Colonies françaises

Tome V · L'Inde de 1720 à nos jours · Chapitre 1

La nouvelle Compagnie. — Les gouvernements de Beauvollier de cour chant, Lenoir et Dumas (1721-1741)

Par p. 93-170 de l'édition originale 29 156 mots 33 illustrations 1932 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. État de l’Inde au moment de la constitution de la nouvelle Compagnie et gouvernement de Beauvollier de Courchant (1723-1726). L’intérim de Lenoir (1721-1723). Arrivée de Dupleix dans l’Inde. Anarchie dans le Conseil supérieur. Le gouvernement de Beauvollier de Cour- chant (1723-1726). Le rôle de Dumas. Fondation du comptoir de Mahé⁠ ⁠; la guerre de 1725-1726⁠ ⁠; les traités de 1726 et 1728. — II. Le gouvernement de Lenoir (1726-1735). Les conditions géné- rales du commerce d’Europe. Rapport de Lenoir avec les autres compagnies européennes : la com- pagnie d’Ostende, les Danois. — III. Le gouvernement de Dumas. Dumas et La Bourdonnais. Con- cession du privilège de la frappe des roupies. L’expédition de Moka : la Garde Jazier. Acquisition de Karikal. Projets non réalisés. La menace mahratte contre Pondichéry : belle attitude de Dumas Dumas rentre en France (oct. 1741). Dupleix à Chandernagor⁠ ⁠; la situation au Bengale. Dupleix à Pondichéry (janvier 1742). La seconde guerre de Mahé. La guerre avec l’Angleterre (1744) Situation de nos établissements : Surate, Mahé et Calicut, Karikal et Masulipatam, Bengale — Le commerce d’Inde en Inde. Nos comptoirs hors de l’Inde : Achem, Bassora, Chine, Manille, Moka, Pégou
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LENOIR ET DUMAS (1721-174I)

Frontispice
Gravure Frontispice

LES GOUVERNEMENTS DE BEAUVOLLIER DE COURCHANT I. — ETAT DE L’INDE AU MOMENT DE LA CONSTITUTION DE LA NOUVELLE COM- PAGNIE ET GOUVERNEMENT DE BEAUVOLLIER DE COURCHANT (1723-1726). — L’intérim de Lenoir (1721-1723). — Arrivée de Dupleix dans l’Inde. — Anarchie dans le Conseil supérieur. — Le gouvernement de Beauvollier de Courchant (1723-1726). — Le rôle de Dumas. - Fondation du comptoir de Mahé⁠ ⁠; la guerre de 1725-1726⁠ ⁠; les traités de 1726 et 1728. II. — LE GOUVERNEMENT DE LENOIR. — (1726-1735). — Les conditions générales du commerce d’Europe. — Rapport de Lenoir avec les autres compagnies européennes : la compagnie d’Ostende, les Danois. III. - LE GOUVERNEMENT DE DUMAS. — Dumas et La Bourdonnais. — Concession du privilège de la frappe des roupies. — L’expédition de Moka : la Garde Fazier. — Acquisition de Karikal. — Projets non réalisés. — La menace mahratte contre Pondichéry : belle attitude de Dumas. — Dumas rentre en France (oct. 174I). — Dupleix à Chandernagor⁠ ⁠; la situation au Bengale. — Dupleix à Pondichéry janvier 1742). — La seconde guerre de Mahé. — La guerre avec l’Angleterre (1744). — Situation de nos établissements : Surate, Mahé et Calicut, Karikal et Masulipatam, Bengale. IV. - LE COMMERCE D’INDE EN INDE. — Nos comptoirs hors de l’Inde : Achem, Bassora, Chine, Manille, Moka, Pégou. U moment où se constitua la nouvelle compagnie des Indes, la péninsule, où allait s’exercer son action, commençait à tomber dans l’anarchie. Le Grand Mogol Aureng-Zeb, mort en 1707, avait à peu près réalisé l’unité politique du pays, par la conquête des derniers royaumes restés indépendants, ceux d’Ahmednagar, de Bijapour et de Golconde, mais ses héritiers, fils et petits-fils, s’étaient livrés les uns contre les autres à des luttes meurtrières, dont les gouverneurs de province, soubabs, nababs et rajahs, avaient profité pour relâcher le lien de vassalité qui les rattachait à l’empire.

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Nous ne citerons ici que ceux avec qui la nécessité nous mit en rapport. Parmi les plus puissants étaient les gouverneurs du Bengale et du Décan. Ils n’avaient pas encore conquis l’indépendance absolue, mais déjà ils possédaient tous les attributs essentiels du pouvoir : justice, armée et finances et, pourvu qu’ils versassent au trésor impérial un tribut annuel, qui maintenait entre les parties un lien juridique, on ne les inquiétait pas dans leur administration.

Le Bengale, où se trouvaient nos comptoirs de Chandernagor, Cassimbazar et Balassore, ne comprenait en 1720 que le Bengale proprement dit, soit le vaste estuaire du Gange et du Brahmapoutre, avec les villes principales de Dacca, Moxoudabad, Monghir, Burdouan et Mednipour. Le Bihar avec Patna et l’Orissa avec Cattec formaient des nababies distinctes. A l’Est, il englobait la région montagneuse de l’Assam et s’étendait le long de la mer jusqu’à Chittagong.

Le Bengale appartenait depuis 1704 à Jaffer Khan ou encore Mourchid Kouli Khan, un brahmanique converti à l’Islam, parvenu au pouvoir par la faveur d’un fils d’Aureng Zeb et qui avait de son propre chef transféré la capitale du pays de Dacca à Moxoudabad, dont le nom était devenu Mourchidabad.

Le gouverneur ou soubab du Décan n’était autre depuis 1719 que le fameux Nizam oul Moulk, dont la famille était originaire de Caboul, en Afghanistan⁠ ⁠; il avait pris, plutôt qu’on ne le lui avait donné, le gouvernement de la province au début du règne de Mohamed Cha, le Grand Mogol régnant, et joignait à son titre celui de vizir de l’Empire. C’était le personnage le plus influent de l’Inde⁠ ⁠; il pouvait avoir une cinquantaine d’années.

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L’autorité du Nizam s’exerçait non seulement sur Berhampour le Décan, triste et vaste pla- Surate ®Nagpour teau situé entre les Gattes Aurengabad de l’Ouest et celles de l’Est, Bombay Nirmel avec les villes importantes Pondichéry, et sur toute la Carnatic, où se trouvaient d’Haïderabad et d’Auren- gabad, mais encore sur le Arcate, Vellore, Madras et côte au nord de Madras Pouna Ahmednagar Goa Bijapour Quihena Raichour • otarnoul Adoni •Haiderabad Bezoar, Ellore Gontour O N zampatnam zulipatam -Rajamandry Yanaon jusqu’aux environs de Gan- Carwar • Gouti jam, avec les villes de Ma- Codappah zulipatam, Rajamandry et Vizagapatam. Par délégation mangalore /Ambour Yellore o Madras Patiacate il pouvait encore revendi- des droits de l’Empereur, Cannanore _Seringapatan Pontan % 00 Arcate Gingio ofondichery quer la suzeraineté sur les Calicut. Mahe a Goudatour •Devicotta aKarikat 9 royaumes du Sud, ceux de Trichinopoly o •Negapatam Tanjore et de Trichinopoly, Cochino Puducota O Vptede Calinen mais c’était une suzeraineté Madura illusoire⁠ ⁠; ces Etats, situés à Tinnivelly Trincamal l’extrémité de la péninsule ne reconnaissaient en réalité au- C.Comorin CEYLAN cune autorité. L’INDE DU SUD CARTE DE o Kandy

SOUDERBOUR, CAPITAINE DE MARINE MAHRATTE

Le Carnatic, dont faisaient Echelle P Colomba partie le territoire de Pon- 200 300 400M dichéry et celui de Madras, avait été depuis la chute du royaume de Golconde, vigoureusement disputé entre les généraux maures d’Aureng Zeb et les Mahrattes de Pouna, qui étaient parvenus à s’emparer de Gingy et à établir à Tanjore une dynastie de leur race. A la fin les Maures l’avaient emporté. Zoulfikar, un de leurs généraux, nommé vice-roi en 1692, avait délégué en 1703 ses pouvoirs à Daoud Khan, qui les avait transmis à son tour sur le Carnatic à l’un de ses officiers nommé Saciat oulla Khan (1710). Celui-ci avait fait d’Arcate le siège de sa principauté et avait pris le titre de nabab qu’à son exemple on ne tarda pas à usurper à peu près de tous les côtés. Sadat oulla Khan fut le véritable maître du pays jusqu’à sa mort, en 1732. C’est à lui qu’avaient affaire les Anglais de Madras et les Français de Pondichéry. Ni les uns ni les autres n’avaient eu jusqu’en 1720 à se plaindre de ses procédés, non plus que de l’intervention dans leurs affaires du soubab du Décan, encore mal affermi en son gouvernement. Sadat oulla Khan n’ayant pas d’enfants avait adopté deux fils de son frère, l’un Dost Ali, à qui il réservait sa succession, et l’autre Boker Ali, qu’il nomma gouverneur de Vellore. L’histoire de cette famille se trouvera, vingt ans plus tard, étroitement unie à celle de nos établissements de Coromandel. Contigu au Carnatic du côté du Sud, sc trouvait le royaume de Tanjore, petit par son étendue mais très important par ses richesses en riz⁠ ⁠; c’était le grenier du sud de l’Inde. Un chef mahratte en avait fait la conquête en 1674 et y avait établi une dynastie qui n’a disparu qu’en 1855. Le souverain régnant en 1720 se nommait Sarfogi ou

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(Musée de l’Armée, fonds Dubois de l’Étang). Saboji. Les villes rattachées encore à son autorité étaient Devicotta et Karikal, sur la côte⁠ ⁠; Tranquebar appartenait aux Danois et Negapatam aux Hollandais.

Le Tanjore touchait lui-même du côté du Sud et de l’Ouest au royaume des Nayaks du Maduré, démembré en 1555 du grand empire de Bijanagar. Les villes les plus importantes étaient Madura et Trichinopoly, célèbres par leurs temples, et Tinnivelly. Le roi qui régnait alors était le douzième de la dynastie. Le pouvoir des Nayaks s’étendit un instant sur le Tanjore et le Maïssour⁠ ⁠; en 1720, il était réduit au Maduré proprement dit et c’était encore un grand royaume, puisqu’il s’étendait jusqu’aux montagnes du Travancore et jusqu’au cap Comorin.

Le Mysore ou Maïssour, au Nord et à l’Est du Maduré, était un royaume mal constitué et sans force. La dynastie qui y régnait et qui y règne encore aujourd’hui s’y était fondée en 1399. Le prince régnant était un nommé Doda GOUVERNEMENTS DE BEAUVOLLIER DE COURCHANT, LENOIR ET DUMAS Krischna Raja, faible et sans autorité. Le pouvoir réel appartenait à son cousin, qui, sous le titre de dalavay, exerçait les fonctions de premier ministre du royaume. Les principales villes du pays étaient Bangalore, Seringapatam et Mysore. Au sud le Maissour s’appuyait sur le massif élevé des Nilguiries. Si Laurence Watering place

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thèque nationale, fonds d’Anville. (A. Reiss.)
Gravure thèque nationale, fonds d’Anville. (A. Reiss.)
VUE DE LA BAIE DE GOA

Nos établissements de Coro mandel n’avaient quepeu de rapports avec ce royaume éloigné de la côte. Ils en avaient moins encore avec les Mahrattes, confinant presque à la côte Malabar. Cependant, comme ce peuple ne devait pas tarder à jouer un grand rôle dans nos destinées, il est nécessaire d’en dire quelques mots. Son existence politique était de date toute récente⁠ ⁠; il la devait à Sivaji, un homme extraordinaire, issu du peuple, qui parvint, au temps de Louis XIV, à réunir en une seule nation toutes les tribus mahrattes éparses le long des Gattes occidentales. Il en fit un peuple puissant et pillard, èque Nationale, fonds d’Anville). imposer à tous ses voisins et au Mogol lui-même un tribut du nom de chot ou chotage, égal au cinquième des revenus de la puissance tributaire. Ce fut le second successeur de Sivaji, Ram Raja, installé à Gingy, qui nous confirma en 1688 la possession de Pondichéry. Après la perte de Gingy, les Mahrattes cessèrent d’être nos voisins et pendant plus de vingt-cinq ans nous n’eûmes à craindre aucune de leurs entreprises. Le roi des Mahrattes était alors un petit-fils de Sivaji et se nommait Shao : il paraît avoir été un esprit assez éclairé. Il gouvernait avec l’assistance d’un premier ministre nommé péchoua, qui était à ce moment Ballagi Wisnawath,

VUE DE LA BAIE DE GOA, prise du pont du vaisseau l’Alguardo, d’après une carte de la Biblio-

HISTOIRE DES COLONIES. T. V.

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père d’une dynastie dont le dernier représentant fut Nana Sahib, l’un des auteurs de la révolte de 1857. Ballaji, nommé péchoua en 1714, administra jusqu’à sa mort en 1721. Il fut remplacé par son fils Baji rao, qui avait hérité de toutes ses qualités. Baji, continuant la politique de son père, délaissa le Carnatic, trop éloigné, respecta le Décan à la suite d’un compromis avec Nizam oul Moulk et tourna de préférence vers le Guzerate et le Malva l’activité de son peuple et de son roi. La capitale officielle des Mahrattes était Sattara⁠ ⁠; la ville la plus importante était Pouna.

Appartenant à la même race, mais indépendants de leur autorité, se trouvaient le long de la côte entre Goa et Bombay des tribus de pillards maritimes, nommés ici Bonssoles, là Angrias, qui avec de légères embarcations abritées d’ordinaire dans les anfractuosités des rochers, allaient souvent en pleine mer attaquer et capturer ou rançonner les navires européens que les besoins du commerce attiraient dans ces parages. Le repère principal des Angrias était la petite ville de Ghériah.

Nous ne dirons rien des autres Etats du sud de l’Inde, tels que le Travancore et Cochin et même du royaume du Samorin, dont la capitale était Calicut. En dehors des missions, nous n’avions encore eu aucun rapport avec les deux premiers⁠ ⁠; quant à Calicut, où nous avions une loge depuis 1701, le roi, comme les deux autres souverains, ne disposait pas d’un grand pouvoir politique ni militaire.

Les Rajpoutes et les Sicks, dans le nord-ouest de la péninsule, formaient au contraire des Etats ou des confédérations fort importants, mais comme nous n’eûmes avec eux aucune relation, nous nous bornons à signaler leur existence.

C’est dans ce vaste cadre qu’évoluaient les différents comptoirs européens. Rappelons que les Portugais, les plus anciennement établis dans le pays, n’y possédaient plus que Goa et Bassein, à la côte Malabar, Diu et Daman dans le Guzerate et le bandel ou port d’Hougly, dans le Bengale. — Les Hollandais, qui avaient recueilli une partie de leur succession, étaient installés à Surate, Cannanore, Cranganore et Cochin, à la côte occidentale, Negapatam, Sadras et Paliacate, à la côte de l’est et enfin Chinsura, Cassimbazar, Dacca et Patna au Bengale. On pouvait y joindre Ceylan, indépendant de l’Inde, mais qui n’est en réalité qu’un prolongement de la péninsule. Tous ces établissements dépendaient d’une autorité commune, sise à Batavia, dans l’ile de Java. — Les Anglais, sous le régime d’une nouvelle compagnie de commerce constituée en 1708, la « Limited East India Company » — celle qui survécut jusqu’en 1858 — étaient loin de jouir encore d’un territoire très étendu⁠ ⁠; cependant c’était leurs factoreries qui étaient les plus GOUVERNEMENTS DE BEAUVOLLIER DE COURCHANT, LENOIR ET DUMAS nombreuses. Ils avaient des établissements à Surate, avec agences à Baroche, Ahmedabad et Soually, à Bombay, Carwar, Tellichéry, Calicut et Anjingo à la côte occidentale, à Porto-Novo, Goudelour, Madras, Masulipatam, Madapolam et Vizagapatam à la côte orientale, enfin à Calcutta, Balassor, Cassimbazar, Dacca, Patna et Raj Mahal au Bengale. La Compagnie avait en outre des factoreries en Perse, à Ispahan, Chiras et Gomron, qui était le port de Bender Abbas. — Les Français enfin, les derniers venus dans le pays, n’avaient encore de comptoirs qu’à Surate, Calicut, Pondichéry, Mazulipatam, Balassore, Chandernagor et Cassimbazar.

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Ces établissements, à quelque nation qu’ils appartinssent, vivaient dans une dépendance étroite des princes du pays, qui leur avaient accordé le sol avec le droit d’y faire du commerce mais pouvaient du jour au lendemain leur retirer ces privilèges. Et telle était la crainte qu’ils inspiraient que nul n’osait secouer leur joug⁠ ⁠; avec le bénéfice que laissait en Europe la vente des marchandises de l’Inde, on avait encore avantage à supporter toutes les vexations, qui étaient surtout des abus de fiscalité.

L DANS L’INDE. - AYARCHIE DANS LE CONSEIL SUPÉRIEUR pagnie nouvelle s’ins- ’INTÉRIM DE LENOIR (1721-1723). — ARRIVÉE DE DUPLEIX

C’est dans ce cadre général et au milieu de tous ces concurrents que prit place la nouvelle compagnie française ou plutôt qu’elle prit sans transition la suite des affaires de la société créée par Colbert cinquante-six ans auparavant. Lorsque la Comtalla, rien ne fut changé dans les méthodes et le personnel de l’ancienne : il y eut seulement un peu plus de fonds disponibles. Le gouverneur en fonction était, depuis le mois d’août 1718, M. de La Prévôtière, un nom qui n’a pas laissé de trace dans l’histoire. Le Conseil supérieur était composé de cinq membres : Lenoir, Delorme, Delahaye, Legou et Dumas. Seuls les noms de Lenoir et de Dumas ont survécu⁠ ⁠; tous deux devinrent gouverneurs et régirent nos établissements de l’Inde de 1726 à 1741.

La mort de La Prévôtière, survenue le II octobre 1721, faillit donner lieu à un singulier conflit. Selon l’usage, l’intérim fut confié au second du Conseil, qui était Lenoir⁠ ⁠; mais dans l’intervalle, celui-ci avait été nommé directeur à Surate et l’Atalante, qui apporta la nouvelle dans l’Inde le 16 août 1722, apprit en même temps que Delorme était nommé second et qu’un jeune homme, âgé de vingtcinq ans à peine, arrivé par le même navire, était nommé premier conseiller. Delorme refusa le gouvernement qui s’offrait à lui par la désignation de Lenoir pour un autre poste. C’était donc au jeune conseiller à prendre le pouvoir⁠ ⁠; il fut assez sage pour ne pas le demander. Ni son âge ni son expérience ne le destinaient à ce haut poste. Le Conseil assemblé fut unanime pour reconnaître que si la Compagnie avait connu la mort de La Prévôtière, elle n’eût pas désigné Lenoir pour Surate et celui-ci fut invité à conserver ses fonctions.

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Tout se passa donc d’après la bonne règle, sinon d’après les règlements. Mais quel était donc ce jeune conseiller si singulièrement favorisé par le sort et qui avait eu le tact de ne pas exiger le premier rang, en s’effaçant volontairement devant un collègue plus âgé⁠ ⁠? Son nom ne disait encore rien à personne⁠ ⁠; il se nommait Dupleix, sans autres titres que la recommandation de son père, fermier général des tabacs pour le compte de la Compagnie.

Joseph-François Dupleix, — le grand Dupleix de 1750 — était né à Landrecies le rer janvier 1697, d’une famille originaire de Châtellerault et dont on peut suivre la lignée à partir de I560. Son père était à ce moment contrôleur général des domaines du Hainaut. Nommé en 1698 directeur de la manufacture des tabacs de Penanrue en Ploujean, près de Morlaix, il vint s’installer en Bretagne, où il resta jusqu’en 1720, époque à laquelle nous le trouvons à Paris fermier de la ferme des tabacs. Il eut deux fils et une fille : Joseph-François était le second des trois enfants. Celui-ci parut avoir été éloigné de bonne heure de la maison paternelle pour faire ses études au collège des Jésuites de Quimper. Ses goûts le portèrent vers les mathématiques et la musique plutôt que vers les belles-lettres⁠ ⁠; de bonne heure, il joua parfaitement de la basse de viole, cet ancêtre du violon. Nous le trouvons ensuite à Lorient, à Nantes, à Dax, comme s’il cherchait en dehors de la famille des satisfactions de cœur et d’affection. Peut-être sa nature déjà dominatrice découragea-t-elle ses parents de le retenir longtemps auprès d’eux : comme il le reconnut lui-même en une lettre à son frère du 26 janvier 1749, il ne leur donnait aucune satisfaction. De 1713 à 1721, il ne semble pas avoir été plus de deux ans et demi à la charge de son père⁠ ⁠; en 1715, celui-ci l’embarqua pour l’Inde comme enseigne sur un des navires de la Compagnie de Saint-Malo⁠ ⁠; peut-être alla-t-il ensuite en Amérique. Quoi qu’il en soit, son père usa de son influence à Paris pour le faire nommer en 1720 sixième conseiller puis, le 5 juin 1721, premier conseiller au Conseil supérieur de Pondichéry. Le départ de Dupleix longtemps différé eut enfin lieu par l’Atalante qui appareilla de Lorient le 29 juin. Quatorze mois plus tard le navire arriva à Pondichéry, après une longue relâche à Bourbon.

Dupleix n’arrivait donc pas dans l’Inde comme dans un pays inconnu⁠ ⁠; mais qui pouvait se souvenir de l’enseigne de 1716⁠ ⁠? Sa situation était alors trop modeste pour attirer l’attention. Appelé maintenant à siéger au Conseil, il ne faut pas s’imaginer qu’il va pouvoir y déployer d’extraordinaires qualités. Chacun des conseillers avait des attributions déterminées⁠ ⁠; l’un était commissaire des troupes, un autre procureur général et rendait la justice⁠ ⁠; un troisième était gardemagasin⁠ ⁠; un quatrième présidait le tribunal indigène de la chauderie. Dupleix fut d’abord commissaire des troupes. Mais, moins d’un mois après son arrivée, il apprenait par un nouveau courrier de France que la Compagnie, reconnaissant l’injustice de sa nomination, l’avait relevé de ses fonctions de conseiller et nommé sous-marchand à Mazulipatam, aux appointements de 900 livres, alors qu’il en touchait 2500 comme premier conseiller. La chute était trop humiliante. Dupleix n’accepta pas cette rétrogradation et demanda à repasser immédiatement en France. Le Conseil, qui avait le droit en certaines circonstances de pourvoir aux emplois vacants, lui sut gré d’avoir accepté de bonne grâce la désignation de Lenoir et le nomma quatrième conseiller, aux appointements de I 800 livres.

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MAISON NATALE DE DUPLEIX A LANDRECIES, d’après un dessin du Monde illustré
Gravure MAISON NATALE DE DUPLEIX A LANDRECIES, d’après un dessin du Monde illustré

Le Conseil maintint dans les mêmes conditions le conseiller Dumas, bien qu’un MAISON NATALE DE DUPLEIX A LANDRECIES ordre de la Compagnie arrivé par le même (D’après un dessin du Monde illustré). courrier prescrivit de le révoquer, de l’arrêter et de le renvoyer en France pour avoir indûment chargé des marchandises sur un navire étranger. Dumas, plus âgé que Dupleix de quelques mois, remplissait au Conseil la charge de procureur. Lenoir et Delorme lui cachèrent l’ordre d’arrestation dont il était l’objet⁠ ⁠; ils lui signifièrent simplement qu’il était révoqué et Dumas, marié depuis six mois à peine avec la fille du gouverneur hollandais de Negapatam, s’embarqua pour la France par le Bourbon le 21 janvier 1723. On lui donna comme successeur un sous-marchand du nom de Jacques Vincent, originaire de Montpellier, qui était venu dans l’Inde en 1717 pour le compte de la Compagnie de Saint-Malo.

Tous ces changements, aussi brutaux que précipités, avaient jeté le plus grand désarroi dans le Conseil. Lenoir, mécontent d’avoir été désigné pour Surate, parlait lui aussi de rentrer en France. Delorme, à qui revenait l’intérim, persistait à ne pas vouloir s’en charger et, avec beaucoup d’indépendance, protestait, en même temps que Lenoir, contre la révocation de Dumas. « Nous ne savons, écrivirent-ils à la Compagnie, sur qui doit retomber le soupçon d’infidélité que vous marquez avoir par votre dernière lettre. Est-ce sur le sieur Dumas que vous révoquez⁠ ⁠? Nous le croyons le plus intelligent de vos employés et le plus capable de vous servir. Nous n’avons rien remarqué dans sa conduite qui fût préjudiciable aux intérêts de la Compagnie... » Quant à Dupleix, ballotté entre les différentes affectations qu’il avait reçues en moins de trois mois, il commençait à s’aigrir et écrivait à son frère de lui procurer un état plus stable et plus heureux. Le calme ne se rétablit pas

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LA MAISON DE DUPLEIX A PENANRUE EN PLOUJEAN, d’après A. Martineau : Dupleix
Gravure LA MAISON DE DUPLEIX A PENANRUE EN PLOUJEAN, d’après A. Martineau : Dupleix

, CHANT (1723-1726). — LE RÔLE DE DUMAS par l’arrivée d’un gouverneur titulaire, Beauvollier de Courchant, gouverneur de Bourbon. Beauvollier n’était pas un inconnu dans l’Inde⁠ ⁠; il y avait servi une douzaine d’années auparavant comme capitaine et il y avait deux fils mariés. Ayant trouvé à Bourbon Dumas qui rentrait en France, il le ramena avec lui à Pondichéry en dépit des ordres de la Compagnie, pour y servir en qualité de second de la place si Delorme quittait le service et de premier conseiller s’il restait.

LA MAISON DE DUPLEIX A PENANRUE EN PLOUJEAN (D’après A. Martineau : Dupleix).

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Beauvollier et Dumas furent reçus à Pondichéry de la façon la plus courtoise, mais lorsqu’on sut que Dumas revenait pour occuper le premier rang dans le Conseil, ce fut une récrimination unanime contre cet excès de favoritisme. Lenoir et Delorme aimèrent mieux rentrer en France plutôt que de se soumettre à une injustice⁠ ⁠; quant à Dupleix, Legou et Vincent, ils se contentèrent de protester. Beauvollier tint bon et justifia sa détermination auprès de la Compagnie par une déclaration d’une rare franchise et d’une étrange modestie : « J’avais, écrivit-il le 23 octobre 1723, une aussi parfaite connaissance de mon incapacité pour les affaires de la Compagnie que de l’habileté de M. Dumas et j’étais convaincu, comme je le suis encore plus maintenant que, sans le secours de ses lumières, je ne pourrais jamais remplir les devoirs de ce poste et que j’y commettrais même bien des fautes qui seraient très préjudiciables à la Compagnie. Ce fut l’unique raison, le seul intérêt que j’eus à le ramener. Je crois qu’il répond parfaitement à tout ce que j’avais espéré de lui. » Beauvollier croit tous les membres du Conseil très capables, mais, ajoute-t-il, " je remarque en Dumas une étendue de génie et de connaissance que je ne leur connais point, ce qui est absolument nécessaire dans celui qui occupe le poste de second. »

Beauvollier ayant pris l’entière responsabilité de la nomination de Dumas, les conseillers restants, satisfaits de leur protestation, s’inclinèrent devant le fait accompli. Après le départ de Lenoir et de Delorme, on nomma pour les remplacer Dirois, qui arrivait également de Bourbon, et Dulaurens, qui occupait le secrétariat du Conseil⁠ ⁠; Dupleix passa ainsi au rang de second conseiller après Legou⁠ ⁠; en moins d’un an il avait passé par tous les grades.

Cette situation dura sans changement pendant un an et il ne se passa non plus rien qui mérite d’être signalé dans la vie courante de la colonie. Au bout de ce temps, Dumas tint absolument à rentrer en France et le 16 octobre 1723 il s’embarqua sur le Lys. L’amitié et même l’admiration de son chef lui étaient restées fidèles jusqu’à la dernière heure⁠ ⁠; l’avant-veille de son départ, Beauvollier s’adressait en ces termes à la Compagnie : « Quelque effort que j’aie fait, je n’ai jamais pu retenir ici davantage M. Dumas et Dieu sait les peines que je vais avoir dès qu’il sera parti. Il a le don de terminer toutes les choses en peu de temps et à la satisfaction de tous. Je crois avoir eu l’honneur de vous écrire que vous ne deviez rien épargner pour gagner de tels sujets, si nécessaires dans nos comptoirs. Pour remettre les choses sur un bon pied, je ne vois point d’autre moyen que de revoir ici M. Dumas et le bien de votre service demande que vous tentiez tout, sans rien épargner, pour le déterminer à revenir. »

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Si grande que fût la modestie de Beauvollier, il lui était difficile de conserver longtemps une fonction pour laquelle il se reconnaissait lui-même si peu qualifié⁠ ⁠; privé de son maire du palais, il demanda spontanément à être remplacé et le 21 août 1726 Lenoir, accompagné de Delorme, venait recueillir sa succession, tandis que Dumas était nommé gouverneur de Bourbon. Les victimes de 1722-1723 avaient toutes obtenu justice : la Compagnie mieux informée avait réformé ses décisions.

FONDATION DU COMPTOIR DE MAHE,

La nouvelle société avait alors six ans d’existence. Si l’on se reporte aux procèsverbaux du Conseil supérieur, qui seuls ou à peu près seuls nous donnent quelques détails sur la vie intérieure de la colonie durant cette période, nous y voyons qu’en dehors des incidents que nous venons de rapporter et qui tirent surtout leur importance de la personnalité et du rôle futur de Lenoir, de Dumas et de Dupleix, tout se serait passé en nos divers établissements dans le calme et la tranquillité d’un peuple sans histoire si la Compagnie n’avait eu l’idée de créer à Mahé, sur la côte Malabar, un nouvel établissement, dont la création n’alla pas sans de gros frais ni sans effusion de sang. — LA GUERRE DE 1725-1726. — LES TRAITÉS DE 1726 ET 1728 depuis I70I et précédem- Nous étions à Calicut ment, vers 1692, nous nous étions installés à Tellichéry dans un terrain où se trouve encore aujourd’hui la forteresse anglaise, puis, en 1702, un prince du pays, celui de Coringote, nous avait accordé le droit de nous établir un peu plus au sud, à Ponnelle⁠ ⁠; enfin, quelques années plus tard, nous avions obtenu de Bayanor, un autre prince du pays, la permission d’avoir une case et un magasin à l’embouchure sud de la rivière de Mahé. Mais, en 1720, de tous ces établissements nous n’avions conservé que Calicut, où nous rassemblions des poivres achetés à la côte pour la consommation française en Europe. La denrée y coûtant sensiblement plus cher qu’aux lieux mêmes de production, la nouvelle Compagnie eut l’idée de se rapprocher de ces centres et par lettre du 24 février 1720, elle recommanda de former une nouvelle loge à la côte à proximité de Calicut. Après avoir hésité entre Colèche, Panana, Chitaye et Mahé, Mollandin, chef de Calicut, se rendit en mars 1721 à Mahé où le Bayanor ou roi du pays s’était engagé depuis longtemps à nous céder un terrain convenable pour notre commerce. L’acte de cession fut signé le 2 avril. Par cette convention, Bayanor s’engageait à ne vendre qu’aux Français le poivre de son pays⁠ ⁠; en revanche, il bénéficierait de tous les droits de sortie⁠ ⁠; il estimait alors pouvoir nous fournir chaque année 3 500 à 4 000 candils de poivre : le candil équivalant à 540 livres.

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Les premières installations commencèrent dès le mois de novembre, mais alors de graves difficultés surgirent avec les Anglais. Adam, chef de Tellichéry, ne voyait pas sans quelque humeur s’installer à ses côtés une concurrence qui lui enlevait le monopole de fait dont il jouissait et il offrit des sommes importantes à Bayanor s’il nous retirait la concession. Malheureusement, suivant une tradition trop française, nous n’avions pas assez de fonds pour combattre les propositions anglaises⁠ ⁠; nous ne pûmes faire à Bayanor que des cadeaux qui furent jugés insuffisants⁠ ⁠; nous ne pûmes même, dès la première saison, lui faire tous les achats de poivre prévus par la convention du 2 avril. Les intrigues anglaises n’en furent que plus pressantes et, semble-t-il, plus convaincantes. Si l’Argonaute n’avait débarqué quelques hommes au mois d’octobre 1723, il est possible que dès ce moment nous eussions été chassés du pays.

Sans nous déclarer la guerre — puisque les deux nations étaient en Europe en état de paix - Adam rechercha les meilleurs moyens de nous dégoûter de notre établissement et, suivant les procédés habituels, il nous fit soulever des difficultés de toute sorte par les princes indiens du voisinage, notamment par le roi de Colastry : attaques des frontières, saisies des embarcations sur mer, obstacles au commerce, arrêt des approvisionnements, rien ne fut négligé. Des négociations assez délicates s’élevèrent à ce sujet avec les présidences de Madras et de Bombay⁠ ⁠; elles n’aboutirent à aucun résultat et Adam resta libre de continuer ses intrigues. Il fit tant et si bien que, cédant à ses instances, Bayanor nous donna l’ordre, au début d’avril 1724, d’enlever de son pays nos canons et nos troupes et de ne laisser dans l’établissement que quatre personnes pour notre commerce. Autant dire qu’il fallait tout abandonner. Nous avions un navire en rade, le Neptune⁠ ⁠; à son bord fut embarqué presque tout notre monde le 29 avril⁠ ⁠; les autres partirent à la fin de mai.

Nul doute que le manque d’argent n’ait été la principale cause de notre mésaventure. Ceinture dorée vaut mieux qu’épée bien trempée et, comme l’écrivait le Conseil supérieur à la Compagnie le 14 octobre suivant, peut-être aurions-nous sauvé l’établissement, si nous avions fait dès le début tous les sacrifices nécessaires. « Les Anglais ne vont pas à l’épargne comme nous lorsqu’il s’agit d’une bonne affaire⁠ ⁠; franchement on perd tout lorsqu’on veut trop épargner⁠ ⁠; c’est par la quantité d’argent répandu que les Anglais ont obligé Bayanor à nous chasser, ce qu’ils n’auraient pu faire si nous avions osé en répandre comme eux et nous vous aurions sauvé les grandes dépenses qu’il faudra faire maintenant pour nous rétablir dans ce bon poste. »

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Retirés à Calicut, Mollandin et son parti y attendirent les décisions du Conseil de Pondichéry. Le Conseil supérieur n’avait jamais été un chaud partisan de l’affaire de Mahé⁠ ⁠; il estimait que les frais d’installation et d’administration ne seraient jamais couverts par le bénéfice de la vente des poivres en Europe⁠ ⁠; toutefois, autant pour l’honneur du pavillon que pour se conformer aux désirs de la Compagnie qui dans le même temps lui recommandait de ne rien négliger « pour assurer cet établissement qui est un des plus importants pour l’Etat et pour la Compagnie », il prit toutes ses dispositions pour en reprendre possession au plus tôt. Quatre vaisseaux arrivèrent de France du

MAHÉ AU XVIII® SIÈCLE. (G. Hanotaux fils.)
Gravure MAHÉ AU XVIII® SIÈCLE. (G. Hanotaux fils.)
MAHÉ AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

B.t. 5 août au 4 octobre⁠ ⁠; il les retint tous et leur en adjoignit deux autres de moindre importance, qui furent les uns et les autres placés sous les ordres de M. de Pardaillan-Gondrin, commandant de la Vierge de Grâce.

Cette escadre, forte de 250 Européens et 100 Topas, appareilla de Pondichéry le 18 octobre, arriva à Calicut le 24 novembre, y prit une grande quantité de fascines, de sacs de terre et de gabions préparés par Mollandin et arriva devant Mahé le 29 vers quatre heures du soir.

Les préparatifs de la descente prirent deux jours. Le Ier décembre, à la nuit close, on commença à embarquer les troupes sur des radeaux et la descente se fit le lendemain dès l’aube au lieudit Anjigoudy, à un mille environ au sud de la rivière. Bayanor avait disposé 3 000 hommes le long du littoral⁠ ⁠; on les repoussa à coups de canon, puis on les attaqua dans le fort où ils s’étaient retirés. Le combat fut vif⁠ ⁠; nous perdîmes 13 hommes tués dont 2 officiers et nous eûmes 33 blessés⁠ ⁠; les ennemis auraient perdu 2 à 300 hommes. Outre Pardallian se distinguèrent à cette attaque de La Farelle, major des troupes, l’ingénieur Deidier et un jeune officier de la marine marchande, appelé plus tard à jouer un grand rôle dans les événements de la mer des Indes, Mahé de La Bourdonnais.

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La chute du fort nous rendit maîtres de Mahé mais ne termina pas la guerre, qui se poursuivit encore pendant une année dans la campagne environnante. Adam entretenait Bayanor d’espérances, d’argent et de munitions. Pour s’opposer à ses desseins, Mollandin s’entendit avec d’autres princes du voisinage qui tinrent avec nous la campagne⁠ ⁠; il obtint même l’appui de Samorin. Des renforts arrivés fort opportunément de Pondichéry amenèrent la paix qui fut signée le 8 novembre. A part une détermination plus étendue, mais néanmoins imprécise de notre territoire, qui fut payée d’une somme de 150 000 fanons, ce traité ne faisait que reproduire les dispositions des accords de 172I. Les Anglais reconnurent cet accord quinze mois plus tard, le 1o mars 1728⁠ ⁠; les parties contractantes prirent en outre l’engagement de ne jamais inquiéter mutuellement leurs forts ni d’attaquer leurs embarcations dès qu’elles seraient en vue de Mahé ou de Tellichéry, quand même il y aurait guerre en Europe entre les deux couronnes. Chose à peine croyable, cet article de la convention fut observé de part et d’autre jusqu’en 1760.

Ainsi se trouva assurée l’existence de notre établissement de Mahé après sept ans de chicanes et de rivalités où pour une fois les Anglais ne gagnèrent pas la partie. Bien plus, Adam subit une sorte de disgrâce pour avoir engagé indûment les fonds de la Compagnie et fut remplacé au début d’avril par John Braddyl, membre du conseil de Bombay. Mollandin, vieux et un peu fatigué — les mauvaises langues disent qu’il dormait en mangeant et en parlant — avait été remplacé luimême à Mahé par Trémisot peu de temps auparavant.

L DU COMMERCE D’EUROPE

Revenons à Pondichéry. François Martin, ait montré de réelles qualites. ES CONDITIONS GENERALES Lenoir est le premier gouverneur qui, après Son nom ne reste attaché à aucun grand événement parce que les circonstances ne s’y prêtèrent pas, mais la génération qui suivit aimait à se rappeler le temps de son administration comme une époque de grande prospérité. Puis le souvenir de ses services s’effaça pour tomber peu à peu dans loubli⁠ ⁠; qui connaît aujourd’hui son nom⁠ ⁠?

II. - LE GOUVERNEMENT DE LENOIR (1726-1735)

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Né à Vendôme en 1683, Lenoir avait d’abord servi aux Iles de France et de Bourbon et était arrivé dans l’Inde en 1719. Envoyé au Bengale, il en revint au début de mars 1720 et fut nommé deuxième conseiller et juge de la chauderie. Il fut disgracié en 1722 pour avoir chargé des marchandises sur un navire de la Compagnie d’Ostende, mise en interdit par ses concurrents, mais la confiance de ses collègues le maintint au gouvernement qu’il occupait par intérim. A son retour en France, il réduisit à leur juste valeur les accusations portées contre lui et retourna peu après dans l’Inde comme successeur de Beauvollier de Courchant.

Son gouvernement dura dix ans, de 1726 à 1736. Ses relations avec le Conseil ne se ressentirent d’aucune des animosités soulevées par les incidents de 1722. Il n’eut de difficultés qu’avec Dupleix qui fut destitué de ses fonctions par la Compagnie elle-même, à la suite d’un voyage à Canton, où le jeune conseiller aurait abusé de ses fonctions pour se faire céder à trop bon compte une créance litigieuse. Lenoir ne fut que l’exécuteur de cette décision. Dupleix se pourvut en France et obtint satisfaction. Non seulement il fut réintégré dans son poste, mais la direction du Bengale étant devenue vacante par le décès de La Blanchetière, la Compagnie lui donna Dupleix comme successeur, en dépit de Lenoir qui avait déjà désigné Dirois. Aussi les rapports entre Lenoir et son subordonné furent-ils toujours assez délicats. Déjà Dupleix n’aimait pas à sentir une autorité au-dessus de la sienne.

En dehors de cet incident, on a beau fouiller les archives, on ne trouve rien de saillant dans la vie propre de la ville de Pondichéry, qui croissait lentement mais sûrement. La ferme de ses terres rapportait 535 pagodes, tandis que celle des terres d’Ariancoupon, de Mourougapac et d’Oulgaret rapportait respectivement 415, 520 et I 050 pagodes. La ferme du tabac en donnait 4955. On signale en 1728 une sécheresse anormale, qui détermina la famine. Beaucoup de personnes durent vendre leurs joyaux pour vivre. Pour que ses employés ne mourûssent pas de faim, le Conseil leur fit des distributions gratuites de riz. Ce fut sans doute pour empêcher le retour de pareils accidents, alors assez fréquents dans l’Inde, que le chef de Villenour fit creuser entre la rivière de Gingy et le grand étang d’Oussoudou le canal qui y amène aujourd’hui les eaux de cette rivière⁠ ⁠; par les canaux dérivés du grand étang, on pouvait irriguer les terres d’Oulgaret, qui forment la banlieue de Pondichéry.

C’est aussi à cette époque (1728) que l’on décida que les registres de l’état civil seraient tenus en deux exemplaires dont l’un déposé au greffe. La colonie de l’Inde possède ces registres au complet depuis 1674⁠ ⁠; on y voit déjà figurer des noms qui ne sont pas encore éteints à Pondichéry, tels les Cornet et les Lefaucheur. Les employés de la Compagnie et les soldats venus de France formaient le principal élément de cette population européenne, d’ailleurs peu nombreuse. Beaucoup de soldats, mécontents de leur sort ou séduits par les facilités de la vie indigène, désertaient et allaient servir les princes indiens, auprès de qui ils menaient une existence plutôt humiliante et malheureuse. Il était rare qu’ils ne retombassent pas à la charge de la nation.

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PORTIQUE D’UNE PAGODE DE PONDICHÉRY, d’après un dessin du Tour du Monde. (A. Reiss.)
Gravure PORTIQUE D’UNE PAGODE DE PONDICHÉRY, d’après un dessin du Tour du Monde. (A. Reiss.)

Comme notre territoire était limité à deux ou trois kilomètres de la côte et que l’on recommandait expressément aux gouverneurs de ne s’intéresser en rien aux affaires des princes du pays, leur seule occupation et celle des conseillers était d’acheter dans les meilleures conditions possibles les marchandises de l’Inde destinées à être vendues à Lorient : le bénéfice de ces ventes devant, en principe, servir un intérêt aux PORTIQUE D’UNE PAGODE DE PONDICHÉRY (D’après un dessin du Tour du Monde). actionnaires et, en plus, à payer toutes les dépenses de la Compagnie, aussi bien en France que dans l’Inde

Illustration de l'ouvrage, page 109
Gravure sans légende (page 109)

Question d’habileté réservée, ce n’étaient pas des occupations très absorbantes. Lorsqu’au printemps, on avait commandé aux marchands les étoffes que l’on désirait, il n’y avait qu’à attendre leur livraison qui se faisait d’ordinaire à l’automne. C’était l’époque où les navires de France étaient arrivés⁠ ⁠; on les chargeait au fur et à mesure des livraisons et quand tout était fini, au mois de février, on n’avait plus qu’à se reposer pendant six mois. La température qui remontait alors pour atteindre nuit et jour de 35 à 40° pendant les mois de mai et de juin, s’accordait parfaitement avec la stagnation des affaires. Comme la vie sociale n’était pas très développée, le désœuvrement allait de soi.

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L’ancienne compagnie était morte uniquement de ses difficultés financières : elle n’eut jamais assez de fonds pour assurer la continuité et la régularité de son commerce. La nouvelle, qui cherchait sa voie, se heurta d’abord aux mêmes difficultés et c’est pourquoi ses premières années furent également peu prospères. Tout changea avec le retour de Lenoir, non qu’il ait apporté avec lui le secret de réaliser des bénéfices sans engager d’argent, mais simplement parce qu’il avait déterminé la Compagnie à faire les envois de marchandises et de numéraire suffisants pour alimenter un commerce régulier.

Ce commerce était tout différent de celui qui se fait de nos jours. Le principal but des compagnies trafiquantes était moins d’importer des marchandises européennes dans le pays que de lui demander les siennes propres. Aussi nos bateaux partaient-ils de France assez peu chargés. Ils emportaient surtout des matières d’argent prises à Cadix, qui, transformées dans l’Inde en roupies, devaient servir aux transactions commerciales⁠ ⁠; les marchandises d’Europe étaient l’appoint plutôt que le principal de ces transactions.

Si l’on veut établir une proportion, qui naturellement ne fut jamais fixe, on peut dire que pour neuf millions de matières d’argent il y avait à peu près trois millions de marchandises. En d’autres termes, les marchandises formaient environ le tiers du commerce. Ces marchandises, toutes d’origine française, consistaient surtout en draps et en fer, puis venaient, dans des quantités peu appréciables, les autres produits notamment la quincaillerie, la verroterie, le corail, les cauris et les vins. Le drap se vendait couramment Io roupies l’aune et le vin de Bordeaux 200 roupies la barrique.

A titre simplement documentaire, nous indiquerons par catégories les marchandises servant au chargement d’un navire⁠ ⁠; on les divisait d’ordinaire de la façon suivante :

Marchandises servant de lest : plomb, ancres, clous, charbon⁠ ⁠; Vivres de cargaison : vins, eau-de-vie, bière, vinaigre, bœuf, farine, sel⁠ ⁠; Marchandises sèches : draps, fusils, fers et clous, cordages, chemises, caleçons, soufre, savon, fromage, papiers, bouchons, vieux linge, verres et gobelets⁠ ⁠;

Vivres de l’équipage : biscuits, vins, eau-de-vie, pois, fèves et fayots, riz, lard salé, sardines et morues, fromages, vinaigre. — Ces vivres formaient environ le tiers du chargement.

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Le produit des ventes d’Europe étant insuffisant pour acquérir toutes les marchandises que commandait la Compagnie, intervenaient alors les matières d’argent : piastres mexicaines ou lingots achetés à Cadix et transformés en roupies dès leur arrivée dans l’Inde. Comme il n’existait pas de fonds de roulement et qu’il n’y avait pas de marchandises préparées à l’avance, ces matières étaient impatiemment attendues pour savoir quelle quantité de produits indigènes on pourrait commander en contre-partie. Les roupies frappées, on faisait les avances aux marchands et les tisserands se mettaient aussitôt au travail pour être prêts à l’automne. Comme les lingots arrivaient parfois avec du retard, les Conseils recouraient généralement Gaillard

LEST D’UN VAISSEAU, d’après Sottas : La Compagnie des Indes. (A. Reiss.)
Gravure LEST D’UN VAISSEAU, d’après Sottas : La Compagnie des Indes. (A. Reiss.)
LEST D’UN VAISSEAU

Gele Chambre Corps del Gar Se Barbe Grand. Batteric Arriere Corps du Vaisseau Avanr. 15 Picois. Milisu 120 Pieds. (D’après Sottas : La Compagnie des Indes). au crédit pour faire dès le printemps une partie des avances nécessaires : le taux de l’intérêt étant ordinairement de 8 pour 100.

Il eût été désirable que, pour éviter ces emprunts, les Conseils eussent eu des fonds d’avance⁠ ⁠; on eût pu ainsi assurer la régularité des chargements⁠ ⁠; mais tout en reconnaissant les avantages de ce système, la Compagnie ne put jamais s’y conformer. Aussi l’avenir du commerce ne fut-il jamais assuré d’une année à l’autre et il en fut ainsi pendant toute l’existence de la Compagnie.

Dans un Mémoire sur la situation de la Compagnie en 1769, l’abbé Morellet donne pour les achats effectués dans l’Inde de 1725 à 1736, c’est-à-dire pendant la période de temps correspondant sensiblement au gouvernement de Lenoir, le chiffre global de 50 980 429 livres, ce qui fait une moyenne annuelle de 4 250 000 francs. Ce chiffre ne fut toutefois atteint et même dépassé qu’à partir de 1732, par une heureuse coïncidence entre l’arrivée de Dupleix au Bengale et l’envoi de fonds plus considérable par la Compagnie : auparavant, il atteignait à peine 3 millions et demi. En 1732, il s’éleva à 5 635 000 livres. Mais Dupleix sut donner au commerce de Chandernagor une impulsion qu’il n’avait jamais connue⁠ ⁠; là où on armait péniblement trois à quatre navires par an, il en arma une quinzaine et, loin de se contenter du commerce local, plus facile mais moins rémunérateur, il chercha des débouchés nouveaux à Patna, à Dacca, en Assam, à Bassora et songea même aux Terres australes. S’il ne fit pas de Chandernagor la rivale de Calcutta, il en fit du moins une cité riche, prospère et peuplée où affluaient tous les produits de l’Extrême-Orient. Quant à la Compagnie, elle était résolue à « pousser le commerce de l’Inde beaucoup plus loin qu’il n’avait été porté jusqu’à présent ».

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Grâce à ce déploiement d’activité, les marchandises commencèrent à s’accumuler dans nos ports de Chandernagor, de Pondichéry et de Mahé, pour se diriger de là en France, où on les attendait. Le Bengale fournissait principalement des étoffes de coton et de soie et des mousselines dont nous nous bornerons à citer les noms : garas, taffetas, casses, doréas, mallemolles, nansouques, tanjebs, térindanes et térindins : il faut y joindre le salpêtre qui venait de Patna. Mahé donnait surtout du poivre et du cardamome, du bois rouge et du bois de sapan⁠ ⁠; la côte Coromandel, où trônaient Pondichéry et Mazulipatam, surtout des mouchoirs dits madras, des percales, bétilles, organdis, chittes, salempouris, guinées, guingans et basins, d’une qualité généralement inférieure aux marchandises du Bengale, mais d’un écoulement plus facile. Surate, débouché du Rajpoutana et des provinces d’Agra et de Delhi, aurait pu nous donner de riches étoffes de soie, fort prisées dans la région⁠ ⁠; malheureusement le comptoir était depuis 1720 dans une sorte de faillite⁠ ⁠; on ne parvenait pas à liquider les dettes du passé qui dépassaient un million et, faute de crédit, la Compagnie n’osait plus armer elle-même de navires et le peu de commerce qui subsistait se faisait sous des noms d’emprunt.

Ces diverses marchandises étaient chargées sur des bateaux spécialement armés pour l’Inde et dont quelques-uns desservaient aussi la Chine. Leur tonnage moyen était de 7 à 800 tonneaux. Il en touchait quatre à cinq par an à Pondichéry, où se concentraient en général toutes les marchandises achetées dans l’Inde. Des bateaux côtiers d’un plus faible tonnage, construits pour la plupart au Pégou, allaient les chercher dans les ports d’origine et même dans des mers plus éloignées : golfe Persique, mer Rouge, mers de Chine. Alors le commerce de l’Inde s’accroissait de celui de régions plus lointaines, avec des produits tout différents, comme le café de Moka, le thé et la porcelaine de Chine.

Les marchandises étaient débarquées à Lorient où elles étaient, deux ou trois mois plus tard, vendues aux enchères par les soins d’un ou deux directeurs de la GOUVERNEMENTS DE BEAUVOLLIER DE COURCHANT, LENOIR ET DUMAS Compagnie venus exprès de Paris. On estimait communément qu’une vente rapportait 100 pour 100 du capital engagé⁠ ⁠; c’est ainsi que les 50 980 429 livres de marchandises achetées de l’Inde de 1725 à 1736 furent vendues 99 981 948 livres avec un bénéfice de plus de 96 pour 100. Mais il s’en fallait que ce bénéfice fût net⁠ ⁠; la Compagnie avait à acquitter pour ses comptoirs et ses constructions des dépenses qui atteignaient presque la moitié de cette somme⁠ ⁠; elle avait aussi à réparer des pertes de navires et de marchandises⁠ ⁠; parfois aussi elle eut à faire face à des guerres prolongées comme la guerre de Mahé, accorder des port-permis à ses officiers et exécuter des dépenses variables qui réduisaient le bénéfice réel à un peu plus d’un million. Il n’était pas distribué aux actionnaires qui touchaient leur dividence fixe de 150 francs par action, quel que fût le résultat des ventes.

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VUE DE SURATE (D’après le cartouche d’une carte de la Bibliothèque Nationale, fonds d’Anville).
Gravure VUE DE SURATE (D’après le cartouche d’une carte de la Bibliothèque Nationale, fonds d’Anville).
(A. Reiss.)
Gravure (A. Reiss.)

La France n’absorbait pas l’intégralité des marchandises importées. Sur un chiffre théorique de 2o millions, elle en retenait à peu près le tiers⁠ ⁠; le reste allait à l’étranger. Il y en avait même qui ne pouvaient pas du tout se vendre en France⁠ ⁠; c’étaient les marchandises dites prohibées. Débarquées à Lorient, elles traversaient la France en transit pour se rendre en Hollande, mais surtout en Allemagne. Il s’agissait surtout de celles qui avaient leurs similaires en France comme les soieries et les toiles imprimées.

HISTOIRE DES COLONIES. T. V.

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A part les périodes de guerre et le temps de la domination anglaise, ces conditions générales du commerce d’Europe se maintinrent sans changements sensibles jusqu’en 1769, époque où le privilège de la Compagnie fut aboli pour faire place au commerce libre. Les années les plus prospères furent naturellement celles où la paix régna tant en Europe que dans l’Inde. Cela se comprend assez pourl’Europe⁠ ⁠; les navires n’ayant rien à craindre sur mer pouvaient aller et venir sans être inquiétés. Dans l’Inde, tout allait également fort bien si les princes ne se faisaient pas la guerre entre eux⁠ ⁠; sinon c’était la fuite des habitants, la fermeture des tissages et l’arrêt des affaires. En dehors de ces malheurs qui tenaient à la nature et aux passions de l’homme, on avait aussi à compter avec les aléas de la navigation⁠ ⁠; des navires brûlaient en mer⁠ ⁠; d’autres disparaissaient par suite de tempêtes, de cyclones. Le profit d’une année y passait.

Aussi le commerce de l’Inde ne produisit-il jamais tous les bénéfices que l’on s’imagine : la caisse du roi était fréquemment obligée de suppléer aux déficits. Il n’y avait guère que les capitaines ou lieutenants des navires qui fissent parfois de brillantes affaires avec la faculté des port-permis qui leur permettait d’embarquer pour leur compte une certaine quantité de marchandises et de la doubler en enfreignant les règlements. Si peu lucratif fût-il, le commerce de l’Inde n’en était pas moins poursuivi avec obstination par la Compagnie et par le roi⁠ ⁠; s’il n’eût pas existé, il eût fallu demander à l’étranger les produits que nous importions et on les eût payés plus cher. Le commerce colonial était affaire de patriotisme autant au moins que d’argent. On le soutient aujourd’hui par des primes à la navigation ou par des subventions aux compagnies. Les nécessités n’ont pas changé. Lenoir fut le prependant tout son gouvernement d’une sécurité absolue, put donner à la Compagnie Pillusion que son commerce ne connaîtrait jamais de mauvais jours⁠ ⁠; c’était d’ailleurs lui-même un homme avisé, entreprenant et autoritaire. Il eut la chance d’éviter les conflits avec le dehors et sut donner ainsi la mesure réelle de ses qualités.

Ses relations avec le nabab d’Arcate Sadat Oulla Khan furent excellentes et, quand celui-ci mourut en 1732, elles restèrent les mêmes avec son gendre et successeur Dost Ali. Il en obtint cette même année la remise d’un quart des droits sur toutes les roupies que nous faisions fabriquer à sa monnaie d’Alemparvé.

Peu de difficultés avec les Anglais et avec les Hollandais, soit à la côte Coromandel, soit au Bengale. Les intérêts réciproques, ajustés par le temps, ne se contrariaient nulle part. Les trois nations étaient d’accord pour empêcher l’établissement de toute autre compagnie européenne, qui voudrait faire du commerce. Cette exclusion visait surtout la Compagnie d’Ostende, créée en principe dès 1714 et définitivement constituée en 1723 par l’empereur Charles VI pour faire participer l’Allemagne au mouvement commercial de l’Inde. L’affaire était assez indif- (D’après la Description des côtes fameuses du Malabar et du Coromandel, par Philippe Baldeus). férente au gouvernement de Louis XV, mais tel n’était pas le sentiment des Anglais et des Hollandais qui, après l’envoi des premiers vaisseaux impériaux, s’entendirent aussitôt pour supprimer cette concurrence. Un acte du Parlement de 1723 interdit formellement aux Anglais de s’intéresser dans cette entreprise sous peine de confiscation et d’emprisonnement. Le roi de France édicta un règlement de même nature le 16 août de la même année. Pour des motifs de convenance européenne, l’empereur consentit à ajourner à sept ans l’envoi de tout nouveau navire dans l’Inde, mais secrètement il s’entendit avec les Danois, les Suédois, les Portugais et même les Polonais pour armer et faire du commerce en son nom. Le Danemark ne tint pas ses promesses, mais à partir de 1729 les trois autres nations envoyèrent des navires à la côte Coromandel mais surtout dans le Gange.

ROPEENNES : LA COMPAGNIE D’OSTENDE, LES DANOIS mier qui, ayant joui

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UN FORT EUROPÉEN SUR LA CÔTE DU COROMANDEL

UN FORT EUROPÉEN SUR LA CÔTE DU COROMANDEL
Gravure UN FORT EUROPÉEN SUR LA CÔTE DU COROMANDEL
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Dirois, qui administrait Chandernagor au moment de l’arrivée des Polonais, chercha plutôt à assurer la protection de notre pavillon à ces imprudents navigateurs⁠ ⁠; mais alors les Anglais et les Hollandais se mirent à visiter nos navires, comme favorisant le commerce inavoué des Ostendais. Dupleix ayant remplacé Dirois sur ces entrefaites, passa plus de deux ans à discuter ces exigences et peut-être ne fût-on arrivé à aucune entente si, dès 1733, la Compagnie n’avait elle-même disparu, en transférant ses droits à l’empereur. Celui-ci fit un semblant d’établissement à Banquibazar, sur l’Hougly, mais sans faire le moindre acte de commerce et en 1744 il évacua définitivement la place.

Bienveillants à l’égard des Polonais, nous nous montrâmes au contraire tout à fait intraitables à l’égard des Suédois. L’Ulrich-Eleonor qu’ils envoyèrent dans l’Inde en 1734 ne connut que misères et tracasseries. Arrivé à Porto-Novo, Français, Anglais et Hollandais s’entendirent pour lui faire refuser tout ravitaillement et on mit l’embargo sur les marchandises qu’il débarqua. Même accueil à Chandernagor. A son retour (mars 1735), il ne put même plus toucher à Porto-Novo où les coalisés avaient armé une flotte et des hommes pour l’empêcher de débarquer. L’affaire fut portée pour la forme devant les cours intéressées en Europe⁠ ⁠; en attendant, les Suédois comme les Polonais étaient exclus de l’Inde et ils le restèrent.

D UMAS ET LA BOUR- DONNAIS

Il semble que Lenoir ait apporté une âpreté particulière contre les Suédois. Comme il rentra en France peu de mois après, Dupleix n’hésita pas à affirmer que c’était en raison de son attitude dans cette affaire et qu’à son arrivée en France on lui mettrait la main au collet. On en fit au contraire un des directeurs de la Compagnie. Lenoir avait spontanément demandé son rappel dès 1734. Dupleix considéra que par son départ la colonie était délivrée d’une insupportable tyrannie⁠ ⁠; maintenant les beaux jours allaient revenir et l’on pourrait penser plus librement. . remplacé aux Iles par Mahé de La Bourdonnais. Lenoir fut remplacé par Dumas, qui fut lui-même

Etant donné le rôle que jouèrent ces deux hommes, il est nécessaire de rappeler sommairement leurs états de service.

Pierre Benoit Dumas, dont le nom patronymique véritable, soit Benoît soit Dumas, a donné lieu à des procès qui durent encore, était né à Paris le 29 mai 1696.

III. — LE GOUVERNEMENT DE DUMAS

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Venu dans l’Inde en 1712, comme secrétaire de son parrain M. Dulivier, gouverneur de la colonie⁠ ⁠; nommé conseiller au Conseil supérieur par le gouverneur Hébert en 1718, il se trouvait encore à Pondichéry lorsque Beauvollier de Courchant arriva comme gouverneur en 1723. On a vu plus haut ce qu’il advint de lui avec ce gouverneur dont il avait su capter la confiance. Rentré en France en juin 1725, il fut nommé le 17 janvier 1727 directeur général des Iles de France et de Bourbon, puis gouverneur le 27 novembre 1730 et enfin, le 19 novembre 1734, gouverneur de nos établissements de l’Inde. Entre temps, le 22 juillet 1722, il s’était marié à Marie Gertrude Van Zyll, fille du commandant hollandais de Porto-Novo. Il avait un frère, Gabriel, qui le suivit aux Iles puis dans l’Inde et acquit à Moka une fortune considérable.

Bertrand François de La Bourdonnais, né à Saint-Malo le Il février 1699, avait été embarqué dès l’âge de dix ans pour les mers du Sud, puis il avait connu les mers du Nord et la Méditerranée. Entré comme lieutenant en second au service de la Compagnie des Indes en 1719, il fut nommé lieutenant en premier en 1723. Cette même année, il fit un voyage aux Indes et y retourna l’année suivante comme capitaine de la Badine⁠ ⁠; en cette qualité, il prit part à l’expédition de Mahé où il se distingua. A son retour à Pondichéry, il crut qu’il ferait plus rapidement fortune en abandonnant le service de la Compagnie, et le voilà naviguant pour son propre compte dans les mers de l’Inde. Un instant il se mit au service des Portugais de Goa et les aida à combattre les Angrias de la côte Malabar. Il devait même aller à Mombaz sur la côte d’Afrique pour réprimer une insurrection des Maures, mais il fut découragé par la lenteur des préparatifs, donna sa démission et rentra en France au milieu de l’année 1733. L’année suivante il épousait Anne-Marie Le Brun de La Franquerie et la protection d’Orry, contrôleur général des finances, en faisait un gouverneur des Iles.

Ni Dumas ni La Bourdonnais n’étaient inférieurs à la tâche qu’ils allaient assumer. Avec Dupleix et Lenoir, il est remarquable de voir réunis dans le même temps et pour la même tâche quatre des plus grands noms de l’histoire de l’Inde. La liste serait complète si l’on pouvait y joindre Bussy et Law de Lauriston, mais leur heure, quoique très prochaine, n’était pas encore venue.

Cette double désignation n’eut pas l’heur de plaire à Dupleix qui avait un peu compté être nommé gouverneur. Fort bien apparenté en France où son frère, Bacquencourt, était fermier général, il avait déjà fait quelques démarches en 1731 pour obtenir la succession de Lenoir, dont on annonçait la retraite, et il les avait renouvelées au moment de l’affaire du vaisseau suédois. Mais partagé entre le désir de briller au premier rang et celui de faire fortune, il n’avait pas insisté sérieusement pour quitter Chandernagor, où l’on était mieux placé pour réussir. Aussi se consola-t-il aisément de la nomination de Dumas :

118 MAHÉ DE LA BOURDONNAIS

« Pondichéry m’a tendu les bras inutilement, écrivait-il à Saint-Georges, son ami, le 19 décembre 1735. De toute éternité ce gouvernement était destiné à Dumas et certainement la Compagnie lui a rendu justice⁠ ⁠; il le mérite de toute façon et ainsi nous sommes dans le dessein l’un et l’autre de lier une correspondance intime. Voilà à quoi a abouti de ma part tout le dépit que m’a causé sa nomination. » Par contre, il ne put pas admettre celle de La Bourdonnais. Sans doute leurs caractères, également absolus, s’étaient déjà heurtés à Pondichéry au cours des années 1725 à 1730, dans des circonstances inconnues de l’histoire. « La nomination de M. de La Bourdonnais à votre place, écrivait-il à Dumas, m’a surpris ainsi que toute l’Inde. Dieu veuille que la Compagnie n’ait pas lieu de s’en repentir. La vivacité et la pétulance du sujet me le font craindre. » Plus dures encore sont les expressions dont il se servait avec Duvelaër, direcd’après une estampe de la Bibliothèque Nationale). (par Graincourt, teur à Lorient, et avec La Farelle, ancien major des troupes de Pondichéry. Il écrivit à Duvelaër : « J’admire la modestie de La Bourdonnais de s’être restreint au gouvernement des Iles et je ne comprends pas la Compagnie de s’être laissé leurrer par les fariboles de cet évaporé. Que de belles promesses de part et d’autre⁠ ⁠? Il n’y manque qu’une chose et la suite le fera voir. Je l’ai toujours dit : La Bourdonnais ira loin ou tombera dans le néant. Il ne peut y avoir de milieu avec lui... »

MAHÉ DE LA BOURDONNAIS, par Graincourt. (E. Courtot.)
Gravure MAHÉ DE LA BOURDONNAIS, par Graincourt. (E. Courtot.)

Et à La Farelle : « La Bourdonnais n’a rien épargné pour obtenir ce poste⁠ ⁠; tout a été employé et il a, dit-on, beaucoup d’obligations à son épouse. Je n’en crois rien⁠ ⁠; elle est trop bien élevée pour avoir fait aucune bassesse, mais cependant... ce diable de cependant ne vaut rien. Tous les officiers de vaisseaux le diront. Je ne sais pas si la Compagnie aura lieu d’être satisfaite de ce nouveau gouverneur⁠ ⁠; il a trop promis pour ne pas manquer en beaucoup de choses. »

119 DE L’INDE

Aucun document connu ne permet de contrôler ces jugements ou insinuations et nous nous garderons bien de leur donner la consécration de l’histoire. Il faut pourtant les noter⁠ ⁠; car, vrais ou faux, ils aident peut-être à faire remonter à des causes profondes et lointaines les origines du conflit de 1746. Ce furent sans doute d’anciennes rancunes qui remontèrent à la surface, et l’on ne peut pas dire qu’elles se soient affaiblies ou modifiées durant le passage de La Bourdonnais aux Iles. Dans leur désir mutuel de gagner de l’argent, les deux hommes se trouvèrent en conflit à la côte de Mozambique et dans le golfe Persique, où leurs vaisseaux se rencontrèrent et se trouvèrent en concurrence. La Bourdonnais accusa Dupleix d’avoir abusé indûment d’un de ses mémoires pour faire en 1737 et en 1738 deux armements pour Mozambique. Toutefois ce ne sont encore là que de légères querelles et la Compagnie y mit ordre en décidant de réserver l’Afrique au commerce des Iles, tandis que l’Inde conserverait l’exclusivité dans le golfe Persique et la mer Rouge. •ONCESSION DU PRIVILÈGE DE LA FRAPPE DES ROUPIE Dumas mit aussitôt son expérience passée au Arrivé à Pondichéry le 18 septembre 1735, service d’une politique active. Ses prédécesseurs demandaient depuis quinze ans au nabab d’Arcate l’autorisation de fabriquer à Pondichéry les roupies qu’ils étaient obligés de faire fondre aux monnaies du nabab avec les lingots importés d’Europe. C’eût été pour la Compagnie un bénéfice annuel de 150 à 200 000 roupies, soit environ 7 pour 100 sur la frappe. Dumas fut assez heureux pour réussir l’opération. Moins d’un an après son arrivée, le (D’après Sonnerat : Voyages 17 août 1736, il obtint enfin la faveur aux Indes Orientales. 1782). sollicitée. En dédommagement de la Roupie à coin entier de Pondi- chéry (argent). perte qu’il allait désormais subir, en Doudon d’Arcate (cuivre). Fanon de Mahé (or). cessant de frapper ses monnaies, le Pagode à l’étoile (or). nabab reçut un présent de 20 000 roupies, et la Compagnie s’engagea à payer annuellement à Iman Sahib, son ministre, une roupie par mille roupies fabriquées à Pondichéry. Iman Sahib avait été l’intermédiaire de la

TYPES DE MONNAIES DE L’INDE, d’après Sonnerat, Voyages aux Indes orientales 1782
Gravure TYPES DE MONNAIES DE L’INDE, d’après Sonnerat, Voyages aux Indes orientales 1782
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négociation. La Compagnie promit en outre de livrer annuellement au trésorier du nabab 50 000 pagodes de matières d’argent par chaque vaisseau arrivé de France moyennant le prix fixe et invariable de sept pagodes deux fanons la serre de piastres, quel que fût le prix de l’argent à la côte.

’EXPÉDITION DE MOKA :

Lorsqu’il connut cet accord, Dupleix crut qu’il pourrait obtenir la même faveur au Bengale et, par convention du Io janvier 1738, conclue avec le nabab de Mourchidabad, il se fit autoriser à porter chaque année à la monnaie de cette ville une certaine quantité d’argent, en bénéficiant des avantages que Dumas avait acquis à Pondichéry. Mais, comme il avait négligé d’attendre l’avis du Conseil supérieur, ce fut, entre le gouverneur et son subordonné, l’origine d’une volumineuse correspondance, où l’on échangea de part et d’autre des paroles assez dures et parfois peu respectueuses de la part de Dupleix. Ce conflit tout épistolaire dura près de trois ans et se termina par une sorte de désaveu infligé à Dumas par la Compagnie. L’affaire des roupies d’Arcate était à peine réglée

• LA GARDE-JAZIER que Dumas se trouva entraîné à faire la guerre à Moka. Il y avait là un gouverneur, du nom de Faqui Ahmed, qui depuis plusieurs années et notamment depuis 1731 nous obligeait à payer des droits de douane excessifs et forçait nos marchands à lui prêter de l’argent qu’il ne remboursait pas. Les droits abusivement perçus s’élevaient à près de 100 000 piastres. Ingrand, chef de notre comptoir, en réclamait vainement la restitution⁠ ⁠; comme il ne disposait d’aucune force pour appuyer ses protestations, on n’en tenait aucun compte et les exactions continuaient en s’aggravant chaque année. Dumas résolut d’en finir par un coup de force et, avec l’assentiment de la Compagnie, il rappela tous nos agents de Moka et prépara durant l’été de 1736 une expédition dont le commandement fut confié à La Garde-Jazier, capitaine du Maurepas.

Cette expédition, forte de 4 navires et de 18o hommes de la garnison de Pondichéry, mit à la voile le 22 octobre et arriva devant Moka le 25 janvier suivant [1737]. L’état de la mer ne permit pas de débarquer avant le 14 février, dans la nuit. A la faveur de l’obscurité, on s’empara sans beaucoup de peine du fort d’Abd er Rouf. Les négociations qui traînaient en longueur depuis l’arrivée des Français reprirent aussitôt sur l’initiative du chef de la loge hollandaise tant avec Faqui Ahmed qu’avec l’émir de Sana, dans l’intérieur des terres, chef suprême du pays. Elles aboutirent le 7 mars à un traité en vertu duquel Faqui Ahmed et son fils Abdalla étaient exclus du pouvoir et l’iman acceptait de nous rem- 120 bourser le surplus des droits que nous avions payés, soit 82 283 piastres d’Espagne. Faqui Ahmed fut en outre rendu responsable de ses emprunts personnels⁠ ⁠; enfin il fut convenu que les marchandises françaises ne paieraient que 2 I/2 pour 100 des droits.

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La Garde-Jazier resta encore plus de trois mois à Moka pour acheter 6 à 700 milliers de café et vendre 150 à 300 000 piastres de marchandises. Il rentra à Pondichéry le 22 juillet. A - PROJETS NON RÉALISES produisit pas tous les résultats que l’on espé- CQUISITION DE KARIKAL. Il se trouva dans la suite que ce traité ne rait⁠ ⁠; on ne nous remboursa qu’une très faible partie des sommes promises, puis, selon les traditions de l’Orient, les abus recommencèrent. Sur l’heure, le succès de l’expédition eut au contraire un grand retentissement⁠ ⁠; on n’était pas habitué à voir les compagnies européennes relever les affronts et en tirer vengeance. Le prestige personnel de Dumas en reçut un grand lustre. Il en profita pour accroître notre commerce et étendre notre domaine, autant que le lui permettaient les instructions de la Compagnie. Celle-ci, on ne saurait trop le répéter, était absolument hostile à un agrandissement territorial qui ne pouvait que nous engager dans des conflits sans fin avec les puissances du pays et paralyser notre commerce. Mais entre la création d’un empire, tel que le rêva Dupleix, et l’établissement de simples comptoirs limités à la côte, où l’on chargerait simplement des marchandises, Dumas pensa qu’il y avait peut-être un moyen terme et ce fut dans cette intention qu’il fit occuper Karikal en 1739. Il ne réfléchit pas que les frais d’entretien d’administration d’une simple loge coûtent presque aussi cher que ceux d’un établissement plus étendu.

Karikal était un port du Tanjore avec Tranquebar au nord, déjà cédé aux Danois depuis plus d’un siècle et Negapatam au sud, propriété des Hollandais depuis 1658. Le pays était fertile en riz que Pondichéry ne produisait pas en assez grande abondance. François Martin y avait fondé en 168ı à l’embouchure du Cavery un petit comptoir que nous avions abandonné en 1708. Ce fut un simple hasard qui amena Dumas à reprendre l’ancien projet. En février 1738, Sidogy, roi de Tanjore, étant mort, fut remplacé par son neveu Sahaji. Pour soutenir la lutte contre un compétiteur, le nouveau roi offrit à Dumas de nous céder Karikal et cinq aldées pour 50 000 chacras ou 192 000 livres et lui demanda en outre un prêt sans intérêt de 100 000 chacras, remboursable en trois ans et garanti par un nantissement de plusieurs autres aldées. Dumas accepta la cession par convention du io juillet 1738. Mais Sahaji s’étant sur ces entrefaites débarrassé de son concurrent, ne se soucia plus de tenir les engagements qu’il avait souscrits et s’opposa au débarquement d’une flotte française venue pour prendre possession de Karikal. Il était ouvertement soutenu par Mossel, commandant hollandais de Negapatam, fort justement inquiet de notre futur voisinage. Nous fûmes tirés d’affaire par Chanda Sahib, beau-frère du nabab d’Arcate et souverain de Trichinopoly qui s’empara de la ville pour notre compte et nous la remit ensuite. Le conseiller Golard s’y installa le 14 février suivant [1739] et Sahaji, insouciant de sa nature, s’inclina devant le fait accompli par acte du 25 avril. Ce prince fut détrôné peu de jours après et remplacé par un de ses cousins nommé Prapatsing, qui eut exceptionnellement un long règne. Sonnerat, Voyage aux Indes Orientales, 1782). conclure la paix avec Chanda Sahib et de ratifier les engagements pris avec nous par son prédécesseur. Il y ajouta même d’autres concessions qui firent qu’en fin de compte, l’acquisition de Karikal nous revint à 65 247 pagodes ou 555 000 livres, d’un revenu annuel de 12 383 pagodes. Inutile de dire que le roi ne remboursa pas les avances que nous lui avions faites et que nous gardâmes les aldées. L’affaire eût été excellente si la Compagnie n’avait eu à payer tous les frais du comptoir, des troupes et des 122

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INDIENS ARROSANT UN CHAMP AVEC DES PANIERS L’un des premiers actes D’après un dessin de Sonnerat gravé par Poisson : du nouveau roi fut de

INDIENS ARROSANT UN CHAMP AVEC DES PANIERS L’un des premiers actes D’après un dessin de Sonnerat gravé par Poisson : du nouveau roi fut de
Gravure INDIENS ARROSANT UN CHAMP AVEC DES PANIERS L’un des premiers actes D’après un dessin de Sonnerat gravé par Poisson : du nouveau roi fut de
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bâtiments. Aussi n’accepta-t-elle la nouvelle acquisition que comme un fait accompli, sans récrimination mais sans plaisir⁠ ⁠; elle ne voulait absolument pas, disait-elle, de dépenses ruineuses et ordonna de ne plus faire à l’avenir que celles dont on ne pourrait se passer.

Pris entre la crainte de s’engager désormais dans des démarches et des dépenses qui n’étant pas soutenues en France deviendraient inutiles et le regret de perdre des occasions favorables pour augmenter le domaine et le commerce de la nation, Dumas ne resta cependant pas inactif⁠ ⁠; il prépara les voies à une action plus féconde, dans le cas où la Compagnie viendrait à changer de sentiment. C’est ainsi qu’il envisagea la création d’établissements nouveaux dans la baie de Tuticorin, à Colèche, royaume de Travancore, Ponnatour, la rivière Cotte et le mont Dely à la côte Malabar, à Ganjam côte d’Orissa, enfin à Mascate dans le golfe Persique. Séduits par le prestige dont il bénéficiait depuis la campagne de Moka, les souverains de ces diverses localités lui firent spontanément la proposition de fonder des comptoirs sur leurs terres. Dumas n’osa rien entreprendre nulle part, sauf à Colèche où il débarqua le 13 mars 1740 une cinquantaine de soldats, avec le dessein de laisser à la Compagnie le soin de décider s’il conviendrait ensuite de rester dans le pays. La menace d’une escadre hollandaise nous obligea à rembarquer nos troupes, avant même qu’elles eussent arboré notre pavillon. Dumas se proposait de reprendre l’affaire l’année suivante, mais la guerre recommença à ce moment à Mahé avec Bayanor⁠ ⁠; il y avait danger à diviser nos forces. Dumas ne se consola de cet échec qu’après son retour en France, lorsque, avec le recul des années, ces petits établissements lui parurent d’une médiocre utilité. L’occupation de Karikal, suivant

CHERY : BELLE ATTITUDE DE DUMAS de près l’expédition de Moka, avait donné à Dumas une autorité personnelle que nul ne discutait, mais rien ne valut pour sa gloire et pour l’honneur de la nation, l’attitude qu’il prit au cours des événements dont les Mahrattes furent les auteurs en 1740 et 174I.

Au printemps de 1740, les Mahrattes appelés par le roi de Tanjore pour le débarrasser de Chanda Sahib, envahirent le Carnatic au nombre de 60 000 cavaliers et 150 000 pions commandés par Ragogy Bonsla et défirent et tuèrent aux passes de Canamé, le nabab Dost Ali Khan. La famille de ce prince demanda asile à Pondichéry. Le conseil assemblé décida de l’accorder, quels que pussent être les risques. Le fils de Dost Ali, Sabder Ali, entra en pourparlers avec les vainqueurs et obtint leur retraite moyennant la promesse de quatre millions de roupies dont partie fut payée comptant. Puis, pour nous témoigner sa reconnaissance de l’hospitalité accordée aux siens, il vint à Pondichéry (Ier septembre) et céda personnellement à Dumas l’aldée de Tedavamanatom et les quatre aldées d’Archivac.

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L’une des conditions de la paix avec les Mahrattes consistait dans l’évacuation de Trichinopoly et du territoire de Tanjore qui devraient être rendus à leurs souverains respectifs. Chanda Sahib refusa de l’exécuter. Les Mahrattes reparurent aussitôt à la côte Coromandel avec la double intention de reprendre à Pondichéry la veuve de Dost Ali et ses trésors et d’enlever sa capitale à Chanda Sahib. Ce fut encore une fois Ragogy Bonsla qui dirigea les opérations. L’investissement de Trichinopoly commença le 15 décembre et se prolongea jusqu’au 30 avril suivant, époque où Chanda Sahib dut se constituer prisonnier. Entre temps, Ragogy avait fait diverses démonstrations militaires le long de la côte depuis Porto-Novo jusqu’à Madras et avait mis Dumas en demeure de lui payer tribut et de lui livrer la veuve et les trésors de Dost Ali. Dumas refusa : « La France, notre patrie, répondit-il, ne produit ni or ni argent⁠ ⁠; celui que nous apportons dans le pays pour y acheter des marchandises nous vient des pays étrangers. On ne tire du nôtre que du fer et des soldats que nous employons contre ceux qui nous attaquent injustement. » — « Cela est fort bien dit, riposta Ragogy, mais sachez que nous avons avec nous des marteaux et d’autres instruments d’acier pour réduire ce fer. »

Menaces que la prolongation du siège de Trichinopoly l’empêcha de réaliser. Lorsque après la chute de cette place, il eut pu tourner ses forces contre Pondichéry, le Nizam était sur le point d’envahir le pays mahratte⁠ ⁠; Ragogy s’empressa de conclure avec Dumas un accord honorable et retourna à la côte Malabar.

Le départ des Mahrattes ne rétablit dans le Carnatic qu’une sécurité relative. Ces deux guerres avaient révélé l’impuissance politique et militaire de nabab et dans tout le pays chacun des seigneurs tranchait du souverain au grand détriment du commerce et des affaires. Les marchands n’osaient plus passer de commandes et les fabricants n’étaient pas sûrs de pouvoir les exécuter. Aussi la majeure partie des fonds reçus de France furent-ils envoyés au Bengale, dont le commerce se trouva momentanément doublé.

La belle et heureuse attitude de Dumas dans sa résistance aux Mahrattes lui attira l’estime de toutes les nations orientales et Pondichéry devint en un instant le rendez-vous des princes et des notables du sud de l’Inde. « Il n’y a pas de semaine ici, écrivait l’ingénieur Cossigny au ministre, que ce ne soit une ambassade de princes maures et gentils ou une visite de ces seigneurs du pays que M. le 124 gouverneur se pique de recevoir toujours avec le plus de pompe qu’il peut pour donner une idée la plus avantageuse de la nation. »

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Suivant les expressions du même corresponsant, c’était le moment de nous étendre sans violence, sans occupation, sans coup férir, « moment qu’un million d’événements, autant de circonstances font éclipser sans retour. » — « A la réserve d’une acquisition faite dans le Tanjore, ajoutait-il dans une autre lettre, la Compagnie possède-t-elle en propre un pouce de terrain de plus qu’elle ne possédait il y a quarante ans⁠ ⁠? Ce serait pourtant, selon moi, par l’extension de son domaine en quantité d’endroits, s’il était possible, de ces vastes pays, qu’elle serait au-dessus des événements de la mer, qu’elle pourrait charger tel nombre de vaisseaux qu’il lui plairait d’envoyer en Europe. »

FRANCE (OCT.

Le programme que Dupleix essaiera plus tard de développer était tout entier contenu en ces lignes divinatrices⁠ ⁠; dans l’esprit de Dumas il n’était encore qu’entrevu, comme la forme indécise d’un paysage à travers les brumes du matin. Fier du succès qu’il venait d’obtenir, plus heureux 1741) encore d’avoir amassé une grosse fortune, il ne jugea pas sage de rester plus longtemps dans l’Inde et, sur sa propre demande, il fut remplacé par Dupleix en 1741, laissant à celui-ci le soin de débrouiller et de terminer la guerre de Mahé. Arrivé en France le 31 mai 1742, il fut presque aussitôt nommé directeur de la Compagnie et mourut le 29 octobre 1745, laissant près de deux millions de biens. « Nous ne pouvons vous exprimer avec quels regrets nous le voyons partir, écrivait le Conseil supérieur à la Compagnie, le I6 octobre 1741, quatre jours avant son embarquement⁠ ⁠; la prudence et la sagesse de son gouvernement lui ont acquis l’amour et la confiance de toutes les nations tant d’Europe que des Indes à cette côte⁠ ⁠; il y fallait nécessairement un chef aussi sage, aussi capable et aussi intelligent, surtout ces dernières années, pour terminer aussi heureusement qu’on a fait les affaires que nous ont suscitées les Mahrattes et tous les inconvénients qui s’en sont ensuivis. »

LA SITUATION AU BENGALE

On peut présumer qu’avec ces qualités, auxquelles l’histoire ne contredit pas, les événements eussent pris une tournure toute différente si, dix ans plus tard, c’eût été lui qui eût réglé les affaires du Carnatic avec Nazerjing et avec Mahamet Ali. Il se passa près d’un an entre la nomination de Dupleix et sa prise de possession du gouvernement⁠ ⁠; la Compagnie qui désirait conserver Dumas l’avait laissé libre de continuer ses services et n’avait désigné Dupleix qu’au cas où il rentrerait en France. Mais il était écrit que les deux hommes ne se rencontreraient jamais plus. Quelques troubles survenus au Bengale retinrent Dupleix à Chandernagor et c’est seulement le 13 janvier 1742 qu’il arriva à Pondichéry. Son passage à Chandernagor avait été des plus heureux pour ce comptoir et ses dépendances. Ne pouvant développer à son gré le commerce avec l’Europe, qui était subordonné aux envois de fonds de la métropole, il s’attacha au commerce d’Inde en Inde avec d’autant plus de passion qu’il y était plus directement intéressé. On sait comment fonctionnait ce commerce⁠ ⁠; des particuliers ou des employés de la Compagnie achetaient un navire ou s’entendaient pour l’exploiter en commun. Ils chargeaient les marchandises leur appartenant ou en recevaient à fret d’étrangers, moyennant un prix courant de 7 pour 100. Souvent encore ils prenaient à la grosse, à 18 pour 10o d’intérêt, les sommes qu’on voulait bien leur confier pour les faire valoir. Si le voyage était heureux, on pouvait en retirer 40 et même 55 pour 10o de bénéfice net⁠ ⁠; mais que d’aléas, que de pertes, que de désastres même⁠ ⁠! En 1737, Dupleix avait presque fait fortune et parlait de rentrer en France⁠ ⁠; les pertes qu’il essuya en 1738 et en 1739, sans le ruiner, l’obligèrent à (D’après un dessin de Bourdier : Voyage de l’Indoustan, du colonel Gentil, 1820). rester dans l’Inde pour les réparer. Il courait indistinctement toutes les chances, dans la mer Rouge, le golfe Persique, les Maldives, Achem, Malacca et Manille. Il eût voulu également faire le voyage de Chine réservé à Pondichéry, mais il n’y put parvenir, même en s’adressant au concours amical de Dumas. Le commerce de Chine était fait en réalité par des navires venant de France, qui ne touchaient pas régulièrement à Pondichéry. Dans le Bengale même, Dupleix étendit nos comptoirs en créant celui de Patna en 1734. Avant cette date, nous nous contentions d’y faire le commerce à l’aide d’embarcations qui remontaient le Gange avec des marchandises d’Europe, généralement du drap, qu’elles y échangeaient contre du salpêtre, plus rarement de l’opium, puis, l’opération terminée, revenaient à Chandernagor. Dans l’inter- 126

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Gravure (E. Courtot.)
Illustration de l'ouvrage, page 126
Gravure sans légende (page 126)
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valle, quelques banians habitués à traiter avec nous des affaires préparaient les fournitures de la prochaine campagne. Il parut à Dupleix que les transactions seraient mieux assurées si nous avions une loge permanente, et il faut entendre par loge un établissement où nous n’avions qu’une maison de commerce, sans juridiction territoriale d’aucune sorte. Dans ce but, Groiselle partit le 16 août 1734 avec 40 grands bateaux et plusieurs plus petits pour aller fonder le poste. Le voyage dura deux mois sans incidents notables. Les opérations des premières années furent en général heureuses et la Compagnie, satisfaite des bénéfices qu’elle avait retirés de ses marchandises, en conclut que le nouvel établissement était de toute utilité⁠ ⁠; mais elle ne tarda pas à s’apercevoir que, malgré le bon marché exceptionnel du salpêtre, il finissait par les frais généraux de la loge et de la navigation du Gange, à revenir au moins aussi cher que celui acheté à la côte Coromandel.

(JANVIER 1742)

Ce fut dans ce temps que se produisit la grande révolution de Delhi où Nadir Cha, souverain de la Perse, s’empara de la ville et faillit se substituer au Grand Mogol⁠ ⁠; elle n’eut que de faibles répercussions dans le Bengale. Moins terrible mais plus inquiétante fut celle qui survint l’année suivante, en 1739, à Mourchidabad. Cette année-là, le soubab Sujah Khan mourut et fut remplacé par son fils Safras Khan. Mais à peine le nouveau prince était-il installé sur le trône qu’il fut renversé par le gouverneur du Bihar, Mirza Mohamed, qui en arrivant au pouvoir prit le nom devenu célèbre d’Aliverdi Khan. Sans rechercher l’amitié des Européens, Sujah Khan ne les avait pressurés que dans la limite où les vexations ne les obligeaient pas à quitter le pays⁠ ⁠; Dupleix n’eut pas le temps d’éprouver ce que vaudrait la nouvelle administration⁠ ⁠; peu de temps après l’élévation d’Aliverdi Khan, il partit pour Pondichéry. Il y trouva selon l’usage le trésor à peu près vide, parce qu’on était au début de l’année et que les fonds de France n’étaient pas encore arrivés, mais les ressources locales étaient satisfaisantes. Les revenus des fermes ne cessaient d’augmenter. En juillet 1738, on avait renouvelé pour cinq ans le bail des terres de la Compagnie à raison de 4512 pagodes par an, en augmentation de I 506 sur la ferme quinquennale de 1733. Le Ier octobre 1741, la ferme annuelle du tabac et du bétel avait donné Il 413 pagodes contre 5 000 en 1730 et 9257 en 1740⁠ ⁠; celle de l’araque de paria en avait rapporté I 500 et celle de l’araque de Colombo, des vins et eaux-de-vie d’Europe 700. Partout la progression était ininterrompue.

LA DEMARE DE MAHE

Désire-t-on des renseignements à titre d’exemples sur les dépenses des comptoirs vers cette époque⁠ ⁠? En dehors des fonds nécessaires au commerce, il fallait à Pondichéry 435 000 livres pour assurer ses divers services, à Chandernagor 140 000, à Karikal I1O 000, à Mahé 90 000, à Yanaon 15 000, à Surate 3000 et à Mazulipatam 2 500. Le gouverneur touchait une solde de 15 000, les conseillers 2 ooo, et les commis 900. Une compagnie de 126 hommes y compris les officiers, sous-officiers et caporaux coûtait par mois autour de 25 000 livres. L’entretien des bateaux de la Compagnie dans l’Inde avec trois bots dans le Gange était prévu pour 15 000 livres. L’ensemble des dépenses pour tous les comptoirs était d’environ 8o0 oo0 livres. Contrairement à de trop nombreux usages administratifs, Dupleix suivit assez fidèlement tout ce qui avait été établi, entrepris ou commencé par son prédécesseur. Ainsi qu’on le lui écrivait de Paris, « c’est le moyen de faire profiter la Compagnie des dépenses généralement faites et de prouver dans celui qui exécute ce qui a été commencé par un autre, une sagesse qui n’est pas commune et qui par conséquent lui fait le plus grand honneur. » plutôt qu’il la vit se terminer. Depuis les conventions de 1726 C’est dans cet esprit qu’il termina la guerre de Mahé ou et de 1728, notre petit établissement vivait tranquille et assez prospère, mais avec le voisinage des Anglais à Tellichéry le lendemain n’était jamais assuré : la concurrence pour le poivre empêchait toute amitié durable. En 1739, Wake, le chef anglais qui avait remplacé Braddyl, entreprit de nous fermer du côté du nord les routes de l’intérieur pour se réserver le monopole du commerce et entraîna à nous faire la guerre les quatre Nambiars, qui occupaient en partie la rive droite de la rivière de Mahé. L’affaire se termina le 22 décembre par un traité qui nous reconnaissait la propriété des montagnes de Poitara et de Chambara⁠ ⁠; mais, moins d’une année après, la mère de Bayanor, régente durant la minorité de son fils, nous 128

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ALIVERDI KHAN. (E. Courtot.)
Gravure ALIVERDI KHAN. (E. Courtot.)
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ayant cédé les deux montagnes qui dominent Mahé, Wake mit de nouveau tout en œuvre pour tourner contre nous les notables indigènes, le roi de Colastry et jusqu’à la régente elle-même, honteuse d’avoir sacrifié les intérêts de son pays. Dirois, commandant de notre comptoir depuis 1739, fut assez maladroit pour ne pas démêler ni combattre à temps ces intrigues et une nouvelle guerre éclata à la fin de 1740.

Les hostilités se bornèrent d’ailleurs à l’occupation de quelques hauteurs, telles que le Porc Epic et à divers faits d’armes de peu d’importance (Péringouttour), mais assez graves pourtant pour paralyser notre commerce et nous engager dans des dépenses ruineuses qui nous affaiblissaient peu à peu et risquaient de nous conduire à un désastre. Aussi nos affaires étaient-elles compromises et même désespérées, lorsque La Bourdonnais, venant des Iles, arriva à Pondichéry avec une escadre le 30 septembre 1741 dans le but de secourir cette ville contre les Mahrattes. Il ignorait qu’on eût fait avec eux une paix honorable et il serait revenu tout de suite aux Iles si Dumas ne lui avait représenté que, le comptoir de Mahé étant en danger, il pouvait utilement y employer ses forces. La Bourdonnais n’hésita pas et mit à la voile le 2o octobre, le jour même où Dumas s’embarquait pour la France.

La Bourdonnais arriva à Mahé le 24 novembre. Il était temps. Presque tous les Malabars étaient ligués contre nous. Après s’être rendu un compte exact de la situation, La Bourdonnais résolut une grande attaque pour le 3 décembre, seize ans jour pour jour après le débarquement de Pardaillan. A la suite d’un feu des plus meurtriers qui dura cinq heures, l’ennemi prit la fuite et se retira dans l’intérieur du pays, nous abandonnant ses canons et plusieurs postes. Cette victoire nous avait coûté 28 tués sur place et une trentaine d’hommes qui moururent de leurs blessures⁠ ⁠; l’ennemi perdit environ 500 hommes.

La régente, désireuse de conclure la paix, répondit favorablement à nos ouvertures et, après des négociations assez laborieuses, on aboutit à trois traités ou conventions en date des 26 décembre 174I, 3 et 22 janvier 1742. Le premier, conclu avec les quatre Nambiars, confirmait l’accord du 22 décembre 1739. Par le second, conclu avec les Anglais sous forme « d’arrangements pour le bien des Compagnies de France et d’Angleterre et pour la tranquillité de leurs établissements », les deux parties s’engageaient à démolir et abandonner les forts qu’elles avaient établis en dehors de leurs domaines propres. Pour assurer la sincérité et la liberté du commerce, le poivre ne pourrait plus être acheté qu’à Mahé et à Tellichéry. Par le troisième enfin, conclu avec Bayanor, la propriété des deux forts nous était

HISTOIRE DES COLONIES. T. V.

130 MAHÉ : CASES INDIGÈNES

confirmée, mais nous en rendions quatre ou cinq autres moins importants. Le poivre de Bargaret ne pourrait désormais être vendu qu’à la Compagnie française. On échangea des présents et La Bourdonnais s’embarqua dès le lendemain pour l’Ile de France. Cette paix avait coûté à la Compagnie 125000 fanons, que nous abandonnâmes à Bayanor⁠ ⁠; autrement dit nous l’avions, comme celle de 1726, achetée plutôt qu’imposée. Mais mieux vaut plaie d’argent que mort d’hommes⁠ ⁠; ces sortes de guerre n’engageaient que très faiblement l’honneur de la nation. Dirois, qui avait laissé naître celle-ci, fut remplacé au printemps par le conseiller Signard pour aller reprendre la direction du Bengale au lieu et place de Dupleix. Signard mourut le 24 octobre de la même année et fut à son tour remplacé par le second du comptoir, Duval de Leyrit, que nous retrouverons treize ans plus tard gouverneur de Pondichéry. Signard et Duval de Leyrit apportèrent dans leurs rapports avec la régente puis avec son fils devenu majeur le plus grand esprit de conciliation. Sur les deux montagnes de Mahé qui nous avaient été cédées, nous

S.

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Gravure S.
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édifiâmes en 1744 les forts Dauphin et Condé, dont il reste encore des ruines.

SITUATION DE NOS ÉTABLISSEMENTS

Le Conseil supérieur n’eut ni à ratifier ni à casser les traités conclus par La Bourdonnais⁠ ⁠; on n’avait pas prévu son intervention. C’est peut-être pourquoi ils furent assez vivement critiqués par Dupleix, comme trop facilement souscrits. Les deux années qui suivirent s’écoulèrent paisiblement. On disait couramment que la guerre éclaterait probablement en Europe avec l’Angleterre, mais personne ne croyait qu’elle serait transportée dans l’Inde et l’on s’endormait dans une heureuse tranquillité favorable au commerce. La Compagnie elle-même croyait si bien au maintien de la paix qu’elle donna des instructions formelles à Dupleix pour réduire les dépenses au minimum, en le rendant personnellement responsable de tout dépassement de crédit. Pour toute réponse, Dupleix offrit sa démission, non qu’il aimât à ne pas compter — il était au contraire fort ménager des deniers publics — mais simplement parce qu’il lui déplaisait d’être soupçonné de mal administrer. La Compagnie écarta cette démission éventuelle en lui disant qu’elle rendait pleinement justice à son zèle et à ses services et qu’il devait être assuré de toute sa reconnaissance. Ne venait-elle pas de lui faire accorder des lettres de noblesse et la croix de Saint-Michel⁠ ⁠?

Vint alors la guerre avec l’Angleterre, que l’on croyait éviter dans l’Inde. Mais avant d’en relater les faits principaux, peut-être n’est-il pas inutile d’indiquer en un tableau synoptique la situation de nos différents comptoirs ou établissements en dehors de Pondichéry.

SURATE

Ce sont d’abord, dans l’Inde, nos dix à douze établissements : loges ou comptoirs⁠ ⁠; Surate, Mahé et Calicut à la côte Malabar⁠ ⁠; Karikal, Mazulipatam et Yanaon à la côte de l’Est⁠ ⁠; Balassore, Chandernagor, Cassimbazar, Patna et Dacca au Bengale. A Surate, la nouvelle compagnie n’avait jamais pu liquider les dettes de l’ancienne et après une vaine tentative faite pour relever le comptoir en 1724, il avait fallu pour ainsi dire l’abandonner en 1727. Il n’y resta plus qu’un directeur et deux employés dans une situation tellement humiliée qu’ils n’avaient même plus le droit d’arborer notre pavillon, qu’ils ne pouvaient plus armer de navires sous peine de les exposer à être saisis par des créanciers et que, pour le même motif, ils n’osaient plus faire de commerce autrement que sous des noms d’emprunt ou de complaisance. Ce commerce consistait principalement en blé et en différentes étoffes aux noms bizarres, tels que deriabédis, sauvaguses, néganepaux, etc., dont les archives seules ont conservé le souvenir. Chandernagor envoyait chaque année deux navires à Surate et Dupleix caressa pendant plusieurs années le rêve d’y amorcer un mouvement commercial avec la Chine. Nos vaisseaux desservant Moka et le golfe Persique y touchaient presque toujours à l’aller et au retour. Situé sur la Tapti, à quelque distance de la mer, le port de Surate dit Soually n’offrait pas de facilités suffisantes pour la navigation et son importance diminuait chaque année au profit SURATE AU (D’après une estampe de de Bombay, qui étalait au bord de la mer ses rades successives et bien abritées.

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Illustration de l'ouvrage, page 132
Gravure sans légende (page 132)
LICUT

De 1720 à 1759, les directeurs de Surate furent successivement Pillavoine, Grangemont, Flacourt, J.-B. Martin et Le Verrier. Par décision de la fin de 1727, le Conseil supérieur avait fixé à I1o roupies par mois les dépenses du comptoir, mais ce chiffre était inférieur aux besoins réels. Pendant les deux premières années de sa gestion, Flacourt en dépensa 40 992. En deux ans et demi, Le Verrier en dépensa 21 146, ce qui parut excessif. Aussi, par lettre du 2 janvier 1743, le Conseil supérieur lui fit-il savoir qu’il ne pourrait disposer chaque année que de 5 089 roupies. Nous n’ajouterons rien aux détails historiques que nous avons donnés sur Mahé. Ce comptoir, très limité comme étendue même après les traités de 1742 - c’est à peine si à ce moment il avait 200 hectares de superficie — n’eut jamais assez de ressources propres pour assurer son existence, il fallut que Pondichéry pourvût à presque toute les dépenses. En temps normal, la Compagnie consacrait à ses besoins plus de 200 000 roupies par an, y compris l’achat des poivres. La quantité demandée oscillait entre 1 500 et I 600 candils. Les autres produits, cardamome, kaire, bois rouge, bois de sapan, étaient ou de peu de valeur ou de peu de débit. — Toutes ces marchandises étaient, suivant les saisons, ou apportées à Pondichéry d’où on les réexpédiait en France, soit expédiées directement dans la XVIIIe SIÈCLE la Bibliothèque Nationale). métropole. La rade de Mahé est inhospitalière la plus grande partie de l’année.

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Illustration de l'ouvrage, page 133
Gravure sans légende (page 133)

Le charme de ce comptoir résidait, comme il réside encore aujourd’hui, dans une nature extrêmement douce, l’une des plus gracieuses, des plus séduisantes et des plus poétiques qui soient au monde. Le pays est fort beau et lorsque, du haut de la petite colline qui domine l’embouchure de la rivière, la vue se porte au loin sur la côte toute sombre de verdure, sur la barre où déferlent sans cesse les flots qui viennent de la haute mer et sur la rivière elle-même qui se perd non loin de là sous un mur de feuillages, on éprouve, dans cette simple harmonie des choses, une impression de bonheur et de paix.

Les directeurs qui se suivirent à Mahé depuis sa fondation furent Mollandin, Tremisot, Bunel, Dirois, Signard et Duval de Leyrit.

SULIPATAM

De Calicut, il n’y a plus rien à dire à partir de la fondation de Mahé. Notre poste perdit de ce fait toute son importance et, à partir de 1725, il ne fut plus qu’une simple dépendance du nouveau comptoir. Un employé y faisait toute la besogne avec quelques écrivains du pays. Les poivres s’y vendaient d’ailleurs plus cher qu’à Mahé. Que pourrait-on ajouter aux indications que nous avons données sur l’acquisition de Karibal⁠ ⁠? Elle ne nous donna point tous les résultats que Dumas avait espérés. Malgré l’avis de la Compagnie qui eût voulu réduire l’établissement à une simple loge « sans y entretenir des troupes qui lui seront extrêmement à charge », le Conseil supérieur décida de faire quelques fortifications et de maintenir un certain nombre de troupes, non seulement en raison des intrigues et de la jalousie des Hollandais, nos voisins, mais encore pour en imposer à la mauvaise foi et même à l’esprit de résistance des naturels du pays. Le roi de Tanjore n’avait pas pris son parti de la cession de ce domaine à la France. Il ne cessait de nous adresser des réclamations financières et pendant deux ans, de 1742 à 1744, on se crut à chaque instant à la veille de la guerre. Ainsi on paralysait le commerce⁠ ⁠; nous ne tirions aucun produit du pays pour la vente en Europe⁠ ⁠; le riz lui-même ne pouvait s’exporter, faute de sécurité ou de régularité dans les cultures ou dans les livraisons. La guerre n’éclata toutefois qu’en 1744.

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Karikal, ville aujourd’hui de 15 000 habitants, n’en comptait alors que 4 800 à 5000 et n’avait que 638 maisons en briques et 240 paillotes. On y chargeait du nelly et différentes sortes de pagne pour Ceylan et Malacca, d’où l’on rapportait de l’araque, des chevaux, du sucre, du beurre, des palmiers, du ganja, des cocos et quelques sortes de toiles. Les revenus annuels étaient d’environ 15 000 pagodes, mais fléchirent aussitôt après notre établissement⁠ ⁠; en 1744, les aldées ne furent affermées que 3500 pagodes.

Le conseiller Février commandait à Karikal en 1744. Malgré l’importance relative de la ville, notre comptoir de Masulipatam était peu florissant. Les étoffes que l’on fabriquait dans la région et qui sont des toiles peintes, venaient surtout d’Yanaon et c’est pourquoi on avait fondé une loge en cette petite ville dès l’année 1723. Yanaon, comme on le sait, n’est point sur la mer mais sur le Godavery, à deux ou trois lieues de son embouchure. Les affaires ne tardèrent pas à s’y développer, au point que la loge devint en fait le comptoir principal. La Compagnie demandait en moyenne 15000 pagodes de marchandises à Masulipatam et le triple à Yanaon. Les avances de fonds se faisaient 134 en monnaie de Pondichéry, autorisées à circuler pour les achats⁠ ⁠; mais il arrivait souvent que les gouverneurs et notamment celui de Rajamandry en arrêtassent le cours dans l’espérance d’obtenir de l’argent pour le rétablir. Ces sortes d’exactions furent courantes de 1737 à 1740. D’autres prétentions non moins vexatoires, tels que les emprunts forcés, nous obligèrent en 1728 à fermer pour plusieurs années la loge d’Yanaon. A part ces difficultés qui tenaient beaucoup plus à l’avidité des gouverneurs qu’au désir de nous molester véritablement, le pays, soumis à l’autorité directe du nabab du Décan, était en général tranquille et le commerce pouvait s’y faire en sécurité. Nous le partagions, sans rivalités fâcheuses, avec les Anglais et les Hollandais qui avaient également une loge à Masulipatam, toute proche de la nôtre. Les Anglais étaient également établis à Ingeram, à une lieue de Yanaon. Les bateaux de France ne touchaient jamais à Masulipatam et encore moins à Yanaon, qui n’était accessible qu’aux bots et à quelques brigantins.

135 LENGALE

Le sous-marchand Courton, qui commandait à Masulipatam en 1725, avait proposé de faire l’acquisition de l’île de Divy, à l’embouchure de la Kistna. Cette île étant également convoitée par les Anglais, le Conseil supérieur et la Compagnie furent d’accord pour écarter cette proposition. Vingt-cinq ans plus tard, Divy fera l’objet de discussions beaucoup plus passionnées et passera quelque temps sous notre domination. Nos établissements du Bengale ne comprenaient encore en 1720 que Chandernagor, Cassimbazar et Balassor⁠ ⁠; ils s’accrurent de Patna en 1734, puis de Dacca et de Jougdia. Ils avaient un directeur commun, qui avait le titre de directeur du Bengale et administrait avec un conseil de cinq membres. Les directeurs qui se succédèrent durant cette période furent de la Boixière sieur de Boisrolland, d’Aguin de la Blanchetière, Dirois par intérim, Dupleix et enfin Dirois, revenu comme titulaire en 1741.

Le territoire de Chandernagor était limité, comme il l’est encore aujourd’hui, à une étendue de 940 hectares, — approximativement la superficie du Bois de Boulogne. C’est dire qu’il ne pouvait pas se passer de grands événements politiques en un cadre si étroit. Tout l’intérêt venait du dehors, d’où dépendait, il est vrai, la vie même de nos établissements. Nous étions, comme d’ailleurs tous les Européens, sous la dépendance directe du soubab du Bengale qui pouvait à son gré retirer nos concessions et nous chasser du pays, mais se serait bien gardé d’en rien faire, car il eût perdu tous les droits de douane et autres qu’il retirait de notre présence et ces droits étaient la partie la plus assurée de ses ressources financières et de son budget. Le soubab du Bengale était en 1720 Mourchid Kouli Khan ou encore Jaffer Khan, qui avait transféré la capitale du pays de Dacca à Moxoudabad, dont le nom avait été alors changé en celui de Mourchidabad, qu’elle a conservé. Mourchid mourut en 1727, laissant sa succession à son petit-fils Safras Khan, au détriment de son gendre Sujah Khan, mais ce dernier, soutenu par deux puissants gouverneurs, les frères Hadji Hamet et Mirza Mohamed Ali, parvint à saisir l’autorité et la garda jusqu’à sa mort en 1739. Safras Khan lui succéda, mais pour se heurter presque aussitôt à la mauvaise volonté puis à la rébellion des deux frères. Tué dans une bataille après quelques mois de règne, il fut remplacé par l’un des conjurés, Mirza Mohamed, qui prit alors le nom d’Aliverdi Khan sous lequel il devint célèbre.

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(A. Reiss.)
Gravure (A. Reiss.)
INDIENNE DE LA CÔTE DU COROMANDEL

Chandernagor fut à l’abri de toute insulte sous ces divers princes, mais non de toute vexation⁠ ⁠; sous le moindre prétexte, on prélevait des droits ou l’on exigeait à des « contributions volontaires » fort onéreuses. Les bénéfices retirés du commerce nous permettaient seuls de résister à ces épreuves. Ce commerce fut assez peu florissant sous (D’après Sonnerat : Voyage aux Indes Orientales. 1782). La Boixière et de La Blanchetière⁠ ⁠; il ne se montait guère qu’à un million et demi de livres par an. On pouvait cependant demander au Bengale tous les produits : dans un mémoire de 1727, Dupleix dit que c’était le pays le plus riche de l’Inde. En marchandises qui lui étaient propres figuraient les taffetas et sanas, servant à faire des robes pour les femmes⁠ ⁠; des adatys⁠ ⁠; des casses, nansouques et tangebs⁠ ⁠; des mallemolles, assaras et térindins⁠ ⁠; des doréas et steinkerques⁠ ⁠; des basins⁠ ⁠; des mouchoirs blancs et bleus. Cassimbazar fournissait des soies, Patna du salpêtre et Dacca des broderies renommées. — Les vaisseaux d’Europe pouvaient remonter jusqu’à Chandernagor, mais par prudence ils s’arrêtaient pour la plupart à Coulpy, dans l’estuaire de l’Hougly⁠ ⁠; là des bots ou des bazaras et des

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bourys, petits vaisseaux propres au pays, allaient chercher les marchandises et apportaient celles destinées à l’Europe.

Dupleix, qui vint en 1731, doubla en un instant le commerce de Chandernagor, à la fois parce qu’il eut plus de fonds à sa disposition et qu’il eut lui-même plus d’initiative. Grâce à son inlassable énergie, il put charger annuellement pour l’Europe deux à trois navires, qui tous portaient de I 800 000 à 2 millions de marchandises et il en arma une douzaine d’autres pour le commerce d’Inde en Inde avec un chargement moyen de 3 à 400000 livres. Ce fut la période de plus grande prospérité du comptoir⁠ ⁠; elle ne fut jamais dépassée ni même égalée par la suite.

INDIEN DE LA SECTE DE VICHENOU, d’après Sonnerat : Voyage aux Indes orientales 1782. (A. Reiss.)
Gravure INDIEN DE LA SECTE DE VICHENOU, d’après Sonnerat : Voyage aux Indes orientales 1782. (A. Reiss.)

Quant au reste, administration sans relief, comme il convenait à un territoire aussi peu étendu. Nous y voyons cependant une tentative très marquée de la part de Dupleix de se soustraire à toute autorité⁠ ⁠; il eût voulu que la direction du Bengale constituât un gouvernement indépendant de Pondichéry. Aussi, dans différentes circonstances, telles que l’affaire des roupies et le choix des curés ou vicaires de l’église de Chandernagor, affecta-t-il une liberté d’allure qui confinait à la révolte : « Nous ne pouvons que nous en plaindre, écrivait le Conseil supérieur à la Compagnie le 5 mars 1738⁠ ⁠; le INDIEN DE LA SECTE DE VICHENOU (D’après Sonnerat : Voyage aux Indes Conseil (de Chandernagor) se moque de tout ce Orientales. 1782). que nous pouvons lui écrire, il affecte au contraire de prendre le contre-pied de ce que nous lui marquons et fait toujours en sorte d’éluder les ordres que nous lui donnons⁠ ⁠; il est impossible que notre correspondance avec Chandernagor dure plus longtemps sur le pied qu’elle est⁠ ⁠; il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée⁠ ⁠; que la Compagnie nous mette en état de faire exécuter nos ordres à Bengale ou qu’elle nous permette de n’en donner aucun. »

Les relations avec les colonies européennes furent plus conciliantes. Dupleix n’entretint que de bons rapports avec les gouverneurs anglais de Calcutta et le commandant hollandais de Chinsura. Les seules difficultés que nous eûmes avec nos voisins provinrent de divergences de vues sur la conduite à tenir à l’égard de la Compagnie d’Ostende et elles étaient presque toutes réglées au moment de l’arrivée de Dupleix. Malgré les ordres du roi de n’avoir aucun égard pour cette compagnie et de faire arrêter et renvoyer en France comme prisonniers tous ceux de nos nationaux qui se mettraient à son service, ni La Blanchetière, ni Dirois ni Dupleix ne cherchèrent sérieusement à l’incommoder. La Compagnie d’Ostende disparut d’elle-même en 1733.

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La région de Chandernagor commença à être menacée à partir de 1742 par les Mahrattes, le seul peuple de l’Inde offrant alors quelque vitalité. Mais c’étaient moins nos établissements que les Etats du nabab qui étaient visés par leurs incursions⁠ ⁠; on estima toutefois prudent de faire entourer la forteresse de la ville par un fossé protecteur. Les Mahrattes renouvelèrent leurs attaques à peu près chaque année jusqu’en 1750. Aliverdi Khan fut assez heureux pour échapper à leur domination.

Des divers comptoirs dépendant de Chandernagor, Balassor était surtout destiné à fournir des pilotes aux navires qui entraient dans le Gange⁠ ⁠; il ne s’y faisait de commerce d’aucune sorte.

La loge de Cassimbazar avait été créée spécialement pour le commerce des soies qui se préparent en grande quantité dans la région de Mourchidabad. C’était encore un poste d’observation politique aux portes de la capitale⁠ ⁠; à ce titre, il était assez onéreux, en raison des exigences constantes du nabab et de sa cour. On lévacua partiellement de 1732 à 1734, puis, sous prétexte que l’établissement était indispensable pour se procurer de première main les soies nécessaires pour l’assortiment de nos cargaisons, on y rétablit un personnel plus important en lui donnant comme chef le second même de Chandernagor. Burat, ancien chef de Moka, occupa ce poste pendant dix ans jusqu’en 1743.

Le comptoir de Patna ne remplit pas toutes les espérances que l’on avait formées en le créant. Il prospéra pendant trois ou quatre ans, puis, devant l’impossibilité de faire régulièrement des ventes et des achats, il ne tarda pas à péricliter. Là, comme ailleurs, les exigences des autorités locales paralysaient les affaires : le nabab prétendit un instant se réserver le monopole du salpêtre, afin de le vendre au prix le plus élevé. En vue de développer ce commerce, nous avions établi deux loges secondaires à Chapra et à Singuia, dans le voisinage de Patna, mais sans y placer d’agent européen. Dupleix qui s’était complu pendant trois ans à se reconnaître dans cette œuvre, qui était la sienne, s’en désintéressa presque complètement lorsque les difficultés s’accumulèrent et à la réclame retentissante des premiers jours succéda un silence discret et presque accusateur.

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Les établissements de Dacca et de Jougdia suivirent de près celui de Patna : ils datent de 1735. Le droit de nous installer à Dacca nous avait été concédé en 1722, mais pour des raisons de convenance, la Compagnie attendit treize ans avant d’en faire usage. Dacca est à 264 milles à l’est de Calcutta⁠ ⁠; cette longue distance ne prédisposait pas à une grande activité commerciale et de fait ni Dacca ni Jougdia n’eurent jamais une grande importance. On accédait à ces deux comptoirs par voie fluviale : l’Hougly, puis le Gange, enfin le Brahmapoutre. Jougdia était cependant située au bord de la mer, mais la côte était si basse que la loge était souvent emportée par les eaux et il fallut plusieurs fois la déplacer pour la sauver d’un désastre. C’étaient de mauvaises conditions pour une navigation régulière.

HORS DE L’INDE

En résumé, tous ces établissements, quoique vivant dans une sécurité politique à peu près complète, coûtaient fort cher à la Compagnie, sans lui procurer des avantages suffisants pour compenser les pertes. Plus le nombre des comptoirs augmentait et plus s’accroissait la dépense. Dans un mémoire de 1753, Dupleix, jetant un regard sur le passé, estimait qu’à Mahé la Compagnie n’avait rien de plus cher que le poivre qu’elle en retirait, — qu’à Karikal, pour une dépense totale de un million 15 000 roupies, elle n’en avait récupéré que 286 769, — que les travaux faits à Yanaon avaient fait perdre presque tous les avantages du comptoir, — qu’enfin Patna, Cassimbazar, Balassor, Masulipatam, Calicut et Surate n’avaient aucun revenu, mais étaient exposés à des avanies fréquentes ou à des dépenses fort inutiles. Il ne faisait d’exception que pour Chandernagor, dont les revenus, qui n’étaient que de 8 o00 roupies en 1732, avaient plus que triplé sous son administration. Les bénéfices retirés du commerce d’Inde en Inde proprement dit, c’est-à-dire des factoreries établies en dehors de l’Inde, pouvaient être plus considérables⁠ ⁠; là, nous n’avions pas à faire les frais d’une installation régulière ni permanente. Les opérations commerciales se liquidaient d’ordinaire entre l’arrivée d’un bateau et son départ⁠ ⁠; il arrivait plus rarement qu’un subrécargue ou autre employé dût rester jusqu’à l’année suivante pour assurer l’écoulement des marchandises. Les seuls dangers à craindre provenaient des pouvoirs indigènes qui ne cherchaient qu’à profiter de la présence de nos navires pour en tirer le plus d’argent possible, au risque de les décourager de revenir les années suivantes. Pour qu’une opération fût réellement fructueuse et dédommageât parfois de pertes antérieures, il fallait qu’elle rapportât 50 à 60 pour 10o de bénéfice net et ce n’étaient pas des chiffres extrêmement rares. A CHEM la suite de propositions faites par le roi du pays au conseil de Chan- Le premier voyage d’Achem paraît avoir été fait en 1726, à dernagor. Ils devinrent ensuite assez réguliers et furent surtout effectués par des vaisseaux d’Europe arrivés en juillet et qui repartaient en janvier⁠ ⁠; le voyage d’Achem se faisait dans l’intervalle. Un chargement comprenait d’ordinaire 100 à 150000 livres de marchandises et pouvait donner 50 000 livres de bénéfices. On rapportait d’Achem des chevaux, du brai, du ganja, du benjoin et du rotin. Les échanges se faisaient souvent en pacotille d’Europe ou en opium du Bengale. — Les comptes n’étaient pas toujours d’un règlement facile et nous étions souvent obligés de nous faire justice nous-mêmes. On saisissait alors quelques effets appartenant au roi et on venait les vendre à Pondichéry. Le commerce de Bassora, bien qu’il fût réputé avantageux, ne donnait pas de fameux résultats⁠ ⁠; il se faisait surtout avec des navires armés au Bengale et GUERRIER DU PAYS D’ACHEM chargés en grande partie par des étrangers. Le (Musée de l’Armée, fonds Dubois de l’Étang). commerce des draps et toiles était le plus important, puis venait celui du fer et du café. Les marchandises de retour venaient surtout de Perse : c’étaient du cuivre, du thé, du vin de Chiraz, de l’eau de rose, des fruits secs, des perles, un peu d’ambre mais surtout de l’argent. Les attaques incessantes des Arabes du désert, non moins que l’avidité des gouverneurs turcs, étaient un obstacle permanent à la sécurité des transactions.

IV. - LE COMMERCE D’INDE EN INDE

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GUERRIER DU PAYS D’ACHEM. (Musée de l’armée, fonds Dubois de l’Étang. (G. Hanotaux fils.)
Gravure GUERRIER DU PAYS D’ACHEM. (Musée de l’armée, fonds Dubois de l’Étang. (G. Hanotaux fils.)

La défense de nos intérêts était confiée aux Carmes fixés depuis longtemps dans le pays, mais ils apportaient tant de mollesse ou d’indifférence à leur tâche qu’on prit le parti en 1738 de créer un consulat particulier, rattaché au Conseil supérieur de Pondichéry. Le premier consul désigné fut Jogues de Martinville, qui mourut à son poste en 1741. Il fut remplacé par Otter, bibliothécaire à la bibliothèque du roi, envoyé en Perse pour acheter des vieux livres et des manuscrits. Rappelé en France en 1743, il céda la place au sous-marchand Gosse, qui après avoir exercé ses fonctions pendant deux ans, eut ordre de revenir à Pondichéry. L’expérience avait été jugée trop onéreuse et l’on en revint à l’ancien état de choses : les Carmes reprirent leurs fonctions consulaires.

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En même temps que l’on établissait un consulat à Bassora, la compagnie jugea bon de fonder aussi un comptoir à Bender Abbas, sur le golfe Persique. Au bout de trois ans, cette expérience se trouva moins avantageuse encore et l’on supprima purement et simplement la nouvelle loge⁠ ⁠; les deux employés y étaient morts à la tâche. CHINE navires passant à Pondichéry et allant à Canton avec quelques Le commerce de Chine se faisait surtout de France par des marchandises et environ 2 millions de livres de matières d’argent. On échangeait cet argent contre de l’or avec un bénéfice de 3o à 40 pour 100. Aussi ce commerce était-il très réputé et très recherché. Quand les Chinois s’aperçurent du bénéfice que nous retirions de nos opérations, ils eurent soin, au moment de l’arrivée des vaisseaux d’Europe, d’augmenter le prix de l’or, sauf à lui rendre son cours normal aussitôt après leur départ.

Les produits que l’on tirait de Chine consistaient surtout en thé de différentes qualités, porcelaine, rhubarbe, soie écrue de Nankin, étoffes de soie, comme gourgourans et damas pour habits et pour meubles, péquins, satins, éventails, vernis, borax, encre de Chine, papiers peints, rotins, etc. Il n’était pas toujours aisé de se les procurer. Les Chinois montraient plus de réserve que les autres Orientaux et il y avait toujours dans leur attitude comme une hostilité latente. C’étaient d’autre part des négociants très retors, dont les procédés commerciaux variaient à l’infini. On ne pouvait guère passer avec eux un marché convenable sans les avoir longuement fréquentés⁠ ⁠; aussi la question se posa-t-elle de savoir si l’on devait entretenir à Canton des agents qui y resteraient en permanence pour préparer à loisir les achats de l’année suivante ou bien courir le risque de faire toutes les opérations durant l’escale des navires. Dans le premier cas, la Compagnie avait observé qu’à la longue il s’établissait une sorte de collusion entre ses agents et les négociants chinois et que ses intérêts étaient souvent sacrifiés⁠ ⁠; dans le second cas on avait la chance de passer des marchés plus avantageux mais de se tromper plus lourdement sur la qualité ou le prix des marchandises. Godeheu, envoyé en mission en Chine et dans l’Inde en 1736 et 1737, s’était très nettement

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prononcé contre la permanence de nos agents. Ses conclusions avaient paru fort sages, et dès 1738 la Compagnie décida qu’elle n’aurait plus de résidents en Chine. Toutefois, — telle est la force des principes, — Duvelaër de la Barre qui fut envoyé peu de temps après en Chine, voyant les bénéfices considérables que l’on pouvait retirer du commerce de l’or, prolongea son séjour sous prétexte de maladie⁠ ⁠; puis ce fut le prétexte des menaces de guerre, enfin ce fut la guerre elle-même. Et, de prétexte en prétexte, Duvelaër finit par rester dix ans à Canton. Il était assisté d’un conseil de direction dont un subrécargue du nom de Roth fut membre permanent à partir de 1742 et dont les autres membres furent successivement les subrécargues de chaque expédition.

M TANILLE J

En raison des frais considérables qu’il fallait engager, il se faisait peu d’armements directs de Pondichéry pour la Chine. Nous ne commençâmes à aller à Manille qu’à partir de 1720 ou 1721. Le premier armement donna un bénéfice assez appréciable⁠ ⁠; d’autres ne rendirent que leur capital⁠ ⁠; d’autres enfin furent déficitaires. Mais dans l’ensemble ce commerce était avantageux⁠ ⁠; il pouvait donner 30 pour 100 de bénéfice. La Compagnie s’y intéressait d’ordinaire pour une somme de I0 000 pagodes, formant environ le quart de l’armement. Il n’apparaît pas que Pondichéry y ait pris une grande part⁠ ⁠; les départs se faisaient plus communément du Bengale. M - OKA cafés du même nom qui venaient en réalité de l’intérieur et notamment Le comptoir de Moka n’avait d’utilité que pour le commerce des de Betelfaqui, à quelque cent kilomètres de la côte entre Moka et Hodeïda. A l’origine, la Compagnie faisait directement ce commerce de France⁠ ⁠; en 1726, elle résolut de le faire faire de Pondichéry et donna pour instructions à La Feuillée, chef du comptoir, de lui procurer chaque année 4 à 500 milliers de café, c’est-àdire la quantité jugée nécessaire à la consommation du royaume. Les fonds seraient fournis par le Conseil de Pondichéry soit en numéraire, soit en marchandises qui seraient vendues sur place.

Les voyages de Moka furent réguliers⁠ ⁠; parmi les capitaines qui l’entreprirent, il faut citer La Bourdonnais qui partit de Pondichéry le 3I décembre 1727 et y revint le 2 août suivant. Les marchandises que l’on importait dans le pays étaient d’ordinaire du riz, du gingembre, du safran, du fer, des casses et des mallemolles. Le café y était acheté à des cours très variables, entre 40 et 115 piastres le bohar : le bohar pesant 405 livres de France et la piastre valant 2 roupies ou 6 fr. 80.

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Les vexations ou les exigences du gouverneur de Moka obligèrent, comme on l’a vu, le gouverneur Dumas à entreprendre en 1737 une expédition militaire pour empêcher nos droits d’être trop méconnus. Gabriel Dumas, frère du gouverneur, fut alors choisi comme directeur du comptoir⁠ ⁠; mais il parut à la Compagnie que ses intérêts étaient trop sacrifiés à ceux des particuliers et elle décida en 1741 de supprimer le comptoir en tant qu’établissement permanent. Le commerce serait désormais fait par des particuliers ou par des employés de la Compagnie qui reviendraient par le bateau qui les avait portés. PEGOU et pour en retirer des bois tels que le teck, du brai, des huiles et On allait au Pégou pour y construire ou y radouber des navires autres objets nécessaires à la navigation : les bois y étaient pour rien. On y portait très peu de marchandises : les paiements étaient trop longs et les risques très grands. Il ne semble pas que l’on eût été en relations suivies avec ce pays avant 1725, année où l’on y envoya le Pondichéry. Un bijoutier de Paris, nommé Alvarez, décoré du titre d’agent de la Compagnie, alla jusqu’à Ava où il eut une audience du roi. A la suite de longues négociations et de nombreux cadeaux, le roi nous céda un terrain à Prôme, ville située sur le chemin d’Ava et un bancassal à Syriam et fixa à 9 1/2 pour 10o les droits de douane pour les objets que nous introduirions dans le pays. De la Noë et Puel y représentèrent successivement nos modestes intérêts.

Les Pégouans étaient tributaires des Birmans et du roi d’Ava. Fin décembre 1740, ils se soulevèrent, chassèrent les Birmans de Syriam, égorgèrent les notables, se rendirent maîtres du pays et se donnèrent un roi particulier. Ils passaient pour être peu favorables aux étrangers. Après avoir essayé de se maintenir au milieu de ces compétitions, Puel dut abandonner la place et rentra à Pondichéry en janvier 1742, laissant à un missionnaire, le P. Wittony, le soin de représenter la nation.

Sur cette même côte d’Asie, mais plus au sud, nos vaisseaux allaient parfois hiverner à Merguy, qui appartenait alors au Siam, mais nous n’y faisions aucun commerce.

Tel était le commerce français en dehors des établissements de l’Inde. Nous avons cru utile et nécessaire d’en retracer les conditions essentielles, puisque aussi bien Pondichéry était le siège officiel de tout ce trafic et de ce mouvement de navigation. Comme ces conditions se modifièrent peu dans la suite — les périodes de guerre exceptées — nous nous contenterons désormais d’en signaler les manifestations principales, au fur et à mesure des événements, sans revenir en particulier sur la vie propre de chaque comptoir ou établissement. Ce « commerce particulier, écrivait Dumas en 1737, rend les colonies vivantes et florissantes, il augmente les droits et les revenus des établissements et enfin il sert de débouché aux marchandises qui, s’étant trouvées de qualité inférieure, n’ont pu entrer dans les cargaisons d’Europe, sans quoi elles demeureront à la charge des marchands malabars de Pondichéry qui ne sont point en état d’être surchargés d’une quantité considérable de marchandises de rebut ».

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Ainsi, loin de nuire à la Compagnie, ce commerce lui apportait un concours des plus utiles, en lui permettant d’écouler dans les mers de l’Orient des marchandises de rebut ou les malfaçons qu’elle était parfois obligée d’accepter de ses contractants et qui n’auraient pas trouvé acquéreurs en Europe. C’est pourquoi la Compagnie s’intéressa toujours à ce commerce, sans lui accorder peut-être toute l’importance qu’il méritait.

TOMBEAUX MILITAIRES A BHAGALPOUR. (G. Hanotaux fils.) Cul-de-lampe
Gravure TOMBEAUX MILITAIRES A BHAGALPOUR. (G. Hanotaux fils.) Cul-de-lampe
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PLAN DE MADRAS, PARTIE SUR LA MER (1746)
Gravure PLAN DE MADRAS, PARTIE SUR LA MER (1746)
HISTOIRE DES COLONIES. T. V.

Raizone brulees l’entrée de 00000 Duplei La Bourdonnais et les préparatifs de l’expédition de à Pondichéry. — Premières difficultés avec Dupleix. — Le siège et la prise de Madras (2I septembre 1746. — Le conflit Dupleix-La Bourdonnais. — Intervention du nabab d’Arcate. — Bataille de l’Adyar. — Madras pendant l’occupation française. — Les tentatives avortées contre Goudelour. — Arrivée de l’amiral Boscawen. — Le siège de Pondichéry (6 septembre-15 octobre 1748). — Le traité d’Aix-la- Chapelle et la restitution de Madras (Ier septembre 1749). A guerre ne fut déclarée entre la France et l’Angleterre que le i5 mars 1744, mais on la prévoyait depuis longtemps et, sur les suggestions de La Bourdonnais, alors en France, le contrôleur général Orry avait, en prévision des événements, envoyé aux Iles dès 174T une flotte de cinq navires, dont il avait confié le commandement à La Bourdonnais lui-même. Comme la paix dura encore plus de deux ans, l’inconvénient de cette manœuvre fut de révéler nos desseins aux Anglais. Au bout de quelques mois la flotte fut rappelée et quand la guerre éclata, ce furent au contraire les Anglais qui, instruits par notre expérience, avaient à leur tour envoyé IO des vaisseaux dans les mers de l’Orient et se trouvèrent en situation de nous porter les premiers coups.

MAHÉ DE LA BOURDONNAIS, d’après un tableau conservé à Port-Louis, île Maurice. (Mme G. Hano-

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Dupleix avait fermement compté que, suivant l’usage, la neutralité serait observée dans l’Inde et, dès qu’il eut connaissance de la déclaration de guerre, il se mit en rapport avec les gouverneurs de Madras et de Bombay et les directeurs de Calcutta et de Tellichéry pour leur donner avis que l’intention de la France n’était point de porter les hostilités au delà du Cap de Bonne-Espérance et il leur soumit en même temps un projet de neutralité. Sans entrer franchement dans ses vues, les autorités civiles anglaises n’étaient cependant pas hostiles à un accommodement⁠ ⁠; mais il n’en allait pas de même des capitaines de la marine royale qui ne songeaient qu’à faire des prises fructueuses⁠ ⁠; pour eux la paix était le pire des accidents. Au moment même où l’on négociait dans les villes de l’Inde, ils nous enlevèrent en rade d’Achem le Favori, qui revenait de Manille, puis dans les détroits de la Sonde le Dauphin, le Jazon et l’Hercule, qui revenaient de Canton, et enfin dans le golfe de Bengale ou la côte Malabar la Fière, l’Expédition, le Saint-Benoît, le Dupleix, le Chandernagor, l’Heureux et le Maure, dont quelquesuns, il est vrai, n’étaient que de simples bots. Ce furent, en dehors des navires eux-mêmes, des pertes d’argent considérables, car la plupart d’entre eux, — les capitaines ignorant qu’on fût en état de guerre, — revenaient avec de riches cargaisons soit en numéraire, soit en marchandises⁠ ⁠; dans une évaluation des pertes faite à la fin de la guerre, celle des trois vaisseaux de Chine représentait 7 495 724 livres.

TIFS DE L’EXPÉDITION DE MADRAS

Il fallut donc que Dupleix se résolût à la guerre. Ne pouvant la soutenir sur mer, il tint au moins à contre-balancer sur terre les avantages obtenus sur l’eau par nos ennemis, et il envisagea le siège et la prise de Madras. Dès les derniers mois de 1741, l’ingénieur Paradis avait été envoyé dans cette ville aussi mystérieusement que possible pour en étudier le plan et déterminer les meilleurs points d’attaque. Ce projet fut repris d’acco . Retiré aux Iles avec cinq vaisseaux seulement, celui-ci ne pouvait, au début de 1745, songer à intervenir utilement dans les affaires de l’Inde⁠ ⁠; il se fût heurté à la flotte plus nombreuse du commodore Barnet, sans aucune chance de victoire. Des lettres qu’il reçut de Paris au mois de juillet l’informèrent de l’arrivée prochaine de cinq autres vaisseaux, en même temps qu’elles l’autorisaient à se rendre au golfe du Bengale pour y faire la guerre de course et « même prendre tout autre parti, quel qu’il fût ». Son attitude à l’égard de Dupleix était 146 également tracée⁠ ⁠; il devait lui donner avis de tous ses projets et « agir avec lui avec les égards qu’il convenait d’avoir pour un homme qui commandait dans toute l’Inde ». Dupleix reçut de son côté les ordres les plus précis pour le seconder.

MAHÉ DE LA BOURDONNAIS, d’après un tableau conservé à Port-Louis, île Maurice. (Mme G. Hano-

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Nulle allusion à Madras, soit pour recommander soit pour interdire l’expédition. La Compagnie et le ministère ne voulurent prendre à cet égard aucune responsabilité, mais il était évident qu’ils connaissaient le projet et en désiraient le succès⁠ ⁠; dans le procès qui fut fait plus tard à La Bourdonnais, nul ne lui reprocha de l’avoir réalisé.

FORT SAINT-GEORGES 1736, d’après un tableau de G. Lambert. (G. Hanotaux fils.)
Gravure FORT SAINT-GEORGES 1736, d’après un tableau de G. Lambert. (G. Hanotaux fils.)

En tout cas, La Bourdonnais tenait beaucoup à l’idée. Dès qu’il se crut suffisamment couvert par les ordres extrêmement larges du ministre, il se mit en rapport avec Dupleix pour prendre en commun toutes les dispositions utiles au succès de l’expédition. Il se croyait presque assuré de réussir si l’on réunissait 2000 Européens et si, à Pondichéry, toutes les mesures étaient prises pour lui procurer au moment de son arrivée des sacs à terre, des paniers, des pioches, des mortiers, MAHÉ DE LA BOURDONNAIS lingues, enfin tout ce qui était nécessaire à un siège⁠ ⁠; il importait seulement que ces préparatifs, que rien ne pouvait dissimuler, parussent affectés à une autre opération. « S’il n’y a point de changement considérable à Madras, disait-il, je serai sûr de réussir et ne négligerai rien pour faire payer aux Anglais nos vaisseaux de Chine et de Manille. »

Dupleix entra complètement dans ces vues, et, tout en laissant à La Bourdonnais la responsabilité pleine et entière de l’exécution, il fit avec toutes les précautions nécessaires les préparatifs qui lui étaient demandés. Lui aussi considérait le succès comme facile : en dépit de divers avertissements, les Anglais ne faisaient rien pour assurer la défense de leur ville et celle-ci restait aussi exposée qu’elle pouvait l’être en 1741, au moment de la visite de Paradis. Tout était prêt à Pondichéry pour un embarquement dès le mois de décembre 1745.

MAHÉ DE LA BOURDONNAIS, d’après un tableau conservé à Port-Louis, île Maurice. (Mme G. Hano-

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Malheureusement les vaisseaux de renfort promis à La Bourdonnais n’arrivèrent aux iles que le 18 janvier 1746 avec un effectif de I 000 blancs et 3 à 400 noirs. La Bourdonnais eut alors à sa disposition 1o navires de 406 canons, 2 350 blancs et 3 à 400 noirs, dont le nombre fut bientôt porté à 700. Cette longue attente l’avait de toute nécessité immobilisé et empêché de frapper les coups décisifs au moment opportun.

MIERES DIFFICULTES AVEC DUPLEIX

Faute de vivres pour subvenir aux besoins d’un si nombreux équipage, et n’en pouvant trouver aux Iles, La Bourdonnais se résolut, avant de partir pour l’Inde, à aller en chercher à Madagascar et il s’embarqua pour cette île le 24 mars — deux ans après la déclaration de guerre. Il y fut retenu par une violente tempête, qui endommagea une partie de sa flotte et il n’arriva que le 8 juillet à Pondichéry, après avoir livré deux jours auparavant à la flotte anglaise un combat très meurtrier qui resta indécis. Dupleix le reçut en l’embrassant. Les deux hommes ne s’étaient pas rencontrés depuis seize à dix-sept ans, lorsqu’ils se trouvèrent ainsi réunis pour assurer en commun le succès d’une entreprise qui pouvait amener la perte de tous les établissements anglais dans l’Inde. Les correspondances échangées depuis plus d’un an ne laissaient présager entre eux aucun désaccord, aucune rivalité, et Dupleix n’avait cessé de laisser entendre que, retenu à Pondichéry et ne devant pas courir lui-même les hasards de la guerre, il ne pouvait que contribuer à la gloire certaine de nos armes, laissant à La Bourdonnais tout l’honneur du succès. Mais cinq jours ne s’étaient pas passés que tout, même la claire vision de leurs missions, cédait sous l’impétuosité de leur nature et la susceptibilité de leur caractère.

De lamentables questions d’amour-propre commencèrent à diviser les deux gouverneurs : La Bourdonnais trouvait qu’on ne lui décernait pas assez d’honneurs et Dupleix estimait qu’on lui en donnait trop. Le gouverneur de l’Inde eût voulu que celui des Iles se considérât à Pondichéry comme son subordonné. Investi par la Compagnie d’une mission militaire spéciale, que Dupleix devait seulement GUERRE AVEC L’ANGLETERRE ET SIÈGES DE MADRAS ET DE PONDICHÉRY favoriser de tout son pouvoir, La Bourdonnais estimait au contraire qu’il avait droit à une indépendance absolue.

149 FORT SAINT-GEORGES

Jusqu’à quel point d’anciens souvenirs, d’anciens froissements peut-être, remontèrent-ils à la surface pour jeter une barrière entre les deux hommes, c’est ce que l’histoire ne peut établir⁠ ⁠; mais on a vu par des lettres de Dupleix de 1736 qu’il n’avait aucune estime pour son collègue. Il suffit des premières notes discor- (1736) (D’après un tableau de G. Lambert). dantes sur leurs pouvoirs réciproques pour leur faire oublier à l’un et à l’autre que ce n’était pas de querelles personnelles qu’alors il s’agissait. Dupleix, qui avait le tort d’exprimer tout haut sa pensée, ne se gêna pas pour dire que La Bourdonnais était d’un caractère intraitable, un bavard, un imposteur⁠ ⁠; bien plus, il l’accusa d’avoir, lors de la dernière affaire maritime, laissé échapper la flotte anglaise par sa négligence, alors qu’il eût pu la prendre tout entière. Ces bavardages, qui n’étaient pas sans écho, contribuèrent sans aucun doute à créer et à entretenir entre les deux hommes une atmosphère de malaise. Ce n’était pas un heureux prélude à l’examen des affaires qu’ils auraient à traiter officiellement. Ils continuèrent néanmoins à se voir et se reçurent réciproquement à des dîners suivis de danses

Illustration de l'ouvrage, page 149
Gravure sans légende (page 149)
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et de chants : Dupleix avait une fort bonne équipe de musiciens venus d’Europe.

On discuta de vive voix et par écrit les conditions de l’expédition de Madras. De la correspondance (lettres des 17 et 20 juillet), il semble résulter qu’on ne prit pas de parti ferme sur la conservation ou la restitution de cette place, dans le cas où le sort nous favoriserait⁠ ⁠; ce qui ressort des lettres, c’est que La Bourdonnais voulait rançonner la ville sans la détruire, tandis que Dupleix jugeait plus utile de la démanteler, pour débarrasser Pondichéry d’une concurrence. Quoi qu’il dût arriver, les deux gouverneurs étaient d’accord pour reconnaître qu’en vue d’assurer le succès de l’expédition, il était indispensable d’enlever auparavant à l’ennemi la maîtrise de la mer et par conséquent de détruire son escadre.

La Bourdonnais appareilla le 4 août à bord de l’Achille et s’en fut à la recherche de l’ennemi. Il ne le rencontra que le 17 au large de Negapatam. Après un assez long temps d’observation, les deux flottes allaient peut-être s’aborder lorsque le vent changea tout d’un coup et les sépara. L’ennemi prit le large et bientôt après disparut à l’horizon. La Bourdonnais, estimant avoir assez fait pour l’honneur et le devoir, revint à Pondichéry le 23 août.

Il y arrivait malade et découragé. La flotte anglaise qui tenait la mer lui donnait du souci⁠ ⁠; il craignait maintenant qu’en entreprenant l’expédition de Madras, cette flotte ne vint le troubler et rendre peut-être tous ses efforts inutiles. Aussi, dans des conciliabules secrets tenus avec Dupleix et Paradis dès le lendemain de son débarquement, alla-t-il jusqu’à mettre en cause l’utilité de l’expédition et déclara-t-il qu’il ne l’entreprendrait que s’il en recevait l’ordre écrit du Conseil supérieur. Il fut aisé à Dupleix de lui faire valoir qu’il n’y avait aucune raison de provoquer cet avis, puisqu’on s’en passait depuis plus d’un an. Mais La Bourdonnais tenait à son idée et par lettre du 26 août, il sollicita formellement l’opinion du Conseil. « Plus on approche d’un objet et mieux on le reconnaît, » disait-il, ajoutant que s’il n’obtenait pas une délibération motivée, il n’irait pas attaquer Madras et enverrait ses vaisseaux croiser où il le jugerait nécessaire. « Je préfère, concluait-il, la réputation d’un homme sage à toute autre. »

Le premier inconvénient de cette demande fut de rendre publics des préparatifs qui se faisaient depuis longtemps à ciel ouvert, mais qu’on déclarait destinés à une expédition purement maritime. Cependant, si l’on prenait une décision rapide, on pouvait encore y parer.

On conçoit l’embarras du Conseil supérieur, il n’était pas habitué à prendre de telles responsabilités, mais comme cette assemblée n’avait d’autres vues que celles de Dupleix, ce fut la pensée ou plutôt la politique du gouverneur qu’elle traduisit en cette circonstance. Le Conseil parut d’abord offensé qu’on lui parlât pour la première fois d’opération dont le ministère et la Compagnie ne l’avaient jamais entretenu⁠ ⁠; en conséquence il ne pouvait donner aucun avis sans s’exposer à aller peut-être contre les ordres du roi. Il sentait toutefois la nécessité d’obliger l’escadre anglaise à laisser la mer libre et, sans se prononcer sur la priorité ni l’importance de l’expédition de Madras, il fit simplement observer à La Bourdonnais qu’il serait fâcheux, honteux même pour la nation d’abandonner les seuls moyens qui pussent obliger la flotte ennemie à entrer en ligne.

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C’était répondre un peu trop prudemment à côté de la question. La Bourdonnais en conclut qu’il lui était loisible de ne pas aller à Madras et il laissa entendre à qui voulait l’écouter qu’il était prêt à marcher, mais que c’était le Conseil qui l’arrêtait.

Le Conseil se trouvait ainsi en fâcheuse posture⁠ ⁠; si l’expédition ne se faisait pas, c’était sa faute. Plutôt que d’accepter ce discrédit, il se réunit à nouveau le lendemain, 27 août, et par une délibération plus explicite, il somma La Bourdonnais de prendre un parti « à peine de répondre en son propre et privé nom de tout ce qui pourra arriver par la suite et des dépenses ruineuses que son projet sur Madras depuis si longtemps médité et conduit au point de l’exécution, a occasionnées à la Compagnie ». Une délégation de trois conseillers fut chargée de lui porter cette réponse. La Bourdonnais répondit d’un ton sec que l’escadre partirait le soir même.

Etant encore fort malade, il en confia le commandement à La Porte-Barré, l’un de ses capitaines. Ce chef improvisé fut tout à fait inférieur à sa mission. Il parut devant Madras avec huit navires, en captura deux petits et revint à Pondichéry le 5 septembre sans autres résultats que d’avoir acquis la certitude que la mer était libre et la ville sans défense. Ce résultat seul valait la sortie de nos navires.

Cependant le bruit commençait à se répandre dans le public que si La Bourdonnais reculait devant l’expédition de Madras, c’est qu’il avait reçu des Anglais 100 000 pagodes ou 840 000 livres pour le détourner de ce dessein⁠ ⁠; on détaillait même les particularités de cette entente et des lettres anonymes circulaient à profusion. Pour couper court à ces rumeurs, La Bourdonnais demanda à Dupleix de lui préciser quelles conditions il devait imposer à Madras si la ville voulait à prix d’argent se garantir d’un bombardement et des aléas d’un siège. Dupleix répondit qu’il avait toujours considéré la prise de Madras comme le meilleur moyen d’abaisser nos ennemis et de nous indemniser de nos pertes de navires et de nos dépenses d’armement⁠ ⁠; toutefois il n’entendait donner ni avis ni conseils. D’après les ordres du ministre, La Bourdonnais était entièrement le maître de ses opérations. Cependant, sans formuler de conclusions précises, Dupleix recommandait à La Bourdonnais de retirer au moins I 322 125 pagodes soit de 1o à Il millions de livres pour tous nos débours et pertes et de n’accepter d’autre capitulation que celle où la garnison et le gouverneur seraient prisonniers de guerre.

152

On remarquera que rien n’était encore spécifié au sujet de l’avenir de la place. Tant qu’elle n’était pas prise, Dupleix ne croyait pas qu’il fût habile de dévoiler officiellement ses intentions⁠ ⁠; ce n’était pas lui qui était chargé de l’expédition et La Bourdonnais était toujours libre de ne pas s’en charger si on lui posait des conditions inacceptables⁠ ⁠; or, pour le gouverneur des Iles la prise éventuelle de Madras, c’était la rançon et rien de plus. L’affaire de Madras était une affaire commerciale et non pas politique. La ville une fois rançonnée reprendrait ses destinées sous la domination britannique.

Après le retour de La Porte-Barré, les derniers préparatifs ne prirent plus que quelques jours. Le II, à neuf heures du matin, La Bourdonnais vint prendre congé de Dupleix et le lendemain l’escadre appareilla. Elle comprenait huit navires et était forte de 2 466 blancs ou topas et de 560 noirs. D’après les ordres donnés par La Bourdonnais, I OI4 blancs et 203 noirs devaient rester à bord des navires pour les défendre contre une attaque possible de la flotte anglaise⁠ ⁠; tous les autres devaient descendre à terre dans la proportion de 464 blancs et 307 noirs comme hommes d’équipage et 968 blancs et 50 noirs comme hommes de troupe. Ceux-ci appartenaient presque tous aux effectifs de l’Inde et étaient placés sous les ordres particuliers de l’ingénieur Paradis, nommé capitaine réformé depuis trois ou quatre ans. Sous lui se trouvaient des hommes comme d’Auteuil, La Tour et Bussy, noms encore inconnus mais dont quelques-uns devaient acquérir une grande célébrité. Parmi les officiers des Iles, il convient de citer Rostaing, qui nous a laissé un récit du siège. La Bourdonnais était le commandant général de l’expédition. Malgré les préparatifs faits à Pondichéry

DRAS (21 SEPTEMBRE 1746) et tous les bruits qui couraient, les Anglais ne s’imaginaient pas qu’on osât venir les attaquer et n’avaient pris aucune mesure de défense. Ce fut la principale cause de leur perte. L’escadre française arrivée le 14 au matin, en vue de Coblon, y débarqua une partie des troupes avec Paradis, pour atteindre Madras en suivant la côte. Combinant ses mouvements avec ceux de la terre, La Bourdonnais arriva devant Madras le 15 au soir et débarqua aussitôt, à I 500 toises de l’extrémité sud de la ville, I 000 hommes d’infanterie, 340 cipayes, 10o pions et une compagnie de dragons. Aucun Anglais ne parut.

153 REDDITION DE MADRAS

Le siège qui suivit ne comporte aucun événement digne d’être rappelé. Ce fut une démonstration plutôt qu’une opération militaire. Les Anglais n’avaient (D’après un dessin de Desfontaines, gravé par Moret). que 200 blancs, quelques centaines de pions et une milice civile improvisée sous les ordres d’un officier septuagénaire. Ils n’opposèrent aucune résistance.

REDDITION DE MADRAS, d’après un dessin de Desfontaines gravé par Moret. (G. Hanotaux fils.)
Gravure REDDITION DE MADRAS, d’après un dessin de Desfontaines gravé par Moret. (G. Hanotaux fils.)

Les négociations pour la reddition de la place commencèrent pour ainsi dire le jour même. Dans la soirée du 15, Mme Barneval, fille de Mme Dupleix, dont le mari était Anglais et habitait Madras, vint demander pour les femmes l’autorisation de quitter la ville. Les deux jours qui suivirent furent employés à préparer l’attaque. La Bourdonnais transféra le 16 son camp à 800 toises à l’est de la ville et le 17 il prit possession du jardin de la Compagnie qui n’était qu’à 400 toises de la ville blanche et 200 seulement de la ville noire. Le feu commença le 18 et dura le 19 presque sans interruption. La position de la place devint rapidement intenable et dans la journée du 18, un topas nommé Francisco Pereira, ancien médecin du nabab d’Arcate et mêlé dans le passé à différentes négociations, vint, au nom du gouverneur Morse, pressentir La Bourdonnais sur ses intentions. La Bourdonnais ayant paru disposé à un accommodement, le gouverneur envoya le 20 au matin deux membres de son conseil, Monson et Hallyburton, pour conférer avec lui. Sans fixer de chiffre, La Bourdonnais laissa entendre qu’il se contenterait d’une rançon, mais c’était tout de suite qu’il fallait conclure, sinon la ville serait bombardée et réduite à merci. Et en effet, aussitôt après le départ des conseillers, le feu reprit avec une extrême violence et dura jusqu’à trois heures et quart. Francisco Pereira reparut à ce moment pour nous prier de prolonger la trêve pendant la nuit, le temps de prendre une résolution. La Bourdonnais éconduisit le messager sans trop d’égards et fit dire à Morse que le feu ne cesserait que le lendemain matin de six heures à huit heures et que, si les députés n’apportaient pas une réponse décisive, il n’écouterait plus aucune proposition. Après quoi le feu reprit et dura toute la nuit.

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Le lendemain matin, à six heures, les conseillers revinrent avec pleins pouvoirs pour traiter et sur-le-champ il fut convenu que la ville nous serait remise le même jour à deux heures de l’après-midi, — que la garnison et tous les Anglais se trouvant dans la ville seraient prisonniers de guerre, — enfin que les articles du rachat de la place seraient réglés à l’amiable par La Bourdonnais et le Conseil anglais qui livrerait aux Français tous les effets et marchandises reçues ou à recevoir des marchands en même temps que les livres des comptes, les magasins, les arsenaux, provisions de guerre et de bouche, meubles, matières d’or et d’argent et autres effets appartenant à la Compagnie d’Angleterre. La Bourdonnais donna sa parole d’honneur que ces conditions seraient exécutées et le même jour les Français entrèrent dans Madras⁠ ⁠; ils y restèrent jusqu’au Ier septembre 1749. Le siège ne nous avait coûté qu’un officier et huit hommes blessés⁠ ⁠; du côté anglais, on ne comptait guère, comme manquants, que des déserteurs.

La prise de Madras fut saluée avec autant de joie à Pondichéry que dans le camp français et Dupleix fit partir sur-le-champ deux conseillers pour féliciter La Bourdonnais. Mais c’est aussitôt qu’éclata le conflit qui couvait depuis deux mois. Qui avait le droit de régler le sort de la place et quelles étaient les conditions les plus logiques à imposer aux vaincus⁠ ⁠?

155

• E CONELIT DUPLEI

Invoquant ses instructions de 174I, qui lui disaient :

- - LA BOURDONNAIS « Il est expressément défendu au sieur de La Bour donnais de s’emparer d’aucun établissement ou comptoir des ennemis pour le conserver, » La Bourdonnais pouvait légitimement soutenir, qu’en se contentant de rançonner Madras pour le rendre ensuite à nos ennemis, il ne faisait qu’obéir à des ordres⁠ ⁠; mais, outre que ces ordres étaient anciens et qu’en guerre il faut toujours tenir compte des circonstances, La Bourdonnais avait reçu depuis d’autres instructions qui l’autorisaient à changer ses plans et même « à prendre tout autre parti, quel qu’il fût ». Il pouvait donc conserver Madras sans craindre aucun reproche, — comme de fait on n’en fit aucun à Dupleix pour n’avoir pas respecté les conventions de La Bourdonnais. Mais celui-ci avait-il le droit de prendre seul une résolution aussi importante⁠ ⁠? Il ne le semble pas. Madras faisait partie du territoire de l’Inde et comme dépositaire de l’autorité royale, Dupleix avait tout pouvoir pour exprimer son opinion et au besoin l’imposer. Avant d’engager sa parole à Morse et à son conseil, le devoir de La Bourdonnais eût été incontestablement de s’assurer l’assentiment de son collègue de Pondichéry.

Quant aux conditions à imposer aux Anglais, il n’était pas de règle, mais il était admis au dix-huitième siècle que des expéditions telles que celle de Madras pussent être envisagées comme de simples aventures dans le seul but d’en retirer un bénéfice, et l’on comprend fort bien que La Bourdonnais, qui était avant tout un homme d’affaires, ne se soit pas cru en état de forfaiture pour avoir terminé le siège par une rançon où il trouvait son compte⁠ ⁠; cependant, il eût bien pu comprendre que Madras n’était pas un comptoir ordinaire, et que c’était le chef-lieu des établissements anglais dans l’Inde. On ne prend pas une ville de cette importance pour la rendre aussitôt après, sans d’impérieuses nécessités, et il n’y avait aucune raison d’escompter que le traité de paix la rendrait aux Anglais. Jusque-là, et quoi qu’il dût alors devenir, elle devait rester entre nos mains. C’est ce que sentit Dupleix, et c’est pourquoi, dans le conflit qu’il eut avec son collègue, si l’on doit parfois regretter sous sa plume des expressions excessives et même injustes, on ne peut contester un seul instant qu’il fût dans le vrai et dans la logique, quand il résolut de casser, comme il la cassa en effet, la convention arrêtée par La Bourdonnais.

Les députés envoyés à Madras pour complimenter celui-ci de sa victoire devaient former avec les commissaires de l’armée et de l’escadre un conseil dont il serait le président, mais qui serait subordonné à celui de Pondichéry. La Bourdonnais ne voulut reconnaître ni l’un ni l’autre⁠ ⁠; le roi l’ayant laissé maître de ses opérations, il estimait que lui seul avait le droit de commander dans Madras. Et sans se préoccuper de l’avis de Dupleix, ni de l’opinion qui ne comprenait pas qu’on pût se dessaisir de cette ville moyennant finances, il continua de discuter avec le gouverneur anglais les conditions de la rançon : le 26 au matin, on était près de s’entendre pour une somme de onze lacks de roupies, soit 4 millions de francs, payables en billets. Dupleix n’eut pas de peine à faire valoir que des affaires comme celle-ci ne se réglaient pas en billets, mais en deniers comptants, et qu’il faudrait une nouvelle guerre pour les faire payer. La Bourdonnais, qui paraissait intéressé à la rançon par quelques avantages personnels, se refusa absolument à modifier son point de vue : il avait donné sa parole d’honneur, il ne pouvait s’en dédire, « dût-il le payer de sa tête ».

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Devant cette attitude, les députés envoyés par Dupleix refusèrent tout concours à La Bourdonnais. Une pétition des habitants de Pondichéry invita le gouverneur à arrêter « les injustes entreprises » du commandant de l’escadre, à retirer les troupes de l’Inde qui servaient sous ses ordres et à le réduire lui-même au seul commandement de sa flotte. Pour appuyer cette pétition, Dupleix envoya le 30 septembre le major général des troupes Bury, le procureur général Bruyère et Paradis, pour prendre avec les députés toute l’administration de Madras et constituer un conseil provincial dont serait exclu La Bourdonnais. Une invitation fut faite en même temps aux capitaines de navires de ne plus obéir à leur chef.

C’était la rupture. Bury et ses collègues arrivèrent à Madras le 2 octobre et eurent ce même jour avec La Bourdonnais une entrevue publique des plus orageuses : ils lui signifièrent les ordres de Dupleix. Une bataille faillit s’ensuivre entre les civils et officiers présents : les officiers des Iles prenant généralement parti pour La Bourdonnais. Les députés avaient pour mission d’arrêter La Bourdonnais, s’il refusait de se soumettre à leurs ordres⁠ ⁠; ils jugèrent plus sage de se retirer. Devant le danger qui menaçait encore plus son autorité que sa personne, La Bourdonnais fit embarquer sur-le-champ toutes les troupes de Pondichéry, sous prétexte qu’on venait de voir de gros vaisseaux du côté de Paliacate. Le Conseil investi par Dupleix voulut protester et dépêcha aussitôt trois officiers auprès de La Bourdonnais pour lui intimer l’ordre de prendre les arrêts : « — Mettez là vos épées, leur dit-il simplement, et restez tranquilles au gouvernement. » Les arrêts se retournaient contre eux. Paradis, envoyé pour demander raison de ce traitement, eut le même sort. Dépourvus de tout autre moyen d’action, les membres du Conseil provincial se retirèrent à San-Thomé (8 octobre).

La Bourdonnais restait maître de la situation⁠ ⁠; mais quelle situation⁠ ⁠! Personne pour exécuter les mesures qu’il eût fallu prendre pour inventorier les objets de la 156 place et lui permettre à lui-même de partir à la date qu’il s’était fixée, soit le Io octobre. D’autre part, si l’on était d’accord avec les Anglais sur les conditions de la rançon, le traité n’était pas encore conclu.

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Quelqu’un, — on ne sait pas qui, — suggéra alors l’idée que, pour tout concilier, on garderait la place jusqu’au mois de janvier⁠ ⁠; pendant ce temps on procéderait méthodiquement à l’inventaire des objets pris à l’ennemi et La Bourdonnais, devant retourner aux Iles dans le courant d’octobre, ne serait plus responsable de ce qui se passerait après son départ. On reprit les négociations avec les Anglais pour leur faire accepter ce délai, et ces conditions étaient admises lorsque survint le mémorable cyclone du 13 octobre qui désempara notre escadre et nous fit perdre deux navires avec presque tous leurs équipages. Pressé de regagner les Iles, La Bourdonnais demanda à Dupleix de prendre l’engagement d’observer les conditions acceptées par les Anglais et, sans avoir obtenu de promesses précises, signa enfin le 21 octobre les articles de la capitulation. Le surlendemain, il mettait à la voile, laissant l’administration de Madras au conseiller d’Espréménil.

Par ce traité, qui comprend 17 articles, le gouverneur anglais et son conseil s’engageaient, entre autres conditions, à faire payer pour la rançon de la ville une somme de I 100 000 pagodes, dont 500 000 payables en Europe et les 600 000 autres dans l’Inde, par échéances s’échelonnant entre 1747 et 1749. La Bourdonnais prit au nom de Dupleix et au sien l’engagement que la ville serait rendue à l’ennemi à la fin de janvier.

Mais, en partant, il avait à peu près la certitude que cet engagement ne serait pas tenu : Dupleix lui avait écrit le 8 octobre qu’on peut manquer à sa parole lorsqu’elle est avantageuse à l’ennemi et désavantageuse à la nation. Et au moment de signer la capitulation, il avait dit à d’Espréménil : « Je signerai la capitulation seul, en y ajoutant un article par lequel je stipulerai que le coup de vent m’empêche de garder la place moi-même. Pour la capitulation, M. Dupleix sera le maître de la faire exécuter, d’y retoucher, etc... s’il ne la trouve pas bien... Ma parole sera dégagée et M. Dupleix fera des choux et des raves de la ville, ce seront ses affaires. »

Ce ne fut donc une surprise pour personne, même pour les Anglais, lorsque le 7 novembre, Dupleix cassa purement et simplement le traité du 21 octobre. Mais, avant d’exposer les causes directes de cette annulation, peut-être n’est-il pas inutile de revenir sur la conduite de La Bourdonnais en toute cette affaire.

Ses complaisances pour les Anglais parurent suspectes même à son entourage et le soin avec lequel il discuta et arrêta seul et sans témoins les conditions de la rançon avec Morse et son conseil firent naître spontanément l’accusation de trahison. On disait couramment que La Bourdonnais avait reçu 100 000 pagodes, soit près d’un million pour promettre la restitution de la ville. De fait il reconnut luimême, dans le mémoire qu’il publia en 1752 pour sa défense, qu’il reçut divers présents, mais il nie avoir demandé et accepté quelque somme que ce fût avant la signature du traité de rançon. Pour le reste il est moins explicite et ses dires sont assez embarrassés. Or, si l’on doit s’en rapporter à des lettres de Morse et de Monson de 1747 et de 1748, mais surtout à la Lettre d’un propriétaire de la Compagnie anglaise publiée à Londres le II avril 1750, il semble à peu près établi qu’une somme de 100 000 pagodes fut en effet remise à La Bourdonnais au moment de la signature 10l0 de la convention du 21 octobre. Un Guarde Houfes volumineux dossier aux Archives de l’India office ne laisse aucun doute à cet égard. Comme le roi n’avait pas expressément recommandé le siège de Be Governors houfe. Madras, et qu’il était d’usage de rançonner les villes prises plutôt que de les conserver, on fut assez embarrassé pour considérer les tractations de La Bourdonnais comme affaires FORT-SAINT-GEORGES

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FORT SAINT-GEOrGes d’après le Récit des Indes de l’Est par I. Frizer. (A. Reiss.)
Gravure FORT SAINT-GEOrGes d’après le Récit des Indes de l’Est par I. Frizer. (A. Reiss.)
Illustration de l'ouvrage, page 158
Gravure sans légende (page 158)

(D’après le Récit des Indes de l’Est par I. Frizer). d’Etat et c’est pourquoi il fut mis hors de cause. Il est superflu de pousser plus loin l’examen de ce cas de conscience⁠ ⁠; Clive et Warens Hastings reçurent dans des conditions analogues des sommes beaucoup plus importantes et sont encore considérés comme de grands hommes. L’erreur inexcusable de La Bourdonnais fut de n’avoir pas compris ou voulu reconnaître que la conservation de Madras était avant tout une affaire politique, comme le grand mérite de Dupleix fut de n’avoir tenu aucun compte des instructions périmées de 174I.

Quant à prétendre, comme on le dit encore, que le conflit de Dupleix et de La Bourdonnais fut la cause de la perte de l’Inde, ce sont de pures imaginations. Il suffit de rapprocher les dates : la prise de Madras est de 1746, la mission Godeheu de 1754 et la perte de Pondichéry de 176I. Entre ces dates extrêmes se place la constitution de l’empire de Dupleix.

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Après son départ de Madras, La Bourdonnais vint à Pondichéry, où cependant il ne descendit pas à terre, de crainte d’être arrêté. Cédant aux instances ou plutôt aux ordres de Dupleix, il lui laissa quatre navires de son escadre pour défendre au besoin les côtes de l’Inde et retourna lui-même avec les trois autres à l’Ile de France où il arriva le Io décembre.

INTERVENTION DU NABAB D’AR-

L’escadre laissée aux Indes sous les ordres de Dordelin n’eut point à combattre les Anglais⁠ ⁠; les deux flottes également affaiblies ne cherchèrent point à se rencontrer⁠ ⁠; ce fut sur terre qu’eurent lieu les opérations militaires et elles durèrent deux ans. • CATE. — BATAILLE DE L’ADYAR pas vu sans quelque humeur notre expé- Le nabab d’Arcate, Anaverdi Khan, n’avait dition de Madras⁠ ⁠; il considérait cette ville comme de sa dépendance et nous avait interdit de l’attaquer. Dupleix avait passé outre. Le siège de la ville fut si rapide que le nabab n’eut pas le temps d’intervenir, mais trois ou quatre jours après sa chute, on vit paraître dans la plaine environnante de petites troupes de cavaliers et de fantassins ayant des intentions hostiles. Bientôt ce fut une armée et Mafous Khan, fils du nabab, qui la commandait, nous somma d’évacuer Madras. On lui envoya des parlementaires : ils furent arrêtés. C’était la guerre. Le 3I octobre, les troupes ennemies étaient à Egmore, aux p , et se mettaient en mesure de nous couper l’eau et les vivres. Une heureuse sortie, conduite par le capitaine La Tour, dispersa ces forces le 2 novembre et les rejeta de l’autre côté de l’Adyar. Elles s’y heurtèrent deux jours après à une petite troupe de renfort, que Paradis amenait de Pondichéry. Avec une belle audace, celui-ci ne laissa pas à Mafous Khan le temps de se rendre compte de la faiblesse de ses effectifs⁠ ⁠; il attaqua de grand matin, presque dans la brume d’un jour naissant⁠ ⁠; sans que l’action fût devenue très meurtrière, l’ennemi, on ne sait pourquoi, prit la fuite dans la plus grande confusion et nous abandonna le champ de bataille avec 120 tués seulement, tandis que nous n’avions eu que trois blessés.

C’était la première fois que les Européens battaient en bataille rangée des forces indiennes relativement nombreuses. L’affaire eut dans toute l’Inde un grand retentissement. Nizam oul Moulk, Ragogy Bonsla, Chanda Sahib envoyèrent aux vainqueurs leurs félicitations, et Paradis fut désormais un homme avec qui l’on devait compter.

Le résultat immédiat de nos deux victoires fut de dégager Madras de tout encerclement. Libre désormais de toute préoccupation militaire, Barthélemy, qui venait de remplacer d’Espréménil à la tête du Conseil, découvrit que les Anglais avaient contribué par leurs manœuvres à susciter la guerre dont nous venions de sortir à notre honneur et, sans recommander aucune sanction, il se borna à faire savoir au Conseil anglais qu’il regardait « ces menées secrètes comme une infraction au traité ».

HOMME DE MADRAs. (Musée de l’armée, fonds Dubois de l’Etang. (G. Hanotaux fils.). Ібо

160 HOMME DE MADRAS

Dupleix n’en demandait pas plus. Il se fit remettre par les habitants de Pondichéry une invitation à annuler le traité de rançon et l’ordre en fut aussitôt donné à Madras. Comme on ne comptait pas beaucoup sur Barthélemy ni même sur son conseil pour l’exécuter, Paradis fut investi du commandement suprême et ce fut lui et lui seul qui notifia à Morse le 9 novembre que, vu la complicité des Anglais dans les derniers événements, le traité de rançon était annulé. Morse protesta comme il le devait contre cet acte qui n’en fut pas moins exécuté à la lettre. Ainsi plus d’évacuation, plus de restitution : Madras devenait possession française. Nous ne dirons rien ou presque rien de l’administration de cette ville durant les trois années où nous l’exerçâmes. Nous n’eûmes rien à redouter ni sur terre ni par mer et au dedans ce fut la vie ordinaire des peuples qui n’ont pas d’histoire. Notons seulement que les chefs du Conseil provincial y établi s’y succédèrent avec une étonnante rapidité⁠ ⁠? Ce furent par ordre de date, en 1746, d’Espréménil, Barthélemy, Paradis et de nouveau d’Espréménil, en 1747, d’Espréménil, Dulaurens et de nouveau Barthélemy⁠ ⁠; celui-ci, par une heureuse chance, demeura jusqu’au rer septembre 1749, date où les Anglais rentrèrent en possession de leur capitale. Les seuls faits importants à signaler sont la démolition de la partie de la ville noire qui confinait à la ville blanche, sur une largeur de 400 toises, et les efforts infructueux de Dupleix et de ses représentants

( es commerçants indigènes qui avaient fui et les décider ensuite à venir s’installer à Pondichéry. Par ailleurs, ce sont des affermages d’aldées ou de droits divers, avec les aléas habituels de ce

HOMME DE MADRAs. (Musée de l’armée, fonds Dubois de l’Etang. (G. Hanotaux fils.). Ібо

Illustration de l'ouvrage, page
Gravure sans légende (page —)
HIST. COLONIES, INDE. — T. V.

Canulle Haustau 1932 DUPLEIX (Buste du Musée de Versailles). Dessin aux trois crayons de Mme G. HANOTAUX fils. PLANCHE II genre d’opérations. La régie des aldées fut adjugée en 1747 : 2 500 pagodes, alors qu’elle en donnait 3 280 sous la domination anglaise. En additionnant les produits des diverses adjudications, on arriva à un chiffre de 15 000 pagodes par an. Si Paradis était resté si peu de temps à Madras après la rupture du traité de rançon, c’est que Dupleix l’avait rappelé à Pondichéry pour lui confier une expédition militaire contre Goudelour. Déjà l’investissement de cette place, qui n’est qu’à 26 kilomètres au sud de Pondichéry, avait été envisagé par La Bourdonnais au moment où il était allé à la recherche de la flotte anglaise⁠ ⁠; Dupleix en avait écarté l’idée pour ne pas mécontenter le nabab, dont il importait encore de se ménager la neutralité. Mais, après son intervention dans les affaires de Madras, la réserve n’était plus de mise. Paradis partit donc de Madras le 8 décembre avec 300 soldats et cipayes pris à la garnison. Au retour, un peu avant d’arriver à Sadras, son arrièregarde, commandée par Mainville, fut attaquée par 2 à 3000 cavaliers et piétons, débris de l’armée de Mafous Khan. L’assaut fut rude et nous perdîmes une quinzaine d’hommes et une partie de nos bagages. Néanmoins Paradis parvint à Pondichéry sans être poursuivi. A la nouvelle qu’il allait commander nos

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COMBAT DE MAINVILLE A SADRAS. (G. Hanotaux fils.)
Gravure COMBAT DE MAINVILLE A SADRAS. (G. Hanotaux fils.)

HISTOIRE DES COLONIES, T. V.

COMBAT DE MAINVILLE A SADRAS

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troupes, les officiers se récrièrent, en invoquant les règlements et les convenances militaires : ils ne pouvaient ni ne voulaient servir sous un ingénieur, fût-il capitaine réformé. Force fut à Dupleix de s’incliner devant leurs exigences⁠ ⁠; il mit donc à la tête des troupes le vieux major Bury, dont l’incapacité était notoire. Bury passa sans peine le Ponéar le 18 décembre et vint s’installer dans le jardin de la Compagnie anglaise, à Mangicoupom⁠ ⁠; là, il n’était qu’à deux ou trois kilomètres de Fort Saint-David et de Goudelour. Il s’y croyait en sûreté et maître des événements lorsque le lendemain, au point du jour, il se vit entouré par les Anglais et les cavaliers de Mafous Khan, au nombre de plusieurs milliers d’hommes. Pour ne pas perdre tout son monde, il battit précipitamment en retraite, repassa le Ponéar et arriva le soir même à Ariancoupom. L’expédition n’avait duré que trente-six heures.

C’était un premier échec⁠ ⁠; il fut suivi de trois autres. Moins de quinze jours après, Dupleix entreprit d’attaquer Goudelour par mer et, le soir du 3ı décembre, il fit embarquer précipitamment sur des catimarons 500 hommes à Virampatnam, 4 à 5 kilomètres au sud de Pondichéry : il pensait atteindre Goudelour pendant la nuit. Les catimarons sont des madriers ou pièces de bois liés ensemble et affleurant à peine au-dessus de l’eau. On avait compté sans la mer qui est presque toujours très agitée à cette époque de l’année. Après avoir fait quelque chemin, il fallut revenir au rivage et renoncer à l’expédition⁠ ⁠; elle n’avait pas duré plus de quatre heures.

Dupleix comprit qu’il n’arriverait à rien s’il ne faisait d’abord la paix avec le nabab et il mit tous ses soins à le détacher des Anglais. Pour l’impressionner, il fit mettre le feu aux habitations du Grand Mont, près de Madras, où les Maures avaient des maisons de plaisance, mais en même temps il faisait des cadeaux au nabab : une horloge valant 100 pagodes et des oranges venant des détroits. Une correspondance des plus aimable, inspirée par Ananda Rangapoullé, le nouveau courtier de la Compagnie, s’ensuivit. Le retour de l’escadre de Dordelin, qui avait hiverné à Achem, précipita les événements : nos forces s’accroissaient tandis que celles des Anglais restaient stationnaires. Nos prisonniers furent remis en liberté le 17 janvier, puis, à la suite de cadeaux habilement distribués, les négociations aboutirent au bout d’un mois (20 février) à un arrangement, plutôt qu’à un traité, réel, en vertu duquel nous devions faire un lack de présent tant au nabab qu’à ses fils et accepter que le drapeau mogol fût hissé sur Madras pendant huit jours. Mafous Khan vint à Pondichéry saluer Dupleix, et quelque temps après ses troupes se retiraient de Goudelour pour s’en aller les unes à Arcate et les autres à Trichinopoly. Toutefois on comprendrait mal l’issue favorable de ces négociations si l’on n’ajoutait que la crainte de Nizam oul Moulk, dont les sympathies nous étaient acquises, n’avait été pour Anaverdi Khan un avertissement de quelque valeur. Nizam était le suzerain du Carnatic.

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La paix rétablie avec le nabab, Dupleix reporta toute son attention du côté de Goudelour. La situation des Anglais ne s’était pas améliorée⁠ ⁠; ils n’avaient reçu aucun renfort, et il semblait aisé de les vaincre. Restait de notre côté la question du commandement : les officiers continuaient à refuser de servir sous les ordres de Paradis. Dupleix tourna la difficulté en donnant à La Tour le commandement de l’expédition et en lui adjoignant Paradis comme conseiller. Il en fut ainsi décidé le Io mars et les troupes, 2 045 hommes, furent en un instant assemblées et équipées. Il y en avait en outre beaucoup de coulis, de porteurs et de lascars, 8 chameaux, 85 bœufs, du riz, du lait, 15 canons, 200 échelles, 5 grandes tentes, des bêches, des haches, des pioches et des munitions de guerre : plomb, poudre et bombes. Partie de Pondichéry le II au matin, cette petite armée arriva le soir auprès du Ponéar. Les Anglais en défendaient la rive⁠ ⁠; profitant de l’obscurité de la nuit, Paradis fit défiler les troupes un peu en amont de la rivière et la passa par un gué mal défendu. Et au lever du jour il se trouva installé à Mangicoupom. Il s’apprêtait à marcher sur le Fort Saint-David lorsque des voiles furent signalées au large. C’était l’escadre réunie de Griffin et de Peyton qui arrivait du Bengale avec des renforts d’hommes et d’argent. Sans perdre de temps un conseil de guerre fut tenu et la retraite fut résolue. A quoi servirait maintenant de s’emparer de Fort Saint- David si, par une diversion probable, Griffin allait attaquer Pondichéry⁠ ⁠? Nul doute qu’il ne la prit, puisque toutes nos troupes étaient parties. La retraite commença à dix heures et demie et s’effectua en bon ordre. A sept heures du soir, nous étions de retour à Pondichéry⁠ ⁠; notre absence n’avait pas duré plus de trente-six heures.

Dix mois passèrent sur cet échec sans que Dupleix cherchât à le réparer. L’amiral anglais, maître de la mer, faisait des côtes un blocus assez rigoureux et tenait Pondichéry en de perpétuelles alarmes. Une fois, cependant, en décembre, il fit une absence qui paraissait devoir être de quelque durée⁠ ⁠; c’était la saison où les flottes ne pouvaient sans danger rester à la côte Coromandel. Dupleix pensa qu’il aurait le temps de tenter un nouveau coup de main et dans la plus grande hâte il fit assembler 300 bœufs et autant de coulis. Pour mettre fin aux rivalités qui avaient nui aux opérations précédentes, il avait décidé de prendre lui-même le commandement. Le 13 janvier [1738] toutes nos troupes étaient réunies à Ariancoupom, prêtes à marcher, et Dupleix se mit en effet en marche le 15 dans la soirée. Mais à peine avait-il fait six milles qu’il apprit qu’on venait d’apercevoir se dirigeant vers Goudelour six navires portant pavillon anglais. C’était la flotte de Griffin qui revenait. Le gouverneur, ne s’obstina pas et ordonna aussitôt la retraite. Le 17, à onze heures et demie du matin, il rentrait Redoute& à Pondichéry avec Paradis Lim, Mautalpet et 50 cavaliers.

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Tondomanatom Paccamodiampeut Jardin d’Anando Et Redoute PONDICHERY Le contre-coup presque Nellitope immédiat de ce nouvel échec Oulgaret Ent-des Capucing fut que, dans les premiers Redoute e Mourou jours de février, trois vais- Villenour R. d’An : seaux anglais vinrent faire Chounambar Ariancoupom hirampatnam Pondichéry et y incendièrent insulte dans la rade de cinq grabs et sloops. Dupleix Archivac comprit par là qu’un jour ou l’autre la ville pouvait être investie plus étroitement et il prit aussitôt des mesures pour qu’elle pût soutenir un siège prolongé. Bahour Sur ces entrefaites survinrent deux événements qui, sans modifier sur-lechamp la politique de l’Inde, Ben Nord-Ouest Tovenapatam devaient avoir par la suite BOn S’Joseph P. Madras c Manjicoupon des conséquences incalcu- P. Valdaour 3° Sans Peurs Fort P. Marine lables. Ce fut d’abord la P. de Villenour mort du Grand Mogol, 8°° la Reine P.de Goudelour Goudełoue Mohamed Cha, dont le long

Bon de lHopital pre pater règne, malgré toutes ses fai- Echelle blesses, avait quand même conservé à l’empire mogo⁠ ⁠! une apparence de force et de stabilité, et ce fut ensuite celle de Nizam oul Moulk, le vieux soubab du Décan. Ce prince laissait une nombreuse descendance, dont les compétitions, favorisées par Dupleix, nous entraînèrent, dès l’année 1749, dans les longues guerres du Carnatic et du Décan, d’où devait sortir la constitution éphémère d’un empire français. Ces descendants, dont il suffit présentement de donner les noms étaient, par ordre de primogéniture, Gaziuddin, Nazer jing, Salabet jing, Nizam Ali et Bassalet jing, et son petit-fils Muzaffer jing, fils d’une de ses filles.

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On escomptait encore à Pondichéry les événements qui pourraient résulter de ce double décès lorsqu’on apprit l’arrivée soudaine à Madras (22 juin) d’une escadre française sous les ordres de Bouvet, avec de l’argent et des renforts. Griffin, délaissant un instant le blocus de la côte, se lança aussitôt à sa poursuite. Dupleix, qui suivait tous ses mouvements, jugea l’occasion favorable pour renouveler une quatrième fois contre Goudelour l’entreprise qui avait jusqu’alors si mal réussi, et sans perdre de temps il arma 2 000 hommes, dont il confia le commandement au capitaine Mainville : Paradis étant en ce moment chargé de l’administration de Karikal, où il soutenait contre le roi de Tanjore une guerre plus fatigante que réellement dangereuse.

Des informations recueillies par Mme Dupleix avaient permis d’espérer qu’on pourrait pénétrer aisément dans la ville par une brèche pratiquée dans le mur d’enceinte. Ses espions l’avaient malheureusement trahie ou trompée⁠ ⁠; lorsque, dans la nuit du 28 juin, Mainville se présenta devant les murailes, il fut accueilli par un feu nourri qui provoqua une panique générale. Nos soldats ne reconnaissant ni amis ni ennemis jetèrent les armes et se dirigèrent tant bien que mal dans lobscurité, repassèrent le Ponéar et arrivèrent le soir même à Ariancoupom.

Ce nouvel et dernier échec enlevait à Dupleix tout moyen de s’opposer au débarquement d’une flotte anglaise attendue d’un moment à l’autre et qui n’était autre que celle de l’amiral Boscawen, partie d’Angleterre le 15 novembre précédent : débarquement d’autant plus facile que Bouvet, se sachant inférieur aux forces anglaises, était retourné précipitamment aux Iles, échappant ainsi à la poursuite de Griffin.

RRIVEE DE L’AMIRAL BOSCAWEN.

Nul doute qu’avec Boscawen Pondichéry ne dût courir les plus grands dangers, aussi Dupleix employa-t-il tout le mois de juillet à faire de nouveaux préparatifs de défense. Il rappela Paradis de Karikal, consolida le petit fort d’Ariancoupom et fit venir des vivres de tout le pays environnant comme s’il devait soutenir un long siège. — LE SIEGE DE Boscawen arriva le 4 août

- PONDICHERY (6 SEPTEMBRE-15 OCTOBRE 1748) avec huit navires de guerre, une compagnie d’artillerie et 12 compagnies d’infanterie, et quoiqu’il fût moins ancien en grade que Griffin, celui-ci lui remit le commandement. Avant d’entrer en campagne, Boscawen essaya de renouer des relations amicales avec Anaverdi Khan et ses fils et ceux-ci, sollicités également par Dupleix, devinrent en réalité les arbitres de la situation. Comme ils ne se décidaient pas à prendre parti, Boscawen brusqua les événements et le 15 août trois vaisseaux anglais vinrent jusqu’à Virampatnam, comme pour se rendre compte de la défense du pays. Les jours suivants il y eut des reconnaissances d’éclaireurs jusqu’à Archivac et au Chounambar, qui est le bras méridional de la Gingy⁠ ⁠; enfin le 23, I4 vaisseaux anglais vinrent s’embosser en face de Virampatnam pendant que les troupes de terre, au nombre de 4 000 blancs, 12 à I 500 matelots, 8 ooo Cafres, cipayes ou pions, remontaient de Goudelour vers le Nord. Dupleix avait pensé un instant pouvoir défendre la ligne du Chounambar, mais à cette époque de l’année le fleuve est presque à sec et n’offre aucun moyen de résistance. Après de légères escarmouches, nos forces se replièrent sous le feu du fort d’Ariancoupom.

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VUE DE PONDICHÉRY AU XVIII° SIÈCLE, d’après une estampe de la Bibliothèque nationale. (A. Reiss.)
Gravure VUE DE PONDICHÉRY AU XVIII° SIÈCLE, d’après une estampe de la Bibliothèque nationale. (A. Reiss.)

Boscawen l’attaqua le lendemain et la position devint si rapidement intenable que Latouche et Law qui le défendaient demandèrent à Dupleix l’autorisation d’évacuer la place. Ce n’était pas l’opinion de Paradis⁠ ⁠; avant d’en venir à cette extrémité, il tint à se rendre compte lui-même de la situation et conclut à la résistance. Des renforts furent envoyés et les Anglais se retirèrent sur leurs vaisseaux, laissant plus de 150 morts. Les quatre jours qui suivirent, il ne se passa rien d’important. Les Anglais préparaient une nouvelle attaque : elle eut lieu le 30 et ne réussit pas mieux que la précédente. Ils perdirent encore 50 à 60 hommes et leur chef, le major Lawrence, fut fait prisonnier. Le hasard voulut malheureusement qu’un boulet anglais tombât sur une de nos voitures de poudre et y déclarât un incendie qui se communiqua à deux autres. Toutes trois sautèrent avec un tel fracas que l’explosion fut entendue de Pondichéry. Cent cinquante Européens ou cipayes furent tués ou grièvement brûlés. Ce fut une panique indescriptible. Paradis luimême, impressionné par l’événement, donna l’ordre de se replier au nord de la rivière d’Ariancoupom, après avoir fait sauter le fort tout entier. Les Anglais restèrent en conséquence les maîtres du terrain et y arborèrent leur pavillon.

VUE DE PONDICHÉRY AU XVIII® SIÈCLE (D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale).

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L’occupation d’Ariancoupom par l’ennemi fut suivie d’un exode presque général de la population indienne hors de Pondichéry : basses classes et notables se sauvèrent également emportant leurs objets les plus précieux. C’étaient autant de bouches de moins à nourrir si la ville devait être assiégée. Ce ne fut pourtant le premier soin de Boscawen⁠ ⁠; afin d’assurer ses derrières, il passa toute une semaine à faire de nouveaux préparatifs. Dupleix en profita pour abattre des arbres et des maisons qui gênaient la défense et installa à leur place plusieurs batteries.

Enfin le 6 septembre l’armée anglaise franchit la rivière⁠ ⁠; un instant après elle était à nos limites. On appelait « limites » un chemin demi-circulaire, situé à 2 000 mètres de la ville, bordé d’épaisses haies de cactus et de plantes épineuses, et défendu par quatre redoutes avancées. La ville elle-même était entourée d’un mur d’enceinte, dans lequel s’ouvraient cinq portes et sur lequel s’échelonnaient dix bastions. Trois batteries étaient en outre installées le long de la mer. Ce mur était à son tour protégé par un fossé alimenté par les eaux de pluie ou celles de la rivière POupar, qui prend sa source à moins d’un kilomètre de Pondichéry. Ajoutons que la ville n’était réellement accessible qu’au Nord et à l’Ouest⁠ ⁠; au Nord-Ouest s’étendaient des marécages qui se prolongeaient jusqu’au pied des hauteurs d’Oulgaret⁠ ⁠; au Sud un des bras de la rivière d’Ariancoupom baignait presque le mur d’enceinte.

Les Anglais, après avoir contourné nos limites, allèrent s’installer sur les hauteurs d’Oulgaret, d’où l’on domine légèrement la ville au-dessus d’un océan de verdure. Dans la nuit du 8 au 9, la flotte anglaise lança des projectiles qui pesaient de 210 à 240 livres, mais ne firent que peu de victimes ou de dommage. Les opérations de terre furent toutefois les plus importantes⁠ ⁠; l’une des plus graves fut celle du II, où les Anglais étant descendus de leur camp jusqu’à 6oo toises de Pondichéry, Paradis alla les attaquer et se heurta soudain à de solides retranchements. Nous fûmes accueillis par un feu des plus meurtriers qui nous tua ou nous blessa grièvement une quarantaine d’hommes. Parmi les victimes se trouvait Paradis, qui reçut une balle au front et succomba deux jours après. Ce fut peut-être la plus grande perte qu’éprouvât Dupleix⁠ ⁠; Paradis était son collaborateur le plus intelligent, le plus audacieux et en même temps le plus avisé⁠ ⁠; s’il n’avait pas la confiance des officiers, il avait celle des soldats et savait les entraîner. Dans les guerres qui suivirent, il eût sans doute été avec Bussy le meilleur auxiliaire de Dupleix.

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Les autres affaires furent moins sérieuses⁠ ⁠; ce furent une succession de petites escarmouches et de faits secondaires. Nos cipayes et nos Cafres firent de fréquentes sorties pour harceler les travailleurs anglais⁠ ⁠; des plates-formes furent installées sur les remparts du Nord-Ouest pour y installer des canons. Une lettre de Boscawen au gouverneur de Goudelour interceptée le 20 septembre nous apprit que les Anglais souffraient beaucoup du manque de vivres. Précieuses indications. Le 25 au soir, Abd er Rhaman, l’un des chefs de nos cipayes, ayant appris qu’un convoi anglais devait débarquer à Mouttalpet, se posta durant la nuit derrière des arbres et dispersa au matin le détachement anglais qui venait le chercher.

Cette modeste affaire eut plus d’importance qu’elle n’en semblait comporter. Elle priva les Anglais d’un secours dont ils avaient besoin et elle empêcha en même temps Anaverdi Khan de faire cause commune avec les Anglais, comme il était sur le point de le faire. Boscawen commença à sentir qu’il n’était pas le maître du jeu. Ce fut en vain que le 27 il jeta sur la ville une grêle presque ininterrompue de boulets⁠ ⁠; le moral de la population ne fut pas atteint⁠ ⁠; les astrologues annonçaient que les Anglais seraient défaits avant que le soleil n’entrât dans le signe de la balance, c’est-à-dire au début d’octobre.

On touchait en effet à la fin du siège et il n’était pas besoin d’être astrologue pour faire des pronostics exacts. La mauvaise nourriture, la fièvre et la diarrhée, le climat, les premières pluies, le couchage sur la terre humide, trente jours de siège, des nuits sans sommeil, les boulets, les inquiétudes constantes de l’attaque, les alertes avaient fait mourir ou découragé beaucoup de monde dans le camp ennemi⁠ ⁠; aussi Boscawen, après avoir tenu un grand conseil le 4 ou le 5 octobre, décida-t-il que pendant trois jours on lancerait sur la ville une immense quantité de bombes pour l’engager à se rendre, mais que, si elle tenait bon, on se retirerait.

C’est alors que l’on vit nettement combien Boscawen s’était trompé en attaquant Pondichéry au Nord-Ouest⁠ ⁠; les marécages qui s’étendent au bas des hauteurs d’Oulgaret formèrent notre meilleure ligne de protection. Les batteries ennemies ne purent être formées qu’au delà de cette ligne et leur feu, auquel le nôtre répondait d’une façon régulière, fut tout à fait inopérant. Cependant, nous dit Ananda dans son journal, « les Anglais faisaient pleuvoir des deux côtés (terre et mer) des boulets et des bombes qui volaient dans toute la ville comme des atomes dans l’air⁠ ⁠; il n’y avait pas un endroit où il n’en tombât⁠ ⁠; il n’y avait pas une maison qui n’en était touchée. Les bombes lancées des navires allaient à l’Ouest jusqu’à nos limites et les boulets des batteries de terre arrivaient jusqu’à la mer. »

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Les maisons détruites ou endommagées furent, en effet, nombreuses et il y eut une centaine de morts et de blessés. Mais il était bien vrai que les Anglais avaient brûlé leur dernière cartouche⁠ ⁠; leur feu se ralentit le 12 pour cesser définitivement le 15. Dans la soirée de ce jour, ils se retirèrent sur les hauteurs du coteau⁠ ⁠; deux jours après ils reprenaient le chemin de Goudelour.

Le siège de Pondichéry avait duré quarante jours. Les pertes du côté anglais avaient été de I 675 hommes dont I 317 tués, 300 blessés, 39 prisonniers et 19 déserteurs, et de notre côté 393 hommes tant tués que blessés. Le soir de la retraite, il y eut à Pondichéry un Te Deum solennel et un grand banquet à l’issue duquel les notables de la ville remirent à Dupleix l’adresse suivante : « Comment pourrions-nous vous remercier pour nous avoir protégés, nous, nos familles et nos biens, quand l’ennemi entourait la ville avec de grandes forces⁠ ⁠? Vous avez pris sur votre nourriture et sur votre sommeil pour les repousser et les abattre entièrement. Ainsi vous nous avez sauvés. Nous ne pouvons que prier Dieu qu’il vous accorde une longue vie et que, grâce à vous, la nation française brille comme le soleil à travers le monde et que sa gloire s’accroisse encore davantage. Puissent vos ennemis, partout où ils se trouvent, être vaincus au seul bruit de votre nom⁠ ⁠! »

Cet éloge était mérité⁠ ⁠; outre toutes les précautions qu’il avait prises pour assurer l’approvisionnement de la ville, Dupleix s’était souvent exposé au danger sur les remparts et il avait animé les troupes par sa présence et par son sang-froid. Mais il serait injuste de ne pas associer à son nom celui de ses officiers qui par leurs qualités militaires ou par leur courage contribuèrent au succès de nos armes tant à Ariancoupom qu’à Pondichéry, et il convient de signaler particulièrement Latouche, Bussy, La Tour, Law, Kerjean, Vincent, Dancy et le chef de nos cipayes, Abd er Rhaman. Le siège de Madras était à

• TITUTION DE MADRAS (1" SEPT. 1749) peine terminé qu’on apprenait que des préliminaires de paix avaient été signés en Europe le 30 avril. Il était temps pour assurer le sort de Madras : comprenant la difficulté d’entretenir côte à côte deux établissements aussi importants qui s’affaibliraient mutuellement par leur concurrence, Dupleix était entré en négociations avec le nabab pour échanger cette place contre les aldées de Villenour et de Valdaour et la Compagnie avait donné son assentiment à ce projet. Les préliminaires de paix comportant la restitution de toutes les conquêtes qui avaient été faites tant en Europe qu’aux Indes, la Compagnie invita Dupleix à dénouer aussi habilement que possible les négociations engagées. Puis ce fut le traité de paix lui-même signé à Aixla-Chapelle le 18 octobre, le lendemain du jour où Boscawen avait décidé sa retraite.

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Des commissaires anglais et français se réunirent à Pondichéry le 3I juillet et convinrent des formalités de restitution. L’inventaire de tout ce qui devait être remis aux Anglais prit tout un mois et c’est seulement le Ier septembre que Barthélemy remit à Boscawen les clefs de la ville et des magasins. Notre occupation avait duré exactement trois ans moins dix-sept jours.

Mais déjà, à ce moment, un état de guerre d’une forme nouvelle et inusitée avait commencé avec les Anglais⁠ ⁠; c’est ce que nous allons maintenant raconter.

Citer ce chapitre

Alfred Martineau, « La nouvelle Compagnie. — Les gouvernements de Beauvollier de cour chant, Lenoir et Dumas (1721-1741) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 93-170.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-5/inde-moderne/la-nouvelle-compagnie-les-gouvernements-de-beauvollier-de/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100275t