIEN ROYAUME DU TONKIN
Gravure LA PORTE D’ANNAM SUR LE HOANH-SON AU SUD DE L’ANCIEN ROYAUME DU TONKIN

Deux civilisations s’affrontent : les pays situés à l’Ouest de la chaîne annamitique ont été civilisés par l’Inde, tandis que l’Est est la région de civilisation chinoise, suite de la conquête ancienne du Tonkin par les Chinois et de l’expansion du peuple annamite vers le Sud. Dans les montagnes et les forêts qui séparent les deux régions, les tribus Moi vivent dans l’isolement et conservent leur état primitif.

Sous l’influence de l’Inde s’est formé autrefois un grand Etat, le Champa, qui apparaît vers le début de l’ère chrétienne en bordure de la mer depuis la Cochinchine actuelle jusqu’au Nord de Tourane. Les Cham avaient une civilisation brillante, tout imprégnée de culture indienne, une agriculture perfectionnée⁠ ⁠; ils

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étaient de hardis marins. Ils couvrirent leur pays de temples dédiés à des divinités hindoues. Mais une longue et terrible lutte s’engagea entre eux et les Annamites et ils furent vaincus. Il n’en subsiste plus aujourd’hui que quelques milliers qui vivent dans un état attristant de misère et d’avilissement.

Un autre grand Etat hindou fut fondé plus à l’Ouest vers le début de l’ère chrétienne. C’est le Fou-nan, dont la domination s’étendit à un immense territoire. Son vassal, le Cambodge (Tchen-la), devenu indépendant, conquit à son tour l’hégémonie au sixième siècle. A partir du neuvième siècle, une magnifique floraison d’œuvres architecturales dont Angkor est le centre marque l’apogée de cette brillante civilisation⁠ ⁠; elle était l’œuvre non du peuple khmer lui-même, mais d’une aristocratie cultivée d’origine étrangère qui disparut au cours des luttes avec les Thai. Et la décadence vint, avec une surprenante rapidité : au quinzième siècle les rois khmer abandonnent Angkor et se retirent déchus pour toujours, dans l’intérieur du pays. Depuis lors, le Cambodge a péniblement lutté contre ses voisins Siamois et Annamites, son territoire n’a pas cessé de diminuer et il est vraisemblable qu’il n’existerait plus s’il n’avait été défendu par le protectorat français. Dès l’arrivée des Européens, les Cambodgiens apparaissent comme un peuple indolent et craintif, servilement soumis à son roi.

L’influence de l’Inde s’est encore exercée sur les Thai, sur ceux du Laos groupés en petites principautés comme sur ceux du royaume de Siam. De même que les Cambodgiens, ils doivent aux Hindous tous les instruments de la civilisation, leur écriture, leur foi bouddhique sous la forme hinayana venue de l’Inde, leurs monastères, leurs règles sociales.

Par le Tonkin, resté indemne de toute influence indienne, la civilisation chinoise a pénétré dans la péninsule. Au début du deuxième siècle avant l’ère chrétienne, les Chinois conquirent le Tonkin⁠ ⁠; ils trouvèrent un peuple annamite primitif, tatoué, armé d’arcs et de flèches, cultivant le sol avec des houes de pierre. Cette population vivait dans des villages groupés en petites communautés sous des chefs féodaux héréditaires. Pendant quelque temps les vainqueurs respectèrent les mœurs et institutions des indigènes, mais bientôt ils adoptèrent une nouvelle politique. A la suite de l’expédition du général chinois Ma Yuan (43-44), ils firent du Tonkin une province chinoise, les gouverneurs se donnèrent pour tâche d’y introduire toute la civilisation de la Chine, et cette œuvre fut poursuivie, avec quelques interruptions, pendant près de mille ans. On apprit aux cultivateurs l’usage de la charrue, on imposa les rites chinois, la langue écrite, la morale, lorganisation sociale et administrative des Chinois. Les vieilles insti-

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tutions féodales et particularistes furent brisées, les groupements locaux disparurent devant la notion nouvelle de l’Etat. Cependant le Tonkin se rendit indépendant (980), mais il avait désormais « cette forte armature chinoise qui lui a permis de jouer depuis le dixième siècle le premier rôle dans l’histoire de l’Indochine orientale » (H. Maspero).

Cet Etat fort accomplit une œuvre grandiose de conquête et de colonisation. Par une série de luttes acharnées, il vient à bout du Champa dont il annexe morceau par morceau le territoire, dont il refoule, détruit ou assimile la population. A la fin du quinzième siècle, le royaume cham n’est plus qu’un infime territoire, où un prince déchu n’a qu’une autorité de plus en plus réduite : deux officiers français de la frégate la Galathée eurent en 1720 l’occasion d’être reçus par ce roitelet cham, qui avait « à sa droite un mandarin de la Cochinchine ». Puis ce territoire lui-même est annexé par lambeaux. Mais les Annamites, poursuivant leur œuvre de colonisation, ont déjà entamé au dix-septième siècle le territoire cambodgien du bas Mékong : immigration, colonisation, conflits, annexions s’y succèdent comme dans le Champa⁠ ⁠; grâce à des Chinois installés dans la région de Ha-tien, ils établissent leur autorité au dix-huitième siècle jusqu’aux rivages du golfe de Siam.

La prodigieuse expansion des Annamites vers le Sud, leurs luttes contre les Cham, les Cambodgiens et les divers peuples montagnards, les croisements multiples et inévitables qui se sont produits expliquent qu’il n’existe pas au sens scientifique du mot une race annamite. Mais il y a un peuple annamite très homogène par son genre de vie, ses habitudes sociales, ses idées, son organisation. LE yeux brides et les pommies salantes. il vit dres des cases L’Annamite est de petite taille, il a les membres grêles, les sans étage au toit de chaume et aux murs de torchis ou de bambous, qui sont groupées en villages. Il est avant tout agriculteur et sa culture essentielle est celle du riz⁠ ⁠; ses procédés agricoles sont anciens et simples, ce sont ceux mêmes qui lui ont été autrefois enseignés par les Chinois. Quelques industries villageoises produisent les mêmes objets traditionnels, suivant une technique immuable transmise de père en fils. Aucun grand commerce n’existe, mais des marchés périodiques permettent les menues transactions indispensables à la vie courante, et ce petit commerce s’effectue à l’aide d’une monnaie de valeur infime, la sapèque de cuivre ou de zinc.

L’Annamite a une grande vénération pour le savoir : chaque village possédait

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autrefois son école où les enfants apprenaient les caractères chinois, les règles élémentaires de la politesse et de la morale. Assez peu religieux, il doit à la Chine les éléments complexes de sa religion, où le bouddhisme, sous la forme mahayana, le confucianisme et le taoisme ont leur part. Le culte des ancêtres, auquel il est fortement attaché, a lui-même une forme presque entièrement chinoise.

L’organisation sociale et politique en pays d’Annam manifeste l’influence profonde de la Chine. La cellule élémentaire est la famille, unie par un lien à la fois naturel et religieux et soumise à l’autorité du père. La commune est un groupement de familles qu’autrefois le souverain régissait directement, comme on le voit dans l’ancien code des Lê, mais qui a profité de l’affaiblissement du pouvoir central au dix-huitième siècle pour conquérir son autonomie⁠ ⁠; elle est administrée par une oligarchie de notables sous le contrôle des mandarins. De même que la continuité spirituelle de la famille est assurée par le culte des ancêtres, celle de la commune est assurée par le culte du génie du village, rendu dans la pagode communale (dinh). Au-dessus est le souverain, dont l’autorité, semblable à celle du père sur ses enfants, est absolue : la loi et la morale se confondent, le droit est exclusivement pénal. Ce despotisme respecte cependant l’autonomie de la famille et a de plus en plus reconnu l’autonomie communale.

INTRODUCTION
Gravure INTRODUCTION

Ainsi, le peuple annamite est dressé à l’obéissance. Il vit plié sous les prescriptions rigoureuses qu’imposent la loi et la tradition⁠ ⁠; l’individu, subordonné au groupe familial et au groupe communal, est sacrifié⁠ ⁠; ses droits ne sont pas reconnus. C’est cette sujétion qui a maintenu la civilisation annamite dans un état de stagnation, car l’individu n’a pas pu déployer son initiative. La circulation des hommes et des marchandises était insignifiante. Il n’y avait ni industrie ni commerce important⁠ ⁠; le luxe était inconnu et d’ailleurs interdit. Les habitants, qui ne quittaient guère leurs villages, menaient une existence médiocre, une vie ralentie, supportable après tout, tant qu’une grande catastrophe ne survenait pas.

LETTRÉ ANNAMITE

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Mais les catastrophes étaient fréquentes : inondations, disettes, épidémies, conflits sanglants avec les peuples voisins, et plus souvent encore révoltes et guerres intestines, toujours accompagnées de pillages, de massacres et de dures répressions. Dès le seizième siècle, la dynastie Lê tombe en décadence et de grandes familles rivales se disputent le pouvoir les armes à la main. Les Mac dominent longtemps tout le Nord du royaume. A Hanoi, les Trinh usurpent peu à peu toutes les prérogatives royales, pendant qu’à Hué les Nguyên réussissent à créer une domination indépendante qui comprend tout le Sud des pays annamites. Entre ces deux seigneurs (chua) du Tonkin et de la Cochinchine éclate au commencement du dix-septième siècle une lutte sanglante qui ne prendra fin qu’au dix-neuvième. Enfin dans les dernières années du dix-huitième siècle, la révolte des Tay-son prend naissance dans le Sud et s’étend progressivement à tout le pays d’Annam, avant d’être définitivement écrasée par Gia-long. Une telle suite de luttes intérieures engendrait des maux profonds : « Pendant le seizième et le dix-septième siècle, le pays fut en proie à des guerres continuelles. Les grands mandarins ne pensaient qu’à la guerre et une grande partie de la population se livrait au métier des armes. Le maire du palais (chua) distribuait à chaque grand mandarin un certain nombre de villages qui formaient comme un fief révocable à volonté et dont le propriétaire percevait les revenus, à charge pour lui d’entretenir un nombre déterminé de soldats. Les officiers de rang subalterne avaient droit aux mêmes faveurs... Ces avantages, avec en plus l’espoir du pillage et de récompenses extraordinaires, attiraient sous les drapeaux de nombreuses recrues » (L. Cadière).

Et pourtant, malgré tous ces troubles sanglants, en dépit d’un état social archaïque et d’une organisation économique rudimentaire, le peuple annamite apparaît dans les temps modernes comme le peuple fort de la péninsule. Sa remarquable unité de culture et de croyances, sa fierté d’avoir secoué autrefois le joug de la Chine, sa forte discipline sociale lui assurent une sorte de cohésion nationale que l’on ne rencontre guère dans les autres Etats de l’Indochine. Le seizième siècle et la première partie du dix- • PRISES ÉTRANGÈRES septième sont une époque de grande activité commerciale, religieuse et même politique et militaire des étrangers en Indochine. A cette activité les Français n’ont pris aucune part. A côté des Chinois et des Japonais, on voit des Portugais, des Espagnols, puis des Hollandais et des Anglais. Si ces premiers pionniers ont employé des méthodes différentes, l’audace ne leur a jamais fait défaut⁠ ⁠; certains ont même été particulièrement peu scrupuleux sur le

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RUINES D’ANGKOR, CAMBODGE
Planche RUINES D’ANGKOR, CAMBODGE

TR-Par RUINES D’ANGKOR (CAMBODGE)

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choix des moyens. Mais diverses causes historiques, comme nous le verrons, les ont empêchés d’atteindre le succès escompté. Ces espoirs déçus, ces résultats nuls ou médiocres, toujours hors de proportion avec les efforts déployés, doivent être rappelés : on jugera mieux par là des difficultés opposées par l’Indochine à la pénétration européenne. un peuple marin. L’état économique rudimentaire dans Pas plus que les Cambodgiens, les Annamites n’étaient lequel ils vivaient les incitait peu à sortir de chez eux. Alexandre de Rhodes constate au dix-septième siècle qu’ils ne construisent pas de bateaux capables d’affronter les longues traversées. Aussi les Chinois, mettant à profit l’alternance des moussons, ont-ils de tout temps envoyé leurs jonques dans les ports indochinois⁠ ⁠; leurs marchands y étaient d’ailleurs bien reçus grâce au prestige de la Chine et, dans les pays annamites, à la communauté d’écriture, de religion et d’usages.

A la fin du seizième siècle et au début du dix-septième, les Japonais apparaissent à côté des Chinois. Il y a là une période d’expansion très brillante mais éphémère du Japon dans les mers de l’Extrême-Orient. Une liste de shuin-jo (passeports) s’śtendant sur une période de douze ans et demi, de 1604 à 1616, étudiée par M. N. Péri, montre que sur 179 bateaux « II ont pour destination le Tonkin, 42 l’Annam, 4 ou 5 le Champa, et 25 le Cambodge. C’est donc en tout 80 bateaux, près de la moitié du nombre total, armés pour les pays formant aujourd’hui l’Indochine française. Si l’on y ajoute les 37 allant au Siam, il devient évident qu’à cette époque la plus grosse part du commerce japonais se faisait avec la péninsule indochinoise ». La raison de cette préférence est aisée à comprendre : les Japonais étaient mieux reçus dans les pays asiatiques demeurés indépendants que dans les ¡les de la Sonde où les Européens les tenaient à l’écart comme de dangereux rivaux commerciaux et aux Philippines où les Espagnols redoutaient, non sans raison, leurs projets de conquête.

La jonque japonaise traditionnelle à deux mâts portant des voiles de nattes se perfectionnait peu à peu : à l’imitation des bateaux européens, son avant était relevé, sa mâture allongée, on lui ajoutait quelques voiles de toile. Les marins japonais commençaient à se servir de cartes de type européen dessinées sur parchemin, où ils marquaient chaque jour la position approximative de leur bateau. Les armateurs du Japon envoyaient leurs jonques au Cambodge (des Japonais sont même allés à Angkor et ont relevé le plan d’Angkor Vat), dans les embouchures du fleuve Rouge et du Sông Ca où ils prenaient des chargements de soie grège, en

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Cochinchine dans la lagune de Hué et surtout à Fai-fo. « C’est le plus beau port où arrivent les étrangers, écrit le P. Borri qui y vint en 1618, on y entre par deux embouchures de mer... Le roi de la Cochinchine permit autrefois aux Japonais et Chinois de choisir là un lieu commode pour s’y bâtir une ville, pour la plus grande aisance de la foire qui s’assemble tous les ans. Cette ville s’appelle Fai-fo, laquelle est si grande qu’on peut bien dire qu’il y en a deux, l’une des Chinois, l’autre des Japonais⁠ ⁠; chacune formant un quartier à part avec un gouverneur séparé et des habitants vivant à leur mode, les Chinois selon les lois et coutumes particulières de la Chine et les Japonais selon les leurs ». Des correspondances officielles et des présents furent maintes fois échangés avec le roi du Cambodge, le seigneur du Tonkin et celui de la Cochinchine. La persécution des catholiques qui commença au Japon en 1614 eut elle-même pour résultat de grossir le nombre des Japonais fixés en Indochine. Mais cette remarquable activité maritime, commerciale et même politique, qui était peut-être appelée à de grandes destinées, fut sans lendemain. En 1636 fut pris le décret interdisant les voyages à l’étranger⁠ ⁠; désormais le Japon était fermé pour plusieurs siècles, la concurrence japonaise prenait fin en Indochine et laissait le champ libre aux Européens. furent aussi les premiers à s’occuper des affaires de ES PORTUGAIS ET Les Portugais, qui arrivèrent les premiers en Asie, l’Indochine. En ISII, après la prise de Malacca, d’Albuquerque envoya au Siam une ambassade qui fut assez bien accueillie. Dans les années suivantes, Fernand Perez, Duarte Coelho, Antonio Faria, d’autres encore reconnurent la plus grande partie du littoral indochinois. Et dès avant le milieu du siècle, on put voir des aventuriers portugais s’immiscer dans les guerres incessantes que se faisaient les souverains de l’Arakan, du Pegou, du Siam et du Cambodge, pendant que des missionnaires comme Gaspard da Cruz entreprenaient, sans succès d’ailleurs, la conversion des Cambodgiens, aussi tolérants et accueillants qu’attachés à leur foi bouddhique. Les Espagnols, dès qu’ils eurent pris pied aux Philippines, ne mirent pas moins d’empressement à entrer en relation avec les princes indigènes, et les dominicains de Manille désirèrent ardemment prêcher, eux aussi, le catholicisme aux peuples de la péninsule.

Grisés par le fabuleux succès de leurs précédentes entreprises coloniales, les uns et les autres ne rêvaient que conversions et conquêtes. Mais on savait les souverains annamites énergiques et belliqueux, on se méfiait du roi de Siam orgueilleux et cruel, prêt à faire périr les Européens qui lui déplaisaient dans d’horribles

HISTOIRE DES COLONIES. T. V

INTRODUCTION

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supplices⁠ ⁠; par contre on allait répétant que le lointain Laos était un pays de légendaire richesse et l’on vantait volontiers la magnificence et l’humeur accueillante du roi du Cambodge.

C’est à la cour de ce prince que nous trouvons installés vers 1582, peu après l’annexion du Portugal à l’Espagne sous Philippe II (1580), deux aventuriers, le Portugais Diego Belloso et l’Espagnol Bias Ruiz de Hernan Gonzalez, amis et conseillers du roi. La suite de leurs aventures, qui est en même temps l’histoire d’une curieuse tentative d’installation de la domination espagnole au Cambodge, est captivante comme un roman de cape et d’épée, quand on la lit dans la Brève et véridique relation écrite en 1604 par le P. de San Antonio, que M. Cabaton a traduite et commentée. On ne peut ici que rappeler les faits essentiels. A la demande des deux aventuriers, deux expéditions militaires quittent Manille, la première en 1596 avec 120 Espagnols, tous vieux soldats, et trois dominicains, la seconde en 1598 avec 200 soldats et cinq religieux. Ni l’une ni l’autre ne réussit, par suite des tempêtes qui gênent la première et arrêtent complètement la seconde. Cependant Ruiz et Belloso, trouvant en 1596 un usurpateur sur le trône cambodgien, vont à la capitale, l’assassinent, puis s’enfuient au milieu du peuple soulevé. Ils passent en Cochinchine, et de là, à travers les montagnes, au Laos (ce que nul Européen n’avait encore tenté) pour rejoindre le roi légitime du Cambodge en fuite. Celui-ci étant mort, ils ramènent son fils dans ses Etats et le font reconnaître comme roi. Après l’échec de la seconde expédition, Ruiz et Belloso tombent enfin en combattant dans une lutte inégale. Rien dès lors n’est plus tenté par les autorités de Manille. Philippe III, qu’une mission spéciale s’efforce d’intéresser au Cambodge, préfère s’abstenir. L’Espagne, accablée de revers en Europe, abandonne pour toujours une politique active en Indochine.

Cependant, les négociants portugais de Macao participaient toujours au commerce de l’Indochine orientale. Chaque année ils envoyaient quelques navires à Fai-fo pendant la saison commerciale qui durait de février à septembre⁠ ⁠; ils en envoyaient également au Tonkin, mais ne possédaient nulle part d’établissement permanent. La fréquence de ces relations eut pour conséquence l’évangélisation des pays annamites. En effet, à la suite de l’édit de 1614 interdisant la religion catholique au Japon et bannissant tous les prêtres européens, plusieurs jésuites venus d’Europe pour passer au Japon se trouvèrent immobilisés à Macao. Un négociant portugais qui trafiquait avec la Cochinchine proposa ce nouveau champ à leur activité : la nouvelle mission fut fondée en 1615 et pendant les dix premières années elle reçut 21 jésuites, dont 1o portugais, 5 italiens, 5 japonais et un français, le P. Alexandre de Rhodes.

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ES HOLLANDAIS

MANDARIN EN PALANQUIN

Avec l’arrivée des Hollandais et des Anglais au dixseptième siècle dans les mers de l’Extrême-Orient, une nouvelle forme de pénétration européenne fit son apparition. Ces nouveaux venus étaient les représentants de grandes compagnies de commerce, la Compagnie des Indes orientales d’Amsterdam, et la Compagnie des Indes orientales de Londres⁠ ⁠; ils n’avaient en vue ni conquêtes territoriales ni conversions religieuses⁠ ⁠; leur but était uniquement mercantile. Si cette nouvelle politique était exempte des graves erreurs où une ambition effrénée, une folle bravoure alliée ). à la ruse, un zèle intolérant de la part des missionnaires avaient parfois entraîné Portugais et Espagnols, elle ne fut pour cela ni plus humaine ni plus digne. Leur avidité mercantile les amena à commettre en certaines circonstances des actes de froide cruauté et leur fit surtout accepter une attitude humiliée devant les petits souverains asiatiques. Certes, ni les Hollandais, ni les Anglais n’étaient gens à accepter d’être empalés, comme Philippe de Brito Nicole au Pegou, ou frits à l’huile, comme tels aventuriers portugais au Siam, plutôt que de consentir à faire la sumbaya (prosternation) devant le roi du pays.

INTRODUCTION
Gravure INTRODUCTION

Dans les pays annamites, les résultats atteints par les uns et les autres furent médiocres et en définitive précaires. Ils se heurtaient à l’hostilité des Portugais déjà installés dans le pays, qui employaient tous les moyens pour exciter la méfiance des autorités à l’égard des nouveaux venus. Ils étaient également affaiblis par leurs propres rivalités, et l’on sait que les Hollandais ne ménageaient guère les Anglais. Dès 1613 la Compagnie anglaise tenta un établissement à Fai-fo, mais le chef de 323

MANDARIN EN PALANQUIN, d’après une ancienne peinture annamite

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l’entreprise et ses compagnons furent massacrés. La Compagnie hollandaise, après maintes aventures, en ouvrit un à son tour en 1636⁠ ⁠; mais il ne prospéra guère par suite du mauvais vouloir des autorités indigènes. En 1641, deux navires hollandais s’étant échoués dans les parages de Poulo Cham, leurs matelots furent retenus prisonniers par le seigneur de Cochinchine. Une petite expédition militaire envoyée par la Compagnie sur cinq bateaux eut son chef tué⁠ ⁠; les Hollandais n’insistèrent pas et repartirent après avoir décapité par représailles d’inoffensifs paysans annamites saisis sur le rivage. Au Tonkin, par contre, des comptoirs purent être fondés : en 1637 les Hollandais installèrent une factorerie à Hung-yen, sur le fleuve Rouge, et les Anglais en firent autant en 1673. Mais ni l’un ni l’autre de ces établissements ne fut jamais bien prospère⁠ ⁠; Anglais et Hollandais étaient affaiblis par leur incessante rivalité, ils souffraient en outre de l’avidité et des dénis de justice des autorités tonkinoises. Les premiers fermèrent leur comptoir en 1697 et les seconds en 1700. L’Indochine annamite paraissait décidément peu favorable à l’organisation d’un commerce régulier.

Dans les pays du Mékong, la Compagnie hollandaise fit un effort remarquable, mais qui demeura lui aussi infructueux. En 1637, ses navires remontèrent pour la première fois le grand fleuve et peu d’années après un comptoir fut établi à Phnom-penh, mais dès le début les difficultés ne manquérent pas, le roi ayant jugé bon de prendre les canons d’un vaisseau hollandais naufragé et de retenir en esclavage tout l’équipage. Réclamations réitérées et ambassades restèrent vaines. Alors on essaya d’ouvrir au commerce hollandais une contrée nouvelle, où nulle concurrence européenne n’existait et dont la richesse, disait-on, était prodigieuse. En 164I, une petite expédition commandée par le sous-marchand Gérard van Wusthof entreprit de remonter le Mékong jusqu’à Vieng-chan. Ce voyage en pirogues rendu lent et difficile par les rapides du fleuve, ne prit pas moins de cent six jours. Enfin le sous-marchand et ses compagnons furent reçus par le roi de Laos, qu’ils durent saluer pieds nus avec un gros cierge allumé dans chaque main et en s’inclinant trois fois vers la terre. Des cadeaux furent échangés. Les Hollandais vendirent leur pacotille et étudièrent la situation commerciale du pays. Le rapport très précis rédigé par van Wusthof pour la Compagnie dissipe le mirage : le Laos n’est pas fabuleusement riche⁠ ⁠; certes il possède certaines marchandises qui pourraient être avantageuses à la Compagnie, mais les courants commerciaux existants (et ils sont les mêmes encore aujourd’hui) unissent le Laos au Siam par des pistes que parcourent des charrettes à bœufs et non au Cambodge par la navigation précaire du Mékong.

Encore eût-il fallu, pour détourner le commerce de sa voie traditionnelle, pos-

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séder à Phnom-penh un comptoir hollandais florissant. Mais, pour comble de malheur, à peine de retour au Cambodge, le sous-marchand apprenait que le souverain était passé à l’Islam, et que dans les troubles fomentés par les Malais et les Portugais après cet événement inoui, les IPVRA Phara marchands du comptoir * Pandan *Mun Regesmortes venu de ainsi que l’ambassadeur Cachobad bis Cipri Coloma anten Batavia avaient été assas- *ARA AM. Zebu sinés, que deux navires INDOS Gindi tu. Perche hollandais avaient été Aracam STAN Pant Pochang pris et leurs équipages BENGALA Caor dargu Licht retenus comme esclaves. Cernouern Comotal Toleman Paliba Le gouverneur général Lame CACHY CHINA van Diemen essaya bien •Cirote Chế Caplebs Cachu de venger un tel affront : une escadre de cinq vaisseaux vint livrer en lA Matairni VERMA atigar sy cran Ver ma Menan J Vilsa : да A Sal : china BRE MA Choi amont de Phnom-penh un combat naval indécis. Реди AVA ma Bre ma Carchi dib La Compagnie réussit Punta de Cotam : par la suite à rétablir rugraes Mar tabam ÇAM - son comptoir⁠ ⁠; en 1656 il Maricalpe Capetar Laca PA) Chorella fut de nouveau pillé et anéanti. Malgré toute leur Mareguin Placot Panacaru Pam t SIAN Odia CAMB MALOTA _ bedera A Langer Cam boia Sampa ténacité, les Hollandais Quiroa Perperda Corol Baida subissaient donc au Cam- Pulocondor bodge comme en Cochinchine un grave éc 5). que ne compensaient nullement les faibles résultats obtenus au Tonkin. Ils se détournèrent de l’Indochine orientale et l’on sait qu’ils prirent leur revanche en s’emparant des colonies portugaises et espagnoles de l’Asie. Les Anglais étaient également déçus. Sans doute, ils n’abandonnèrent pas l’espoir de s’occuper un jour de l’Indochine, mais leur premier contact avec un pays si difficile les disposa à agir désormais avec beaucoup de

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INTRODUCTION

CARTE DE L’INDOCHINE, extraite de l’Atlas Ortelius (1595)
Gravure CARTE DE L’INDOCHINE, extraite de l’Atlas Ortelius (1595)

CARTE DE L’INDOCHINE, des frères Van Langren (1595), d’après Fournereau, le Siam ancien,

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circonspection : leur première tentative du dix-huitième siècle consistera à occuper (pour un temps très court du reste) Pile de Poulo Condor. Avant eux, nous l’avons vu, le Japon s’était, par sa fermeture en 1636, spontanément retranché du nombre des pays étrangers en concurrence dans la péninsule. Quant à l’Espagne et au Portugal, ces deux Etats, qui avaient joué naguère un rôle si actif et si brillant, étaient en décadence au dix-septième siècle : la tâche urgente qui s’imposait à eux consistait bien plus à sauvegarder le reste de leur domaine colonial qu’à en poursuivre l’extension en Indochine.

Voilà pourquoi les Français, lorsqu’ils vinrent tardivement dans ce pays, trouvèrent devant eux le champ libre. Mais, par les déceptions qu’avaient éprouvées leurs devanciers on peut juger des difficultés qui les attendaient.

LE BALON DU ROI DE SIAM, cul-de-lampe
Gravure LE BALON DU ROI DE SIAM, cul-de-lampe

Citer ce chapitre

Edmond Chassigneux, « L'Indochine », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 311-326.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-5/indochine/l-indochine/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100275t