Colonies françaises

Tome V · L'Inde de 1720 à nos jours · Chapitre 5

Lauriston, Bellecombe, Bussy et leurs successeurs (1764-1789)

Par p. 249-282 de l'édition originale 12 428 mots 16 illustrations 1932 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. La fin de la Compagnie des Indes. Seconde perte de nos établissements. Le rôle suprême joué par Bussy. Le gouverneur Lauriston et la reprise de possession de nos établissements du nouveau gouverneur. Les progrès des Anglais. Dans le Carnatic : Haider Ali. Au Bengale⁠ ⁠; succês de Clive. Impuissance de Lauriston. Obstruction des Anglais au commerce français. Projets divers de relèvement hors de l’Inde. La suspension du monopole de la Compagnie des Indes. Le nou- veau régime économique, le commerce particulier. La nouvelle administration. Situation trouble à la côte Malabar. Bellecombe succède à Lauriston. De quelques aventuriers. Reprise de la guerre avec l’Angleterre. Nouvelle perte de nos établissements. Envoi d’une flotte et d’une armée fran- çaise dans l’Inde : Suffren. La dernière campagne de Bussy dans l’Inde : Tippou Sahib. Le traité de Versailles. L’action diplomatique de Bussy. L’Inde rattachée à un gouvernement général dont le siège est I’lle de France. La convention interprétative du 3I août 1787. Rétablissement d’une nou- velle compagnie privilégiée
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TOMBEAUX DES ROIS DE GOLCONDE. (A. Reiss.) frontispice
Gravure TOMBEAUX DES ROIS DE GOLCONDE. (A. Reiss.) frontispice
LA FIN DE LA COMPAGNIE DES INDES.

LAURISTON, BELLECOMBE, BUSSY ET LEURS SUCCESSEURS (1764-1789) — SECONDE PERTE DE NOS ÉTABLISSEMENTS. — LE ROLE SUPRÊME JOUÉ PAR BUsSY. — Le gouverneur Lauriston et la reprise de possession de nos établissements. — La tâche du nouveau gouverneur. — Les progrès des Anglais. — Dans le Carnatic : Haider Ali. — Au Bengale⁠ ⁠; succès de Clive. — Impuissance de Lauriston. — Obstruction des Anglais au commerce anglais. — Projets divers de relèvement hors de l’Inde. — La suspension du monopole de la Compagnie des Indes. — Le nouveau régime économique, le commerce particulier. — La nouvelle administration. — Situation trouble à la côte Malabar. — Bellecombe succède à Lauriston. — De quelques aventuriers. — Reprise de la guerre avec l’Angleterre. — Nouvelle perte de nos établissements. — Envoi d’une flotte et d’une armée française dans l’Inde : Suffren. — La dernière campagne de Bussy dans l’Inde : Tippou Sahib. — Le traité de Versailles. — L’action diplomatique de Bussy. — L’Inde rattachée à un gouvernement général dont le siège est l’Ile de France. — La convention interprétative du 3I aoûr 1787. — Rétablissement d’une nouvelle compagnie privilégiée.

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A prise de Pondichéry ne fut nullement compensée par celle de Nattal et de Tappanoëli à Sumatra, que le brigadier d’Estaing enleva aux Anglais au cours de l’année 1760⁠ ⁠; l’Inde était bien perdue pour nous avec le chef-lieu de nos établissements. Les Anglais renvoyèrent en Europe les prisonniers les plus qualifiés comme de Leyrit, Law, le P. Lavaur et retinrent les autres à Madras ou les astreignirent à résider chez les Danois ou les Hollandais, à Tranquebar ou à Negapatam, pendant que nos prisonniers, au nombre d’environ I 800, étaient répartis en différentes villes et notamment à Trichinopoly, où l’on en compta plus de 5o0. Ceux qui parvinrent à s’échapper ou ne voulurent pas se laisser prendre, allèrent offrir leurs services aux princes du pays et Haïder Ali en prit à lui seul environ 200, avec Hügel pour capitaine. Bientôt il y en eut de I 200 à I 300, errant plus ou moins à l’aventure. L’idée vint de les rallier et, en attendant qu’une flotte reparût dans l’Inde, le gouverneur de l’Ile de France, Desforges-Boucher, envoya, dès la fin de 1761, M. de Mouhy à Goa pour essayer de coordonner leurs efforts. Mouhy promettait plus qu’il ne pouvait tenir⁠ ⁠; on le remplaça en 1762 par M. de Maudave, qui avait été dans l’Inde l’un des colonels de Lally. Maudave se fixa à Negapatam puis à Tranquebar⁠ ⁠; là, par des négociations aussi secrètes que possible, il chercha à lier la partie tout à la fois avec le roi de Tanjore, Haïder Ali, Morarao et le nouveau soubab du Décan⁠ ⁠; partout il trouva une haine profonde des Anglais, mais en même temps une crainte intense de leur puissance. Outre que ces princes étaient désunis, deux d’entre eux venaient d’arriver au pouvoir dans des conditions qui justifiaient à leur égard certaines réserves. Nizam Ali était devenu soubab après avoir fait assassiner son frère Salabet j. et Haider Ali, dans le Mysore, s’était déclaré régent du royaume en mettant en prison le premier ministre et en annihilant complètement l’autorité royale. Malgré ses manœuvres que le souci de ne pas compromettre ses hôtes rendait des plus délicates, Maudave ne fût sans doute arrivé à aucun résultat, si le hasard ne l’eût pas servi ou paru le servir un moment.

Mahamet Ali avait comme gouverneur de Madura un ancien officier de cipaye du nom de Mohamed Yousouf qui, au cours du siège de Madras et des événements qui suivirent, s’était révélé comme un homme d’une réelle valeur militaire. Après quelques années de gouvernement, Mohamed Yousouf affecta de méconnaître l’autorité du nabab, et, comme il arrive presque toujours en pareil cas, finit par se proclamer indépendant (janvier 1763). Pour le réduire, les Anglais envoyèrent contre lui une armée qui fut battue⁠ ⁠; des négociateurs chargés de traiter de la paix furent massacrés. Maudave jugea que nulle occasion n’était plus favorable pour faire perdre aux Anglais le bénéfice de toutes leurs MADRAS conquêtes⁠ ⁠; il n’eut pas de CARTE S’ Thomé • peine à s’entendre avec DU • Lo P’Moni termina la plupart de nos Mohamed Yousouf et dé- COROMANDEL A C •le GaMont hommes qui avaient pris du service auprès des princes indiens à se rendre DE Coblon à Madura. Il leur donna fort entreprenant mais de comme chef un officier 4 Chinglepet peu de sens, Marchand. les Sept Pagodes Marchand parvint à s’im- PONDICHÉRY poser à sa troupe et même à Mohamed Yousouf. Ni- Echelle Arcate Palan 6 Sadras zam Ali reconnut celui-ci 2 10 15 20 25 Km comme nabab avec le titre de Khan Sahib et l’indé- GOLFE pendance du Maduré paraissait assurée lorsqu’on apprit la nouvelle de la Permacoul conclusion du traité de Marcanam paix signé à Paris le 16 février 1763.

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En vertu de ce traité, qui consacrait nos pertes, nos divers établissements Valdaour BENGALE devaient nous être rendus tels qu’ils étaient au début PONDICHERY de 1749, avec cette restriction que nous ne pourrions pas fortifier Chandernagor. Par contre, les Anglais gardaient leurs conquêtes.

LE DE POSSESSION DE NOS NET LISSEMENTS

Maudave fut donc réduit à cesser tous rapports officiels avec Mohamed Yousouf, mais ce fut un abandon de pure forme. Marchand et ses hommes restèrent à Madura et luttèrent jusqu’au dernier moment contre les forces anglaises revenues plus nombreuses. A la fin, Mohamed Yousouf fut livré à l’ennemi par ses propres partisans, remis entre les mains de Mahamet Ali et aussitôt pendu comme rebelle. Marchand fut fait prisonnier. L’aventure avait duré moins de deux ans (janvier 1763- octobre 1764). - La discipline et la méthode avaient encore une fois triomphé de l’incohérence et de l’improvisation. 1 DE POSSESSION DE NOS ÉTABLISSEMENTS Jean Law de Lauriston, le héros C’est dans ces conditions que de l’épopée du Bengale, désigné par le roi comme son commissaire pour reprendre possession de nos établissements, arriva dans l’Inde le 26 janvier 1765. Il débarqua à Paliacate, vint trois jours après à Madras où il voulait par courtoisie prendre contact avec les autorités anglaises et se rendit le 2 février à Tranquebar, où il trouva le détachement d’Hügel et se rencontra avec le commissaire anglais Russel, chargé de la rétrocession de Karikal et de Pondichéry. Celle de Karikal souleva quelques difficultés en raison du tribut que nous payions au roi de Tanjore avant 1749, mais fut néanmoins effectuée le 18 février. De là Lauriston vint à Sadras pour être plus à portée de négocier avec Mahamet Ali qu’il reconnut comme nabab du Carnatic (25 mars) et arriva enfin à Pondichéry, qui nous fut rendu le Il avril. Pressé de se rendre au Bengale, où la situation lui paraissait assez délicate, il délégua un de nos officiers, Plousquellec, pour effectuer la reprise de Mahé, ajourna, vu la misère publique, le paiement de toutes les dettes des particuliers, nomma le conseiller Nicolas pour commander en son absence et s’embarqua pour le Bengale le 30 mai avec une délégation du Conseil supérieur.

MADRAS

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La rétrocession de Chandernagor et de nos autres comptoirs se fit plus aisément qu’il n’avait pensé⁠ ⁠; la ville nous fut restituée le 15 juin avec une loge fermée sans bastion et la faculté d’y entretenir 25 soldats européens et 100 cipayes.

Lauriston comptait rester au moins deux ans au Bengale, où le retenaient des souvenirs si personnels, lorsque des événements d’une certaine gravité le rappelèrent à Pondichéry : la ville s’était en réalité soulevée contre son autorité⁠ ⁠; le conseil subordonné qu’il y avait laissé avec Nicolas comme président, devait exécuter les instructions qui lui viendraient du Bengale, et tout se passait selon la règle, lorsque le conseiller Boyelleau revint le 3I décembre 1765. C’était la contradiction faite homme⁠ ⁠; il désespérait tout le monde par son esprit inquiet, maussade et atrabilaire.

253 VEAU GOUVERNEUR

La face des affaires change dès son arrivée⁠ ⁠; Boyelleau prétend, d’après une lettre de la Compagnie, qu’il sera nommé second commandant, immédiatement après Law et en cette qualité, veut être le président d’un conseil souverain, parce que Pondichéry est fixé comme le lieu de résidence du Conseil supérieur, il déclare ne plus reconnaître Law comme président de ce conseil et à peine comme commissaire du roi. Il nomme de sa propre autorité trois nouveaux conseillers et dispose de la majorité des troupes. En vain Lauriston essaye de lui démontrer dans une correspondance très suivie que ses commissions étaient parfaitement régulières, que le Conseil supérieur avait pris cette qualité au Bengale pour donner de la solidité aux arrangements pris ou à prendre avec les Anglais, que ce même conseil avait déjà été établi à Karikal dans des conditions identiques⁠ ⁠; Boyelleau répondit que c’était à Lauriston de reconnaître sa supériorité et celle du conseil de Pondichéry. Par faiblesse ou complaisance, tous les conseillers, plus ou moins dominés par Boyelleau, se rallièrent à son opinion. C’était la révolte ou peu s’en faut⁠ ⁠; la situation se prolongea jusqu’au jour où Lauriston, précipitant le règlement des affaires du Bengale, revint à Pondichéry (12 février 1767) et remit chacun à sa place en ordonnant à tous les conseillers de prendre les arrêts et en décidant le renvoi en France de Boyelleau et de ceux de ses collègues qui ne feraient pas leur soumission. L’affaire réglée, Lauriston vécut tranquille pendant douze ans, mais non pas sans soucis. Il avait une double tâche à remplir : relever Pondichéry de ses ruines et rétablir le commerce sur les bases d’avant-guerre, en excluant toute idée de reprise territoriale.

Relever Pondichéry fut affaire de temps⁠ ⁠; les Anglais avaient à peu près tout démoli. « Je n’ai jamais vu de destruction aussi achevée, écrivait Lauriston⁠ ⁠; cela fait horreur⁠ ⁠; toutes les fortifications ont été ruinées par la mine⁠ ⁠; toutes les maisons rasées⁠ ⁠; leurs fondements pourront servir cependant et si le déblai épouvante d’abord, je crois qu’on aura la surprise agréable de le voir tourner au profit même du propriétaire. » Pendant les travaux, confiés à l’ingénieur Bourcet, Lauriston résida à Oulgaret dans un pavillon dont on voit encore les ruines. En 1768, on s’attaqua aux fortifications.

Rétablir le commerce fut plus difficile. Les Anglais, maîtres du trafic dans l’intérieur des terres et commandant aux tisserands, ne nous laissaient rien. Il fallait leur racheter les produits dont nous avions besoin pour le chargement de nos vaisseaux et sur cette opération ils gagnaient jusqu’à 8o pour 100. Nos réclamations en faveur d’un commerce libre, conforme aux traités, n’étaient point passées sous silence, seulement on nous renvoyait aux nababs, soi-disant souverains du pays, or les nababs n’agissaient que sur l’inspiration des Anglais. La comédie — car c’en était une — était surtout flagrante au Bengale, où nos passeports n’avaient plus de force, notre pavillon était insulté de tous les côtés et nos bateaux arrêtés et fouillés, sans compter les droits qu’il fallait presque toujours payer deux fois. Il semblait qu’on voulût absolument nous encourager à prendre nous-mêmes l’initiative de notre départ. Chevalier, notre commandant à Chandernagor, ayant résolu d’établir une loge à Bojepour, dans l’Etat de Bénarès, les Anglais firent enlever l’indigène qui la gardait. Une autre fois ils firent décider par le nabab de Mourchidabad que les agents français ne pourraient plus aller dans l’intérieur du pays pour acheter les objets nécessaires à nos approvisionnements. On voulait empêcher tout contact entre nous et les indigènes, de peur sans doute que nous ne développions les sentiments de révolte qui étaient au fond de leur cœur.

254 L DANS LE CARNATIC

Jamais nos agents dans l’Inde n’eurent besoin d’autant de patience et ne furent soumis à tant d’humiliations. Systématiquement, les Anglais ne voulaient rien entendre⁠ ⁠; Werelst, successeur de Clive, fut particulièrement dur et intraitable. : HAÏDER ALI nir pour nous libérer de notre servi- ES PROGRES DES ANGLAIS. - Pouvait-on du moins compter sur l’avetude⁠ ⁠? La puissance des Anglais grandissait à vue d’œil et en peu d’années déborda de Calcutta à Bénarès, de Masulipatam à Haïderabad, et de Madras à Bangalore. Esquissons-en les rapides progrès⁠ ⁠; ils ne sont nullement étrangers à notre propre histoire.

Au Carnatic, la perte de Pondichéry fut, trois mois après, suivie de la prise de Vellore, enlevée à Mortiz Ali, et d’un contrôle plus étroit imposé au roi de Tanjore. Puis ce fut la marche en avant vers le Décan et vers le Maïssour. Au Décan, l’opération fut amorcée par Clive dans un traité qu’il imposa au Mogol le 12 août 1765 et par lequel ce prince accordait aux Anglais les quatre circars du Nord, les mêmes que Bussy avait occupés en 1753. Restait à les obtenir de Nizam Ali, leur détenteur effectif. Une armée anglaise partie du Bengale y pourvut. Sous la menace d’une invasion, Nizam Ali consentit à l’abandon des circars moyennant une redevance annuelle et accepta en outre de reconnaître Mahamet Ali comme nabab du Carnatic. Avec cette dernière concession s’effondrait la thèse juridique pour laquelle Bussy et Dupleix avaient si longtemps combattu : le Carnatic cessait d’être une dépendance politique du Décan. Un détachement anglais devait résider auprès du soubab, comme pour le protéger de ses ennemis de l’intérieur, mais en réalité pour le dominer. Ce n’était pas encore le protectorat, mais ce n’était plus l’indépendance du pays.

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Il fut plus difficile d’aborder le Maïssour et présentement on n’arriva à rien. Haider Ali avait tout à la fois des qualités d’administrateur, de diplomate et de soldat. Dernier venu dans la famille des princes indous, il s’imposa à chacun par l’ensemble de ces qualités. Ce n’est pas qu’on lui eût souhaité la bienvenue⁠ ⁠; les Mahrattes, le Nizam, Morarao, Mahamet Ali et les Anglais lui firent séparément ou conjointement la guerre dès 1762. Peu de luttes dans l’Inde présentent un aussi grand intérêt que celles qui eurent alors lieu⁠ ⁠; la complexité des opérations, leurs brusques vicissitudes, non moins que les ressources infinies du génie de Haider Ali provoquent presque l’admiration. L’homme fut le plus souvent vaincu et il dut faire aux Mahrattes des cessions de territoires fort importantes, mais souvent aussi la fortune le favorisa et ce furent alors les Anglais qui furent les plus éprouvés. Tour à tour vainqueurs et vaincus, envahisseurs et envahis, les deux partis touchèrent par deux fois l’un et l’autre les plus hauts comme les plus bas degrés de la fortune⁠ ⁠; à la fin, en mars 1769, Haider Ali, par une manœuvre des plus audacieuses, sut attirer l’ennemi dan , tandis que lui-même paraissait aux portes de Madras. L’alarme fut extrême dans la ville et l’on négocia aussitôt la paix (3 avril). Si nous avions eu une armée, Lauriston aurait pu favoriser

LA CÔTE DU CARNATIC

LA CÔTE DU CARNATIC
Gravure LA CÔTE DU CARNATIC

LA CÔTE DU CARNATIC. (G. Hanotaux fils.)

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des désertions qui auraient renforcé l’armée maïssourienne, mais, outre qu’il lui était interdit de jouer ce rôle contraire à ses instructions, il n’en avait pas les moyens. Les conditions de la paix furent que les Anglais rendraient leurs conquêtes, et paieraient les frais de la guerre⁠ ⁠; ils promirent en outre leur appui à Haïder Ali dans le cas où il serait attaqué par quelque autre puissance. On est étonné qu’Haïder Ali n’ait pas imposé des conditions plus dures, mais lui-même était à ce moment sous la menace d’une nouvelle attaque des Mahrattes. La guerre éclata en effet peu de mois après et, comme il fallait s’y attendre, les Anglais ne lui prêtèrent aucun secours. Ce fut alors qu’Haider Ali, réduit à la dernière extrémité, livra aux Mahrattes une très grande partie de son territoire (1771), mais il ne pardonna jamais aux Anglais leur trahison, et, comme on le verra par la suite, les conséquences de cet abandon furent incalculables.

A VENDE SUC

Les succès des Anglais à la côte Coromandel et à la côte d’Orissa se traduisaient donc à cette époque par la domination effective du Carnatic, dont ils percevaient tous les revenus sous le couvert de Mahamet Ali, par l’acquisition des quatre circars et par une sorte de protectorat encore mal défini sur le Décan⁠ ⁠; ainsi, sauf quelques points encore occupés par les Hollandais, par les Danois et par les Mahrattes, tout le littoral du golfe du Bengale leur appartenait depuis le cap Comorin jusqu’à l’embouchure du Gange. rapides Mir la les iprogris naval apres la bataie de Plassey, régna jusqu’en octobre 1760, moins comme un souverain que comme l’exécuteur des volontés anglaises⁠ ⁠; sous son nom, ce furent en réalité Clive puis, à partir de juillet 1760, le gouverneur Vansittart qui dirigèrent les affaires du Bengale. A la suite d’une campagne de Shah Allem, fils de l’empereur Alemguir II, qui voulut, en 1760, reprendre le Bengale mais fut arrêté à Patna, Vansittart prétexta de quelque mécontentement parmi les troupes indigènes pour imposer à Mir Jaffer une abdication volontaire, et éleva Mir Cassim au pouvoir, puis il reprit la lutte contre Shah Allem, devenu empereur par suite de la mort de son père assassiné à Delhi. Shah Allem fut vaincu en janvier 1761 à la bataille d’Elsa par le major Carnac et reconnut aux Anglais la divanie ou administration des revenus du Bengale. C’est à cette bataille que Law fut fait prisonnier avec les quelques Français qui lui restaient.

Cependant, après deux ans de domination anglaise, Mir Cassim, gendre de Mir Jaffer, commençait à supporter impatiemment le joug qu’il avait lui-même

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provoqué⁠ ⁠; pour échapper à l’emprise de ses protecteurs, il transféra sa capitale à Monguir et là voulut faire acte de nabab. Les Anglais eurent aisément raison de sa révolte, le chassèrent successivement de Monguir et de Patna et l’obligèrent à chercher une retraite auprès de Soudja daula, nabab d’Oudh et de Bénarès. Jaffer Ali rétabli sur le trône (juillet 1763) ne fit que passer⁠ ⁠; il mourut en janvier 1765 et fut remplacé par son fils.

LE COLONEL GENTIL

Cassim Ali décida sans peine Soudja daula à entrer en guerre contre les Anglais⁠ ⁠; ce prince avait auprès de lui un officier français du nom de Gentil qui avait réorganisé son armée⁠ ⁠; mais, malgré les exactions scandaleuses des fonctionnaires anglais et du gouverneur lui-même, qui paralysèrent leurs premiers succès, il était dit que tout réussirait à nos rivaux. Clive revenu au Bengale en mai 1765, autant pour relever la moralité de l’administration — pas moins de 5 940 498 1. st. de cadeaux particuliers — que pour faire face aux nécessités de la nouvelle guerre, acheva sans peine la déroute de la coalition et en août 1765 imposa un traité qui enlevait au nabab les districts de Corah et d’Allahabad, réservés à l’empereur, séparait Bénarès et Ghazipour de ses Etats pour en faire

LE COLONEL GENTIL, d’après ses Mémoires sur l’Indoustan. (Mme G. Hanotaux fils.)
Gravure LE COLONEL GENTIL, d’après ses Mémoires sur l’Indoustan. (Mme G. Hanotaux fils.)

(D’après ses Mémoires sur l’Indoustan). l’apanage d’un protégé des Anglais et obtenait définitivement de l’empereur la divanie du Bengale, soit la ferme générale de quatre millions de livres sterling de revenus pour une population totale d’environ 25 millions d’habitants. C’était l’autorité directe ou indirecte des Anglais reportée jusqu’à Allahabad et Lucknow, à mille kilomètres de Calcutta.

Après quinze à dix-huit mois consacrés à l’administration, Clive quitta l’Inde pour la dernière fois le 29 janvier 1767. C’est dans le même temps que Law rejoignit Pondichéry. La présence simultanée des deux gouverneurs au Bengale n’avait sans doute pas été étrangère au bon et prompt règlement des affaires⁠ ⁠; il n’en devait plus être de même avec leurs successeurs, Chevalier à Chandernagor et Werelst à Calcutta.

HISTOIRE DES COLONIES. T. V.

258 LAURISTON

Lauriston, qui avait un jugement très sûr, notait au jour le jour ces progrès incessants et que rien, selon lui, ne pouvait arrêter⁠ ⁠; jamais les princes du pays n’arriveraient à s’entendre pour faire un front commun contre l’envahisseur et leurs intrigues seraient toujours déjouées par l’argent et la corruption. La véritable force des Anglais, disait-il, consistait dans leurs cipayes au nombre de 40 à 50 000, qu’ils avaient su discipliner mieux et plus fortement que leurs propres troupes européennes.

A la vérité, ce développement inoui de la puissance anglaise paraissait un paradoxe⁠ ⁠; nul n’ignorait que, par mépris des autres races ou nations, ils avaient commis bien des fautes. Chevalier écrivait à la Compagnie de France, le 30 décembre 1767, « leurs sottises répétées, leur imprudence, leur témérité, toutes leurs fautes enfin et leurs fausses démarches, sont la source de ce degré de grandeur auquel nous les voyons aujourd’hui montés avec un étonnement dont ils sont eux-mêmes saisis⁠ ⁠; c’est en effet à cela qu’ils doivent rapporter uniquement tous leurs succès⁠ ⁠; rien n’est dû à la bonne conduite, aux combinaisons ni à aucun plan formé et suivi sur des principes. C’est une des merveilles dans la nature humaine que l’on a peine à concevoir, mais que l’existence des faits nous prouve en dépit de ce que nous pouvons appeler raison. »

Lauriston ne manquait pas de son côté de signaler au ministre ces développements de la puissance anglaise et nous lui devons ainsi à différentes époques de son administration et notamment en 1767 et en 1777 plusieurs rapports sur l’état de l’Inde, qui sont de véritables monuments de précision et de bon sens. Il était assurément très dur au héros de l’épopée de 1757-1761 d’enregistrer ces succès de ses adversaires⁠ ⁠; il lui était peut-être plus dur encore de se déclarer impuissant à les paralyser. Ses instructions étaient formelles⁠ ⁠; il ne devait rien faire pour donner un aliment, si faible fût-il, aux susceptibilités anglaises, singulièrement éveillées. Nos éternels ennemis, comme on continuait de les appeler malgré la paix, n’ignoraient pas la haine générale dont ils étaient entourés et ils savaient que pour les besoins de notre commerce nous entretenions des relations avec les princes du pays⁠ ⁠; ces relations ne pourraient-elles pas aller jusqu’à la machination de quelque plan politique⁠ ⁠? Pénétrés de cette crainte et sur le moindre soupçon, ils ne cessaient d’adresser à Pondichéry des lettres qui nous obligeaient à la plus grande réserve et, au début tout au moins, Lauriston ne voulut engager aucune intrigue avec qui que ce fût⁠ ⁠; il se contentait d’observer les événements.

O BSTRUCTION DES ANGLAIS AU COMMERCE FRANÇAIS.

Sa tâche n’était pas toujours aisée⁠ ⁠; si lui-même était d’une correction à toute épreuve, nos compatriotes ne se gênaient nullement pour exprimer tout haut leurs sentiments et, ce qui était plus grave, un grand nombre de nos soldats passaient au service, qui de Bassalet jing, qui d’Haider Ali. N’avions-nous quelque complicité dans ce concours apporté aux princes indigènes⁠ ⁠? La loyauté de Lauriston permet d’affirmer qu’il ne favorisa jamais cet exode⁠ ⁠; il considérait au contraire que ces recrues étaient absolument inutiles aux princes qui les employaient. Si elles n’avaient pu nous assurer à nous-mêmes la victoire, au temps où elles étaient nombreuses et servaient dans un ordre régulier et sous une discipline relativement exacte, que pouvait-on attendre d’elles, alors qu’elles ne formaient que de simples bandes et qu’elles obéissaient à des princes dont elles ne comprenaient pas les méthodes et qui par surcroît les traitaient comme des mercenaires plutôt que comme des auxiliaires⁠ ⁠? Cependant, telles quelles, avec tous leurs défauts, ces bandes ne laissaient pas que d’inquiéter les Anglais et, sans demander des explications précises WARREN HASTINGS (D’après le portrait d’Edouard Finden). à Lauriston, les gouverneurs de Madras et de Calcutta surveillaient tous ces détails avec une police bien avertie. - PROJETS DIVERS DE RELÈVEMENT HORS DE L’INDE d’une nouvelle guerre En 1769, les craintes en Europe commencèrent à se répandre dans l’Inde. L’Inde anglaise avait alors pour gouverneur général le fameux Warren Hastings. Les autorités de Calcutta prirent aussitôt les mesures les plus sévères pour nous empêcher d’agir soit par nous-mêmes soit avec le concours de princes indigènes. Non contentes d’avoir entravé notre commerce avec la population par l’interdiction des achats particuliers dans l’intérieur du Bengale, elles firent décider par le nabab que nos navires seraient arrêtés à leur entrée dans le Gange, sous prétexte qu’ils pouvaient trans-

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WArRen HastIngs, d’après le portrait d’Edouard Finden. (Mme C. Hanotaux fils.)
Gravure WArRen HastIngs, d’après le portrait d’Edouard Finden. (Mme C. Hanotaux fils.)
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porter des matières d’or et d’argent, source de toute action et de toute corruption et qu’à leur descente, ils seraient exposés à être fouillés pour voir s’ils ne portaient pas des fonds à Pondichéry⁠ ⁠; en réalité, on voulait que nous n’ayons ni argent pour faire le commerce ni munitions pour faire la guerre. Quelques-uns de nos capitaines passèrent outre, en résistant par la force. Plusieurs millions de lettres de change tirées sur des Anglais de Calcutta, furent protestés. Défense fut faite aux marchands indiens de charger quoi que ce soit sur nos vaisseaux allant à Bassora ou à Moka. Une quarantaine imposée à l’occasion de maladies contagieuses n’eût pas été plus rigoureuse. Les observations et réclamations de Chevalier se perdaient dans le vide le plus absolu. Ces duretés et ces exigences ne s’atténuèrent que lorsque les dangers de guerre se furent évanouis et que les Anglais se furent rendu compte que les princes de l’Indoustan ne pouvaient en aucune façon espérer notre assistance.

DE LA COMPAGNIE DES INDES

L’Inde nous étant pour ainsi dire fermée, il est curieux de noter l’ingéniosité de Chevalier pour essayer d’ouvrir de nouveaux débouchés à notre activité. En des mémoires très étudiés, il propose de s’établir à Manille, qu’on se fera céder par les Espagnols, à Bornéo, au Tonkin, dans l’Annam et enfin il envoie Surville dans les mers du Pacifique, à la recherche d’une île inconnue, qui serait, dit-on, convoitée par les Anglais⁠ ⁠; il s’agit de l’occuper avant eux. Et ce nouvel empire lui apparaît plus important et plus riche que celui que nous avons perdu. Dans l’Inde même, il écoute, sans vouloir prendre d’engagements, des propositions qui lui sont faites par Cassim Ali, le nabab détrôné du Bengale, et, comme dernière espérance, il regarde du côté de Soudja daula, qui n’a pas encore abdiqué ou perdu toute son indépendance. Cependant il étudie et recommande, en cas de guerre, un projet d’attaque du Bengale, non pas par l’Hougly, mais par un débarquement à Chittagong. Ce fut dans cette situation plus confuse que réellement troublée, où chacun vivait dans l’appréhension de la guerre, que se produisit le grand événement qui devait modifier toutes les conditions de notre commerce. Par arrêt du 13 août, le privilège de la Compagnie, qui arrivait à expiration, fut non pas supprimé mais suspendu et toute facilité fut donnée au commerce particulier pour faire tant aux Indes qu’aux Iles les opérations qu’il jugerait convenables.

SOUDJA DAULA

Le principe même du monopole de la Compagnie était fort attaqué depuis quelques années, notamment par les économistes⁠ ⁠; en 1755, Gournay, intendant général du commerce, avait publié ses Observations sur l’état de la Compagnie des Indes, dans lesquelles il faisait le procès de son administration et concluait à liquider son commerce et ses dettes et déclarer le trafic ouvert à tous. La guerre qui survint l’année suivante détourna l’attention, mais le rétablissement de la paix raviva les critiques. La Compagnie avait perdu une partie de son capital, tant en numéraire qu’en vaisseaux⁠ ⁠; il fallait tout reconstituer. Il en résulta entre les administrateurs, cherchant à réaliser un emprunt de 25 à 30 millions à répartir sur trois années et les actionnaires plus préoccupés de s’assurer un dividende fixe de 64 livres, des discussions fort vives, au cours desquelles les huit administrateurs donnèrent leur démission (décembre 1763). Ils furent remplacés par Io syndics et 4 directeurs nouveaux. Au mois d’août suivant, sur un mémoire de Necker se prononçant pour le commerce exclusif, il parut un édit, en vertu duquel le roi abandonnait à la Compagnie I1 835 actions et billets d’emprunt lui appartenant mais obtenait en échange la rétrocession du port de Lorient et celle des Iles. L’armement qui suivit s’éleva à Io 600 000 livres, sans donner les retours (D’après les Mémoires sur l’Indoustan du colonel Gentil). que l’on espérait : les ventes à Lorient furent inférieures de plusieurs millions aux prévisions. La situation redevint à nouveau critique en 1767 et 1768⁠ ⁠; les assemblées d’actionnaires étaient tumultueuses et n’aboutissaient à rien. Un tel état de choses ne pouvait subsister⁠ ⁠; à la fin de 1768, Boutin, commissaire du roi, et Maynon d’Invau, contrôleur général des finances, se résolurent à prendre personnellement connaissance des affaires de la Compagnie. A l’assemblée ordinaire des actionnaires qui se tint le 14 mars suivant, le contrôleur général pria les actionnaires de nommer des députés chargés d’examiner les comptes, puis il déclara expressément que le désir du roi était qu’ils fussent exactement instruits non seulement de leur situation actuelle, mais encore des risques de toute nature auxquels ils exposeraient leur fortune en continuant le commerce. Après examen, les députés esti-

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SOUDJA DAuLA, d’après les Mémoires sur l’Indoustan du colonel Gentil. (E. Courtot.)
Gravure SOUDJA DAuLA, d’après les Mémoires sur l’Indoustan du colonel Gentil. (E. Courtot.)
Illustration de l'ouvrage, page 261
Gravure sans légende (page 261)
262 L’ABBÉ MORELLET

mèrent que, pour continuer le commerce, il fallait un nouveau fonds d’environ 30 millions. Invités par le contrôleur général à hypothéquer le capital de leurs actions pour se procurer cette somme, ils s’y refusèrent par 164 voix contre 76 et adoptèrent une proposition de Necker, envisageant un emprunt de Il millions par voie de loterie, remboursable sur la vente de janvier 1770. La loterie fut autorisée (6 avril). Quant à la situation de la Compagnie, ils produisirent le 23 mai un état d’après lequel l’actif aurait été de 136 893 493 livres et le passif de 82 136 537 livres : les fonds libres étant par conséquent de 54 756 956 livres. On discuta pendant deux mois sur ces chiffres en même temps que sur les voies et moyens de contracter un nouvel emprunt, auquel le roi serait prié de donner son concours. Pendant que la discussion se poursuivait, paraissait un mémoire soigneusement élaboré dans le plus grand secret sous l’inspiration du contrôleur général et dont le but était de provoquer la chute de la Com- (D’après un portrait de la Bibliothèque Nationale). pagnie par une sorte d’appel à lopinion publique : c’est le fameux mémoire de l’abbé Morellet, intitulé : Mémoire sur la situation actuelle de la Compagnie des Indes. En cet écrit où les chiffres abondent, l’auteur s’efforçait d’établir d’une part qu’il n’était nullement de l’intérêt des actionnaires de continuer l’exploitation de leur privilège, d’autre part que l’Etat n’avait nul avantage à soutenir la Compagnie, car d’une part le capital de celle-ci était toujours allé en décroissant depuis 1725 et d’autre part elle n’avait cessé d’être à la charge de l’Etat, dont les sacrifices avaient été en pure perte. L’établissement du commerce libre s’imposait.

L’ABBÉ MORELLET, d’après un portrait de la Bibliothèque nationale. (E. Courtot.)
Gravure L’ABBÉ MORELLET, d’après un portrait de la Bibliothèque nationale. (E. Courtot.)

Cette théorie toute nouvelle était beaucoup moins dans le goût du public qu’on ne le croit généralement. En réponse au travail de Morellet, d’autres mémoires ou rapports, dont les auteurs sont pour la plupart restés inconnus, s’efforcèrent d’établir que si le privilège de la Compagnie était supprimé, les particuliers qui voudraient faire le commerce de l’Inde, outre qu’ils n’auraient à l’origine ni personnel, ni expérience, auraient partout affaire à des puissances indigènes habituées à traiter avec des compagnies souveraines et qui n’auraient aucun égard pour les marchands particuliers⁠ ⁠; dès lors plus de garantie dans les transactions et décadence du commerce. Tôt ou tard il faudrait en revenir au monopole d’une compagnie privilégiée.

263

Cette polémique fit beaucoup d’impression⁠ ⁠; si la Compagnie n’était pas ellemême impopulaire, les actionnaires, en ne songeant qu’à leur dividende, s’étaient franchement aliéné l’opinion. En vain Necker, dans une assemblée tenue le 8 août, essaya de rétorquer les arguments de Morellet, en faisant valoir une dernière fois les avantages du commerce exclusif, le contrôleur général trouva ses plans inadmissibles et cinq jours après, le 13 août, sans que rien fit prévoir un dénouement aussi brusque, il fit rendre un arrêt par lequel le roi reconnaissait que les différents plans proposés pour mettre la Compagnie en état de continuer ses travaux ne pouvaient être retenus, que le gouvernement royal était lui-même incapable de faire cette année les avances nécessaires pour la subsistance des Iles et l’entretien des comptoirs de l’Inde, suspendait en conséquence le privilège de la Compagnie et déclarait qu’il était permis à tous les négociants français de faire le commerce des Indes : les comptoirs actuels devant continuer d’être administrés sans changement.

Restait à effectuer la liquidation de la Compagnie, après calcul de ses engagements à acquitter et estimation de ses immeubles et vaisseaux. L’opération dura sept mois et fut close le 8 avril par un arrêt déclarant que la Compagnie cédait au roi des meubles et immeubles⁠ ⁠; la Compagnie s’engageait à fournir au roi 14 768 oo0 livres applicables à l’acquittement de ses dettes chirographaires⁠ ⁠; le roi payait les rentes perpétuelles ou viagères de la Compagnie, les pensions et demisoldes et acquittait toutes les dettes contractées par elle en Europe et aux Indes⁠ ⁠;

Le capital de l’action était porté de I 600 à 2 500 livres et la rente à 125 livres, hypothéquée sur la ferme du tabac. L’augmentation de 900 francs de capital était obtenue par un appel aux actionnaires s’échelonnant d’avril à septembre⁠ ⁠;

Les rentes des actions étaient soumises à une retenue de Io pour 100, dont le produit servirait à amortir l’action de 2 500 livres jusqu’à extinction du capital⁠ ⁠;

Les actionnaires continuaient de former un corps sans néanmoins pouvoir être astreints à reprendre le commerce.

264 LE COMMERCE PARTICULIER

Comme complément de ces édits et arrêts, les propriétés, édifices et effets que la Compagnie possédait dans l’Inde et aux Iles furent évalués à 12 500 000 livres, les vaisseaux et tous bâtiments ou matériel de mer se trouvant à Lorient, dans l’Inde et aux Iles furent estimés 17 500 000 livres⁠ ⁠; au total 3o millions, sur lesquels le roi s’engagea à payer I 200 000 livres de rente aux actionnaires. Ceux-ci se trouvèrent ainsi déchargés de tous les frais d’entretien de leurs établissements et quoiqu’ils eussent toute liberté pour reprendre leur commerce à l’expiration de leur rente viagère, c’était en réalité la fin de la Compagnie⁠ ⁠; un nouveau régime commençait. L’établissement et la liquidation de ces comptes dura plusieurs années, tant à Paris que dans l’Inde et pendant ce temps le commerce particulier s’organisa. Pour l’application, il devait reposer sur les bases suivantes. Avant de faire partir leurs navires, les commerçants devaient se procurer un passeport dans les bureaux de la Compagnie, par conséquent à Paris, ce passeport ne pouvait être refusé⁠ ⁠; treize ports étaient ouverts comme lieu d’armement, mais Lorient, et Lorient seul, était obligatoire comme lieu de débarquement⁠ ⁠; enfin toutes les marchandises étaient frappées à leur entrée en France d’un droit nouveau, dit droit d’indult, qui était de 5 ou de 3 pour 100, suivant qu’elles provenaient de l’Inde ou des Mascareignes. Les succès de la majeure partie des expéditions ne correspondit pas aux espérances que les économistes avaient conçues. Plusieurs vaisseaux arrivèrent dans l’Inde chargés des

SIGNATURES DE

Coralles en France mal assorties. Les unes en trop mêmes objets et les marchandises revinrent grande quantité se vendirent mal⁠ ⁠; d’autres ne suffirent pas à la consommation du royaume et les acheteurs durent s’adresser à l’étranger. Alors qu’en 1767, 1768 et 1769, la moyenne des expéditions de France avait été de 12 400 000 livres, elle ne

( oitié en 1771 et 1772. Ces deux mêmes années, Law et Chevalier, l’un à Pondichéry, l’autre à Chandernagor, furent les principaux importateurs⁠ ⁠; leur part dans les ventes fut de 9 589 ooo livres alors que celle de tous les autres commerçants ne fut que de 2 848 o00 livres et Law tout au moins ne rentra pas dans le capital engagé. Dans le même temps les Anglais portaient leurs ventes annuelles à 8o millions.

SIGNATURES DE TIPPOU SAÏB, CLIVE, CORNWALLIS, EYRE COOTE ET LAWRENCE

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Il est vrai que la situation parut s’améliorer un peu les années suivantes : le total des ventes qui en 1771 et 1772 avait été, net d’escompte, de 22 310 000 livres pour ces deux années, fut de 106 millions pour les années 1773 à 1777, soit II 500 000 livres en moyenne dans le premier cas et 21 millions dans le second. Mais il semble d’autre part que par la difficulté plus grande de se procurer les marchandises dans l’Inde, les frais généraux furent plus élevés et que le résultat d’une expédition se traduisait en réalité par une perte. On aura un nouvel exemple de ces difficultés par la prétention que les Anglais émirent en 1775 de porter de 2 I/2 à 4 pour 100 les droits que nos commerçants payaient au Bengale⁠ ⁠; pour justifier cette mesure, ils dirent que les privilèges commerciaux dont nous jouissions ayant été cédés à une compagnie, les particuliers n’avaient aucun droit à bénéficier du même régime. En réalité, les Anglais pouvaient, sous le couvert du nabab, faire tout ce qu’ils voulaient⁠ ⁠; la perspective d’une nouvelle guerre avec la France, née des événements d’Amérique, les dispensait de toute mesure et de toute justice.

IL A NOUVERATADT MINISTRATION

Toutes les prévisions de ceux qui avaient combattu l’abolition du privilège de la Compagnie se trouvèrent ainsi justifiées par les événements, et dès l’année 1771, on vit paraître une série de mémoires ou de rapports officiels ou privés, tendant les uns au rétablissement de l’ancienne compagnie, les autres à la création d’une compagnie nouvelle, qui n’aurait aucun droit de souveraineté, mais continuerait sous l’autorité et l’administration royale de jouir d’un privilège exclusif pour le commerce. Mêmes sentiments dans l’Inde, où Law était en principe partisan du commerce particulier, mais ne se refusait pas à l’adoption d’une compagnie non souveraine avec monopole du commerce⁠ ⁠; par contre les conseillers et l’ensemble de la population souhaitaient nettement le rétablissement pur et simple de l’ancienne Compagnie. privilège de la Compagnie entraînait nécessairement des Ces sentiments divers s’expliquent. La suspension du modifications dans l’administration. Les conseillers, sous-marchands et autres employés civils, désormais inutiles, devaient en majeure partie disparaître. Quelques-uns avaient leur famille dans le pays et Pondichéry vivait un peu de leur présence. Pour la plupart d’entre eux, c’était une vie à recommencer. Rien pourtant ne fut changé tant que dura la liquidation, c’est-à-dire jusqu’en 1773⁠ ⁠; la vie administrative continua comme par le passé au nom de la Compagnie : les anciens fonctionnaires étaient en réalité les agents officieux des nouveaux commerçants.

266

L’administration purement royale s’installa en 1773, avec toutes les attributions de l’ancienne, le commerce excepté. Elle conserva la majeure partie des fonctionnaires dont l’expérience ne pouvait être tenue pour négligeable⁠ ⁠; les autres rentrèrent en France ou devinrent les auxiliaires ou représentants des commerçants particuliers. Au militaire, le bataillon de l’Inde disparut et fut remplacé par le régiment de Pondichéry avec deux compagnies autonomes d’artillerie.

Que devinrent, dans cette organisation, les pouvoirs du gouverneur⁠ ⁠? Jusqu’à cette époque il avait été pour ainsi dire omnipotent⁠ ⁠; s’il devait en principe consulter le Conseil supérieur sur toutes les affaires, il n’était pas obligé de suivre ses avis. Ces pouvoirs parurent trop considérables au ministre qui crut devoir les limiter, comme dans nos colonies d’Amérique, et même les contrôler par la présence d’un intendant, avec le titre et les fonctions d’ordonnateur de justice, police, finances, guerre et marine. Tous les détails de l’administration furent enlevés au gouverneur, qui n’eut plus dans ses attributions que la politique générale et les rapports avec les princes indiens, dont il n’avait plus à rendre compte à personne, sauf au ministre.

On comprend mal dans l’Inde cette dualité d’attributions⁠ ⁠; en ce pays bien plus qu’en nos colonies d’Amérique, le gouverneur pouvait avoir besoin d’engager dans le plus grand secret des dépenses d’ordre politique⁠ ⁠; était-ce possible, s’il était obligé de passer par le canal de l’intendant, sans compter les bureaux où les indiscrétions étaient la règle⁠ ⁠? Evidemment non. Le premier intendant, Foucault, arrivé à Pondichéry le 4 octobre 1773, ne se fit pas faute de vouloir dominer, invoquant la plénitude de ses pouvoirs financiers, et la lutte commença immédiatement avec Lauriston. Son successeur Potier de Courcy qui vint à la fin de l’année suivante s’inspira des mêmes principes et il en fut de même du troisième intendant, Chevreau, arrivé au début de 1777 avec un nouveau gouverneur, M. de Bellecombe. Découragé, Law dut renoncer à entretenir des rapports avec les princes du pays⁠ ⁠; il ne pouvait payer aucun renseignement ni rémunérer le moindre service.

Ce ne furent pas ses seuls désagréments. L’ancien conseil supérieur, créé en vue d’opérations commerciales, ne fut plus qu’un conseil d’administration et de justice, dont l’intendant était le président. En devenant royale, la nouvelle administration interdit formellement aux fonctionnaires de se livrer au commerce et ne leur alloua pas des soldes suffisamment élevées pour compenser les avantages perdus⁠ ⁠; aussi les anciens conseillers, qui tenaient pour le rétablissement de la Compagnie, refusèrent-ils de faire partie du nouveau conseil et ce n’est qu’au bout de deux ans que Lauriston put trouver les sept fonctionnaires assesseurs qui consentirent à y siéger. Les mécontents se rallièrent naturellement autour de l’intendant qui prit une sorte de plaisir à jouer le rôle de chef de l’opposition, et quand le conseil siégeait en cour de justice, il se trouvait impunément bafoué ou tourné en ridicule, même au cours des plaidoiries qui se développaient devant lui. Ce ne furent, il est vrai, que des incidents dans la vie courante de la colonie⁠ ⁠; l’anarchie n’était que dans les idées et les sentiments⁠ ⁠; l’ordre public ne fut jamais troublé et, dans son ensemble, l’administration fonctionna régulièrement. Les contributions - et c’était l’essentiel - rentrèrent sans difficulté.

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BALLET RITUEL DES HINDOUS DE LA CÔTE MALABAR (D’après une estampe du dix-huitième siècle (Cabinet des Estampes).

BALLET RITUEL DES HINDOUS DE LA CÔTE MALABAR (D’après une estampe du dix-huitième siècle (Cabinet des Estampes).
Gravure BALLET RITUEL DES HINDOUS DE LA CÔTE MALABAR (D’après une estampe du dix-huitième siècle (Cabinet des Estampes).
268 BELLECOMBE SUCCEDE A LAURISTON.

Nul événement extérieur ne venait troubler la sécurité de nos possessions. Hors les tracas sans cesse renaissants que nous suscitaient les Anglais pour paralyser notre commerce et nous déterminer à quitter l’Inde de notre plein gré, on vivait en paix. Nous n’eûmes de difficultés sérieuses qu’à la côte Malabar⁠ ⁠; encore les Anglais n’y eurentils aucune part. Après la reprise de possession de 1765, notre petit établissement de Mahé fut administré avec infiniment de sagesse, de mesure et de dignité par Picot de la Motte. Mais celui-ci étant rentré en congé en France en 1773 fut remplacé par un militaire, le comte Duprat de Cadmus, qui prit possession du poste le 24 novembre. Duprat était ambitieux et, suivant ses propres expressions, « il n’avait jamais vu les choses que dans le grand. » Il ne lui fallut pas deux mois pour se trouver presque en état de guerre avec les Anglais de Tellichéry, le prince Cheriquel et, ce qui était plus grave, avec Haider Ali. Ce dernier venait de conquérir toute la côte Malabar depuis Mangalore jusqu’au cap Comorin, ayant annexé par conséquent les Etats du Samorin de Calicut. Pendant une éclipse de sa puissance, le Samorin rentra à Calicut et crut devoir faire appel au concours de Duprat pour s’y maintenir. Sans calculer la portée de ses actes, celui-ci vint aussitôt prendre lui-même possession de la place et le 12 janvier 1774, il conclut avec le Samorin un traité qui plaçait ses Etats sous l’autorité de la France. Peu de jours après, en février, un général d’Haider Ali détruisait ce bel ouvrage et reprenait possession de la ville. Duprat ne perdit ni confiance ni assurance⁠ ⁠; il crut pouvoir écrire à Haïder Ali que s’il avait retiré ses troupes de Calicut, c’est qu’il l’avait bien voulu mais qu’il n’avait qu’à faire un signe et qu’aussitôt 40 000 hommes dans le sud de l’Inde répondraient à son appel. Dans le même temps, il cherchait noise au roi de Cartenate, devenu l’un des vassaux d’Haider Ali. Il n’en fallut pas davantage pour que le souverain effectif de Maïssour pût croire, non sans apparence de raison, que nous traversions ses desseins et qu’il n’avait aucun intérêt à lier partie avec nous. Law rappela brutalement Duprat le 2 mai suivant et le remplaça par le colonel de Repentigny, qui garda le poste jusqu’au 9 décembre 1775⁠ ⁠; à ce moment, Picot revint de France et parvint non sans peine à rétablir quelque confiance avec les divers petits princes ou roitelets du voisinage. - DE QUELQUES AVENTURIERS à sa fin. L’homme n’avait cessé d’être Le gouvernement de Law touchait un observateur clairvoyant et attristé de tout ce qui se passait dans l’Inde⁠ ⁠; ses lettres, mémoires et rapports en font foi⁠ ⁠; mais il n’avait aucun moyen pour paralyser lui-même la politique anglaise et il ne pouvait songer, sans se découvrir, à former une coalition de tous les princes encore indépendants⁠ ⁠; outre leurs jalousies propres qui s’y opposaient, il n’avait même pas d’argent pour entretenir auprès d’eux des agents secrets. Engagé dans de multiples affaires financières et commerciales, il ne désirait nullement conserver son poste, depuis qu’il lui était interdit de faire du commerce et c’est sans regret qu’il céda la place le 9 janvier 1777 à M. de Bellecombe, seigneur de Teirac, maréchal des camps et armées du roi. Law resta à Pondichéry jusqu’à la fin de 1777 pour régler ses propres affaires. Au moment où Bellecombe prit le pouvoir avec l’intendant Chevreau, les Anglais n’avaient pas fait depuis 1770 des progrès très apparents dans la péninsule, mais partout leur influence s’était singulièrement consolidée. Dans le sud, ils avaient supprimé, en 1773, le royaume de Tanjore à la sollicitation de Mahamet Ali et, dans le nord, ils avaient complètement domestiqué le nouveau soubab d’Oudh, Assef daula, successeur de son père Soudja daula, mort en janvier 1775. Ils avaient obtenu de lui le renvoi de Gentil et des Français qui constituaient sa seule défense réelle et, par ce fait étaient devenus

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ASSEr DAULA, d’après Gentil. Mémoires sur l’Indoustan. (E. Courtot.)
Gravure ASSEr DAULA, d’après Gentil. Mémoires sur l’Indoustan. (E. Courtot.)

(D’après Gentil : Mémores sur l’Indoustan). les véritables maîtres du pays. Ne pouvant encore agir ni intervenir dans les autres parties de l’Inde, ils savaient du moins créer puis entretenir la division entre les divers royaumes⁠ ⁠; tous les durbars, c’est-à-dire tous les ministres, achetés argent comptant, étaient à leur dévotion et trahissaient leurs maîtres. Les Anglais paralysaient de cette façon la modeste, la très modeste influence que des partisans français, dont quelques-uns furent des hommes de haute valeur, avaient su acquérir auprès de quelques nababs et rajahs, et auprès du Mogol lui-même.

Nous avons parlé en leur temps de Hügel et de Babel dit Zéphir, détachés l’un auprès d’Haïder Ali et l’autre auprès de Bassalet jing⁠ ⁠; ces deux hommes étant morts à leur poste furent remplacés par Russel, frère d’un conseiller de Pondichéry, et par Lallée, ancien maréchal de camp de l’armée de Bussy. Russel, trop dominé par Haider Ali, absolu et soupçonneux, ne put jamais réunir autour de lui qu’une cinquantaine d’hommes, mais Lallée en eut jusqu’à 600. Dans le nord, Gentil en avait également rassemblé plusieurs centaines, qui se dispersèrent au début de 1775⁠ ⁠; la plupart rejoignirent le Mogol avec le colonel de Maudave et Dieu⁠ ⁠; ils y trouvèrent un ancien officier de l’armée de Pondichéry, le célèbre René Madec, en service auprès de lui depuis près de vingt ans, et qui avait constitué avec des recrues de toutes les nations une petite armée européenne. Un autre partisan non moins connu est le fameux Walter Reinhardt, plus connu sous le nom de Sombre, qui avait fait massacrer les prisonniers anglais à Patna en 1763. Citons encore Aumont, neveu de Dupleix et ancien officier de notre armée. Tous ces hommes, dont l’histoire a quelque peu exagéré le rôle, auraient peut-être été pour les Anglais des adversaires dangereux si les princes indiens qu’ils servaient n’avaient eux-mêmes pris soin d’annihiler leurs efforts en les payant mal ou irrégulièrement ou en leur donnant souvent des ordres qui allaient contre la discipline, la logique ou le bon sens. Le seul prince qui en 1769 avait fait quelque mal aux Anglais était Haïder Ali⁠ ⁠; encore n’avait-il pas compté sur les Européens. Le gouvernement de Bel- • NOUVELLE PERTE DE NOS ÉTABLISSEMENTS lecombe a duré jusqu’au 17 octobre 1778, date à laquelle Pondichéry tomba pour la seconde fois au pouvoir des Anglais. Par les nouvelles qui lui parvenaient d’Europe, il comprit dès le début de 1777 que la guerre ne tarderait pas sans doute à se rallumer avec l’Angleterre, en raison des événements d’Amérique et il se prépara à la soutenir du mieux qu’il pourrait. Or Pondichéry était en mauvais état de défense et l’on calculait qu’il faudrait une douzaine d’années pour faire les fortifications nécessaires⁠ ⁠; d’autre part le régiment de Pondichéry ne comptait pas plus de 6 à 700 Européens capables de porter les armes. Bellecombe n’eut aucune illusion sur le danger qu’il pouvait courir s’il ne recevait à temps des secours d’Europe, et fit face résolument à la situation. D’accord avec Law et Chevalier, il étudia un projet d’attaque de l’Indoustan par la vallée de l’Indus et la ville de Tatta, dont on espérait obtenir la cession par le Mogol, puis il s’en alla à Karikal et à Mahé pour se rendre compte lui-même de l’importance de ces établissements et de la résistance qu’ils pourraient opposer. Revenu à Pondichéry, il s’efforça, comme l’avait désiré Lauriston, d’unir les princes indiens en un sentiment commun de défense et entra ouvertement en rapports avec eux⁠ ⁠; les Anglais ne lui donnaient-ils pas l’exemple en prenant partout contre nous des mesures peu compatibles avec l’état de paix⁠ ⁠? Ils arrêtaient nos voyageurs et nos marchandises, visitaient nos vaisseaux et tiraient sur ceux qui opposaient de la résistance. Bellecombe eût désiré établir un rapport étroit entre Haider Ali et les Mahrattes, les seules forces de l’Inde encore réellement indépendantes et dans ce but il envoya Coutenceau auprès d’Haïder Ali. Coutenceau effaça de l’esprit de ce prince toute prévention contre la France⁠ ⁠; il le persuada que ses intérêts et les nôtres étaient solidaires. Il lui était plus difficile de parler au nom des Mahrattes, voués pour le moment à une certaine anarchie et chez qui Ragounatrao ou Ragouba, oncle du jeune péchoua, désirait arriver au pouvoir et jouait le jeu des Anglais. D’ailleurs les Mahrattes étaient visités par un certain Palbeau, plus connu sous le nom de chevalier de Saint-Lubin, qui se faisait fort de les attirer dans notre alliance⁠ ⁠; mais ses moyens étaient fort équivoques et rien ne garantissait l’exécution de ses promesses. Un envoyé plus qualifié fut M. de Montigny, qui partit de France vers la même époque avec une mission officielle pour préparer les voies d’une coalition politique et militaire contre l’Angleterre.

270 271 FRANÇAISE DANS L’INDE

Tout cela était fort sagement pensé⁠ ⁠; mais il fallait du temps pour rétablir entre les parties intéressées l’harmonie nécessaire⁠ ⁠; les Anglais nous prévinrent dès qu’ils connurent la déclaration de guerre officielle et le 1o juillet, Chandernagor tombait brusquement entre leurs mains. Un mois après le colonel Munro se présentait devant Pondichéry avec 20 000 hommes et Karikal était occupé le Il août. Pondichéry, mal défendu, opposa une résistance plus sérieuse et plus longue que Bellecombe n’avait lui-même calculé⁠ ⁠; la ville ne se rendit en effet que le 17 octobre et au début du siège la flotte française de Tronjoly avait infligé une défaite assez grave à la flotte anglaise de l’amiral Vernon. Malheureusement Tronjoly ne sut pas ou n’osa pas profiter de sa victoire et Pondichéry succomba avant que des secours n’eussent pu arriver d’Europe ou que les princes indiens ne se fussent mis d’accord pour profiter des circonstances et tenter une action commune sur l’ennemi de leur pays et de leur indépendance. Nous fûmes encore une fois victimes de notre imprévoyance⁠ ⁠; car on parlait de la guerre depuis 1775 et s’il était difficile de soutenir une double lutte maritime dans l’Atlantique et l’océan Indien, l’entreprise n’était pas impossible, comme l’avenir le démontra. La guerre maritime de 1778 à 1782 ne fut, comme on le sait, un désastre que pour nos finances. Après la chute de Pondichéry et : SUFFREN celle de Mahé qui eut lieu le 19 mars suivant, il ne nous restait aucun point de débarquement dans l’Inde, dans le cas où nous voudrions encore une fois tenter la chance des armes⁠ ⁠; l’Inde semblait donc définitivement perdue pour nous. Le succès même des Anglais compromit leur œuvre, Haïder Ali comprenant que c’était aussi son indépendance et celle des autres Etats du Sud qui était en jeu, et il entreprit contre eux la lutte. Il avait été fort mécontent de la prise de Mahé, par où il recevait ses munitions de guerre et ne fut pas moins inquiet de nouveaux progrès anglais du côté de Gontour, dans le Décan. Tout d’un coup il envahit le Carnatic (juillet 1780) et, le Io septembre, battit non loin de Conjivaram le colonel Baillie qui dut se rendre avec la partie de son armée échappée au massacre. L’année 1781 se poursuivit avec des fortunes diverses sans qu’aucun parti pût s’attribuer formellement la victoire, mais au début de 1782, le 18 février, Tippou, fils d’Haider Ali, infligea une défaite assez grave au colonel Braithwaite dans le Tanjore et le fit prisonnier. Ces succès et la persistance de la lutte donnèrent à penser au gouvernement français et au vicomte de Souillac, gouverneur des Iles de France et de Bourbon, qu’en soutenant Haïder Ali, il nous serait peut-être possible à nous-mêmes de reprendre pied dans la péninsule et de recouvrer notre puissance perdue. On décida en consé-

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L’ESCADRE DE SUFFREN A TRINQUEMALLÉ. (A. Reiss.)
Gravure L’ESCADRE DE SUFFREN A TRINQUEMALLÉ. (A. Reiss.)
Illustration de l'ouvrage, page 272
Gravure sans légende (page 272)
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quence que l’on enverrait une forte armée dans l’Inde sous le commandement de Bussy, dont le nom seul suffirait sans doute à déterminer la victoire et, en attendant, on expédia un premier contingent de 2000 hommes sous les ordres du brigadier Duchemin, en même temps qu’une flotte, qui fut commandée d’abord par d’Orves puis par Suffren, devait favoriser le débarquement et appuyer ensuite les opérations de terre.

Lorsque cette flotte arriva en vue de l’Inde, en janvier 1782, Tippou venait de s’emparer de Porto Novo⁠ ⁠; nous avions à la côte un point de débarquement assuré. C’est là que nous atterrîmes le Ii mai et peu de jours après on s’emparait de Goudelour pour en faire la base de nos opérations. Entre temps Pondichéry avait été abandonné par les Anglais.

LE BAILLI DE SUFFREN, d’après Raffet. (Mme C. Hanotaux fils.)
Gravure LE BAILLI DE SUFFREN, d’après Raffet. (Mme C. Hanotaux fils.)
DANS L’INDE

Malheureusement, Duchemin ne fit preuve d’aucune décision⁠ ⁠; il resta cantonné à Goudelour et mécontenta Haïder Ali par ses réclamations : il n’est pas inutile d’ajouter que ce prince avait pris l’engagement de fournir à nos troupes tous les vivres nécessaires et de LE BAILLI DE SUFFREN (D’après le portrait de Raffet). donner pour leur solde un lack de roupies par mois. Nul doute que le nabab, fatigué par deux ans de guerre et obligé de faire vivre ses troupes dans un pays dévasté, n’eût fait la paix avec les Anglais, qui la lui proposaient, si Suffren n’avait remporté les 17 février, 12 avril, 3 juillet et 2 septembre, quatre succès notables qui, sans jamais aboutir à la destruction de la flotte ennemie, empêchèrent néanmoins l’amiral Hughes de débarquer des troupes et de prêter main-forte à une armée anglaise dont la supériorité numérique eût probablement eu raison de la petite armée de Duchemin. Ces victoires décidèrent Haïder Ali à attendre l’arrivée de Bussy et, fait sans précédent, il dai- HISTOIRE DES COLONIES. T. V gna venir lui-même à Goudelour le 28 juillet pour voir Suffren et, en le saluant, félicita hautement le roi de France d’avoir un aussi excellent serviteur. Louis XVI confiait à Bussy une tâche : TIPPOU SAHIB malaisée. Nous n’avions pas seulement à reprendre nos anciens établissements, mais, les Hollandais venant d’entrer dans la guerre, nous devions par surcroît assurer la défense du Cap, base de leurs ravitaillements et des nôtres dans l’océan Indien. Le roi comptait sur le diplomate heureux qui s’était maintenu dans le Décan pendant sept ans pour rallier

274 TIPPOU SAHIB

autour de lui tous les princes du sud de l’Inde dans une action commune contre l’Angleterre. Les instructions qui lui furent remises le II novembre 1781 portaient qu’afin d’éviter toutes les divisions regrettables qui s’étaient produites au temps de Dupleix et de Lally, il aurait sous ses ordres toutes les forces de terre et de mer⁠ ⁠; que toutefois ses premières dispositions devaient avoir pour but d’assurer la défense du Cap. On lui promettait un appui militaire de 8000 hommes, dont moitié devait être fournie par les Iles, et un concours financier de cinq millions, sans compter une lettre de crédit de pareille somme sur la compagnie hollandaise. Ce plan si bien concerté ne devait aboutir qu’à un résultat des plus médiocres : tout parut se combiner pour faire échouer l’entreprise. Le 20 avril 1782, les Anglais s’emparèrent dans les mers d’Europe de la majeure partie d’un convoi de G. 18 bâtiments qui portaient dans l’Inde I 500 hom ap au début d’avril, Bussy dut y laisser I 667 hommes sous les ordres de Conway pour assurer la défense de cette place, jusqu’à l’arrivée du régiment hollandais de Luxembourg⁠ ⁠; or, lorsque ce régiment

TIPPOU SAïb, d’après Poriginal appartenant au marquis de Wellesley. (Mme C. Hanotaux fils.)
Gravure TIPPOU SAïb, d’après Poriginal appartenant au marquis de Wellesley. (Mme C. Hanotaux fils.)
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arriva et que nos troupes purent rejoindre l’Inde, la guerre était terminée.

Bussy débarqua à I’Ile de France le 31 mai⁠ ⁠; là, il tomba gravement malade et fut pendant plus de quatre mois entre la vie et la mort⁠ ⁠; en même temps une partie de ses troupes était atteinte du scorbut. Ce fut bien pis à l’arrivée d’une partie de l’escadre de renfort de Peinier, le 29 juillet. Sur I 500 hommes qui furent débarqués, I 300 durent être envoyés à l’hôpital. Peinier arriva lui-même peu de temps après avec le reste des troupes, atteintes aussi par une maladie pestilentielle mal déterminée qui fit de nombreuses victimes, en telle sorte que sur 3 000 hommes sur qui Bussy aurait pu compter, il ne lui en restait guère qu’un millier de réellement disponibles.

VUE DU NORD-OUEST DE SERINGAPATAM AVEC LES APPROCHES, LES BATTERIES ET LA BRÈCHE (D’après Histoire des progrès el de la chute de l’Empire de Mysore, 1801).
Gravure VUE DU NORD-OUEST DE SERINGAPATAM AVEC LES APPROCHES, LES BATTERIES ET LA BRÈCHE (D’après Histoire des progrès el de la chute de l’Empire de Mysore, 1801).

La nécessité de les soigner non moins que de rétablir sa santé personnelle retinrent Bussy aux iles jusqu’au mois de décembre⁠ ⁠; enfin, le 19, il quitta l’Ile de France pour Bourbon où il séjourna du 20 au 24 et, le 1o mars, il arriva à Trinquemallé, île de Ceylan, que Suffren avait enlevé aux Anglais le 2 septembre précédent. Six jours après il débarquait à Porto-Novo avec 2 275 hommes et le lendemain était à Goudelour.

Là, il trouva une situation des plus confuses et des plus inquiétantes. Duchemin était mort au mois d’août précédent laissant le commandement au colonel d’Hofflize. Celui-ci avait cru devoir diviser ses forces pour en mettre une partie au service éventuel d’Haider Ali, qui par l’épuisement ou plutôt le ravage du bas Carnatic, avait transporté son camp du côté de Conjivaram. Bientôt Haïder

276 OFFICIER DE MARINE DE L’ESCADRE DE SUFFREN

Ali lui-même était mort le 7 décembre, après un mois de maladie. Le voisinage de nos troupes favorisa singulièrement l’accès au pouvoir de son fils Tippou qui fut reconnu par toute l’armée. L’attente de l’arrivée de Bussy annoncée depuis plusieurs mois retarda les décisions à prendre sur les opérations militaires et l’on parut d’abord disposé à marcher sur Madras⁠ ⁠; mais pendant que l’on discutait, les Anglais, plus ou moins d’accord avec les Mahrattes et divers seigneurs de la côte Malabar, opéraient une diversion à l’est du Maïssour, s’emparaient de Mangalore, Onor, Dindigul, Combatore et menaçaient de pousser jusqu’à Seringapatam. Tippou, retenu par les sollicitations de d’Hofflize, hésita pendant plus de deux mois avant d’aller repousser cette attaque⁠ ⁠; il sentait qu’avec Bussy et Suffren c’était à la côte Coromandel que se jouait la véritable partie, celle d’où dépendait le sort de Madras. A la fin, voyant que Bussy n’arrivait pas, il se décida à partir pour la côte Malabar avec la majeure partie de son armée et (D’après Raffet). un détachement de 6o0 Français, commandés par Cossigny, que d’Hofflize dut lui donner⁠ ⁠; il ne laissa à celui-ci que quelques milliers d’hommes sous les ordres d’un de ses généraux, Saïd Sahib. C’est le 4 mars que Tippou leva son camp et Bussy arriva le 16.

OFFICIER DE MARINE DE L’ESCADRE DE SUFFREN, d’après Raffet. (G. Hanotaux fils.)
Gravure OFFICIER DE MARINE DE L’ESCADRE DE SUFFREN, d’après Raffet. (G. Hanotaux fils.)

Avec les forces que lui laissait d’Hofflize et celles qu’il avait amenées, il avait 2 900 Européens et 2 200 cipayes, tandis qu’avec des renforts récemment arrivés d’Europe avec l’amiral Bikerton, les Anglais pouvaient mettre en ligne 3 000 Européens, 12 à 14000 cipahis, I 500 cavaliers et 4000 pions indigènes⁠ ⁠; ils avaient en outre 650 Européens et 4 000 cipahis à Madras et au Grand Mont. Notre artillerie était inutilisable, faute de bœufs pour la traîner : Saïd Sahib ne faisait manifestement rien pour nous venir en aide. Bussy en était réduit à rester confiné dans Goudelour sans pouvoir aller au-devant des Anglais. Il vit dès le premier jour qu’il était pour ainsi dire perdu, à moins que Suffren ne pût lui porter secours par ses manœuvres maritimes. Et il faut rendre cette justice à ces deux chefs, véritablement dignes l’un de l’autre, qu’ils se donnèrent le concours le plus loyal et le plus absolu, en se prêtant leurs troupes ou leurs marins lorsque les circonstances paraissaient l’exiger. Ce fut à leur bon accord qu’on dut de ne pas aboutir à un désastre. S’ils ne triomphèrent pas, du moins ils ne furent pas vaincus et, tout compte fait, rien n’était encore irrémédiablement compromis quand la paix fut conclue.

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Lorsque les Anglais virent Tippou prendre le chemin de la côte Malabar, ils quittèrent leur retraite du Grand Mont et marchèrent lentement vers le Sud sous les ordres du général Stuart⁠ ⁠; décidé à rester sur la défensive, Bussy avait fait occuper la ligne du Ponéar, qui protège Goudelour au Nord. Favorisé par l’inertie de la cavalerie de Saïd Sahib, Stuart parvint à tourner nos postes en remontant le Ponéar, franchit sans peine cette rivière et vint s’établir non loin des coteaux de Bandapaléom, qui sont au sud de Goudelour. Là, ils purent aisément se ravitailler par leur flotte qui était à Porto-Novo. Bussy, ayant rappelé ses troupes les posta en face de l’ennemi, qu’il attaqua le 13 juin. Cette attaque ne réussit pas⁠ ⁠; si nous restâmes maîtres du terrain, nous dûmes le lendemain nous replier sur Goudelour. Nous avions eu 300 soldats blessés et 200 tués et 45 officiers tant tués que blessés. Au nombre des combattants étaient Barras et le futur maréchal Bernadotte, l’un comme officier et l’autre comme simple soldat.

Bussy entrevit que pour échapper à un siège et éviter une capitulation il n’avait qu’à se retirer à Trinquemallé et il appela à son aide Suffren pour le dégager de la flotte anglaise qui manœuvrait au large de Goudelour. Suffren accourut aussitôt avec ses I5 navires, reçut de Bussy un renfort de 600 Européens et 6oo cipayes et livra le 20 juin à l’amiral Hughes une cinquième bataille navale qui, tout en restant indécise, obligea néanmoins l’amiral à se retirer dans la direction de Madras. Suffren put à son tour mettre I 100 hommes à la disposition de Bussy. Pour se rendre compte de la position exacte de l’ennemi, celui-ci fit exécuter le 25 une sortie de 8o0 Européens et 500 cipahis sous les ordres du chevalier de Damas. Elle ne fut pas heureuse : Damas fut fait prisonnier. Du moins Bussy acquit-il la certitude que les Anglais n’avaient plus de vivres et qu’ils seraient probablement obligés de lever le camp.

C’est dans ces conditions que, cinq jours plus tard, le 3o juin, arriva de Madras une frégate anglaise qui annonçait la paix. On connaissait la nouvelle, semble-t-il, depuis le 17, mais les Anglais avaient espéré nous anéantir dans un dernier coup de main. Le général Stuart fut destitué pour n’avoir pas réussi.

278 TION DIPLOMATIQUE DE BUSSY

Le traité de Versailles fut signé, les préliminaires ayant été arrêtés le 20 janvier, l’acte ne devint définitif que le 3 septembre. D’après ses dispositions nous devions rentrer en possession de tous nos établissements, auxquels devaient toutefois s’ajouter les districts de Villenour et de Bahour que nous avions perdus en 1763 et quatre maganoms contigus à Karikal. Par l’article 16, d’une exécution plus délicate, la paix comprenait les alliés des deux nations, ceux-ci ayant quatre mois pour faire connaître leur adhésion. Les Anglais ne voulurent point reconnaître Mahamet Ali ni le roi de Tanjore comme leurs alliés⁠ ⁠; ces souverains étaient trop étroitement sous leur dépendance⁠ ⁠; en fait, il ne restait à traiter qu’avec Tippou. Bussy lui conseilla vivement de faire la paix. Ce prince fut assurément peu flatté qu’on eût disposé de lui avec autant de facilité⁠ ⁠; mais pouvait-il à lui seul tenir tête aux Anglais⁠ ⁠? Au moment où il apprit la paix, il était à la côte Malabar où il leur avait infligé des pertes sensibles, mais il était arrêté par le siège de Mangalore et par la menace d’une coalition des Mahrattes et du soubab du Décan, provoquée par les intrigues britanniques. Non sans hésitation, il accepta d’envoyer des vaquils à Madras et, après des négociations assez laborieuses, consentit enfin à signer le 11 mars 1784 un traité qui rétablissait le statu quo d’avant-guerre. Tippou conservait ses Etats personnels du Maïssour, mais perdait tout ce que son père ou lui-même avaient conquis dans le Carnatic, dont Mahamet Ali continua d’être le souverain plus nominal que jamais et entièrement à la discrétion des Anglais.

L’exécution du traité avec les Français donna lieu à de curieuses particularités. Non que les deux nations ou plutôt leurs délégués fissent de sérieuses difficultés pour l’interprétation des textes ni pour la remise intégrale des territoires rétrocédés⁠ ⁠; de ce côté, tout s’arrangea assez aisément, même pour le Bengale où les Anglais consentirent enfin à laisser creuser dans certaines conditions le fameux fossé qui devait entourer Chandernagor. Les seuls obstacles vinrent de la restitution de Trinquemallé. D’après le traité de paix, cette ville devait être remise aux Anglais, qui en étaient maîtres au début de la guerre, puis rétrocédée par eux aux Hollandais. Bussy craignit qu’ils ne fissent point cette restitution, et bien que tout fût prêt pour la remise de cette place, il ne voulut point y souscrire avant d’avoir reçu des instructions de la métropole : il gagna ainsi huit mois. Il en résulta que les Anglais ne voulurent point nous rendre Pondichéry et que nous restâmes à Goudelour. Mais Bussy vint lui-même s’établir à Oulgaret et nos divers services se réinstallèrent au chef-lieu, comme si nous en avions la possession effective⁠ ⁠; seul le pavillon français n’y était pas arboré. Enfin le 3o décembre, on apprit à Madras que Trinquemallé devait être rendu directement aux Hollandais. Rien dès lors n’empêchait que le traité pût être exécuté avec les Français et, le rer février 1785, Pondichéry nous fut officiellement restitué, puis ce fut le tour de nos autres établissements. En même temps, les Anglais reprenaient possession de Goudelour.

279 L ’INDE RATTACHÉE A UN GOUVERNEMENT GÉNÉRAL DONT LE SIEGE EST L’ILE DE FRANCE.

Cependant, l’homme qui avait conduit toutes ces négociations avec le plus grand tact et la plus parfaite mesure n’était plus⁠ ⁠; Bussy était mort subitement à Pondichéry le 7 janvier. C’était avec Dupleix la plus grande figure de l’Inde française qui disparaissait. - LA CONVENTION INTERPRÉTATIVE DU 31 AOUT 1787 la signa- Entre ture du traité de paix et la restitution de nos établissements, on avait beaucoup agité la question de savoir s’il convenait de garder le chef-lieu à Pondichéry ou le transférer à Karikal, à Mahé, ou même en Birmanie et à Trinquemallé. Par son voisinage de Madras, Pondichéry parut trop exposé à une attaque des Anglais⁠ ⁠; on pensa de même pour Karikal, que six lieues à peine séparaient de Negapatam devenue anglaise⁠ ⁠; à Mahé, on craignit qu’étant trop près des Mahrattes et de Tippou, on ne fût entraîné en des conflits inopportuns⁠ ⁠; on n’agita que pour la forme une installation possible hors de l’Inde et finalement on resta à Pondichéry, en cessant toutefois de lui reconnaître la moindre valeur politique. Aussi ne se soucia-t-on en aucune façon de la remettre en état de défense. Bien plus, au début de 1788, des instructions précises de la métropole arrivèrent pour renvoyer aux Iles presque toutes les troupes qui étaient encore en service avec défense d’entreprendre à Pondichéry aucun travail de fortification. L’Inde elle-même fut décapitée en tant que gouvernement autonome et le siège de tous nos établissements au delà du cap de Bonne-Espérance fut transféré à l’Ile de France, avec un gouverneur particulier à Bourbon et un autre à Pondichéry. Le premier gouverneur général fut le chef d’escadre Souillac, qui était déjà aux Iles depuis plusieurs années, avec Cossigny (oct. 85-sept. 87) et Conway (sept. 87- oct. 89) comme gouverneurs particuliers à Pondichéry. Souillac vint faire un court séjour dans l’Inde du mois de mai au mois d’octobre 1785 et laissa, en fait, nos petits établissements s’administrer d’une façon indépendante : l’éloignement rendait trop difficile l’exercice direct de l’autorité.

AMBASSADEUR DE TIPPOU SAÏB

Rien ne fut changé à l’organisation de nos établissements, sinon que par édit du mois d’août 1784, l’ancien Conseil supérieur fut supprimé et remplacé par un autre avec l’intendant ou ordonnateur comme président, le plus ancien officier d’administration et des négociants français ou notables habitants désignés par le gouverneur. C’était à peu près l’organisation actuelle de nos conseils de gouvernement. Ce Conseil, constitué de trois juges au moins en matière civile et de cinq en matière criminelle, connaissait de tous procès entre habitants de Pondichéry et par voie d’appel de tous jugements rendus par les tribunaux des autres comptoirs. Le premier président de ce conseil fut Jean- François Moracin, commissaire général, ordonnateur, neveu de celui qui avait servi dans l’Inde au temps de Dupleix. Si l’on excepte l’ambassade envoyée en France par Tippou Sultan en 1788, peu d’événements réellement importants signalent cette période de notre histoire jusqu’à la Révolution⁠ ⁠; encore cette ambassade n’eut-elle d’autre importance que celle que lui attribuait Tippou⁠ ⁠; ni le gouvernement de Versailles ni le gouverneur de Pondichéry ne firent rien pour l’encourager. Mais Tippou qui venait déjà d’envoyer trois ambassadeurs à Constantinople (1786), espéra sans doute forcer la décision du roi en lui représentant les avantages d’une alliance contre l’Angleterre, or c’est précisément d’une alliance formelle que Louis XVI ne voulait pas. Les ambassadeurs envoyés en France, Mahamet

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(G. Hanotaux fils.)
Gravure (G. Hanotaux fils.)

(D’après un dessin du Musée de l’Armée). Derviche Khan, Akbar Ali Khan et Mohammed Oussen Khan, arrivèrent à Toulon le 9 juin 1788 par un navire français, l’Aurore. Ils furent très honorablement reçus à Paris⁠ ⁠; on loua à leur intention un hôtel rue Bergère⁠ ⁠; on les défraya de toutes leurs dépenses qui s’élevèrent à 56o 000 livres⁠ ⁠; le roi leur accorda une audience solennelle le 3 août 1788 et, au moment de leur départ, on leur fit des cadeaux tant pour eux-mêmes que pour Tippou. Il ne fut pris avec eux d’engagement d’aucune sorte⁠ ⁠; tout au plus chercha-t-on à leur donner de diverses manières une impression de la force militaire de la France. Le seul résultat tangible de la mission fut que les ambassadeurs engagèrent pour le compte de Tippou onze ouvriers français, qui se rendirent effectivement à Seringapatam comme fondeurs, forgerons, menuisiers, tourneurs, verriers ou armuriers. Un résultat moins apparent mais plus sensible fut que les Anglais s’imaginèrent non sans motif que Tippou ne voulait avec eux d’entente d’aucune sorte⁠ ⁠; dès lors toute leur politique tendit à briser sa puissance, avant qu’elle ne pût recevoir du dehors des secours inquiétants. Deux des ambassadeurs, qui faisaient trop grand éloge de la France et de son armée, furent mis à mort par ordre de Tippou.

281 R ÉTABLISSEMENT D’UNE NOU- VELLE COMPAGNIE PRIVILÉGIÉE

Dans l’Inde même, si la rétrocession de nos établissements par les Anglais avait soulevé peu de difficultés, sauf peut-être à Mahé, où la restitution ne fut complète qu’en 1787, la reprise du commerce fut plus laborieuse. On discuta pendant près de trois ans pour savoir ce qu’il fallait entendre par un commerce sûr, libre et indépendant. A la fin, le débat fut porté devant les cours de Londres et de Paris et l’on arriva le 3I août 1787 à la conclusion d’une convention interprétative de l’article 13 du traité. Par cette convention, l’Angleterre s’engageait à nous assurer toute liberté commerciale dans les territoires soumis à son autorité. L’article 2 fixait à 200 000 mans par an la quantité de sel que nous pourrions importer et vendre au Bengale. Un autre article reconnaissait la juridiction française sur nos six factoreries du Bengale mais non sur les harams où nous avions l’habitude de faire fabriquer et acheter nos marchandises pour la France. dans des conditions toutes nouvelles par Quant au commerce lui-même il s’exerça suite du rétablissement d’une nouvelle compagnie privilégiée, dite également Compagnie des Indes, qui fut décidée en France les 14 avril et 19 juin 1785 par arrêts du Conseil d’Etat.

Le commerce libre, instauré en 1769, n’avait pas donné tous les résultats qu’espéraient les économistes et les adversaires du monopole. Soit que le temps ait manqué aux particuliers pour s’adapter aux nouvelles circonstances, soit plutôt que la guerre d’Amérique, transportée dans l’Inde avec Suffren et Bussy, ait entravé leurs affaires, on leur reprochait en général, au début de 1783, le peu de combinaison qui avait présidé à leurs opérations et le mauvais assortissement de leurs cargaisons. Cependant plusieurs maisons importantes, comme la maison Rabaud, de Marseille, avaient fait des opérations lucratives. On calcule que de 1769 à 1786, il fut armé pour l’Inde 145 navires et que le produit moyen annuel du commerce en temps de paix, c’est-à-dire de 1771 à 1777, fut de 20 294 000 livres. L’avenir seul pouvait décider si le commerce, bénéficiant d’une paix prolongée, avait intérêt à se réclamer du monopole ou de la liberté. Au lendemain de la signature du traité de Versailles, le gouvernement royal sembla croire que les particuliers seraient incapables de procurer au pays toutes les marchandises de l’Inde qui lui étaient nécessaires et, dès le mois de février, organisa sous son contrôle une grande expédition dont l’exécution fut confiée à un sieur Grandclos-Meslé⁠ ⁠; il décida en même temps que jusqu’au retour de cette expédition il ne serait délivré aucune commission pour l’Extrême-Orient.

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C’était en fait le retour au passé. Sans que rien fit prévoir la mesure par une discussion préalable des idées ou par un mouvement quelconque de l’opinion, le contrôleur général Calonne rétablit brusquement le monopole le 14 avril 1785 au profit d’une compagnie nouvelle qui dans l’histoire a pris et gardé le nom de son fondateur mais qui en fait s’appela comme l’ancienne. Il y eut ainsi deux compagnies du même nom, l’une en sommeil ou plutôt en liquidation et l’autre en exercice : la première ayant son siège rue Neuve-des-Petits-Champs et l’autre rue de Grammont.

La nouvelle compagnie n’eut point, comme celle de Law, de droits de souveraineté sur les pays dont le commerce lui était concédé non plus qu’aucun privilège fiscal, tel que café, tabac, loteries⁠ ⁠; quant à la durée de son privilège, fixée d’abord à sept ans, elle fut bientôt portée à quinze. Son capital fut arrêté à 20 puis 4o millions, divisé en actions dénommées portions d’intérêt de I 000 livres chacune et la direction des affaires confiée à 12 administrateurs, qui durent fournir six millions de capital. Il y eut en outre à Pondichéry un administrateur spécial qui fut Moracin, neveu de l’administrateur de Masulipatam au temps de Dupleix. La souscription aux actions se fit aisément et les opérations commerciales, encouragées par l’administration royale, commencèrent immédiatement, non sans sacrifier brutalement quelques intérêts privés. En 1786, la Compagnie fit partir de Lorient 12 navires tant pour l’Inde que pour la Chine, avec des armements s’élevant environ à 18 millions de livres⁠ ⁠; les armements de 1787-1788 et de 1788-1789 furent respectivement de IO 667 750 et 14823 409 livres. En dépit de l’opposition très vive de la plupart des ports de France et de nombreux commerçants, la nouvelle compagnie, habilement et sagement dirigée, semblait assurée d’un succès prolongé, lorsque la Révolution éclata.

Citer ce chapitre

Alfred Martineau, « Lauriston, Bellecombe, Bussy et leurs successeurs (1764-1789) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 249-282.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-5/inde-moderne/lauriston-bellecombe-bussy-et-leurs-successeurs-1764-1789/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100275t