Colonies françaises

Tome VI · Les Comores

Les Comores

Par p. 281-304 de l'édition originale 7 452 mots 21 illustrations 1933 Fac-similé sur Gallica ↗
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Illustration de l'ouvrage, page 281
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ARCHIPEL

Mayotte. — Mohéli. - Anjouan. — La Grande Comore. — Les petites îles de l’océan Indien. — Les Kerguelen. — L’archipel Crozet et l’ile Marion. des Comores, composé de la Grande Comore, de Mohéli, de Mayotte et d’Anjouan, a toujours été lié de par sa position géographique aux destinées du Mozambique et de Madagascar. Situé à mi-chemin entre l’Afrique et la grande île, il constitue une série d’échelons qui ont facilité les relations entre ces deux terres, mais en réalité il n’a joué ce rôle que dans un passé relativement peu lointain. C’est beaucoup plutôt la place qu’il occupe en travers du détroit qu’empruntent d’antiques routes maritimes qui lui a valu d’être reconnu, semble-t-il, à l’aube même des temps historiques. C’est aussi au puissant courant qui, parti des îles de la Sonde, vient côtoyer ses bords et porte jusqu’au Zanzibar qu’il doit les fructueuses relations que l’Insulinde et la Malaisie entretiennent avec lui malgré l’énormité des distances.

Illustration de l'ouvrage, page 281
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Les Comores ont donc été un passage et elles sont devenues rapidement un marché, où se sont rencontrés des hommes de toutes races et de toutes religions. Elles ont été un creuset où se sont fondues des variétés humaines de toutes qualités et, par suite, constituent pour l’anthropologiste et l’ethnographe un champ d’études qui mériterait de leur part une exploration sérieuse et suivie. La composition actuelle de la population comorienne est, en effet, des plus complexes et pour le montrer il suffira de dire que les indigènes, ou prétendus tels, les Antalotes, sont eux-mêmes des métis, provenant de croisements entre Arabes, Malgaches et Africains. Il n’est donc pas possible de nous attarder à l’étude d’une population que les spécialistes ont à peine entreprise et que le mélange des sangs rend aussi hasardeuse. Non moins indécise nous apparaît l’histoire proprement dite de l’archipel avant l’ère des grandes découvertes, époque qui marque pour les Comores autant que pour aucun autre pays riverain de l’océan Indien une véritable césure historique. Il est permis, en effet, de distinguer une première période au cours de laquelle ces îles subirent une colonisation sémite, à laquelle succéda la colonisation européenne. Car le même appétit des richesses, HABITANT DE L’ILE DE MOHELI le même fanatisme, que

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HABITANT DE L’ILE DE MOHÉLI. Gravure extraite de Some years travels, par Th. Herbert (1638)
Gravure HABITANT DE L’ILE DE MOHÉLI. Gravure extraite de Some years travels, par Th. Herbert (1638)

(Gravure extraite de Some years travels, par Th. Hubert) (1638). l’on a pu appeler un « impérialisme religieux », avaient porté les Sémites de l’antiquité, puis les fidèles de Mahomet à se lancer dans des navigations lointaines pour découvrir les pays de l’or ou pour porter jusqu’aux extrémités du monde connu les enseignements d’une foi nouvelle.

Et de fait c’est par les Comores que se seraient infiltrés à Madagascar les Phéniciens et les Juifs, dont on a relevé les traces parmi les traditions et les coutumes malgaches. Mais quels produits, quels métaux y allaient-ils chercher⁠ ⁠? Quelle nécessité les avait conduits en des régions qui ne fournissaient elles-mêmes aucune matière précieuse⁠ ⁠?

Pour expliquer la présence dans ces îles de Phéniciens et de Juifs, dont les LES COMORES seconds n’ont jamais joui d’une réputation de marins, il faut tenir compte, semblet-il, d’une hypothèse osée mais qui doit retenir notre attention.

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On connaît l’affirmation des livres de l’Ancien Testament selon laquelle le roi Salomon envoya une flotte sous la conduite d’habiles navigateurs étrangers jusqu’au pays d’Ophir, d’où lui furent rapportés quatre cent vingt talents d’or, soit environ trois cents millions de francs. L’imagination s’est donnée libre cours au sujet de lidentification de cet Ophir légendaire et le nombre imposant des travaux qui ont été consacrés à cette question est un signe du désaccord qui règne parmi tous leurs auteurs.

ALFONSO D’ALBUQUERQUE, d’après une gravure du Musée britannique
Gravure ALFONSO D’ALBUQUERQUE, d’après une gravure du Musée britannique

Quelques savants allemands ont voulu situer cette contrée au sud de l’Arabie, d’autres ont suivi les historiens juifs eux-mêmes qui plaçaient aux Indes la source de tant de richesses, mais ni l’Arabie, ni les Indes ne fournissent à la fois l’ivoire, l’or et le santal, les singes et les paons.

Une troisième hypothèse a été formulée à laquelle se sont ralliés des érudits de grande valeur, tels que d’Anville au dix-huitième siècle et Quatremère au dix-neuvième. Selon eux et leurs partisans, il faudrait fixer Ophir au sud du Zambèze, dans la terre de Sofala, comprise dans l’Afrique orientale portugaise.

S’il en est ainsi, il paraît très probable que les Comores devaient constituer pour ces flottes ALFONSO D’ALBUQUERQUE régulières des escales périodiques et l’on com- (D’après une gravure du Musée Britannique). prend qu’elles aient pu être colonisées aussi tôt. Les nombreux arguments qui parlent en faveur de cette thèse, la confirmation que leur a apportée la découverte des influences sémites sur les mœurs des habitants de Madagascar, tout incline à penser que l’archipel dès le premier millénaire avant le Christ aurait servi au mouillage des navires qui longeaient la côte africaine depuis la mer Rouge jusqu’au cap de Bonne-Espérance.

Des manuscrits arabes trouvés à Mayotte, des traditions locales, dont quelquesunes nous ont été transmises par Flacourt dans son Histoire de la grande île, concordent également à faire remonter l’occupation sémite à une époque immémoriale.

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Mais pour ancienne qu’elle soit, l’histoire de ces populations est particulièrement pauvre en événements marquants, histoire incolore faite de temps qui s’écoule — comme il est de règle générale chez les peuplades de l’Afrique ou de l’Asie dont l’assoupissement continuel est interprété comme une forme de paresse ou de contemplation — et non de faits et d’actions.

La fondation du mahométisme engendra, cependant, des remous qui secouèrent pour un moment tant d’inertie. Possédés par la passion du prosélytisme, les Musulmans entreprirent de conquérir à leur loi et l’Asie et l’Afrique et ils purent croire un moment qu’ils allaient réussir. Ce fut, alors, aux Comores, un nouvel afflux d’éléments venus du Nord, afflux entretenu par les dissensions qui s’élevèrent entre les sectes rivales et entraînèrent des émigrations massives. Des sectateurs d’Ali, notamment, seraient venus sous la conduite d’un prince de l’Yémen, mais leur flotte ayant été attaquée et dispersée, trois bâtiments seulement parvinrent à aborder et leurs passagers se répandirent dans les différentes iles. On sait par Maçoudi, qui visita en 916 Kanbalou, très probablement Anjouan, que ses coreligionnaires y étaient solidement installés. A la fin du dixième siècle, ces colonies arabes furent encore renforcées par des Persans de Chiraz, que le trafic avec les côtes d’Afrique avait attirés dans ces parages.

Les relations commerciales qui se développèrent à partir de cette époque entre les Comores et le continent donnèrent lieu à la traite des esclaves, dont on se fournissait principalement dans les tribus des Zendgés et des Chambaras et d’où tirent leur origine les Noirs qui peuplent aujourd’hui encore l’archipel. De nombreux textes, dès le douzième siècle, témoignent des rapports réguliers que les navigateurs arabes cultivaient avec les colons des îles et l’on trouve sous la plume de l’illustre géographe Edriçi, en I153, une description très précise des îles Zaned ou Comores et de l’ile Madagascar qu’il nomme Chezbezat.

A l’extrême fin du quinzième siècle, les Portugais apparaissent enfin dans les eaux de l’océan Indien et en 1500 Pedro Alvarez Cabral, à la tête d’une expédition se dirigeant vers les Indes, reconnaît Madagascar, qu’il confond sans doute avec les Comores puisqu’à son retour il la fait marquer sur les cartes sous le nom de Comorbimam.

Décidés à évincer les Arabes de tous les comptoirs qu’ils avaient établis pour les nécessités de leur commerce avec les Indes, les Portugais ne cessent plus de parcourir la route qu’ils viennent de découvrir et, tout naturellement, ils sont amenés à s’établir dans la principale île de l’archipel. Pour peu de temps il est vrai : leur effort est tendu vers la conquête des places situées bien plus au nord, car ils veulent LES COMORES puiser à la source même des richesses. Devant un nouveau flot de Chiraziens venus sous la conduite de Mohammed Ben Haissa, ils doivent céder le terrain. En 1508, Tristan d’Acunha et Alfonso Albuquerque avec des forces imposantes visiteront Madagascar et passeront devant les Comores, mais leur mission est de se rendre maîtres du golfe Persique et de la mer Rouge, ils ne s’arrêtent point et, pour longtemps encore, les îles, protégées en quelque sorte par leur trop grande proximité de Mozambique où les Européens préféreront faire escale, demeureront entre les mains des sultans arabes.

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TRISTAN D’AcUNHA, d’après une gravure de la Bibliothèque Nationale
Gravure TRISTAN D’AcUNHA, d’après une gravure de la Bibliothèque Nationale

Dans les premières années du seizième siècle, par un mouvement inverse de celui qui s’était primitivement accompli, des tribus de Madagascar refluent sur les Comores. Des Sakalaves, ayant pour chef un certain Diva Mami, viennent s’installer dans l’archipel et des congénères les suivront à intervalles rapprochés. Mais, demeurés réfractaires à l’Islamisme, ils ne purent se fondre avec les plus anciens occupants du sol et, vivant dans TRISTAN D’ACUNHA des villages séparés, ils conservèrent jusqu’à nos (D’après une gravure de la Bibliothèque Nationale). jours les mœurs et les coutumes ancestrales.

T AYOTTE

Le pouvoir demeura donc dans chaque île à la petite dynastie qui y régnait et malgré la faible distance qui les sépare, malgré l’unité géographique et ethnographique qu’elles présentent, leur particularisme politique a été à la racine d’un particularisme historique si prononcé qu’il est indispensable de les considérer désormais une à une. Mayotte est la plus rapprochée de Madagascar et doit certainement à cette situation et aux rades excellentes qu’offrent ses côtes très découpées d’avoir, malgré sa petitesse — (sa superficie n’est que de 370 km.⁠ ⁠?) — attiré sur elle l’attention des voyageurs et, tout près de nous, celle des gouvernements européens.

Entourée par un anneau corallien presque complet qui crée une sorte de chenal mettant ses eaux à l’abri des houles de l’océan, elle possède à Dzaoudzi un mouillage où les navires peuvent ancrer en toutes saisons et c’est pourquoi, après avoir servi d’escale plutôt que ses voisines aux navigateurs portugais, elle constitue aujourd’hui un port d’attache relativement fréquenté. On y rencontre à la fois les vaisseaux de la ligne de France et les petites embarcations des Malgaches, les boutres arabes et les bâtiments des Indiens de Bombay ou des commerçants de la

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Malaisie. Mais c’est principalement sa situation géographique qui au dix-neuvième siècle lui a valu l’intérêt des bureaux de la Marine et des Colonies. Vers 1830, au moment même où Jean Laborde abordait à Masomelaka, au nord de Fort-Dauphin, la politique de la France à l’égard de Madagascar subissait un temps d’arrêt. Tandis que ce grand caractère, dans l’isolement et le silence, créait lentement, en plein cœur de l’Imérina, des villes, des manufactures, des œuvres de toutes natures lui assurant un prestige dont sa patrie devait profiter un jour, à Paris on c mais rien obtenir du gouvernement de Tananarive. Se détournant des Hovas, le ministère tente de se rapprocher des tribus qui leur sont hostiles, des Sakalaves, notamment, avec lesquels la France entretenait depuis longtemps des relations amicales. On abandonne les offensives à grand fracas, qui n’étaient pas, on l’a vu, couronnées toujours par le succès, et l’on cherche à s’infiltrer de toutes parts sur les rivages de la grande île et à l’encercler sans bruit en prenant pied sur les ilots qui l’entourent. C’est ainsi qu’en 1839, en 1840, en 1841, les chefs des provinces du nord-ouest et des terres voisines de Madagascar sont amenés par une politique de libéralités à demander protection à la France contre les exactions et les violences de Ranavalona et même à lui offrir la souveraineté de leurs pays. Le gouverneur de Bourbon, le contre-

L’AMIRAL JACQUES HEEMSKERK A MAYOTTE (I60I) mençait à désespérer de

L’AMIRAL JACQUES HEEMSKERK A MAYOTTE (I60I) mençait à désespérer de
Gravure L’AMIRAL JACQUES HEEMSKERK A MAYOTTE (I60I) mençait à désespérer de
MAYOTTE, d’après Herbert : Some years Travels, 1638
Gravure MAYOTTE, d’après Herbert : Some years Travels, 1638

L’AMIRAL JACQUES HEEMSKERK A MAYOTTE (I6OI), d’après une estampe de la Bibliothèque de Leyde

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amiral de Hell, accepte les propositions ainsi faites par les roitelets de Bavatoube, de Passandava, de l’Ankara et de Nossi Bé. Et le sultan de Mayotte Andrian Souli suit le mouvement.

L’influence française avait pu s’exercer sur lui d’autant plus aisément qu’il était de race sakalave et qu’il vouait aux Hovas, auxquels il avait dû abandonner son royaume du Boéni, une haine qui l’incitait à se ranger sous nos couleurs. Réfugié à Mayotte, il était parvenu à s’emparer du pouvoir sur les princes indigènes mais était demeuré en but à leurs intrigues et se voyait constamment menacé dans sa souveraineté, sinon dans sa vie. Lassé par ces luttes incessantes, il finit en 1840 par pressentir les agents français en vue d’une cession de son île. Meettys lle Un accord était passé l’année suivante, en vertu duquel il recevait en échange une rente de MAYOTTE 5000 francs par an et, (D’aprés Herbert : Some years travels, 1638). pour ses enfants, l’éducation à Bourbon aux frais du gouvernement. Un traité en date du Io février 1843 homologuait ces dispositions et Mayotte devenait territoire français. Elle fut aussitôt occupée tandis que, pris d’inquiétude par l’amplitude même que sa politique de conciliation avait reçue des événements, le ministre ajournait la prise de possession des principautés malgaches. Il était à craindre, en effet, que le grand nombre de ces engagements particuliers n’éveillât la jalousie des nations rivales et ne suscitât de la part des Hovas des mesures hostiles, qui auraient pu nous contraindre à une action à laquelle nous n’étions pas disposés.

Illustration de l'ouvrage, page 287
Gravure sans légende (page 287)

Mayotte devint donc, de toutes les Comores, la première colonie française. Son acquisition marqua d’une façon décisive la volonté inflexible de la France de maintenir ses droits sur une terre que les Anglais pouvaient alors sembler avoir soustraite à son influence. Et, s’il est permis de reprendre une image dont on s’est trop servi, on peut dire que Mayotte fut un pistolet chargé sur le cœur de Madagascar et les Hovas le sentirent bien ainsi. Soumise à l’administration d’un officier dépendant du gouverneur de Bourbon, elle fut pour la Marine une station précieuse et lorsque la République, quarante ans plus tard, se décida à en terminer avec Tananarive, elle servit très utilement aux opérations militaires.

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La superficie de Mayotte est de 37000 hectares, avec une population de 9 000 habitants seulement. Mohéli subit également l’invasion des Chiraziens puis des Malgaches. Elle demeura longtemps sous la dépendance des sultans d’Anjouan, plutôt nominale que réelle, mais ces liens de vassalité, si inconsistants qu’ils furent, donnèrent naissance à des querelles sans fin et pendant tout le dix-septième siècle, l’île fut ravagée par des guerres sanglantes. Sa population fut sérieusement diminuée et la faible proportion de l’élément masculin (un tiers de la population) porte encore témoignage de ces innombrables massacres. Elle connut à partir de 1828 une courte période de paix lorsque le pouvoir fut tombé aux MOHÉLI mains d’un beau-f ). Radama Ier, Ramanetak, qui, lui aussi, avait dû fuir devant les persécutions de Ranavalona Iere, Devenu sultan, une fois converti au mahométisme, sous le nom de Abd-er-Rhaman, il mourut en 1842 laissant une fille héritière de son trône.

IV. - MOUILLAGE A MAYOTTE. Tableau de Raoul Du Gardier. (Musée du Luxembourg.)
Gravure IV. - MOUILLAGE A MAYOTTE. Tableau de Raoul Du Gardier. (Musée du Luxembourg.)

Les intrigues des princes arabes que le Hova avait évincés se renouèrent et l’ile était destinée à retourner à l’anarchie la plus complète. Le sultan de Zanzibar, en particulier, s’efforçait de s’implanter à Mohéli de gré ou de force, tentant de s’imposer à la jeune souveraine comme époux ou comme suzerain.

Celle-ci fut tout naturellement conduite à chercher en France des secours contre les entreprises de ses adversaires. Elle s’y résigna d’autant plus volontiers que sa conseillère la plus écoutée, Mme Drouet, Française originaire de Pondichéry, avait su agir sur ses sentiments en même temps que lui découvrir ses véritables intérêts. La prise de possession de Mayotte venait d’être effective et la sultane pouvait espérer recevoir de sa puissante voisine une protection efficace.

MOUILLAGE A MAYOTTE

Des pourparlers furent engagés qui aboutirent en 1849 à la reconnaissance officielle de la souveraine à laquelle la France garantissait l’intégrité de ses domaines. Malheureusement comme tous les indigènes, la reine était sans caractère, versatile, et ses droits assurés, elle eut vite fait d’oublier à qui elle les devait. Les secta- PLANCHE IV Tableau de RAOUL DU GARDIER (Musée du Luxembourg).

MoHÉLI, d’après Herbert : Some years Travels, 1638

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teurs des princes arabes, les partisans du prince de Zanzibar réussirent à la persuader que les Européens ne songeaient qu’à la dépouiller et qu’elle n’avait échappé aux légitimes prétentions des Arabes que pour subir les usurpations des Français. Ceux-ci manifestaient, d’ailleurs, des velléités de plus en plus prononcées de s’installer à Madagascar et une sourde rivalité opposait les colons de la Réunion et de Maurice. Les Anglais dénonçaient de prétendues visées impérialistes et toute cette région de l’océan Indien était travaillée par des agents politiques de toutes couleurs.

Ces manœuvres habiles eurent pour effet de détacher la sultane de Mohéli de sa conseillère qui dut en 185ı prendre la route de l’exil. La naïve souveraine consentit, alors, à accorder sa main à un cousin du prince de Zanzibar qui s’empressa de la reléguer dans son harem et de gouverner à sa place. Complètement écartée du pouvoir elle vit son île livrée à un despotisme sans frein dans lequel elle trouva son salut : le tyran, s’étant rendu odieux à toute la population, fut obligé en 186o de s’enfuir et elle put reprendre la direction des affaires.

LA REINE DE MOHÉLI, d’après un dessin de la Mosaïque (1872)
Gravure LA REINE DE MOHÉLI, d’après un dessin de la Mosaïque (1872)

Les événements de Madagascar eurent de nouveau un contre-coup à Mohéli. L’avènement de Radama II et ses appels pressants à Napoléon III, le rôle déterminant de Laborde et de Lambert LA REINE DE MOHÉLI firent croire un moment que le drapeau tricolore allait bientôt flotter sur toute l’étendue de la grande île. Mais pour avoir voulu trop accélérer le cours naturel des choses, le parti des Jeunes-Hovas devait succomber en 1863 sous les intrigues des prêtres et des partisans de l’ancien régime. La position de Laborde, par un de ces renversements rapides dont l’histoire est remplie, devenait tout à coup dangereuse et Lambert, sur les instances du ministre des Affaires étrangères soucieux d’éloigner de Madagascar un personnage aussi remuant, s’engageait à ne plus retourner à Tananarive.

Obligé d’abandonner les vastes espoirs qu’il avait fait partager aux actionnaires de la Compagnie, que l’Empereur s’était décidé à fonder sur sa célèbre « Charte », cet homme entreprenant se rejeta sur une proie de moindre importance, mais alléchante encore. Le « duc d’Emyrne » se vit sans doute en imagination devenir prince de Mohéli et il essaya de renouveler auprès de la sultane les.

HISTOIRE DES COLONIES. T. VI.

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manœuvres qu’il avait développées, autrefois, autour de la personne de Radama II.

Lambert en 1867 s’insinue dans l’entourage de la souveraine, fait miroiter à ses yeux tous les avantages qu’elle pourrait tirer d’une exploitation industrielle de son ile jusqu’alors mise en valeur suivant des procédés périmés. Bien entendu, une œuvre aussi considérable ne peut être accomplie que par une société privilégiée dont les droits devaient être définis dans une Charte de concessions. L’argent que la Compagnie de Madagascar lui a versé pour prix de ses droits lui serviront à la mise sur pied de la nouvelle affaire. La Compagnie de Madagascar a fait faillite, vive la Compagnie de Mohéli⁠ ⁠!

HABITATION DE LA REINE DE MOHÉLI, d’après un dessin de la Mosaique (1872)
Gravure HABITATION DE LA REINE DE MOHÉLI, d’après un dessin de la Mosaique (1872)

La sultane, séduite, donne satisfaction à toutes ses demandes et Lambert devient le grand animateur de l’ile. Il fait des plantations, construit des sucreries, crée une véritable prospérité dont les finances publiques tirent les plus gros avantages. Il pouvait penser s’être enfin taillé le domaine dont il rêvait.

Mais la reine était arabe : sa duplicité était complète. Soit qu’elle fût effrayée par la prépondérance que prenait le concessionnaire de l’agriculture et de l’industrie de son île, soit qu’elle crût pouvoir continuer par ses propres moyens une exploitation qui avait reçu une telle impulsion, elle se laissa entraîner à négocier en sous-main avec le nouveau sultan du Zanzibar. Elle finit par penser que le meilleur parti qu’elle pouvait tirer des richesses insoupçonnées de son domaine consistait dans la vente de ses droits. Mais ses agissements furent dénoncés et comme

HABITATION DE LA REINE DE MOHELI (D’après un dessin de la Mosaïque) (1872).

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la France ne pouvait tolérer que le sultan de Zanzibar, avec lequel avait été signé en 1844 un traité d’amitié, s’ingérât dans les affaires des Comores, la reine fut perdue par cette dernière démarche et obligée de se démettre. Elle abdiqua en faveur de son fils, non sans avoir au préalable dénoncé la charte accordée au malheureux Lambert.

Cette volte-face entraîna la ruine de l’exploitation⁠ ⁠; Lambert dut se réduire aux revenus d’une sucrerie qu’il possédait à Fomboni, où il termina ses jours dans une situation voisine de la pauvreté. Et Mohéli conserve la tombe de l’ambassadeur du roi Radama II.

Quant au nouveau sultan, il n’était pas en état de contenir les différentes factions qui avaient jeté le trouble dans l’île après la mort d’Abd-er-Rhaman et Mohéli sombra dans la plus funeste des anarchies. Après de nombreuses années, au cours desquelles chaque prétendant s’avéra impuissant à gouverner, le Conseil des ministres désespérant d’assurer l’ordre et la paix offrit spontanément à la France d’assumer cette mission.

Par le traité du 26 avril 1886 il fut accédé à ce désir : la République étendit à Mohéli le protectorat qu’elle venait d’accorder à la Grande Comore et à Madagascar tout entière.

A NJOUAN

Mohéli est la plus petite île des Comores : 30 000 hectares seulement avec une population de 4 000 habitants. C’est aussi la moins pittoresque. ans, Anjouan était gouverné par un certain nombre de chefs Les traditions nous apprennent qu’il y a quatre ou cinq cents indépendants les uns des autres et qu’on nommait des phanys. Les plus importants étaient ceux de Domoni et de Sima⁠ ⁠; mais il y en avait encore à Adda, à Pomony, à Moya, à Moutsamoudou et probablement aussi à Patsy. On veut que ces phanys soient originaires de Ceylan⁠ ⁠; de fait, il y eut de tout temps, des relations commerciales entre l’Inde et les Comores et l’origine hindoue des phanys n’a rien d’invraisemblable.

LA COMORE COMORE

Le dernier phany de Domoni, qui possédait à lui seul la moitié de l’île, paraît avoir été Ali, qui vivait vers l’an 1500. Cet Ali maria sa fille à un prince persan, Assani, que les hasards de la navigation ou tous autres avaient amené aux Comores. Le petit-fils de ce prince, Masina Idaroussi, réalisa l’unité politique de toute l’ile et Domini devint la capitale. C’est de ce sultan que descendent toutes les familles royales d’Anjouan, directes ou collatérales, autant qu’il y a de filiation directe dans un pays où la condition de la mère détermine les droits de l’enfant. Le sultan Abdallah, qui monta sur le trône en 1782 et mourut en 1791, transféra le siège du gouvernement à Moutsamoudou, où il est resté. Malgré cette unité apparente, il s’en faut que l’exercice du pouvoir ait toujours été paisible⁠ ⁠; un des derniers sultans, Saïd Omar, vécut presque toute sa vie en exil à Mayotte et ne régna effectivement qu’une année, de 18g1 à 1892.Son père, Saïd Abdallah, avait accepté en 1886 le protectorat de la France. Le traité du 21 avril 1896 établit définitivement notre autorité. Depuis ce temps, la tranquillité de l’ile n’a jamais été troublée⁠ ⁠; il en eût peut-être été autrement, si nous avions supprimé le souverain, sous prétexte que son rôle était effacé. Comme l’écrivait Robert Doucet, dans la Revue indigène de février 1907, « il en est du pouvoir comme d’une enseigne⁠ ⁠; par elle-même une enseigne est immobile et inerte⁠ ⁠; supprimez-la, le regard s’affole et personne ne trouve plus sa voie. » Sous ces heureux auspices, plusieurs colons français, notamment MM. Boin, Regoin, Mocquet, sont venus s’établir dans des sites qui sont les plus heureux du monde et, sans exclure toutes autres cultures appropriées au sol et au climat, ont développé surtout celles de la vanille et de la canne à sucre, qui sont les principales richesses de ce petit archipel. Anjouan a une superficie de 50000 hectares et une population de 15000 habitants. long sur 15 de large en moyenne⁠ ⁠; sa superficie est de 90 000 hec- La Grande Comore est un long fuseau de 70 kilomètres de tares. En cet espace si resserré par la mer se dresse un massif montagneux, que domine, à 2 400 mètres, un volcan éteint. Sauf de rares parties, où la couche de terre est assez épaisse pour permettre des cultures, le reste de l’ile n’est qu’un amas de laves, recouvertes de mousse et parfois d’un peu d’humus, dans les anfractuosités desquelles poussent cependant de fort beaux arbres, d’une très grande puissance. Pas le moindre ruisseau⁠ ⁠; deux sources seulement d’un très faible débit, l’une au nord, l’autre au sud⁠ ⁠; des puits d’eau saumâtre en bordure du littoral, telle est l’ile, l’une des plus pittoresques pourtant et l’une des plus attachantes

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ANJOUAN, UNE RUE A MOUTSAMOUDOU
Gravure ANJOUAN, UNE RUE A MOUTSAMOUDOU
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LES COMORES qui soient au monde. La population y est assez dense, 50 à 60 000 habitants, répartie en un certain nombre d’agglomérations, toutes situées au bord de la mer. Pas une seule habitation dans l’intérieur, où il n’y a ni eau ni terres de culture. L’eau de pluie est partout recueillie dans des citernes.

On ignore tout des origines de cette île, qui, se trouvant sur la route de Zanzibar à Madagascar, aurait été sans doute la relâche obligatoire de tous les navires naviguant dans ces parages, si ses rades avaient offert aux navires une sécurité suffisante : on lui préférait Anjouan, où la mer est moins agitée. Elle fut islamisée de très bonne heure et, selon les habitudes moyenâgeuses, était divisée en sept ou huit sultans indépendants, lorsqu’elle se trouva en contact avec les Européens. Le plus important de ces états était celui de Bambao, au centre de l’ile, avec Moroni pour capitale⁠ ⁠; puis venaient ceux de Badjini, chef-lieu Foumboni, — Mitsamiouli, avec un chef-lieu du même nom⁠ ⁠; — Hammamet⁠ ⁠; — Boundé et Houachili. Or, vers l’année 1850, régnait à Moroni un souverain, du nom d’Hamet. Ce sultan fut naturellement en guerre avec ses voisins et, après des alternatives de succès et de revers, finit par être vaincu et détrôné. Vainement il sollicita l’intervention de la France, qui SAÏD ALI venait de s’établir à Mayotte⁠ ⁠; elle se désintéressait encore des autres îles de l’archipel. Ahmet se réfugia à Anjouan, où l’une de ses filles épousa Saïd Omar, le fils du sultan régnant Abdallah. De cette union naquit un fils, Saïd Ali, dont le nom devait être tant de fois prononcé. Des années passèrent et Hamet mourut. Mais il vint un jour où Saïd Ali, ayant grandi, songea à faire valoir les droits qu’il tenait de sa mère. Il vint à Moroni et fut proclamé sultan de Bambao. Restaient les autres princes, ses rivaux. Il ne pouvait songer au succès définitif qu’avec l’appui d’une puissance étrangère et demanda celui de la France. Un de ses rivaux demanda celui de l’Angleterre. Pour compliquer la situation, les Allemands qui — nous sommes en 1884 — rêvaient de se constituer un empire dans l’Afrique orientale avaient débarqué des hommes à la Grande Comore et leur drapeau avait même été arboré sur les hauteurs qui dominent Foumboni.

SAÏD ALI
Gravure SAÏD ALI
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La situation fut sauvée d’une façon providentielle par un naturaliste français, qui se trouvait depuis dix-huit mois dans l’ile, à la recherche des orchidées les plus rares⁠ ⁠; ce naturaliste ne craignit pas de sortir de son rôle d’explorateur pour faire remplacer le drapeau allemand par le drapeau français et pour traiter, au nom de la France, la reconnaissance de Saïd-Ali comme souverain de la Grande Comore. Ce naturaliste était M. Humblot. L’accord provisoire entre M. Humblot et Said-Ali ne reçut pas l’agrément intégral de notre gouvernement qui n’osa pas accepter le protectorat qu’on lui offrait et laissa à M. Humblot le soin d’aller comme il l’entendrait et au mieux des intérêts de la France. M. Humblot conclut avec Saïd-Ali, le 5 octobre 1885, un traité régulier en vertu duquel Saïd-Ali, sans reconnaître un protectorat qu’on négligeait, s’engageait à n’accepter celui d’aucune puissance étrangère sans le consentement de la France. En vertu du même traité, Saïd-Ali donnait à M. Humblot en toute propriété, sans impôts ni location, toutes les terres dont il pourrait avoir besoin et s’engageait en outre à n’accorder aucune autre concession, qu’avec l’assentiment de M. Humblot. C’était mettre l’ile sous le protectorat effectif, non de la France, mais d’un Français. Il est vrai que Saïd-Ali, simple sultan de Bambao, disposait en faveur de M. Humblot de terres qui ne lui appartenaient pas, de même qu’il disposait aussi en faveur de la France d’un protectorat éventuel sur des sultanats indépendants. Comme toute question mal posée, cette convention allait peser lourdement sur les destinées de la Grande Comore. Illusoire en 1885, elle se posa avec toutes ses conséquences, le jour où Saïd-Ali devint sultan de l’ile entière et où le protectorat français fut officiellement établi. Ce jour n’allait pas tarder. Les Anglais acceptèrent sans récriminer la convention du 5 octobre, mais il n’en fut pas de même des Allemands qui, n’ayant pas qualité pour intervenir directement, poussèrent à la résistance le sultan de Badjini. La guerre tourna mal pour Saïd-Ali, qui ne tarda pas à être assiégé dans sa

M. HUMBLOT
Gravure M. HUMBLOT
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capitale et réduit à la dernière extrémité. Dans cette occurrence, il ne fut pas malaisé à M. Humblot de faire valoir au gouverneur de Mayotte que le succès du sultan de Badjini équivaudrait à un succès de l’Allemagne et à l’établissement d’un protectorat étranger sur la Grande Comore.

Le gouverneur vint à Moroni avec le Labourdonnais, dont les feux mirent en fuite l’armée d’investissement. Saïd-Ali, rétabli en ses états, reconnut aussitôt le protectorat de la France, qui le reconnut par contre comme sultan de la Grande Comore (1886).

Comme conséquence du traité de 1886, la France envoya à la Grande Comore un résident, M. Weber, pour assister Saïd-Ali. Ce résident se heurta tout d’abord aux difficultés créées par le traité de 1885, partout où il rencontrait M. Humblot, ses privilèges et ses exemptions. Il en prit du dépit, de la mauvaise humeur⁠ ⁠?et comme une colère secrète de sentir à tout moment ses efforts paralysés et sa volonté tenue en échec. Dès lors commença entre M. Humblot et l’administration une lutte qui n’a jamais cessé.

Dans les premiers conflits, M. Humblot fut soutenu par Said-Ali, qui lui témoignait ainsi sa reconnaissance, et cette situation dura jusqu’en 1889, date où, pour détruire cet antagonisme naissant, le gouvernement français confia à M. Humblot les fonctions de résident.

Cette abdication devait amener M. Humblot à encourager la conquête de l’ile tout entière par Saïd-Ali, pour qu’il pût retirer lui-même tous les avantages contenus dans le traité de 1885. De là une série d’actes qui mécontentèrent les indigènes et provoquèrent en 1890 une révolte de Badjini et en 18gı une insurrection de l’ile presque tout entière. Saïd-Ali, traqué jusqu’en ses propres états, dut abandonner sa capitale et se réfugier à Mayotte. L’appui de la France l’y attendait⁠ ⁠; le gouverneur détacha un navire de guerre et l’autorité de Saïd-Ali fut rétablie. On en profita pour réaliser l’unité effective de la Grande Comore, en supprimant tous les sultans et en centralisant entre les mains d’un seul vizir toute l’action administrative. Les cadis et les chefs de villages furent maintenus, mais placés entre les mains du sultan et du résident.

Comme le traité de 1885 avait amené les premiers conflits entre l’administration et M. Humblot, le triomphe de Said-Ali amena sa rupture avec le concessionnaire privilégié de la Grande Comore. Saïd-Ali avait pris avec lui des engagements en 1885⁠ ⁠; il fallait les tenir ou entrer en lutte : Saïd-Ali entra en lutte.

Malheureusement pour lui, le texte des conventions était formel et l’esprit n’en venait pas corriger la lettre. M. Humblot, agissant au nom d’une société, ne se croyait pas en droit de transiger sur les privilèges qui lui avaient été accordés et s’entêtait dans une opposition qui tenait autant à son caractère qu’à la validité de ses droits. L’opposition entre les deux hommes devint tellement vive que, quand M. Humblot fut victime d’une tentative d’assassinat en août 1893, tout le monde accusa Said-Ali d’avoir été l’instigateur du crime. Cependant Saïd-Ali était innocent, comme l’ont démontré les enquêtes administratives et judiciaires.

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Les relations restèrent ainsi très mauvaises entre le sultan et le résident, jusqu’au jour où, par un attentat inexcusable, un navire de guerre français étant arrivé à Moroni, Saïd-Ali fut invité à s’y rendre, sous prétexte d’une fête. Pendant la nuit, le navire leva l’ancre avec son hôte royal, qu’il conduisit à Mayotte, puis à Diego-Suarez et enfin à la Réunion.

Le contre-coup fut le retrait à M. Humblot de ses pouvoirs, titre et fonctions de résident, qui furent à nouveau confiés à un administrateur de carrière. Et de nouveau ce fut la lutte avec M. Humblot, lutte d’amour-propre et d’autorité, où il est parfois difficile de dégager exactement les responsabilités. Les accusations mutuelles des intéressés amenèrent à plusieurs reprises le département à envoyer des missions d’inspection, dont les conclusions ne furent jamais les mêmes. Tandis que M. Humblot, le grand sultan blanc, professait comme opinion que les campagnes de presse coûtent trop cher et qu’il y a moins de désavantage pour un homme à se laisser attaquer qu’à se faire défendre, Saïd-Ali était en rapport avec des publicistes qui essayaient de passionner l’opinion et agissaient sur le parlement lui-même. Ils obtinrent en effet que le sultan dépossédé revînt dans ses Etats, mais pour quelques semaines seulement et après un acte d’abdication régulière, qui sanctionnait en fait sa dépossession de 1893 (convention du 12 septembre 1909). Un procès en reddition de compte, qui dura une vingtaine d’années, s’ouvrit en même temps devant les tribunaux pour apprécier si M. Humblot n’avait pas abusé des avantages que lui avait donnés l’acte de 1885⁠ ⁠; il portait sur plusieurs centaines de mille francs et aboutit à l’obligation pour la Société de la Grande Comore de payer à l’ancien souverain ou à ses ayant-cause une somme de Io 000 francs.

M. Humblot est mort en 1914 à Niombadjou, sa demeure préférée. On a jugé diversement son rôle : Il est certain qu’il s’est établi et consolidé à la Grande Comore par des procédés qui rappellent vaguement ceux de Pizarre et de Fernand Cortez⁠ ⁠; comme les deux grands conquérants espagnols, il a mis au service de sa propre fortune une volonté et une énergie qui firent l’admiration de

297 LES POTEAN INDIEN L’OCEAN INDIEN

tous ceux qui l’ont connu⁠ ⁠; comme les deux grands Espagnols, il a estimé que la morale proprement dite ne relevait pas de la conquête⁠ ⁠; mais il y avait, dans tous ses actes, des allures de grand seigneur qui plaisaient et dans ses relations personnelles des délicatesses de sentiment qui touchaient. C’était un homme et c’est un nom qui mérite de ne pas être oublié. petites îles dont l’importance s’est affirmée depuis La France possède dans l’océan Indien quelques quelques années. Ce sont les terres Saint-Paul, Amsterdam et Marion, les

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ILOT SAINT-PAUL
Gravure ILOT SAINT-PAUL

37954 Painte Vlarning : 57954 Pointe Sud E N 77930 4 Km. ILE D’AMSTERDAM ILOT SAINT-PAUL archipels Crozet et Kerguélen. Enfin dans l’océan glacial Antarctique la souveraineté française s’étend sur une parcelle du continent polaire austral : la terre Adélie (I).

A vrai dire ces différentes possessions n’ont pas d’histoire sinon celle de leur sol et de leur découverte. Comme il ne saurait être question ici d’aborder la géologie de ces îles, de formation essentiellement volcaniques, soit dit en passant, nous nous bornerons à quelques détails sur les causes et les circonstances de leur exploration.

Les unes et les autres doivent leur découverte à la croyance qui s’était répandue (I) Découverte en 1839 par Dumont d’Urville.

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en Europe au lendemain même des grands voyages en l’existence d’un continent austral en quelque sorte homologique du monde connu par rapport à l’axe de l’Equateur. Il est certain qu’en considérant la carte du globe telle que les Espagnols et les Portugais pouvaient la représenter, un besoin d’équilibre et de symétrie devait suggérer à l’esprit l’idée que des terres immenses s’étendaient au delà du 40° degré sud.

Un nombre considérable de marins partirent à la recherche de cette nouvelle Amérique dont on pouvait croire que l’ile Saint-Paul, aperçue en 1522 par l’un des compagnons de Magellan, signalait la présence comme les Antilles avaient annoncé celle des Indes occidentales.

PRISE DE POSSESSION DES ILES KERGUELEN (D’après un dessin de Boudier) (Mercié : Aux terres de Kerguélens).
Gravure PRISE DE POSSESSION DES ILES KERGUELEN (D’après un dessin de Boudier) (Mercié : Aux terres de Kerguélens).

Les Hollandais, dans les premières années du dix-septième siècle, se préoccupèrent vivement de la découverte d’un monde dont les richesses de leurs colonies de la Malaisie étaient bien faites pour inspirer le désir. Ils reconnaissaient et exploraient les côtes de l’Australie et les îles voisines, mais ne purent faire passer le continent austral de l’imaginaire dans le réel.

A la fin du même siècle les Français à leur tour tentèrent de réussir où avaient échoué tous les autres. On vit de Gennes, Beauchesne, Gouin, plus tard le P. Louis Feuillée, puis Le Gentil de La Barbinais, partir successivement pour l’exploration des mers du Sud.

La perte de notre empire colonial en 1763 ralluma dans le cœur des marins et dans celui de nos hommes d’Etat l’espérance qu’il y avait encore de par le monde des terres dont la découverte satisferait notre orgueil et dont les richesses nous consoleraient de celles de l’Inde et du Canada.

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Trois expéditions furent organisées en 1769, 1771 et 1773 en vue d’assurer à la France la souveraineté d’un monde nouveau. En même temps que Kerguélen- Trémarec cinglait vers le Sud, Marin du Fresne, encouragé par l’illustre Poivre, intendant de l’ile Bourbon et de l’ile de France, mettait à la voile avec la même pensée.

Après tant de navigations il fallut bien reconnaître que l’Océan Indien ne défendait l’accès d’aucune terre importante et qu’il était seulement parsemé de petites îles sans étendue. Ces rochers perdus au milieu des eaux, appartenant maintenant presque tous à la France, n’ont éveillé, pendant tout le dix-neuvième siècle que l’intérêt des hommes de science. Au souci impérialiste de l’époque précédente avait succédé un pur souci de connaissance et l’on ne vit dans ces possessions que des sortes de documents dispersés à travers les mers que le géologue, le physicien ou le naturaliste allèrent consulter à tour de rôle.

Depuis quelques années elles ont pris un caractère différent qui leur vaut l’intérêt des économistes et même des hommes d’affaires. Fréquentées par des bandes innombrables de cétacés et d’oiseaux aquatiques, ces îles sont apparues comme des centres de chasse et de pêche extraordinairement favorisés et l’on s’y est porté avec un tel empressement qu’il a fallu par décrets protéger leur faune si précieuse en érigeant en parcs nationaux non seulement l’archipel Crozet mais la terre Adélie elle-même (I).

LES KERGUELEN

Etant entrées d’une façon si positive dans le patrimoine de la nation il ne paraîtra pas inutile de donner quelques précisions sur les plus importantes d’entre elles. renouveler en 1771 l’exploit de Christophe Colomb. Rôle C’est à Kerguélen-Trémarec qu’incomba la mission de écrasant s’il en est, qui valut à l’audacieux marin sinon la gloire, au moins les chaînes dont fut couvert son illustre devancier.

TLES NUAGEUSES

« Le sieur de Kerguélen, était-il écrit dans les ordres que le ministre lui fit remettre au moment de son départ, est instruit qu’il y a toute apparence qu’il existe un très grand continent dans le sud des isles Saint-Paul et Amsterdam et qui doit occuper une partie du globe depuis le 45° degré de latitude sud jusqu’aux environs du pôle, dans un espace immense où l’on n’a point encore pénétré... Le sieur de Kerguélen en partant de l’isle de France... fera voile vers ces terres. Il fera tous ses efforts pour les trouver et les reconnaître... Il tâchera de lier commerce avec les habitants. Il examinera les productions du pays, sa culture, ses manufactures s’il y en a et quel parti on pourrait en tirer pour le commerce du royaume... Sa Majesté lui recommande de tenir son expédition secrète. » 10 Echells 20 30 Km. Pillusion était complète. Comme on le voit, Cumberland Pour ne pas éveiller la rivalité des Anglais THOWE auxquels il n’était pas possible de céler une ° de Lang⁠ ⁠! Hes Kent expédition aussi imporme foire des Haleiners tante et qui suscitait plus d’une rumeur, on A MIRAI PRESQU’ILE COURBET assigna publiquement

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LES KERGUELEN
Gravure LES KERGUELEN
LUE COUEST-

Bon Espair : Française pour but à l’entreprise la recherche d’une route #retonne ÉNINSULE nouvelle vers la côte de Porta det Enfer Coromandel. 1: Wywille/Thomst Après plusieurs

LES KERGUELEN

C Bourbon Greentana mois de navigation Ker- guélen aperçut le 12 fé- Hes Hundes du Challenger vrier 1772, vers le 49º degré une terre qui se profilait dans la brume. On imagine son émotion et sa joie⁠ ⁠; il avait réussi⁠ ⁠! Le lendemain un de ses lieutenants, M. de Boisguehenneu ancra dans une petite rade d’aspect sinistre et débarqua. Les côtes semblaient se prolonger à l’infini. Pour mieux reconnaître un pays aussi vaste, les deux vaisseaux se séparèrent après avoir convenu d’un point de ralliement.

Au bout de quelque temps, Kerguélen, satisfait de son inspection, se rendit à l’endroit convenu et attendit le retour du second bâtiment, le Gros Ventre. Il attendit assez longtemps et ne le voyant point revenir, il devint prisonnier d’une idée : son lieutenant ne l’ayant pu rencontrer avait dû rentrer directement en France.

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Et, au lieu de croiser dans les parages à la recherche de ses compagnons, il hissa les voiles et remonta vers le nord.

Arrivé en France il eut la douleur d’apprendre que l’on était sans nouvelles du Gros Ventre. Son retour fit murmurer, mais le récit enthousiaste de ses découvertes fit oublier les circonstances tragiques qui avaient marqué son voyage. Le monde austral était enfin atteint⁠ ⁠! Des terres gisaient à la même latitude que Paris⁠ ⁠! Une nouvelle France s’ouvrait réellement à nous... Kerguélen parlait d’y planter du blé, du chanvre et, ce qui était plus judicieux, d’y « organiser une pêche de morue comme à Terre-Neuve, qui aurait été pour nos isles d’une utilité précieuse et aurait occupé nos bâtiments dans une saison où il sont en danger à l’Isle de France, avantages réels qui avaient été également entrevus par l’intendant Poivre, auprès duquel il avait trouvé conseil et assistance...

POINTE DE L’ARCHE. PORT CHRISTMAS, d’après Mercié : Aux terres de Kerguelen
Gravure POINTE DE L’ARCHE. PORT CHRISTMAS, d’après Mercié : Aux terres de Kerguelen
POINTE DE L’ARCHE PORT CHRISTMAS (D’après Mercié : Aux terres de Kerguélen).
Gravure POINTE DE L’ARCHE PORT CHRISTMAS (D’après Mercié : Aux terres de Kerguélen).

Plus ou moins persuadé qu’il avait accompli une grande découverte il repartit l’année suivante, autant pour achever son exploration que pour retrouver ses compagnons s’ils étaient encore vivants. Il éprouva la double déception de ne pas revoir ses amis et de constater qu’il avait pris pour un continent un simple archipel perdu sur les confins de l’océan Indien et dépourvu de toutes ressources.

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Rentré en France, il dut confesser son erreur. Dépouillé du prestige des triomphateurs, il fut rapidement en butte à la malignité publique. On se souvint de la disparition d’un équipage de la première expédition⁠ ⁠; accusé d’une négligence criminelle, il dut subir un procès infamant, fut jeté en prison et ses Relations détruites sur le bûcher.

Cook aborda à son tour, quelques années plus tard, en 1776, aux Kerguélen. Elles lui firent une si pénible impression qu’il leur donna le nom de Terre de la Désolation. Visitées depuis cette époque de nombreuses fois, l’on est aujourd’hui moins sévère à leur égard que le grand navigateur anglais.

ET L’ÎLE MARION

On s’accorde à penser qu’en prenant certaines précautions indispensables il serait possible d’y acclimater le mouton et d’y entretenir, comme on y est parvenu aux îles Falkland, des troupeaux immenses dont la Métropole pourrait tirer le plus grand profit. Situé en outre à faible distance de la route maritime du Cap en Australie, il est permis d’espérer que l’archipel des Kerguélen, dont la surface équivaut aux trois quarts de celle de la Corse, jouera un jour son rôle dans l’économie nationale et deviendra par ses pêcheries, ainsi que l’avait pressenti son découvreur, le Terre-Neuve des mers australes. Ces iles furent découvertes par Marion du Fresne du 13 au 23 janvier 1772. Ce navigateur avait quitté l’Ile de France le 18 octobre 1771 avec le Mascarin et le Marquis de Castries commandé par le chevalier Duclesmeur, sous prétexte de reconduire à Tahiti un indigène, amené par Bougainville à Versailles, et que Louis XV avait ordonné de rapatrier.

Ce malheureux étant mort à peu de distance des côtes, Marion se jugea autorisé à parcourir les régions australes dont l’exploration l’avait toujours tenté et constituait à ses yeux le véritable objet de son voyage. Il connaissait naturellement les projets de Kerguélen et souhaitait le devancer dans ses entreprises. Et de fait, un mois avant lui, il parvint à découvrir les îles qui portent aujourd’hui son nom et celui de son lieutenant Crozet. L’une d’elles, entrevue en 1775 par Cook, qui lui donna le nom de île du Prince Edouard, est considérée depuis comme possession anglaise.

Ayant aperçu un oiseau qu’ils prirent pour un pigeon blanc, espèce qui ne subsiste que sous les climats tempérés, les deux navigateurs se bercèrent des mêmes illusions que Kerguélen et crurent un moment s’être approchés du continent dont ils rêvaient. Mais ils reconnurent que ces terres désolées étaient perdues et qu’en descendant plus au sud on ne rencontrait que des glaces, flottant au milieu des brumes. Et sans aller plus loin, ils rentrèrent au port.

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Le continent austral avait vécu.

LES ILES GLORIEUSES, d’après un dessin du Journal des Voyages. Cul-de-lampe
Gravure LES ILES GLORIEUSES, d’après un dessin du Journal des Voyages. Cul-de-lampe
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Notes de l'édition originale

  1. p. 299 (I) L’ile Saint-Paul est devenu un rendez-vous pour les pêcheurs de la Réunion.

Citer ce chapitre

Alfred Martineau, « Les Comores », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. VI, Madagascar — Les Comores — Les Mascareignes — Le Pacifique — L'Afrique du Sud, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1933, p. 281-304.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-6/comores/les-comores/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002767