Tome V · L'Inde de 1720 à nos jours · Chapitre 2
La guerre avec l'Angleterre et les sièges de Madras et de Pondichéry (1744
DUPLEIX LA GUERRE DU CARNATIC ET LES AFFAIRES DU DÉCAN I. — LA GUERRE DANS LE CARNATIC. — La bataille d’ Ambour et ses conséquences. — Cession de Bahour et de Villenour. — Le siège de Tanjore. — La lutte autour de Pondichéry et la retraite de Nazer jing, soubab du Décan. — L’entrée en scène des Anglais. — Défaite et mort de Nazer jing. — Négociations avec Mahamet Ali au sujet de Trichinopoly. — Dupleix intervient dans les affaires du Décan. — La campagne de Trichinopoly. — Rôle d’Auteuil. — La capitulation de Law (II juin 1752). — Les opérations militaires ramenées à la côte. — Heureuses négociations de Dupleix. — Reprise des hostilités. — Siège de Trivady. — Une série de revers sous les murs de Trichinopoly ; Mainville rétablit la situation. — Les négociations de Madras (janvier 1754). — Suspension des hostilités. — La guerre reprend autour de Pondichéry. — Difficultés financières. — Rupture des digues du Cavery. — Rappel de Dupleix. II. — LES AFFAIRES DU DÉCAN. — Pourquoi Dupleix s’engagea dans le Décan. — Mort de Muzaffer jing ; avènement de Salabet jing. — La marche de Bussy sur Aurengabad. - Bussy contre les Mahrattes. - Révolutions intérieures dans le Décan. — Bussy propose d’abandonner le pays. —
172 NOTRE ACTION A LA CÔTE MALABAR.Intervention de Gaziuddin Khan ; sa mort. — Bussy arrêté dans sa marche contre le Maïssour. Sa maladie, sa retraite à Masulipatam. — L’intérim de Bussy. Notre situation compromise dans le Décan. — Retour de Bussy à Haïderabad puis à Aurengabad. — La cession des Quatre Circars. Acquisition du territoire de Nelisseram. III. — L’ŒUVRE DE DUPLEIX. — Les idées impérialistes de Dupleix. — Causes de leur échec. PRÈS la fin de la guerre dans l’Inde, les troupes françaises et anglaises restèrent également inoccupées et comme il n’y avait alors aucun moyen de les rapatrier en Europe, elles risquaient de coûter cher aux deux compagnies. Le hasard voulut qu’à ce moment précis différents princes indiens leur demandèrent à l’une et à l’autre soit de les élever au trône soit de les y consolider. Les gouverneurs français et anglais, Dupleix et Floyer, n’y virent d’abord qu’un moyen d’entretenir leurs troupes à peu de frais pour une durée assez courte et écoutèrent volontiers ces propositions, mais la guerre dura plus longtemps qu’on ne pensait. Devant la nécessité de la soutenir, on laissa passer l’occasion de renvoyer les soldats en Europe et les nôtres tout au moins restèrent dans l’Inde pour des buts absolument étrangers au commerce. Comme Dupleix en recueillit presque aussitôt des avantages territoriaux appréciables, il se trouva engagé, sans pouvoir en calculer les conséquences, dans une série d’intrigues et de complications d’où allait sortir une guerre véritable non plus seulement avec les princes de l’Inde mais avec l’Angleterre elle-même, intéressée à ce que notre domaine n’écrasât pas le sien soit par son étendue soit par les facilités données au commerce. Les gouverneurs anglais et français ayant également pour instructions de ne s’immiscer en rien dans les querelles des princes du pays, les opérations militaires se trouvèrent engagées à l’insu des Compagnies qui n’apprirent les événements que comme des épisodes n’affectant en rien leurs finances et ne nécessitant pas leur concours. Les deux gouverneurs entrèrent ainsi dans la lutte sous leur responsabilité propre, comptant qu’une action rapide justifierait leur intervention et mettrait leurs gouvernements devant le fait accompli.
Ce ne fut pourtant pas Dupleix qui tira le premier ; ce furent les Anglais. Au mois d’avril 1749, avant même que la signature du traité d’Aix-la-Chapelle ne fût officiellement connue, Floyer, cédant aux sollicitations d’un roi détrôné de Tanjore, avait entrepris de le rétablir sur le trône et avait envoyé des troupes contre Devicotta, un petit port qui devait lui ouvrir l’accès du pays. Après une première tentative, contrariée par un cyclone, l’affaire avait réussi et Devicotta était tombé entre ses mains (23 juin). Mais, au lieu de la rendre au prétendant qui l’avait appelé, Floyer avait traité avec le roi en fonction et en avait obtenu la cession régulière de Devicotta, avec un revenu annuel de 76500 francs.
173 GUERRES DUSans s’autoriser de cet exemple, qu’il ne pouvait encore connaître, Dupleix était entré en relations dès le mois de février avec Chanda Sahib, enfin rendu à la liberté, pour l’établir sur le trône du Carnatic au lieu et place d’Anaverdi Khan et avait promis à son fils, habitant Pondichéry, de mettre des hommes à sa disposition, pourvu que les frais ne fussent pas à notre charge. Ces engagements étaient restés secrets jusqu’au mois de juillet. A ce moment Chanda Sahib lia partie avec Muzaffer jing, petit-fils de Nizam oul Moulk, qui rêvait de son côté de reprendre la soubabie du Décan à son oncle Nazer jing. Tous deux unirent leurs espérances et leurs moyens d’action : ceux-ci étaient plutôt faibles : tout reposait en réalité sur le concours effectif que pourrait donner Dupleix. Le gouverneur réunit son conseil le 13, le mit au courant des tractations en cours et, comme entrée de jeu, lui apporta la cession de Villenour et de ses 40 aldées par Chanda Sahib. Le Conseil fut d’avis d’accepter cette donation et, pour en témoigner sa reconnaissance au prince, il fut convenu que le gouverneur continuerait à le favoriser « jusqu’à ce qu’il fût installé et tranquille possesseur de son gouvernement ». C’est sur cette formule un peu vague que s’engagea la guerre : lorsqu’il fut en contestation avec la Compagnie pour le règlement des comptes, Dupleix soutint que la délibération du Conseil l’autorisait implicitement à prendre toutes les mesures militaires nécessaires au succès de la cause de Chanda Sahib, autrement elle n’aurait eu aucun sens. La Compagnie soutiendra au contraire que Dupleix n’était nullement autorisé à faire la guerre, de quelque façon que ce fût, et qu’il devait par conséquent en supporter tous les risques, c’est-à-dire tous les frais. En attendant que surgit ce grave problème, qui devai assombrir les dernières années de Dupleix, celui-ci envoya dès le 15 juillet d’Auteuil à la tête de 420 blancs, 1oo topas ou cafres et 2 000 cipayes pour aller rejoindre Chanda Sahib et Muzaffer jing qui arrivaient de l’Ouest dans la direction de Vellore et d’Arcate. Dès le 28 toutes les forces alliées se trouvèrent assemblées. Le nabab ne s’attendait pas à être attaqué par les Français et avait massé ses troupes à Ambour, où elles formaient une force de 1o à 12 000 cavaliers, 6000 hommes d’infanterie, 220 éléphants et
I. — LA GUERRE DANS LE CARNATIC
174CARNATIC 26 pièces de canon servies Echelle par des Européens de toute 25 50 K nationalité. L’attaque eut lieu Paliacate le 3 août et se termina sans grande peine par la défaite Vencataguiry llore Ponnamall) @Madras complète du nabab qui fut Laveripacom Conjjvaram •Grand Mont Vendalor & tué ; de ses deux fils, l’un,
Amboui Act Arcate oTimery Mafous Khan, fut fait pri- Arny o Outremalour Chinglepot sonnier et l’autre, Mahamet Ali, eut le temps d’aller se Pennatou Chettipet Vandischva Carangouly réfugier à Trichinopoly. Au
Tirnamallé o OPermacoul lieu de l’y poursuivre et de Vicravandy o illapouramo Gingi › Valdadur /Pondichéry terminer la guerre en une seule campagne, — mais qui hour Ariancoupon pouvait prévoir la résistance Thiagar o Trivady Goudelour que cette place devait plus redachalamo Bonneguiryo Porto-Novo tard nous opposer ? - l’armée victorieuse s’attarda
Tauréour Outatour o Valconde Arielour Aurealpaléom g Chilambaram Devicotta à l’occupation d’Arcate, de Chinglepet et de Gingy et Pitchanda iringam Karikal s’en vint lentement à Pon- Trichinopoly Tarjore avery dichéry où les deux princes tenaient à prouver à Dupleix leur reconnaissance. o Puducota Il y eut des fêtes magnifiques et profitables. Muzaffer jing nous confirma la possession de Villenour et y ajouta les 36 aldées de Bahour, ce qui reportait nos avant-postes jusqu’au Ponéar, à 20 kilomètres au sud de Pondichéry. Mieux encore, il nous donna la jouissance pleine et entière de la ville de Masulipatam et de l’ile de Divy, à l’embouchure de la Kistna. S’il s’en fût tenu à l’esprit qui dictait la politique de la Compagnie, Dupleix n’eût pas accepté toutes ces donations qui devaient l’entraîner à de nouveaux sacrifices pour soutenir la cause de ses généreux donateurs. On avait bien gagné la bataille d’Ambour, mais en fait ni Chanda Sahib n’était le maître incontesté du Carnatic ni Muzaffer jing ne régnait sur le Décan. La présence de Boscawen, dont on redoutait l’intervention, empêcha pendant quelque temps toute action nouvelle de la part des alliés, mais l’amiral mit à la volle pour l’Angleterre le 22 octobre ; six jours après, Chanda Sahib entrait en campagne. LE SAGE DE 1 TANJORE Trichinopoly pour réduire Mahamet Ali. Mais sur le chemin Il semblait que cette armée dût marcher d’abord sur se trouvait la ville de Tanjore dont le rajah devait 50 lacks à la famille de Chanda Sahib depuis la mort de Dost Ali. L’occasion parut propice pour en réclamer le paiement. Voici donc, selon la coutume indienne, l’armée en marche sur le Tanjore, moins pour faire la guerre que pour lever des contributions. Dupleix ne semble pas avoir été mécontent de ce changement de destination. Outre le remboursement de tout ou partie de ses avances, Chanda Sahib venait encore de lui donner 8ı aldées nouvelles autour de Karikal et lui avait promis d’obtenir du rajah qu’il renonçât au droit annuel de 2000 pagodes qui nous avait été imposé en 1738. Ces précieux avantages valaient peut-être qu’on différât la marche sur Trichinopoly.
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Malheureusement la ville de Tanjore nous opposa une résistance qu’on ne soupçonnait pas. SOLDAT DE LA COMPAGNIE DES INDES (D’après un dessin de Fouqueray). Le rajah ne voulut rien entendre aux promesses ou concessions de Chanda Sahib et refusa de nous ouvrir ses portes. Il fallut entreprendre un siège régulier. Enfin, au bout d’un mois, le 3I décembre, le rajah consentit à ratifier la cession des 8ı aldées et l’abandon du droit annuel et s’engager à payer à Chanda Sahib 70 lacks dont 15 comptant. Mais il savait en même temps que Nazer jing, soubab du Décan, s’apprêtait à descendre dans le Carnatic pour étouffer ce qu’il considérait comme la révolte de Muzaffer jing, son neveu. Dans l’attente de ce secours, il ne paya que des acomptes insignifiants et, dans le courant de février, nous dûmes entreprendre un nouveau siège, dont l’issue semblait déjà douteuse, lorsque Nazer jing déboucha en effet dans le Carnatic avec une armée considérable. Prises de panique, les troupes indiennes se débandèrent aussitôt et retournèrent à Pondichéry ; les nôtres commandées par Latouche couvrirent heureusement la retraite. De cette expédition nous n’avions retiré en réalité qu’un accroissement du territoire de Karikal et nous avions peut-être laissé passer l’occasion de nous emparer de Trichinopoly et d’en finir avec Mahamet Ali. Muzaffer jing et Chanda
1761 RETRAITE DE NAZER JING, SOUBAB DU DÉCAN Sahib furent assez fraîchement accueillis à Pondichéry, où ils arrivèrent les 13 et I5 mars, mais Dupleix était engagé d’honneur autant que d’intérêt à les soutenir jusqu’au bout ; il leur donna de nouvelles troupes et de l’argent et envoya d’Auteuil au-devant de Nazer jing jusqu’à Valdaour. La rivière Gingy séparait les deux armées. Celle de l’ennemi paraissait si considérable - 300 000 hommes, disait-on — que nos officiers craignirent, en livrant la bataille, d’engager inutilement leur vie et celle de leurs soldats et, dans la soirée du 4 avril, treize d’entre eux désertèrent. Le désarroi se mit aussitôt dans toute l’armée et, à la suite d’un conseil de guerre tenu dans la nuit, la retraite fut résolue. La belle contenance de nos officiers restés fidèles l’empêcha de tourner au désastre ; nous n’aurions eu qu’une soixantaine d’hommes tués et l’ennemi en aurait perdu 4 000. Muzaffer jing nous avait abandonnés au début de l’action pour se rallier à son oncle, qui le traita plus en prisonnier qu’en membre de sa famille, mais n’osa cependant le faire tuer.
Dupleix, comptant trop sur la chance, avait jusqu’alors négligé d’entrer en relations avec Nazer jing ; il n’avait même pas répondu aux propositions que ce prince lui avait faites au commencement de la campagne ; pour réparer cette erreur, il lui envoya deux négociateurs, Delarche et Bausset. Il fit malheureusement de la libération de Muzaffer jing la condition essentielle d’un accord. On ne pouvait s’entendre sur ce terrain : après quatre jours de pourparlers, les négociateurs revinrent à Pondichéry (19-23 avril).
177 L ’ENTREE EN SCENE DES ANGLAIS.La guerre continua. Dans la nuit du 27 avril, Latouche fut assez heureux pour réussir un audacieux coup de main ; il traversa avec une petite troupe tout le camp de Nazer jing et y jeta le plus grand désordre. Ce prince, qui au fond n’avait plus rien à démêler dans le Carnatic depuis la soumission de son neveu, prit le parti de la retraite et se retira lentement sur Arcate, où il demeura. Ne pouvant s’en prendre à nos établissements de la côte Coromandel où son impuissance avait été démontrée, il tint toutefois à nous atteindre sur un autre point qu’il estimait plus vulnérable et nous fit expulser d’Yanaon et de Masulipatam (mai 1750). Dupleix fit réoccuper cette dernière place dès le mois de juillet et dans le même temps s’empara de Trivady et de Villapouram, qui fermaient l’arrière-pays de Goudelour. - DÉFAITE ET MORT DE NAZER JING à prendre franchement parti dans la Les Anglais avaient jusqu’alors hésité lutte, mais, d’après les délibérations de leur Conseil, ils se rendaient parfaitement compte que le triomphe de Dupleix serait la ruine de leur commerce. A nos acquisitions de Villenour, de Bahour et des 8ı aldées de Karikal, ils avaient répondu par la mainmise sur San-Thomé, Trivendipouram et Ponnamalli et ils avaient aidé de leurs conseils et un peu de leurs armes Nazer jing lorsqu’il descendit dans le Carnatic. Mais ils n’ignoraient pas que les traités de paix existant en Europe entre les deux nations leur interdisaient de s’affronter directement dans l’Inde ; ils imaginèrent donc d’aider Mahamet Ali comme auxiliaires et, par cette fiction, la guerre se trouva engagée entre Anglais et Français, sans que ni les uns ni les autres ne fussent partie principale dans la lutte.
Cependant, pendant dix-huit mois, les Anglais n’agirent qu’avec la plus grande circonspection, car, à eux aussi, les instructions de leur Compagnie défendaient de s’immiscer en quoi que ce soit dans les affaires des princes de l’Inde. Après notre occupation de Villapouram et de Trivady, ils ne soutinrent que très faiblement Mahamet Ali qui se fit battre à Trivady les 30 juillet et rer septembre et se vit enlever le 12 la place forte de Gingy, réputée imprenable.
Les succès français se précipitaient sans le moindre échec sur aucun terrain. Dupleix avait noué des relations avec les principaux seigneurs de la cour de Nazer jing et, après la prise de Gingy, avait combiné avec eux la chute ou même la mort de ce prince. Lorsque, la saison des pluies terminée, tout fut prêt pour entrer en campagne, les deux armées se rencontrèrent le 16 décembre au peu au nord de Chettipet et, comme il avait été convenu avec les conjurés, Nazer jing, trahi par
HISTOIRE DES COLONIES. T. V.
178les siens, fut tué sur le champ de bataille et le pouvoir passa le jour même à son neveu Muzaffer jing.
Celui-ci vint de nouveau à Pondichéry où les fêtes les plus brillantes furent données en son honneur. On se partagea les trésors de Nazer jing, estimés à peu près 25 millions en numéraire et 50 millions en bijoux. Dupleix aurait reçu pour sa part 4 millions, dont il aurait fait abandon au soubab. Ce qui valut mieux pour notre influence ou notre prestige, Muzaffer jing lui donna le commandement de toute la côte depuis la Kistna jusqu’au cap Comorin, et un revenu personnel de 100 000 roupies sur l’aldée de Valdaour. La nababie du Carnatic fut reconnue et conférée solennellement à Chanda Sahib. Il ne restait solider la paix, qu’à régler le sort de Mahamet Ali et installer Muzaffer jing dans ses Etats. Dupleix pensa en finir avec le premier en lui laissant entendre que s’il rendait Trichinopoly, le soubab lui ferait remise de toutes les dettes de son père Anaverdi Khan — et elles ne s’élevaient pas à moins de 20 millions de livres, — qu’on lui continuerait ses honneurs et dignités et qu’on ne toucherait pas à ses biens. Mahamet Ali parut tout d’abord souscrire à ces propositions, mais déjà il était d’accord avec les Anglais pour nous amuser par des promesses et traîner les affaires en longueur jusqu’au jour où ils pourraient en commun s’opposer à nos projets.
Les assurances qu’il nous donna sur ses désirs d’accommodement permirent à Dupleix de penser qu’il pouvait librement disposer de ses forces pour installer Muzaffer jing comme soubab du Décan et le 5 janvier 1751 il fut entendu qu’il lui donnerait un petit corps d’armée pour le conduire jusqu’à Haïderabad, sa capitale. Le commandement en fut donné à Bussy, l’heureux vainqueur de Gingy, dont la grande et forte personnalité va désormais dominer cette histoire, au moins autant que celle de Dupleix.
LA CAMPAGNE DE TRICHINOPOLY.Bussy, d’une ancienne famille présentement sans fortune, était né à Bucy, près Soissons, en 1718. Venu dans l’Inde vers 1742, il avait pris part au siège de Madras et s’était distingué au siège de Pondichéry, puis, plus récemment, à Ambour, Trivady, à Gingy, et dans la bataille où succomba Nazer jing. Chargé maintenant de faire accepter la souveraineté de Muzaffer jing par ses sujets, il allait déployer dans cette tâche nouvelle des qualités insoupçonnées ; parti au Décan pour quelques semaines, il y resta sept ans et pendant tout ce temps il tint le pays sous son influence plutôt que sous sa domination, moins par la force des armes que par celle d’une politique dénuée peutêtre de foi profonde mais toujours attentive et clairvoyante, à la fois insinuante et rigide, conciliante et autoritaire, respectueuse des coutumes des Indiens et sachant accommoder notre esprit à leur tempérament. Bussy fut avant tout un excellent diplomate ; mieux encore, il fut homme d’Etat et s’il fut égalé depuis dans notre histoire coloniale, nous ne croyons pas que personne l’ait jamais dépassé comme autorité et habileté. Mais, avant de suivre Bussy dans la glorieuse épopée qu’il a ajoutée à notre histoire, il convient de revenir à Mahamet Ali et d’exposer ce qui advint de ses tergiversations et finalement de son refus d’accepter les accords qui lui étaient proposés. Récit d’événements malheureux dont nous indiquerons (D’après un tableau de Ward). seulement les phases principales ; un exposé minutieux et suffisamment impartial, en a été fait par les historiens anglais Orme et Malleson, l’un au dix-huitième et l’autre au dix-neuvième siècle. - RÔLE DE D’AU TEUIL. — LA CAPITULATION DE LAW (11 JUIN 1752) militaire des Anglais, qui Certain d’avoir l’appui lui fut formellement promis par délibérations du Conseil de Goudelour, Mahamet Ali traîna Dupleix de pourparlers en pourparlers jusqu’au mois d’avril ; à ce
POLY. — DUPLEIX INTERVIENT DANS LES AFFAIRES DU DECAN plus, pour con-
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moment les Anglais entrèrent en campagne et envoyèrent un fort détachement à , sous les ordres du capitaine Gingins. Dupleix les suivit aussitôt et d’Auteuil fut pour la troisième fois mis à N la tête des troupes. Chassant les Anglais devant lui Lalgudy (affaires de Valgonde et d’Outattour), il arriva fin
Pitchanda juillet aux bords du Cavéry. 78 Camp des Maissouriens en déc. 1752 A cette époque de l’année Jambakistn Pagode de et de Chanda Sahib de 8°Cams des français les eaux du fleuve sont très
Pagode Grande sept. 175yå avril1752 hautes ; d’Auteuil resta plus Chaudeci aChukleypolam"• d’un mois dans l’inaction $ Batterie française 1751-1752 sans tenter de passer. Ma- Moutachellinour e Roc 83" hamet Ali essaya à nouveau
Palais du Nabab Roc français 13m Elmisseram 30m de l’amuser par des négo- *Poste anglais 1752 - 1752 ciations, mais il finit par
Rocher da Weyconda Avant-garde angı.se convenir qu’il n’était plus en sept.1753 le maître de ses actions.
D’APRES UNE CARTE DU GAZETTEER DE TRICHINOPOLY TRICHINOPOLYWeyconda Tope des le Roc d’Or ou Pain de Sucre 30% Avant-garde franc Les Anglais nous signifièrent (Faquirs le Roc des Faquirs en sept. 1753 que le pays leur appartenait 25฿ par une donation régulière Nes Cing Rochers de B ã ฿ Camp des francais, des du nabab, dont ils ne purent -rates en sept. ore 1753 Maissouriens et des Ma- d’ailleurs fournir aucun titre. On était fort loin de pouvoir arriver à un compromis. D’Auteuil malade et désespérant peut-être de l’issue de la guerre résigna ses fonctions en septembre et passa le commandement à Law, qui franchit le Cavéry le 25 du même mois et vint se poster devant Trichinopoly. Jacques Law, né en 1724, était un neveu du célèbre financier de la Régence, il s’était vaillamment comporté au siège de Tanjore où il avait perdu un œil et passait pour plein d’entrain. Ses critiques contre l’inaction de d’Auteuil n’avaient pas été étrangères à sa nomination.
TRICHINOPOLY, d’après une carte du Gazetteer de Trichinopoly
181Trichinopoly était une ville grande et bien fortifiée, entourée par une double muraille d’une défense facile. Il n’y avait que deux moyens de s’en emparer, un assaut ou un siège. Etant donné l’importance du mur d’enceinte, l’assaut était chanceux ; un siège, aboutissant à la famine, était plus sûr, mais il fallait couper toutes les communications avec le dehors, or Trichinopoly n’avait pas moins de quatre milles de circonférence ; pour en fermer toutes les issues, ce n’était pas de trop de 20 à 25 000 hommes, disciplinés et vigilants ; Law ne les avait pas. Pour comble d’infortune, à peine était-il arrivé devant la place qu’il apprenait que, par une diversion hardie, Clive et les Anglais s’étaient emparés d’Arcate (II septembre) et que pour reprendre cette ville, Dupleix lui retirait plusieurs milliers de cavaliers ou de cipayes indigènes.
Réduit à des forces à peine suffisantes pour tenir campagne, mais tout à fait insuffisantes pour effectuer un blocus, Law erra autour de Trichinopoly, créant à droite et à gauche de petits postes d’observation, et occupé moins à détruire l’ennemi qui se dissimulait qu’à couper les convois de vivres, dont la plupart finissaient toujours par passer à travers les mailles trop distendues de notre encerclement. Law s’énervait et Dupleix s’impatientait. On avait dit à ce dernier qu’il nous suffisait de paraître pour que la ville se rendit à discrétion, et après trois mois nous n’avions fait aucun progrès. Quelques petits combats livrés dans la vaste plaine qui entoure Trichinopoly n’avaient en rien modifié la situation respective des belligérants.
En janvier 1752, la fortune changea brusquement. Les Anglais conclurent un accord avec un chef mahratte du nom de Morarao, qui mit à leur disposition plusieurs milliers de cavaliers, et ils gagnèrent à leur cause le roi ou plutôt le premier ministre du Maïssour, véritable chef du gouvernement. Ce fut en vain que Dupleix, tenu au courant de ces pourparlers, chercha à les traverser en faisant lui aussi des avances au Maïssour et même à Morarao ; elles furent écartées et l’entente entre les coalisés fut définitivement cimentée en mars.
A ce moment Law se trouva fort exposé. Ses forces n’augmentaient pas et celles de l’ennemi devenaient formidables. Il offrit sa démission qui ne fut pas acceptée et dut continuer la lutte avec l’esprit du joueur qui sent la partie mal engagée ; il ne croyait plus qu’il la gagnerait. Les conseils et les exhortations de Dupleix n’avaient plus de prise sur son moral affaibli.
Fin mars, grande nouvelle. On apprit que les Anglais, ayant consolidé leur succès à Arcate et dans toute la région environnante s’apprêtaient à faire passer à Trichinopoly un fort convoi d’hommes et d’approvisionnements. Law reçut l’ordre d’aller à sa rencontre, mais il ne lui parut pas prudent de s’éloigner de sa base d’opérations, en ayant à dos une ville puissante et bien défendue ; s’il devait arrêter le convoi, il l’arrêterait aussi bien sous les murs de la place, en livrant bataille avec toutes ses forces. Il se contenta donc d’envoyer quelques renforts à Coilhady, par où devait passer le convoi. Coilhady est une petite place située à l’est de Trichinopoly. Le major Lawrence, qui commandait le convoi anglais, passa en effet en vue de Coilhady le 7 avril, s’en écarta prudemment et arriva devant Trichinopoly le lendemain. Law l’y attendait. L’engagement qui eut lieu ce même jour ne fut pas d’une grande gravité ; nos troupes restèrent sur leurs positions, mais Lawrence put entrer dans Trichinopoly et cela seul valait une victoire. Law le comprit et considérant la disproportion de ses forces et de celles de l’ennemi, il préféra repasser le Cavéry et se retira dans l’ile de Sriringam (14 avril).
182Sécurité précaire. Dès le 17 avril, les Anglais sous les ordres de Clive passaient à leur tour le Cavéry puis le Coléron à six milles en aval de Trichinopoly, avec l’intention de couper toute retraite à Law du côté de Pondichéry. Dupleix avait prévu ce mouvement et d’urgence il avait envoyé au secours de Law une nouvelle armée dont il avait encore une fois donné le commandement à son beau-frère d’Auteuil, faute d’autres officiers. Si Law avait eu un peu d’audace ou de bonheur, il eût pu mettre les Anglais dans la situation où ils voulaient eux-mêmes le placer ; il suffisait qu’il leur coupât au Sud le chemin du retour pendant que d’Auteuil les attaquerait vers le Nord. Suivant les ordres de Dupleix il tenta l’opération. Après avoir passé le Coléron, qui limite au Nord l’ile de Sriringam, il arriva jusqu’à Samiavaram, où il surprit pendant la nuit Clive et l’armée anglaise (26 avril). Peu s’en fallut que l’affaire ne tournât à notre avantage, mais avec un merveilleux sang-froid, Clive rassembla ses hommes, enferma une partie des nôtres dans une pagode et dispersa le reste dans la plaine.
Ce malheureux événement décida du sort de la campagne ; il empêcha la jonction de nos forces et à partir de ce jour-là nous ne connûmes plus que des revers et des désastres. L’ennemi s’empara sans peine de Coilhady et de Pitchanda, puis se portant au-devant de d’Auteuil, il l’obligea à se replier d’Outattour sur Valgonde et à Valgonde ce fut la capitulation. D’Auteuil fut obligé de se rendre avec sa petite armée : 53 Européens et 300 cipayes (9 juin).
Ce nouvel échec aggrava encore une situation de Law déjà désespérée. Prisonnier en réalité dans Sriringam, il voyait tous les jours ses vivres diminuer et ses soldats déserter. L’autorité de Chanda Sahib sur ses hommes avait toujours été des plus faibles ; présentement elle était inexistante. Fin mai, nous n’avions plus ni vivres ni argent et il était impossible de s’en procurer. L’ennemi tenait les routes dans toutes les directions, même du côté de Karikal par où, à défaut de Pondichéry, on pouvait encore espérer battre en retraite.
183Dupleix que rien ne décourageait espéra échapper à l’étreinte en essayant de négocier avec Mahamet Ali, qu’il était enfin disposé à reconnaître comme nabab de Trichinopoly. Dans ce but, il avait invité d’Auteuil à se mettre en rapports avec Morarao, qui aurait été notre intermédiaire auprès du nabab. Le chef mahratte parut ne pas comprendre ce qu’on attendait de lui ; en son particulier, il pensait qu’on défend mal les causes perdues d’avance.
Et telle était bien la situation de Law. Après avoir différé autant qu’il put d’entrer en composition avec nos ennemis, il lui fallut enfin se soumettre à la nécessité. Le II juin, Chanda Sahib, n’ayant même plus de salut dans la fuite, s’en remit à la générosité des vainqueurs et le lendemain le général tanjourien Manogy, s’étant assuré de la complicité tacite de Lawrence, le fit assassiner. Le même jour, Law se rendait lui-même avec toute son armée et toute son artillerie : 600 Européens, 300 cipayes — les autres s’étaient débandés — et 41 pièces de canon.
Comme nous le verrons dans un instant, la capitulation de Law n’eut point dans l’Inde les conséquences désastreuses qu’on pourrait imaginer, mais en Europe elle en eut d’incalculables. Lorsque l’événement fut connu à Paris, il déchaîna contre Dupleix une réaction que rien ne put arrêter ; on lui reprocha d’avoir suscité cette guerre dans un intérêt personnel, d’avoir résisté à tous les ordres de la Compagnie lui prescrivant de faire la paix et voilà qu’on aboutissait à un désastre. On crut tout perdu et si dans le moment on ne rappela pas Dupleix, ce fut autant par souvenir des services rendus à Madras et à Pondichéry en 1746 et en 1748 que pour ne pas donner à nos ennemis des satisfactions immédiates. Mais, dès le mois de mars 1753, deux mois après qu’on avait appris la capitulation, le rappel du gouverneur fut décidé en principe ; on cherchait seulement l’homme qui pourrait le remplacer ; Godeheu pressenti reculait encore devant la mission qu’on voulait lui confier.
ES OPERATIONS MILITAIRES RAMENÉES A LAQuant à Law, auteur malheureux de la catastrophe qui allait atteindre son chef et ruiner sa politique, il semble, autant qu’on peut être affirmatif en des matières aussi délicates, qu’il ait été surtout la victime des événements. Les moyens d’action qu’il appartenait seul à Dupleix de lui donner lui avaient manqué et celui-ci , se les était enlevés à lui-même en envoyant la moitié de ses forces dans le Décan. Aussi, après un semblant d’instruction pour charger Law de toutes les fautes ou erreurs commises, Dupleix lui rendit-il sa confiance dès 1753 et si plus tard, dans un mémoire de 1759, il parut l’accuser de trahison, sa veuve s’empressa de désavouer cette interprétation due plutôt à la plume de l’avocat qui avait rédigé le mémoire qu’à la pensée même de Dupleix. Il semblait qu’après la capi- • CÔTE. — HEUREUSES NÉGOCIATIONS DE DUPLEIX tulation de Law, les Anglais dussent revenir précipitamment à la côte pour nous chasser de tous nos établissements ; si, en raison de l’état de paix officiel entre nos deux nations, ils ne pouvaient le faire eux-mêmes, rien n’empêchait Mahamet Ali d’attaquer Pondichéry. La division se mit fort heureusement parmi les alliés ; les Maïssouriens revendiquèrent Trichinopoly que Mahamet Ali leur avait promis pour prix de leur concours et, en présence de ces compétitions, Morarao prit une attitude expectante, sans doute avec l’arrière-pensée d’être le bénéficiaire du conflit. Sans rebuter le Maïssour, Mahamet Ali demanda un délai de deux mois pour tenir sa promesse et les Anglais purent revenir à la côte, mais ils y revinrent seuls avec Mahamet Ali. Les Maissouriens restèrent à Sriringam pour être plus à portée de se saisir de leur gage au moment opportun.
184Les Anglais perdirent ainsi près d’un mois sans faire aucun mouvement. Dupleix en profita pour réorganiser ses troupes ; des renforts qu’il reçut de France fort opportunément lui permirent de mettre sur pied une nouvelle armée.
L’heure était grave. Depuis la prise d’Arcate nous n’éprouvions que des revers. Les efforts de Dupleix pour reprendre cette ville avaient échoué ; une diversion dans la banlieue de Madras tentée en février n’avait donné aucun résultat ; nous nous étions fait battre à Caveripacom près Arcate le 12 mars et trois attaques consécutives contre Tirnamallé s’étaient brisées au pied de ses murailles. Lorsque les Anglais revinrent de Trichinopoly, il nous restait pourtant encore en dehors de nos limites Villapouram, Trivady, Gingy, Chettoupet, Chinglepet et Coblon, tous postes séparés les uns des autres mais qui s’enfonçaient comme autant de coins dans le territoire ennemi. Après notre défaite à Sriringam, nous les perdîmes tous sauf Gingy ; Villapouram et Trivady succombèrent sans résistance dès le mois de juillet ; Coblon et Chinglepet tombèrent en septembre et Chettoupet reçut une certaine indépendance sous un chef indigène qui se souleva. Mahamet Ali était reconnu partout comme nabab du Carnatic. Ne sachant de quel côté le menaceraient de nouveaux dangers, Dupleix avait concentré ses troupes à Valdaour et là il attendait les événements.
Ils se déroulèrent mieux qu’on ne pouvait l’espérer, mais ce fut surtout un 184 travail de diplomatie. Voyant le désaccord régner entre les alliés, Dupleix avait entrevu dès le mois de juillet qu’il pourrait gagner à sa cause Morarao et les Maïssouriens et retourner à notre profit la coalition qui venait de nous accabler. Des négociations s’étaient aussitôt engagées, aussi rapides qu’elles peuvent l’être dans l’Inde. L’incertitude sur l’issue de la guerre les paralysa dès leur origine. Rien ne fut plus obscur ni plus confus que l’état de nos affaires du mois d’août au mois d’octobre.
185Après avoir pris Villapouram et Trivady, les Anglais cherchèrent à faire tomber Gingy, mais arrivés devant cette place, ils hésitèrent à s’attaquer à une masse aussi imposante et se replièrent vers le Sud. Dans leur retraite, ils se heurtèrent à la nouvelle armée formée par Dupleix et furent complètement battus à Vicravandy (9 août). Victoire sans lendemain ; l’ennemi restait supérieur en forces et loin de pouvoir le poursuivre en son territoire, ce fut au contraire le nôtre qui fut envahi jusqu’aux abords du Grand Etang, à dix kilomètres à l’ouest de Pondichéry. Nous fûmes assez heureux pour le libérer le rer septembre et nous nous croyions en sûreté non loin d’Ariancoupom lorsque, dans la nuit du 6 septembre, les Anglais nous surprirent. On se battit du mieux qu’on put ; néanmoins nous dûmes abandonner le terrain, laissant à l’ennemi 112 Européens prisonniers dont 14 officiers ; parmi lesquels Kerjean, le commandant, neveu de Dupleix. Notre artillerie, nos munitions et nos bagages furent également perdus.
Nouveau désastre. Dans ces conditions les négociations avec le Maïssour et avec Morarao firent peu de progrès. Cependant, la victoire des Anglais à Ariancoupom n’eut pas plus de suite que la nôtre à Vicravandy. La saison des pluies commença peu de temps après et chacun rentra dans ses quartiers d’hiver. Les trois derniers mois de l’année se passèrent dans une accalmie complète.
CITADELLE DE TRICHINOPOLYDupleix en profita pour pousser plus activement ses négociations. Un vaquil de Morarao vint à Pondichéry au mois de novembre et le 25 décembre, c’était le chef mahratte lui-même qui venait saluer Dupleix, après avoir signé la veille un accord en vertu duquel il s’engageait à nous fournir 4 000 cavaliers et 2 000 fantassins, moyennant une solde mensuelle de 125000 francs. L’entente avec le Maïssour était également faite, mais elle ne fut officiellement signée que le 24 février 1753 par un traité qui, après la victoire, promettait Trichinopoly à notre nouvel allié ; en revanche nous devions être défrayés de toutes nos dépenses. Ces accords dépassaient en importance tout ce que Dupleix pouvait légitimement espérer ; ils lui donnaient en principe l’argent et les troupes nécessaires pour vaincre les Anglais. En moins de huit mois, il avait rétabli la situation la plus compromise et, après avoir été sur le bord de l’abime, il pouvait maintenant compter y précipiter ses adversaires. Ce succès diplomatique lui faisait le plus grand honneur. — SIÈGE DE TRIVADY. — UNE SÉRIE DE REVERS SOUS LES MURS DE TRICHINOPOLY le зı décembre. Ce jour-là Les hostilités reprirent nos troupes partirent de Valdaour dans la direction du Ponéar, sous la conduite de du Saussay, le plus ancien capitaine. Jusqu’au dernier moment, Dupleix avait cru pouvoir compter sur Latouche qui revenait de France après une absence de dix-huit mois ; cet officier périt malheureusement dans un incendie avec ses soldats et tout l’équipage du Prince qui le ramenait dans l’Inde. Avant d’atteindre Trichinopoly, redevenu le but de cette nouvelle campagne, il importait de reprendre le pays que nous avions perdu six mois auparavant. Trivady n’en était pas la place la plus importante, mais c’était la plus rapprochée de nos limites ; du Saussay eut ordre de l’enlever. Officier sans valeur, au bout d’un mois il n’avait fait aucun progrès. Dupleix le remplaça par Maissin, plus capable mais peu docile aux ordres qu’il recevait ; il ne concevait pas que Dupleix pût être qualifié pour dresser des plans militaires. Trivady, défendu par Mahamet Ali et appuyé par l’armée anglaise de Goudelour qui assurait les ravitaillements, tenait encore trois mois après, lorsque Lawrence eut avis que Trichinopoly, entouré par les Maïssouriens, n’avait plus que quelques jours de vivres et risquait de succomber. Son parti fut vite pris ; abandonnant pour ainsi dire à son sort la ville moins importante (22 avril), il courut au secours de la plus menacée. Dupleix pensa pouvoir le devancer en décidant sur-le-champ l’envoi d’un détachement de 100 blancs, 230 topas, I 000 cipayes et I 000 cavaliers, qui iraient appuyer les Maïssouriens. Lorsque cette petite armée, 186
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commandée par Astruc, arriva à Sriringam, Lawrence était déjà entré dans Trichinopoly. Trivady, n’offrant plus dès lors une grande résistance, ne devait pas tarder à succomber. Un premier assaut, le 4 mai, ne réussit pas ; enfin le 7, les soldats anglais s’étant mutinés obligèrent leur commandant à capituler. La prise de Trivady nous rendit maîtres de tout le pays jusqu’au Coléron ; Chilambaram et Bonneguiry tombèrent entre nos mains, et nos armées purent circuler à leur aise dans toute la région au nord du Coléron ; comme au temps de d’Auteuil deux ans auparavant, la route de Trichinopoly leur resta ouverte.
Dupleix conçut alors le dessein de faire une nouvelle diversion du côté de Madras pour obliger les Anglais à rappeler leurs troupes du Sud ; Maissin devait être chargé de l’expédition. Mais outre que le projet fut éventé, la situation même de Trichinopoly l’obligea à y concentrer toutes nos forces disponibles. Alliés à Morarao et aux Maïssouriens, nous étions certes beaucoup moins exposés qu’au temps de Law, mais les difficultés pour prendre la ville restaient à peu près les mêmes ; assaut ou siège, il n’y avait pas d’autre issue. Dans l’un et l’autre cas, il fallait une parfaite entente entre les alliés : elle n’existait pas. Morarao n’était entré dans la coalition que pour piller le pays et ne voulait pas se soumettre à notre discipline ; les Maïssouriens n’aimaient pas à se battre et par surcroît ne payaient pas les sommes convenues pour l’entretien de nos troupes. Faute d’argent, Dupleix ne pouvait exiger de ses hommes aucun sacrifice. On s’en rendit compte le 26 juin lorsque Astruc, ayant occupé le Roc d’Or, une des éminences qui dominent de 3o à 50 mètres la plaine de Trichinopoly, s’en vit délogé par Lawrence ; dans ce combat qui eut lieu à l’aube, nos soldats et cipayes furent pris de panique et ce furent plutôt les Mahrattes qui masquèrent la défaite.
L’affaire du Roc d’Or n’eut d’ailleurs aucune conséquence fâcheuse. Lawrence alla dans le Tanjore pour essayer de déterminer le rajah à embrasser finalement la cause anglaise et Astruc reçut de nouveaux renforts. Nandi Raja, le général maissourien, continuait à ne rien payer, ne recevant lui-même aucun argent de son gouvernement. Astruc reçut l’ordre de lui déclarer que s’il s’obstinait à ne pas tenir ses engagements, nos troupes repasseraient le Coléron. Nandi Raja fit la sourde oreille et Astruc repassa le fleuve (21 juillet).
A cette nouvelle, la douleur et le mécontentement de Dupleix furent immenses ; il ne croyait pas que ses menaces seraient suivies d’exécution et il ne le désirait pas. Comptant bien garder Trichinopoly à la fin de la guerre, il n’entendait nullement renoncer aux bénéfices ni aux aléas du siège. Astruc fut invité à revenir sur ses pas, puis fut remplacé par Brenier. Le plus gros inconvénient de cette manœuvre fut de révéler à Nandi Raja que s’il persistait à ne rien payer ou ne verser que des acomptes insignifiants, Dupleix n’en continuerait pas moins le siège de Trichinopoly ; il pouvait donc désormais s’affranchir impunément de toutes ses obligations et il ne s’en fit pas faute. Jusqu’au rappel de Dupleix, ce ne sont qu’efforts répétés et presque toujours impuissants pour obtenir que le Maïssour nous versât au moins quelques avances.
188 M TAINVILLE RETABLIT LA SITUATIONBrenier n’avait jamais désiré le commandement où il venait d’être appelé. C’était un homme modeste et timide, avec tous les inconvénients de ces qualités ; il ne sut s’imposer ni à Nandi Raja ni à Morarao, non plus qu’arrêter un nouveau convoi que Lawrence ramenait de Tanjore. Le g août, il se fit battre sous les murs de Trichinopoly et passa le commandement à Maissin. Le nouveau chef n’accepta également qu’à contre-cœur la charge qui iui incombait ; il ne croyait pas qu’un succès fût possible. Une maladie fort opportune l’obligea bientôt à déléguer ses pouvoirs à Astruc, revenu à l’armée ; Astruc se fit battre le 2ı septembre au Roc d’Or et au Pain de Sucre et fut fait prisonnier. Cette troisième défaite is jeta la consternation dans l’âme de Dupleix sans le décourager cependant. « Il faut autant que possible, disait-il, faire bonne figure à mauvais jeu. » Et il donna l’ordre à Maissin de se réconcilier avec Morarao et Nandi Raja, en oubliant les griefs passés. Maissin répondit en offrant sa démission que Dupleix dut finir par accepter. Mainville fut désigné pour le remplacer (I4 octobre). en six mois — n’étaient pas de nature à donner aux Ces changements successifs — quatre capitaines soldats une grande confiance dans la valeur du commandement ni dans la conduite des opérations militaires ; du moins Mainville fut-il un chef qui sut comprendre et s’adapter aux vues de Dupleix ; il rétablit dans l’armée une disci- 188
pline et une autorité qui n’existaient plus. Il eut le mérite de rester à la tête des troupes jusqu’au rappel de Dupleix, et si, durant ces dix mois, il n’arriva pas à enlever Trichinopoly, du moins releva-t-il l’honneur de nos armes et le prestige de Dupleix par quelques actions heureuses, où les Anglais désapprirent à vaincre d’une façon continue.
Ce n’est cependant pas par un succès qu’il débuta. D’après des intelligences qu’il avait dans Trichinopoly, il pensa pouvoir compter sur certains concours pour enlever la place d’assaut et s’y prépara dans le plus grand secret. Quand il crut que tout était prêt, il mit ses troupes en marche dans la nuit du 27 au 28 novembre à trois heures et arriva sous les murs de la ville où tout dormait. Il enleva aisément le premier mur d’enceinte et s’apprêtait à franchir le second — déjà les échelles étaient posées — lorsque par une imprudence inexcusable, plusieurs de nos officiers et soldats se mirent à crier : « Victoire ! » En un instant l’ennemi fut sur pied et, comme il connaissait mieux que nous la disposition des murailles, il rejeta les agresseurs dans le fossé, les y mitrailla dans obscurité et leur tua 40 hommes et fit 357 prisonniers dont 7 officiers. Le 4 décembre, Dupleix envoyait à Mainville 50 hommes de renfort et la guerre continua, la confiance parut la même dans le succès final.
Il s’en fallait pourtant que Dupleix fût tout à fait rassuré ; par la connaissance, qu’il avait des sentiments et de la politique de la Compagnie, par les ordres répétés qu’il recevait d’elle de conclure la paix et d’en finir avec les troubles de l’Inde, par les avis conformes que lui donnaient par chaque courrier ses amis et même sa famille, il sentait qu’il était pour lui de toute nécessité de donner à l’opinion en France tout au moins un semblant de satisfaction. Il avait eu beau envoyer en France des missions comme celles de Latouche en février 1751 et celle de d’Auteuil et Amat en octobre 1753 — et maintenant il envoyait le marquis de Conflans — il se rendait compte que les plus habiles plaidoyers ne pouvaient pas prévaloir contre la matérialité des faits.
SUSPENSION DES HOSTILITÉSA la capitulation de Law étaient venus se joindre la perte de Chinglepet et de Coblon et nos quatre échecs successifs devant Trichinopoly. Et ce n’étaient pas nos seuls déboires ou déconvenues ; un nouveau et dernier siège de Tirnamallé (août-septembre 1753) avait échoué par la lâcheté de nos cipayes et Mortiz Ali, le nabab de Vellore, qui nous avait promis son concours en hommes et en argent et avait constamment combattu à nos côtés devant Tirnamallé, s’était prudemment retiré en sa capitale, décidé à observer la plus stricte neutralité et refusant même le titre de nabab du Carnatic, qu’à notre demande le soubab du Décan lui avait accordé. Si dans le même temps la fortune ne nous avait pas été plus favorable dans le Décan où Bussy marchait de succès en succès et se couvrait de gloire, rien n’eût effacé l’impression fâcheuse que produisaient les événements du Carnatic. Cédant donc à un mouvement d’opinion plutôt qu’à un désir sincère de conclure avec les Anglais une paix qu’il considérait comme impossible, Dupleix se résolut à entrer en pourparlers avec Saunders, le gouverneur de Madras. A la vérité les relations entre les deux hommes n’avaient jamais été complètement rompues, puisque la paix régnait officiellement entre les deux peuples, mais quelles relations ! Dupleix n’écrivait qu’avec le souci de mettre le gouverneur anglais en opposition avec son gouvernement, en rejetant sur sa défense illégitime de Mahamet Ali les seules causes de la guerre et lui laissant entrevoir un désaveu formel de son attitude. Ces menaces déguisées ou plutôt cet appel à la justice et à l’autorité du gouvernement anglais impressionnaient peu Saunders, homme froid et méthodique qui parlait peu et n’écrivait guère plus. Une longue lettre résumant toutes les affaires de l’Inde que Dupleix lui avait envoyée le 26 février 1752 ne l’avait nullement ému ; ce n’était qu’après mûre délibération de son Conseil et quoi qu’il dût arriver qu’il s’était mis en travers de la politique de Dupleix. Après la capitulation de Law, il n’avait pas tenu compte de nos protestations contre la prise de Villapouram et de Trivady et il avait refusé de nous rendre nos prisonniers. Il considérait que Mahamet Ali était le souverain légitime du Carnatic, qu’en appuyant Chanda Sahib nous avions soutenu une mauvaise cause et que ce prince étant mort, notre intervention dans les affaires du pays n’avait plus aucune raison d’être. Pourquoi ne pas tomber d’accord pour reconnaître Mahamet Ali ?
190Dupleix, escomptant un succès prochain aussi bien dans le Carnatic que dans le Décan, avait toujours refusé de se rendre aux ordres de la Compagnie lui enjoignant de faire la paix. Mais lorsque à la suite de revers ininterrompus, il se vit enfin obligé de composer avec l’opinion, il profita des correspondances échangées pour amorcer l’idée d’une conférence où l’on discuterait en commun les affaires de l’Inde et plus particulièrement celles de Mahamet Ali. Saunders entra dans ces vues et les conférences se tinrent à Sadras, à peu près à mi-chemin de Madras et de Pondichéry, du 22 au 25 janvier 1754. Mais il était évident qu’elles n’aboutiraient pas. Les Anglais avaient posé en principe qu’en dehors de toute autre considération, Mahamet Ali devait être reconnu comme nabab d’Arcate.
191Ce fut en vain que Dupleix fit observer que, le Carnatic relevant du Décan, le soubab seul avait le droit de trancher la question. Le soubab étant notre protégé, les Anglais s’obstinèrent à demander, sans fournir d’autres arguments, que les droits de Mahamet Ali fussent d’abord reconnus. Les bases d’un accord n’avaient donc guère de chance de se dégager des travaux de la conférence.
Les députés français étaient le P. Lavaur, supérieur des Jésuites, Kerjean et le conseiller du Bausset ; les négociateurs anglais étaient le Rév. Palk et Vansittart. Il y eut trois conférences, les 22, 23 et 25 ; elles furent courtes et décisives. Les Anglais maintinrent leur exigence, qu’avant toute discussion nous reconnaissions Mahamet Ali comme nabab du Carnatic ; nous répondîmes par la production des titres qui nous donnaient droit à l’administration du pays : paravanas ou firmans du Grand Mogol et du soubab du Décan. Invités à produire ceux de Mahamet Ali, les Anglais répondirent qu’ils ne les avaient pas, mais qu’ils allaient les faire venir de Madras ; c’était une affaire de quelques heures. En les attendant, on envisagea les conditions d’un accommodement possible ; nous offrîmes au nom de Dupleix de reconnaître aux Anglais la propriété de toutes les aldées voisines de Madras et de Goudelour qu’ils avaient acquises pendant la guerre et le remboursement de toutes leurs dépenses au compte de la nababie ; quant à Mahamet Ali on lui donnerait un dédommagement à sa convenance comme compensation à la perte de Trichinopoly. Les Anglais eussent voulu que les deux nations fussent ou restassent en possession de terrains d’égale valeur en différentes parties du pays et que le commerce des deux compagnies dans le Carnatic fût établi dans des conditions égales et avec des avantages équivalents.
Le troisième jour qui était fixé pour la production de leurs titres, les Anglais déclarèrent tranquillement qu’ils n’avaient rien à communiquer et qu’au surplus toute discussion était inutile si nous ne commencions par reconnaître Mahamet Ali. Ils ajoutèrent que les nôtres ne présentaient aucun caractère d’authenticité, paraissant n’être que des textes supposés et qu’il en était sans doute de même de tous nos papiers. Sur cette déclaration, le P. Lavaur cessa les négociations.
Après cette fin de non recevoir, les députés anglais restèrent encore douze jours à Madras, sans nouveaux conciliabules. Au bout de ce temps ils revinrent à Madras et les nôtres à Pondichéry. Les négociations se trouvèrent terminées mais sans être tout à fait closes. Pendant un mois, Saunders et les députés français continuèrent à s’écrire, en reprenant les arguments déjà connus, comme s’ils voulaient de part et d’autre décliner les responsabilités de la rupture aux yeux de leurs gouvernements respectifs.
192Que fût-il advenu si, au lieu de s’obstiner à méconnaître Mahamet Ali, Dupleix eût acquiescé aux désirs des Anglais ? Avec l’assentiment du soubab, dont tous les droits eussent été sauvegardés, il serait arrivé sans doute à un partage d’influence ou d’intérêts dans le Carnatic et, après tous nos revers, avec l’état d’esprit existant en France, c’était une solution à peu près satisfaisante. Un esprit plus souple que celui de Dupleix s’en fût peut-être accommodé et l’avenir était réservé. Il est regrettable que, pour assurer les destinées de notre empire naissant, nous n’ayons pas eu là un Dumas ou un Bussy. Bussy, — disons-le en passant, — avait toujours été hostile à l’expédition de Trichinopoly, qu’il jugeait inutile et dangereuse.
Sans conclure d’armistice, il y avait eu cependant interruption des hostilités au cours des négociations et pendant la conférence. Dupleix en avait profité pour essayer de détacher le roi de Tanjore de la cause anglaise. Depuis que nous occupions tout le pays au nord du Coléron, le Tanjore restait la seule voie ouverte aux convois britanniques ; la fermer, c’était assurer la chute de Trichinopoly. Le roi ou plutôt son entourage penchait pour les Anglais, mais la crainte d’une victoire française paralysait ses résolutions ; il craignait notamment qu’en cas de guerre Dupleix ne rompit les digues du Cavery, qui retenaient les eaux servant aux irrigations de toute la contrée depuis Coilhady jusqu’à la mer. Dans l’espoir d’éclaircir la situation, tout un corps d’armée mahratte, sous les ordres d’un lieutenant de Morarao, avait ravagé le pays pendant le mois de janvier ; il avait fini par se faire battre et le rajah, fidèle à la politique qu’il suivait depuis trois ans, se refusait à prendre parti, tout en nous donnant de lointaines et vagues espérances de coopération. C’est
CIÈRES. — RUPTURE DES DIGUES DU CAVERY. - RAPPEL DE DUPLEIX dans ces conditions que se rompirent les conférences de Sadras. La guerre reprit avec une nouvelle activité autour de Trichinopoly. Ravitailler la place restait toujours la grande précocupation de nos ennemis. Informé que Lawrence arrivait avec un gros convoi et une escorte de 18o Européens et 800 cipayes, Mainville se porta dans un terrain broussailleux, qui précédait le village de Coutapara, un peu au-dessous d’Elmisseram, sut adroitement s’y dissimuler, laissa les Anglais s’engager à la file avec leurs charrettes et soudain leur tomba dessus, en en faisant un grand massacre. La compagnie de grenadiers, la meilleure qu’ils eussent, fut massacrée tout entière. On leur fit en outre 134 Européens prisonniers, sans compter les indigènes. D’après Lawrence, nous aurions attaqué les Anglais avec 80 Fran-
Citer ce chapitre
Alfred Martineau, « La guerre avec l'Angleterre et les sièges de Madras et de Pondichéry (1744 », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 171-192.
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