Tome VI · Les îles de France et de Bourbon
Les îles de France et de Bourbon
LES ÎLES DE FRANCE
DE BOURBON
HISTOIRE DES COLONIES. T. II.
ET
PAR PIERRE CREPIN DOCTEUR ÈS LETTRES
306 307 ’ILE MAURICEDujfken. Hollandia, L’ile Maurice. - Bourbon. - Prises de possession (1642-1649). - Les premiers colons : Anthoine Thaureau et ses compagnons (1654). — Leurs mésaventures. — Arrivée de Payen de Vitry (1662). — Les premiers commandants : Regnaut, La Hure, d’Orgeret, Florimond (1662-1689). — Les premières femmes françaises à Bourbon. — Vauboulon et le P. Hyacinthe (1689-1696). — Les gouverneurs Bastide et de Villers. — Les pirates. — Le gouverneur de Parat. — Première prise de possession de Maurice (1715). — L’introduction de la culture du café à Bourbon. — La fin de la piraterie. — Occupation effective de Maurice (1721). des iles Maurice et de la Réunion commence à l’époque de l’épopée portugaise dans l’Inde ; auparavant, elles sont deux points géographiques signalés par les navigateurs arabes sous les noms d’ile Dinarobin et d’île Margabin. Les premiers Portugais s’en allant aux Indes passèrent près de ces petites îles mais ne s’y arrêtèrent pas. Les temps sont cependant révolus ; au cours de l’un des voyages d’Albuquerque, un capitaine de l’escadre de Tristan d’Acunha, nommé Diego Fernandez Pereira, passa en vue de l’une d’elles (peut-
être la Réunion) et comme on était le 9 février I507, il la baptisa du nom de la sainte du jour sainte Apolline. Suivant d’autres auteurs, cet événement se serait passé un peu plus tard, le 9 février 1528 et le parrain de l’ile Sainte-Apolline aurait été don Pedro Mascarenhas qui du même coup aurait appelé l’autre île Mascarenhas de son propre nom. Mais Sainte-Apolline aurait été l’appellation de l’ile Maurice et Mascarenhas celle de l’ile de la Réunion. Où est la vérité ? Les Portugais n’eurent vraisemblablement pas eux-mêmes des idées très nettes sur ces terres à peine entrevues. Sans se donner la peine d’explorer les deux iles, ils se contentèrent de leur donner des noms qui les ont fait entrer dans l’histoire. Mais ce sont les Hollandais qui, les premiers, ont jeté leur dévolu sur l’une de ces îles. Le ler mars 1598, une escadre de huit vaisseaux quittait le Zuiderzée sous les ordres de Jacques Cornelis Van Neck ; elle comprenait le Mauritius, battant pavillon de l’amiral et sept autres navires. Dans le voisinage du Cap de Bonne- Espérance, une violente tempête la dispersa ; le Mauritius rallia Sainte-Marie de Madagascar ; les autres navires arrivèrent le 17 septembre en vue de l’ile Cirné, sauf l’Over Issel qui coula non loin de là. Un de ces navires, l’Amsterdam avait à son bord le vice-amiral Wybrandt Van Warwyck ; en l’absence de Van Neck, il prit le commandement.
Le 18 septembre, il envoyait à terre deux canots qui reconnurent un beau port assez vaste pour contenir cinquante vaisseaux à l’abri. Warwyck lui donna son nom (il est actuellement appelé le Grand Port), et le 20, il prit possession au nom de la Hollande de l’île qu’il appela Mauritius, en l’honneur de Maurice de Nassau et peut-être aussi en souvenir de son vaisseau amiral. Le 3 octobre, l’escadre reprenait la mer, dédaignant l’ile voisine.
309Durant les premières années du dix-septième siècle, Maurice sert fréquemment de lieu de relâche aux navigateurs hollandais de passage : Wolfert Hermanszoon, en I6o1, (qui découvrit à Maurice un naufragé français, premier habitant de Ille) et en 16o2 avec Heemskerk, Adriaan Martzen Blok en juin 16o2, Cornelis Matelief de Jonge en janvier 1606, Van der Hagen, Van Warwyck et Daniel Wan der Lek, la même année, Jean Willemsz Verschoor en 1607, enfin en 1610, C’est le célèbre gouverneur Pieter Both, se rendant à Java, avec l’Amsterdam, l’Oie, et le Brak. Repassant aux mêmes lieux, quatre ans plus tard, en 1614, avec quatre vaisseaux richement chargés, on sait que Pieter Both y fit naufrage et y trouva la mort. Son corps fut rejeté par les flots sur le rivage d’une baie où il fut inhumé ; d’où le nom de (D’après J. H. van Linschoten : Itinérario). NAVIRE PORTUGAIS (XIV° SIÈCLE) Baie du Tombeau qui lui a été conservé.
En 1617 relâchent à quelques jours d’intervalle Pieter Van den Broecke avec le Middelbourg et le Pigeon et Joris Van Spielbergen avec l’Amsterdam et la Zélande.
Mais les temps sont proches où les Hollandais vont commencer à séjourner à terre et à tenter la création d’un établissement. Le 31 juillet 1638, Cornelis Symonsz Gooyer arrive sur la flûte le Maen et s’installe à terre avec vingt-cinq personnes. L’année suivante il est remplacé par Adriaan Van der Stel secondé par Frédéric Van der Maarzen.
). Mais cette première tentative de colonisation ne dure pas et les Hollandais quittent une première fois l’ile entre 1642 et 1645. En 1650 ils y reviennent ayant à leur tête Maximiliaan de Jongh, puis ils repartent encore une fois. En 1659 de nouveaux ordres ayant été donnés, arrive du Cap de Bonne-Espérance Jacobus Nieuwland accompagné d’un comptable et de douze hommes d’armes. Dans leur petit bâtiment se trouvaient des munitions et des pièces de charpente permettant d’édifier rapidement une habitation. Nieuwland avait été assuré qu’il recevrait rapidement la visite d’un navire lui apportant des colons et des munitions en abondance.
L’AMIRAL WOLFERT HERMANSZOON A L’ILE MAURICE (I60I), d’après une estampe de la Biblio-
thèque de Leyde
310Aussitôt débarqué le nouveau gouverneur se mit à l’œuvre avec courage ; au début tout alla bien, le gouverneur ayant à sa disposition pour stimuler le bon vouloir de ses hommes une petite provision d’eau-de-vie. Mais l’eau-de-vie vint à manquer et le navire attendu ne se montrait pas. Pour comble de malheur, Newland tomba malade. La révolte éclata. Sans pitié pour leur chef dangereusement atteint, les hommes décidèrent de l’abandonner, et d’aller chercher fortune dans l’intérieur de l’ile qui leur paraissait plus hospitalier que la côte. Faisant main basse sur tous les ustensiles qui pouvaient leur être de quelque utilité, ils partirent laissant le malade livré à lui-même dans la cabane du rivage.
Nieuwland rassembla toute son énergie et confiant dans la justice immanente, il écrivit, à l’usage du capitaine du navire attendu, la relation de ses souffrances et de la trahison de ses compagnons.
Deux jours après sa mort le navire arriva. Le capitaine et l’écrivain, pénétrant dans la maison abandonnée et pillée, trouvèrent le corps du malheureux et les notes accusatrices. Décidé à faire bonne justice, mais obligé d’agir par ruse, le capitaine emporta à bord le journal de Nieuwland et fit opérer un nouveau débarquement plus bruyant comme s’il abordait pour la première fois. Les rebelles qui n’étaient pas encore bien loin de là dans les bois, accoururent et saluèrent amicalement leurs compatriotes. Le capitaine demanda des nouvelles du gouverneur, il lui fut répondu qu’il était en très bonne santé. On pénétra dans l’habitation et l’on se trouva en présence du cadavre de Nieuwland. Grand étonnement ; le gouverneur sera sans doute mort subitement tandis que ses compagnons poussaient une reconnaissance à l’intérieur. Le capitaine qui vraisemblablement n’était pas suffisamment entouré pour mettre à la raison des forbans de cette trempe, continua à dissimuler. Nieuwland fut enterré, la maison fut fermée et les administrés de l’infortuné gouverneur (furent embarqués à leur grande satisfaction pour le Cap de Bonne-Espérance. Leur arrivée ne fut pas telle qu’ils l’avaient pensé. Arrêtés dès leur débarquement et confondus par le journal de leur victime ils furent sévèrement punis. Deux d’entre eux furent pendus, deux fouettés et marqués au
311fer. Deux seulement qui paraissaient avoir été entraînés de force par leurs compagnons bénéficièrent de la clémence de leurs juges.
En 1664 un nouvel établissement se crée à Maurice et Dirk Jamzoon Smient en est nommé gouverneur. En 1669 George Frederik Wreeden le remplace ; puis viennent Hubert Hugo et Isaac Johannes Lamotius qui resta quinze ans à la tête de la petite colonie. En 1692 il fut remplacé par Rolof Deodati qui à la fin de 1703 quitta l’ile où il eut pour successeur | Abraham Momber Van de Velde.
Van de Velde fut le dernier gouverneur hollandais de Maurice. En I71I les dirigeants de la Compagnie Orientale lui donnèrent l’ordre de ramener à Batavia toute la colonie hollandaise de Maurice. Elle était alors composée de 48 employés, 50 soldats et 20 à 30 familles de colons. La tradition veut que les Hollandais aient quitté Maurice chassés par les rats qui y étaient en abondance. Il est probable que la Compagnie orientale hollandaise, maîtresse du Cap de Bonne- Espérance et de Batavia, jugeait L’AMIRAL JACOB VAN HEEMSKERK simple ). comptoir sans grand rapport alors que celui du Cap notamment avait besoin d’être sérieusement développé. Au début de 1712 l’évacuation eut lieu.
Les premiers colons hollandais se livraient à Maurice à des cultures vivrières, à la récolte d’un bois d’ébène considéré comme le plus beau du monde. Les orangers furent importés en 1606 ; le tabac et la canne à sucre commencèrent à être plantés.
DE POSSESSIONLa fertilité prodigieuse de l’ile est dès cette époque attestée par les regrets des colons hollandais, lorsque l’ordre leur vint d’abandonner l’ile. « Les colons, écrit un contemporain, regrettaient pourtant Maurice, et beaucoup d’entre eux devenus acquéreurs de métairies de 8 à 20 000 florins, déclaraient sincèrement qu’ils les abandonneraient volontiers pour retourner à Maurice où l’existence était, selon eux, délicieuse et prospère ; où ils avaient, disaient-ils, trouvé tout ce que l’on peut souhaiter ; où ils possédaient de jolies habitations, de beaux vergers, de superbes champs, des potagers, des bestiaux qu’ils avaient dû abandonner, vu l’impossibilité de les emporter. » Pendant que les Hollandais s’installaient à (1642-1649) Maurice, un ensemble de circonstances imprévues amenait les Français dans P’ile voisine.
L’AMIRAL JACOB VAN HEEMSKERK, portrait de A. Schouman, gravé par J. Houbraken
312En 1642 la Société de l’Orient dirigée par le capitaine Rigault et qui était l’affaire 5*979 ignaca Lufit : a noffris. Maurily deceda, Decuna octara dic men/is
Septembris ano 1598 du duc de la Meilleraye obtenait de Richelieu le monopole d’exploitation pour dix ans de l’ile de Madagascar et de l’archipel des Mascareignes. En exécution de cette
313convention Prony, ancien commis armateur et agent de la Meilleraye est envoyé à Madagascar comme gouverneur avec un premier groupe de colons. En septembre 1642 Prony envoie à Rodrigue et à Mascareigne (La Réunion) le capitaine Cocquet sur le Saint-Louis et prend provisoirement possession de ces îles au nom de la France, mais sans aucune idée d’y organiser une colonie. Les démêlés qui naissent entre lui et ses administrés prennent vite une certaine acuité et en 1646 une révolte éclate. C’est alors que Prony pense à l’ile Mascareigne pour en faire un lieu de déportation. Sur son ordre les dix rebelles les plus compromis sont conduits sur cette île et abandonnés à ce que Prony pense être leur malheureux sort.
En réalité pendant que Prony se débat au milieu des plus graves difficultés dans le poste qu’il vient d’édifier et de baptiser Fort-Dauphin en l’honneur de celui qui, à la même époque en France, n’est plus le Dauphin mais Louis XIV, les déportés de l’ile Mascareigne s’organisent une vie parfaitement agréable sous un climat salubre où se rétablit leur santé débilitée par Madagascar. Lorsqu’en 1649 de Flacourt, envoyé à Fort-Dauphin pour remplacer Prony, ramène à Madagascar les « condamnés » de Mascareigne, ceux-ci pleins de santé, font de l’ile une description enthousiaste.
Aussi le gouverneur de Fort-Dauphin dans la crainte que ce lieu enchanteur ne tombe dans des mains étrangères envoie à Mascareigne le capitaine Roger Le Bourg sur le Saint-Laurent pour prendre officiellement possession de l’île au nom du roi. Frappé des éloges décernés à cette terre, Flacourt décida que l’ile serait appelée Bourbon « ne pouvant trouver un nom qui pût mieux cadrer à sa bonté et fertilité, et qui lui appartint mieux que celui-là ». C’était un calembour ingénieux et qui ne pouvait que plaire à la famille royale.
SES COMPAGNONSLe Bourg en exécution des ordres de Flacourt débarqua à Mascareigne à un endroit qu’il appela La Possession et attacha à un arbre l’écu de France et une inscription constatant la prise de possession. Cet important événement est du mois d’octobre 1649. L’ile Bourbon officielle- (1654). LEURS MÉSAVENTURES ment française, il fallait la mettre en valeur, Flacourt saisit la première occasion de le faire. En 1654, juste à l’époque où les Hollandais abandonnaient Maurice pendant quelques années, le duc de la Meilleraye envoie à Madagascar deux navires l’Ours et le Saint-George. Le 11 août ils sont à Fort-Dauphin. Flacourt fait immédiatement embarquer sur l’Ours sept Français et six nègres sous les ordres d’Anthoine Thaureau et les envoie à Bourbon. Ces pionniers avaient, paraît-il, surtout l’intention de se livrer à la culture du tabac. Une fois installés à Bourbon, Thaureau et ses compagnons sont délaissés par leurs compatriotes de Madagascar. A de longs mois d’intervalle passe un navire. En novembre 1655 c’est le Saint-George qui leur apporte une provision de riz, en octobre 1656 encore le Saint-George qui leur annonce que Fort-Dauphin a été brûlé par accident. C’est une fausse nouvelle mais qui semble bien indiquer que la colonisation de Bourbon est l’œuvre personnelle de Flacourt. Le gouverneur a quitté Fort-Dauphin pour la France en 1655. Lui parti, personne ne s’intéresse plus à l’ile nouvellement française, le voyage annuel d’approvisionnement devient lui-même une charge trop lourde ; à l’aide d’un mensonge on trouve pour les colons de Bourbon une explication à l’abandon où on va les laisser dorénavant.
LES ORIGINES
314Un an et demi s’écoule alors sans que les colons de Bourbon entendent parler du reste du monde. Enfin le 28 mai 1658 un navire arrive, c’est un flibustier anglais, le Thomas Guillaume, commandé par le capitaine Gosselin. On fait connaissance et Gosselin raconte avec le plus grand sang-froid qu’il n’y a plus de Français à Fort-Dauphin et que l’ile Bourbon ne sera plus jamais visitée par eux. Il propose aux compagnons d’Anthoine Thaureau de les prendre à FRANÇAIS DÉCOUVERT A L’ILE MAURICE son bord et de les em culables richesses et où l’on fait rapidement fortune. Touchés par cette proposition qu’ils croient généreuse, les malheureux embarquent et embarquent avec eux, ce qui intéresse surtout le capitaine flibustier, toutes leurs provisions de vivres, de tabac, d’aloès et de benjoin. Gosselin transporte bien tout le monde aux Indes, mais, une fois arrivé, il vend les noirs et abandonne les blancs après les avoir complètement dépouillés de toutes leurs provisions. Pour vivre les anciens colons de Bourbon sont réduits à s’enrôler comme soldats à Madras.
Et l’ile Bourbon redevient déserte.
FRANÇAIS DÉCOUVERT A L’ILE MAURICE, d’après un dessin du manuscrit de Hermanszoon (I60I-
315A RRIVEE DE PAYEN
L ES PREMIERS COMMANDANTSElle ne le reste pas longtemps. Quatre ans après, (1662) en 1662, deux Français, Louis Payen né à Vitry-le- François et un compagnon dont le nom n’a pas été conservé, décident de quitter Fort-Dauphin, qui comprend à ce moment-là environ 70 habitants, pour aller retrouver le groupe d’Anthoine Thaureau à Bourbon. Ils partent accompagnés de 7 noirs et de 3 femmes malgaches qui devaient être les premières femmes de Bourbon. Arrivé dans l’ile, Payen ne trouve plus trace des autres Français, mais il s’installe philosophiquement avec son monde à l’endroit même où les autres avaient laissé des traces de leur campement, à l’emplacement actuel de la ville de Saint- Paul. Comme le groupe Thaureau, le groupe Payen se consacre à la culture du tabac et des plantes vivrières, trafiquant tant bien que mal avec les navires qui de temps à autre venaient renouveler à Bourbon leur provision d’eau. : REGNAULT, D’ORGERET, FLORIMOND (1662-1689). LES PREMIÈRES FEMMES FRANÇAISES A BOURBON
Pendant que la petite colonie bourbonnaise vivotait sans nouvelles du reste du monde, la colonisation de Madagascar prenait un certain essor du fait de la création, en 1664, d’une nouvelle compagnie de colonisation montée avec le plus grand soin par Louis XIV lui-même. Le roi envoya à Madagascar, dès le mois de mars 1665, quatre vaisseaux (le Saint-Paul, le Taureau, la Vierge de Bon Port et l’Aigle blanc) portant un important contingent sous les ordres de Pierre de Beausse. Quatre mois après la flotte arrivait à destination ; le Saint-Paul mouillait le io juillet devant Fort-Dauphin ; quant aux trois autres bâtiments ils abordèrent directement à Bourbon. Le 9 juillet Payen et ses compagnons voyaient devant Saint-Paul arriver le Taureau bientôt suivi le 14 par la Vierge de Bon-Port et par l’Aigle blanc. Le Taureau et la Vierge de Bon-Port avaient à bord un contingent destiné à Bourbon, vingt ouvriers sous les ordres d’un commis de la Compagnie, le sieur Regnault.
Dès ce moment on peut dire que la véritable colonisation commence. En décembre Bourbon reçoit la visite du gouverneur en second de Fort-Dauphin, M. de Champmargou, accompagné par Carpeau du Saussay qui fit de son voyage un récit précieux pour l’histoire des îles de la mer des Indes. Comme les autres arrivants il s’enthousiasme pour l’ile Bourbon qu’il appelle un « Paradis terrestre ».
La visite du gouverneur en second de Fort-Dauphin n’avait pas seulement pour but de surveiller de près la petite communauté de Saint-Paul, elle avait surtout pour cause l’impatience où l’on commençait à être à Madagascar sur le sort de la seconde escadre de France. En effet les quatre vaisseaux de Beausse étaient l’avant-garde d’une grande expédition annoncée à grands fracas en France et qui devait amener à Madagascar une véritable petite armée abondamment équipée. Lorsque le Saint-Paul avait mouillé à Fort-Dauphin il annonçait l’arrivée prochaine de la grande escadre. Depuis, rien ne venait. Le nouveau gouverneur, de Beausse, était mort à peine arrivé et son successeur M. de Montauban ne devait pas lui survivre de beau- Vene Du Bourg de S’Denis dans aiole deBourben coup. Champmargou venu aux nouvelles à Bourbon n’apprit rien, et de guerre lasse retourna à Fort-Dauphin fort inquiet. Toute l’année 1666 s’écoula sans nouvelles de France et de la grande escadre et pourtant depuis le 14 mars elle avait pris la mer. Elle portait I 600 hommes, dont le
LES ORIGINES
316
Veie du Bourg de S ! Paul dans Lide de Bourbor. gouverneur général marseaux et 4 houcres. Jusqu’aux Açores, elle fut accompagnée par 4 vaisseaux du roi.
Par suite de péripéties qui ne peuvent être racontées ici, cette escadre mit plus de onze mois pour arriver jusqu’à Bourbon ; enfin, le 24 février 1667, le Saint- Jean, battant pavillon du gouverneur général passait en vue de Maurice et mouillait à la nuit tombante à Saint-Paul de Bourbon. A ce moment Regnault et ses compagnons réduits à douze étaient sans nouvelles du monde depuis neuf mois.
Deux jours après, le 26 février, arrivent à Saint-Paul le Saint-Charles et la Marie. Les autres navires de l’escadre vont directement à Madagascar. En mars les trois navires repartent pour Fort-Dauphin après avoir laissé leurs malades à Bourbon. L’expédition de Mondevergue comprenait 32 femmes, 5 seulement survécurent et passant à Bourbon furent les 5 premières femmes blanches de cette île.
317Durant la période qui s’écoule de 1667 à I67I, Regnault administre de son mieux sa petite communauté qui a maintenant son aumônier, le père Louis de Matos, un Portugais amené du Brésil et son église élevée à Saint-Paul sous le vocable des saints Jacques et Philippe ; il y a même maintenant deux agglomérations ; Saint-Denis est né.
Pendant ce temps la colonie de Fort-Dauphin ne subsiste pas sans difficultés sérieuses et Mondevergue doit lutter contre une violente cabale. En 1671 son crédit auprès du roi est ruiné, il est rappelé pour rendre compte de son gouvernement et les établissements français d’Orient voient arriver un nouveau maître Jacob Blanquet de La Haye. De La Haye arrive dans la mer des Indes avec la première flotte royale dite Escadre de Perse. Elle se compose de neuf navires : le rer mai 1671, il s’installe à Saint-Denis de Bourbon qui dès cette époque est considérée comme la capitale de l’ile et se met en devoir en sa qualité de vice-roi des Indes, d’organiser la police dans l’ile. Il prescrit des mesures sévères contre les destructions de gibiers, car il se rend compte que seule une réglementation bien faite de la chasse permettra à Bourbon de ne pas se trouver un jour, par des massacres inconsidérés, en proie à la plus affreuse famine. Poussant vigoureusement d’autre part au développement des plantes vivrières, il constituait pour les mauvais jours un stock alimentaire précieux. Mais toutes ces mesures n’allaient pas sans une monopolisation des ressources portée jusqu’à l’outrance. La réglementation était dure ; elle était nécessaire vu l’isolement complet de la colonie naissante ; la production de chacun fut méticuleusement surveillée et rien ne put se perdre dans l’ile aussi bien en ressources alimentaires de chasse et de pêche qu’en produits du sol.
En juin 1671 de La Haye trouvant Regnault actif et intelligent l’attache à son état-major et l’emmène avec lui dans l’Inde. A Bourbon il nomme gouverneur à sa place le capitaine d’infanterie de La Hure.
L’ile comprend à cette époque une centaine d’habitants tant Français que noirs, mais cette troupe n’a aucune organisation familiale. Ce n’est pas un peuple, les ménages avec enfants sont sans nul doute la grande exception. En effet en dehors des femmes malgaches qui ont pu passer à l’ile Bourbon les auteurs contemporains ne signalent que les cinq femmes de l’escadre de Mondevergue. Cette année-là quinze jeunes Parisiennes, pressenties par une aimable personne dont la chronique n’a pas conservé le nom, consentirent à faire le formidable voyage de Pile Bourbon pour épouser en légitime mariage quinze célibataires inconnus, mais sympathiques, de cette lointaine colonie. Afin qu’il ne leur arrivât pas malheur en mer, elles furent confiées à une religieuse de l’ordre de Saint-Joseph qui ne recula pas, elle non plus, devant le voyage et qui portait pour le monde le nom de Mile de Laferrière. En mars 1673, la gracieuse cargaison quittait La Rochelle à bord de la Dunkerquoise, capitaine de Beauregard.
LES ORIGINES
318Ce Beauregard, comme beaucoup d’officiers de marine de cette époque, était un enragé trafiquant ; il avait à bord, non seulement les quinze demoiselles à marier et leur auguste chaperon, mais encore toute une cargaison d’eau-de-vie qui lui appartenait en propre et dont il espérait tirer un très haut prix dans ces pays où cette boisson est fort rare. Or Fort-Dauphin de Madagascar lui paraissait un centre beaucoup plus favorable à la vente que l’ile Bourbon encore très peu peuplée. Sans se soucier des ordres reçus et des futurs mariages qui n’attendaient pour se conclure que le débarquement de ses passagères à Saint-Denis, ou à Saint-Paul, il décida de mettre le cap non pas sur Bourbon mais sur Fort-Dauphin et ce fut devant cette dernière colonie qu’il arriva après une terrible traversée de dix mois.
Le capitaine de Beauregard ne profita pas de ses bas calculs ; en vue de Fort- Dauphin il coula sa Dunkerquoise. L’équipage et tous les passagers dont les passagères furent sauvés. Ceci se passait le 7 mars 1674. L’arrivée à Fort-Dauphin de ces jeunes filles venues de Paris pour se marier et d’autant plus intéressantes qu’elles venaient d’échapper à la noyade, causa une certaine sensation dans la colonie. Les Français de Madagascar tout aussi à court d’épouses que les Français de Bourbon n’hésitèrent pas à dépeindre leur détresse sous des couleurs si touchantes, que les jeunes Parisiennes oublièrent les éventuels fiancés de Bourbon et convolèrent à Fort-Dauphin.
A en croire certains documents des Archives de la Marine, ces mariages furent la cause directe de l’extermination des habitants de Fort-Dauphin. A côté des jeunes épousées il y avait là des femmes malgaches dont la jalousie vint donner la main aux naturels des environs déjà passablement exaspérés par un certain nombre de maladresses des dirigeants français. Le renseignement est-il exact ? Toujours est-il que six mois ne s’étaient pas encore écoulés que, le 17 août 1674, les Français de Fort-Dauphin étaient en grande partie massacrés et sans nul doute bon nombre des femmes mariées. Ce qui avait pu échapper au carnage embarqua avec le gouverneur La Bretèche sur un navire de la Compagnie le Blanc Pigeon qui fort heureusement était en rade depuis le début du mois. Les survivantes allaient-elles enfin voir Bourbon ? Ç’eût été trop simple. Le capitaine Baron qui commandait le Blanc Pigeon eut l’étrange idée de se diriger sur Mozambique où il n’arriva, ce qui semble incroyable, qu’après sept mois de navigation. Pour le coup certaines y restèrent, mais quelques persévérantes gagnèrent avec d’autres survivants de Fort-Dauphin la
319côte de Malabar d’abord puis sur le Rubis et le Saint-Robert, l’ile Bourbon où elles arrivèrent enfin dans le courant de l’année 1676. Ces femmes sont les aïeules de plusieurs familles de la Réunion, elles ont droit à un brevet de courage.
Au gouvernement de l’ile Bourbon, La Hure après d’assez vifs démêlés avec ses
L’ISLE DE BOVRBON Anciennement dice ISLE DE
MASCAREGNE RUSEE -Roches Baslet Grand Lienes Françoise 80 30 (Bibliothèque Nationale. Fonds d’Anville, Ge. DD. 2987). administrés est remplacé par un ancien officier de l’escadre de La Haye, le sieur d’Orgeret à qui succède le sieur Florimond. Les colons de Bourbon n’ont plus guère d’histoire et les seuls événements entre 1676 et 1689 consistent dans les passages du Soleil d’Orient envoyé par Louis XIV pour ramener en France l’ambassade de Siam et qui se perdit corps et biens entre Bourbon et la France, puis du Président envoyé à sa recherche et enfin de l’Oiseau escorté de la Maligne et portant M. de Chaumont ambassadeur du roi de France auprès du roi de Siam.
320AUBOULON ET LE P. HYA-
CINTHE (1689-1696)En 1689 avec le nouveau gouverneur envoyé de France une petite révolution qui n’est pas sans pittoresque devait avoir lieu à Bourbon. Ce gouverneur Henri Habert de Vauboulon apparaît dans les documents comme un personnage autoritaire qui s’aliéna rapidement une partie de ses collaborateurs. Arrivé le 15 décembre 1689 à Saint-Denis, son premier acte d’autorité consiste à empêcher le capitaine Dubois de prendre la haute mer pour se garer d’une tornade qui menace. Par suite de quoi le Saint- Jean-Bapüiste est jeté à la côte et détruit.
Un parti d’opposition ne tarde pas à se former ; il a pour chef le curé de Saint- Denis, le père Hyacinthe, capucin breton fort énergique, comme on va le voir. Six mois après l’arrivée de Vauboulon, dès le mois de juin 1690, la guerre est déclarée entre le gouverneur et le capucin. C’est le capucin qui triomphe. Le dimanche 19 novembre 1690 au moment où Vauboulon entre dans l’église de Saint-Denis, un groupe d’habitants se jette sur lui, ils le ligotent, tandis que, du haut de l’autel, le père Hyacinthe, qui officiait, les encourage. Le gouverneur est mené en prison et le père Hyacinthe entonne le Te Deum. Rien ne manque à la fête ; allégresse populaire, salves de coups de canons, banquet en commun de la population libérée et nomination, sous la haute direction du père Hyacinthe, en remplacement de M. de Vauboulon, du garde-magasin Michel Firelin, à qui cette réparation est bien due, lui qui naguère a reçu du gouverneur déchu une superbe volée de coups de canne.
En fait ce fut la dictature du père Hyacinthe. Cet état de choses dura cinq ans. En juillet 1692, le valet de chambre de Vauboulon qui répondait au nom de Laciterne voulut faire évader le malheureux prisonnier ; dénoncé il fut jugé par un tribunal formé de quelques habitants de l’ile et fusillé. Le 18 août 1692 Vauboulon mourait dans sa prison.
En novembre 1693 seulement le navire les Jeux commandé par M. de Prades fait escale à Saint-Paul de Bourbon. Le capitaine apprend avec étonnement les événements de Saint-Denis mais ne se croit pas autorisé à intervenir. Il lève l’ancre prudemment, se réservant d’en parler à l’occasion à qui de droit. C’est seulement en décembre 1695 que M. de Prades informe de la révolution de Bourbon M. de Serquigny, chef de l’escadre française des Indes, rencontré à Surate. Dès lors la justice est en marche. Six mois après, en juillet 1696, l’escadre de Serquigny arrive à Saint-Denis et l’amiral fait arrêter les principaux chefs des révoltés, le père Hyacinthe, Firelin, Duhal et Robert. A ce moment-là, il allait y avoir bientôt six ans que Vauboulon avait été jeté en prison et il y avait quatre ans qu’il y était mort.
Le 4 septembre M. de Serquigny quitte l’ile avec son escadre. Il laisse pour rem-
321placer le père Hyacinthe comme curé le père Etchemendy, aumônier du Medemblick, l’un de ses navires, et pour remplacer le père Hyacinthe comme gouverneur M. Bastide.
DE VILLERS. LES PIRATESLa révolution de Bourbon eut son épilogue à Rennes. Arrivés à Brest le 5 mars 1697, les prisonniers de M. de Serquigny furent transférés dans cette ville où ils furent condamnés, le 27 mai, à des peines de galères à perpétuité ou à temps. Le père Hyacinthe fut condamné aux galères à perpétuité, mais Louis XIV, en égard à son caractère sacré, commua sa peine en celle de l’internement dans le couvent d’Hennebont en chargeant le supérieur d’infliger au père Hyacinthe le châtiment mérité. Cependant l’ile Bourbon s’organise administrativement peu à peu, le gouverneur laissé par M. de Serquigny, Joseph Bastide, est regardé comme le créateur des premières milices de l’île. La colonie naissante avait en effet le plus grand besoin d’être défendue et la population risquait, si elle n’était pas armée et exercée, tout simplement l’extermination. En effet, au début du dix-huitième siècle jusqu’aux environs de 1725, la mer des Indes est infestée par des navires pirates montés par de redoutables équipages d’assassins. En 1721 on comptait onze vaisseaux anglais de ce genre lâchés entre Madagascar, les Iles Sœurs et l’Inde. Malheur à la colonie incapable de se défendre contre les coups de mains de ces brigands. Comme nous le verrons plus loin, l’attitude des gouverneurs de Bourbon en impose tellement à ces flibustiers qu’ils finissent par se rendre moyennant une amnistie générale.
M. de Villers qui remplaça Bastide eut l’honneur d’organiser l’état civil de l’île. Jusqu’à lui les actes publiés n’étaient pas consignés par écrit et remis dans des registres. Pratique désastreuse. En 1704 arrivait de France le premier registre destiné à la conservation de tous les actes publics de la colonie.
HISTOIRE DES COLONIES. T. VI.Après lui le gouvernement de l’ile passe aux mains d’Antoine de Parat qui se distingue par son esprit de décision et par l’utilité pratique de ses conceptions. Attentif à tout il est rapidement informé que les Hollandais abandonnent l’ile Maurice et aussitôt, dès 1712, il envoie quelques hommes de bonne volonté reconnaître cette terre désirable et vraisemblablement y séjourner. Probablement aussi il a dû faire part de la situation en haut lieu, car dès le mois d’octobre 1714 le secrétaire 2I d’Etat de la Marine M. de Pontchartrain confie à M. de La Boissière, commandant l’Auguste en partance pour la mer Rouge, une lettre que cet officier devra remettre à M. Guillaume Dufresne, capitaine du navire le Chasseur et qui contient l’ordre à ce commandant d’aller prendre possession de l’île Maurice au nom du roi.
LES ORIGINES
L’INTRODUCTION DE LA CULTURE DU CAFÉ A BOURBON, LA FIN DE LA PIRATERIE.
322Au début de 1715, M. de La Boissière rencontre Guillaume Dufresne devant Moka, il s’acquitte de sa mission et le 20 septembre, le commandant du Chasseur prend possession officiellement au nom du roi, de l’ile Maurice qu’il baptise, conformément aux instructions reçues, Ile de France. A cette date l’ile est inhabitée, mais tout porte à croire qu’elle est sous la surveillance attentive d’Antoine de Parat, puisque depuis le mois de mai 1715 y mouille dans la baie de la Maison Blanche un navire français le Succès semaine après la date de la prise de possession, le 28 septembre 1715, un établissement est fondé au port Nord-Ouest de l’Ile de France (c’est l’actuelle capitale Port-Louis).
Tandis qu’on l’annexe à l’ile Bourbon, Antoine de Parat se préoccupe de faire prospérer la jeune ile devenue déjà métropole. Afin d’enrayer les incendies qui peuvent ruiner la colonie d’un seul coup et de protéger efficacement la propriété privée, il fait décider par le Conseil provincial de Bourbon que tout individu libre ou esclave convaincu d’incendie ou de vol sera pendu.
A la fin de septembre 1715, de La Boissière arrivant de Moka sur l’Auguste apporte à Bourbon un pied de caféier de Moka ; le gouverneur en prend le plus grand soin, mais aidé par ce précieux échantillon il ne tarde pas à faire une découverte sensationnelle : il existe à l’ile Bourbon un arbrisseau qui, comparé avec le caféier
LES HOLLANDAIS A L’ILE MAURICE commandé par M. de (D’après de Bry : Iconographie). Grangemont. Une
323de Moka, se révèle un caféier sauvage. C’est la richesse de Bourbon découverte d’un seul coup ; le Conseil provincial se rassemble et il est décidé, eu égard à l’importance de la nouvelle, d’envoyer le gouverneur lui-même en mission auprès du roi pour prendre toutes les dispositions nécessaires à l’exploitation future de ce café indigène. En novembre 1715, M. de Parat s’embarque pour la France laissant le gouvernement par intérim à M. Justamart.
Deux questions dominent, durant ce premier quart du dix-huitième siècle, l’administration de l’ile Bourbon : l’organisation et le développement de la culture du café et la neutralisation des pirates.
Dès que Parat fut parti pour la France, Justamart donna l’ordre à tous les habitants de planter du café dans leurs terres. Chaque noir de quinze à soixante ans devait en entretenir cent pieds. Les caféiers devaient être plantés à cinq pieds de distance les uns des autres. Chaque travailleur devait faire en sorte de récolter une livre de café qui devait être remise à M. le gouverneur par intérim.
Le café indigène de Bourbon, dit « café marron », ne donna pas à la dégustation les résultats escomptés ; il fut reconnu de qualité inférieure à celle du café de Moka, aussi M. Beauvollier de Courchant fut-il envoyé dans la mer Rouge sur le Triton, commandant Garnier du Fougeroy, pour rapporter à Bourbon des plants de caféiers d’Arabie.
En 1718 les premiers grains de ce café mûrissaient à Bourbon. En janvier de cette année-là, l’importateur heureux était nommé gouverneur de Bourbon, c’était le moyen le plus sûr de lui permettre de mener à bien sa précieuse acclimatation.
Les gouverneurs eurent les plus grandes difficultés à obtenir de la population qu’elle voulût bien cultiver le café. Un certain nombre de mauvaises têtes avaient déclaré nettement la guerre à cette nouvelle culture, non seulement ils s’obstinaient à ne pas vouloir la pratiquer, mais encore ils poussaient la malfaisance jusqu’à voler subrepticement les plants de caféiers sur les terres de ceux de leurs voisins qui s’appliquaient à faire prospérer le précieux arbuste. Pour empêcher l’effondrement total de la culture nouvelle, il fallut prendre des mesures d’une exceptionnelle rigueur. Il fut décidé que les concessions où l’on se refuserait à cultiver le café seraient mises sous séquestre. On alla même jusqu’à prévoir la peine de mort contre les voleurs de caféiers. Grâce à cette administration énergique la culture du café put se développer normalement et Bourbon fut dès lors considéré comme une colonie d’avenir.
Conjointement à ces efforts de colonisation agricole, les gouverneurs de Bourbon réussirent une utile besogne d’épuration en traitant eux-mêmes avec les pirates de la mer des Indes
Ces brigands avaient leur repaire à Madagascar et les flottes envoyées pour les combattre n’avaient jamais pu en venir à bout. Mais les pirates finirent par se rendre compte que cette situation ne pouvait indéfiniment durer. Le roi de France qui avait grand intérêt à les voir disparaître fit savoir que ceux qui se rendraient obtiendraient amnistie pleine et entière. Ayant en mains cette arme de pardon, les gouverneurs de Bourbon reçurent rapidement de nombreuses soumissions. La plus célèbre fut celle du pirate anglais Cogdon qui arriva à Bourbon avec ses vaisseaux, ses compagnons et ses munitions en 1720. Il fit sa soumission et se fixa avec plusieurs autres ficier de l’amnistie remirent entre les mains du gouverneur les objets de prix qu’ils pirates dans la colonie où il s’adonna à la culture. Beaucoup de pirates pour bénéavaient volés (ainsi le forban John Cleyton qui fit sa soumission en 1724 et qui remit des vases sacrés de grande valeur volés sur un vaisseau portugais). Un certain nombre de ces brigands honoraires ne furent pas si délicats, plusieurs d’entre eux enfouirent dans le sol les richesses qu’ils avaient volées. Cette pratique tourna la tête à bien des générations de Bourbonnais et de Mauriciens bercés des belles espérances nées de tous ces trésors enfouis.
LES ORIGINES
324L’ILE MAURICE A L’ÉPOQUE HOLLANDAISE (D’après Valentyn : Histoire des comptoirs hollandais).
L’İLE MAURICE A L’ÉPOQUE HOLLANDAISE, d’après Valentyn : Histoire des comptoirs hollandais
CCUPATION EFFECTIVE
DE MAURICEC’est sous le gouvernement de Beauvollier de (1721). Courchant que la colonisation de l’Ile de France entre dans sa période active avec la seconde prise de possession de 1721.
Le 2 avril 1721 le roi nomme le chevalier de Nyon, gouverneur et ingénieur en chef de l’Ile de France. Le 3I mai de la même année les dirigeants de la Compagnie des Indes lui remettent ses instructions et lui prescrivent d’embarquer sur la Diane. Mais de longs mois s’écoulèrent avant que M. de Nyon ne se mît en route. Depuis plusieurs années Beauvollier de Courchant avait fait de louables efforts pour peupler P’Ile de France, mais les colons de Bourbon refusaient obstinément de passer sur lile sœur. Une tentative désespérée faite en 1721 et qui avait consisté à réquisitionner les colons de Bourbon et à les embarquer coûte que coûte ne donna aucun résultat. Les malheureux s’enfuirent d’abord dans les montagnes ; repris et embarqués de force ils se sauvèrent à nouveau.
La situation devenait des plus délicates, à quoi servait la prise de possession de 1715 si aucun établissement ne se constituait à l’Ile de France ? Voyant l’ile pratiquement abandonnée, des ressortissants d’une autre nation pouvaient venir s’y établir sérieusement. En attendant des habitants, il fut jugé prudent de prendre solennellement une seconde fois possession de l’Ile de France au nom du roi. Le 23 septembre 1721, le chevalier Garnier du Fougeray, commandant le Triton de Saint-Malo, prit à nouveau possession de l’ile. Il restait à l’organiser. Un gouverneur venait d’être nommé en France, mais il n’arrivait pas et la colonie n’avait pas d’habitants. Il fallait en finir. Le Io octobre 1721, le Conseil provincial de Bourbon décida de faire passer à l’Ile de France une douzaine de colons, un aumônier et un chirurgien. Cette petite troupe fut mise sous les ordres de M. Durangoüet le Toullec, major de l’ile Bourbon, que Beauvollier de Courchant nomma gouverneur, en attendant l’arrivée du chevalier de Nyon.
LES ORIGINES
326Citer ce chapitre
Pierre Crepin, « Les îles de France et de Bourbon », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. VI, Madagascar — Les Comores — Les Mascareignes — Le Pacifique — L'Afrique du Sud, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1933, p. 305-326.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-6/mascareignes/les-iles-de-france-et-de-bourbon/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002767