Colonies françaises

Tome I · La Louisiane · Chapitre 4

La Compagnie des Indes et la guerre des Natchez

Par p. 313-334 de l'édition originale 7 913 mots 8 illustrations 1929 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. Administration. Mercantilisme. Réforme. — II. Politique britannique. Lutte d’in- fluence. Propagande impérialiste. Mesures militaires. Premiers conflits. Désarmement français Attitude des indigènes. — III. Guerre des Natchez. Leurs mœurs. Notre établissement. Le complot. Le massacre. Panique. Faibles représailles. Attitude anglaise. Attitude indigene Organisation. Victoire apparente. - IV. Rétrocession au gouvernement royal. Incapacite Efforts insuffisants. Commerce. Découragement. Hostilité indigène. Acharnement anglais Les Illinois. Changement
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I. - ADMINISTRATION
Gravure I. - ADMINISTRATION
’ADMINISTRATION

LA COMPAGNIE DES INDES ET LA GUERRE DES NATCHEZ I. - ADMINISTRATION. — Mercantilisme. — Réforme. II. — POLITIQUE BRITANNIQUE. — Lutte d’influence. — Propagande impérialiste. — Mesures militaires. — Premiers conflits. — Désarmement français. - Attitude des indigènes. III. — GUERRE DES NATCHEZ. — Leurs mœurs. — Notre établissement. — Le complot. - Le massacre. — Panique. — Faibles représailles. — Attitude anglaise. - Attitude indigène. — Organisation. — Victoire apparente. IV. - RÉTROCESSION AU GOUVERNEMENT ROYAL. — Incapacité. — Efforts insuffisants. — Commerce. - Découragement. — Hostilité indigène. — Acharnement anglais. - Les Illinois. — Changement. de la Compagnie des Indes, en sa complexité et son instabilité, entrava bien plus qu’elle n’aida concessionnaires et explorateurs. Son « Conseil de Colonie », constitué en avril 1718 avec les directeurs, lieutenants de roi et autres fonctionnaires principaux de la Louisiane, paralysait l’action du « commandant général » Bienville et, en sa qualité de « Cour supérieure de Justice », molestait plus qu’il ne protégeait les justiciables. Aussi, dès septembre 1720, la Compagnie crutelle bon d’envoyer, pourvu d’un programme de réformes, un commissaire-ordonnateur, Duvergier, que la ruine du « système » réduisit vite à l’impuissance. En 1721 les quatre Commissaires de Régie, imposés à la Compagnie défaillante, firent sur le papier une réforme administrative qui ne mit fin ni aux malversations des commis et même des directeurs, ni aux trop justes doléances des administrés. En décembre 1722 il fallut déléguer un « commissaire extraordinaire », Jacques de La Chaise, neveu du confesseur de Louis XIV⁠ ⁠; mais cet honnête homme énergique, voulant mettre un peu d’ordre et de justice partout, se trouva aux prises avec tout le monde, à l’heure même, mars 1723, où la Compagnie, apparemment réformée, rentrait en possession de ses pouvoirs. néfastes conséquences d’une colonisation à peu près Alors se révélèrent, plus manifestes que jamais, les réduite au mercantilisme : colons aussi mal choisis que mal pourvus, trop peu de laboureurs, trop peu d’ouvriers, trop peu de nègres⁠ ⁠; pas assez de matériel, pas assez de marchandises, pas assez de vivres⁠ ⁠; « disette de tout »⁠ ⁠; maladies de toute nature⁠ ⁠; mortalité excessive. Les troupes même, réduites de seize à huit compagnies toujours incomplètes, étaient si mal recrutées, si mal nourries, si mal vêtues, si mal payées, si mal armées qu’elles se montraient souvent plus dangereuses qu’utiles⁠ ⁠; d’où, mutineries fréquentes même devant l’ennemi, et désertions plus fréquentes encore avec armes et bagages⁠ ⁠; partant, en présence des constantes menaces de l’indigène et de l’étranger, un tel sentiment d’insécurité que, tant par économie que par esprit de chimère, la « frivole » Compagnie eut l’étrange idée, avons-nous vu, de substituer dans les postes avancés à de si mauvaises troupes une douzaine de jésuites, payés six à huit cents livres par an, tant pour la domination que pour l’évangélisation des sauvages.

314 EFORMES

De pareilles aberrations n’étaient pas moins dues à l’incohérence qui régnait dans l’administration coloniale qu’à l’incompétence qui prédominait dans le personnel dirigeant de la métropole. En ce « pays de confusion », dit un curé de la Nouvelle-Orléans, l’une des pires causes du mal est « la mésintelligence des chefs : il semble qu’on ne cherche qu’à s’entre-détruire ». En même temps que le climat amollissant du pays, le spectacle quotidien des fautes presque criminelles commises depuis des années par les Compagnies d’Occident et des Indes démoralisait et pervertissait jusqu’aux meilleurs : non seulement les garde-magasins et les commis, mais encore les officiers et les directeurs manquaient à leurs devoirs les plus sacrés pour jouer gros jeu, troquer les marchandises et même « les effets du Roy » à des taux exorbitants, exploiter d’une manière scandaleuse les misérables habitants et trafiquer ouvertement avec l’étranger qui devenait souvent l’ennemi du lendemain. Bienville lui-même, habile et intelligent, qui avait, à l’origine, rendu de si précieux services à la colonie et l’avait même sauvée dans le péril, en était arrivé, tout en s’assurant d’énormes concessions, à jouer cauteleusement la politique du pire pour obtenir dans l’écroulement d’une Compagnie abhorrée le titre suprême de gouverneur sous l’autorité royale. De là, son attitude tour à tour hostile et conciliante à l’égard du Conseil et de tels ou tels conseillers⁠ ⁠; de là, ses conflits plus ou moins déclarés avec tout chef ou tout subordonné, Le Blond de La Tour, par exemple, et Pauger, qui lui portaient ombrage⁠ ⁠; de là, ses intrigues constantes avec sa cabale canadienne de parents et amis : Chateauguay, les Noyan, Boisbriant, etc. et de coureurs de bois⁠ ⁠; de là, enfin, cette rébellion, vraiment anarchique, de l’indigne Conseil qu’il présidait contre le courageux La Chaise, chargé du pénible rôle de réformateur d’une administration corrompue Ce ne fut, de 1726 à 1729, que lorsque Bienville, dénoncé par La Chaise, et ses complices eurent été révoqués et rappelés en France, que le nouveau « commandant général », Etienne de Perier, « officier de marine de bonne réputation », « également craint et aimé de tout le monde », pût, en « parfaite intelligence » avec La Chaise, restaurer l’ordre, la justice et le progrès en Louisiane : administration épurée, procès réglés, concessions rectifiées, culture du tabac développée, commerce accru, la Nouvelle-Orléans agrandie et protégée⁠ ⁠; bref une rare « émulation qu’avaient éteinte la haine et la vengeance ». Malheureusement, la Compagnie, toujours ladre en ses dépenses, refusant nègres et troupes, affaiblissant et supprimant les postes avancés pour réduire de plus en plus l’immense Louisiane à la basse vallée du Mississipi, compromit cette prospérité relative de trois années, en exposant la colonie désarmée et démunie aux pires attaques de ses ennemis indigènes et étrangers.

315 RIALISTE

A notre chancelante colonie de Louisiane le danger venait bien moins des Espagnols et même des sauvages que des Anglais : car, en temps de paix comme en temps de guerre, ceux-ci ne perdaient jamais de vue leur but immuable : s’assurer l’Amérique du Nord contre tout rival. Aussi l’irritation du gouvernement britannique de nous voir campés même sur les méchantes côtes sablonneuses du Golfe du Mexique s’exaspéra-t-elle, quand nous nous établîmes pour tout de bon sur le Mississipi et surtout quand ces établissements, si chétifs qu’ils fussent, lui semblèrent, par leur liaison avec le Canada, constituer une menace pour son ambition de tout posséder jusque par delà le Mississipi. Ni les grands avantages coloniaux et autres que les Anglais s’attribuèrent par le traité d’Utrecht, ni l’alliance formelle qui suivit la spécieuse entente cordiale ne les empêchèrent de tout faire plus ou moins ouvertement pour entraver nos progrès en Nouvelle-France. « La mer, disait-on, ainsi que les colonies, est un monde à part où ne s’étend pas l’alliance des deux gouvernements. » Ce fut surtout aux deux extrémités de la frontière naturelle des Alleghanis que, dès le début, s’engagea cette âpre lutte d’influence. Bien qu’épuisée, en partie ruinée et même dépeuplée par des attaques indiennes, la Caroline du Sud avait, dès sa réconciliation avec les Chicachas en 1717, envoyé ses traitants jusque chez les Alibamons, détachés de nous par l’avarice de Lépinay⁠ ⁠; mais de nouvelles guerres indigènes suspendirent ces menaces et provoquèrent même en 1719 une révolution qui fit passer cette colonie des mains des lords-propriétaires sous l’autorité royale. Cependant, à l’instigation du Board of Trade, les trois colonies du Nord menaçaient nos communications entre le Canada et la Louisiane : les gouverneurs de New-York, de la Virginie et de la Pensylvanie, Hunter, Spotswood et Keith, préconisaient la traite, c’est-à-dire la subornation, chez nos tribus alliées, et ce dernier la construction de forts sur l’Ontario, l’Erié, le Potomac et la Susquehanna. Inquiet, le gouverneur du Canada, Vaudreuil, demanda la délimitation des sphères d’influence. Mais, pour garder le champ libre, le cabinet de Saint-James ne consentit à négocier qu’au sujet des frontières de l’Acadie. un nouveau questionnaire du Board of Trade (20 avril 1719), comme sur un mot d’ordre, Anglais des colonies et Anglais de la métropole répondent en dénonçant à nouveau la présence des Français sur le Mississipi comme un mortel danger pour les établissements britanniques. Les Caroliniens surtout, « comme frappés de panique », déclarent que, vainqueurs des Espagnols et maîtres du meilleur port de la côte, les cinq à six mille Français armés de la Louisiane menacent déjà, non seulement la Caroline, mais encore toutes les colonies américaines, à l’assaut desquelles ils sont prêts à entraîner Alibamons, Chactas, Chicachas et bien d’autres tribus indigènes. Exaspérant la cupidité de ses compatriotes, Spotswood prédit que le tabac, le riz et les autres denrées de la Louisiane vont par leur concurrence ruiner le commerce britannique en Europe⁠ ⁠; la Carolana de Coxe et autres publications tendancieuses prophétisent que la ligne de postes français sur le Mississipi, encore hypothétique, va non seulement arrêter tout trafic et toute communication des Anglais avec l’arrière-pays, mais aussi, en permettant l’invasion des colonies britanniques, « engloutir » toute l’Amérique anglaise en un incommensurable empire néo-français. Si l’on songe à la réelle faiblesse de notre Louisiane où sur les sables de Biloxi mouraient par centaines de pauvres hères dénués de tout, on ne peut s’empêcher de constater que toute cette tapageuse campagne alarmiste n’était, en réalité, que « camouflage » impérialiste, passant d’une prétendue défensive impuissante à une réelle offensive menaçante. Ainsi soutenus par la presse, Board of Trade et autorités coloniales réclament à l’envi troupes, munitions et fortifications. Bientôt, en effet, il ne s’agit plus seulement de défendre les passes des Alleghanys, mais bel et bien de descendre jusque dans les vallées de l’autre versant et d’établir, des Grands Lacs débarrassés de Français jusque dans la baie des Apalaches enlevée aux Espagnols, une solide chaîne de forts qui ne serviront pas seulement à la protection des établissements anglais, mais encore à l’attaque des établissements français⁠ ⁠; de là, force infanterie et artillerie britanniques, milices organisées, tribus indigènes conquises par la troque, les mariages mixtes et une « évangélisation » appropriée. Pour mener à bien cette agression méthodique, le gouverneur de la Caroline, Nicholson, devait être promu chef suprême de toutes les forces militaires unies en une puissante fédération des colonies britanniques. Avant même que ne fussent prises toutes ces mesures inquiétantes, un premier conflit se produisit au point vital tant des communications du Canada et de la Louisiane que de la Nouvelle-France et de la Nouvelle-Angleterre : le poste du Niagara entre l’Erié et l’Ontario. Ce poste essentiel qu’avait jadis créé La Salle sur l’ordre d’un énergique gouverneur du Canada, Frontenac, un clairvoyant gouverneur du Canada, Vaudreuil, le fait en 1720 réoccuper par un autre chef habile, Joncaire⁠ ⁠; mais, dès le printemps suivant, le nouveau gouverneur de New-York Burnet le menace de l’assaut de quatre tribus iroquoises⁠ ⁠; le nouveau chef Longueuil leur en oppose une cinquième⁠ ⁠; et cette offensive septentrionale se trouve pour le moment d’autant mieux arrêtée que, conformément aux conseils du missionnaire Le Maire, la compagnie des Indes promet enfin d’organiser l’Ouabache. Au sud, autre passe d’armes également déjouée : sous l’influence des Anglais, les Chicachas, détachés de nous, s’agitent⁠ ⁠; mais Bienville leur oppose les Chac- Mort et Convoi du Serpent pique tas. Malheureusement, tandis que nous nous endormons sur ces maigres lauriers, Nicholson profite de Temple ces échecs relatifs pour réclamer, contre les prétendus « soixante mille » (sic) guerriers indigènes dont dispose la France, l’envoi de quarante régiments d’infanterie et de tout un puissant matériel capable d’armer de nouveaux forts de la ligne anglaise grandissante et débordante⁠ ⁠; il prépare aussi l’organisation méthodique tant de ses tribus alliées que des forces coloniales de l’Acadie jusqu’à la Caroline. En même temps, en Angleterre, Daniel Coxe et autres pamphlétaires surexcitent les convoitises d’une nation alors aussi conquérante que marchande, en invoquant les prétendus droits de l’Angleterre jusqu’au Pacifique et, partant, l’urgente nécessité de chasser de tout l’arrière-pays les prétendus usurpateurs français, dût-on s’entendre avec l’Espagne pour

II. - POLITIQUE BRITANNIQUE

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MŒURS DE LA TRIBU DES NATCHEZ, gravure du XVIIIe siècle
Gravure MŒURS DE LA TRIBU DES NATCHEZ, gravure du XVIIIe siècle
Illustration de l'ouvrage, page 318
Gravure sans légende (page 318)

(D’après une gravure du dix-huitième siécle.) partager avec elle au cours même du fleuve l’immense vallée du Mississipi. Ainsi, de toute l’Amérique du Nord, par eux en grande partie explorée et colonisée, les odieux rivaux que nous étions à leurs yeux ne conserveraient plus qu’un petit Canada fermé à la mer et confiné en des terres glacées. Telle était l’hostile politique de notre alliée aux beaux jours de la Régence.

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ESARMEWENT

FRANÇAIS

Les conséquences de ce vaste plan d’offensive ne tardèrent pas à se faire sentir en notre Nouvelle-France, si indignement méconnue et sacrifiée. D’une part, les Chicachas, subornés par les Anglais, menacent notre navigation sur le Mississipi et les Chactas, privés de marchandises françaises et comblés de marchandises anglaises, vont, n’était une nouvelle intervention de Bienville, se joindre à eux. D’autre part, le gouverneur Burnet, regagnant à la cause anglaise les Iroquois, envoie ses traitants vendre les marchandises anglaises jusque sur les bords de l’Erié et de l’Ontario, malgré nos vains postes des Miamis et du Niagara. Au sud, Nicholson en 1723 installe des magasins à trois lieues de notre fort « pourri » des Alibamons et réorganise la traite chez les Chactas et les Chicachas réconciliés, chez les Creeks et les Cherokis également soudoyés. Vainement prévenue, la Compagnie, toujours avare de troupes et de marchandises, ne songeait naïvement qu’à l’envoi de ses rares missionnaires pourvus de livres pieux contre un adversaire prodigue d’hommes, d’or et de poudre. En vain, devant les entreprises de plus en plus audacieuses des Anglais, des Ecossais. des Irlandais et des Flamands de New-York et de Pensylvanie jusque dans la vallée supérieure de l’Ohio, Boisbriant et La Harpe, Vaudreuil, Perier et La Chaise réclament-ils pendant des années l’établissement d’un poste fortifié dans la vallée inférieure de l’Ouabache, la Compagnie promet et refuse tour à tour cette « grande et inutile dépense » pour se contenter finalement de la vague et peu coûteuse inter-

JARDIN ET ÉDIFICES FRANÇAIS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE : ANCIENNE PLACE D’ARMES DE LA NOUVELLE-ORLÉANS

JARDIN ET ÉDIFICES FRANÇAIS DU XVIII® SIÈCLE : ancienne place d’armes de la Nouvelle-Orléans
Gravure JARDIN ET ÉDIFICES FRANÇAIS DU XVIII® SIÈCLE : ancienne place d’armes de la Nouvelle-Orléans
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vention des pères jésuites et de l’autorité purement personnelle du lieutenant de Vincennes, proclamé « fort ambulant ».

Au Nord, sur les Grands Lacs, à Niagara et ailleurs, les énergiques efforts du gouverneur Vaudreuil et du baron de Longueuil auprès des Iroquois ne suffirent pas en 1726 à enrayer l’avance de l’actif Burnet jusqu’à Oswego : nos communications entre le Canada et la Louisiane se trouvèrent d’autant plus dangereusement coupées que dès l’année suivante, à l’instigation des Anglais, le collier de guerre circule contre nous chez toutes les tribus des Lacs, même les plus fidèles à notre alliance : il s’agit du massacre général de nos soldats et de nos coureurs de bois. En même temps, perfides intrigues de l’ambassadeur britannique Horace Walpole avec son « bon ami », le vieux cardinal Fleury, jusque pendant les négociations du traité de Soissons. « Dans le sein de cette paix dont ils se prévalent, est-il dit, les Anglais faisaient preuve de plus d’hostilité qu’ils n’en avaient jamais pu faire pendant le temps qu’avait duré la guerre ».

INDIGENES

Le gouverneur de la Louisiane, Etienne de Perier, aurait bien voulu s’opposer aux menées anglaises avec la même énergie que son collègue du Canada⁠ ⁠; mais une Compagnie marchande comme celle des Indes, ne songeant guère qu’aux intérêts immédiats de ses actionnaires, n’avait ni la clairvoyance ni l’esprit de suite d’un gouvernement royal, capable d’envisager les intérêts généraux et durables d’une nation. Le ministre Maurepas avait beau recommander au gouverneur Perier de « contenir les Anglais dans leurs limites », de se méfier de cette nation « infiniment jalouse » qui avait « fait toutes les tentatives imaginables » pour suborner nos sauvages et les porter à détruire nos établissements, et de s’opposer tout particulièrement aux « entreprises iniques » des Caroliniens qui, dit l’abbé Raguet, directeur des missions, veulent « nous resserrer par terre, par mer et par les rivières », la funeste Compagnie refusait à son gouverneur les renforts les plus urgents, même deux cents hommes de troupes, et les marchandises les plus indispensables, même pour la traite avec nos meilleurs alliés. Dès lors, pires conséquences encore que dans le Nord⁠ ⁠; au lieu du prestige, c’était le mépris. Si peu clairvoyants ou même si bien disposés qu’ils fussent parfois, les sauvages cessent d’estimer, parce qu’ils ne le craignent plus, un petit peuple d’intrus dont les magasins sont presque toujours vides même de marchandises inférieures, dont les plus anciens postes se trouvent l’un après l’autre abandonnés, dont les forts tous de bois, sauf à la Mobile, pourrissent et tombent en ruines, dont les troupes hâves et débiles apparaissent de plus en plus clairsemées et déguenillées. Or, pendant ce temps, en 1728, un envoyé anglais, Welsh, amène chez les hostiles Chicachas cinquante chevaux chargés de bonnes marchandises qu’on distribue à vil prix ou même pour rien⁠ ⁠; le colonel Glover obtient des Talapousas et des Caouites la permission de construire un grand fort pour cent soixante soldats⁠ ⁠; les vacillants Chactas, las de nos menaces et de nos promesses également vaines, cèdent aux « efforts infinis » des Anglais. Bref, la Nouvelle-France, presque abandonnée à son inévitable sort, va fatalement sur son point le plus faible, la Louisiane, céder à la formidable poussée qu’organise si bien sa fausse alliée avec le concours méthodique de sauvages comblés d’eau-de-vie, d’armes et de faveurs appréciables. Les Natchez avaient jadis été l’une des plus puissantes nations du pays : elle comptait des milliers de guerriers répartis en soixante villages⁠ ⁠; mais la funeste coutume d’immoler des centaines de sujets à la mort des grands chefs l’avait réduite à quelques centaines de guerriers, répartis en six ou sept villages situés sur la rive gauche du Mississipi, à soixante lieues de la Nouvelle-Orléans. En chacun de ces villages sur une butte élevée se dressait le grand temple conique, orné d’idoles grossières, où, près des ossements des grands chefs, les vieillards entretenaient un feu perpétuel. Les grands chefs s’estimaient descendants du soleil, auquel ils rendaient un culte quo- 321

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III. - GUERRE DES NATCHEZ

LE CULTE DU SOLEIL CHEZ LES NATCHEZ

LE CULTE DU SOLEIL CHEZ LES NATCHEZ
Gravure LE CULTE DU SOLEIL CHEZ LES NATCHEZ
322 IL E COMPLOT

tidien. Ils exerçaient sur leurs sujets un pouvoir despotique, à tel point qu’ils disposaient de leurs vies et de leurs biens au gré de leurs caprices. Ce despotisme donnait encore à ces tribus une redoutable force collective. Malgré leur humeur guerrière, « les Natchez, dit le capitaine des milices Delaye, nous furent si dévoués et si dociles que jamais nation n’avait paru si affectionnée aux Français ». Aussi, dès 1716, les frères Le Loire des Ursins, puis l’ordonnateur Hubert s’établirent-ils en leur beau pays fertile et y cultivèrent tabac et blé avec un tel succès qu’on songea, avonsnous vu, à faire de cet établissement la capitale de la Louisiane. Un fort de pieux, dit Fort Rosalie, avait été bâti sur une colline qui dominait « une grande et belle plaine entrecoupée de monticules : le coup d’œil était charmant ». En 1729, c’està-dire dix ans après la venue des gens de Clairac experts en la culture et la préparation du tabac, les Français établis en cette région prospère récoltèrent près de deux cents milliers de tabac. Malheureusement, dit Delaye, « il n’y eut jamais en ce poste aucun bon commandant ». Aussi eûmes-nous dès 1722 et même 1716, maille à partir avec les « soleils », c’est-à-dire avec les grands chefs des Natchez. En octobre 1722, le commis principal Le Loire signale leur insolence et leur violence, encouragées par les Chicachas que soudoient les Anglais : rixes, coups, victimes de part et d’autre, attaque en règle de la concession Sainte-Catherine. Malgré les ordres de Le Blond de La Tour, le major Pailhoux, n’osant leur déclarer la guerre, conclut hâtivement une « paix trop généreuse » qui ne les rend que « plus audacieux et plus méprisants ». « Incapables de reconnaissance, dit justement Le Loire, les sauvages ne comprennent que la force et la crainte ». Donc, en octobre 1723, nouveaux pillages, vol de bestiaux, menaces et violences de toute nature⁠ ⁠; d’où nécessité d’une nouvelle expédition⁠ ⁠; mais Bienville, à peine remis de « la maladie populaire », se contente, lui aussi, de trop faibles représailles : « Si ces barbares avaient pour lors été punis comme il faut, dit Delaye, ils n’auraient jamais plus rien entrepris sur la France »... « Le malheur • de la colonie vient de la mollesse de l’ancien gouverneur ». la prospérité revint. Malheureusement non moins tyranniques Il y eut, pourtant, une période d’accalmie pendant laquelle que les rois-soleils des Natchez, tant envers les Français qu’envers les indigènes, furent les deux commandants qui se succédèrent : le capitaine Merveilleux et le capitaine d’Etcheparre. Le premier, « tyran avare, » se rendit aussi méprisable 322 qu’odieux par ses « exactions et autres rapines » et par sa lâcheté⁠ ⁠; le second, « devenu très ivrogne », aurait été condamné pour ses « injustices criantes » et ses « vexations inouies », sans la fâcheuse indulgence du gouverneur. Alors ce fut aux dépens des indigènes qu’il voulut se créer le plus beau domaine de la région⁠ ⁠; mais le chef du village la Pomme qu’il prétendit expulser brutalement de ses terres en appela au grand chef, lequel se concerta aussitôt avec les chefs des tribus voisines. Or, les Chicachas, dit le Carolinien James Adair, « sur l’avis des traitants anglais », opinèrent pour un massacre à date fixe de tous les Français de la Louisiane, « événement fort désiré par le cabinet britannique », avoue l’historien anglais Monette. Telle fut aussi l’opinion du gouverneur Perier, de l’ingénieur Baron, du conseiller d’Ausseville, et du P. de Charlevoix. « Nos voisins de la Caroline et de la Virginie, inquiets du tort que nous faisions à leurs colonies en avançant la nôtre », comblèrent les Chicachas de marchandises que ceux-ci s’empressèrent de répandre dans les tribus conjurées⁠ ⁠; ainsi, « toutes les petites nations entrèrent dans le complot » et même une grande, les Chactas, dont les quarante villages comptaient près de trois mille guerriers : ils devaient, en octobre, recevoir cent vingt chevaux chargés de marchandises anglaises. « Les Anglais viendraient incessamment prendre la place et acheter les nègres », disaient les indigènes. « Ce sont les Anglais qui nous gâtent l’esprit », répétèrent-ils plus tard. « Les Chicachas d’en haut, dit à Perier un chef Chactas, l’avaient prévenu que le même jour toutes les nations sauvages devaient assassiner tous les Français en tous leurs quartiers ». fers « les lâches visionnaires séditieux », qui, au nombre de sept, En vain Etchepare fut informé : il met stupidement aux vinrent successivement l’avertir du terrible coup qui se préparait. Quos vult perdere... Le 28 novembre, à 9 heures du matin, au moment où le grand chef, calumet en main, remettait fastueusement force présents, sur un signal donné, le commandant, les officiers, les vingt-cinq soldats de la garnison, les habitants des concessions, les ouvriers des « cyprières », tous préalablement plus ou moins désarmés, guettés et circonvenus, furent en un quart d’heure massacrés au nombre de 238, dont I46 hommes, 36 femmes et 56 enfants. « Les gens (du village) de la Pomme surtout n’ont épargné ni femmes ni enfants, malgré leurs pleurs et leurs gémissements ». Les uns et les autres furent livrés aux pires violences, aux plus atroces « brutalités », aux « plus grandes cruautés » des Peaux-Rouges et des nègres également acharnés en l’assouvissement de leur « rage », de leur « vengeance », de leurs « passions »⁠ ⁠; aux nègres en particulier on avait promis de livrer femmes et enfants pour qu’ils devinssent à leur tour leurs esclaves. Si grandes avaient été la ruse des sauvages et l’incurie des civilisés qu’il n’en coûta aux premiers que la vie de douze hommes pour tuer vingt fois plus des autres. Seuls échappèrent au carnage une trentaine d’habitants, dont Le Loire des Ursins, qui, méfiant dès le début, « tint bon jusqu’à la nuit ». La plupart des survivants s’abandonnèrent à la dérive sur le Mississipi⁠ ⁠; mais les Thioux, d’abord hésitants, finalement subornés par les Natchez, en massacrèrent bientôt une dizaine, puis, avec l’aide de certains Tonicas, dix-huit autres sur la concession du marquis de Mézières. De même, le Il et le I2 décembre, les 40 guerriers Yazous, cédant aux incitations des Natchez, après avoir blessé un missionnaire des Illinois et tué trois de ses hommes, « égorgèrent tous les soldats (17) et tous les habitants de leur poste » (Fort Saint-Claude), dont ils allèrent porter les chevelures aux Chicachas. Intéressés dans l’affaire, les Chicachas devaient, de même, recevoir ceux des nègres qui nous étaient restés fidèles. Tout en distribuant l’eau-devie, les munitions et les marchandises anglaises des Chicachas, les Natchez répétaient que, « toutes les nations ayant frappé ensemble, tous les Français étaient tués ». Heureusement, grâce à une intervention opportune de la mère du grand chef en faveur des Français, les Natchez avaient avancé de trois jours l’heure du massacre, si bien que Perier put intervenir à temps pour faire avorter le complot chez les autres tribus. N’empêche qu’à la Nouvelle- Orléans, dès l’arrivée des fugitifs, le 2 décembre, « ce fut partout la consternation : la peur augmente tous les jours ». « La colonie fut à deux doigts de sa perte », dit Delhaye, tant par la brusque irruption des sauvages que par la « peur panique » des habitants, fuyant « les habitations » du fleuve. Hâtivement, bien qu’incapable d’aller sur-le-champ surprendre les Natchez au milieu de leurs macabres orgies, Perier, qui ne disposait que d’une soixantaine de soldats, organise des milices de « quartiers », dont quatre compagnies de cent cinquante hommes à la Nouvelle-Orléans⁠ ⁠; il fortifie cette capitale et les postes voisins⁠ ⁠; il expédie en amont des troupes qui maintiennent les Tonicas dans le devoir et font décimer par les Chachoumas les Yazous réfugiés sur la Rivière Noire. Ainsi, « il tient en respect toutes les nations du Mississipi »⁠ ⁠; mais il ne peut porter la nouvelle du danger jusque chez les Illinois que sollicitent les Chicachas. L’angoisse s’étend jusqu’à la Mobile et aux villages avoisinants : car, malgré le chef français Le Sueur, les Chicachas ne cessent d’exciter les Chactas à se joindre aux Natchez pour tuer tous les Français, accusés de vouloir réduire tous les sauvages en esclavage⁠ ⁠; quinze Chicachas vont, en effet, porter le calumet de paix aux Natchez⁠ ⁠; d’autres nous attaquent du côté de la Mobile. De la décision des puissants chefs Chactas dépend le sort de la colonie aux abois : car on redoute que, « pendant que nous serions aux Natchez, les Chactas n’attaquent la Nouvelle- Orléans vide de troupes ». Enfin, le 16 janvier 1730, après « quarante-cinq jours d’angoisse », Perier apprend de l’enseigne Régis du Roullet que les Chactas ont envoyé 700 guerriers contre les Natchez et 150 aux Yazous pour leur couper toute communication avec les Chicachas. En effet, le 27 janvier, 500 guerriers, commandés par Le Sueur, attaquent un parti de 10o Natchez, lui tuent 6o hommes, en prennent 18 ou 20, détruisent quatre villages, délivrent 59 femmes et enfants français et 106 nègres⁠ ⁠; mais les Natchez ne veulent rendre ces captifs que contre force marchandises. C’est la duplicité des Chactas, disent les Natchez, qui a fait échouer la conspiration générale des sauvages. 325

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INTÉRIEUR D’UNE COUR A LA NOUVELLE-ORLÉANS

INTÉRIEUR D’UNE COUR A LA NOUVELLE-ORLÉAN
Gravure INTÉRIEUR D’UNE COUR A LA NOUVELLE-ORLÉAN
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FAIBLES REPRE- SAILLES

L’attaque des Chactas n’en était pas moins prématurée : car, après une sotte échauffourée de l’enseigne Mesplet aux Natchez (4 tués et 3 prisonniers), ce ne fut que le 6 février que, par suite de lenteurs déplorables, le chevalier de Louboey partit des Tonicas avec 90 mauvais soldats, 210 braves miliciens et 300 sauvages. Le 9, il campe près des Chactas sur la concession Sainte-Catherine, « entièrement ruinée et désolée », incendiée, toute encombrée de cadavres que dévorent chiens et bêtes de proie⁠ ⁠; « l’aspect de ce lieu donnait de l’horreur au possible. » Du 14 au 24 février le fort des Natchez est investi, mais en vain : il y avait bien quatre pièces de canon, mais pas un canonnier assez habile pour ouvrir dans la palissade une brèche suffisante à l’assaut. Louboey, peu sûr de ses hommes étrangement « intimidés et inexpérimentés », peu sûr des Chactas que ne cessent de travailler les Chicachas, pressé d’en finir avec l’inaction et l’insubordination de ses troupes à court de munitions, lève le siège sur la seule remise des derniers prisonniers : femmes, enfants et nègres. Or, pendant que le 26 il se retire au « fort provisionnel » bâti près du fleuve, les 250 à 300 guerriers natchez qui survivent franchissent celui-ci à la dérobée, s’enfuient en amont de la Rivière Noire et s’y fortifient à nouveau. Après avoir laissé 120 hommes en notre ancien fort réparé, Louboey rentre à la Nouvelle-Orléans où était resté Perier, prêt à toute perfide attaque des Chactas.

ANGLAISE

De toute cette campagne si mal menée, on peut dire ce que disait de l’impuissante canonnade le capitaine des milices, Delaye : « Cette manœuvre nous a fait un tort considérable : elle n’a fait que rendre l’ennemi plus orgueilleux et plus insolent et nous a attiré le mépris de nos alliés... » • Cette guerre ne nous fait guère d’honneur »... Les Anglais s’empressèrent naturellement d’exploiter ces fautes et ces désastres de manière à accroître leurs propres forces et leur prestige à nos dépens. Les Caroliniens, plus que jamais, prodiguèrent leurs pacotilles à celles des tribus indiennes qui leur facilitaient ainsi l’approche du Mississipi. En avril 1730, le commissaire anglais pour les affaires indiennes, Sir Alexander Cumming, fit reconnaître aux chefs cherokis convoqués en assemblée générale la souveraineté britannique et fit sceller cette alliance par une délégation de chefs qui vint à Londres offrir au roi Georges des gages de leur alliance. Le 7 septembre 1730 fut même conclu à Whitehall un traité d’alliance qui des Cherokis faisait au Sud, du côté du Mississipi, ce qu’étaient au Nord, du côté des Grands Lacs, leurs congénères les Iroquois, les plus fidèles alliés de l’Angleterre 326 et les plus acharnés ennemis de la France. Pour renforcer de preuves matérielles et d’effets tangibles les promesses ainsi faites en parole et par écrit, le cabinet de Saint- James ordonne l’envoi immédiat de soixante canons et de nouvelles forces militaires et fait organiser l’établissement de onze nouveaux postes sur les confins de la Caroline du Sud. Les Chicachas n’hésitent plus à reconnaître ouvertement l’allégeance britannique et les Chactas, plus comblés de présents que jamais, menacent de piller notre misérable magasin installé chez eux⁠ ⁠; ils refusent même de nous rendre nos propres nègres pris aux Chactas, si ce n’est contre une rançon exorbitante. Notre domination en Louisiane se trouvait donc à l’Est de plus en plus compromise. Heureusement, plus loin des intrigues anglaises, à l’Ouest et au Nord, nous trouvions des alliés plus sûrs et moins subornés. Dès le lendemain du massacre, les Attakapas du delta nous « offrent leurs services » contre les Natchez⁠ ⁠; les Natchitoches, tout dévoués à leur commandant Juchereau de Saint-Denis, nous restent fidèles en leurs campements de la Rivière Rouge⁠ ⁠; cinquante Tonicas se lancent même à la poursuite des Natchez en fuite chez les Ouachites de la Rivière Noire. En amont du Mississipi, les Chicachas, conformément à la politique anglaise, tentèrent de nous débaucher les Illinois⁠ ⁠; mais ceux-ci répondirent à leurs envoyés que, « étant chrétiens, ils (D’après K. Bodmer). restaient frères des Français »⁠ ⁠; une délégation de Kaskaskias et de Mitchigamis vint même à la Nouvelle-Orléans proposer leurs services⁠ ⁠; mais Perier, leur envoyant un convoi, se contenta de leur dire : « Il suffit que vous nous restiez sur place fidèles et tout prêts à repousser les menaçantes attaques de nos communs ennemis les Renards. » Vaine fut donc une attaque brusquée des Natchez dans la vallée du Mississipi (prise du petit fort des Houmas avec dix Français et vingt nègres), n’était la panique qu’elle créa à nouveau dans la capitale encore mal protégée.

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INDIEN RENARD, d’après Karl Bodmer
Gravure INDIEN RENARD, d’après Karl Bodmer
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RGANISATION

RENTE

Le gouverneur n’en avait pas moins, dès décembre 1729, demandé en France des secours urgents⁠ ⁠; mais, par suite des tiraillements entre la Compagnie des Indes, toujours rebelle aux dépenses, et le gouvernement royal, plus clairvoyant, ils ne furent prêts qu’au printemps de 1730. En juin 1730, s’embarquèrent à Brest 150 hommes de troupes sous le commandement du frère même du gouverneur, le lieutenant de vaisseau Antoine Perier de Salvert⁠ ⁠; au cours de vingt années de service, lui aussi, s’était distingué pendant la guerre de la Succession d’Espagne et, capitaine de la Compagnie, au Sénégal contre les Hollandais. Ce faible renfort, arrivé le 8 août, aida du moins à ramener les Chactas dans le devoir : après huit jours de palabre, en octobre 1730, 8o0 d’entre eux venus à la Mobile protestèrent de leur fidélité à la France, promirent à Perier la remise immédiate des nègres et la reprise du trafic avec les Français et acceptèrent de lui un grand chef favorable à nos intérêts. Cependant, au Nord, fidèles alliés des Iroquois, les Renards, qui n’avaient cessé de faire le jeu des Anglais contre nous, se trouvant cernés entre l’Ouabache et l’Illinois, succombaient le 17 août 1730, au nombre de 200 guerriers et de 600 femmes et enfants, sous les attaques conjuguées de I 400 assaillants en majorité indigènes que menaient nos chefs canadiens et louisianais, MM. de Saint-Ange, de Noyelles et de Villiers. Les conjonctures étaient donc favorables pour qu’on se débarrassât définitivement des Natchez. Vainement le gouverneur avait, depuis neuf mois, envoyé vingt partis pour découvrir leur nouveau repaire. Au début de janvier, se rassemblent au confluent de la Rivière Rouge les 170 soldats de Perier de Salvert, les 150 miliciens de M. de Bénac, les troupes coloniales commandées par le baron de Cresnay et une petite armée de sauvages réunis par le gouverneur. Malgré l’échec d’un parti d’éclaireurs, après de pénibles recherches en des forêts marécageuses, le camp retranché des Natchez est enfin découvert le 20 janvier « au cœur de l’hiver par beaucoup de pluie et de neige »⁠ ⁠; il est aussitôt investi et si violemment bombardé que, après cinq jours de tranchées, les Natchez, affamés et épouvantés, consentent à livrer 45 guerriers, 450 femmes et enfants et leurs 20 derniers nègres. Mais, dans la nuit, profitant d’un violent orage, les autres s’enfuient, ne laissant au camp que deux hommes et une femme. Le 5 février, Perier rentre à la Nouvelle-Orléans, d’où il expédie ses prisonniers à Saint-Domingue. Il croyait ainsi en avoir fini à peu de frais avec les Natchez.

329 FISANTS

Peut-être la Compagnie des Indes avait-elle spéculé sur cette heureuse nouvelle impatiemment attendue, lorsque, pour finir en beauté, elle prit au début de 1731 la décision depuis longtemps inévitable. Dès 1730, c’est-à-dire après « l’irruption subite des Natchez », elle s’était reconnue incapable de contenir plus longuement les Anglais « ambitieux et jaloux » et les tribus sauvages liguées contre les faibles établissements du Mississipi⁠ ⁠; elle sentait « le précieux dépôt confié à sa garde en danger de passer entre les mains des ennemis de l’Etat. » Le 22 janvier 1731, son assemblée générale, tout en exagérant les services rendus à la colonie, estimait que, « après avoir, en treize ans, sacrifié plus de vingt millions », la Compagnie ne pouvait « s’épuiser par de nouvelles dépenses au delà de son pouvoir et toujours inférieures aux besoins d’une si vaste colonie »⁠ ⁠; d’autant qu’elle « se connaissait trop faible pour la garantir de tous événements », tels que la susdite « irruption »⁠ ⁠; elle « suppliait » donc Sa Majesté de « révoquer la concession à perpétuité de la Louisiane et ensemble du pays des sauvages Illinois ». Tout au plus acceptait-elle de conserver « le privilège du commerce exclusif » de cette colonie, à charge d’y « transporter cinq cents nègres par an, et tout ce qui serait estimé indispensable aux besoins des habitants ». Dès le lendemain, le roi acceptait, à dater du rer juillet suivant, « la rétrocession de la Louisiane » et aussi l’annulation du « privilège de son commerce exclusif », voulant que ce commerce fût « libre à tous, sans que la Compagnie en puisse estre chargée à l’avenir ». La Compagnie dut même payer en dix ans une indemnité de I 400000 livres pour n’avoir plus à subvenir aux « besoins des habitans en vivres, marchandises, effets, nègres et autres choses. » Dès la signature de cet acte, le gouvernement royal se hâta de ravitailler la colonie réduite aux abois : en février 1731, de Rochefort envoi d’un premier navire chargé de vivres et de munitions pour les troupes et de marchandises pour les habitants⁠ ⁠; en novembre, envoi d’un second. Dès octobre, la Gironde apportait 84 341 livres pour le paiement des troupes et autres paiements en espèces, et en mars 1732 la Somme en apporte 100 000. Il était temps : la population, affamée et apeurée, ne songeait qu’à fuir. Perier, comme naguère Bienville, dut s’opposer à l’exode en masse des habitants. L’effectif 329 des huit compagnies chargées de défendre l’immense territoire, se réduisait à 425 hommes, dont 118 pour les quatre compagnies de la capitale⁠ ⁠; et ces 425 hommes, « mauvais sujets ramassés au hasard », presque tous nus faute d’effets depuis deux ans, nourris de maïs et de riz, mal armés, manquaient autant de vigueur physique que d’ardeur patriotique. Leurs magasins étaient vides, au point qu’on ne pouvait rendre aux habitants les 150 fusils que Saint-Denis avait dû leur emprunter pour repousser les Natchez. Le ministre Maurepas dépêcha cinq nouvelles compagnies, dont les 650 hommes furent en mai 1732 renforcés de 150 Suisses du régiment de Karser, l’effectif devant être d’au moins 8o0 hommes bien armés et bien habillés. Comme il fallait d’autant mieux fortifier qu’on avait moins de troupes, il attribua des fonds considérables aux fortifications et à l’artillerie. Il accorda un subside annuel de 8 oo livres pour l’entretien de douze Pères jésuites, dont deux chez les Chactas : car « il n’y a que deux moyens de subjuguer les sauvages : les armes ou la religion ». Dès la fin de 1731, le fonds de 550 000 livres eût été épuisé, s’il n’y avait eu une recette de 400 000. Or, il eût fallu, dit un mémoire de 1731, 150 000 livres de marchandises de traite par an. Quant au commerce, 14 Maurepas s’aperçut que, pour le développer, il ne suffit pas de le déclarer libre, il faut créer tout à la fois et la matière vendable et les débouchés. Or, la Compagnie avait si mal réparti ses nègres et fait si peu de travaux d’aménagement que, faute (D’après un dessin exécuté par Champlain). de riz, de cannes à sucre, de coton et d’indigo en quantités suffisantes, les petits colons ne pouvaient guère exporter que du tabac (« seul, le tabac fait vivre les habitants »)⁠ ⁠; mais ce tabac,

IV. — RÉTROCESSION DE LA LOUISIANE AU GOUVERNEMENT ROYAL

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FEMMES INDIENNES, d’après un dessin exécuté par Champlain
Gravure FEMMES INDIENNES, d’après un dessin exécuté par Champlain
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par suite du renchérissement de tout en Louisiane, revenait en France à six livres de plus que celui de Virginie⁠ ⁠; si bien que le ministre dut, pour le rendre accessible en France, le faire bénéficier d’une forte prime. Avec une louable sollicitude Maurepas invita par circulaire les armateurs de nos grands ports à trafiquer en Louisiane⁠ ⁠; mais une prime de quarante livres par tonneau et bien d’autres avantages ne décidèrent que deux navires de la Rochelle, deux de Bordeaux et un de Saint- Malo à se risquer en cette aventure⁠ ⁠; ils en profitèrent cyniquement pour rançonner les habitants privés de tout : étoffes, vêtements, chaussures.

HOSTILENE INDIGÈNE

A défaut de commerce avec la métropole, il y avait bien le commerce avec les Antilles : car Saint-Domingue et la Martinique, faute de forêts et de pâturages, avaient besoin de bois pour leurs constructions, de bétail pour leur alimentation, de chevaux pour le travail des sucreries. Maurepas eut beau interdire ce commerce avec la Nouvelle-Angleterre, le Canada eut beau y renoncer par suite des risques et des frais de l’entreprise, il fallut des années, en dépit de la bonne volonté des Louisianais, pour que des échanges de cette nature pussent s’organiser entre le Mississipi et les îles d’Amérique. En attendant, les habitants, tant ouvriers que colons, éprouvés en août 1732 par un terrible ouragan qui détruisit les récoltes, seraient positivement morts de faim, sans quelques réserves de riz trouvées dans les magasins de la Compagnie. Aussi réclamaient-ils plus fort que jamais le droit de retourner en France⁠ ⁠; la métropole y tenait d’autant moins qu’elle ne trouvait rien de mieux pour les remplacer que faux-sauniers et contrebandiers amenés de force. Moins que jamais aucun honnête homme n’était assez aveugle ou sourd pour se risquer en une colonie tellement tarée. Il n’y avait donc pas d’autre alternative, écrivait Louboey au ministre, que de « voir tous les jours diminuer la colonie » ou d’ « estre obligé d’y retenir par force des malheureux qui n’y pouvaient pas vivre ». « Si la Louisiane continue du même train qu’elle va depuis six mois, ajoutait-il en septembre 1733, nous n’aurons pas vingt habitants dans un an. Chacun cherche à s’en éloigner comme d’un endroit sans ressources où l’on craint de mourir de faim. » Tel était le lamentable état d’inanition auquel la funeste Compagnie avait réduit le beau pays de Louisiane et d’où le gouvernement royal s’efforçait en vain de l’arracher. qui pût pousser nos éternels ennemis à s’acharner sur notre Cet état d’impuissance était précisément la meilleure raison colonie moribonde pour l’achever. Or, ils avaient sous la main, outre toutes les tribus ardentes à la curée, les Natchez, encore bien plus nombreux que Perier ne le pensait. Les deux cents et non les seize ou trente fugitifs de la Rivière Rouge, unis à une trentaine d’autres qui tenaient encore campagne, s’étaient réfugiés chez les Chicachas qui en hébergeaient déjà une quarantaine. En son illusion sur leur petit nombre et sur leurs sentiments de soumission, Perier eut la faiblesse d’autoriser ceux qui se rendaient à merci à s’établir près des Tonicas, à quelques lieues de la Nouvelle-Orléans. Il en vint d’abord une bande, puis une seconde⁠ ⁠; quand ils se trouvèrent assez nombreux, ils en profitèrent, par une nuit favorable, pour tomber brutalement sur nos fidèles alliés⁠ ⁠; ceux-ci ne les repoussèrent qu’après une lutte meurtrière de cinq jours et de cinq nuits. Une autre bande de cent cinquante Natchez, également tolérés en amis près de l’ancien Fort Rosalie que le baron de Cresnay avait réoccupé avec 100 hommes, dont 70 soldats, faillit renouveler le massacre du 29 novembre par suite de la crédulité du vieil officier fraîchement débarqué en Louisiane. Une trentaine de Tonicas et plusieurs Français périrent en cette double affaire. En ce même été de 173I, d’autres bandes de Natchez, soudoyés par Anglais et Chicachas, rôdaient jusqu’à Bâton Rouge et jusque chez les Natchitoches, semant partout l’épouvante. En octobre, par une attaque soudaine, deux cents Natchez se seraient même emparés du village de ces « amis inviolables », si leur commandant Saint-Denis n’était survenu à point avec ses vingt-deux soldats et le renfort opportun des tribus voisines. Savamment entretenue par nos ennemis, l’idée du massacre général des Français s’était si bien emparée de l’esprit cruel de tous ces barbares qu’en août de cette même année les nègres même de la Nouvelle-Orléans s’avisèrent de célébrer dans la capitale des vêpres louisianaises : seule l’imprudente parole d’un conjuré fit échouer ce complot. çais, autant elle avait de charme pour les indigènes : c’était Autant la situation était alors angoissante pour les Franà qui, Anglais et Français, les comblerait d’eau-de-vie, de marchandises, de munitions et d’autres faveurs pour obtenir leur précieuse alliance. En dix-huit mois, de janvier 1730 à juillet 1731, nous dépensâmes près de 85 000 livres en présents à ces quémandeurs qui daignaient finalement les accepter « comme une grâce », « comme un tribut » même⁠ ⁠; mauvais placement en une concurrence inégale. Les Anglais, qui disposaient de bien plus de marchandises à moins de frais, en envoyèrent aux Chactas deux convois successifs dans les seuls mois de juin et juillet 1731. Au lieu de ne reconnaître qu’un grand chef chactas, nous avions eu 332 le tort d’en reconnaître plusieurs aussi exigeants, quoique moins influents⁠ ⁠; de là plus d’efforts et de dépenses, moins de sécurité. Aussi les Anglais n’eurent-ils pas de peine à constituer contre nous une puissante ligue des tribus de l’Est⁠ ⁠; les Alibamons s’y joignirent bientôt, préférant de palpables cadeaux aux ferventes oraisons du Père jésuite égaré en ces lieux. La Mobile se trouvait donc aussi menacée que la Nouvelle-Orléans, d’autant que nos communications avec les Illinois furent mainte et mainte fois coupées par les infatigables incursions des Natchez. « Si les Chactas se soulèvent, écrit en juillet 1731 le commandant des Tonicas Juzan, la colonie est perdue : car elle n’a pas le quart de troupes et d’habitants nécessaires. » nois, qui n’avait été accordée à la Compagnie des Indes Au moment de la rétrocession, la riche région des Illiqu’en 1718, fut réclamée par le gouverneur du Canada, Beauharnais : il prétendait, non sans raison, qu’elle pouvait être plus facilement ravitaillée et défendue par la voie des Grands Lacs⁠ ⁠; mais Perier fit valoir avec une telle insistance qu’elle était indispensable à la protection et à l’approvisionnement de la Louisiane qu’il l’emporta : cet « important quartier » ne fut pas détaché de la vallée du Mississipi. Il n’avait, du reste, cessé de prospérer depuis l’extermination de ses pires ennemis, les Renards. L’afflux de recrues canadiennes et louisianaises portait en janvier 1732 le chiffre de sa population à 388 habitants, 165 nègres et I1g esclaves indigènes qui cultivaient 3 391 arpents dans les quatre postes du Fort de Chartres, des Kaskaskias, des Cahokias et sur la concession Renault. Malheureusement le fort tombait en ruines, les troupes étaient réduites à trois officiers et quarante et un hommes⁠ ⁠; si bien qu’alléchés par une belle proie si mal défendue, les Anglais ne craignirent pas de tenter à nouveau les Illinois par l’intermédiaire des Chicachas. Cette fois, la première depuis leur conversion au catholicisme, certains Illinois trouvèrent à redire à notre présence chez eux⁠ ⁠; d’autres poussèrent même les nègres à la révolte contre nous. Nos seuls autres alliés, et combien peu sûrs, les Chactas, non satisfaits des présents faits par Perier à trente-deux de leurs villages, se plaignaient sur un ton menaçant d’avoir à « supporter tout le poids de la guerre ». Cependant, les Chicachas poussaient neuf de leurs bandes jusqu’à vingt lieues de la Mobile, et les Natchez, après avoir saccagé à la Pointe Coupée la concession Mézières, menaçaient la Côte des Allemands à quelques lieues de la Nouvelle-Orléans. Bref, cette seconde année de la gestion royale, 1732, laissait croître tant d’alarmes que le ministre crut bon de changer de gouverneur.

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CHANGEMENT La Chaise, mort à la peine, par le second commis Salmon. Déjà, en juillet 1731, il avait remplacé l’ordonnateur Comme Perier, « plus malheureux que coupable », était devenu impopulaire par suite de ses erreurs en politique indienne et, disait-on, de sa « hauteur » avec les habitants, le ministre crut bon, en juillet 1732, de nommer à sa place, malgré ses fautes antérieures, le seul homme ayant une longue expérience de cette colonie, Bienville, qui comptait encore en Louisiane de nombreux partisans. En même temps que le titre tant convoité par lui de gouverneur et le traitement de IO 000 livres, il reçut, au sujet de la traite et autres relations avec les tribus indigènes, des instructions qui semblent avoir été dictées par lui-même, alors présent à Paris.

Quittant Rochefort le rer décembre 1732, il fut accueilli au début de 1733 comme un sauveur, « avec une joie et une satisfaction sans pareilles » en cette même Louisiane dont il avait été écarté huit ans plus tôt, après l’avoir plus ou moins gouvernée pendant vingt-sept ans.

Citer ce chapitre

Émile Lauvrière, « La Compagnie des Indes et la guerre des Natchez », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 313-334.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/louisiane/la-compagnie-des-indes-et-la-guerre-des-natchez/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715