Colonies françaises

Tome V · L'Inde de 1720 à nos jours · Chapitre 3

Dupleix : La guerre du Carnatic et les affaires du Décan

Par p. 193-214 de l'édition originale 8 547 mots 7 illustrations 1932 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. La guerre dans le Carnatic. La bataille d’ Ambour et ses conséquences. Cession de Bahour et de Villenour. Le siège de Tanjore. La lutte autour de Pondichéry et la retraite de Nazer jing, soubab du Décan. L’entrée en scène des Anglais. Défaite et mort de Nazer jing. Négo- ciations avec Mahamet Ali au sujet de Trichinopoly. Dupleix intervient dans les affaires du Décan. La campagne de Trichinopoly. Rôle d’ Auteuil. La capitulation de Law (II juin 1752) Les opérations militaires ramenées à la côte. Heureuses négociations de Dupleix. Reprise des hosti- lités. Siège de Irivady. Une série de revers sous les murs de Trichinopoly⁠ ⁠; Mainville rétablit la situation. Les négociations de Madras (Janvier 1754). Suspension des hostilités. La guerre reprend autour de Pondichéry. Difficultés financières. Rupture des digues du Cavery. Rappel de Dupleix. — II. Les affaires du Décan. Pourquoi Dupleix s’engagea dans le Décan. Mort de Muzaffer jing⁠ ⁠; avènement de Salabet jing. La marche de Bussy sur Aurengabad. Bussy contre les Mahrattes. Révo- lutions intérieures dans le Décan. Bussy propose d’abandonner le pays. Intervention de Gaziuddin Khan⁠ ⁠; sa mort. Bussy arrêté dans sa marche contre le Maïssour. Sa maladie, sa retraite à Masuli- patam. L’intérim de Bussy. Notre situation compromise dans le Décan. Retour de Bussy à Haïde- rabad puis à Aurengabad. La cession des Quatre Circars. Notre action à la côte Malabar. Acqui- sition du territoire de Nelisseram. — III. L’œuvre de Dupleix. Les idées impérialistes de Dupleix Causes de leur échec
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çais et 6 0o0 cipayes, sans compter les Mahrattes et les Maïssouriens qui arrivèrent à la fin de l’action pour partager le butin (15 février).

Ce succès n’eut aucun résultat pratique. Nos alliés passèrent leur temps à se disputer le butin, au lieu de marcher sur Trichinopoly, et Mainville, dégoûté de leur attitude, offrit sa démission trois jours après sa victoire.

Dupleix le retint, mais de plus en plus embarrassé faute d’argent, il n’avait

LE TANJORE ET LE cotta DELTA DU CAVERY Coléron Combaconam cavery May varan Nandalar Tranquebar d Caveripatnam 05

Cavery Sriringam Arselar Tiroumatarassana © Karikal Cotchery

LA CÔTE D’ORISSA

10 20 30 40 50 K

Trichinopoly Coilhadi Tanjore Negapatam •Nagore Q Fellayar TONDAMAN Mullyar Vennar G Echelle Pointe de Catimer plus à compter sur Nandi Raja qui restait dans une inaction désespérante non plus que sur Morarao, qui ne cherchait qu’à traîner les choses en longueur pour faire durer plus longtemps la solde mensuelle qu’il recevait. En réalité, Dupleix ne pouvait guère avoir confiance qu’en un officier de l’armée de Nandi Raja, dont l’autorité grandissait chaque jour. C’était un nommé Andrenck, plus connu dans l’histoire sous le nom d’Haïder Ali⁠ ⁠; mais Andrenck n’était alors qu’un simple officier, fort écouté à la vérité, mais n’ayant pas encore une part très importante dans la direction des affaires.

Deux et même trois nouveaux mois se passèrent sans amener de changements sensibles dans la situation. On parlementa, on négocia plutôt qu’on ne se battit : Lawrence chercha à faire une paix séparée avec Nandi Raja et nous continuâmes

HISTOIRE DES COLONIES, T. V.

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nos pourparlers avec le roi de Tanjore. Enfin, le 13 mai, il y eut une action des plus vives au sud de Trichinopoly pour barrer la route à un convoi que Lawrence amenait du Tondaman (pays actuel de Puducottah). Le capitaine Caillaud, venant de Trichinopoly, devait appuyer ce mouvement. Mainville essaya d’empêcher leur jonction⁠ ⁠; ilavait, d’après Lawrence, 500 Européens et 5 000 cipayes contre 360 Européens et I 500 cipayes. Un premier engagement tourna à notre avantage, mais les Anglais surent prendre une situation plus avantageuse et si nous restâmes sur nos positions, le convoi anglais entra tout entier dans Trichinopoly, sans subir aucune perte appréciable.

Mainville, invité par Dupleix, se résolut alors à des moyens plus énergiques. Il ravagea de fond en comble le Tondaman, d’où les Anglais tiraient maintenant leurs approvisionnements, puis se portant sur le Tanjore, dont l’attitude continuait d’être équivoque, il s’empara de Coilhady et coupa les digues du Cavery. Si ce moyen ne réussissait pas, « je ne vois d’autre parti à prendre que de tout abandonner, écrivait Dupleix à Mainville, et celui de vous en revenir avec la troupe. Vous sentez bien qu’il m’est bien fâcheux de tenir ce propos, mais que puis-je dès lors qu’on est persuadé que l’on a rien à espérer de Nandi Raja. Je suis bien fatigué de lui écrire et vous de lui parler. Il me paraît qu’il sait cela et j’ai lieu de soupçonner qu’on lui a fait entendre que quelque refus qu’il nous fasse d’argent, nous n’abandonnerions point l’entreprise de Trichinopoly. »

En dépit de ses dires, Dupleix n’abandonna rien et Nandi Raja resta convaincu plus que jamais que, quoi qu’il fit, nous ne renoncerions pas au siège de Trichinopoly. D’autre part la rupture des digues du Cavery eut pour résultat de jeter tout à fait le roi dans les bras des Anglais. On sut à ce moment qu’un commissaire devait prochainement arriver dans l’Inde, mais était-ce pour assister Dupleix⁠ ⁠? était-ce pour le contrecarrer⁠ ⁠? Nul ne le savait. En tout cas Dupleix continua de diriger sa politique comme s’il pouvait compter sur l’avenir.

La situation était à ce moment des plus confuses. Si Mainville avait relevé dans une certaine mesure l’honneur de nos armes, le siège était aussi peu avancé qu’au premier jour et nous avions un ennemi de plus, le Tanjore. Morarao, plus indépendant que jamais, s’était retiré de l’autre côté du Coléron dans une attitude expectante et presque hostile⁠ ⁠; sans avoir dénoncé son contrat, il était en coquetterie avec Mahamet Ali et les Anglais, il leur proposait même de passer à nouveau à leur service. « Il est fâcheux, écrivait Dupleix le 26 juin, que l’on fasse connaître à cet homme que l’on a besoin de lui... Si le raja (Nandi Raja) voulait toujours se 194 tenir avec nous, l’ennemi n’aurait que des dessous et on lui ferait connaître qu’aussi bien que lui nous pouvons nous passer de Morarao. »

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La question d’argent paralysait toujours Dupleix aussi bien que Nandi Raja⁠ ⁠; à la fin ce prince dut convenir que s’il ne nous donnait rien ou peu de chose, c’est que lui-même ne recevrait pas de fonds de Seringapatam, où son frère était le premier ministre d’un roi sans consistance. Dupleix résolut alors de s’adresser directement au premier ministre et lui envoya comme ambassadeur le P. Costas, de l’ordre des Jésuites. Le Père arriva à Seringapatam le 6 juillet et fut reçu en audience le 12. Il fit valoir que nous n’avions pas entrepris la guerre pour notre compte mais pour celui du Maïssour⁠ ⁠; si ce pays renonçait à l’entreprise, il convenait qu’il nous remboursât au moins nos avances, sinon Dupleix serait obligé de rappeler ses troupes et les envoyer dans le Nord où nous avions des intérêts plus importants. Et si nous rappelions nos troupes, les Anglais, maîtres de Trichinopoly, ne tarderaient pas à attaquer le Maissour.

Les comptes qui sont sous nos yeux permettent d’établir que sur 3 275 000 francs que le Maïssour aurait dû nous verser le ter août 1754, il n’en avait payé que I 333 000⁠ ⁠; restaient donc dus I 942 000 francs. Le premier ministre fut sensible à la menace lointaine de voir son pays envahi par les Anglais et promit d’exécuter les conventions du traité passé en février 1753. Le Père Costas quitta Seringapatam dans les derniers jours de juillet.

A ce moment, les Anglais préparaient l’envoi d’un renfort d’au moins 200 blancs, 50 topas et 4 à 500 cipayes. Parti de Madras dans les derniers jours de juin, ce parti arriva à Goudelour le 26 juillet. Mainville s’apprêtait à lui barrer la route, lorsqu’on apprit l’arrivée de Godeheu à Pondichéry dans la soirée du ter août.

POURQUOI DUPLEIX S’ENGAGEA DANS LE DÉCAN.

C’en était fait du rôle de Dupleix dans l’Inde. Si nous nous en tenons seulement aux affaires de Trichinopoly, l’insuccès qui les termina ne préjuge pas nécessairement contre l’idée qui les inspira⁠ ⁠; les projets les mieux concertés ne réussissent pas toujours. Il est certain qu’après la victoire d’Ambour, l’intérêt bien entendu de Dupleix et de Chanda Sahib leur commandait de poursuivre Mahamet Ali jusqu’à Trichinopoly⁠ ⁠; le sort du Carnatic eût été réglé du même coup. Les Anglais décontenancés n’auraient pas eu le temps de traverser nos projets. On comprend cependant que Dupleix se soit d’abord détourné de ce but par une attaque contre le Tanjore⁠ ⁠; les avantages directs qu’on lui faisait entrevoir étaient trop considérables pour qu’il ne cherchât pas tout de suite à les réaliser. Mais on comprend moins bien qu’un an plus tard, au moment où il pouvait encore espérer réduire Mahamet Ali avec toutes ses forces, il se soit laissé entraîner à les diviser 195 et à en envoyer la moitié dans le Décan⁠ ⁠; c’était trop demander à la fortune. De là vinrent tous ses déboires et l’échec final de sa politique. Si, grâce à la diplomatie de Bussy, il put s’installer dans le Décan et y rester, il manqua de forces suffisantes pour enlever Trichinopoly et les péripéties du siège de cette ville produisirent en France une impression qui fut fatale à sa politique et à lui-même. Seule une chance imprévisible lui eût permis de réussir dans cette double entreprise⁠ ⁠; mais qui peut avec certitude compter sur la chance⁠ ⁠? — MORT DE MUZAFFER JING⁠ ⁠; AVENEMENT DE SALABET JING n’était pas sans raison Ajoutons que ce que Dupleix s’engageait dans le Décan. Aspirant à dominer le Carnatic pour le compte de la France, il n’ignorait pas qu’au point de vue du droit quasi féodal qui régissait l’Inde, le Carnatic dépendait du Décan et que seul le souverain de ce dernier pays avait le pouvoir de donner l’investiture au premier. Le tort de Dupleix fut peut-être d’attacher à ce droit une importance excessive et une campagne victorieuse valait bien des titres plus anciens. Mais Dupleix n’ignorait pas non plus qu’il avait à répondre de sa politique en Europe, et il crut bon, sage et prudent, pour la justifier, de se couvrir de l’autorité du souverain légitime du pays. Encore fallait-il que, pour lui conférer de jure une délégation sur le Carnatic, ce souverain, dans le cas particulier, Muzaffer jing, fût réellement maître en ses Etats. Or, arrivé au pouvoir par un coup du hasard, il s’en fallait que son autorité fût acceptée par tous ses sujets. C’est pourquoi Dupleix se résolut à le soutenir et, après les grandes fêtes de janvier 1751, mit-il Bussy et 300 Français à sa disposition et 2000 cipayes pour le conduire jusqu’au cour de son royaume.

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Muzaffer jing avait dit adieu à Dupleix le 12 janvier et Bussy partit le 17. Un mois après, l’armée arriva dans les Etats de Cudappa, un des nababs qui avaient contribué à la chute de Nazer jing. Ce nabab et ses collègues de Carnoul et de Savannour ne pardonnaient pas à Muzaffer jing d’avoir trahi pour ainsi dire leur confiance en ne consentant pas à leur profit à la dislocation de son empire et ils n’attendaient qu’une occasion de le lui faire comprendre. Le moment leur parut favorable et sous un prétexte quelconque ils se séparèrent de l’armée. Bussy eût désiré les retenir par des négociations : Dupleix lui avait recommandé « de faire toujours office de médiateur dans les différends qui s’élèveraient entre ces sei- 196 gneurs », mais Muzaffer jing, trop prompt à relever l’injure, se lança à leur poursuite et déjà il les avait mis en déroute lorsqu’il fut tué d’un coup de flèche. Qui allait le remplacer⁠ ⁠? L’heure était grave, la moindre compétition pouvait créer l’anarchie. Muzaffer avait dans le camp trois oncles pouvant lui succéder : Salabet jing, Nizam Ali et Bassalet jing. Le plus intelligent, le plus capable était Nizam Ali. Bussy pris comme arbitre conseilla de choisir l’aîné et Salabet jing fut reconnu sur-lechamp par ses frères et par toute l’armée. Il n’y eut pas un moment d’interrègne.

II. - LES AFFAIRES DU DÉCAN

197 SUR AURENGABAD

Le nouveau souverain n’avait pas plus de titres que Muzaffer jing à s’imposer à l’obéissance de ses sujets et notre appui était plus que jamais nécessaire. Les nababs vaincus ou tués, on se remit en marche sur Haïderabad. En route, on apprit qu’une armée mahratte forte, disait-on, de 20 000 hommes et commandée par Balagirao, tout à la fois général en chef et premier ministre du raja de Sattara, était campée entre la Kistna et Golconde et s’apprêtait à nous combattre. Inaugurant le système qui devait si bien lui réussir jusqu’en 1758, Bussy aima mieux acheter sa retraite et consolider par ces procédés moins brillants mais plus sûrs le trône mal affermi de Salabet jing. Moyennant deux lacks de roupies, les Mahrattes se retirèrent en leur pays et Salabet jing fit son entrée à Haiderabad le I2 avril. Là devait en principe se terminer notre intervention. Mais Haiderabad n’était même pas au centre du Décan et il fallait encore plus de 400 kilomètres pour arriver aux frontières les plus éloignées du côté du Nord-Ouest. Il était vraisemblable que cette immense région, où s’agitaient de grands seigneurs visant à l’indépendance, échapperait à Salabet jing, si nous n’imposions pas son autorité. Des gratifications larges et même abusives distribuées à Bussy et à ses principaux officiers, tout en récompensant les services passés, devaient nous déterminer à continuer nos services⁠ ⁠; Dupleix, de son côté, satisfait des premiers résultats obtenus, entrevit la possibilité, encore insoupçonnée en janvier, d’étendre notre influence sur le pays tout entier. Le plus beau rêve s’ébaucha en son esprit et ce rêve ne lui parut nullement irréalisable.

MAHRATTES

L’armée arriva à Aurengabad le 18 juin, au milieu d’un grand concours de population, acclamant le nouveau souverain. Dupleix ne connut pas plus tôt cet événement qu’il ne se vit en un instant le maître de toute l’Inde et songea à étendre aussitôt la main sur le Bengale, où l’on détrônerait le soubab pour y élever à sa place Salabet jing⁠ ⁠; sous le nom de ce prince nous serions les maîtres de la majeure partie de la péninsule⁠ ⁠; il ne nous manquerait que le pays mahratte et les territoires relevant encore effectivement du Mogol⁠ ⁠; encore Dupleix n’allait-il pas envisager les moyens de se saisir en même temps de Surate et du pays environnant. Bussy devait être chargé de l’expédition du Bengale. Des soucis plus immédiats nous retinrent au Décan d’où nous ne sortimes point. Au moment où Bussy s’apprêtait à partir, il apprit que Gaziuddin Khan, le frère aîné de Salabet jing, disposé enfin à faire valoir des droits, arrivait avec une armée et que les Mahrattes s’apprêtaient à lui donner assistance avec une armée de 100 000 hommes. Seul Bussy ne fut pas effrayé de ce déploiement de forces⁠ ⁠; il releva le courage abattu de Salabet jing et de son entourage et, au début de novembre, il se mit en marche pour aller attaquer les Mahrattes en leur pays, dans la direction de Pouna. Il comptait sur plusieurs seigneurs, jaloux de l’autorité de Balagirao, pour opérer en temps opportun une diversion qui diviserait les forces ennemies.

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La guerre ne fut toutefois déclarée que le 23 novembre⁠ ⁠; si Bussy avait noué des intelligences avec quelques Mahrattes, Balagirao avait des partisans dans l’entourage de Salabet jing et ces alliés, peu dévoués à leur souverain légitime, avaient tout fait pour empêcher la guerre. Le 28, on fit une revue des troupes blanches⁠ ⁠; sur 498 hommes, que nous aurions dû compter, il en manquait 80, tant déserteurs que morts⁠ ⁠; c’est donc avec moins de 420 hommes que Bussy engagea la partie. Salabet jing avait de son côté environ 6o 000 hommes, auxquels il convient d’ajouter 5 800 cipayes servant sous nos ordres.

On marcha trois jours à travers un pays désolé, pierreux et montagneux, n’ayant ni végétation ni culture, sans rencontrer l’ennemi⁠ ⁠; le quatrième jour, il y eut un premier engagement qui eût pu tourner fort mal sans notre intervention. « Les Mahrattes, écrivait Bussy, montaient les montagnes avec leurs chevaux comme des cabris » et, suivant leur coutume, cherchaient à nous harceler plutôt qu’à livrer bataille.

Un hasard les mit pour ainsi dire à notre discrétion. Il y eut une éclipse dans la nuit du 3 au 4 décembre. Ce phénomène tout naturel produisait en ce temps chez les gentils un émoi considérable⁠ ⁠; pour chasser le dragon qui dévorait la lune, ils faisaient un tapage effroyable. Informé que ces cérémonies battaient leur plein, Bussy dispose aussitôt ses troupes et tombe à l’improviste sur le camp ennemi, qui n’était qu’à une lieue du nôtre. La confusion y fut extrême⁠ ⁠; chacun ne songea qu’à fuir et Balagirao lui-même dut se sauver tout nu dans la montagne. A la fin il trouva un cheval et fit d’une seule traite sept lieues avec les débris de son armée. Si la cavalerie de Salabet jing avait donné, c’en était fait de toute l’armée ennemie, mais elle ne voulut marcher que si nous l’appuyions⁠ ⁠; or les nôtres tombaient de fatigue. Sans ce contre-coup et si les gens de Balagirao n’eussent été, suivant la pittoresque expression de Bussy « comme des oiseaux » pouvant faire de cinq à six lieues en moins d’une heure et demie, on eût pu achever ce même jour leur perte.

199 BUSSY CONTRE LES MAHRATTES

Tout l’honneur de cette affaire revenait à Bussy. Le soubab lui témoigna sa reconnaissance par des hommages exceptionnels⁠ ⁠; quant à Balagirao, il eût volontiers fait la paix dès le lendemain si ses partisans dans le camp du soubab ne l’en eussent (D’après un dessin du Musée de l’Armée). détourné. La victoire de leur maître était la consécration de leur servitude⁠ ⁠; peutêtre était-il encore possible qu’elle ne devint trop écrasante. On dut donc se remettre en marche sur Pouna, but suprême de l’expédition, et le 13 décembre on n’en était plus qu’à cinq lieues. Nulle diversion n’était venue nous favoriser⁠ ⁠; les seigneurs mahrattes qui nous avaient promis leur concours ne bougèrent pas. Par contre Gaziuddin Khan avait été retenu au Bengale, en sorte que la guerre se fit seulement avec Balagirao.

BUSSY CONTRE LES MAHRATTES, d’après un dessin du Musée de l’armée. (G Hanotaux fils.)
Gravure BUSSY CONTRE LES MAHRATTES, d’après un dessin du Musée de l’armée. (G Hanotaux fils.)

Le succès paraissait certain⁠ ⁠; nous n’avions perdu jusqu’alors que 2 blancs blessés et quelques cipayes, tandis que Balagirao aurait eu 4000 morts dont 34 chefs et 2 000 blessés. Mais la question d’approvisionnement vint tout d’un coup nous arrêter. Le pays est par lui-même abrupt et dénudé, et les quelques vivres qu’il produit avaient été épuisés⁠ ⁠; pour en trouver, l’armée dut revenir sur ses pas et se replia sur Ahmednagar. La paix, ménagée par les amis de Balagirao, dut être acceptée par Bussy, hors d’état d’entreprendre une nouvelle campagne. Si nous avions perdu peu de monde, nous n’avions plus de munitions et presque toute l’armée était à l’hopital⁠ ⁠; les officiers étaient hors de service. Salabet jing avait de son côté dépensé 25 lacks et son crédit était épuisé.

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La paix, signée le 17 janvier avec le frère de Balagirao, comportait la restitution au soubab de tous les forts, villes et villages que les Mahrattes avaient pris au Décan depuis la mort de Nizam oul Moulk⁠ ⁠; Balagirao s’engageait à rembourser à Salabet jing 27 lacks pour les frais de la guerre. Toutefois, sur certaines difficultés d’exécution soulevées par le péchoua, les hostilités reprirent trois jours plus tard et notre petite armée, jointe à celle du Décan, s’engagea à nouveau dans un pays montagneux et désertique. Ce n’étaient que pics et rochers diaboliques entourés de précipices. Le péchoua en tenait les principaux défilés : on arriva pourtant à les franchir ou à les tourner et l’on aboutit à une plaine où nous eûmes tout l’avantage. Balagirao demanda de nouveau la paix qui lui fut encore accordée aux premières conditions, légèrement modifiées.

EVOLUTIONS INTÉRIEURES DANS LE DÉCAN.

Ce nouveau succès, en consacrant la force de la diplomatie et des armes de Bussy, affirmait son autorité auprès de la cour du soubab, mais en même temps nous rendait plus impopulaires⁠ ⁠; nous cessions d’être les protecteurs du pays, pour en devenir les maîtres. Bussy dut redoubler d’adresse pour déjouer les intrigues et les paralyser, sans recourir à la force ni faire un étalage offensant de son pouvoir. Notre gloire suscitait partout la jalousie, mais, ainsi que le disait Kerjean, « comme les chiens de ce pays n’ont point de dents, nous les étrillons davantage. » Il parut alors à Dupleix que, R - BUSSY PROPOSE D’ABANDONNER LE PAYS les affaires du Décan étant réglées à notre satisfaction, il serait possible d’envoyer une partie des forces du soubab contre Trichinopoly, où la guerre traînait péniblement. L’arrivée de ce renfort balancerait les avantages que Mahamet Ali pouvait recueillir de son alliance avec Morarao et avec le Maïssour et hâterait peut-être sa chute. Bussy devait de son côté prendre le Maïssour à revers, en l’attaquant vers les sources de la Kistna. Salabet jing entra dans ces vues et dès le mois de février, Néamet oulla Khan, ancien faussedar de Rajamandry, partit avec plusieurs milliers d’hommes pour venir à notre secours. Il marchait à petites journées et l’on commençait à penser qu’il avait des ordres secrets pour ne rien faire lorsqu’on apprit que le 3 ou 200 4 mai, Ramdas Pendet, premier ministre du Décan, et l’homme sur lequel nous nous appuyions, venait d’être assassiné à Haïderabad.

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Cet assassinat n’était dû qu’à des causes privées⁠ ⁠; des officiers du soubab se plaignaient de n’avoir pas touché leur solde. Il n’en eut pas moins des conséquences sérieuses : les papiers de Ramdas Pendet révélèrent qu’il était d’accord avec Mahamet Ali pour se mettre en travers de nos projets. Il y avait donc au Décan, même GH dans le monde officiel - comme on dirait aujourd’hui — un courant qui nous était nettement hostile⁠ ⁠; nous ne pouvions guère compter que sur le soubab. Bussy fit face à ces difficultés nouvelles avec sa présence d’esprit habituelle, il remplaça Ramdas Pendet par Saïd Lasker Khan, un grand seigneur du pays, notre ennemi déclaré, mais dont il convenait peut-être de neutraliser ainsi l’influence. De l’aveu de Dupleix, Lasker Khan était un fort honnête homme, mais, disait-il, « un honnête homme parmi les Maures ne fait qu’un coquin ailleurs ». Lasker Khan accepta le pouvoir avec indifférence, sans nous témoigner de reconnaissance ni affecter de l’hostilité. Le plus grave fut que, devant cette nouvelle situation, obscure et indécise, il parut prudent de renoncer à l’expédition de Trichinopoly : les troupes de Néamet oulla Khan furent rappelées.

UN PRINCE HINDOU PARTANT EN GUERRE (D’après une gravure de Levenert. Musée de l’Armée).

UN PRINCE HINDOU PARTANT EN GUERRE (D’après une gravure de Levenert. Musée de l’Armée).
Gravure UN PRINCE HINDOU PARTANT EN GUERRE (D’après une gravure de Levenert. Musée de l’Armée).
202 INTERVENTION DE GAZIUD. DIN KHAN⁠ ⁠; SA MORT

La faiblesse de Salabet jing était alors si grande que Bussy, qui n’avait jamais considéré l’affaire du Décan que comme une aventure, la voyant heureusement terminée, songea à se retirer en disant que le pays ne valait pas la peine qu’on y restât⁠ ⁠; nous étions, à son avis, fort mal engagés dans le Carnatic et, avec le mauvais esprit des habitants et la fragilité de l’autorité du soubab, le Décan n’était qu’un autre guêpier⁠ ⁠; puisque nous pouvions encore en sortir avec les honneurs de la guerre, nous ne devions pas hésiter. Si nous voulions fonder un empire dans l’Inde, la sagesse commandait de le constituer autour de Pondichéry et de ne pas l’étendre avant qu’il ne fût solidement assis⁠ ⁠; l’avenir pourvoirait au reste. les observations de Bussy, Dupleix pensa qu’il Law capitula sur ces entrefaites. Sans écouter pouvait soutenir la guerre sur les deux fronts et envoya des renforts à Haiderabad. Qu’allait faire Bussy⁠ ⁠? Il eût passé sans doute la main à ses lieutenants si, dans le même moment, il n’avait appris que Gaziuddin Khan, dégagé de tout souci à la cour du Mogol, descendait enfin dans le Décan avec une véritable armée. Impossible pour lui d’abandonner la partie, à moins de déshonneur et peut-être de désastre pour la nation. Le Décan perdu, c’était le Carnatic compromis⁠ ⁠; toute la politique de Dupleix s’écroulait. Or, si Bussy trouvait cette politique mauvaise sur certains points, il considérait comme un devoir de la soutenir quand elle était menacée. Il resta donc de son plein gré à son poste et s’apprêta à tenir tête à Gaziuddin Khan.

Ce fils aîné de Nizam oul Moulk s’était, comme l’année précédente, ménagé des intelligences avec Balagirao, mais sans pouvoir le déterminer à s’engager le premier dans la lutte⁠ ⁠; instruit par l’expérience, le péchoua se réservait pour la dernière heure, moins pénible et plus lucrative. Gaziuddin Khan arriva à Berhampour puis à Aurengabad sans éprouver la moindre résistance. Bussy avait conseillé de lui laisser le champ libre et de l’attirer dans l’intérieur du pays. Gaziuddin Khan n’alla pas plus loin⁠ ⁠; vers le 25 octobre, il mourut empoisonné par la mère de Nizam Ali, et sa mort mit en déroute toute son armée. Salabet jing était encore une fois sauvé.

Dupleix remercia d’abord Dieu puis Bussy de cet événement inattendu, et, sans perdre de temps, le voilà imaginant à nouveau une expédition contre le Maïssour pour obliger ce pays à se rallier à notre cause, sinon par amitié du moins par crainte. Bussy allait se mettre en route, lorsque la guerre reprit avec les Mahrattes. Elle ne fut ni meurtrière ni longue : en quelques jours tout fut réglé sans combat et la paix fut rétablie (novembre 1752).

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BUS ARRETE DANS SA MARCHE CONTRE LE MAÏS- SOUR. SA MALADIE, SA RETRAITE A MASULIPATAM

tructions de Dupleix, Conformément aux ins- Bussy voulut alors marcher sur le Maïssour. L’armée indienne l’en empêcha. Elle était peu ou pas du tout payée et ne se souciait nullement de recommencer l’aventure de Nazer jing, en s’engageant à 7 ou 800 kilomètres hors de son pays. Les signes précurseurs d’un soulèvement général n’étaient pas douteux et Bussy, cette fois, fut obligé de s’incliner. Son avis était que, puisque l’on manquait d’argent, il fallait aller le chercher là où il se trouvait, c’est-à-dire dans le Maïssour⁠ ⁠; mais le gain parut chanceux et trop éloigné. L’armée revint sur ses pas pour aller camper sur la Manjira, entre Aurengabad et Haiderabad.

NOBLE DE LA VILLE MASULIPATAM

Cependant une correspondance des plus suivies était engagée entre Bussy et Dupleix au sujet de l’utilité de la prolongation de notre séjour dans le Décan. Elle peut se résumer de la part de Bussy en cette courte phrase, écrite le 28 novembre : « Je vous le répète, Monsieur, il est temps de se tirer de ce labyrinthe... » Parlant de Trichinopoly, dont Dupleix se proposait de recommencer le siège avec l’aide du Maissour et de Morarao, Bussy disait dans la même lettre : « Cédez au temps, Monsieur, faites la paix la moins désavantageuse que faire se pourra avec les Anglais et Mahamet Ali. » Et, comme conclusion, il offrait sa démission. (Musée de DE Dupleix fut insensible à ces avertissements⁠ ⁠; il fit appel au l’armé uement de Bussy pour continuer une œuvre si bien commencée⁠ ⁠; personne ne comprendrait qu’il l’abandonnât : « Faites réflexion, mon cher Bussy, lui écrivit-il le ter janvier 1753, que les hommes qui pensent se doivent à leur patrie, que vous lui êtes utile et que Salabet jing, votre ouvrage, n’est pas si bien affermi que votre présence ne lui soit plus utile. » Une maladie fort opportune et cependant trop réelle tira Bussy d’embarras. Il avait souvent été malade depuis le début de la campagne et maintenant, par suite d’une fièvre persistante, il se trouva pendant plus de quinze jours entre la vie et la mort : tout le monde le crut perdu. Sentant ses forces diminuer, il remit le commandement à Goupil. Quand il se trouva un peu mieux, il prit le parti de se retirer à Masulipatam, pour changer d’air et peut-être trouver des conditions morales plus satisfaisantes. Il comptait ne jamais revenir : fiancé à Mlle Marie-

taux fils.)
Gravure taux fils.)

NOBLE DE LA VILLE DE MASULIPATAM. Musée de l’armée, fonds Dubois de l’Étang. (G. Hano-

204 TION COMPROMISE DANS LE DECAN

Françoise Vincent, dite Chonchon, la dernière fille de Mme Dupleix, il se proposait de repasser à Pondichéry : là, il s’inspirerait des circonstances. Ce fut à la fin de février 1753 qu’il partit pour Masulipatam. La Compagnie y avait un comptoir depuis 1670-1688 et Muzaffer jing nous avait cédé en septembre 1749 le territoire environnant avec l’ile de Divy et le pays de Narsapour jusqu’à l’embouchure du Godavery. Salabet jing y avait ajouté en février 1751 le territoire de Nizampatnam jusqu’à la rivière de Gondegamma. Cela fit environ 200 kilomètres de côte sous notre juridiction. Une tentative des Anglais pour s’emparer de l’île de Divy en mars 1751 avait échoué. Lorsque nous fûmes à Haiderabad, Masulipatam devint une place fort importante⁠ ⁠; c’était de là que partaient toutes les troupes envoyées de Pondichéry pour renforcer ou relever notre petite armée du Décan. Après les courtes administrations de Friell et de Guillard, le pouvoir passa aux mains de Moracin, un neveu par alliance de Mme Dupleix, homme entreprenant, qui se donne à sa tâche avec beaucoup de coeur. C’est chez lui que Bussy trouva l’hospitalité.

Il se disposait à gagner Pondichéry lorsqu’il reçut de Dupleix moins un ordre qu’une prière de retourner à Haïderabad. Depuis le mois de février, les affaires s’étaient gâtées⁠ ⁠; Goupil non seulement n’avait pas su maintenir la discipline parmi nos troupes mais encore il s’était aliéné les sympathies de la cour en demandant des gratifications qui n’étaient pas dues. Des lettres interceptées permettaient d’établir que le premier ministre entretenait des intelligences avec les Anglais. Bussy ne se souciait nullement de revenir dans un pays dont il avait maintes fois prôné l’évacuation et il fit d’abord la sourde oreille aux demandes de Dupleix, mais celles-ci se firent si pressantes, si insinuantes, si affectueuses et si personnelles qu’il estima de son devoir et de son honneur de retourner pour rétablir l’ordre compromis et il repartit le 25 mai. Mais ce fut tout à fait à contre-cœur, comme un homme qui risque sa réputation dans une entreprise chimérique et déraisonnable.

Ce qu’il apprit au bout de quelques jours de marche lui parut plus attristant encore. A la suggestion de Lasker Khan, Goupil avait consenti à diviser ses forces entre Aurengabad et Haiderabad, sans se rendre compte que par cette division il les exposait plus sûrement à un mouvement de révolte nationale qu’elles seraient impuissantes à réprimer. Comme notre situation financière était fort obérée et que le soubab n’avait plus d’argent à nous donner, Lasker Khan nous autorisa à percevoir nous-mêmes les revenus dont nous avions besoin, sachant bien que par cette nouvelle mesure, il travaillait encore mieux à l’éparpillement de nos troupes et les rendrait plus odieuses et plus impopulaires auprès des habitants. Tout était heureusement calculé pour nous expulser du pays de gré ou de force. Bussy se rendit compte de la situation et son premier mouvement fut de revenir sur ses pas, puis il songea que l’honneur et l’intérêt de la nation étaient engagés, et sans croire davantage à la nécessité de rester dans le Décan, il se dit que, puisqu’il y avait une partie engagée, il valait autant la jouer avec audace et résolution. Il verrait ensuite à s’inspirer des circonstances : le premier devoir était de sauver d’un désastre nos troupes répandues à travers le pays. Bussy arriva à Haïde- GABAD. — LA CESSION DES QUATRE CIRCARS rabad le 15 juin sans avoir rencontré sur sa route aucune résistance. C’était partout l’anarchie⁠ ⁠; nul ne commandait. Pour accroître nos difficultés, Lasker Khan fit arrêter les frères du soubab et les interna à Aurengabad, sous prétexte qu’ils pouvaient conspirer avec les Mahrattes contre Salabet jing, et laissa dire que cette mesure tout à fait impopulaire était prise à l’instigation des Français. Bussy affecta l’indifférence la plus absolue et ne voulut ni démentir ni confirmer : l’affaire, toute de politique intérieure, ne le concernait pas. Il avait des soucis plus graves et plus pressants : fallait-il rester dans le Décan et, si l’on y restait, comment faire subsister notre armée⁠ ⁠?

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Sur le premier point, Bussy n’hésita pas à se dégager⁠ ⁠; convaincu que si nous partions, les Anglais prendraient notre place, appelés par le gouvernement même du pays, et que, dans ce cas, ce serait toute notre autorité en péril aussi bien à la côte d’Orissa que dans le Carnatic, il écrivit à Dupleix, dans un très long mémoire qui porte la date du Io juillet, que nous devions conserver le Décan bien « qu’il eût paru quelquefois d’un sentiment contraire. » — Quant aux moyens de faire subsister notre armée, il n’en voyait pas d’autres actuellement que de charger les banquiers d’assurer la paye tous les mois et pour l’avenir d’obtenir la cession d’une nouvelle province dont nous percevrions nous-mêmes les revenus. Il indiquait les circars ou provinces d’Ellore, Rajamandry et Chicacole comme celles qui conviendraient le mieux⁠ ⁠; elles prolongeaient le long de la côte et dans l’intérieur du pays nos établissements de Masulipatam et Nizampatnam. Dans le cas où ces projets rencontreraient de l’opposition à la cour, on pourrait entrevoir une alliance avec les Mahrattes : Salabet jing ne disposait pas assez d’autorité personnelle pour que l’on pût compter sur lui ni s’attacher à sa personne.

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« Je suis en vérité en extase, lui répondit Dupleix, de voir combien vous trouvez de ressources chez vous. Non seulement vous êtes un militaire intrépide, mais en même temps un ministre consommé. La pénétration de vos idées a lieu de m’étonner. Que ne méritez-vous pas, mon cher Bussy, avec des talents aussi admirables et combien ne m’applaudis-je pas d’avoir insisté sur votre retour⁠ ⁠!... Au milieu de ce labyrinthe vous allez vous honorer plus que jamais... »

HAÏDERABAD : TOMBEAUX DES ROIS DE GOLCONDE

Bussy, conformément aux principes qu’il avait posés, fut assez heureux pour obtenir de Mohamed Oussein Khan, gouverneur d’Haiderabad, qu’à compter du Ier septembre, divers fermiers nous fourniraient tous les mois les sommes nécessaires à la paie de nos troupes. Puis, après avoir renvoyé Goupil à Pondichéry et écarté les dangers d’une nouvelle guerre avec les Mahrattes il résolut d’aller jusqu’à Aurengabad demander au soubab ou plutôt à ses G.H ministres la cession des quatre circars. L’entreprise paraissait difficile : nul n’ignorait qu’à la cour personne ne voulait consentir à cet abandon.

HAIDERABAD : TOMBEAUX DES ROIS DE GOLCONDE. (G. Hanotaux fils.)
Gravure HAIDERABAD : TOMBEAUX DES ROIS DE GOLCONDE. (G. Hanotaux fils.)

Enfin, vers le rer octobre, l’armée se mit en marche et arriva à Aurengabad un mois plus tard. Bussy y fut reçu en triomphateur ou plutôt comme le ministre redouté d’une nation protectrice. Il obtint sans peine la cession des quatre circars de Mustafanagar ou Bezoara, Ellore, Rajamandry et Chicacol, qui pouvaient donner un million de roupies de revenus, mais perdit du même coup la rentrée des fermages convenue à Haiderabad ou toutes autres avances faites par le soubab, en telle sorte que sa situation, qui promettait d’être très brillante dans l’avenir, devenait présentement beaucoup plus mauvaise⁠ ⁠; jusqu’à la perception des revenus des circars, Bussy ne pouvait vivre et ne vécut que d’emprunts fort onéreux ou d’avances faites par lui-même et par Dupleix. Fort heureusement, il obtient dans le même temps pour la Compagnie le fermage de la province de Condavir ou Gontour, contiguë à celle de Nizampatnam, et, sur son insistance, Dupleix lui en laissa momentanément les revenus pour subvenir à l’entretien de son armée. Ajoutons enfin que, pour ne pas inquiéter trop les Anglais, il fut convenu que les circars seraient 206 cédés personnellement à Bussy et que le jour où notre protection militaire viendrait à cesser, notre occupation du pays cesserait du même coup. Bussy comptant bien retirer insensiblement ses troupes du Décan et rester quand même à la côte, le temps seul déterminerait à quel moment il pourrait accommoder les nécessités présentes aux principes de sa politique initiale. L’occupation des circars n’était qu’un moyen de s’évader du Décan à la première occasion favorable⁠ ⁠; — cette occasion, disons-le tout de suite, ne se produisit jamais.

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En attendant, Dupleix restait, par cette occupation, le maître des destinées du pays. « Les Français, écrivait-il le 18 décembre, sont tout à la fois protecteurs, amis, arbitres et médiateurs⁠ ⁠; j’ai la satisfaction de voir que les travaux continuels d’une campagne de quatre ans, pendant lesquels on a vu les événements les plus singuliers et toutes mes opérations suivies du plus heureux succès, ont procuré à la Compagnie de riches établissements et assuré à Salabet jing l’héritage de ses pères. »

Ce résultat obtenu, Bussy s’entendit avec plusieurs hauts seigneurs du Décan pour leur faire demander le remplacement de Lasker Khan et, après avoir paru se désintéresser de la question, consentit enfin que Salabet jing, le seul maître responsable, donnât congé au premier ministre et attribuât sa succession à Chanavas Khan, un de nos anciens adversaires, qui paraissait plus ou moins sincèrement rallié à notre cause. Un des premiers soins du nouveau ministre fut de rendre la liberté aux frères du soubab. Leur retour se fit au milieu d’un grand concours de population et nous fit apparaître un moment moins comme les protecteurs que comme les bienfaiteurs du pays. Bussy fit encore pourvoir au remplacement de plusieurs gouverneurs de provinces et choisit les nouveaux parmi nos partisans. Il fut ainsi le maître de toute l’administration. Ces mutations, habilement calculées, rapportèrent immédiatement à Salabet jing 19 lacks de joyeux avènement, la coutume étant d’acheter ces postes et non de les recevoir gracieusement.

Il ne restait plus à Bussy qu’à prendre possession des circars s’il voulait en toucher les revenus. L’opération fut moins commode et moins rapide qu’elle ne semblait au premier abord. Moracin à Masulipatam, Dupleix à Pondichéry furent d’abord surpris et mécontents que Bussy se fût fait attribuer personnellement les circars et il fallut des semaines et même des mois avant que Dupleix, mieux éclairé, donnât son approbation à cette singulière négociation⁠ ⁠; il ne l’accorda que le jour où il eut la certitude que, quoi qu’il advint, les nouvelles provinces feraient retour à la Compagnie. Il investit alors Bussy de pouvoirs quasi-souverains pour traiter directement avec le soubab toutes les questions relatives à son gouvernement (28 avril 1754), et lui subordonna Moracin. Bussy ne pouvait quitter le Décan tant que cette question, où l’amour-propre avait une grande part, ne serait pas résolue⁠ ⁠; mais un motif plus grave encore l’empêcha de partir.

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Comptant sur la faiblesse du royaume, Ragogy Bonsla, le héros de Trichinopoly et présentement maître du Bérar, envahit le territoire d’Haïderabad à la fin de février, moins pour le conquérir que pour le piller. Bussy se mit en mesure de le repousser, et, quoiqu’il n’eût pas d’argent et que ses troupes obéissent mal, il parvint le Ier avril jusqu’à 25 cosses de Nagpour, la capitale du Bérar. Ragogy fit alors la paix (Io avril). La marche en avant avait été facile⁠ ⁠; le retour fut moins aisé. Nos troupes n’étant plus payées refusaient tout service : ce refus immobilisa Bussy pendant près de trois semaines. Enfin, le 17 mai, à force d’insistance et de prières, il put les déterminer à revenir au moins à Haïderabad, où il se faisait fort de les payer. Un lack de roupies que Moracin lui envoya sur ces entrefaites, lui permit de tenir ses promesses.

Rien ne le retenait plus auprès du soubab et le 7 juin, il s’apprêta à lever le camp. Il y eut alors une cérémonie solennelle et dans une certaine mesure émouvante au cours de laquelle le soubab et les principaux du royaume lui demandèrent, dans la crainte du danger mahratte, de jurer sur l’Évangile et de donner sa parole d’honneur qu’il reviendrait à la fin de la saison des pluies. Bussy jura et promit, sous réserve que Dupleix donnerait son approbation et il partit le surlendemain, laissant un assez fort contingent pour la garde et la sécurité de Salabet jing. Le 5 juillet, il était à Bezoara avec son armée, véritable « dogue affamé, plus disposé à le dévorer qu’à lui obéir ».

Il arrivait à temps : une certaine anarchie régnait dans les circars. Après qu’ils nous eurent été concédés, Bussy, ne pouvant aller lui-même en prendre possession, avait envoyé à sa place un de ses meilleurs officiers indigènes, Ibrahim Khan, avec quelques soldats français commandés par Degrez. Ibrahim, arrivé à la côte en février, l’avait trouvée livrée aux rivalités et compétitions de Jaffer Ali et de Viziam Raja, l’un nabab de Rajamandry et l’autre de Chicacol, tous deux également désireux de ne point reconnaître notre autorité⁠ ⁠; toutefois Jaffer Ali paraissant le plus fort, Viziam Raja crut devoir s’appuyer sur nous pour consolider son pouvoir⁠ ⁠; il accepta d’être notre fermier et nous fit les plus belles promesses. Ni Moracin ni Bussy ne savaient au juste sur lequel il paraissait plus convenable de faire fond⁠ ⁠; on penchait cependant pour Viziam Raja. Voyant nos hésitations, Jaffer Ali crut devoir brusquer les événements en déclarant qu’il ne reconnaissait nullement la cession faite par Salabet jing et il appela à son secours Janogy, le fils 208 de Ragogy Bonsla. Janogy passa les Ghattes et ravagea le pays de Chicacol. C’est au milieu de ces difficultés que se trouva Ibrahim Khan⁠ ⁠; l’autorité lui manquait pour les résoudre. Loin de le soutenir, Moracin, pour plaire à un de ses familiers, lui rendit impossible l’exercice du commandement. Fort heureusement, Viziam Raja, assisté de Degrez, put repousser les Mahrattes (4 mai) et Jaffer Ali, désormais sans appui, abandonna son gouvernement et se retira auprès de Ragogy Bonsla. La sécurité à la côte se trouva rétablie⁠ ⁠; mais alors ce fut au tour de Viziam Raja de ne pas vouloir payer les redevances qu’il avait promises. Il n’était que temps que Bussy arrivât pour imposer à tous une discipline nécessaire. Après avoir conféré pendant quelques jours avec Moracin à Bezoara, il remonta vers Ellore avec l’intention d’atteindre Rajamandry et Chicacol.

209 HISTOIKE DES COLONIES. T. V.

C’est alors (Ier août) que Godeheu arriva dans l’Inde. Si sa mission dont nous allons parler eut pour résultat provisoire de liquider les affaires du Carnatic, elle ne contraria en rien la politique suivie dans le Décan et Bussy put continuer son œuvre à Haïderabad sans trop de heurts jusqu’en 1758⁠ ⁠; mais, avant de nous engager dans le récit de ces événements, il convient d’achever la relation des faits se rapportant à l’administration de Dupleix. Le Carnatic et le Décan furent les principaux théâtres où s’exerça son activité, mais ils ne furent pas les seuls. Dupleix augmenta encore le territoire français à la côte Malabar en agrandissant notre établissement de Mahé. En 1751, le roi de Nelisseram, un tout petit royaume situé à une cinquantaine de kilomètres au nord de Mahé, entre le Canara et les Etats de Cheriquel ou Colastry, et plus ou moins dépendant de ces deux royaumes, demanda à Louet, chef de Mahé, de lui prêter assistance contre le Canara, moyennant quoi il nous abandonnerait plusieurs districts non loin de la mer. Louet en référa à Dupleix : celui-ci répondit qu’il n’y avait pas à hésiter, mais en ayant soin d’obtenir assez de terrain pour entretenir 3 à 400 hommes. Le commerce exclusif devait être la principale clause de l’accord. Un traité en conséquence fut signé le 17 juin et, le lendemain, un officier nommé Dupassage partit avec 192 hommes pour le pays de Nelisseram. Cheriquel se mit de notre côté et voilà la guerre allumée. Guerre lilliputienne⁠ ⁠; ni l’honneur ni de grands intérêts n’étaient en jeu. Les Anglais, comme il était naturel, prêtèrent à nos adversaires une assistance discrète et néanmoins effective, en argent et en munitions. Il n’y eut pas de grands événements : les Canarais, victorieux un jour avaient le dessous le lendemain et, I4 tout compte fait, ne profitèrent jamais de leurs avantages. Comme on ne se querellait pas pour une grande cause, des ouvertures de paix furent facilement accueillies aussi bien par Cheriquel que par le Canara et la guerre cessa d’ellemême, sans qu’aucun traité officiel n’en consacrât la fin. Nous restâmes maîtres des territoires qui nous avaient été concédés et qui comprenaient les petites places de Ramataly, Pongoye, Aycanne, Cavoye, Mont Dely et Nelisseram. Appréciant la juste valeur de ces nouvelles acquisitions, Dupleix estimait qu’elles n’avaient d’autre utilité que d’empêcher les Anglais d’en être eux-mêmes les maîtres : si la Compagnie n’augmentait pas ses fonds pour la côte malabar, elles ne serviraient à rien. Il fallait au moins dix lacks pour tirer du pays le parti qu’il convenait. Lorsque le nouvel établissement fut constitué, ses dépenses annuelles furent estimées à 60000 roupies. Parallèlement à cette guerre, s’en déroulait une autre aux portes mêmes de Mahé, entre Bayancr et les Nambiars de l’autre côté du fleuve. Chacun fit de son mieux pour nous entraîner dans la lutte⁠ ⁠; Louet fut assez sage pour n’intervenir que par des négociations officieuses pour rétablir la paix entre les belligérants. Il n’avait ni assez d’argent ni assez de monde pour se lancer dans une aventure. Son attitude conciliante produisit à la longue les résultats espérés : Bayanor renonça à ses prétentions sur le pays des Nambiars. Dupleix lui-même fut d’avis de ne pas intervenir à main armée dans des querelles qui nous étaient étrangères. - Cependant la question de nos frontières déterminées par le traité de 1742, restait toujours en suspens. Bayanor persistait à ne pas vouloir nous reconnaître la possession des deux montagnes de Mahé, mais il ne nous en disputait pas l’occupation.

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CÔTE MALABAR : RIVIÈRE DE MAHÉ. (E. Courtot.)
Gravure CÔTE MALABAR : RIVIÈRE DE MAHÉ. (E. Courtot.)
211 CAUSES DE LEUR ÉCHEC

Telles furent, tant à la côte Malabar qu’au Carnatic ou au Décan les acquisitions territoriales que Dupleix put réaliser⁠ ⁠; mais son ambition avait été plus vaste. On a vu qu’à peine installé à Aurengabad, il songea à envoyer Bussy prendre possession du Bengale⁠ ⁠; il calcula également les moyens de s’emparer de Surate et du pays environnant⁠ ⁠; dans le golfe du Bengale, à la côte de Birmanie, il eût voulu fonder un établissement solide à Syriam et n’en fut empêché que par les ordres formels de la Compagnie. Enfin il fit deux tentatives commerciales en Cochinchine pour prendre pied dans le pays et envoya des fonds aux missions du Tonkin.

Ce fut bien là le rêve entrevu d’un grand empire colonial français qui s’étendrait depuis l’Inde jusqu’aux mers de l’Extrême-Orient. Il faut dire pourquoi ce rêve ne se réalisa pas.

Il y eut d’abord un défaut d’entente initial entre Dupleix et la Compagnie et l’on admettra bien que, pour réussir, Dupleix avait besoin du concours de la métropole, à moins qu’il ne trouvât dans l’Inde tous les éléments de succès indispensables, c’est-à-dire l’argent et les soldats. A tort ou à raison, la Compagnie était absolument opposée à tout agrandissement territorial dans l’Inde⁠ ⁠; elle considérait que pour faire du commerce, de simples établissements à la côte suffisaient : toute tentative de pénétration dans le pays ne pouvant aboutir qu’à des conflits et à la ruine des affaires. Pour faire changer d’opinion à la Compagnie, il eût fallu que les avantages d’un autre système lui fussent démontrés par une entente de principe préalable ou lui fussent imposés par la suite des événements.

On ne pouvait songer à un accord de principe⁠ ⁠; des années n’y eussent pas suffi, et le temps pressait. Des exemples plus récents ont démontré que notre empire colonial actuel fut en majeure partie constitué malgré l’opposition du parlement et quelquefois par des initiatives individuelles. Dupleix n’avait d’autre moyen d’imposer ses vues que par le fait et par le succès.

STATUE DE DUPLEIX A PONDICHÉRY

La tâche ne lui parut pas impossible. Les princes indiens lui promettaient de couvrir tous nos frais et il savait que le pays pouvait fournir les ressources nécessaires. Croyant d’autre part que la guerre serait de courte durée, il s’y engagea résolument. Les affaires n’allèrent malheureusement pas aussi bien ni aussi vite qu’il le pensait. Les hostilités, au lieu d’être terminées en quelques mois, se prolongèrent pendant cinq ans et les fonds s’épuisèrent. Comme il n’avait cessé d’écrire à la Compagnie que ces opérations ne lui coûteraient rien, Dupleix dut subvenir aux besoins de son armée avec les ressources d’un pays ravagé et d’autant moins productif ou par des avances personnelles et des emprunts. Lorsqu’il fut rappelé, il avait dépensé environ 7 millions, dont 3 d’avances personnelles et 4 d’emprunts dont il était responsable. Nul ne peut reprocher à la Compagnie de ne pas lui avoir envoyé des fonds puisqu’il n’en demandait pas. Pour les troupes, quoiqu’elle n’eût jamais donné son approbation aux opérations militaires de Dupleix, la Compagnie ne voulut cependant jamais le laisser exposé à être écrasé par nos ennemis et, alors que la relève annuelle était de deux à trois cents hommes, elle lui en envoya en trois ans 2356, sans compter les 1 623 qui partirent avec Godeheu. Dupleix put ainsi soutenir la guerre avec des effectifs permanents d’environ 2200 Européens, égaux sinon supérieurs à ceux des Anglais. Il en demanda davantage, mais c’eût été donner une approbation implicite à la guerre : la Compagnie les refusa.

III. - L’ŒUVRE DE DUPLEIX

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STATUE DE DUPLEIX A PONDICHÉRY
Gravure STATUE DE DUPLEIX A PONDICHÉRY

Dupleix se trouva ainsi engagé dans une politique dont il n’avait ni prévu le développement ni calculé exactement les moyens. Il n’est pas douteux qu’en cas de succès la Compagnie eût tout accepté. Jusqu’à la capitulation de Law à Sriringam, la Compagnie d’Angleterre, elle aussi, ne voulut pas couvrir par une approbation formelle la résistance que Saunders nous opposait : elle attendait l’issue des événements. Lorsque, par cette capitulation, elle fut certaine qu’ils se tourneraient contre nous, elle n’hésita plus : Saunders reçut subsides et encouragement. Si Dupleix avait pris Trichinopoly, ce n’est pas seulement l’Inde qu’il eût conquise, c’est le cœur même de la Compagnie. Après son échec, ce cœur lui resta fermé et ce fut son rappel qui fut décidé. Ceux qui se rappellent la chute de Jules Ferry après l’affaire de Lang-Son, comprendront mieux la philosophie de. cet événement.

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La politique de Dupleix échoua donc, moins par une opposition systématique et aveugle de la Compagnie, que par un faux calcul du gouverneur qui avait promis, en s’engageant dans la guerre, plus qu’il ne pouvait légitimement espérer. L’histoire peut et doit le glorifier pour avoir vu de chapiy, je me tin bppemé a ta affret que pe haut et loin⁠ ⁠; elle ne peut blâmer la Compagnie de s’être tenue à un système la prene biture ne peur janour a pour de quel plus modéré. Nulle politique n’est bonne que si qui Voui elle porte en elle-même ses conditions de réussite et de succès. Ce fut en vain que Oberer. Nous cuir tt paformé de fes jotention a lus du quelle vires a elle me feur avantaguse e penseur ly Vou heprévaloir ses idées en Dupleix essaya de faire toedis biso me tue de manian ou je ne fus - France en envoyant des lettres qui représentaient je feu ..... les événements sous leur aspect le plus favorable ou en confiant à diverses missions — missions Latouche, Amat et d’Auteuil, enfin Conflans — la tâche quelque peu ingrate de convaincre les ministres et les directeurs de la Compagnie⁠ ⁠; les missionnaires parurent suspects par leur origine même⁠ ⁠; quant aux lettres, on leur reprocha généralement d’être envoyées trop tardivement et d’être démenties par des correspondances étrangères sinon par les événements eux-mêmes. La Compagnie en arriva ainsi peu à peu à se cantonner dans un sentiment de méfiance. Il est curieux de suivre cette évolution de ses sentiments dans une série de mémoires ou de rapports qu’elle provoqua de 1752 à 1754. Si quelques amis de Dupleix lui restèrent fidèles en disant toutefois qu’une bonne paix vaudrait mieux que toutes ces guerres, les autres professaient nettement que cette paix ne serait pas possible tant que Dupleix resterait dans l’Inde⁠ ⁠; son rappel devint, à ce point de vue, d’une nécessité absolue.

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Sur ces entrefaites s’ouvrirent à Londres (mars 1753) des négociations en vue d’établir les affaires de l’Inde sur des bases qui fussent aussi convenables pour les Français que pour les Anglais⁠ ⁠; elles avaient été déterminées par la capitulation de Law et s’engageaient pour nous dans les conditions les moins avantageuses.

Il n’est nullement établi que le rappel de Dupleix ait été une des conditions au moins officieuses de ces négociations⁠ ⁠; dès 1751, le syndic Delaître avait dit que ce rappel était absolument indispensable. La continuité de nos revers dans le Carnatic suffit pour expliquer la disgrâce du gouverneur. Quoi qu’il en soit, pendant que ces conférences s’engageaient et se poursuivaient avec une lenteur, où l’on voyait bien que les Anglais faisaient dépendre leurs arguments et leur attitude des nouvelles qu’ils recevraient de l’Inde, la Compagnie de France et les ministres, également inquiets de la suite de nos affaires dans le Carnatic, décidaient dans le plus grand secret d’envoyer à Pondichéry un commissaire, qui aurait pour mission de rétablir la paix entre les deux nations. Ce commissaire fut Godeheu, directeur à Lorient, qui avait connu Dupleix à Chandernagor en 1737 et 1738 et n’avait cessé d’entretenir avec lui les relations les plus amicales. Godeheu commença par refuser⁠ ⁠; puis, sur les sollicitations de la Compagnie et des ministres, il accepta. Aux yeux du public et même de la Compagnie, il fut entendu que Godeheu n’allait dans l’Inde que pour assister Dupleix et diriger avec lui les affaires jusqu’à l’établissement d’un modus vivendi avec les Anglais⁠ ⁠; mais pour le roi et ses ministres, Dupleix était bel et bien rappelé et Godeheu partait pour un temps indéterminé. La famille même de Dupleix ne soupçonna pas ce double jeu.

VIEUX CANON INDOU. (G. Hanotaux fils.) Cul-de-lampe
Gravure VIEUX CANON INDOU. (G. Hanotaux fils.) Cul-de-lampe

Citer ce chapitre

Alfred Martineau, « Dupleix : La guerre du Carnatic et les affaires du Décan », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 193-214.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-5/inde-moderne/dupleix-la-guerre-du-carnatic-et-les-affaires-du-decan/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100275t