Colonies françaises

Tome I · La Louisiane · Chapitre 5

Les derniers gouverneurs

Par p. 335-358 de l'édition originale 9 104 mots 6 illustrations 1929 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. Gouvernement de Bienville. Première expédition contre les Chicachas. Deuxième expédition. Obstacle. Démission de Bienville. — II. Gouvernement de Vaudreuil. Politique indigène. Nouvelle expédition contre les Chicachas. Dissentiments. Développement. — III. Gou- vernement de Kerlerec. Difficultés initiales. Situation militaire. Menaces anglaises. Habile politique indigène. Un vrai chef militaire : Aubry. Détresse. Vaine alliance espagnole Intrigues funestes. Conflits désastreux. Abandon de la rive gauche. L’affaire Kerlerec. - IV. Le directeur d’Abbadie et le commandant Aubry. Rôle difficile. Fidélité des sauvages Difficultés du transfert. Pontiac. Neyon de Villiers. La montée du fleuve. Mort d’Abbadie Aubry et Foucault. Abandon du Haut Mississipi
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I. - GOUVERNEMENT DE BIENVILLE.
Gravure I. - GOUVERNEMENT DE BIENVILLE.

I. - GOUVERNEMENT DE BIENVILLE. — Première expédition contre les Chicachas - Deuxième expédition. — Obstacle. — Démission de Bienville. II. — GOUVERNEMENT DE VAUDREUIL. — Politique indigène. — Nouvelle expédition contre les Chicachas. - Dissentiments. — Développement. III. - GOUVERNEMENT DE KERLÉREC. — Difficultés initiales. — Situation militaire. — Menaces anglaises. — Habile politique indigène. — Un vrai chef militaire : Conflits désastreux. — Abandon de la rive gauche. — L’affaire Kerlérec. Aubry. — Détresse. — Vaine alliance espagnole. - Intrigues funestes. — IV. - LE DIRECTEUR D’ABBADIE ET LE COMMANDANT AUBRY. — Rôle difficile. - Fidélité des sauvages. — Difficultés du transfert. — Pontiac. — Neyon de Villiers. — La montée du fleuve. — Mort d’Abbadie. — Aubry et Foucault. — Abandon du Haut Mississipi. A première idée de Bienville fut de se débarrasser de nos ennemis les Chicachas, en utilisant faute de troupes le concours des Tonicas et des Chactas⁠ ⁠; mais les premiers ne réussirent qu’à contraindre une bande de Natchez à fuir chez nos ennemis, ce qui accrut leurs forces,

et les autres, plus ou moins soudoyés par l’Angleterre, lâchèrent pied. Bienville se trouva donc obligé d’agir avec nos propres moyens, c’est-à-dire nos seules troupes, si insuffisantes qu’elles fussent. 335

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PREMIÈRE EXPEDITION

CONTRE LES CHICACHAS

Malheureusement, l’opération n’était pas facile à accomplir. Sous la direction des Anglais les mille guerriers chicachas s’étaient si solidement fortifiés en cinq villages, dont la plupart des cabanes étaient elles-mêmes garnies de pieux, que Bienville dut demander en France des mortiers et s’entendre avec le commandant des Illinois, Diron d’Artaguette, pour une attaque conjuguée. Le 4 mars 1736, celui-ci amène aux Ecores à Prudhomme, en aval du Mississipi, un corps de 496 hommes et des Illinois, Iroquois et Arkansas. Pressé par le manque de vivres, Diron attaque hâtivement un petit village chicacha, sans même attendre un renfort annoncé. Alors surviennent 4 à 500 sauvages hostiles. Les Illinois et autres alliés s’enfuient. Diron bat en retraite⁠ ⁠; mais, accablé sous le nombre, il est fait prisonnier et brûlé vif, ainsi que du Tisné et la plupart des officiers. Bagages et munitions tombent aux mains de l’ennemi.

Cependant, le 22 mars, Bienville réunissait lentement à la Mobile un corps de I 500 hommes, dont près de 600 hommes de troupes et de milice, et autant de Chactas. Le 22 mai seulement, il arrive en vue de trois villages chicachas fortement établis sur un coteau. Sur son ordre, son neveu Noyan attaque l’un d’eux où flotte le drapeau britannique⁠ ⁠; il y pénètre péniblement, mais échoue devant les « cabanes fortes ». Les nègres lâchent pied⁠ ⁠; les soldats refusent d’avancer⁠ ⁠; la plupart des officiers sont tués ou blessés. Bienville ordonne la retraite. Il attribue son échec à la lenteur des préparatifs, à l’insuffisance du matériel et à la « lâcheté des troupes »⁠ ⁠; il oublie de mentionner ses propres lenteurs et sa mésintelligence avec Diron d’Artaguette : faute de liaison, il fut battu par un ennemi qu’avait moralement et matériellement rendu plus fort une première victoire.

DITION

Notre prestige, qu’il espérait relever, se trouvait plus compromis que jamais. « Aidés et instruits par plus de deux cents Anglais », pourvus de secours de toute nature, les Chicachas menacent d’autant plus nos communications avec le Canada que les Illinois n’ont plus confiance en nous. Le plus puissant des chefs chactas, Soulier-Rouge, se laisse gagner aux « intrigues anglaises ». Les Espagnols de Pensacola accueillent ouvertement nos déserteurs dont le nombre ne fait que croître. Sur les instances de Bienville « une nouvelle expédition est autorisée, » bien que la première ait coûté près de deux millions. « Sa Majesté, écrit le ministre en 1738, envoie de l’artillerie, des armes, munitions, vivres, marchandises et 700 hommes, y compris les recrues, et aussi des bombardiers, canonniers et mineurs. » Elle donne le commandement de toutes les troupes au sieur de Noailles « qui a les talents et l’expérience nécessaires pour le commandement. » L’humeur susceptible de Bienville s’en offense⁠ ⁠; il n’en obtient pas moins la neutralité des Chactas qu’impressionne notre grand déploiement de forces.

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De nouveau les préparatifs traînent, toute une année cette fois. Pour éviter le manque d’entente de la campagne antérieure, on avait décidé que toutes les troupes, rassemblées au confluent de la Rivière à Margot, attaqueraient ensemble les villages chicachas par une large région de 120 milles que l’ingénieur Devergès déclarait facilement franchissable. En août arrive Noyan avec l’avant-garde, puis un détachement du Fort de Chartres avec 200 Illinois, puis des troupes du Canada que commandent MM. de Céloron et de Saint-Laurent. Il y eut bientôt au « fort provisoire de l’Assomption » 400 soldats de la colonie, 300 de la marine, 100 des Illinois, 200 Canadiens, 600 sauvages et 300 nègres avec 65 paires de bœufs et 50 chevaux pour les charrois. Or, Bienville, parti de la Nouvelle-Orléans le 12 septembre, n’arriva au rendez-vous que le 12 novembre, alors que les premiers arrivés avaient déjà consommé la plus grande partie de leurs vivres et se trouvaient décimés par des maladies contagieuses. La mauvaise saison rendait les chemins impraticables. La mortalité ne fit que croître encore, atteignant même les bêtes.⁠ ⁠! Alarmé, le conseil de guerre décide en février 1740 que, « dans l’impossibilité de mener l’artillerie nécessaire au succès de l’expédition, il convient de ne pas compromettre la gloire des armes du roi. » Ainsi la plus forte armée que la France eût jamais, à grands frais, rassemblée sur les bords du Mississipi, I 200 blancs et 2400 nègres ou indigènes, se trouva réduite à l’impuissance par suite de la funeste mésentente des chefs. Un nouveau million fut dépensé en pure perte.

Les Canadiens sauvèrent du moins l’honneur. Sans se soucier de la vaine armée, Céloron, avec 100 Français et 4 à 500 Indiens, attaque hardiment les Chicachas. Ceux-ci demandent aussitôt la paix. Céloron ne la leur accorde qu’à condition qu’ils envoient les chefs négocier avec Bienville⁠ ⁠; mais celui-ci n’obtient d’eux que la livraison de quelques Natchez. Dès l’été suivant, ils recommencent leurs incursions, d’abord à la Pointe Coupée, puis sur l’Ouabache où ils tuent seize Français : « Je suis trop vrai, avoue Bienville au ministre en mars 1742, pour assurer que la paix avec les Chicachas soit observée par toute la nation. Nous apprenons, par les prisonniers que les Chactas font sur eux, que quelques villages, séduits par les traiteurs anglais, s’opposent aux dispositions des autres à exécuter

HISTOIRE DES COLONIES. 337 22

338 BSTACLES

les conditions du traité⁠ ⁠; mais leur parti est désormais trop faible pour inquiéter la colonie. » Il l’estimait à 300 hommes à peine. A tous égards la colonie végétait. N’étaient « les 6 à 7000 barils de brai et de goudron suffisants, assure Bienville, pour payer les dettes de la Compagnie », ni le coton ni la soie ne rapportaient. Le tabac, qui avait donné de beaux espoirs à la Pointe Coupée et ailleurs, finissait par « dégoûter » les habitants par suite de l’incertitude de la température et des débouchés. En 1736, après des pluies incessantes qui causèrent de grandes inondations, vint une sécheresse de quatre mois qui rendit « médiocre » la récolte et « effrayante » la mortalité des bestiaux⁠ ⁠; puis, en septembre 1740, « deux ouragans consécutifs qui causèrent un dommage considérable », surtout à la Mobile, où la moitié de la garnison faillit mourir de faim, et à l’Ile Dauphine, qui fut à moitié emportée. Aussi « la plupart des habitants se rebutent-ils des travaux à faire pour les terres ». « La disette est très grande, confirme le sieur de Louboey⁠ ⁠; la colonie manque de tout, et les denrées sont d’une cherté excessive. Il y a plusieurs familles réduites à la dernière misère. L’état de la Louisiane ne saurait être plus critique. » Pour faciliter les débouchés, on s’avisa en 1737 d’exempter de tous droits pendant dix ans toute exportation de la Louisiane vers les Antilles et en 1740 d’accorder la même exemption à tout trafic entre la France et la Louisiane. Mais les difficultés de la navigation sur le Mississipi atténuèrent singulièrement ces avantages. La passe de la Balise, envasée, n’offrait plus en 1738 qu’un tirant de 14 pieds et demi⁠ ⁠; en 1740 le fort et la batterie furent emportés par les deux ouragans, les magasins et les maisons fort endommagés. Les réparations les plus urgentes furent estimées à 454974 livres, alors que le budget de la Louisiane était en 1741 de 319 481 livres et que celui de 1742 sera de 322 629.

D ÉMISSION DE BIENVILLE

Bien qu’en 1735 la Nouvelle-Orléans faillit être inondée, on n’en décida pas moins la construction de deux casernes sur la Place d’Armes. Un modeste hôpital fut créé en 1737. Aux Ursulines, « qui, très industrieuses et désintéressées, vivaient de peu, » fut confiée l’éducation des filles⁠ ⁠; mais on manquait de fonds pour l’éducation des garçons. Las de voir les magasins vides, les colons instables, les soldats peu sûrs et ses efforts vains, Bienville, sentant la disgrâce croître après des blâmes répétés, finit par écrire au ministre le 26 mars 1742 : 338 « Une espèce de fatalité... m’a souvent fait perdre le fruit de mes travaux et peut-être une partie de la confiance de Votre Grandeur. Je ne crois donc pas devoir me raidir plus longtemps contre ma mauvaise fortune. » Sa démission fut acceptée. Le 10 mai 1743, à l’âge de soixante-deux ans, Jean-Baptiste Lemoyne de Bienville quitta une colonie à laquelle il avait donné, avec un zèle et des succès fort inégaux, plus de quarante ans de sa vie.

339 INDIGENE

Bienville fut remplacé par un homme de plus grand prestige, Pierre de Rigaud, marquis de Vaudreuil. Ce fils d’un gouverneur du Canada arriva en Louisiane le 1o mai 1743. Malgré toute sa bonne volonté, il s’y heurta aux mêmes obstacles que ses prédécesseurs : opposition des sauvages, opposition des commissaires ordonnateurs, incurie gouvernementale. Toutefois, l’opposition des sauvages faiblissait. Les derniers des Natchez, épuisés, s’étaient enfuis chez les Cherokis. Les Chicachas, décimés par les incessantes attaques des Chactas, demandèrent la paix au nouveau gouverneur, mais à condition que celui-ci leur fournit les marchandises et les munitions que leur procuraient les Anglais. Vaudreuil, à sa courte honte, ne put acquiescer : « Les magasins sont vides, dit-il⁠ ⁠; je n’ai pu m’exposer à un manque de foi ». Alors les Chicachas se tournèrent vers les Chactas⁠ ⁠; d’où un nouveau danger : le renforcement des 1 500 guerriers chactas de l’appoint de 300 guerriers chicachas et l’utilisation de cette alliance contre nous par les Anglais. Vaudreuil comprit le péril : « Ces efforts tendent à notre perte ». Pour parer à ce danger, il maintint en notre allégeance certaines tribus chactas, malgré l’intervention de Soulier-Rouge suborné par les Anglais, et fit attaquer les autres par les Alibamons que commandaient deux officiers du poste de Tombekbé. « Ces brouilleries auraient très mal tourné, » avoue-t-il, si trois convois anglais n’avaient été capturés. Mais, dès le début de 1745 la « pénurie » recommençait : « point de marchandises indispensables » aux Illinois, chez qui l’on négociait, pourtant, une paix générale des sauvages de la région. « La Mobile est dans la misère. A Tombekbé et surtout aux Alibamons la garnison est réduite à la dernière extrémité. » « Je n’ai pu me rendre que le 22 mai à la Mobile, dit Vaudreuil, où I200 Chactas m’attendaient depuis soixante à quatre-vingts jours »⁠ ⁠; il n’y arrive enfin qu’avec des 339 assortiments défectueux et insuffisants »⁠ ⁠; « ce qui me met, ajoute-t-il, dans une affreuse situation⁠ ⁠; » « à deux

II. - GOUVERNEMENT DE VAUDREUIL

340 CONTRE LES CHICACHAS

Chasse Générale au Boeuf doigts de la perte, » confirmera son successeur. « Comblé de mais a pied présents par les Anglais », Soulier-Rouge négociait une entente entre Chactas et Chicachas, lorsqu’en juin 1747 il fut enfin massacré par des Chactas restés fidèles à la France. Pour venger sa mort, ses partisans, soudoyés par les Anglais, se livrent à d’incessantes incursions : près de la Mobile, aux Natchez, à la Côte des Allemands⁠ ⁠; ceux-ci durent passer de la rive gauche à la rive droite. Pendant trois ans, toute la colonie fut sur le qui-vive. Enfin, en novembre 1750, les Chactas de l’Est, qui nous restaient fidèles, sous l’heureuse influence du commandant de Tombekbé, M. de Grandpré, finirent par imposer la paix aux Chactas de : CHASSE AUX BISONS l’Ouest, surmenés par les agiss siècle). ments anglais. Désormais défense, sous peine de mort de tuer un Français, d’admettre aucun Anglais, de construire aucun fort. Ainsi rassuré sur le compte des Chactas, Vaudreuil voulut, lui aussi, une fois pour toutes, se débarrasser des Chicachas⁠ ⁠; ces infatigables agents de la politique anglaise s’entendaient alors contre nous avec les puissants Cherokis : « Tout retard accroît nos difficultés, dit Vaudreuil : car ce peuple se familiarise avec l’art de la guerre⁠ ⁠;... il ne peut être détruit que par une expédition française...⁠ ⁠; tant que nous n’aurons pas réparé l’échec de nos opérations antérieures, notre situation demeurera extrê-

MŒURS DES NATCHEZ : CHASSE AUX BISONS, d’après une gravure du XvIlle siècle
Gravure MŒURS DES NATCHEZ : CHASSE AUX BISONS, d’après une gravure du XvIlle siècle
341 ÉVELOPPEMENT

mement critique ». Enfin le gouvernement ayant, en 1750, décidé de porter l’effectif à trente-sept compagnies de 50 hommes, la Louisiane posséda l’année suivante 2000 soldats ainsi répartis : 975 dont 75 Suisses dans le quartier de la Nouvelle- Orléans, 475 dont 75 Suisses dans celui de la Mobile, 300 dans celui des Illinois et 50 dans chacun des autres quartiers : Arkansas, Natchez, Natchitoches, Pointe Coupée, Côte des Allemands. Prélevant 700 hommes sur ce gros effectif et y ajoutant nombre d’Indiens, Vaudreuil en 1752 marche à son tour contre les Chicachas⁠ ⁠; mais, faute d’artillerie, il se heurte aux mêmes forteresses inexpugnables que Perier et que Bienville : il doit se contenter de brûler quelques villages abandonnés et de s’emparer du bétail et des récoltes. Heureusement les Canadiens occupaient trop les Anglais sur leurs frontières pour que ceux-ci pussent alors se tourner contre la Louisiane. Mais le malheureux poste des Illinois, abandonné des deux colonies françaises, eût succombé sans l’habile énergie du commandant de Berthel⁠ ⁠; il ne fut qu’après quinze mois d’attente renforcé par les troupes du major Mac Carthy. Et toujours, au milieu de ces dangers, s’acharnait contre le gouverneur l’inlassable hostilité des ordonnateurs⁠ ⁠; d’abord Le Normand qui lui refusait les marchandises nécessaires tant aux Illinois qu’aux Chactas⁠ ⁠; puis Michel de la Rouvillière qui à ces funestes refus ajoutait les plus odieuses accusations contre le marquis de Vaudreuil et la marquise même. La plus grave faute du gouverneur, à vrai dire, fut d’émettre pour des besoins urgents une nouvelle monnaie de papier qui s’avilit comme toute autre. Mais le gouvernement était plus coupable encore : alors que Vaudreuil demandait des forçats pour les mines, le ministre, tout comme Law, ne lui envoyait guère pour la culture des terres que filles et vagabonds ramassés dans les faubourgs ou sur les grands chemins. Meilleur était l’appoint annuel de deux soldats de chaque compagnie établis sur de nouvelles concessions avec « vivres en riz et maïs pour dix-huit mois. » Par ces moyens et quelques autres encore, la population blanche de la Louisiane s’élevait cependant, vers 1750 à près de 5000 âmes et la population noire à plus de 2000. Les cent habitants mâles de la Côte des Allemands s’occupaient surtout de jardinage et d’élevage⁠ ⁠; les deux cents de la Pointe Coupée, de tabac et autres cultures⁠ ⁠; les soixante-dix des Natchitoches, de bétail, de blé et de riz⁠ ⁠; les trois cents des Illinois, d’élevage et de céréales. La Nouvelle-Orléans croissait et s’embellissait : « En ces trois dernières années, écrit La Rouvillière en 1752, on y a construit quarante-cinq maisons de briques... La colonie prospère rapidement par ses propres moyens, ajoute-t-il⁠ ⁠; elle n’a besoin que d’un léger stimulant ». Malheureusement, en dépit du renouvellement décennal de la franchise douanière, le « léger stimulant » s’élevait en 1744 à 500000 livres, en 1748 à 539265, en 1752 à 930767. Il est vrai qu’une bonne part allait à d’urgents travaux : levées du Mississipi, réparation de la Balise, poste fortifié au Détour à l’Anglais, aménagement de la passe de l’Est qui se développait aux dépens de la passe médiane.

342 MILITAIRE

Malgré tout, malgré désordres, famine et parfois angoisse, les dix années du gouvernement de Vaudreuil constituent peut-être la plus brillante période de l’histoire louisianaise. Grâce à l’enrichissement de bon nombre d’habitants qui possédaient de belles plantations et de belles maisons, roulaient en carrosses ou en berlines, le « Grand Marquis », généreux et affable, secondé par une femme de goût et d’esprit, entouré d’une cour élégante d’officiers et de fonctionnaires, a laissé dans l’esprit des Louisianais de nos jours le nostalgique souvenir d’une apogée inoubliable. Au marquis de Vaudreuil, nommé gouverneur du Canada, succède en 1752 le chevalier Louis Billouard de Kerlérec. Ce Breton de Quimper, entré dans la marine à quatorze ans, avait accompli vingt-cinq campagnes, dont deux sous Perier de Salvert, l’une aux Natchez en 1730, et l’autre à Louisbourg en 1745. Il reçut à la Nouvelle-Orléans le meilleur accueil, mais constata vite derrière le faste apparent désordre et misère. Magasins vides, hôpital insuffisant, casernes « bonnes à démolir », mésintelligence entre chirurgiens et médecins, entre les habitants eux-mêmes, entre officiers de plume et d’épée, entre jésuites et capucins. L’ordonnateur d’Auberville lui refusa l’état des marchandises, puis l’état des armes et munitions, l’inspection même des bâtiments militaires⁠ ⁠; il n’en installa pas moins avec sollicitude quelques bonnes familles lorraines « accoutumées au travail de la terre ». Les troupes surtout restent inquiétantes. Des I 850 hommes laissés par Vaudreuil, il n’y en a plus que 1 270 en septembre 1754, I 229 en juin 1755 : « déserteurs de profession, causant plus de préjudice qu’ils ne rendent de services », « succombant aux débauches les plus outrées », " plus dangereux pour la colonie que l’ennemi lui-même » : « Dans toute la colonie, il n’y a pas trois cents bons soldats ». Aussi Kerlérec demande-t-il des Suisses plus sobres, plus dociles, plus sûrs.

III. - GOUVERNEMENT DE KERLÉREC

343 ANGLAISES

Fortifications à l’avenant. Les forts des Natchez et de Tombekbé tombent en ruine. Le poste des Illinois exige 230 000 livres de réparations. Le budget de 1754 atteint 963 124 livres, dont 334 759 pour les fortifications, artilleries et bâtiments civils, 260 169 pour la solde et l’entretien des troupes, 94o20 pour les appointements des officiers, 62 000 pour les présents aux sauvages, etc... « Mieux vaudrait, arguait Kerlérec, des magasins bien remplis de bonnes marchandises de traite que des millions gaspillés en campagnes infructueuses ». « Je suis en retard avec les Chactas de deux ou trois (années de) présents, ajoute-t-il⁠ ⁠; ce qu’ils me reprochent avec véhémence, on peut même dire avec insolence... Ils me menacent d’ap- DE KERLÉREC peler les Anglais. » Il dut s’ente e). Arkansas pour maintenir les communications fluviales. Le commandant des Illinois, Mac Carthy, put enfin bâtir le fort de l’Assomption au confluent de l’Ouabache et de la rivière des Cherokis. Naturellement contre tant de faiblesse l’acharnement anglais ne faisait que croître. « Les guerres dont cette colonie a été affligée, déclare Kerlérec, n’ont été suscitées que par l’intrigue et les menées secrètes des Anglais... Les sauvages ne peuvent résister aux instigations de gens qui ne leur parlent que les mains pleines. » Ainsi Cherokis et Chouanons sont soulevés contre nous par les Chicachas « accablés de présents anglais ». « Les Anglais paient aux Cherokis une prime par chevelure française ». « Toutes les gazettes anglaises ne parlent que d’une guerre prochaine ». Or, annonce Kerlérec, « en cas de guerre, la sûreté de cette colonie serait gravement compromise : car elle manque de tout : les dessous de la Nouvelle-Orléans, ouverts de toutes parts⁠ ⁠; l’entrée du fleuve, on ne peut plus libre⁠ ⁠; point de canons ou beaucoup trop peu, dont la plupart défectueux⁠ ⁠; point de canonniers⁠ ⁠; un vide de 560 hommes dans 343

DE KERLÉRec, d’après une peinture de l’époque
Gravure DE KERLÉRec, d’après une peinture de l’époque
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les troupes... » Prévoyant une nouvelle guerre sans déclaration, selon la mode britannique, Kerlérec s’empressa, malgré des ordres réitérés d’économie, de fortifier le Détour à l’Anglais, puisque la Balise « noyée » ne servait plus⁠ ⁠; mais, par suite du blocus anglais qu’avait facilité la félonie initiale, ni recrues, ni canons, ni munitions, ni correspondance ne lui parvinrent pendant toute la durée de la Guerre de Sept ans, sauf une flûte la Biche. « Les Anglais avaient établi une croisière fixe au cap Saint-Antoine de Cuba et leurs corsaires venaient chercher nos caboteurs jusqu’aux approches de la Balise. »

HABILE POLITIQUE INDIGENE

Rapidement la situation devint tragique. « Les magasins du roi sont épuisés, écrit Kerlérec le 21 octobre 1757, ceux des particuliers aussi⁠ ⁠; nous sommes journellement harcelés par les Chactas qui sont dans la disette de tout : ils nous menacent plus que jamais d’avoir recours aux Anglais⁠ ⁠;.. les Alibamons parlent sur le même ton. Toutes les autres nations sont également mécontentes. La partie des Illinois n’est pas mieux pourvue... Nous serions perdus si les sauvages alliés venaient à nous tourner casaque. » Or, les Anglais ne négligeaient rien dans ce but : « Il n’y a sorte de moyen dont ils ne se servent, dit-il dès 1755 et 1756, pour corrompre et s’attirer nos sauvages alliés,... afin qu’ils s’allient pour détruire les Français partout... Les gouverneurs de la Virginie et de la Caroline ont mis nos têtes à prix. » En cette colonie « ouverte de toutes parts », menacée tant par les révoltes des sauvages que par des incursions des Anglais, la population, ruinée par le change (la piastre à onze livres) et affamée « par la disette de tout », « vit dans l’inquiétude ». L’inquiétude devint de l’angoisse, quand à l’absence des nouvelles de France s’ajoutèrent les désastreuses nouvelles du Canada. « La situation n’est plus tenable, » écrit Kerlérec. Grâce à quelques marchandises achetées à un navire Il tint bon, pourtant, à force d’habileté et d’énergie. espagnol, il put maintenir dans le devoir nos alliés Alibamons et Chactas tentés par les offres et les excitations anglaises. Bien mieux : après trois années de pénibles négociations, il put s’attacher nos anciens ennemis, les Cherokis, indignés de voir leurs prétendus alliés de Caroline leur tuer du monde pour toucher les primes de chevelure. L’empereur des Kaouitas vint même à la Mobile avec trente chefs signer un traité de paix avec les Français. Ainsi, « un grand malheur a été évité ». Non seulement la Louisiane fut sauvée, mais le Canada fut soulagé d’une partie des forces anglaises obligées de contenir les nations sauvages du Sud. Kerlérec rêvait mieux encore : une vaste confédération indienne, qui, unissant aux 3 000 guerriers alibamons et aux 4000 guerriers chactas 5000 guerriers cherokis, soit « plus de 12 000 guerriers », sans parler de moindres nations : Abakas, Kachetas, Talapouchas, lui aurait permis de marcher sus à l’Anglais, « pris entre deux feux ». Ainsi le Canada lui-même aurait pu être sauvé. Mais, tout manquait : argent, munitions, vivres même. Ce n’était pas le gouverneur, c’était le gouvernement qui, en ses tardives improvisations, ne se trouva jamais ou ne put jamais se trouver à la hauteur d’une situation tragique issue de la longue incurie antérieure. U TATRE : AUBRY ’N VRAI CHEF MILI- voir réaliser ce Faute de pougrand projet, Kerlérec fit, du moins, tout ce qu’il put pour venir en aide au Canada. Mais combien difficile cette aide⁠ ⁠! une réponse mettait en moyenne un an et demi à venir de Québec à la Nouvelle-Orléans, et lourdement onéreux était le ravitaillement des Illinois par le Mississipi : 82 455 livres en 1758. Kerlérec n’en détacha pas moins pour ce poste essentiel et si gravement menacé son meilleur officier, Aubry. Sorti du rang après huit belles campagnes en Bavière, en Bohême et en Italie, ce brave et habile, quoique très modeste officier avait été envoyé en Louisiane à titre de capitaine, avec une recrue (D’après K. Bodmer, de 150 hommes. Du 20 juillet au 28 nopeintre attaché à la mission du prince Maximilien). vembre il les emmène péniblement aux Illinois en un convoi de douze bateaux. L’année suivante, avant le 20 juin, il les établit en amont de l’Ohio dans le fort de l’Ascension renforcé⁠ ⁠; puis, avec 40 Français et 40 sauvages, il remonte cent vingt lieues de la rivière des Cherokis⁠ ⁠; « ce qu’aucun détachement français n’avait encore osé faire ». En 1758, sur l’ordre du commandant Mac Carthy, il va jusqu’à cinq cents lieues de distance ravitailler le Fort Duquesne cerné par mille highlanders de Grant. Le 15 septembre, en une impétueuse sortie avec 400 hommes, il met en fuite l’ennemi qui laisse sur le terrain 500 hommes, dont 200 prisonniers. « Toutes les

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JEUNE GUERRIER INDIEN, d’après K. Bodmer
Gravure JEUNE GUERRIER INDIEN, d’après K. Bodmer
346 ETRESSE

lettres s’accordent sur sa bravoure, sa fermeté et son sang-froid ». Le 12 octobre, il va, à la tête de 500 hommes, reconnaître l’armée du major Forbes, retranchée à vingt-cing lieues du Fort Détroit et lui prend ou tue 200 hommes. Mais, le commandant de Ligneris ayant dû en novembre abandonner le Fort Duquesne sans vivres ni munitions, « Aubry se retire aux Illinois dans le meilleur ordre ». En avril 1759, « il repart pour conduire par un chemin presque impraticable un convoi de munitions de guerre et de bouche ». Dès son arrivée audit fort, en juillet, il repart encore avec 650 Français et 500 sauvages au secours du Fort Niagara assiégé par les Anglais⁠ ⁠; il y arrive le 24 juillet et serait entré dans la place, s’il n’avait été abandonné des sauvages. « Les ennemis ont perdu autant d’hommes que moi, déclaret-il⁠ ⁠; tous mes soldats se seraient fait tuer plutôt que de m’abandonner⁠ ⁠; présque tous mes officiers ont été tués ou blessés. » Lorsque, après l’abandon du Fort Machault et du Fort de la Presqu’île, il fallut se retirer aux Illinois, « vous savez le vide de cette garnison en officiers et en soldats, écrit le commandant Mac Carthy, de même qu’en habitants et en marchandises de traite. » Aubry dut donc rentrer à la Nouvelle-Orléans, où il fut du moins reçu avec honneur⁠ ⁠; en 1761, ce noble roturier reçut la croix de Saint-Louis. Il était destiné à un plus grand rôle encore en Louisiane. 176o fut une année d’angoisse. « La colonie a été à deux doigts de sa perte », écrit Kerlérec en juin. La Louisiane, isolée, ne reçoit plus de secours ni de nouvelles, sauf de mauvaises. Au Nord les Anglais, maîtres de Québec et du Canada, menacent de s’emparer des Illinois et d’envahir la Louisiane avec l’aide de leurs fidèles Chicachas. Au Sud, pendant qu’on prépare à New-York des troupes d’invasion annoncées depuis 1757, une frégate et un autre navire anglais, depuis huit mois, bloquent la Mobile⁠ ⁠; une autre, l’entrée du Mississipi⁠ ⁠; des partis de Chactas menacent le fort de Tombekbé⁠ ⁠; des partis d’Alibamons, le Fort Toulouse⁠ ⁠; aussi « la capitale est dans le plus grand danger par le défaut de secours d’hommes, de munitions de guerre et de bouche »⁠ ⁠; il ne s’y trouve plus que « cent soixante hommes de troupes, dix milliers de poudre et quarante quarts de farine⁠ ⁠; il ne reste presque plus de marchandises sauvages pour les opérations de service ». Malgré les objections de son ordonnateur, Kerlérec n’en organise pas moins la défense de la Nouvelle-Orléans, selon les plans de son ingénieur Vergès : « fossés, palissades, bastions, plates-formes et courtines. » En même temps, " après bien des soins, des peines et des dépenses, » il décide les Cherokis à attaquer les Chactas hostiles, les Chicachas et les autres alliés des Anglais. Cette 346 diversion fut « si vive » et cette « guerre si obstinée et si sanglante » qu’en quatre mois périrent plus de deux mille personnes. Ainsi tout passage fut fermé à « la petite armée anglaise de trois mille hommes », déjà fortement décimée⁠ ⁠; le blocus même prit fin. « Le salut de cette colonie est jusqu’à présent dû aux Cherokis et aux Alibamons ». Ce fut, en un pareil dénuement, le triomphe de l’habile politique indigène de Kerlérec. De même, aux Illinois, son beau-frère Neyon de Villiers maintint « toutes les nations de son continent très bien disposées pour nous et fort tranquilles. »

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Triomphe éphémère : le 4 août 176o on apprenait à la Nouvelle-Orléans la prise de Québec le 18 septembre 1759. « Tout le monde dans la colonie se trouve découragé, » écrit le gouverneur. « L’enceinte fortifiée de la ville était, à vrai dire, finie⁠ ⁠; » mais on manquait toujours de canons, d’hommes et de munitions⁠ ⁠; il ne restait plus que « dix mille livres de poudre pour tous les postes »⁠ ⁠; les Illinois étaient « dépourvus de tout ». Or, les Anglais occupaient le Détroit, Michilimachinac, Saint-Joseph, les Miamis, les Ouatanons. « Voilà le territoire des Illinois bien environné. » Les sauvages croient « les Français devenus les esclaves des Anglais. » Malgré un piteux envoi de poudre de la Vera-Cruz, — pour la plus grande partie avariée, — « il n’y a plus que cinq mois de poudre et autres munitions » dans la colonie⁠ ⁠; « plus de marchandises sauvages et point d’espérance d’en avoir »⁠ ⁠; « presque plus de soldats... » « Si dans quatre ou cinq mois nous ne recevons pas de secours, il ne faut plus compter sur cette colonie. » Le major des Illinois annonçait, en effet, que « les Anglais se proposent de nous attaquer au printemps prochain ».

Encore une fois, les sauvages nous sauvèrent. Malgré nos défauts et notre détresse, ils nous préféraient à l’Anglais vainqueur dont ils redoutaient pardessus tout la tyrannie. « Les Cherokis ont les meilleures dispositions pour nous, écrit Kerlérec en septembre 1760, et ils donnent bien de la tablature aux Anglais. » « Toutes les nations de cette région, de même qu’Alibamons et Chactas, continuent dans les plus favorables dispositions pour nous. » Avec les deux derniers milliers de poudre des Illinois, « les Cherokis ont pris et rasé le Fort Loudon, fait cent cinquante prisonniers, tué ou massacré cinquante autres et transporté douze pièces de canon, deux mortiers et deux perriers dans leur principal village. » Malgré tout il était grand temps de les ravitailler, pour qu’en dépit de leur victoire ils ne fussent pas « contraints de faire la paix la plus humiliante et la plus désastreuse pour eux et pour nous ».

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VAINE ATTIAN CE ESPAGNOLE

FUNESTES

Pour se ravitailler en sa « triste situation », à qui Kerlérec ne s’adressa-t-il pas⁠ ⁠? A son collègue de la Martinique⁠ ⁠? même pénurie que la sienne⁠ ⁠; aux navires « parlementaires »⁠ ⁠? les vexations de son ordonnateur les écartent⁠ ⁠; au gouverneur de la Havane⁠ ⁠? Celui-ci lui interdit l’entrée du port de Cuba⁠ ⁠; il expulse même de Saint-Domingue deux navires français. Alors, en mars 1760, Kerlérec, bloqué, s’avise d’écrire directement à notre ambassadeur de Madrid. Justement le « Pacte de famille » venait d’être signé. En octobre 1761, Choiseul confirme cette démarche : « Il y a près de quatre ans que la Louisiane n’a reçu aucun secours... Il est de la plus grande importance de la mettre en état de se soutenir... C’est même l’intérêt particulier de l’Espagne d’empêcher que les Anglais ne s’en rendent maîtres... M. de Choiseul demande donc qu’il plaise à Sa Majesté Catholique de faire passer sans aucun délai à M. le gouverneur de la Havane les ordres les plus pressés et les plus détaillés (dans ce but)... La France paiera avec la plus grande ponctualité. » Mais les Espagnols, même alliés, nous voyaient toujours d’un mauvais œil en leur prétendue Floride : un agent de Choiseul à Madrid l’avertit que ministres et gouverneurs espagnols, achetés par l’argent de l’Angleterre, « tâchent de nous dégoûter de la Louisiane en envoyant des instructions secrètes contraires aux instructions officielles. » En avril et juin 1762 arrivent enfin les secours si longuement attendus. Déception : « les trois bâtiments ne contiennent à peu près rien de ce qui est porté sur les factures, pas même les choses les plus essentielles, mais des choses d’une qualité tellement inférieure qu’elles sont sans valeur ». Le gouverneur eut donc « l’humiliation de ne pouvoir tenir ses promesses » aux Chactas, Cherokis et Alibamons assemblés en vue d’opérations immédiates. La situation redevenait tragique. Or, au milieu de ces angoissantes vicissitudes, les plus grosses difficultés de Kerlérec ne venaient pas seulement de l’impuissance de la métropole⁠ ⁠; elles venaient de la colonie même. En avril 1758 était arrivé, en même temps qu’un maigre contingent de quarante-cinq Suisses, de vingt-deux recrues et de deux officiers, un nouvel ordonnateur, Vincent de Rochemore. Ce Nîmois de quarante-cinq ans, troisième fils du marquis de Rochemore, s’était assez mal comporté dans les services de la marine à Toulon, à Rochefort et ailleurs⁠ ⁠; lui et sa femme n’en intriguaient pas moins pour faire nommer leurs frères et proches aux meilleurs postes de la Louisiane. De là, dès le début, contre le gouverneur dont la présence les gênait, une guerre sourde où se joignirent les « mauvais sujets » de la colonie, « gens de partis et de cabales, n’ayant pour objet que leurs propres intérêts » :

349 DESASTREUX

le trésorier Destréhan déjà riche de 600 000 livres, le brasseur d’affaires Grondel, officier suisse, le secrétaire Bellot, naguère clerc du Châtelet, etc... Naturellement, en ce temps de fièvre obsidionale, la population, inquiète, affamée, ruinée et, du reste, généralement séditieuse d’une colonie toujours aux abois, prenait à tort et à travers parti pour ou contre, aggravant le mal administratif de ses propres passions exaltées. Bref, un funeste esprit de guerre civile s’ajoutait aux détresses de la guerre nationale. de change, d’achat et de vente de marchandises, de présents Le premier conflit éclata dès septembre à propos de lettres destinés aux sauvages, de la poudre même et de la réfection des casernes. L’ordonnateur prétend que le gouverneur n’a rien à voir en ces questions purement « civiles ». A une observation sur le retard préjudiciable que l’ordonnateur imposait aux navires venant de France, Rochemore répond qu’ « il n’a pas d’ordres à recevoir d’un gouverneur. » En présence de ce conflit, Kerlérec envoie fin décembre son secrétaire Thiton exposer la situation au ministre. Cette situation s’aggrave dès le printemps suivant. En Louisiane comme jadis en Acadie et ailleurs, les Anglais avaient l’habitude d’envoyer des navires qui, se disant « parlementaires », c’est-à-dire porteurs de prisonniers à rendre, se livraient, en réalité, à l’espionnage et au commerce interlope. Ce commerce, qui leur était fort avantageux, se trouvait être, malgré une énorme majoration des prix, indispensable à une colonie qui, bloquée, manquait de tout. Il y avait bien une ordonnance de 1727 qui interdisait tout commerce étranger aux colonies françaises⁠ ⁠; mais une instruction de Maurepas en date de 1744 en suspendait l’application pour la Louisiane en cas de « besoin ». Or il y avait raison majeure : une détresse pire que le « besoin »⁠ ⁠; la famine sévissait, car la majorité de la population ne pouvait se payer de la farine à 250 livres le quart et les troupes mêmes du roi étaient réduites à une demi-ration de pain mêlé de riz. Un navire de Rhode Island avait donc été bien accueilli à la Mobile en janvier. Mais, quand vint en avril le Texal de la Jamaïque, Rochemore, affectant l’intransigeance, déclare ce navire de bonne prise et en confisque la moitié de la cargaison. Kerlérec, envisageant d’une part le soulagement immédiat de la population affamée et l’abaissement des prix dans la colonie, prévoyant d’autre part, par suite de cette rigueur, la suppression de tout commerce interlope et, partant, de tout ravitaillement possible, ordonna la mise en vente immédiate de ladite cargaison. Le prix de la farine tomba aussitôt à cent cinquante-quatre livres le quart⁠ ⁠; la population repue acclama son gouverneur et honnit l’ordonnateur. Celui-ci et ses complices qu’enrichissait l’accaparement se vengèrent aussitôt, en faisant courir jusqu’en France le bruit scandaleux que Kerlérec pactisait avec l’ennemi pour s’enrichir et pour livrer la colonie aux Anglais. Mais la « feuille au Roy » reconnut : « Le gouverneur a raison : la misère est au-dessus de toutes les règles. » A d’autres mesures d’accaparement s’étaient ajoutées l’émission illicite de quantité de « billets de caisse » et toutes sortes d’irrégularités, le ministre Berryer prit, en août 1759, la décision de destituer Rochemore, « indigne d’occuper plus longtemps la place qu’il avait occupée. » De même, en octobre, étaient rappelés en France ses complices Bellot, Destréhan, Derneville et Simarre de Belle-Isle. Mais, la mesure ayant été suspendue par l’intervention d’une « parente influente », l’ordonnateur et sa cabale entravent plus que jamais l’action du gouverneur, surtout aux Illinois. Ce ne fut qu’en juin 1762 que l’ordre de révocation prit effet, rappelant, en outre, d’autres factieux : « Si je renvoyais toutes les mauvaises têtes, écrit tristement Kerlérec que resterait-il d’habitants dans la colonie⁠ ⁠? »

350

En même temps que l’ordre de rappel des mauvais fonctionnaires, une flottille de quatre navires apportait, outre leurs successeurs, dix compagnies du régiment d’Angoumois avec tout leur équipement. Bien qu’un des navires fût pris par l’ennemi, la Louisiane, ainsi épurée et renforcée, semblait pour longtemps préservée de l’anarchie et de l’invasion, lorsque la diplomatie, plus funeste encore que la guerre, vint la perdre.

KERLEREC

En présence de l’intransigeance britannique qui, excitée par les colonies américaines, voulait la ruine totale de la Nouvelle-France et, par conséquent, l’annexion de toute l’Amérique septentrionale, Choiseul en 1761 avait cru faire un coup de maître en substituant, grâce au Pacte de Famille, la marine espagnole, toute fraîche, à la marine française, défaillante. Mais cette marine espagnole, battue partout, laissa les Anglais prendre les Antilles, une partie des Philippines et même Belle-Isle-en-Mer. Sur terre, défaite au Portugal, défaite en Allemagne. Le funeste Pacte ne faisait qu’aggraver la situation déjà si désastreuse. Il fallut négocier en ce lamentable désarroi. Pour contenter tout à la fois l’Angleterre encore plus exigeante et l’Espagne avide de compensations, Choiseul songea à la Louisiane qui, depuis quatre-vingts ans, nous avait coûté, dit-il, « 800 000 livres par an » et allait, en notre ruine, nous coûter plus encore. Il offrit donc à l’Angleterre toute la rive gauche du Mississipi et à l’Espagne toute la rive droite avec, en outre, la Nouvelle-Orléans⁠ ⁠; celle-là accepta avec empressement, celle-ci refusa obstinément. « La cour de Madrid avait toujours regardé la Louisiane comme un ancien territoire lui appartenant », dit notre agent secret de Madrid. Il fallut à Fontainebleau 350 forcer la main de Charles III pour qu’il voulût bien le 3 novembre 1762 accepter, disait-il, « l’acquisition d’une charge annuelle de 300 000 piastres. » Comme l’Espagne se déclarait incapable d’occuper de suite la Louisiane, cette cession de la rive droite fut maintenue secrète, alors que le Io février 1763 le traité de Paris annonçait en son article VII la cession de la rive gauche à l’Angleterre. Le Io février 1763 le commissaire général d’Abbadie, nommé « directeur du Comptoir général de la Nouvelle- Orléans », reçut ses instructions relativement à cette dernière cession et à la « nouvelle administration... dans la partie de cette colonie restant à Sa Majesté ». De concert avec Kerlérec il s’employa donc à retirer de la Mobile et des autres postes de la rive gauche troupes, canons et munitions. Les dix compagnies d’Angoumois, à peine arrivées, furent, non sans protestations de leur part, transférées à Saint-Domingue. Les quatre compagnies de cinquante hommes qui restaient furent placées sous le commandement du capitaine Aubry. Kerlérec, qui avait demandé son rappel, s’embarqua le 17 novembre pour la France. De longues tribulations l’y attendaient en cette scandaleuse « affaire de la Louisiane » qui défraya la chronique parisienne pendant six ans. Dès leur arrivée en France, les ennemis de Kerlérec n’avaient pas perdu leur temps : Rochemore et ses complices ne s’étaient pas contentés d’adresser au ministre mémoires sur mémoires, accusant Kerlérec de « tyrannie » et de « trahison » : ils avaient saisi l’opinion publique qui, à la suite d’une guerre désastreuse, devenait de plus en plus irritable et séditieuse. « Tous les cafés de Paris retentissaient des propos les plus attentatoires à ma réputation, déclare l’absent impunément calomnié⁠ ⁠; mes ennemis ont prévalu sur la justice de ma cause. » En vain il plaide auprès du ministre que, « dépourvu de tout approvisionnement, abandonné à luimême pendant toute la guerre, menacé des entreprises anglaises, de soulèvement et de révoltes, il a dû s’assurer même de chez l’ennemi les secours nécessaires pour conserver une colonie dont il répond sur sa tête. » A ses deux mémoires du II mai et du Io juin ses ennemis répondent par des « mémoires instructifs » du 3I mai et du 27 août plus infamants encore. Grondel et ses acolytes publient des libelles encore plus haineux⁠ ⁠; des chansons satiriques sont entonnées dans les carrefours. Sur l’intervention du maréchal d’Estrées, Kerlérec obtient du moins, en mai 1765, l’emprisonnement de trois de ses diffamateurs⁠ ⁠; mais une intervention plus puissante amène leur délivrance dès 1764. Choiseul avait confié l’affaire à cinq 351 conseillers du Châtelet⁠ ⁠; ils traitèrent Kerlérec avec la même iniquité que Lally- Tollendal et Rochemore avec la même indulgence que Bigot. Le ‹ formaliste » conseiller Dupont, à qui l’affaire fut confiée, la garda tout entière en ses seules mains pendant cinq ans, écartant systématiquement toutes les attestations et protestations favorables à Kerlérec, qu’elles vinssent des habitants de la Louisiane ou des dossiers de l’administration, qu’elles fussent les déclarations même du successeur de Rochemore constatant, outre toutes sortes de désordres et de malversations, une circulation fiduciaire de 6 783 347 livres. Le duc de Choiseul-Praslin qui, de tout ce tendancieux dossier de 749 pages in-quarto, ne connut qu’un résumé de 64 pages, n’osa pas toutefois infliger au prétendu ami des Jésuites la même peine capitale qu’à Lally-Tollendal⁠ ⁠; il se contenta de conclure : « Le Roy a rendu justice aux services militaires distingués et dignes d’éloges (de M. de Kerlérec) et à sa probité intacte et sans reproche, mais on doit lui reprocher une autorité tyrannique. » Heureuse tyrannie, lorsqu’il faut tout à la fois défendre une colonie bloquée par l’ennemi et tenir tête à une anarchie intérieure plus redoutable encore.

351 352 , OLE DIFFICILE

Pendant que triomphaient ainsi les véritables coupables bientôt pouvus d’indemnités, de promotions et autres faveurs, l’innocente victime de cette scandaleuse affaire, exilée « à trente lieues de Paris et des châteaux de Sa Majesté », s’en alla dans un misérable hôtel de Rouen méditer sur les méfaits de la prétendue justice humaine et sur la fourbe ingratitude de chefs indignes. Bien mieux : les jésuites, stimulés par le haineux Dupont, intentèrent un procès au prétendu protégé de leur ordre. Le 18 septembre 1770, alors qu’il entreprenait sa réhabilitation, le malheureux Kerlérec, que la cavalerie de Saint-Georges, disaient ses ennemis, avait enrichi de huit millions, mourait misérablement d’épuisement et de douleur, laissant à sa veuve et à ses deux fils sans ressources 138 306 livres de dettes contractées en son ruineux gouvernement. Or, de tous les gouverneurs de la Louisiane, ce dernier fut peut-être le plus habile en cette phase éminemment critique de l’histoire louisianaise. En juin 1763, le Béarnais Philippe d’Abbadie avait pris possession de son poste ambigu de « directeur du Comptoir de la Nouvelle-Orléans. » Comme son prédécesseur intérimaire Foucault, il trouva dans les comptes de Rochemore « un chaos d’irrégularités » et dans ceux des postes « un chaos d’iniquités ». Aussi s’opposa-t-il de son mieux aux « gratifications » et aux autres abus, et maintint-il la « traite exclusive », c’est-à-dire exclusivement réservée aux officiers et soldats des postes. Contre de si légitimes mesures les privilégiés protestèrent si vivement que le ministre lui adressa un blâme immérité, qui heureusement ne lui parvint pas. Le ministre avait pourtant été informé dès le 7 juin 1764 du « désordre qui régnait dans la colonie par suite de l’agio », auquel tout le monde se livrait tant sur les marchandises de magasin que sur la monnaie de carte et les lettres de change⁠ ⁠; déplorables habitudes de jeu qui détournaient de toute activité vraiment utile au développement de la colonie et en particulier de la culture des terres. En outre, « l’usage immodéré du tafia » créait chez cette population désœuvrée un « esprit séditieux » qui se manifestait, même chez les nègres, en « insubordi- MONUMENT MAGIQUE DES INDIENS nation », en « désordres continuels causés en (Extrait du Voyage dans l’Amérique, du prince Maximilien). ville par les vols et par les assassinats ». Cet état de démoralisation fut encore aggravé par le scandale de l’expropriation des jésuites qui en juillet 1764 produisit 942 000 livres vite gaspillées. Toutefois, la principale mission du Directeur fut le transfert aux Anglais de la rive gauche du Mississipi. Les difficultés de cette opération délicate vinrent tant des sauvages que des Anglais. Quels que fussent nos défauts, dit d’Abbadie, « les sauvages regrettent sincèrement les Français : ils s’aperçoivent qu’ils ne trouveront jamais dans le caractère anglais cette douceur et cette tolérance qui les attachent à nous. » Dès le 2 mai 1763, Kerlérec avait prévenu le ministre de nos devoirs à l’égard de tribus alliées qui avaient « sacrifié leur vie et leur tranquillité pour le service des Français » : Chactas, Alibamons et Cherokis, auxquels il était dû jusqu’à « quatre présents ». « Il faut payer tout ce qu’on a promis, dit-il, parce qu’on a reçu l’équivalent en services réels...

IV. — LE DIRECTEUR D’ABBADIE ET LE COMMANDANT AUBRY.

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MONUMENT MAGIQUE DES INDIENS, d’après K. Bodmer
Gravure MONUMENT MAGIQUE DES INDIENS, d’après K. Bodmer

HISTOIRE DES COLONIES.

354 PONTRAC

et qu’ainsi on s’attachera toujours les sauvages. » « Malgré l’état de pénurie créé par une longue guerre désastreuse », les sauvages reçurent donc à l’assemblée générale du rer novembre les présents arriérés de deux années. Bientôt se manifestèrent les heureuses conséquences de cette loyauté. Les Français, qui, confiants, restèrent chez les Chactas, y prospérèrent si bien qu’en 1818 ils possédaient près du fort Tombekbé 92 000 acres de terres. Non contents de s’opposer à la venue des troupes anglaises, les Alibamons escortèrent le chevalier de La Noue et ses 130 Français, lorsqu’il dut abandonner son poste en leur territoire. Fuyant la domination britannique, les Appalaches vinrent s’établir sur la Rivière Rouge. Les Biloxis et les Pasagoulas, décidés à « mourir avec les Français », furent accueillis « en amis » sur la rive droite du Mississipi, ainsi que 250 Mobiliens et 80 Tonicas et Pacanas. Puis Alibamons et Chactas se plaignirent des « mauvais traitements des traiteurs anglais » qui, en échange de leurs pelleteries, ne leur donnaient que des coups de bâton et leur volaient même leurs femmes et leurs chevaux⁠ ⁠; d’où représailles : « quatorze traiteurs anglais furent tués par les Alibamons. » Les Anglais, dit d’Abbadie, « me donnaient plus d’embarras que les sauvages. Tout en affectant de mépriser les sauvages, nos rivaux européens les redoutaient en réalité et prétendaient nous rendre responsables des inévitables conséquences de cette haine spontanée. « Doutant toujours de la bonne foi des autres, continue le directeur, ils nous créent des difficultés sur tous les arrangements. » Dès le 24 juillet 1764, le major Johnstone était pourtant venu occuper Pensacola, et le 3o septembre le major Farmer la Mobile, que nos troupes évacuèrent le 22 octobre. Mais les habitants de ce poste menacèrent aussi de partir, tant les rebutaient les exigences de ce major concernant le serment de fidélité et la vente du cheptel⁠ ⁠; mêmes exigences exorbitantes pour le prix de la farine. aux Anglais. De ce poste qui comptait près de I 500 habitants, Ce fut surtout le poste des Illinois qui donna de la tablature dont une centaine seulement dans notre village de Sainte-Geneviève sur la rive gauche, les Anglais furent longtemps empêchés de prendre possession par la fameuse « guerre indienne » que fomentait contre eux notre ancien allié Pontiac, l’habile et énergique grand chef des Ottaouais. Mais ce fut en vain qu’il les chassa en 1763 de tous leurs postes depuis Michillimakinac jusqu’à Pittsburg : son échec au fort du Détroit après huit mois de siège (mars-octobre 1764) compromit le sort de sa grande confédération indigène. 354

355

FEXON DE

LA MONTEE DU FLEUVE

Notre commandant du Fort de Chartres, Neyon de Villiers, avait, du moins, fait loyalement tout son possible pour calmer les indigènes sur lesquels, « père secourable des nations », il exerçait une grande autorité⁠ ⁠; mais le général Amherst, confiant en ses seules forces, n’avait daigné l’informer ni de la cessation des hostilités ni de la ratification du traité. Lorsque, sur l’ordre d’Abbadie, Neyon eut fait circuler le calumet de paix : « C’est le Maître de la Vie qui nous excite à la guerre, lui répondirent chefs et vieillards, car il nous dit :, « Si vous souffrez l’Anglais chez vous, vous êtes morts : les maladies, la picote (variole), le poison vous détruiront. » Ils ne connaissaient que trop les procédés meurtriers du général anglais. Aussi supplient-ils leur « Père de ne pas abandonner ses enfants ». Neyon n’en dut pas moins, selon ses instructions, évacuer les forts Péorias, Vincennes, Massac et Osage pour se retirer à Sainte-Geneviève avec le reste de ses troupes, de ses munitions et « quelques habitants qui ont voulu se replier sur les possessions françaises ». Alors, aux offres de paix loyalement adressées par Pontiac, le major Gladwyn répondit par ce message à son chef Amherst : « Si Votre Excellence veut tirer vengeance de leur cruauté, il est très facile de le faire à peu de frais : il suffit d’autoriser la vente du rhum⁠ ⁠; cela détruit les Indiens plus efficacement que sabres et boulets. » Au courant de ce « mépris ordinaire » des Anglais, Neyon de Villiers conclut : « Il y a lieu de craindre qu’ils ne trouvent encore bien des difficultés pour pénétrer jusqu’ici. » En décembre 1764, un chef chouanon, découragé par les refus de Neyon, vint même jusqu’à la Nouvelle-Orléans demander des secours au directeur d’Abbadie, au nom de « quarante-sept villages qui veulent mourir attachés aux Français. » poste des Illinois par le Nord, les Anglais nous demandèrent la Ainsi empêchés par l’hostilité des Indiens d’occuper leur permission d’aller l’occuper par le Sud. Dès le 23 janvier 1764 arrivent à la Nouvelle- Orléans le major Loftus et quelques officiers anglais, puis le 7 février deux bâtiments chargés de troupes, enfin le 7 un brigantin. Le 27 le convoi part composé de 420 à 430 personnes sur onze bateaux⁠ ⁠; mais, le 19 mars, attaqué en amont de la Pointe Coupée par une trentaine de Chactas, de Tonicas et autres sauvages, il hésite, se replie et se laisse aller en dérive jusqu’à la Nouvelle-Orléans. Aux accusations de complicité française, le directeur répond : « Les Anglais seuls en sont cause : leurs propos et leur dureté ont animé les sauvages contre eux », surtout « la dureté et la hauteur » des officiers. « Mon père, répondit aux reproches d’Abbadie un chef tonica, les Anglais ont toujours gâté les voies de toutes les nations : ils donnent à 355 boire des liqueurs qui font mourir... Mieux vaut les tuer... Mais ils ont fu, et ont bien fait. » Même échec des expéditions Linde et Campbell. d’une mort suspecte le directeur d’Abbadie, « admi- Sur ces entrefaites, le 4 février 1765 mourut nistrateur désintéressé et juste entre tous, qui concilia les intérêts du royaume et ceux de la colonie. » Il fut le digne émule de l’intègre et énergique ordonnateur Jacques de la Chaise.

356 A BANDON DU HAUT MISSISSIPI

Il fut remplacé pour la partie militaire par le commandant Aubry et pour la partie administrative par lordonnateur Foucault. « Petit homme sec, laid, sans noblesse, ni dignité, ni maintien », mais « brave guerrier », « charitable », « incapable de vouloir le mal », Aubry se montra à la hauteur d’une situation fort difficile. « Il n’y a plus d’argent, dit-il en février, plus de commerce⁠ ⁠; les terres et les nègres sont diminués de moitié⁠ ⁠; les débiteurs ne payent plus⁠ ⁠; les trois quarts des dettes sont mises à l’arrangement des finances⁠ ⁠; un esprit d’insubordination inconcevable règne depuis dix ans. » « Il est très difficile de contenter les Français, les Anglais et les sauvages qui sont tous pêle-mêle ici. » « Je travaille d’arrache-pied. » Comme d’habitude, l’ordonnateur ajoutait aux difficultés du chef militaire en se brouillant avec lui, en ne voulant correspondre avec lui que par écrit. Magasins plus vides que jamais, du reste⁠ ⁠; menaces de famine, les Anglais ayant acheté tout le maïs. Au début de 1765 les notables de la Basse-Louisiane déléguèrent en France le plus riche commerçant, Jean Milhet, pour supplier le roi d’annuler la cession de la colonie. Mais Choiseul ne céda pas plus à ses supplications qu’à celles de Bienville encore vivant : il aimait mieux recevoir de l’Espagne six millions que d’en dépenser le double à remettre la Louisiane en état. Même réduite de moitié, celle-ci coûtait encore, en 1764, 413 197 livres, dont 98 200 pour les fortifications. les Anglais tentaient de créer aux Natchez et même à Non contents d’attirer à la Mobile tous nos fugitifs, Manchac des établissements fortifiés qui menaçaient la Nouvelle-Orléans. Mais, dans la vallée supérieure, sous l’influence de Pontiac, malgré l’intervention de Saint- Ange, toutes les tribus restaient « unanimement d’accord pour continuer la guerre ». « Les hommes rouges ne veulent pas d’Anglais ici. » « Vous que nous avons si bien aimés et servis, disaient à Aubry les délégués de Pontiac, vous que nous croyions si puissants et si braves,... rendez-nous les fusils, la poudre et les haches que nous avons usés en combattant avec vous... Quant à vous, Anglais ici présents, nos cœurs bondissent de rage au souvenir des ruines que vous avez amoncelées sur nous. » Mais, devant notre impuissance matérielle et morale il fallut s’incliner. Après les Cheroquis, après les Iroquois, après les Chouanons, Pontiac, dut au nom des Ottawas et des Kichapous faire en 1766 la paix avec les Anglais à Oswego⁠ ⁠; il en fut trois ans plus tard récompensé par un lâche assassinat : un Péoria le tua pour une barrique de rhum donnée par un Anglais. Dès lors, les Anglais accoururent tant du Nord que du Midi⁠ ⁠; ils purent en toute sécurité s’établir au Fort de Chartres que leur avait cédé Saint-Ange. Des 4000 Français de toute cette région, 2 000 restèrent sur le territoire britannique, dont 500 sur l’Ouabache, et 2 000 passèrent en notre établissement de Sainte-Geneviève où les protégeait une garnison de deux officiers et de 35 soldats. En 1796, le général Collot retrouva les derniers survivants de notre vieille colonisation en cette haute vallée du Mississipi. 357

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CARQUOIS INDIEN, d’après G. de Saint-Sauveur, cul-de-lamp
Gravure CARQUOIS INDIEN, d’après G. de Saint-Sauveur, cul-de-lamp
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Citer ce chapitre

Émile Lauvrière, « Les derniers gouverneurs », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 335-358.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/louisiane/les-derniers-gouverneurs/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715