Tome VI · Le Pacifique français · Chapitre 3
Nouvelle-Calédonie et dépendances
I. NOUVELLE-CALÉDONIE.
III. ARCHIPEL DES NOUVELLES-HÉBRIDES.— Les Maristes. — La prise de possession. L’organisation de la colonie. La Nouvelle-Calédonie colonie pénitentiaire. — La colonisation libre. L’insurrection canaque. II. DÉPENDANCES DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE. — Iles Wallis. — Les origines. — M. Higginson. - Le condominium franco-britannique.
LORS que l’occupation des archipels composant le royaume de Pomaré avait suscité les pires complications diplomatiques, et, pour tout dire, donné le spectacle de mille hésitations et tergiversations de la part de la France, la prise de possession de la Nouvelle- Calédonie semble au premier abord une opération facile et rapide. Mais il faut dire que l’honneur en revient entièrement aux missionnaires maristes qui y rendirent possible l’action de la France et aux marins qui surent préparer
l’expédition en secret et l’accomplir avec une décision qui fait honneur à ceux qui rédigèrent les instructions et à ceux qui les exécutèrent. Il paraît bien que, lorsque le 3 mai 1843, Mgr Douarre, évêque d’Amata, escorté de quelques missionnaires de son ordre, prit place à bord de la frégate l’Uranie, le gouvernement français, qui venait de leur accorder la gratuité du transport, escomptait déjà l’heureux effet de leur apostolat. Cette orientation se précise encore lors de l’escale à Nuka-Hiva où l’Uranie retrouve l’amiral Dupetit-Thouars et sa petite flotte. On sait que ce grand chef à l’esprit réalisateur et énergique avait su, l’année précédente, prendre pos- ROCHERS D’HIENGHENE session des Marquises en
(Dessin de Moynet) (Garnier : Voyage à la Nouvelle-Calédonie) (2868). quelques semaines et sans verser une goutte de sang. Sa netteté de jugement et sa décision éclatent dans les ordres donnés au commandant du Bucéphale qui allait porter en Nouvelle-Calédonie ses premiers apôtres : « Vous donnerez tous les soins possibles à Monseigneur pour faciliter sa mission au milieu des indigènes, disait-il. Si vos succès auprès des chefs étaient assez grands pour les amener à reconnaître le gouvernement de S. M. le roi des Français, vous ne négligeriez pas de le faire et de rédiger, pour constater cette reconnaissance, des actes que vous signeriez ainsi que les chefs missionnaires. Dans le cas seulement où les termes de la soumission seraient explicites, vous autoriseriez les missionnaires à arborer le pavillon français. » Entre les lignes, on devine que cette terre était encore voilée d’un grave inconnu... Quel serait le lieu de débarquement ? Quels étaient ces indigènes dont les sentiments demeuraient aussi mystérieux ? Il est évident que les rares visites des navigateurs depuis Cook n’avaient fait qu’effleurer les côtes ; les trafiquants, Anglais pour la plupart, qui fréquentaient les rivages, dévastant les peuplements de bois précieux et pêchant la biche de mer, comme leurs devanciers des dix-septième et dix-huitième siècles, ne semblaient pas très soucieux de révéler au monde les résultats de leurs investigations intéressées.
471Aussi, lorsque le 22 janvier 1844, le Bucéphale se fut éloigné, laissant seuls les missionnaires demeurés à terre, ces derniers allaient connaître les pires épreuves et les plus grands dangers. Mais, du point de vue français, quel était leur rôle ? Il est certain qu’avant son départ, le commandant de la Ferrière s’était trouvé dans une situation fort critique : Terre nouvelle inconnue, premiers occupants français .. En d’autres temps, l’annexion eût été un fait accompli. Mais la prudence, même excessive, était la loi du gouvernement. Après de longues hésitations de part et d’autre, le commandant se résolut à demander à l’évêque d’Amata d’assurer la garde du pavillon français flottant sur la maisonnette de la mission, et ce dernier accepta, à condition que le roi de France enverrait promptement navires et marins pour protéger nos couleurs. Une reconnaissance verbale de la suzeraineté française
TOMBEAU DE WATON (Dessin de Dardaine) (Garnier : Voyage à la Nouvelle-Calédonie) (1863-1866).
par les chefs canaques présents ayant eu lieu avant le départ de la frégate, il faut avouer que, selon les usages du temps, il n’en eut pas fallu davantage pour annoncer au monde qu’une nouvelle terre était rangée sous notre pavillon.
Mais dix années encore devaient s’écouler avant l’annexion définitive, dix années de luttes et de souffrances pour les pionniers, qui semblaient abandonnés par la mère patrie. En septembre 1845, une voile française à l’horizon : le Rhin qui ravitaille les isolés et reçoit les demandes d’établissement français formulées par certains chefs. Le courage revient aux gardiens de nos couleurs : le prochain bâtiment consacrera l’annexion. Encore une visite inutile : l’Héroïne du capitaine Lecointe ; et puis, au cours de la soirée du 3 juillet 1846, un navire, en perdition dans une mauvaise passe, débarque difficilement son équipage non loin de Hienghène. C’était la Seine, capitaine Le Comte, chargée par Louis-Philippe de faire amener le petit pavillon de la mission, qui portait ombrage à l’Angleterre.
Après tant de dangers et une si longue attente ! L’évêque se résout à abandonner temporairement ses religieux, et, durant des mois, pèlerin obstiné, il va plaider en France une cause française que nul ne voulait défendre : il réclamera l’occupation de la Nouvelle-Calédonie….
Cependant, les épreuves fondaient sur la mission naissante qui essayait vainement de pénétrer au cœur de l’ile : assauts, incendies, famine... La situation, qu’une prompte décision du roi eût transformée, devenait intenable et, à leur vif regret, les Pères maristes durent profiter du passage de la corvette la Brillante (août 1847), pour s’éloigner temporairement. Ils devaient bientôt regagner cette néophytes. terre où leur présence ouvrira les voies de l’annexion définitive, avec de nouveaux
IL A PRISE DE POS- SESSIONCe dernier acte, grâce aux hautes qualités de diplomate et de chef de l’amiral Febvrier des Pointes, qui fut chargé de le réaliser, nous offrira le réconfortant spectacle d’une action savamment préparée et fermement conduite. Nous sommes en juin 1853. Justement, l’escadre du Pacifique croise autour de la République de l’Equateur pour le règlement d’un litige diplomatique. Au cours d’un arrêt à Lima (Pérou), d’importantes dépêches sont remises à l’amiral : ordre de se rendre à Tahiti pour une inspection ; là, d’autres dépêches seront ouvertes par lui. Une longue navigation devait être prévue et une discrétion scrupuleuse observée au cours des préparatifs. Le 25 août, la Forte battant pavillon amiral est en rade de Papeete. Quelquesuns des plis secrets sont décachetés ; une expédition à préparer à l’Ouest de NOUVELLE-CALÉDONIE ET DÉPENDANCES la longitude de Tahiti, des dispositions à prendre pour régler la part que doivent y prendre les bateaux de l’escadre, pour accumuler les provisions nécessaires. Avec un soin merveilleux, tandis que la flotte s’arme et se ravitaille, l’amiral visite la ville, la reine fait donner des aubades ; puis ayant transporté son pavillon sur le Phoque l’amiral s’éloigne vers le Nord : nous sommes à la fin d’août. Ce ne fut que le 30 août, à la sortie de Raiatéa, entre 9 et Io heures du soir, que « l’équipage du Phoque apprit ! enfin qu’il s’agissait de fonder une nouvelle colonie »... Le secret avait été bien D’après un dessin du Monde illustré). gardé, mais il fallait maintenant se défier encore plus de l’Angleterre qui, de sa base de Sydney, semblait depuis quelques mois préparer une action prochaine.
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Aux Nouvelles-Hébrides, à l’ouverture des dernières dépêches (I), le plan définitif fut arrêté avec l’état-major : mise en rapport avec Mgr d’Amata, à Pouébo ou à Balade (les deux centres de la mission mariste) pour acquérir la certitude qu’aucune expédition anglaise n’a planté son pavillon sur un point quelconque de l’île ; puis installation à terre d’une troupe de débarquement, et, enfin, signature d’un procès-verbal de prise de possession. Le point FAKE, CHEF CANALA noir, comme dans tout le Pacifique, c’étai -Calédonie (1863-1866). encore les intentions de l’Angleterre. Et tout de suite, les questions posées aux missionnaires révèlent l’inquiétude de l’amiral,
474 FERME MODÈLE D’YAHOUÉqui se demande si, d’un instant à l’autre, il n’aura pas à engager la lutte avec une redoutable rivale. Hélas, le pieux et savant évêque d’Amata, qui eût été d’un sûr conseil, vient de succomber à une épidémie qui désolait Pouébo, lui dont la prudence avait déjà signalé dans plusieurs lettres les récentes visites de bâtiments anglais et les désirs des Australiens, renseignés par leurs santaliers, de s’emparer des beaux ports que l’on disait exister au Sud de l’île (sans doute la rade de Nouméa). Cependant, rien de décisif ne semblant avoir été fait, le débarquement fut décidé à Balade, et, le 24 septembre 1853, la prise de possession officielle par la France de la Nouvelle-Calédonie était un fait accompli. Mais un point d’interrogation pesait encore sur le sort de la petite île des Pins, au Sud de la Grande Terre, spécialement visée par lAngleterre, qui rêvait
( e-Calédonte) d’en faire une escale sur (1863-1866). une future ligne Sydney- Panama. Et, d’autre part, aucun des divers bâtiments auxquels l’ordre avait été donné de rallier la Nouvelle-Calédonie pour se mettre à la disposition de l’amiral, n’apparaissait à l’horizon. M. Febvrier des Pointes n’en appareilla pas moins des le 26 septembre pour l’ile des Pins, où peut-être la contestation, si adroitement évitée jusqu’alors, allait surgir. Le 28 septembre, vers 4 heures du soir, le Phoque est en vue de la petite île. Un bâtiment est au mouillage dans une grande baie — un navire de guerre. Le Constantine attendu ou l’Anglais redouté ?... Quelques heures de navigation encore : la silhouette, la flamme se précisent... Il s’agit du Hérald, officiellement en mission hydrographique, ainsi qu’un de ses officiers l’apprend au commandant du navire français. L’amiral ne s’est pas montré. Chaque bâtiment reste sur ses positions. Tout va dépendre des missionnaires et des chefs. Un Père mariste accourt pour dire ce qu’il sait. Depuis plusieurs mois, des résidents anglais sont établis sur la baie, des navires rôdent, mais rien d’officiel encore n’a eu lieu, d’autant que le chef de l’ile : Wendégu, pressenti par le pasteur anglais, ne cache pas sa préférence pour les Français... Alors les Anglais ont décidé d’acheter l’ile des Pins aux naturels, puis de retourner à Sydney pour préparer la prise de possession de la Grande Terre par la baie de Saint-Vincent, sur la côte Ouest. Le commandant du Hérald attend le départ du Phoque pour entamer les négociations d’achat.
VUE DE LA FERME MODÈLE D’YAHOUÉ, d’après un dessin de Dardoize. Garnier : Voyage en Nouvelle-
475Avec quelles ressources la France peut-elle enlever sur l’heure cette dramatique enchère ? Le missionnaire se charge de préparer les voies. La suite de l’aventure, à la fois héroïque et piquante, est fort connue : l’habile ambassade du religieux, le signal heureux fait au bateau, l’arrivée du détachement français en civil, portant dans une caisse uniformes et drapeau, la prise de possession enfin, suivant le rite réglementaire. Le Phoque n’avait plus qu’à retourner à Balade terminer les travaux d’établissement.
Il fallut deux jours au commandant du Hérald pour soupçonner le fait accompli. Au chef Wendégu, convoqué à bord, on offrit cadeaux, friandises et... couleurs anglaises. Mais ce dernier montra fièrement un petit pavillon tricolore, laissé par l’amiral français, s’écriant qu’il ne pouvait « avoir deux drapeaux »... L’histoire ajoute que, saisi d’une violente colère, le commandant anglais fit jeter par-dessus bord notre nouvel ami — qui regagna paisiblement son île à la nage.
CALÉDONIE COLONIE PÉNITENTIAIRELa Nouvelle-Calédonie tout entière était désormais terre française. Le vaillant amiral Febvrier des Pointes, âgé, épuisé par les fatigues et les privations de cette dure campagne, devait mourir en mer peu de mois après avoir quitté la Nouvelle- Calédonie. Nous verrons plus loin comment l’acte de prise de possession trop peu explicite sur la question des dépendances, devait être à la base de toutes les difficultés qui allaient surgir aux Nouvelles-Hébrides... La colonie était conquise et l’on pouvait admettre que les missionnaires français ayant préparé l’annexion à la France en essuyant héroïquement les premières réactions de la sauvagerie canaque, l’histoire calédonienne deviendrait ce qu’était devenue celle de Tahiti après la victoire de Bonard en 1847, ou ce que serait celle des Iles sous le Vent après la défaite de Térahupo : la simple histoire économique et administrative d’une colonie nouvelle qui s’organise dans la paix.
N’oublions pas cependant que la prise de possession avait précédé ici la reconnaissance géographique complète de la colonie. Cook, d’Entrecasteaux n’avaient visité que les côtes, et bien superficiellement encore : le commandant de la Seine avait excursionné autour de Balade — région que connaissaient déjà assez bien les missionnaires, et l’exploration entreprise par l’Alcmène (1850) avait, par la fin tragique de l’aspirant Devarenne et de ses compagnons, prouvé la quasi impossibilité de s’aventurer à l’intérieur de l’ile. C’est pourquoi cette nouvelle colonie que, le ier janvier 1854, l’amiral Febvrier des Pointes remettait aux mains du capitaine de vaisseau Tardy de Montravel, malgré l’acceptation de la souveraineté française, obtenue au cours des mois précédents des chefs de Pouma, Mouélébé, Hienghène, Houailou, Canala et Nouméa, restait mystérieuse, et pour tout dire, assez effrayante, avec ses légendes de sang et ses tribus cannibales, terrées au fond d’épaisses forêts inexplorées. Aussi les récits locaux nomment-ils avec admiration les premiers colons qui acceptèrent de s’établir sur cette terre d’épouvante et de beauté : les Paddon, les Dezarnauld, les Gratien Brun, les Bérard. Pour eux, d’ailleurs, Tardy de Montravel travaillait. Il découvre cette admirable baie de Moraré, avec sa rade si sûre ; le lieutenant d’artillerie LE PÉNITENCIER DE L’ILE NOU Bureau, qui vient d’arriver de Tahiti avec une compagnie d’ouvriers d’artillerie, commence les travaux de la ville qui sera Port-de-France, avant de devenir, en 1866, Nouméa. Des travaux difficiles sur des terrains de marécages et de mamelons se poursuivent. En 1859, pour la première fois, entre ces hommes dispersés, dans l’insécurité continuelle, un courrier postal avait circulé.
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La colonie qui s’organise n’a pas encore de vie propre, elle fait partie des « Etablissements français de l’Océanie, » sous les ordres d’un officier supérieur de la marine, chef de la division navale du Pacifique. La colonisation du reste avance lentement, en face de naturels aussi farouches. En 1859, au Mont d’Or, tout près de la capitale naissante, treize colons et quinze Hawaïens sont égorgés ; un autre massacre a lieu à Hienghène peu de jours plus tard.
MAISON D’HABITATION DE M. PIOU, PLANTEURPourtant, l’espérance résistait à ces durs débuts. En 1860, la jeune colonie est jugée assez forte pour être détachée du groupe de Tahiti et des Marquises et vivre d’une vie personnelle. Mais deux décisions précipitées porteront un grave coup à cet organisme où monte à peine la sève. Le décret du 2 septembre 1863 fait de la Nouvelle-Calédonie un lieu de déportation des condamnés aux Travaux Forcés, et, le 27 janvier 1864, dans cette île salubre et encore inculte, un premier convoi de forçats débarque. L’histoire de cette dure épreuve infligée à une colonie neuve, à la faveur de l’utopie de la colonisation par le bagne, s’étendra sur plus de trente années. Après 1871 surtout, quand, aux condamnés de droit commun seront joints les quelque trois mille condamnés politiques de la Commune, les philosophes entonnent maints couplets sur la régénération par le travail. On rêve de créer des établissements agricoles, on parle de concessions de terrains pour détenus vertueux. Sans doute entrevoit-on une Nouvelle-Calédonie valorisée et florissante grâce aux équipes de travailleurs forcés, avides d’obtenir leur réhabilitation dans la paix laborieuse d’une vie agreste.
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Aux termes de la loi de 1850, la vallée de Vaïthau (îles Marquises) avait tout d’abord été désignée pour la déportation en enceinte fortifiée et l’ile de Nuka- Hiva, dans le même archipel, pour la déportation simple. Cette dernière île fut seule utilisée, et elle ne reçut que trois déportés ; aussi la loi du 23 mars 1872 substituat-elle aux Marquises la presqu’ile Ducos (Nouméa), comme lieu de déportation
478 SURRECTION CANAQUEfortifiée et l’ile des Pins comme lieu de déportation simple. Mais une confusion s’opère trop souvent entre la déportation pénale — ou travaux forcés — et la déportation proprement dire. Les premiers forçats arrivèrent en Nouvelle-Calédonie en 1864 et furent installés aussitôt à l’ile Nou, en face de Nouméa, où les locaux pénitentiaires furent cantonnés. La déportation politique (condamnés de mars 1871) fut à la base de bien des projets colonisateurs en Nouvelle-Calédonie et il faut lire les Notes sur la déportation, publiées presque chaque année, et surtout celles de 1874, qui contiennent la genèse de la question, ainsi que les premières constatations mélancoliques : « Les déportés, en grande majorité, répugnent au travail. » La loi du 3 mars 1879 (promulguée dans la colonie le I1 juin) proclama l’amnistie pour tous les condamnés de 1871 - amnistie étendue aux condamnés à la suite de mouvements insurrectionnels postérieurs, sauf aux Arabes de l’insurrection d’Algérie. L’obligation de résidence était supprimée, mais un certain nombre de déportés, installés en Nouvelle-Calédonie avec leurs familles, ne voulurent pas quitter la colonie. Heureusement, les colons arrivent de France, créent dans ce climat salubre un type de paysan colonial qui fait de cette jeune colonie comme une nouvelle province française. Sur ces pionniers de la première heure devait s’abattre la terrible épreuve de la grande insurrection canaque de 1878, sur laquelle le récit du capitaine de frégate Henri Rivière (le futur héros du Tonkin), un des principaux chefs de la répression, a jeté une pleine et tragique lumière. D’abominables massacres de colons, de femmes et d’enfants, des mois de guérillas à travers toute l’ile, où la révolte se rallumait d’une tribu à l’autre, et le calme revint enfin. Les causes de la Grande Révolte ont fait l’objet d’une enquête sur place par le général de Trentinian (novembre 1878). Certaines délimitations maladroites, des corvées excessives imposées aux indigènes peuvent être relevées parmi ces causes. Mais la raison principale fut plutôt les abus du droit de pacage accordé à certains éleveurs à la suite de la grande sécheresse de 1877 ; le bétail des colons envahit les vallées indigènes sur bien des points et ravagea les cultures canaques, ce qui suscita dans les tribus un vif mécontentement qu’un meneur, le grand chef Atai, sut exploiter contre les Français. Il est officiel de dire que la Grande Révolte de 1878 fut le dernier soulèvement canaque. Pourtant on ne peut nier qu’en 1917, en pleine guerre, la maladresse d’un administrateur provoqua un nouveau sursaut indigène beaucoup plus bref et plus localisé, mais qui causa un certain nombre de victimes et fit même revivre sur quelques points les atroces pratiques de l’anthropophagie rituelle.
479Heureusement, l’année 1897 avait apporté à cette terre généreuse, le plus magnifique cadeau — gage d’une prospérité future : un décret supprimait enfin la déportation en Nouvelle-Calédonie. D’année en année, dès lors, la lèpre du bagne cédera du terrain ; aujourd’hui, les bâtiments pénitenciaires de l’ile Nou ont été rachetés par la colonie et quelques vieux forçats, derniers survivants des FAstrutat bagnards d’autrefois, achèvent 201 paisi blement de s’éteindre.
Rde Tand le halade il de lo Garetta En juillet 1884, dix- ? 1. Beautemps-Beaupré huit mois après Ouvéa ou Hatgan que le premier Hasse Haaph Bi du-Sandal Ponerhouen He Lift iu Chabrol Tadinou 1. Mare Dent de StVincent. ou Nengone
E CORAIL Boutour Humbaldy Bowies Dunia Passe de tumbe Noumé Quen use de la thanarah sse de la Samette
Échelle Passe de Moulan o le des Pins ou Kounie 50 100 Km. paquebot du service contractuel entre la France et Nouméa fut entré en rade de la capitale néo-calédonienne, la jeune colonie, maintenant tranquille et prospère, cessait d’être administrée militairement et l’ère des gouverneurs civils s’ouvrait, avec la nomination d’un titulaire qu’un Conseil général (institué en 1865), devait aider, en tant que représentation élue de la colonie.
480 ILES WALITSIl est tellement certain que ces îles faisaient partie des dépendances désignées par l’amiral Febvrier des Pointes dans l’acte de prise de possession de septembre 1853 que, sans o érations nouvelles, l’enseigne de Soye fut nommé, en 1859, commandant de l’île des Pins et des Loyautés. Mais l’Angleterre veillait en la personne de son ministre presbytérien : Mac-Farlane, établi à Chépenéhé (ile Lifou) où il avait fondé des écoles qui, de la langue de l’enseignement au pavillon qui les protégeait, étaient intégralement anglaises. Y avait-il traité passé avec l’indigène ? Le gouverneur Guillain, le rer mai 1864, envoie un détachement commandé par le lieutenant Bourgey, pour s’en assurer. Mais Mac-Farlane dresse contre nous les chefs. La situation eût été grave si l’arrivée du gouverneur en personne, avec deux bateaux et des renforts, n’avait tout remis en ordre, après une brève opération militaire. Dès lors nous devions être maîtres chez nous. Le rattachement à la France des petits archipels Wallis et Futuna devait se faire plus facilement encore. Là, une mission mariste avait établi, comme les Picpusiens aux Gambiers, mais avec plus de modération, une véritable théocratie. Il semble bien d’ailleurs que, comme à la Nouvelle- Calédonie, dès le début, leur action ait été nettement dirigée vers une réunion à la France. Débarqués en 1837 dans les deux archipels, les religieux, dès 1842, faisaient signer au roi des Wallis un traité d’amitié avec le roi des Français, traité transformé en protectorat deux ans plus tard. En 1887, un résident fut installé, dont l’influence du reste demeura presque nulle, mais dont la présence permit de rattacher officiellement les deux archipels à la Nouvelle-Calédonie à titre de dépendances. En 1913, les rois locaux demandèrent l’annexion pure et simple à la France, annexion qui, malgré la ratification des Chambres — attendue du reste plusieurs années — devait recevoir seulement sa pleine exécution après la visite, qu’en 1926, le gouverneur de la Nouvelle-Calédonie fit aux petits archipels, et qui mesura la réelle richesse de ces bouquets d’îles paisibles et vertes où — miracle rare dans le Pacifique — la population, de race maorie très pure, qui les peuple, voit son nombre s’accroître chaque jour.
II. — DÉPENDANCES DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
LE CHEVAL BLANC. - PAYSAGE TAHITIEN Tableau de PAuL GAUGUIN (Musée du Louvre). PLANCHE VII
481LES ORIGINES
l’Exposition coloniale, concluait une étude objective sur les Récemment encore, une publication officielle, issue de étapes du Condominium franco-anglais établi sur l’archipel, par cette constatation désabusée : « A beaucoup, le régime du Condominiun apparaît comme une déconvenue, sinon comme un échec. »
Ce système, qu’on a appelé aussi d’ « égale abstention », n’est pas le seul exemple de la politique bâtarde de l’Europe dans le Pacifique. Nous l’avons vu fonctionner notamment aux Hawaïs, aux Samoas et aux Iles sous le Vent. Mais là, eut-il au moins le mérite de ne point durer.
Et pourtant, l’archipel néo-hébridais était entré parmi les premiers dans la connaissance européenne du monde austral, puisque, ainsi que nous l’avons vu, Queiros, l’apôtre de l’Antichtone, aborda, dès 1606, dans l’une des principales îles du groupe : la grande Espiritu Santo. Bougainville, puis Cook, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, élargirent et précisèrent cette découverte ; même avant les connais- ÎLE MALICOLLO (NOUVELLES-HÉBRIDES) HABITANT DE LA BAIE DU S. O. sances nouvelles apportées par leurs (Gravure de Bazin) (Hagen : Voyage aux Nowvelles-Hébrides). navigations, le président des Brosses, ce grand précurseur de la colonisation du Pacifique, dans son ouvrage des Navigations aux Terres australes, recommandait, dès 1756, l’acquisition et la mise en valeur de l’île découverte par Queiros. Pauvre terre riche et dédaignée, dont, cent cinquante ans plus tôt, Philippe II d’Espagne, déjà, n’avait pas voulu !
HISTOIRE DES COLONIES. T. VL
III. — ARCHIPEL DES NOUVELLES-HÉBRIDES
482 FIDJIEN A SUVALe silence se refait donc sur cet archipel, dont Queiros, et surtout Bougainville et Cook, avaient décrit la population hybride, notant qu’on y trouve des habitants noirs, d’autres « blancs à poil rouge », d’autres « mulâtres » — et qu’en tous cas, ils semblent assez différents d’une ile à l’autre. Actuellement, les ethnographes s’accordent à reconnaître que ces hommes confondus sous le nom de « canaques » composent, en réalité, une extraordinaire « mosaïque de races » où domine l’élément Mélanésien, mêlé d’apports Polynésiens et Malais. D’histoire indigène, il n’est pas question encore, évidemment. Pourra-t-on même jamais distinguer les linéaments d’une tradition locale dans la mixture de superstitions et de coutumes farouches de ces hommes, qui semblent perdre le souvenir du passé en même temps que leurs habitudes de violence et qui se calment lentement sous l’influence de missionnaires et de colons, dont l’action civilisatrice n’a pu pénétrer encore au cœur de toutes les îles de l’archipel ? Ces missionnaires euxmêmes, précurseurs habituels
(Dessin de Barbotin) (Verschuur : Voyages aux iles Fidji). de toute action européenne dans le Pacifique, s’installèrent assez tardivement et avec la plus grande difficulté dans l’archipel néo-hébridais. En 1819, les premières tentatives des Presbytériens sont brisés par la violence. En 1848, des Pères maristes français tentent vainement, eux aussi, de s’implanter à Anatom. Ils ne devaient reparaître dans l’archipel qu’en 1887, alors que depuis 1871 des missionnaires australiens avaient pris pied dans les îles du Sud. Plus heureux, les baleiniers et les santaliers ou collecteurs du bois de santal, aujourd’hui presque épuisé, trafiquaient depuis le milieu du siècle avec les indigènes sans trop de dommages, jusqu’au jour où les excès des recruteurs de main-d’œuvre réveillèrent l’hostilité des indigènes et les rendirent plus méfiants devant toute tentative de colonisation, même pacifique.
483 T. HIGGINSONAu point de vue politique, lorsque, en 1853, l’amiral Febvrier Des Pointes annexa à la France la Nouvelle-Calédonie et l’ile des Pins, il ne fit nulle mention des Nouvelles-Hébrides — non pas qu’on se prévalût de la prise de possession au non de la France par Bougainville, en 1768, mais, en ce moment, les Nouvelles- Hébrides ne retenaient sérieusement l’intérêt d’aucune puissance européenne. Au surplus, l’interdépendance géographique des deux archipels semblait si nette qu’on escomptait l’extrême facilité d’une annexion ultérieure. Ce en quoi on avait compté sans les ambitions de l’Angleterre, installée aux Fidjis, et sans les revendications bruyantes de l’Australie, écoutées par la Mère-Patrie, avec une sollicitude d’autant plus grande qu’elles favorisaient sa politique. Dès 1871, on assiste à la naissance de cette campagne annexionniste australienne, rendue plus âpre par le déplaisir qu’avait causé, en 1863, la transformation de la Nouvelle-Calédonie en colonie pénitentiaire, et appuyée, au début, sur des projets uniquement commerciaux. MM. Thomson et Joski, en effet, venaient de jeter les bases, à Melbourne, de sociétés destinées à mettre sur les Fidjis une emprise économique propre à en faciliter l’annexion par l’Angleterre. Mais ce projet ne leur suffisant pas, un de leurs amis, le directeur de la Colonial Bank de Melbourne, conçut un plan grandiose qui englobait les Nouvelles-Hébrides. Il ne lui manquait qu’un homme et il crut l’avoir trouvé... Sans méfiance, il s’ouvrit de ses rêves à celui qui lui semblait apte à les réaliser : un habile commerçant, maître déjà de nombreux comptoirs en Nouvelle-Calédonie et Nouvelles-Hébrides, et dont les bateaux sillonnaient les mers environnantes. Malheureusement pour l’Australie, cet homme, c’était John Higginson, Irlandais de naissance, encore citoyen anglais pour peu de temps (I), mais qui allait devenir l’apôtre acharné de l’occupation des Nouvelles-Hébrides par la France. On peut dire que toute la période intense de la lutte autour des Nouvelles-Hébrides est dominée par l’action persévérante, efficace, de cet homme qui, comme les grands commerçants de Hambourg groupés autour de Godeffroy, pour l’Allemagne, vers la même époque, inscrit la ligne droite et directe d’une œuvre qui sait ce qu’elle veut, les moyens de réalisation et le but à atteindre, en face d’une politique nationale timorée et réticente. Curieux rapprochement, presque au même moment encore, et pour des difficultés financières de même nature, ces deux hommes : un Français et un Allemand, débordés par des obstacles insurmontables, lâchent prise, assistent à la dissociation de leur rêve. L’Allemagne voyait les Iles sous le Vent et les Tuamotus passer à la France, mais les dédommagements sérieux obtenus aux Samoas et en Nouvelle-Guinée n’étaient-ils pas plus rémunérateurs pour une nation qu’une part d’influence dans un Condominium bâtard ?
484Cependant, aux Nouvelles-Hébrides, les fers se tâtent. Les premières années de la rivalité franco-anglaise, ou plus exactement franco-australienne, ont un ton de combativité manifeste, où la riposte succède à lattaque. Dès août 1871, Higginson rend compte au gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, M. de la Richerie, de ce qui se trame à Melbourne et à Sydney. « Mais de quoi veulent se mêler les Aus- (Dessin de Riou) (Hagen : Voyage aux Nouvelles Hébrides). trop confiant gouverneur, sûr que la situation géographique elle-même d’un archipel, si nettement dépendant de la Nouvelle- Calédonie, est une garantie pour la France.
En 1873, l’amiral de Pritzbuer succède à M. de la Richerie ; la vigilante inquiétude de John Higginson, provoquée par les agissements des Presbytériens de Sidney « ces trafiquants plutôt que missionnaires » l’émeut ; lui aussi s’inquiète. Malgré la requête des indigènes Fidjiens, demandant, sous l’impulsion des Pères maristes, le protectorat de la France, l’Angleterre vient d’annexer les Fidjis. L’occupation par la France des Nouvelles-Hébrides paraîtrait une réplique naturelle au geste anglais. Comme pour faciliter la tâche, en février 1875 et en mai 1876, deux pétitions arrivent au gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, signées des colons anglais de Tanna et de Vaté, qui, molestés par les indigènes, réclament la protection du pavillon français sur ces îles. Il semble donc qu’il n’y ait plus qu’un pas facile à franchir... Mais l’entrée dans l’arène de l’Australie va tout remettre en question et, dans ce drame complexe, trois courants différents vont se dessiner, mêler les plans, conduire alternativement la France et l’Angleterre au seuil d’une décision, pour les immobiliser finalement dans une position d’équilibre instable, par l’acte de Condominium du 24 octobre 1887, toujours renouvelé et fortifié depuis.
HABITATIONS ET INDIGÈNES DE AMBRYM traliens ? » s’exclame le
485Tout d’abord, l’Australie sera notre plus persévérante adversaire. Comme elle le criera bien haut dans ses meetings, elle ne peut admettre que la France cherche dans les Nouvelles-Hébrides une nouvelle terre de déportation pour y déverser l’excédent de « son fumier criminel » et, bien qu’elle consente à déclarer qu’elle n’érige pas « en dogme de principe que l’Australasie, aussi bien que l’Australie, appartient à l’empire britannique », elle fait sienne une doctrine de Monroe et préconise l’annexion de « tous les archipels du Pacifique qui ne sont jusqu’à présent sous la domination d’aucune puissance étrangère ».
Or, comme le remarque plaisamment le Journal des Débats (du FIDJI. PLANTATION DE BANANES 6 mai 1886) : « On ne (Verschuur : Voyage aux (les Fidji). peut s’empêcher de remarquer que le gouvernement anglais témoigne à ses colonies une déférence un peu excessive, d’autant plus frappante qu’elle a parfois des intermittences... » Les allusions à l’opposition de l’Australie formeront donc le bloc de base des refus apportés par l’Angleterre à une occupation par la France des Nouvelles- Hébrides. Toutefois, à la suite du Congrès des colonies australiennes de Sydney, en décembre 1883, un second courant se dessine... L’inquiétude soulevée en Angleterre par la menace d’un fédéralisme, groupant les colonies anglaises des mers du Sud autour de l’Australie, entraîne la mère patrie vers une politique de prudence. C’est d’abord l’entente avec l’Allemagne qui, en juin 1885, réalise un partage éventuel du Pacifique encore libre entre les deux nations. La France se trouvait gravement lésée par ce bouleversement inopiné de l’équilibre océanien. L’Angleterre ne pouvait donc lui refuser le réglement de la question toujours pendante des Iles sous le Vent (1887) mais, suivant son habitude de toujours « demander quelque chose en échange de rien », cette concession était liée à l’établissement aux Nouvelles-Hébrides d’une Commission mixte, sur laquelle il faudra revenir, et qui consacrait le Condominium.
486 LE CONBRNINTUM FRANCO- BRITANNIQUEEnfin, en face de cette action hostile des Anglo-Saxons, le troisième courant se développe : créé par l’énergie d’un homme, entouré du dévouement d’humbles colons français. On pourrait dire que, de 1882 à 1885, J. Higginson, ce grand rassembleur de terres, construisit, pièce par pièce, des Nouvelles-Hébrides françaises, si la possession de la plus grande surface de terre et de la plus forte puissance économique (suivant la théorie émise par l’Angleterre à chacune de ses annexions) suffisait à entraîner définitivement un pays dans une zone d’influence. Justement fier de son œuvre, Higginson écrivait, en 1886, que « cette fois-ci un gouvernement, si faible eût-il été, n’avait plus qu’à faire flotter son pavillon aux Nouvelles-Hébrides. » Ces lignes générales de la question néo-hébridaise brièvement esquissées, quelques éphémérides suffiront à préciser les points de détail.
Nous avons vu qu’en 1875 et 1876 des colons, Anglais en majorité, avaient imploré du gouverneur de la Nouvelle-Calédonie la protection du pavillon français sur l’archipel des Nouvelles-Hébrides. Mais l’agitation anti-française croissait en Australie, si fort que l’amiral Pothuau, le 28 décembre 1877, avisait son collègue des Affaires étrangères « qu’il pourrait y avoir avantage à entretenir le Cabinet de Londres de cette question, afin d’arriver tout au moins au maintien du statu quo ». Une nouvelle lettre confidentielle du 3 janvier 1878 revenait à la charge. C’est bien sans doute une des besognes les plus ardues de la diplomatie d’arriver à persuader une puissance concurrente de la parfaite indifférence avec laquelle on envisage la question litigieuse... Timidement, le ministère français de la Marine et des Colonies proposait de se ranger à l’une des suggestions de notre pire adversaire australien : le R. J. Paton, à savoir l’obtention d’une déclaration d’indépendance des Nouvelles-Hébrides par l’Angleterre. Désastreuse pusillanimité ; quelques jours de tractations boiteuses : une déclaration du marquis d’Harcourt, notre ambassadeur à Londres, assurant à lord Derby que le gouvernement français n’avait pas « le projet de porter atteinte à l’indépendance des Nouvelles-Hébrides », une réponse encore plus vague de l’Angleterre — et qui mit six semaines à parvenir — pour annoncer que le gouvernement de Sa Majesté ne songeait pas non plus « à modifier la situation indépendante où se trouvent actuellement les Nouvelles-Hébrides »... Ce fut ce singulier échange de vues, que l’Angleterre n’avait même pas sollicité, et dont l’imprécision frappe ’observateur impartial, qui constituera la base de la « question diplomatique » des Hébrides et préparera le Condominium de 1887.
PORT HAVANNAH. CAMP FRANÇAIS (D’après un dessin du Monde illustre).
487Qu’était en réalité cet archipel dont la France feignait de se désintéresser ? Le ministre de la Marine le demanda à l’amiral Bergasse du Petit-Thouars qui, à la suite d’une brève mission au début de 1879, télégraphie de Sydney, le 22 avril : « Je reviens des Nouvelles-Hébrides, dont je ne conseille pas l’occupation... » Une histoire assez troublante permet de mettre en relief une fois de plus combien les hautes sphères françaises désirent maintenir dans l’ombre les détails de l’affaire des Nouvelles-Hébrides. Une lettre confidentielle de l’amiral Bergasse du Petit- Thouars du 2 février 1879 indique qu’un maladroit article de la Revue des Deux Mondes du rer décembre 1878 risquait de faire interpréter par l’Angleterre son voyage comme une expédition d’occupation. Or, à la Bibliothèque Nationale, le volume de la Revue des Deux Mondes contenant le numéro du rer décembre est remis au lecteur avec six feuilles arrachées — celles-là même qui concernent l’article en question.
Quelques mois plus tard, une mission anglaise assurera : « We do not make a blind bargain in anexing such fertiles lands. » (Nous ne faisons pas marché d’aveugles en annexant d’aussi fertiles terres...)
Tandis que cette annexion rêvée, l’Angleterre tendait à la préparer par une série d’actes qui, officiellement, avaient pour but de protéger ses nationaux, mais pratiquement donnaient au gouverneur britannique des Fidjis un sérieux droit de regard sur l’archipel, en face d’une nation serrée aux côtés de ses chefs, un homme seul allait se dresser... C’est la période d’épopée de l’histoire néo-hébridaise...
488 ÎLE AMBRYN. COPIA MAKERDe 1882 à 1885, John Higginson, avec quelques amis dévoués groupés autour de lui dans la « Compagnie calédonienne des Nouvelles-Hébrides », sans appui officiel, rachète les sept huitièmes des terres appartenant aux colons anglais, acquiert un immense domaine des chefs indigènes... Et chaque traité avec les Canaques une fois signé, on hisse les couleurs et on crie : « Vive la France ! » Il faut le dire franchement, le mot « protectorat français » est nettement prononcé, et il est parfaitement certain que les chefs indigènes ont eu la conviction de se placer sous la tutelle de la France en la personne de M. Higginson. Et la France elle-même a pris tellement conscience de sa supériorité dans cette phase du jeu que, tout en (Dessin de Gérardin : Monde illustré) (1888). restant extérieurement fidèle au « régime d’égale abstention », elle doit envisager en 1885 et 1886 la protection énergique de ses nationaux, molestés par les indigènes... Envoi de navires, établissement de postes militaires, ce sont bien là des gestes de domination. On croirait assister au prologue de l’occupation définitive de Tahiti. Nous ne pouvons suivre M. Higginson dans son action qui, après 1887, devient, par suite de l’abandon par la France des magnifiques possibilités d’annexion immédiates qu’il avait mises dans ses mains, une affaire industrielle privée, encore que contrôlée par le gouvernement. Disons seulement que le généreux champion de la cause française devait connaître les plus amers déboires dans la marche de ses affaires et assister à l’écroulement de son beau rêve.
Malheureusement, les Nouvelles-Hébrides allaient être la rançon d’un nouveau traité où, une fois de plus, la suprême adresse de la diplomatie anglaise marquerait sa supériorité en obtenant des avantages précis en échange d’abandons négatifs. La Convention de Paris du 16 novembre 1887 résolvait la question des Iles sous le Vent et consacrait le Condominium néo-hébridais par l’établissement d’une « Commission navale mixte » qui prévoyait la commune répression des actes coupables perpétrés par les naturels. Quant aux délits commis par les colons européens, ou à l’établissement d’une législation quelconque ou d’un état civil, on n’y avait même pas songé. Le règne du provisoire et de l’illogisme commençait.
489Il était naturel qu’une 165° 1600 convention aussi hâtive don- orre nât sa moisson immédiate i. Vanoua-Lavai : ILES BANKS u Vava vit de base à des précisions successives apportées par les d’incidents. Chacun d’eux ser- 150 lolamad gl.Ste Marie ou Gaoua Aoba ou des Lépreux fl. Aurore ou Maiwo deux puissances dominantes, I. de la Penteco ou Arach-Ara comme à des contestations le Male Koula® ou Mallicolo l. Ambrym toujours renouvelées. ME R
Cependant M. Higginson NOUVELLES - HÉBRIDES R poursuit sa tâche avec une lles Huon Port Havannah - Port Vila coy rancevill ou Vate période de 1890 à 1898 où énergie sans égale durant la :DE. CORAIL 1. Erromango + la politique coloniale de la • . I. Nina lle France a un sursaut d’énergie. 20° ° Belep 1. Tannagy® Efronan actes de possession réels mul- française s’appuyant sur les tipliés par Higginson finira On peut croire que la solution CALEDONIE NOUVELLE 33 LOYAUTÉ : I.Añnatom par l’emporter. Nouméa®
Une tentative d’organisa- ipl des Pins 0 tion des colons français de Tropique du Capricorne__ _ _ Echelle Vaté ayant porté ombrage à l’Angleterre, la France cède 0 20 Km. définitivement ; par des lois et des décrets de 1900 et I90I elle réglemente la situation de ses nationaux aux Nouvelles-Hébrides.
L’accord de 1904 tend à prévoir l’institution d’une Commission franco-anglaise pour le règlement des litiges immobiliers, et enfin, le 20 octobre 1906, l’archipel est doté d’une organisation administrative et judiciaire commune, ayant à sa tête deux hauts commissaires. Un décret du 22 mars 1907 désignait, du côté français, pour remplir cette charge, le gouverneur de la Nouvelle-Calédonie et dépendances. Ainsi s’affirmait tacitement, une fois de plus, cette interdépendance géographique des deux groupes, qui eût dû suffire à lier leurs sorts...
LES NOUVELLES-HÉBRIDES
490Un protocole du 6 août 1914 complétait certains points de détails. Sa promulgation et son application définitive n’eurent lieu qu’en 1923.
Eternelle question en suspens, dernières oscillations d’un équilibre du Pacifique qui tend à se stabiliser, les Nouvelles-Hébrides, par un penchant naturel, reviennent résolument du côté de la France. Et il ne s’agit ici ni de l’adhésion d’une population, ni d’un rêve national, arguments subjectifs qu’un compétiteur a le devoir de combattre. Aujourd’hui, la population française aux Hébrides est de 951 habitants, la population anglaise de 254 (chiffres de 1930) ; les affaires commerciales accusent une prépondérance analogue de la France. N’est-ce point la réalisation des craintes qu’en 1890 exprimait à la Chambre Haute de Melbourne l’honorable sénateur James Service : « Supposons que les Iles soient largement colonisées par les Français, qu’y aurait-il de plus naturel si le pavillon français s’y implante à la suite des colons ? C’est une loi généralement reconnue aujourd’hui que la nation qui possède le plus grand établissement dans un pays nouveau a le droit éventuel d’en prendre possession. »
TLES PROBLEMESAinsi s’exprimait une voix anglaise, au lendemain de l’échec d’Higginson et de la Convention de 1887, qui permettaient à l’Angleterre les plus larges espérances. • DU PACIFIQUE les temps futurs. Mais une revue d’événements passés pro- L’historien, grâce au ciel, n’est pas chargé de prévoir jette fatalement sur l’avenir les prolongements de certaines lignes directrices.
Alors que la Grande Guerre bouleversait le monde entier, l’ouverture tant attendue du Canal de Panama (15 août 1914) est passée presque inaperçue. Cet événement avait, depuis près d’un siècle, pesé par avance sur toutes les actions européennes dans le Pacifique.. On cherchait des jalons de terre, des escales, on fondait des ports en vue d’une orientation nouvelle des trafics — et aussi des routes militaires. Ce dernier point de vue, même, semble avoir inspiré avant tout le plan du canal américain, très différent, ne l’oublions pas, de ce qui avait été le plan français de 1888. M. Edgar Bonnet l’a nettement mis en relief dans le rapport rédigé à la suite d’une mission d’études en 1930 : « Tout à Panama est dirigé par des militaires et paraît l’être essentiellement en vue de préoccupations militaires... »
LE PACIFIQUE AU LENDEMAIN DE LA GUERRE.
491Mais ce canal tant espéré — rêve autour duquel se cristallisaient tant d’espoirs et de déceptions — n’avons-nous pas l’impression parfois qu’il n’a pas tenu toutes ses promesses ? que l’économie du Pacifique n’a pas été, comme on s’y attendait, bouleversée de fond en comble par sa mise en fonctionnement ?
La France tenait quelques-uns des plus précieux jalons sur les routes modernes du grand Océan ; qui ne connaît la situation merveilleuse de Tahiti, des Marquises surtout, avec la rade splendide, mais non aménagée, de Taiohae ? Pourtant, il faut avoir le courage de le constater, l’influence française est loin de s’accroître dans le Pacifique océanien. Déjà, en 1900, à la suite du partage des Samoas, des conversations entre les puissances intéressées avaient délimité par des lignes idéales les champs d’action de chacune d’elles. Il n’est pas besoin de consulter long- temps une carte pour constater que, dans la région où l’on cantonnait officieusement la France, deux groupes d’îles au moins : les Nouvelles-Hébrides et l’archipel de Cook, auraient dû lui être définitivement rattachés.
Depuis, l’éviction de l’Allemagne par la mise sous mandat anglais, à la suite de la guerre, de la plupart des possessions allemandes dans le Pacifique, semble avoir de plus en plus soumis le Grand Océan à l’emprise anglo-américaine. La doctrine de Monroë, moins souvent invoquée publiquement peut-être, développe actuellement son pouvoir d’action le plus dynamique... Et nous en sommes réduits à nous souvenir que le canal de Panama fut, dans sa conception, dans sa réalisation première, une œuvre française, que beaucoup de bons Français, vers 1840, soutinrent avec Vincendon-Dumoulin que la France devait et pouvait occuper la Patagonie, le vieux Magellanique des géographes des dix-septième et dix-huitième siècles et du grand précurseur du Pacifique : le président des Brosses. Les deux portes du Pacifique eussent été entre nos mains. Aujourd’hui, l’une et l’autre nous ont échappé ; nous n’avons eu aucune part dans l’attribution des îles allemandes et — faits moraux presque aussi graves, — nous semblons demeurer étrangers aux grandes assemblées du Pacifique. A la conférence des Hawaïs, en avril 1927, qui embrassait les intérêts de tous les peuples du Pacifique, la France fut représentée, mais les travaux du Congrès semblèrent ignorés de la presse et de l’opinion publique. Peu de mois plus tard, la Conférence de l’Institut des relations du Pacifique, tenue à Honolulu, n’accueillit aucun délégué français...
CASE FIDJIENNE
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Lente abdication d’un pays qui, sur ce grand Océan, a vécu trois quarts de siècle d’une épopée merveilleuse, alors que ses missionnaires et ses marins créaient des zones d’influence et préparaient l’annexion de mondes insulaires, que trop souvent la pusillanimité et la faiblesse de nos gouvernements laissaient ensuite échapper. Belle et mélancolique légende qui, si nous n’y prenons garde, sombrera dans l’oubli comme ces épopées guerrières maories dont une race versatile a perdu le souvenir.
Aujourd’hui, le partage du Pacifique est virtuellement terminé. Mais les grandes questions de transports maritimes et aériens restent ouvertes à l’énergie des peuples présents sur ces vastes espaces. Ne faudra-t-il pas en venir quelque jour au réglement définitif de la question des Nouvelles-Hébrides et à tant d’autres où d’excellents atouts sont entre nos mains ?
VITI. « MBURE-KALOU » (TEMPLE) (1860) (D’après : Voyage à la Grande Fidji, par J.-D. Macdonald).
493En ı9ıı, M. Soulier-Valbert pouvait judicieusement écrire « l’hégémonie reviendra tôt ou tard à la puissance dont les colonies, mieux situées, plus activement exploitées, grandiront jusqu’à devenir des centres commerciaux et industriels dont l’influence absorbera peu à peu les Iles moins fortunées ». Aujourd’hui, à l’horizon du Pacifique, d’autres nuages montent, qui ne sont pas chargés uniquement de rivalités économiques, et, parmi eux, l’antagonisme entre le Japon et les Etats- Unis soulève d’inquiétants problèmes. Il ne faut pas oublier que cet Extrême- Orient tourmenté du vingtième siècle baigne ses côtes orientales dans les eaux du Pacifique boréal, et que, sur l’immensité de cette mer au nom de sérénité trompeuse, une étincelle venue du Nord peut allumer l’incendie général.
Cette menace, ainsi que le déséquilibre dans les champs d’action européens sur le Pacifique, renforcés par les traités qui ont suivi la guerre au profit du bloc angloaméricain, sont actuellement parmi les plus graves questions posées par ce vingtième siècle dont on a dit souvent qu’il serait « le siècle du Pacifique ».
Les lignes qui précèdent ont leur prolongement dans l’avenir. Il est encore temps d’y pourvoir.
Notes de l'édition originale
- p. 473 (1) Le très sûr récit du père de Salinis, Marins et missionnaires, entièrement écrit d’après les lettres et les rapports des acteurs et des témoins de l’occupation de la Nouvelle-Calédonie, signale un fait troublant. Des dépêches émanées du cabinet de l’Empereur, à ouvrir en dernier lieu, avaient été jointes à celles du ministre. Or, elles n’étaient pas absolument concordantes. L’amiral scruta sa conscience d’officier et de Français et agit. Que prévoyaient, qu’ordonnaient les dépêches impériales ? Quelle attitude commandaient-elles en face d’une réaction possible de l’Angleterre ? Cette page d’histoire ne livrera probablement pas son secret : le vaillant et discret amiral ayant brûlé les plis émanés du cabinet de l’Empereur après la prise de possession définitive de la Nouvelle-Calédonie.
- p. 483 (I) Naturalisé Français en 1876.
Citer ce chapitre
Marguerite Verdat, « Nouvelle-Calédonie et dépendances », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. VI, Madagascar — Les Comores — Les Mascareignes — Le Pacifique — L'Afrique du Sud, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1933, p. 469-494.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-6/pacifique/nouvelle-caledonie-et-dependances/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002767