Colonies françaises

Tome I · La Louisiane · Chapitre 3

Law et la Compagnie des Indes

Par p. 293-312 de l'édition originale 7 666 mots 7 illustrations 1929 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. Compagnie d’Occident et Compagnie des Indes. Fusion des Compagnies. Banque royale. Propagande. Recrutement masculin. Recrutement féminin. Accueil Lamentable Guerre de Pensacole. — II. Fondation de la Nouvelle-Orléans. Hésitations. Le vrai fonda- teur de la Nouvelle-Orléans. Franchissement de la passe. Création de la balise. Essor rapide Héros obscurs. — III. Concessions. Succès et échecs. Les Natchez. Les Illinois. Nécessité de la culture. — IV. Explorations. Juchereau de Saint-Denis. Bénard de la Harpe. Du Tisné Baie Saint-Bernard. Rivière des Arkansas. Le Missouri. Veniard de Bourgmont
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I. — COMPAGNIE D’OCCIDENT ET COMPAGNIE DES INDES
Gravure I. — COMPAGNIE D’OCCIDENT ET COMPAGNIE DES INDES
N ULLEMENT

I. — COMPAGNIE D’OCCIDENT ET COMPAGNIE DES INDES. — Fusion des Compagnies. — Banque Royale. — Propagande. — Recrutement masculin. — Recrutement féminin. - Accueil lamentable. — Guerre de Pensacola. II. — FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLÉANS. - Hésitations. — Le vrai fondateur de la Nouvelle-Orléans. — Franchissement de la passe. — Création de la balise. — Essor rapide. - Héros obscurs. III. — CONCESSIONS. — Succès et échecs. — Les Natchez. — Les Illinois. — Nécessité de la culture. IV. - EXPLORATIONS. — Juchereau de Saint-Denis. — Bénard de la Harpe. — Du Tisné. — Baie Saint-Bernard. — Rivière des Arkansas. — Le Missouri. — Veniard de Bourgmont. découragé par tant de déboires, le Conseil de Marine, que dominaient toujours des hommes de valeur tels que le maréchal d’Estrées et le comte de Toulouse, déclarait en février 1717 avec autant de justesse que de persévérance : « Les colonies bien conduites sont un des plus sûrs moyens de conserver et d’estendre la puissance des grands Estats... Après avoir abandonné l’Amérique du Sud aux Espagnols et aux Portugais, allons-nous abandonner l’Amérique du Nord aux Anglais⁠ ⁠?... Seul un solide establissement de la Louisiane peut nous sauver : ..elle peut produire une infinité de commerces et nous offrir ce qui reste de mines en Amérique... Pour se mettre hors de crainte contre les Anglais, il suffit de faire passer douze à quinze cents hommes en deux ou trois ans... Si les Anglais parviennent à l’abondance d’argent où cette conquête les mettroit, nous ne serions plus en sécurité en Europe : car... ils n’ont jamais entendu la paix que quand ils ont été réduits à ne pouvoir plus soutenir les despenses de la guerre... Les grosses despenses estant faites, il ne s’agit plus pour le Roy que de faire une despense de quarante à cinquante mille écus et d’establir une Compagnie qui fasse un fonds de I 500000 livres. » C’était justement l’heure de John Law. Ce génial aventurier de la finance venait de faire agréer en une France ruinée ses prestigieuses conceptions du crédit repoussées par son Ecosse natale : il avait, le 2 mai 1716, ouvert à Paris sa Banque générale d’Escompte et de Dépôts⁠ ⁠; mais, pour bien asseoir son œuvre de « restauration financière » et pour y intéresser « la nation entière », il lui fallait, en même temps qu’un gage sérieux, une réclame retentissante. Or, la Louisiane était là avec ses perspectives infinies de prospérité commerciale, agricole et surtout minière. Ainsi finances et marine s’accordaient. Par lettres patentes d’août 1717, la Compagnie d’Occident, au capital de 1oo millions, divisé en actions de 500 livres, obtint pour vingt-cinq ans le monopole du commerce en Louisiane et de la traite des castors au Canada, avec tous droits souverains sur le pays tant pour l’exploitation des terres et des mines que pour l’administration des hommes et des choses, sans autre charge que de peupler la colonie de 6o00 blancs et de 3 000 noirs en dix ans. Le 27 septembre, elle obtenait, en outre, le pays des Illinois, à nouveau détaché du Canada⁠ ⁠; le I5 septembre 1718, les droits et privilèges de la Compagnie du Sénégal lui assuraient environ I 500 nègres par an. Le 26 mai 1719, fusionnant avec les Compagnies des Indes orientales et de la Chine, elle devenait la Compagnie des Indes, laquelle, absorbant

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UNE CHARRETTE DE LA « CHAÎNE »
Gravure UNE CHARRETTE DE LA « CHAÎNE »
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le 4 juin la Compagnie d’Afrique et le 10 septembre 1720 la Compagnie de Saint- Domingue, finit par détenir à peu près tout le commerce colonial de la France. Enfin, pour lui faciliter ce gigantesque commerce, le roi lui céda la propriété du nouveau port de l’Orient en Bretagne. portion. Muée en Banque Royale de France, elle était successi- Cependant, la banque privée de Law croissait en provement chargée de la fabrication des monnaies, de la gestion des fermes générales et de la perception des recettes générales de tout le royaume. Pour compenser la dépréciation des billets d’Etat, on lui assurait en 1719 une subvention annuelle de 300000 livres. Bref, promu contrôleur général des finances, Law se trouvait maître des destinées tant financières que coloniales de la France. « La nation entière, devenue un corps de négociants dont la Banque était la caisse, » exploitait par son intermédiaire tout un vaste empire dont les ressources apparaissaient infinies. C’est alors que tous les spéculateurs, tant de France que des pays voisins, y compris l’Angleterre, accoururent dans l’étroite rue Quincampoix pour se disputer en leur ascension effrénée les précieuses actions de la mirifique Compagnie des Indes. « C’était comme un grand fleuve, dit le Suisse Purry, qui répandait une abondance de richesses dans toutes les provinces du royaume. » « La Louisiane, dira l’ingénieur Pauger, faisait toute l’espérance de la France et, pour ainsi dire, de l’Europe. » Naturellement, pour soutenir ce merveilleux « système », une savante réclame vanta, par l’intermédiaire du Mercure de France et de toutes sortes de brochures, mémoires, estampes, les immenses richesses de ce prodigieux Eldorado, « l’une des plus fertiles régions de l’univers », inépuisablement riche en « moissons récoltées deux ou trois fois l’an », en « raisins d’une grosseur extraordinaire », en « vins très exquis », en « mines d’or, d’argent, de cuivre », en « mûriers donnant une soye plus belle que celle de l’Italie », en « bœufs sauvages dont la chair est plus délicate que celle des bœufs de France et la laine plus fine que celle des moutons d’Espagne », où « les vieux troncs d’arbres débordent de miel et de cire », où les indigènes détachent de « blocs énormes » des pierres précieuses « belles comme l’émeraude, » etc., etc. » « La France risque de manquer sa fortune, si elle tarde à user de ce riche présent de la nature. » Malheur à qui osait contredire de si fantastiques exagérations⁠ ⁠! Ce vieux hâbleur aigri de Lamothe-Cadillac, qui avait naguère contribué à les répandre, fut bel et bien, 295 pendant cinq ans, emprisonné à la Bastille « pour avoir fait travailler à des mémoires contraires au bien de l’Etat. »

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Dès le Ier septembre on se mit à l’œuvre : de La Rochelle partirent une flûte et deux brigantins portant, outre la dernière des huit compagnies promises, 64 fauxsauniers avec leurs femmes et leurs enfants : « ils furent accueillis avec joie⁠ ⁠; car tous les besoins manquaient. » Chétif début : l’ordonnateur Hubert réclamait deux cents familles par an avec la farine et tout le nécessaire. Pour les avoir au plus tôt, la Compagnie promit le transport gratuit de France aux lieux d’habitation, trente livres de farine par mois jusqu’à la première récolte, des concessions d’au moins trente arpents aux laboureurs expérimentés, « autant de terres qu’elles le souhaitaient » aux « personnes de condition », du cheptel, des nègres, etc... A ces colons, la Compagnie prodiguait en sa sollicitude quasi maternelle, outre les avantages matériels, les plus sages conseils quant au choix et à l’utilisation des terres, à l’embauchage des ouvriers, à la nourriture, à la santé, etc. Pour assurer la bonne administration du pays, elle créait en 1718 un Conseil de Régie composé, entre autres, de Bienville, président, des directeurs Hubert, Lacerbault, Le Gac, des lieutenants du roi Boisbriant et Châteauguay, et en 1719 un Conseil Supérieur qui jugeait en dernier ressort de toutes les questions litigieuses. Tout fut parfait sur le papier. Malheureusement, ce qui manqua le plus, ce furent les travailleurs et gens de métier que vainement la Compagnie réclamait à cor et à cri. Le meilleur envoi, « le plus beau et le plus avantageux pour la colonie », dit Bienville, fut le premier en mai 1718: 300 concessionnaires. Mais, dès mars 1719, il n’y en avait déjà plus que 100. A ce compte jamais la Louisiane ne se peuplerait assez pour que son exploitation enrichit la Compagnie. Aussi, dès novembre 1718, le Conseil de Marine menaça-t-il d’embarquer de force ceux des engagés qui se dérobaient. Cela ne suffit pas. A défaut des volontaires on eut recours aux condamnés de droit commun : faux-sauniers et contrebandiers⁠ ⁠; après trois ans d’engagement obligatoire, on leur donnerait des terres. Ce recrutement forcé ne suffisant pas encore, on se mit à arrêter sur les routes de province et dans les ruelles de Paris des déserteurs, des vagabonds, ou autres gens suspects. Puis on s’adressa à la Bastille qui fournit IOI détenus par lettres de cachet, 26 par sentences de police, 9 par ordres du roi, etc.⁠ ⁠; puis on fit appel à l’hôpital de Bicêtre qui ne fut que trop heureux de se débarrasser, au profit des « Isles du Mississipi », de criminels de tout acabit. Sur cette voie glissante, on ne s’arrêta plus : des édits de janvier 1719 et de mars 1720 autorisèrent les magistrats à remplacer par la déportation aux colonies la peine des galères⁠ ⁠; or les magistrats qui détestaient Law et son « système » s’empressèrent de déclarer tous leurs bandits et gibier de potence « très propres à envoyer à la Louisiane ». Enfin, pour allonger encore l’interminable « chaîne de la Louisiane », on envoya dans les faubourgs des villes et jusqu’au fond des campagnes les fameux « bandouliers du Mississipi » qui, pour la prime d’une pistole par tête, arrêtaient tout ce qui leur tombait sous la main : gens suspects et gens parfaitement innocents⁠ ⁠; scandale public dont la « stupidité » et la « barbarie » soulevèrent l’indignation de Saint-Simon et de bien d’autres⁠ ⁠; il fallut au plus tôt y mettre fin. N’oublions pas non plus les I 600 « Allemands » que, faute de Français, Law fit recruter en 1718 et 1719 par son agent Purry, de Neufchâtel, en Suède, en Lorraine, en Rhénanie et jusqu’en Silésie. A tout ce troupeau hétéroclite d’honnêtes colons et de « polissons ramassés aux coins des rues », on voulut, pour assurer le peuplement de la colonie, donner des femmes. Naturellement, les « filles de laboureurs », tant réclamées depuis les débuts de la colonisation, ne s’offrirent point pour ces mariages inquiétants en un pays mal famé. Alors, dès juin 1719, on s’adressa à la Salpêtrière et aux « maisons de force ». Premier contingent : seize drôlesses de 17 à 38 ans, presque toutes marquées du fer rouge⁠ ⁠; « larronnesse », « débauchée », « tireuse de couteau », etc.⁠ ⁠; en fait de « Manon », une mégère séditieuse fouettée et marquée pour vols. Deuxième contingent : 209 filles, « d’une dépravation de mœurs extraordinaire », « ribaudes », « prostituées », « aventurières très dangereuses »⁠ ⁠; quel- 297

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UNE CHARRETTE DE LA « CHAINE »

UNE CHARRETTE DE LA « CHAINE »
Gravure UNE CHARRETTE DE LA « CHAINE »
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ques-unes de seize, quatorze et même douze ans. On les embarquait pêle-mêle, à Passy, enchaînées deux à deux, sur d’ignominieuses charrettes sans ressorts, pour « le Havre de Grâce ». Parfois, se révoltant, elles griffaient et mordaient les archers, lesquels se défendaient à coups de fusil⁠ ⁠; plusieurs furent ainsi tuées ou blessées. Parfois, pour plus de sûreté, on les mariait dès le départ : 180 « filles de joie » épousèrent à Saint-Martin-des-Champs 18o condamnés. Par quelle aberration pouvait-on espérer que des gens tarés, qui n’avaient pu se créer en France un honnête foyer, s’en créeraient un dans la licence d’un pays lointain, malsain et sauvage⁠ ⁠? Plus tard, après le départ d’un millier de ces « drôlesses », on se ravisa, en envoyant sous la surveillance de Sœur Gertrude, 88 orphelines qui, pourvues d’un trousseau, furent appelées « filles à la cassette »⁠ ⁠; elles trouvèrent tout de suite preneurs. Or, pour recevoir cette foule hétéroclite, rien n’était prêt⁠ ⁠; on n’avait pas même choisi de site approprié. Port-Dauphin ensablé était devenu impossible. On savait bien que les postes stériles et malsains de la côte ne convenaient pas⁠ ⁠; on avait même dû renoncer à la Baie Saint-Bernard, comme à la Baie Saint-Joseph que Châteauguay explora en vain. Vainement le Conseil de Marine recommanda un établissement sur le Mississipi⁠ ⁠; on crut la barre du delta presque infranchissable et, après avoir vaguement donné le nom de Nouveau-Orléans à un site mal défini, l’on se contenta, vers la fin de 1717, d’installer aux Bayagoulas les gens du financier Pâris-Duverney qui, tout de suite, y entreprirent l’élevage des vers à soie. Dans l’urgente nécessité d’établir quelque part les afflux croissants de colons, on se contenta de l’Ile aux Vaisseaux comme mouillage et du Vieux Biloxi, puis du Nouveau Biloxi également torrides et malsains comme lieux de débarquement : leur caractère provisoire devint mortellement permanent. Sur ces sables arides et brûlants, dans l’été de 1718, les 300 émigrants de la Victoire, de la Duchesse-de-Noailles et de la Marie ne trouvèrent pas plus de baraques pour les abriter que de barques pour les transporter plus loin : on manquait de tout, de clous comme d’ouvriers, de remèdes comme d’hôpitaux. En mars 1719 les 152 passagers du Comte-de-Toulouse n’apportèrent ni vivres ni marchandises en quantité suffisante⁠ ⁠; en avril, les deux navires de Sérigny, en juin et en septembre d’autres encore ne firent qu’ajouter à la détresse.

Faute « d’arrangements pris en France », dit Bienville, on a envoyé trop de monde et trop peu de vivres⁠ ⁠; d’où « confusion et désordre ». Il y eut bientôt aux deux Biloxi plus de 2 500 personnes vivant des rations de la Compagnie. Et quelles rations⁠ ⁠! « On y meurt de faim, de froid et de maladie, » déclare l’inspecteur des troupes Diron. Pour ajouter l’iniquité au malheur, comme toutes les « bouches inutiles » criaient la faim avec plus de violence encore que celles des colons utiles qui réclamaient du travail en même temps que du pain, l’administration, en sa peur des rébellions, s’empara des vivres des concessionnaires pour en nourrir les plus dangereux et partant les moins intéressants des aventuriers⁠ ⁠; ainsi les honnêtes gens furent sacrifiés aux forçats « nourris dans la fainéantise ». On mangeait le blé destiné aux semailles. Quand débarquèrent les ribaudes et les mégères des prisons, à l’horreur et au désespoir, à la faim, aux maladies et à la mort, se joignirent le grotesque et l’ignoble, le vice et le crime. Pour comble de malheur, le Ier octobre 1720 un incendie, détruisant les vivres et marchandises d’une trentaine de baraques, ajouta encore à la détresse, à la famine, à la mortalité.

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Avec cet esprit critique et cette impatience des résultats qui caractérise trop souvent l’opinion française, la merveilleuse Louisiane se mua tôt en déserts de sable surpeuplés, en un « Enfer de perdition », en une « Babylone » meurtrière. Effroyable fut la mortalité : des milliers de blancs, dont 1 215 femmes, qui du 25 octobre 1717 au Ier mai 1721 vinrent s’ajouter aux 400 habitants antérieurs, il ne restait plus, au dire de Le Gac, en mars 1721 que 6000 Français et au recensement de janvier 1726 que 2 228 êtres vivants. A vrai dire, dès cette première date, la plupart des forçats ou trop jeunes ou trop vieux avaient succombé⁠ ⁠; ainsi, la plus grande partie de « cette écume de l’Europe », dit Raynal, disparut, « heureusement sans se reproduire »⁠ ⁠; mais beaucoup de gens valides désertèrent, s’enfuyant par terre ou par mer vers les Anglais, vers les Espagnols, vers les Antilles françaises. « En moins de trois ans, dit le P. de Charlevoix, il sortit du royaume plus d’hommes, d’argent et d’effets pour faire un établissement en cette partie de l’Amérique qu’il n’en était sorti depuis François Ier pour aucune de nos colonies du Nouveau-Monde. » Et pourtant, ajoute-t-il tristement, « le pays (de Louisiane) se vuida avec autant de promptitude qu’il s’était rempli⁠ ⁠; » de 1719 à 1722, plus de I 000 émigrants retournèrent en France. On avait été trop vite à espérer, on allait trop vite à désespérer.

Dès qu’on apprit en France le « chaos épouvantable » dans lequel était tombée cette richissime colonie sur laquelle reposait tout le « système » de la Compagnie, les gagneurs de millions en papier se ruèrent vers la rue Quincampoix avec plus d’empressement encore pour la vente que pour l’achat des spécieux billets : on s’injuriait, on se battait, on se tuait. Les fortunes croulèrent avec plus de rapidité qu’elles n’avaient surgi⁠ ⁠; mais les ruines financières en France n’égalèrent jamais en pathétique les misères physiques et morales qui désolèrent la colonie elle-même.

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G PENSACOL PINSACOIRE

cause de ce désastre colonial : une guerre singulièrement L’impéritie de la Compagnie ne fut pas, toutefois, la seule inopportune, « la guerre de Pensacola », vint cruellement, dans la période la plus critique de janvier 1719 à juin 1720, contrarier toutes les vues de la métropole et paralyser tous les efforts de la colonie. Dès le début de 1719, le renversement des alliances en Europe avait, en effet, tourné contre la France le petit-fils de Louis XIV, Philippe V⁠ ⁠; ses ministres décidèrent aussitôt la destruction de toute puissance française entre la Floride et le Mexique. Le 30 avril 1719 arrive à l’Ile Dauphine le frère de Bienville, Sérigny, avec deux frégates, le Maréchal-de-Villars et le Philippe⁠ ⁠; renforcé d’une troisième, le Comte-de-Toulouse, il appareille le 13 mai avec 160 officiers et soldats et 45 volontaires contre Pensacola. Bienville l’accompagne avec un renfort de 8o hommes et quatre chaloupes. Leur frère cadet, Châteauguay, va par terre avec 6o soldats et quelque 300 ou 400 sauvages. Mais, dès le 15, après la prise d’une batterie et sous la menace de nos soixante canons, le misérable « corral » de Pensacola se rend avec sa garnison de 300 à 400 hommes

L’ESCADRE DE M. DE CHAMPMESLIN

L’ESCADRE DE M. DE CHAMPMESLIN
Gravure L’ESCADRE DE M. DE CHAMPMESLIN
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tant métis que galériens. Il fallut les protéger contre la haine meurtrière des sauvages.

- ESITATIONS

Malheureusement, deux de nos frégates furent déloyalement prises par une flotte espagnole à la Havane, alors même que, conformément à la capitulation, elles débarquaient les prisonniers espagnols. Renforcée de ces deux frégates, cette flotte espagnole n’a pas de peine, le 6 août, à reprendre Pensacola, d’où elle expédie en France, prisonniers à leur tour, Châteauguay et ses officiers qui gardaient cette place. L’ile Dauphine est menacée : Sérigny la défend victorieusement le 8 août, puis le 16 août⁠ ⁠; mais il va succomber avec ses 80 mauvais soldats mal nourris et mal armés, lorsque, le ter septembre, arrive de Brest l’escadre de M. de Champmeslin avec trois vaisseaux, une frégate et une flûte apportant, outre vivres et munitions, un renfort de 250 recrues. Pensacola est de nouveau attaquée, l’escadre espagnole vaincue, la place à nouveau prise⁠ ⁠; mais, faute de troupes et de denrées suffisantes, il fallut se contenter de détruire les fortifications improvisées et de transporter à la Havane les I 200 prisonniers espagnols. Les hostilités allaient reprendre sur terre comme sur mer, lorsqu’en juin 1720 survient l’armistice. Pour nous assurer l’alliance de l’Espagne, nous dûmes, par le traité du 27 mars 1721, lui rendre cette place uniquement créée pour nous entraver, sans même obtenir le droit de commercer avec les colonies espagnoles. Cette coûteuse guerre sans profit épuisa la Louisiane en pleine crise : courant au danger le plus pressant, on négligea, avons-nous vu, les émigrants sur les plages insalubres de Biloxi, on les dépouilla même des vivres et des marchandises nécessaires aux troupes et aux alliés sauvages, on ne se soucia nullement de colonisation lointaine, puisque la vie de la colonie était menacée au cœur même. La Compagnie des Indes vit pourtant se développer la plus grande œuvre de la Louisiane, bien que son initiative et son zele y fussent pour fort peu de chose. En 1700 Iberville avait, avons-nous dit, tenté de réaliser l’idée première de Cavelier de La Salle, en établissant un poste fortifié aux bouches du Mississipi⁠ ⁠; mais les inondations en avaient bientôt chassé Bienville et ses quelques colons. Le Sueur signala un lieu qui n’inonde pas et Remonville un autre, propre au « premier et principal établissement ». En 1717 Bienville recommanda sur « l’un des plus beaux croissants du fleuve » un site propice qu’on baptisa d’abord le « Nouveau-Orléans. » En 1718 l’ingénieur Perrier reçut l’ordre d’y « marquer l’enceinte d’un fort et d’une ville avec rues et magasins »⁠ ⁠; mais il mourut à la peine. L’ingénieur en chef Le Blond de La Tour, qui lui succéda en 1719, se laissa circonvenir par les directeurs de la Compagnie : ceux-ci, ne croyant pas ou feignant de ne pas croire à la possibilité de remonter en bateau les bouches du Mississipi, préféraient les postes de la côte où ils bénéficiaient du commerce interlope. « Inutile de choisir un meilleur endroit », était le mot d’ordre. On songea même à Pensacola. Sous l’influence de Bienville, La Tour se décida pour le nouveau Biloxi, dont il dressait même le plan : fort, magasins, etc., lorsque son subordonné, Adrien de Pauger, démontra soudain que la grande passe du delta était parfaitement navigable et que le site de la Nouvelle-Orléans était sans grand’peine habitable. Pauger fut le vrai fondateur de la Nouvelle- Orléans. Epris de zèle pour la Louisiane, il y était venu en 1719 avec quatre-vingts ouvriers de son pays, l’Artois, engagés à ses frais. Après avoir exécuté à Port-Louis et à Biloxi les ordres de son chef, il avait parcouru tout le pays en quête d’un bon site pour la capitale rêvée. Venu au Mississipi par le « ruisseau de Manchac », il y dresse en un lieu embroussaillé « le plan d’une ville régulière », édifie « un beau grand magasin » pour les effets de la Compagnie, encourage tout le monde à travailler, mais se heurte à l’hostilité sournoise du directeur Delorme, qui excite contre lui les possesseurs de quelques « baraques mal alignées ». On lui refuse ouvriers et matériaux⁠ ⁠; on lui défend de « faire aucune dépense »⁠ ⁠; on l’accuse de « dilapidations » et d’ « injustices », lorsqu’en dépit de la vilenie de rapports secrets, le comte de Toulouse, informé par la voie non hiérarchique, lui donna raison en sa « disgrâce ». Aussitôt, revirement : le directeur Hubert signale les « gens faux et appuyés » dont les « subtilités » et les « calomnies » ruinent la colonie⁠ ⁠; Le Blond de La Tour, qui se sent dupe de Bienville, reconnaît que « le site de la Nouvelle-Orléans sera le meilleur, une fois protégé par des levées contre les eaux »⁠ ⁠; le Conseil décide donc, le 5 septembre, que désormais, « le premier quartier de la colonie sera celui de la Nouvelle-Orléans, » et ordonne, le 23 décembre, le transfert en cette capitale de tout le comptoir de Biloxi. Dès 1719, alors qu’il n’y avait encore que de pauvres hères en quelques méchantes bicoques improvisées, l’outrecuidante Compagnie vantait « l’agréable société » dont jouissent de nombreux habitants dans les « huit cents maisons fort commodes » de sa nouvelle « ville d’une lieue de circuit. »

II. — FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLÉANS

302 303 CREATION DE

Pauger ne fit pas moins pour l’accès de sa capitale que pour sa création. Comme le Mississipi passait pour « innavigable », on s’entêtait à ne vouloir le remonter qu’en bateaux plats par le lent, pénible et onéreux passage du bayou Saint-Jean et du ruisseau Manchac. Or, en avril 1721, Pauger, descendant en pirogue avec huit hommes jusqu’à la mer, constata que la passe du milieu offrait aux navires de troisième rang un tirant d’eau de douze à treize pieds. D’abord, on se refusa à le croire⁠ ⁠; le capitaine Béranger ne veut pas tenter l’aventure. Il fallut que Pauger et Le Blond de La Tour s’embarquassent euxmêmes sur l’Aventurier : « Nous entrâmes à pleines voiles, déclare ce dernier. » « Si l’on avait suivi mon sentiment, ajoute-t-il, il y a près d’un an que chaque concession (les gens des si nombreux groupes d’émigrants venus de France) serait à l’endroit de sa destination⁠ ⁠; il ne serait pas crevé la moitié des ouvriers, et nous n’aurions pas été cinq fois à la veille de mourir de faim. » Eh oui⁠ ⁠! si l’on avait écouté Pauger, l’entreprise de Law n’eût pas été un tel désastre. pressa d’approfondir la passe principale en obstruant les D’autres tentatives ayant également réussi, Pauger s’empasses secondaires et, avec une drague de son invention, de creuser la grande barre jusqu’à quinze, vingt, vingt-trois pieds de profondeur. Pour rendre encore plus sûre la navigation du fleuve, l’actif ingénieur, à grand’peine consolida, à l’entrée de

FRANCHISSEMENT DE LA PASSE

FRANCHISSEMENT DE LA PASSE
Gravure FRANCHISSEMENT DE LA PASSE
304 THEROS OBSCURS

la passe, un îlot de vases plus consistantes⁠ ⁠; il y construisit des maisons, un magasin à marchandises, une plate-forme pour quinze canons, une chapelle dont le clocher servait de fanal. Bref, il fit de ce précieux établissement de la Balise tout à la fois un port de relâche, un port de pilotage, un port de commerce et une redoute capable de repousser un coup de main étranger. Attiré par ces constructions imprévues, un navire espagnol y vint bientôt trafiquer pour sept à huit mille piastres de marchandises : ce fut le début de ce grand commerce de la Nouvelle-Orléans qui s’élève maintenant à des millions de dollars par an. Dès qu’on sut que facile était l’accès aux immenses terres fertiles du Mississipi et de ses affluents, l’enthousiasme de Pauger devint contagieux. « Cette rivière est une des plus belles que j’aie vues, déclare Le Blond de La Tour⁠ ⁠; et le terrain qui la borde est des meilleurs : on y cultivera tout ce qu’on voudra... Je crève de langueur de voir que... le pays ne commence à s’établir que cette année. » « Jamais colonie n’a pris une plus belle forme, confirme Bienville⁠ ⁠; tout est en bon train⁠ ⁠; chacun fait bâtir... » « Quantité d’habitants viennent de toutes parts... demander un terrain de six arpents de face. » « Un chacun s’empresse à l’envi, ajoute le sous-ingénieur Franquet de Chaville, de manière que, en tres peu de temps tout le monde se trouve « logé sur des emplacements marqués ». Avec des « rues parfaitement alignées et de largeur commode », la ville prend forme sans qu’il en coûte un sol à la Compagnie. » « Dans le milieu se trouvent sur la place d’armes tous les besoins publics : au fond, l’église⁠ ⁠; d’un côté, la maison du gouverneur⁠ ⁠; de l’autre, les magasins et les casernes... Chaque quartier est divisé en cinq parties pour que chaque particulier puisse se loger commodément et avoir cour et jardin. » Le terrible ouragan de septembre 1722 ni les fièvres ne découragent le zèle des cinq cents nouveaux habitants. Le Père de Charlevoix, alors de passage, entrevit en ce « lieu naguère désert et sauvage » l’avenir de « cette future capitale d’un beau et vaste pays. » En fait, le « Vieux Carré » de 620 toises de long sur 360 de large, avec ses « 65 îlots de 5o toises de côté », reste le noyau toujours vivant de la grande métropole du Sud, « ville opulente », qui compte de nos jours plus de 400 000 habitants et qui se prépare à devenir l’un des maîtres ports des Etats-Unis. « Pour l’établissement de cette colonie, dit amèrement Pauger en septembre 1723, je ne me suis que trop abîmé⁠ ⁠; mais, malgré les peines infinies que je me suis données, malgré les chagrins qu’il m’a fallu essuyer, je veux finir avec honneur. » Le 8 juin 1726, cet obscur héros mourut à la peine d’une « fièvre intermittente » contractée en ces « boues » malsaines. Or, ni dans l’église à laquelle il légua son corps, ni nulle part ailleurs, aucune inscription, aucun monument ne rappelle le nom du très noble et très clairvoyant fondateur de la Nouvelle-Orléans, Adrien de Pauger. Si l’on songe qu’en 1723 était mort du même mal, « faute de secours et de remède », victime des « peines et contradictions suscitées par les envieux », un autre « homme d’honneur », Le Blond de La Tour⁠ ⁠; que de même était mort en 1718 l’ingénieur Perrier, et que de même encore mourra Franchet de Chaville, on rendra justice à ce « corps d’élite des ingénieurs », qui se dévoua ainsi au plus grand, mais aussi au plus dangereux établissement de la Louisiane. nombre périt sur les sables stériles et torrides du Biloxi, quel- De la foule hétéroclite d’émigrants qui échoua et en grand ques centaines, plus heureux ou plus aptes, survécurent qui habilement, énergiquement et même héroïquement, se débrouillèrent, s’implantèrent et finalement prospérèrent sur le riche sol de leur nouvelle patrie. Au lieu d’aller courir au

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MAISON DU CHEVALIER DE LA HOUSSAYE, à Saint-Martin de Louisiane
Gravure MAISON DU CHEVALIER DE LA HOUSSAYE, à Saint-Martin de Louisiane

HISTOIRE DES COLONIES.

III. - CONCESSIONS

MAISON DU CHEVALIER DE LA HOUSSAYE, A SAINT-MARTIN DE LOUISIANE

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loin les aventures, les plus sages des concessionnaires se contentèrent de s’établir à proximité de la Nouvelle-Orléans : les frères Dubuisson emmenèrent les vingtcinq engagés de Pâris-Duverney cultiver mûrier, tabac et indigo aux Bayagoulas⁠ ⁠; les frères Delaire établirent aux Taensas la compagnie de M. de Meuse décimée par quatre mois de mortelle attente⁠ ⁠; entre le Mississipi et le lac Pontchartrain s’installèrent les quatre-vingts engagés des trois frères Chauvin, les soixante des frères Préfontaine et les quinze du sieur Dubreuil, « la plus belle et la mieux cultivée des concessions du pays ».

L ES ILLINOIS

Mais, sur la Rivière Rouge, à Bâton Rouge, à la Pointe Coupée, à la Fourche des Ouachites, aux Yazous et ailleurs encore, échouèrent les concessions de La Harpe, de Diron d’Artaguette, de Sainte-Reyne, du marquis de Mézières, de Le Blond de La Tour, des frères de La Houssaye et de Vienne. Faute de ressources suffisantes se dispersa la nombreuse troupe allemande de Law destinée au « marquisat » des Arkansas⁠ ⁠; deux cent cinquante survivants se contentèrent de créer près de la Nouvelle-Orléans, sur « la côte des Allemands », le « Jardin de la Capitale ». attirait les colons de la Nouvelle-Orléans et d’ailleurs, pré- Aux Natchez, à l’abri du Fort Rosalie, le directeur Hubert tendant y fonder la capitale de la Louisiane. Comme il bénéficiait de l’expérience des frères Le Loire des Ursins, il prospérait sur ces bonnes terres, lorsque sa disgrâce lui substitua la « Société des Malouins » et les ouvriers de Clérac, experts en la culture du tabac. « Ce canton est le plus beau, le plus fertile et le plus peuplé de toute la Louisiane », écrit le Père de Charlevoix en 1722. nois, alors détaché du Canada. Ce Paraguay des Pères jésuites Plus prospère encore était le vieil établissement des Illi- Allouez, Gravier et Marest avait, grâce au dévouement des indigènes encadrés par le major de Louvigny, résisté de 1715 à 1718 aux incessantes incursions des Renards et des Mascoutens. En 1719, la Compagnie d’Occident y envoya comme premier lieutenant du roi le major de Boisbriant qui, avec deux compagnies, installa sur les fertiles rives du Mississipi le fort de Chartres. Cette « bourgade assez régulièrement bâtie », disent en 1722 et 1723 l’inspecteur Diron et le Père de Charlevoix, deviendra, grâce à ses néophytes zélés, « adroits et laborieux », le « grenier de la Louisiane ». Mais les mines de plomb, à défaut d’or et d’argent, y détournaient trop souvent les colons de la culture plus sûre des terres, comme lorsqu’en 1721 vint de Paris, en pure perte, le banquier Philippe Renault. N’empêche qu’avec sa population de 10 000 indigènes dociles qu’organisaient 500 Français mi-canadiens mi-louisianais, la colonie des Illinois restait « le plus beau fleuron de la Louisiane ». En somme, conclut l’attentive enquête du Père de Charlevoix, le pays de la Louisiane est très beau, très fertile, favorable à toutes les cultures et à toutes sortes d’élevages⁠ ⁠; mais il est très mal administré et insuffisamment peuplé. Ceux qui le décrient, ce sont les marins qui n’en connaissent que les stériles sables de la côte, les déclassés qui s’y trouvent en exil, les spéculateurs dont les entreprises mal conçues ont échoué. Mais il ne faut en vouloir développer les immenses ressources ni par « l’appât funeste » du commerce espagnol ni par le décevant attrait des mines. « Si l’on ne commence pas par la culture des terres, le commerce, après avoir enrichi quelques particuliers, tombera bientôt et la colonie ne s’établira pas ». Il faut pour cela « des nègres en abondance », réclamait le directeur Le Gac, non satisfait des cinq cents d’alors. Mais le Père jésuite, prévoyant le pullulement ultérieur, prêchait la prudence : « Qui peut s’assurer qu’à force de se multiplier en nos colonies, les nègres ne deviendront pas un jour des sujets redoutables. » Les explorateurs ne le cédèrent en rien aux meilleurs des colonisateurs. La fameuse « Mer de l’Ouest, » que les sauvages décrivaient comme une « Mer Vermeille », exerçait depuis plus de cinquante ans son irrésistible attraction sur les voyageurs les plus sérieux comme sur les plus aventureux coureurs de bois. Mais, alors que ceux du Canada voulaient y accéder par delà les Grands Lacs, ceux de la Louisiane prétendaient l’atteindre par les affluents occidentaux du Mississipi. Tel fut le projet d’Iberville dès 1700. Il fallut en rabattre.

307 ENARD DE

En 1714, avons-nous vu, son parent, Juchereau de Saint-Denis, avait dû se contenter de remonter non sans peine la Rivière Rouge jusqu’au poste des Natchitoches qu’il fortifia et de là, avec plus de peine encore, atteindre le préside espagnol du Rio del Norte. Dès son retour de captivité, en octobre 1716, Saint-Denis, pourvu de 43 000 livres de marchandises, repart avec le Canadien Derbanne et quelques autres coureurs de bois : nouvelle arrestation, nouvelle captivité à Mexico. La « guerre de Pensacola, » où il se distingue, n’est pas plus tôt finie que, nommé « commandant des Natchitoches et des Nassonites », Saint-Denis s’en va, avec une trentaine de soldats et une trentaine d’habitants, développer son poste Saint-Jean et en créer un autre encore, à cent cinquante lieues en amont, chez les Cododaquious. Inquiets, les Espagnols veulent établir leur Texas : en 1721 ils créent aux Adayes un poste fortifié de six canons où ils installent cent hommes, cinquante femmes et deux missionnaires, puis à la Baie Saint-Bernard un autre de soixante hommes et de trente femmes. D’où la nécessité pour Bienville de renforcer nos deux postes, renfort refusé par son successeur. Ce ne fut que par son ascendant personnel sur les indigènes que Saint-Denis put, malgré les menaces des Natchez, se maintenir en cette position avancée. « Lorsque M. de Saint-Denis est mort (en 1745), dit Le Page du Pratz, tous les peuples,... qui voulaient l’avoir pour grand chef, l’ont pleuré et regretté. » Pour ses cinquante années d’utile dévouement au pays, Juchereau de Saint-Denis n’eut d’autre récompense que de malveillants rapports secrets. Encore plus loin vers le nord-ouest s’aventura l’intrépide

IV. - EXPLORATIONS

308 BERNARD

LA HARPE Malouin, J.-B. Bénard de La Harpe. Lorsqu’en 1716 il débarqua avec ses quarante engagés à l’ile Dauphine en pleine détresse, il sut, au lieu de se plaindre et se décourager, agir de sa propre initiative : sur une grande barque de sa façon, il emmena ses hommes vers la Nouvelle-Orléans encore à naître, mais ne réussit pas à les établir sur la Rivière Rouge. L’appréciant quand même, Bienville, pour remplacer Saint-Denis alors prisonnier, lui donna mission d’aller jusqu’aux Nassonites avec sept hommes et mille livres de marchandises. Le 17 décembre, La Harpe part donc, quoique ignorant tout des lieux et des gens, des langues et des difficultés, il trouve la Rivière Rouge transformée par la crue en « un labyrinthe de rivières impraticables, » le poste Saint-Jean « fort aquatique », et par des « bayous » étroits n’atteint qu’en avril le pays des Nassonites. Quatre nations, « affectionnées aux Français », lui chantent le calumet de paix⁠ ⁠; aussi s’installe-t-il avec joie en ce pays fertile et giboyeux, malgré les sommations du gouverneur du Texas qui, « en ami, » l’invite à déguerpir. En juillet, son lieutenant du Rivage lui apprend qu’au nord-ouest se trouve, par delà le préside de Paral aux ruines fameuses, « une chaisnière de montagnes, » dont les eaux se déversent dans « la mer de Californie. » Le Il août il repart avec cinq Français, deux nègres, deux guides et vingt-deux chevaux, traverse des « montagnes très difficiles », franchit la rivière des Ouachites, explore la haute vallée de l’Arkansas, est accueilli triomphalement par « plus de 7 000 indigènes » 308 de huit nations différentes, dont les Touacaras⁠ ⁠; mais, faute d’ordres, de vivres et de munitions, il doit renoncer à frayer avec les Pânis et les Padoucas qui troquent avec les Espagnols leur « fer jaune ». Epuisés de fatigue, sans chevaux, à pied, lui et ses hommes ne rentrent que le 13 octobre aux Nassonites, où l’attendaient, à défaut de ravitaillement, les félicitations de la Compagnie. En août 1720 cet « officier, parfaitement bon et intelligent dans les affaires », dut rentrer en France pour rétablir sa santé fort éprouvée. Le fils d’un bourgeois parisien, du Tisné, compléta les découvertes de La Harpe. Après s’être distingué sur l’Ouabache et sur la Rivière Rouge qu’il ravitaille aussi en l’absence de Saint-Denis, après avoir le premier, avec quatorze hommes, sans autre guide qu’une boussole, franchi l’immense région à peine connue qui sépare la Mobile du Saint-Laurent, cet officier, de si petite taille qu’on l’avait d’abord refusé pour le service, se rend, en 1719, sur l’ordre de Bienville, des Illinois chez les Osages⁠ ⁠; puis, franchissant l’Arkansas, arrive chez les Pânis, où, malgré leurs menaces, il « plante le pavillon blanc » et se fait des amis. Nommé capitaine en 1724, il meurt en 1736 prisonnier des Chicachas qui le torturèrent et le brûlèrent atrocement. Sur le golfe du Mexique comme à l’ouest du Mississipi, on s’efforçait toujours de « borner les Espagnols », en se réclamant de l’initiative de La Salle dans la Baie Saint-Bernard. Duclos en 1713, Cadillac en 1714, Hubert en 1717 espéraient pouvoir par là commercer avec les riches régions minières du Mexique. En 1718, la Compagnie d’Occident ordonna à Bienville d’y établir un poste capable d’arrêter les incursions espagnoles dans le Texas. Mais la « guerre de Pensacola » ne lui permit que d’envoyer en reconnaissance un traversier qui s’égara. Cependant La Harpe, alors en France, est le 19 décembre 1720 nommé « commandant de la Baie Saint-Bernard »⁠ ⁠; mais la colonie, en sa détresse habituelle, ne peut lui fournir en août qu’un traversier et vingt-cinq hommes. Guidé en ces régions par un enseigne, Simars de Belle-Isle, qui, naufragé, y avait erré quinze mois à la merci des sauvages, La Harpe ne put que constater tout à la fois la fertilité de l’arrière-pays et l’hostilité des indigènes. Vainement il recommanda d’y « envoyer des familles suisses et allemandes » qui dépérissaient au Biloxi⁠ ⁠; les directeurs se déclarèrent incapables d’ « entretenir un poste si éloigné ». Les Espagnols n’eurent donc aucune peine à réoccuper l’ancien poste de La Salle.

309 310 LE MISSOURI

A La Harpe déçu de cet échec, Bienville donne, en dé- , ARKANSAS cembre 1721, l’ordre de « remonter e plus haut qu’il pourra ». Il part de la Mobile le 16 avec seize hommes, se renforce de six autres dans l’établissement délabré de Law et, en ce piètre équipage, remonte hardiment plus de 140 lieues de ladite rivière⁠ ⁠; il en prend une fois de plus possession, en gravant les « armes de France » sur le « Rocher Français » haut de 13o pieds⁠ ⁠; de là, il apercevait, « du côté de l’ouest, une infinité de montagnes, la plupart inaccessibles ». Etaient-ce les Rocheuses⁠ ⁠? Mais un « flux de sang » le ramène épuisé à la concession Law, déjà menacée par les Chicachas. Rentré au Biloxi, il recommande vainement aux directeurs la création de deux postes solides au Rocher Français. Découragé, à demi ruiné, en 1723 il rentre en France, où ses compatriotes de Saint-Malo le nomment pendant dix ans député du Tiers aux Etats de Bretagne. de La Salle, le Missouri, cet affluent du Mississipi bien plus Depuis les découvertes du Père Marquette et de Cavelier important que le Mississipi supérieur, n’avait cessé d’intriguer et d’attirer l’attention des savants, des explorateurs, des coureurs de bois⁠ ⁠; c’était, pour Iberville comme pour Claude Delisle, la grande voie fluviale menant au pays de l’or, à la Mer Vermeille, vers la Chine, vers le Japon, à travers « le plus beau pays du monde et le plus riche », « le paradis terrestre de l’Amérique septentrionale. » Dès 1700, le Père Marest, des Illinois, vantait, malgré la « rapidité épouvantable » de son courant, cette « très belle » et « très grande rivière », « toute couverte de différentes nations

LA HARPE REMONTE LA RIVIÈRE DES ARKANSAS

LA HARPE REMONTE LA RIVIÈRE DES ARKANSAS
Gravure LA HARPE REMONTE LA RIVIÈRE DES ARKANSAS

LA HARPE REMONTE LA RIVIÈRE DES ARKANSAS

311 BOURGMONT

sauvages. » Aussi Iberville songea-t-il à entrer par là en relations commerciales avec le Nouveau-Mexique. En 1704, Bienville parle de cent Canadiens qui, en petites bandes de sept ou huit, parcourent cette vallée et celle du Mississipi. Il n’est point d’année où « l’on n’apprend des particularités du Mississipi ». En 1708, Nicolas de La Salle recommande pour la découverte de ce pays une expédition en canots de « dix hommes choisis pour une durée de douze à quinze mois » avec « 40 000 livres de marchandises ». En 1710, l’inspecteur des troupes Diron d’Artaguiette insiste sur cette nécessité. En 1717 l’ordonnateur Hubert conseille d’envoyer I50 hommes sur vingt pirogues pour prendre possession de cette immense et riche vallée et même atteindre « la Mer de l’Ouest ». Nous avons vu qu’en 1719 du Tisné ne put entrer en relation qu’avec les Osages et les Pânis. Le véritable explorateur du Missouri fut un jeune enseigne d’origine normande, Etienne Veniard de Bourgmont. Après s’être signalé au Canada tant par ses frasques que par son courage, il avait dès 1714, en vrai coureur des bois, remonté les rivières des Osages, des Canzès (Kansas) et des Pânis (la Platte ou Nebraska) dont il décrit les cours et les habitants, entre autres les « Mahas blancs » qui sont « blonds comme des Européens »⁠ ⁠; bref, il s’était enfoncé à six cents lieues du Mississipi, jusque dans la haute vallée du Petit Missouri : « Personne avant lui n’avait remonté si haut le Missouri », dit justement Le Page du Pratz. De cette aventureuse expédition il ramène à l’Ile Dauphine les chefs des diverses tribus alliées. En 1720 les Espagnols profitent de la « guerre de Pensacola » pour envoyer dans la vallée du Missouri un parti de soixante cavaliers, renforcés de nombreux Padoucas. En août, les Otos et les Panimahas les surprennent et les massacrent au confluent des rivières de la Platte et du Loup.

Vers la même époque, Bourgmont, nommé « commandant sur la rivière du Missouri », est chargé de faire la paix entre toutes les nations de cette région, y compris les récalcitrants Padoucas, et d’établir sur le Missouri un poste fortifié qui puisse commercer avec le Nouveau-Mexique. Mais, défavorables à « un établissement si éloigné », les directeurs, au lieu de « diligenter cette expédition », la retardent jusqu’en février 1723 et ne fournissent même à Bourgmont qu’une poignée de mauvaises troupes et des provisions et munitions insuffisantes. « Cela marche mal », constate Diron en juillet : des matelots désertent, des soldats tombent malades, les lieutenants même Pradel et Belle-Isle sont hostiles. Boisbriant, qui commande aux Illinois, refuse les secours promis. Mieux soutenu par les sauvages que par ses compatriotes, Bourgmont n’en arrive pas moins le 311 9 novembre au village des fidèles Missouris, qui lui « rendent tous les honneurs possibles ». Là, à quatre cents kilomètres du Mississipi, en une presqu’île du fleuve, il fait, quoique malade, édifier le fort d’Orléans avec église, magasin et habitations pour les premiers colons.

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Cette installation faite, Bourgmont part en juin 1724 avec une trentaine de Français et de nombreux représentants de toutes nos tribus alliées pour l’inquiétante région des Padoucas. Chemin faisant, bienvenue des Canzès qui ont pieusement préservé « le blanc pavillon de France »⁠ ⁠; mais une malencontreuse fièvre sévit qui le ramène au fort d’Orléans. Il en repart le 20 septembre et, trouvant chez les Canzès des envoyés padoucas, il leur dit « le message de paix du grand chef de toutes les nations. » Ils l’acceptent et l’emmènent en leur pays dans l’Ouest lointain. Le 18 octobre, rencontre, saluts, « courtoisies », calumet de paix, remise du pavillon de France au grand chef des Padoucas : « Nous voulons tous obéir, lui dit celui-ci, faire la paix avec les Français, avec toutes les nations représentées : Missouris, Osages, Canzès, Othos, Panimahas, et les mener à quinze jours de marche chez les Espagnols qui viennent trafiquer avec nous... Si tu as besoin de deux mille guerriers, tu n’as qu’à parler : ils me suivront pour ton service... Ne manque pas de nous envoyer des Français le plus tôt que tu pourras. » Le 5 novembre, « retour au fort d’Orléans, décharges de mousqueterie, Te Deum en l’honneur de la paix des Padoucas ». En basse Louisiane, au contraire, accueil hostile des directeurs : ils refusent de laisser passer en France les dix représentants des nouvelles nations alliées. Bourgmont ne peut en faire passer que cinq à ses frais. Mais en France accueil enthousiaste : le roi les reçoit à Versailles⁠ ⁠; ils chassent au bois de Boulogne, ils dansent à l’Opéra⁠ ⁠; une jeune Missourite, baptisée à Notre- Dame, y épouse un sergent français. Bourgmont, anobli, a « sur armes d’azur un sauvage au naturel couché sur une montagne d’argent ».

A quoi bon tant d’héroïsme individuel⁠ ⁠?... Qu’importe⁠ ⁠? Il n’en reste pas moins « étonnant », comme le disait le simple charpentier Pénicaut et comme le répètent les Américains de nos jours, que, si peu aidée, « une poignée de Français ait pu avoir tant d’empire sur tant de sauvages, » à l’heure même où les Espagnols, pour explorer la Nouvelle Californie, se donnaient tant de peine à tant de frais. Honneur donc aux vaillants oubliés : Juchereau de Saint-Denis, Bénard de La Harpe, du Tisné, Veniard de Bourgmont⁠ ⁠! Ce n’est pas la faute de ces grands découvreurs si les gouvernants incapables ne surent pas nous assurer la possession de l’immense empire qu’à force d’audace, d’énergie et d’habileté avisée, ils nous offrir si généreusement au prix de leur vie.

Citer ce chapitre

Émile Lauvrière, « Law et la Compagnie des Indes », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 293-312.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/louisiane/law-et-la-compagnie-des-indes/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715