Colonies françaises

Tome VI · Les îles de France et de Bourbon · Chapitre 2

L'administration de la Compagnie des Indes (1715-1767)

Par p. 327-354 de l'édition originale 10 242 mots 13 illustrations 1933 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreLe sort des esclaves. — Les blancs en 1736. La Bourdonnais. Soins donnés à l’Agriculture. — Création de Port-Louis. Défenses de l’ile. — La Bourdonnais à Paris. Ses grands projets. — La P. Benoit Dumas. Organisation particulière des deux îles. — Le complot des esclaves de 1730 Bourdonnais à Mahé. Rappel de son escadre. Reconnaissance des îles Seychelles. — Le rappel et la disgrâce de la Bourdonnais. — Le gouverneur Pierre David (1748-1753). Bouvet (1753-1756) — Poivre et l’introduction des épices. — Magon (1756-1759). — Desforges Boucher (1759-1763). — La détresse des fles
327
Voyage à l’ile Bourbon. Frontispice
Gravure Voyage à l’ile Bourbon. Frontispice

P. Benoit Dumas. Organisation particulière des deux iles. — Le complot des esclaves de 1730. Le sort des esclaves. — Les blancs en 1736. La Bourdonnais. Soins donnés à l’Agriculture. — Création de Port-Louis. Défenses de Pile. — La Bourdonnais à Paris. Ses grands projets. — La Bourdonnais à Mahé. Rappel de son escadre. Reconnaissance des îles Seychelles. — Le rappel et la disgrâce de la Bourdonnais. — Le gouverneur Pierre David (1748-1753). Bouvet (1753-1756). - Poivre et l’introduction des épices. - Magon (1756-1759). — Desforges Boucher (1759-1763). — La détresse des îles. N mois à peine s’était écoulé depuis que le Toullec avait pris en main le gouvernement de l’Ile de France quand le chevalier de Nyon arriva à Bourbon, en janvier 1722. La compagnie des Indes avait décidé d’occuper l’Ile de France, tout au moins militairement, car elle envoyait une compagnie suisse de 210 hommes avec un chirurgien. La colonie nouvelle fut donc d’abord un poste militaire. Les directeurs de Paris avaient bien qu’elle ne rapporterait d’abord rien et même qu’elle coûterait cher,

Illustration de l'ouvrage, page 327
Gravure sans légende (page 327)
328

mais on commençait à parler des deux ports naturels du Sud-Est et du Nord- Ouest, qui en pouvaient faire une base importante sur la route des Indes.

De Nyon entouré de sa garnison suisse mais encore démuni d’administrés, commence par poser les premières bases fortifiées d’un point considéré comme stratégique. Faute d’une main-d’œuvre suffisante, il veut employer ses soldats à des travaux qui n’ont rien de militaire. La compagnie suisse se révolte et menace de se réfugier dans la forêt qui couvre tout l’intérieur si le gouverneur persiste à vouloir se servir d’eux comme de manœuvres⁠ ⁠; il est bien forcé de s’incliner.

FORT CONSTRUIT PAR LE HOLLANDAIS VAN DER STEL. D’après Valentin : Histoire des comptoirs
Gravure FORT CONSTRUIT PAR LE HOLLANDAIS VAN DER STEL. D’après Valentin : Histoire des comptoirs

Se retournant vers Bourbon il demande alors l’envoi à l’Ile de France de six colons créoles avec trente esclaves. Tous seront nourris et payés le jour de leur départ à raison de vingt sols par jour et par tête d’esclave. Grâce à cette offre, de Nyon obtient enfin la main-d’œuvre qui lui est indispensable.

Dès lors l’organisation intérieure de l’Ile de France se poursuit sans désemparer.

FORT CONSTRUIT PAR LE HOLLANDAIS VAN-DER-STEL (D’après Valentyn : Histoire des comptoirs hollandais).

329

Les mêmes procédés de restriction et de discipline qui ont déjà réussi quelques années auparavant à l’ile Bourbon sont employés avec succès. Le cadre administratif lui-même est remanié. Jusqu’à cette époque l’administration et la justice étaient aux mains du Conseil provincial de Bourbon auquel était rattachée l’Ile de France. Les décisions judiciaires prises à Bourbon étaient déférées en cas d’appel au Conseil supérieur de Pondichéry⁠ ⁠; ce qui n’allait pas sans de grandes et graves lenteurs.

Par lettres patentes de décembre 1733, le Conseil provincial de Bourbon fut érigé en Conseil supérieur détaché de celui de Pondichéry et un conseil provincial fut créé à l’Ile de France avec appel devant le Conseil de Bourbon. Ce nouvel état de chose s’organisa d’ailleurs assez lentement.

L’œuvre de Beauvollier de Courchant à Bourbon et du chevalier de Nyon à l’Ile de France fut vite arrêtée. Le premier fut nommé en 1723 gouverneur des Etablissements de l’Inde et de Nyon partit. Après le court gouvernement de M. Antoine Desforges Boucher (1723-1725), le pouvoir passa aux mains du lieutenant du roi à Bourbon Elie Dioré, tandis qu’à l’Ile de France l’autre lieutenant du roi, M. Brousse, se trouve rapidement en hostilités ouvertes avec deux des membres du Conseil provincial. Dumas est nommé directeur général des Iles de France et de Bourbon. • PARTICULIÈRE DES DEUX ILES iles, le 17 janvier 1727, Pierre Benoît BENOIT-DUMAS. ORGANISATION Heureusement pour l’avenir des deux

Benoît-Dumas est une de nos plus belles figures coloniales⁠ ⁠; prédécesseur et précurseur de Dupleix aux Indes, il lui a préparé les voies qui devaient le mener à la gloire⁠ ⁠; prédécesseur et précurseur de la Bourdonnais aux Iles sœurs, il a jeté les premiers jalons d’une organisation d’ensemble viable et fructueuse.

Bencit-Dumas commença sa carrière coloniale à Pondichéry où il fut conseiller, puis deuxième conseiller ou vice-président du Conseil de cette ville en 1723. Nul choix ne pouvait être plus utile aux Iles que celui de cet habile administrateur qui montra plus tard qu’il était aussi un chef plein de bravoure.

DES ESCLAVES. LES BLANCS EN 1736

Benoît-Dumas fit enfin régner sur Bourbon et sur l’Ile de France une direction énergique. Il apportait de France un règlement nouveau de la Compagnie qui unifiait les services. Les affaires commerciales et militaires nettement séparées seraient à l’avenir confiées à deux fonctionnaires qui s’occuperaient, à la fois, de l’Ile de France et de Bourbon. L’un portera le titre de directeur général du Commerce et inspecteur de la Police des deux îles, en résidence à Bourbon⁠ ⁠; il devra chaque année séjourner trois mois à l’Ile de France et s’y rendre chaque fois que les besoins du service l’exigeront. L’autre sera le commandant en chef à la tête du département militaire, il sera, lui aussi, unique pour les deux îles où il devra résider alternativement par périodes de six mois. De Bourbon, Benoît-Dumas passa à l’Ile de France où l’anarchie était à son comble. Réorganisant le Conseil provincial, qui depuis des mois ne se réunissait plus, le lieutenant du roi Brousse étant en guerre ouverte avec les conseillers Didier de Saint-Martin et Floch, le Directeur général mit le gouvernement civil et la police entre les mains de M. de Saint-Martin, tandis que M. Brousse gardait le commandement militaire. L’un habitait à Port-Bourbon, l’autre au Port Nord-Ouest. Malgré tout, des difficultés pouvaient encore surgir, la Compagnie nomma fort justement, à titre d’élément pondérateur, un gouverneur particulier de l’Ile de France qui fut M. de Maupin. En février 1730, alors que le nouvel état des choses commençait à fonctionner, un terrible événement mit l’ile Bourbon à deux doigts de sa perte. Grâce à la dénonciation de quatre noirs, le gouverneur apprit l’existence d’un complot fomenté entre les esclaves et qui avait pour but de s’emparer du pouvoir après avoir massacré tous les colons blancs. Le danger avait été tel que la répression devait être terrible. Les chefs de la conspiration déférés au Conseil furent condamnés à être rompus vifs en place publique et étranglés ensuite par le bourreau. L’exécution eut lieu à Saint-Denis les 25 et 27 février 1730. Après cet horrible événement et pour rassurer les esclaves de l’île, le gouverneur promulgua le jour même une amnistie générale pour tous les autres coupables.

330

Des mesures comme celles de février 1730 s’excusent jusqu’à un certain point par la gravité de la situation. La mise en culture des îles notamment à Bourbon, exigeait une main-d’œuvre considérable. Les blancs se refusaient à cultiver, d’ailleurs la chaleur les en empêchait. L’esclavage étant alors une institution reconnue⁠ ⁠; il était naturel de faire venir d’Afrique pour les deux îles une main-d’œuvre noire vigoureuse et sobre vraiment adéquate « au local » comme on disait alors. Abattant les forêts qui couvraient Bourbon et l’Ile de France, les esclaves y furent les créateurs de toutes les cultures.

A l’origine aucune loi ne réglementait les rapports entre les colons et les esclaves⁠ ⁠; mais dès 1715, une ordonnance du gouverneur de Parat posait les premières bases d’un système de protection de la main-d’œuvre servile. Tout maître convaincu d’avoir infligé de mauvais traitements à des esclaves, était privé de ses noirs. Etait également confisqué, l’esclave que son maître avait joué au jeu. Par contre l’es-

331

clave était tenu de servir son maître avec fidélité, respect et assiduité, sous peine du fouet et de la chaîne. Ces dispositions premières furent transformées et complétées par celles de l’édit de 1723, inspiré de la législation romaine et du Code noir de 1687 promulgué jadis à l’usage des colonies d’Amérique. Non seulement les esclaves étaient sauvegardés contre la brutalité de leurs maîtres, mais encore le législateur avait pris soin de réglementer l’hygiène physique et morale de l’esclave. Le colon était tenu de fournir vivres et vêtements à ses esclaves sous peine de confiscation. Si l’esclave tombait malade il devait être soigné convenablement, au cas contraire il était mis d’office à l’hôpital aux frais de son patron. Il était interdit au maître de donner à ses esclaves des boissons alcooliques.

Tout nouveau-né d’esclave devait être porté à l’Eglise pour y recevoir le baptême⁠ ⁠; les dimanches et jours de fête les esclaves étaient exemptés de travail⁠ ⁠; le maître avait la charge de faire donner à ses esclaves une instruction religieuse suffisante et ne devait pas les empêcher de remplir leurs devoirs religieux.

Le mariage entre blancs et noirs était rigoureusement interdit⁠ ⁠; le concubinage entre le maître et son esclave était également défendu, mais en fait cette disposition n’était guère observée⁠ ⁠; une esclave ne pouvait épouser un affranchi, mais elle pouvait être affranchie pour se marier. Le mariage entre esclaves ne pouvait être célébré sans l’autorisation du maître⁠ ⁠; les enfants, impubères ne pouvaient être vendus qu’avec leur mère⁠ ⁠; ces enfants, suivant le vieux principe romain assimilant la descendance de la femme esclave au croît d’un troupeau, appartenaient au maître de la mère.

Les esclaves de diverses plantations ne devaient jamais s’attrouper de jour ou de nuit sous peine du fouet, de la marque et même de mort dans des cas particulièrement graves. Contre les fugitifs les mesures étaient cruelles : l’esclave en fuite depuis plus d’un mois avait les oreilles coupées et était marqué d’une fleur de lys sur une épaule⁠ ⁠; à la première récidive il était marqué sur l’autre épaule et avait le jarret coupé, s’il récidivait encore il encourait la peine de mort. La mutilation du jarret et la mort étaient des peines susceptibles d’appel. Ces pénalités paraissaient nécessaires pour enrayer le recrutement des marrons, ces brigands noirs retranchés dans les forêts profondes des îles et qui formaient pour les plantations isolées un perpétuel et formidable danger.

A BOURDONNAIS, SOINS DONNES A L’AGRICULTURE

Si la population servile constituait pour le gouverneur un continuel souci, la population libre ne lui donnait pas que des satisfactions. Sans doute y avaitil à Bourbon et à l’Ile de France un certain nombre de braves gens tranquilles, mais ces pacifiques et ces laborieux étaient entourés d’une populace turbulente et douteuse. A Bourbon et encore plus à l’Ile de France, pas mal d’habitants étaient d’anciens pirates repentis et, pourrait-on dire, très relativement repentis⁠ ⁠; d’autres ménages de colons étaient formés par d’an- CARTE nde ciens soldats de la gar- DE L’ISLE DE FRANCE Lavie Gau ment- nison, dont nous savons pale dr Sarmose. Tar Cor le caractère remuant par les fréquentes révoltes signalées dans les documents officiels, mariés à des filles raflées par la police à Paris et dans les autres grandes villes, puis embarquées de force pour les « Iles ». Si le gouverneur devait se montrer d’une intransigeante sévérité avec les noirs, il était obligé également de sévir rigoureusement contre les blancs. L’œuvre de Benoît- Dumas aux Iles n’était pour lui qu’un utile lever de rideau⁠ ⁠; il était avant tout un Indien⁠ ⁠; sa carrière coloniale s’est CARTE DE L’ISLE DE FRANCE (De l’abbé La Caille). presque toute passée à Pondichéry⁠ ⁠; sa destinée ly appelait, et il y fut en effet nommé gouverneur en 1736 en remplacement de Lenoir, qui rentrait volontairement en France. Fort heureusement pour les Iles, parmi les jeunes officiers qui les avaient visitées pendant les premières années de leur mise en exploitation, il se rencontra un homme

332
CARTE DE L’ISLE DE FRANCE DE L’ABBÉ LA CAILLE
Gravure CARTE DE L’ISLE DE FRANCE DE L’ABBÉ LA CAILLE
333

de génie, à la fois commerçant et habile, brave officier et grand administrateur, improvisateur de première force surtout, alors qu’il fallait pour réussir aux Iles faire tout avec rien.

Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais, le véritable créateur des colonies jumelles de Bourbon et de l’Ile de France, naquit à Saint-Malo le II février 1699. Après une enfance et une première jeunesse tout entières consacrées à la navigation dans les mers de l’Inde, il était rentré en France et avait épousé à Saint-Malo en 1734, Anne-Marie Le Brun de la Franquerie.

ILE DE FRANCE. JARDIN DE M. CÉRÉ AUX PAMPLEMOUSSES (D’après un dessin de Milbert) (Gravé par Lejeune).
Gravure ILE DE FRANCE. JARDIN DE M. CÉRÉ AUX PAMPLEMOUSSES (D’après un dessin de Milbert) (Gravé par Lejeune).

C’est alors, ou peu de temps après, qu’au cours d’un voyage à Paris, il fit connaissance du contrôleur général Orry et de son frère de Fulvy, personnages tout-puissants à la Compagnie des Indes. Cette entrevue fut de la plus haute importance pour l’avenir de la Bourdonnais et pour celui des Iles.

Admirablement au courant de la situation dans la mer des Indes, le Malouin fit un tableau général des valeurs encore inexploitées des deux îles⁠ ⁠? Il insista sur le non-sens qui mettait l’Ile de France dans la dépendance de l’ile Bourbon sans rade sûre alors que sa voisine par ses deux magnifiques ports naturels du Nord-

334

Ouest et du Sud-Est pouvait devenir, non seulement une colonie excellente, mais la clef de tout le commerce de la mer des Indes. Pour La Bourdonnais, l’Ile de France pouvait être non seulement la métropole commerciale des colonies au delà du Cap de Bonne-Espérance, mais encore elle était destinée à être une base de guerre de premier ordre susceptible d’abriter de nombreux vaisseaux de ligne avec ateliers de constructions navales et arsenaux.

Point névralgique de tout le commerce d’Extrême-Orient, l’Ile de France, base navale, rendait la France maîtresse de toute la navigation de la mer des Indes, car une flotte à l’abri dans ses ports avait le pouvoir d’arrêter net toute escadre étrangère allant d’Europe aux Indes ou en revenant.

Orry fut prodigieusement intéressé par l’exposé qui lui était fait. Il avait déjà depuis plusieurs années les yeux tournés vers les Mascareignes et tout spécialement vers l’Ile de France. Dès 1731, il y avait envoyé un habile ingénieur, de Cossigny, et les rapports qu’il venait de recevoir concernant les qualités des ports mauriciens, concordaient avec ce que lui disait La Bourdonnais.

Le contrôleur général n’hésita pas. Nul homme ne serait jamais plus qualifié que La Bourdonnais pour donner aux Iles l’impulsion indispensable. Pressenti par lui, La Bourdonnais accepta cette mission et le roi le nomma sans tarder gouverneur général des Iles de France et de Bourbon. La Compagnie des Indes ratifia cette nomination. Le 5 juin 1735 La Bourdonnais arrivait à l’Ile de France et se mettait à l’ouvrage.

Le nouveau gouverneur présentait au physique le type du Breton petit et râblé. Sa physionomie était assez lourde, nez fort, sourcils épais, visage large. Mais ce courtaud était d’une activité dévorante⁠ ⁠; ceux qui servirent sous ses ordres déplorèrent souvent d’être tombés entre les mains d’un chef aussi infatigable et aussi exact dans tout ce qui concernait la discipline. Cette obstination fut un facteur puissant de succès. L’acharnement du gouverneur à bien faire vint à bout de toutes les forces d’inertie liguées contre lui. Là où ses prédécesseurs n’avaient encore fait que des tentatives plus ou moins heureuses, il bâtit du solide et du définitif.

Sévère et juste quand il le fallait, La Bourdonnais savait aussi lorsqu’il était nécessaire, faire preuve d’une grande bonté. Les chroniques contemporaines sont pleines des actes de générosité du gouverneur pour aider tel ou tel colon méritant et travailleur, pour doter telle ou telle jeune fille pauvre. La Bourdonnais, négociant enrichi avant d’arriver à l’Ile de France, ne cessa d’ouvrir sa bourse à tous ceux de ses administrés qu’il jugea dignes d’intérêt.

Lorsque La Bourdonnais prit la direction des Iles, l’agriculture de l’ile Bourbon et de l’Ile de France n’avait fait l’objet d’aucune étude d’ensemble. La Compagnie des Indes envisagea d’abord les Mascareignes comme des points de relâche destinés à procurer aux navires de passage des vivres frais, puis des ordres furent donnés de faire des cultures vivrières sans se préoccuper de savoir quelles cultures avaient le plus de chances de réussir. Lorsque le café indigène fut découvert à Bourbon, la Compagnie en avait ordonné la plantation intensive, l’excès de production avait abouti à la ruine des autres cultures. Ainsi la famine qui avait toujours menacé les îles sœurs n’était nullement conjurée.

335

A l’ile Bourbon s’attaquant à l’engouement pour le café qui avait fait abandonner complètement les céréales, La Bourdonnais décida que le vin et en général toutes les marchandises provenant des magasins de la Compagnie ne se paieraient qu’en céréales. La Bourdonnais lui-même pour donner l’exemple faisait servir à sa table du pain de maïs produit dans le pays. Il compléta la mesure en donnant l’ordre à chaque habitant d’avoir un certain terrain pour les vivres, faute de quoi sa plantation de café serait réduite d’office.

Acclimateur avisé et voyageur averti, La Bourdonnais, tout en encourageant les cultures vivrières, s’employa aussi à développer des cultures industrielles, c’est ainsi qu’il créa celles du coton, de la canne à sucre et de l’indigo. L’introduction du manioc qu’il réussit malgré les habitants fut une nouvelle richesse. Afin de développer le troupeau local, nécessaire à l’approvisionnement en viande de boucherie, La Bourdonnais s’appliqua même à améliorer la composition des pâturages.

En créant ainsi l’agriculture, La Bourdonnais travaillait à la protéger contre les dévastations des marrons. Là où ses prédécesseurs avaient échoué, il réussit. Pour lutter contre les noirs il forma une maréchaussée composée de Malgaches à qui il donna une solde convenable et un uniforme imposant. En 1740 les marrons étaient presque complètement supprimés.

CREATION DE PORT-TOUTS. DÉFENSES DE L’ILE

Les Iles produisant leur nourriture et commençant à constituer d’importants stocks de café, de coton, d’indigo et de sucre de canne, il fallait organiser les ports destinés à exporter ces produits. La Bourdonnais créa Port-Louis. devait être plus qu’un port, ce devait être la capi- Port-Louis, dans l’esprit de la Bourdonnais, tale de l’Ile de France et des Mascareignes, le centre intellectuel et mondain des Iles, la forteresse de la mer des Indes. La Bourdonnais avait remarqué que les colons des îles étaient toujours de pauvres gens. Ceux qui y demeuraient n’y restaient que parce qu’ils n’avaient pas les moyens d’aller ailleurs. Un tel état de choses empêchait le développement de la colonie. Pour y remédier La Bourdonnais s’applique à construire une ville confortable avec des maisons habitables, un marché et des boutiques où l’on put se procurer à peu près tout le nécessaire. Lorsque chacun se fut logé convenablement et que les boutiquiers indous amenés d’Asie aux frais du gouvernement eurent commencé leur commerce, La Bourdonnais multiplia toutes les distractions, donnant fréquemment réceptions et bals, attirant autour de lui la jeunesse des Iles, favorisant les mariages entre bonnes familles de Bourbon et de l’Ile de France, dotant les jeunes filles. Les constructions du Port- Louis furent solides et d’un bel effet⁠ ⁠; le palais du gouverneur, l’hôpital, les magasins de la Compagnie étaient les principaux édifices de la ville naissante. Par un aqueduc de 3 6o0 toises de long, La Bourdonnais y amena l’eau de la Grande Rivière.

336

LE PORT-LOUIS VU DU LARGE

LE PORT-LOUIS, VU DU LARGE
Gravure LE PORT-LOUIS, VU DU LARGE

La ville bâtie, il fallait en faire un grand port de mer et une forteresse. Port-Louis devait, suivan , jouer dans la mer des Indes un rôle aussi important que Batavia. En improvisant tout, en prenant sur place le bois des forêts qu’il fit façonner, en enrégimentant des habitants dont il fit l’éducation professionnelle, La Bourdonnais arriva à faire en cinq ans du Port-Louis une base navale de premier

V. - LA BoURDONNAIS, portrait anonyme. École française du dix-huitième siècle. (Musée

Illustration de l'ouvrage, page
Gravure sans légende (page —)
HIST. COLONIES. - MADAGASCAR

LA BOURDONNAIS École française du XVIIIe siècle (anonyme) (Musée de Versailles). PLANCHE V

337

ordre, où, non seulement on pouvait faire aux navires de passage toutes les réparations nécessaires, mais où des navires de trois cent cinquante tonneaux, comme l’Insulaire, purent être construits de toutes pièces.

Quant à la fortification de l’Ile de France, elle fut également conduite de la plus heureuse façon. Les vaisseaux ne pouvaient entrer à Port-Louis qu’en se touant. L’attaque de la ville par une escadre ennemie était donc déjà difficile alors que l’escadre de défense sortant vent arrière avait l’avantage. De plus tout vaisseau qui pénétrait dans le port Nord-Ouest était obligé de défiler devant un îlot de corail, l’ile aux Tonneliers, large de cent pas tout au plus et longue d’un mille. La Bourdonnais y établit une batterie qui pouvait mitrailler tout à son aise le navire ennemi qui se serait aventuré jusque-là. Toute une série d’autres batteries installées dans des fortins aux meilleurs points stratégiques pouvaient croiser leurs feux de la manière la plus efficace. Enfin pour compléter ce système de défense, La Bourdonnais décida de construire la citadelle sur le plateau du Pouce qui domine la ville et s’étend sur 4 000 mètres de circonférence. Reliée à la ville par un seul passage étroit et facilement défendable, pourvue de trois sources jaillissantes, cette forteresse pouvait en cas de péril extrême recevoir toute la population.

Un si important système de défense ne pouvait être efficacement occupé par les 106 soldats composant alors toute la garnison de l’Ile de France, aussi La Bourdonnais militarisa-t-il tous les habitants. Il divisa son monde en quatre classes, chaque colon suivant sa situation de fortune devait répondre à l’appel de mobilisation en cas de péril. Chaque dimanche à l’issue de la messe avait lieu le maniement des armes.

Cette œuvre formidable très succinctement résumée dans les lignes que l’on vient de lire fut accomplie en cinq ans de 1735 à 1740, avec l’aide initiale du seul M. de Tromelin et d’une quinzaine d’ouvriers amenés à l’Ile de France sur le navire le Fleury.

Lorsqu’on étudie la comptabilité de La Bourdonnais, on est plein d’admiration pour ce grand administrateur, car dans cette période d’organisation intense, où les constructions étaient faites au moyen d’une main-d’œuvre d’occasion et qu’il fallait payer très cher, La Bourdonnais trouva moyen de faire rendre aux Iles un bénéfice de 4 OIO 403 francs. Comme pendant la même période de cinq ans, la Compagnie a dépensé pour les Iles sœurs 5 029 039 francs, nous arrivons à cette conclusion que tout le travail d’organisation de La Bourdonnais, la création peut-on dire de la colonie, a coûté à la Compagnie la somme minime de 1 019 636 francs.

L’œuvre de la Bourdonnais est d’autant plus méritoire qu’il l’accomplit au milieu

HISTOIRE DES COLONIRS. T. VI,

338 SES GRANDS PROJETS

des récriminations incessantes de ses subordonnés (les lettres de M. de Cossigny contre La Bourdonnais foisonnent dans la correspondance générale des Archives des colonies) et des officiers de marine de passage, obligés de se plier comme les autres aux exigences d’une discipline jusqu’alors inconnue d’eux. En 1740 La Bourdonnais obtint un congé et rentra en France. Très affecté par la mort dans le court espace de trois mois de sa femme et de deux jeunes enfants il pensait bien ne plus retourner dans la mer des Indes. La destinée en décida autrement.

A son arrivée à Paris, La Bourdonnais trouva dans les sphères dirigeantes de la Compagnie des Indes toute une cabale montée contre lui. Il s’était montré trop indépendant, il avait, malgré les ordres des directeurs, fait de l’Ile de France plus qu’un simple comptoir de commerce, plusieurs jugeaient sévèrement cette attitude.

En outre les colons de Bourbon avaient envoyé des émissaires pour se plaindre de La Bourdonnais. L’un d’eux, le sieur de Belcourt, condamné deux fois par les tribunaux des Iles pour attentat aux mœurs et coups et blessures, fit paraître un libelle qui l’accusait de concussion. La Bourdonnais demanda lui-même une enquête qui aboutit à la justification éclatante de sa conduite. Malgré cette satisfaction, il demanda à ne pas retourner aux Iles. On ne crut pas devoir déférer à ce désir⁠ ⁠; mais l’idée de se retrouver en présence de ceux qu’il sentait être ses ennemis, ne lui souriait guère. Son esprit fertile ne tarda pas à imaginer un projet qui, tout en étant profitable à la Compagnie, lui permettrait à lui-même d’avoir les coudées franches. On parlait alors d’une guerre prochaine avec l’Angleterre. La Bourdonnais imagina d’armer pour son compte six vaisseaux et deux frégates et de partir pour l’Inde. Si la guerre éclatait il ferait la course contre les navires anglais. L’argent trouvé sur eux serait remis à la Compagnie contre des lettres de change, ce qui lui éviterait de faire venir de France du numéraire. Quant aux marchandises, La Bourdonnais irait les vendre dans les mers du Sud, là où ne fonctionnerait pas le privilège de la Compagnie. Puis il toucherait à la Chine pour obtenir, par des échanges de monnaies, des espèces en or. Passant ensuite aux Iles, il remettrait à la Compagnie les fonds dont elle aurait besoin et rapporterait le surplus en France. La mer des Indes serait ainsi nettoyée des vaisseaux anglais rançonnés à merci et les bénéfices seraient considérables. Si la guerre n’éclatait pas, l’armement pourrait toujours servir⁠ ⁠; La Bourdonnais chargerait à fret pour la Compagnie et réaliserait encore de beaux bénéfices.

Ce grand projet ayant été exposé à Maurepas, le secrétaire d’Etat de la Marine comprit tout de suite ce qu’il y avait de génial dans le plan de La Bourdonnais⁠ ⁠; seulement après avoir consulté ses collègues et pris les ordres du roi, il voulut que le projet conçu par le Malouin pour son compte personnel fût exécuté pour celui de l’Etat, et il lui proposa à cet effet de lui confier une escadre qui comprendrait deux vaisseaux du roi et quatre de la Compagnie, avec une commission de capitaine de frégate dans la marine royale. Cette solution, envisagée d’abord sans que la Compagnie ait été amenée à donner son avis, satisfit très médiocrement La Bourdonnais⁠ ⁠; il sentit tout de suite que le Conseil des directeurs pourrait lui en tenir rigueur et mal le seconder dans son entreprise, mais les ordres du roi étaient formels et La Bourdonnais s’embarqua à Lorient le 5 février 1741 avec 5 navires de la Compagnie, I 200 marins et 500 soldats⁠ ⁠; au dernier moment les vaisseaux du roi ne purent lui être donnés.

339 RECONNAISSANCE DES ÎLES SEYCHELLES

Il emportait des instructions d’Orry, qui lui donnait le commandement en chef sur terre et sur mer dans le ressort de son gouvernement. S’il avait des ordres à donner sur terre en dehors des Mascareignes, il devait au préalable y être autorisé par les Conseils. Il lui était également recommandé de ne « s’emparer d’aucun établissement ou comptoir des ennemis pour le conserver ». Les nouvelles de l’Inde qu’il apprit en débarquant à Port-Louis étaient des plus graves : Pondichéry était menacé par les Mahrates⁠ ⁠; le siège peut-être même était déjà commencé. La Bourdonnais donna immédiatement les ordres nécessaires pour assurer la défense des Iles avec les seuls habitants et le 23 août 1741, il levait l’ancre pour l’Inde.

Lorsqu’il arriva devant Pondichéry, la ville se trouvait dégagée de tout danger, grâce à l’attitude énergique du gouverneur Dumas, à la veille de rentrer en France⁠ ⁠; mais un péril plus pressant peut-être menaçait notre petit établissement de Mahé, où nous étions depuis plusieurs mois en guerre avec les gens du pays, secrètement excités contre nous par les Anglais de Tellichery. La Bourdonnais partit aussitôt (22 octobre) pour aller dégager cette place, qu’il ramena sous l’autorité de la Compagnie après une courte et vigoureuse campagne. N’ayant plus alors rien à faire aux Indes il rentra directement à l’Ile de France (février 1742). A peine arrivé, lui parvenaient les vives félicitations du cardinal Fleury et des lettres de noblesse du roi. Ces lettres de noblesse faisaient d’ailleurs double emploi⁠ ⁠; La Bourdonnais était déjà de famille noble, ce que l’on ignorait à Paris. A la fin de son premier séjour aux Iles, le gouverneur avait déjà reçu la croix de Saint-Louis et

340

une gratification de 8oo0 livres. Les lettres de noblesse de 1742 furent le dernier geste de récompense à ce grand serviteur du pays. La fin de sa carrière à dater de ce moment-là sera marquée malgré ses succès par les plus lamentables malheurs.

Aguerrie par l’expédition de Mahé, l’escadre de La Bourdonnais était devenue une arme sérieuse contre les Anglais. Si la guerre que l’on sentait toujours prochaine venait enfin à éclater son chef fondait sur elle les plus belles espérances. Mais la paix se prolongeait. Fatigués d’entretenir dans la mer des Indes une flotte qui leur coûtait fort cher et dépensait tous les jours, les directeurs qui avaient été toujours hostiles à l’entreprise du Malouin, réussirent à arracher au contrôleur Orry l’ordre de rappel de l’escadre.

SEYCHELLES, ÎLE MAHÉ. LA POINTE LARUE, d’après Alluaux : Voyage aux îles Seychelles
Gravure SEYCHELLES, ÎLE MAHÉ. LA POINTE LARUE, d’après Alluaux : Voyage aux îles Seychelles

La Bourdonnais la renvoya la mort dans l’âme, et écrivit en même temps à Orry pour lui donner sa démission. Si, plus frondeur, il avait tant soit peu résisté, le décision des directeurs aurait pu demeurer sans effet, car l’ordre était à peine donné qu’Orry sentait enfin la guerre imminente et donnait contre-ordre à La Bourdonnais... malheureusement trop tard. Le mal était déjà grand, le contrôleur jugea qu’il serait irréparable s’il acceptait la démission de La Bourdonnais. Dans une lettre flatteuse et digne d’un grand homme d’Etat, Orry répondit au gouverneur des Iles que sa seule présence dans la mer des Indes était la sauvegarde de la France.

SEYCHELLES, ILE MAHÉ. LA POINTE LARUE (Alluaux : Voyages aux les Seychelles).

341

De nouvelles forces ne pouvaient être envoyées dans l’Inde⁠ ⁠; il fallait donc y laisser sur place l’improvisateur remarquable, seul susceptible de former sur place des défenseurs pour nos colonies d’Orient. En terminant le contrôleur laissait entendre à La Bourdonnais qu’en cas de malheur arrivé à Dupleix, il était destiné à occuper le poste de gouverneur des établissements français dans l’Inde.

Du moment que l’avenir des possessions françaises de la mer des Indes était mis en jeu, La Bourdonnais ne pouvait plus hésiter⁠ ⁠; 11 resta et employa son énergie à compléter l’organisation des Iles sœurs et à consolider la situation de la France dans les îles voisines. En 1742, le capitaine Lazare Picault avec la tartane Elisabeth et le capitaine J. Grossen avec le Charles furent envoyés par lui en exploration ILES SEYCHELLES. L’ILE PRASLIN dans les archipels voisins. (Mission de la baie Sainte-Anne). Ayant reconnu, disaientils, l’ile de l’Assomption et le groupe des Sept Frères, ils revinrent en janvier 1743, rapportant le plan de l’archipel des Gorgados Garayos.

ILES SEYCHELLES. L’îLE PRASLIN. (Mission de la baie Sainte-Anne)
Gravure ILES SEYCHELLES. L’îLE PRASLIN. (Mission de la baie Sainte-Anne)

Mais La Bourdonnais soupçonna que Picault avait pris les Amirantes pour les Sept Frères, il l’y fit retourner accompagné d’un ingénieur géographe avec mission de prendre possession de ces îles au nom du roi de France. En 1743, cette prise de possession avait lieu⁠ ⁠; le nom des Sept Frères fut remplacé un peu plus tard par celui d’iles Seychelles et Picault donna à la principale le nom de Mahé en l’honneur du gouverneur des Iles de France et de Bourbon.

A partir de cette date, l’histoire de La Bourdonnais appartient plus à celle de l’Inde qu’à celle des Iles, aussi nous bornerons-nous à en rappeler les faits principaux.

La Bourdonnais était tout à son administration lorsque le rer septembre 1744, la Fière apporta la nouvelle de la déclaration de guerre entre la France et l’Angleterre. Les prévisions de La Bourdonnais se réalisaient, mais les forces qu’il avait préparées dans cette éventualité pour faire pencher la balance en faveur de la France

342

lui avaient été retirées. Non seulement il se trouvait désarmé pour l’attaque mais l’Angleterre, prenant l’offensive sans tarder, envoyait dans la mer des Indes une escadre de quatre vaisseaux de guerre, bons marcheurs et bien armés sous les ordres du commodore Barnett, secondé par le capitaine Peyton. Postés aux détroits de la Sonde et de Malacca, ils capturèrent à peu près tous les navires de commerce français qui naviguaient dans les mers d’Extrême-Orient, sans tenir le moindre compte d’un traité de neutralité que Dupleix qui venait de succéder à Dumas comme gouverneur de Pondichéry, était parvenu à conclure avec le gouverneur de Madras et avec le commandant de Tellichery. La Bourdonnais n’avait plus de flotte à leur opposer⁠ ⁠; par un de ces tours de force dont il était coutumier, il en forma une. Dès le mois de mai 1745, il avait trouvé le moyen d’équiper trois navires construits de toutes pièces à Ille de France⁠ ⁠; à l’aide de ces navires il était en mesure de convoyer des bâtiments de commerce qui pourraient venir de France, mais il lui était impossible d’entreprendre une action utile contre les Anglais, tant qu’il n’aurait pas reçu un renfort de la métropole. La flotte impatiemment attendue ne put arriver à Port-Louis que le 28 janvier 1746⁠ ⁠; elle comprenait cinq gros navires, dont l’Achille, vaisseau amiral, que devait commander La Bourdonnais. La mission confiée à cette escadre était de s’emparer de Madras par un concours que lui donnerait le gouverneur de Pondichéry⁠ ⁠; La Bourdonnais ne songeait qu’à la réalisation rapide de cette grande entreprise. Malheureusement il lui fallut emmener cette escadre à Madagascar pour la ravitailler et ce fut une nouvelle perte de temps. Là elle subit une effroyable tempête qui la désempara et retarda encore son départ pour l’Inde⁠ ⁠; La Bourdonnais employa quarante-huit jours à la remettre en état et ce n’est que le 6 juillet qu’elle arriva enfin en vue de Negapatam sur la côte de Coromandel. Elle comprenait 9 navires et portait 2 210 hommes. Le corps d’infanterie embarqué aux Iles était commandé, sous les ordres de La Bourdonnais, par le lieutenant colonel Sicre de Fontbrune, le major Passy, M. de Rostaing commandant l’artillerie et Desforges-Boucher, ingénieur en chef du roi. Le surlendemain, 8 juillet, La Bourdonnais arrivait enfin à Pondichéry après avoir livré la veille un combat fort meurtrier et toutefois indécis à la flotte anglaise du capitaine Peyton, remplaçant Barnett décédé.

DE LA BOURDONNAIS

A Pondichéry il rencontra Dupleix, qu’il n’avait pas revu depuis dix-huit ans. Le différend qui survint alors n’appartient plus du tout à l’histoire des Iles⁠ ⁠; rappelons toutefois que dès le premier jour des dissentiments fort graves surgirent entre les deux hommes au sujet de l’expédition de Madras et du sort qui devait être réservé à cette place, si elle tombait entre nos mains. Une maladie très grave mit pendant quelques jours La Bourdonnais dans l’impossibilité d’agir de quelque façon que ce fut. Rien n’était encore décidé pour l’avenir lorsque la place fut prise le 21 septembre⁠ ⁠; aussi Dupleix se crut-il en droit de considérer comme nulle et non avenue la capitulation moyennant rançon que La Bourdonnais avait consentie. On sait le reste : les deux hommes fort susceptibles et même fort orgueilleux l’un et l’autre, s’obstinèrent dans leurs sentiments ou plutôt dans leur amour-propre et l’on ne sait comment la querelle se fût terminée si une tempête, dispersant la flotte de La Bour-. donnais le 13 octobre, ne l’avait mis dans l’impossibilité de maintenir son point de vue et n’avait laissé en fait Dupleix le maître de la situation. Dupleix en profita pour modifier comme il lui convenait le traité de rançon signé par La Bourdonnais et celui-ci retourna directement aux Iles où il arriva le Io décembre avec les débris de son escadre, dont une partie avait été laissée à Pondichéry à la disposition de Dupleix. Aux Iles, il trouva sa place occupée par Pierre Anne David, fils de l’un des directeurs de la Compagnie et précédemment gouverneur du Sénégal. David avait pouvoir pour enquêter sur l’administration de son prédécesseur avec mission, si l’enquête était favorable, de lui confier le commandement des vaisseaux qui le ramèneraient en France.

343

On juge de la pénible surprise de La Bourdonnais. Impatient de se justifier, il fit publier dans les deux îles qu’il était prêt à donner satisfaction à toute personne qui se présenterait à lui et à qui il aurait causé un dommage quelconque. La Bourdonnais était en pleine disgrâce, nul n’avait plus à se gêner avec lui⁠ ⁠; pourtant pas une voix dans toute l’étendue de la colonie ne se leva contre le maître d’hier.

De son côté l’enquête minutieuse à laquelle s’était livré David n’ayant rien fait apparaître contre La Bourdonnais, le nouveau gouverneur n’hésita pas un instant à confier le commandement des vaisseaux alors en rade à son malheureux prédécesseur.

On connaît le reste. Rentré en France après une traversée des plus mouvementées, prisonnier un moment des Anglais à Falmouth, arrêté à Paris sur les instigations des amis de Dupleix, qui l’accusaient de n’avoir consenti à la capitulation de Madras que moyennant un gros cadeau personnel, attaqué par la marquise de Pompadour, soutenu par le maréchal de Richelieu, il passa trois ans à la Bastille, avant d’entendre proclamer solennellement son innocence par la Chambre de l’Arsenal (3 février 1751). La Bourdonnais a trop fait pour la Patrie et surtout pour les deux îles qu’il administra pendant dix ans pour que le jugement de l’Histoire ne confirme pas celui de la chambre de l’Arsenal. Le successeur de La Bourdonnais aux Iles avait

344

DAVID (1748-1753) fait preuve de réelles qualités comme gouverneur du Sénégal. La mission expresse qu’il reçut pour les îles, fut de s’occuper exclusivement d’agriculture, sans se laisser aller à des rêves guerriers qui ne convenaient nullement à une compagnie de commerce. Instructions assurément fort sages en temps de paix, mais absolument hors de saison alors que nous étions en guerre ouverte avec l’Angleterre. David les suivit à la lettre et ne prit aucune précaution pour compléter le système défensif des deux îles.

Son imprévoyance n’eut pas trop de conséquences fâcheuses. Dans le courant du mois de juillet 1748 devant le Port-Louis, sans autre défense que celle créée une dizaine d’années auparavant par La Bourdonnais et depuis à peu près abandonnée, se présenta une importante escadre anglaise composée de vingt-huit vaisseaux sous les ordres de l’amiral Boscawen. Dans le port encombré par les navires de la compagnie, un seul vaisseau armé en guerre l’Alcide commandé par M. de Kersaint. Courageusement, un contre vingt-huit, cet officier embosse immédiatement son bâtiment en travers du chenal de façon à barrer la route à l’ennemi. Manœuvre folle et qui ne peut que sauver l’honneur. Manœuvre tellement folle que l’amiral voyant agir l’Alcide, ne doute pas que toute une flotte de guerre ne se trouve dans le port. Comme l’escadre anglaise a le vent contre elle et qu’elle ignore la force de son adversaire, elle jette prudemment l’ancre à portée de canon de la côte.

Voyant cette attitude circonspecte, les défenseurs de Port-Louis décident de forcer le simulacre. Sur le sommet de la Petite Montagne, La Bourdonnais jadis a fait placer par le capitaine de Rostaing un mortier chargé de protéger la rade Abandonné depuis des années cet engin était considéré par tous comme hors de service. Dans un tel péril on tente malgré tout de s’en servir. Le mortier vénérable est chargé, le coup part, mais ne produit aucun effet. Le tir est alors rectifié et un deuxième projectile vient tomber si près de l’un des navires anglais que Boscawen, persuadé qu’une batterie de mortiers commence à entrer en action, fait reculer le mouillage de sa flotte pour rester hors de portée du feu de l’ennemi. S’il eut connu la vérité, il eut assurément pris moins de peine⁠ ⁠; le vieux mortier était si peu en état de servir qu’à la seconde décharge il avait éclaté.

Après cette alerte, Boscawen resta cinq jours dans l’expectative⁠ ⁠; le sixième un des vaisseaux se décida à se rapprocher de la côte et se mit à canonner un point du littoral où l’on avait cru repérer une batterie de défense⁠ ⁠; il s’agissait en réalité d’un gros tas de fagots que la mitraille anglaise dispersa, sans bien entendu provoquer de riposte. Rassuré par ce silence, l’escadre anglaise sembla vouloir attaquer⁠ ⁠; vers le soir, les assiégés virent une frégate et quelques corvettes passer à distance respectueuse de la côte en direction de la baie de la Petite Rivière. Comme ce point était sans un seul défenseur, le baron Grant, commandant du quartier des Plaines Wilhems, s’y porta rapidement avec une poignée d’hommes et quelques pièces de campagne. Renseigné par l’attitude précédente des Anglais, Grant fait dissimuler ses hommes et donne surtout des instructions aux tambours qu’il avait amenés avec lui et qu’il disperse dans les environs. A la nuit tombante les corvettes se hasardent dans l’embouchure de la Rivière. Elles sont tout à coup vigoureusement saluées par une décharge d’artillerie. A ce signal, dans le lointain, de tous côtés, des tambours invisibles battent aux champs. Certains d’être attaqués par des forces considérables, les Anglais se replient précipitamment et le lendemain matin l’escadre de Boscawen renonçant à cette conquête difficile s’éloigne tout entière. Aussi bien son but prin-

345

LES PLAINES WILHEMS. ILE MAURICE

LES PLAINES WILHEMS. ILE MAURICE
Gravure LES PLAINES WILHEMS. ILE MAURICE
346

Pondichéry. cipal n’était-il pas de prendre Port-Louis mais d’aller dans l’Inde et d’attaquer

L’alerte de Boscawen fut le seul événement marquant du gouvernement de David avec la construction du « Réduit » célèbre dans les fastes de l’Ile de France. La chronique scandaleuse des Iles représente David comme un admirateur passionné du beau sexe et donne une cause sentimentale à la création du Réduit. Sur les confins des quartiers de Moka et des plaines Wilhems, au confluent de trois rivières, le gouverneur avait découvert un site délicieux qu’il baptisa « le Bout du Monde »⁠ ⁠; la nature y était prodigue de toutes les beautés et non loin de ce lieu bénit habitait une mystérieuse créole, humaine mais fort timide. Pour y abriter ses amours le gouverneur David fit construire le « Réduit », mais pour le monde il fallait une raison officielle à cette construction. La tentative de l’escadre anglaise fut l’occasion rêvée. David annonça qu’il bâtissait le Réduit pour servir d’asile aux dames de la colonie en cas d’une nouvelle attaque de l’ile par les Anglais. Le « Réduit » fut d’ailleurs construit comme une maison forte avec fossés, pont-levis, machicoulis et barbamari le plus jaloux n’aurait pu y pénétrer. canes. Les mauvaises langues assuraient qu’avec de tels moyens de défense le

Quelle que soit la véritable raison de l’édification du « Réduit », cette propriété devint l’un des deux jardins d’essais de l’Ile de France, l’autre étant constitué par le Jardin des Pamplemousses, célèbre dans le monde entier et créé par La Bourdonnais. Aux Pamplemousses et au « Réduit » furent entreprises toutes les plantations de végétaux exotiques pouvant par leur acclimatation dans nos colonies faire naître de nouvelles richesses agricoles⁠ ⁠; beaucoup réussirent dont nous parlerons dans la suite de cet ouvrage. David débuta au « Réduit » par des plantations de coton- niers⁠ ⁠; il en établit d’autres aux Pamplemousses.

Pendant que ces événements se passaient à l’Ile de France, plusieurs gouverneurs particuliers s’étaient succédé à Bourbon, bons administrateurs de second ordre, dont les gouvernements n’ont rien laissé de saillant. Ce sont L’Emery Dumont (1735-1739), Pierre-André d’Héguerty (1739-1743), Didier de Saint-Martin et Jean-Baptiste Azéma, qui en l’absence de La Bourdonnais administrèrent les deux iles où ils firent une sorte de chassé-croisé, l’un étant à l’Ile de France quand l’autre de Saint-Martin administra Bourbon jusqu’en 1746, époque à laquelle il fut rem- était à Bourbon et vice versa (1743-1746). Après la mort d’Azéma (1745), Didier placé comme gouverneur par Gaspard de Ballade (1746-1749). Enfin après le gouvernement intérimaire de Brénier (1749-1750), vint Jean-Baptiste-Charles Bouvet de Lozier, plus communément appelé Lozier-Bouvet.

347 L’INTRODUCTION DES ÉPICES

Ce dernier personnage, première illustration d’une famille qui devait donner à la France plusieurs gouverneurs et amiraux, était né en 1706. Il s’était fait connaître dès 1739 par un essai de reconnaissance des terres australes, où l’une des iles découvertes a gardé son nom, celui de Bouvet, puis il avait servi dans l’Inde et avait contribué à la défense de Pondichéry attaqué par l’amiral Boscawen. Rentré en France il y avait épousé la fille du directeur David et c’est ainsi que ses services passés, qui étaient réels, non moins que la protection de son beau-père, avaient fait de lui un gouverneur des Iles. David étant parti pour la France en congé le Io février 1753, il le remplaça automatiquement comme gouverneur général des Mascareignes. Bouvet ne se signala par aucune initiative spéciale, le terrain très restreint sur lequel il évoluait ne le lui permettait d’ailleurs pas. Le titre le plus sérieux qu’il eût au souvenir et à la reconnaissance de l’histoire est peut-être d’avoir mis le petit navire la Colombe à la disposition de Pierre Poivre.

POIVRE
Gravure POIVRE

Bouvet de Lozier est en effet le seul gouverneur qui, comme nous l’allons voir, comprit Poivre et l’intérêt de ses tentatives d’acclimatation. Dans l’histoire il y a des noms pour ainsi dire prédestinés. Poivre est un de ceux-là⁠ ⁠; son nom de famille et l’introduction des épices aux Iles, dont il fut l’infatigable artisan, se trouvent et restent singulièrement associés.

Pierre Poivre naquit à Lyon le 23 août 1799. Elevé chez les missionnaires de Saint-Joseph, il désira lui aussi se consa- POIVRE crer à l’évangélisation des terres lointaines. Dès avant son ordination, à peine âgé de vingt ans, il est envoyé en Chine en un voyage d’épreuve. Il l’est en effet pour lui puisqu’il est arrêté et jeté en prison. On rapporte qu’innocent des accusations formulées contre lui, il apprit le chinois pour être en mesure d’assurer sa défense. Quoi qu’il en soit il resta deux ans en Chine et apprit la langue du pays. Il passa ensuite en Cochinchine, retourna à Canton et en 1745, désireux d’être ordonné prêtre, se mit en route pour la France. Mais il n’était pas écrit qu’il recevrait les ordres sacrés. Le navire sur lequel il se trouvait, le Dauphin, fut attaqué par un vaisseau anglais dans le détroit de Banca. Poivre se battit brillamment jusqu’au moment où un boulet vint lui fracasser le poignet droit. Le Dauphin fut pris, Poivre fait prisonnier et amputé par le chirurgien anglais. Dès lors c’en était fait de sa carrière ecclésiastique.

348

Les Anglais, directeurs inconscients de sa destinée, le débarquèrent à Batavia où le jeune homme séjourna quatre mois. Poivre était un observateur sagace, il se trouva en plein centre de la production des épices et se mit à étudier cette culture. Les Hollandais en avaient alors le monopole. Afin de le garder ils avaient détruit partout ces plantes précieuses, sauf dans quelques lieux choisis et sévèrement surveillés. Jaloux également de conserver à leurs produits des cours élevés, ils détruisaient une partie de leur récolte lorsqu’elle avait été trop belle.

Poivre mûrit sur place le projet d’importer des arbres à épices à l’Ile de France et à Bourbon. Rentré en France en 1748, à la suite des péripéties qui n’appartiennent qu’à son histoire personnelle, il proposa aux directeurs de la Compagnie des Indes, d’abord d’organiser un comptoir en Cochinchine, puis d’introduire les épices aux Iles de France et de Bourbon. Le premier de ces projets sourit aux directeurs, mais le second leur parut une chimère, et ils se contentèrent d’approuver la création du comptoir. Poivre s’embarqua donc pour la Cochinchine et obtint des autorités locales l’autorisation de s’établir à Fai-Fo. Sa mission terminée il partit pour l’Ile de France. Il n’y arrivait pas les mains vides : il apportait des poivriers, les canneliers et plusieurs autres essences précieuses⁠ ⁠; il introduisait également la même année aux Iles le riz sec de Cochinchine, dont les colons d’ailleurs ne voulurent pas d’abord profiter.

Devant ces intéressants débuts les directeurs se décidèrent à envoyer Poivre à Manille, comme il le leur avait demandé en 1748. Des ordres furent donnés et une frégate fut promise au voyageur pour lui permettre de rapporter les plants de girofliers et de muscadiers qu’il réussirait à se procurer. Sans attendre la frégate, Poivre partit pour les Moluques, où il conquit vite la confiance des notables. La frégate n’arrivant pas, Poivre se décida à gagner Pondichéry. Dupleix, sollicité de lui confier un navire, s’y refuse et Poivre doit rentrer à l’Ile de France n’ayant pour toute cargaison que cinq plants enracinés de muscadiers, des noix de muscade propres à la germination et quelques girofliers.

Par bonheur Bouvet de Lozier le comprit. Plus perspicace que les directeurs, que Dupleix et que plus tard son successeur Magon, il trouva le moyen, malgré qu’il disposât de peu de forces navales, de confier à Poivre un petit bateau de 160 tonneaux, la Colombe. Le Lyonnais pouvait enfin mettre son grand projet à exécution. Le rer mai 1754 il prit la mer et commença une navigation des plus difficiles. Il fallait en effet se garder des bâtiments ennemis et de l’équipage même qui, comprenant mal l’intérêt de l’entreprise, n’exécuta bientôt les ordres de Poivre qu’avec la plus insigne mauvaise volonté.

349

Enfin Poivre arriva à Timor et put obtenir la livraison des plants de muscadiers de Bornéo et de girofliers d’Amboine. De retour à l’Ile de France il remit sa cargaison au Conseil supérieur qui fit planter une partie des sujets au jardin du « Réduit » et mit le reste à la disposition de plusieurs colons de bonne volonté.

Poivre avait triomphé de tous les obstacles, mais l’introduction du muscadier et du giroflier n’avait pas été sans susciter les luttes les plus violentes. Tout un parti s’était formé à l’Ile de France après l’arrivée des premiers en 1753, contre cette culture nouvelle et, ce qui paraît invraisemblable, celui qui menait la campagne n’était autre que le propre directeur LE FICUS DE POIVRE AU RÉDUIT du jardin du « Réduit », Fusée Aublet. Cet étrange directeur du jardin d’essai avait décidé que muscadiers et girofliers ne pouvaient pas vivre dans l’Ile de France et pour le contraindre à planter ces arbrisseaux, il fallut une délibération du Conseil supérieur. Fusée- Aublet, la rage au cour, se soumit et planta les muscadiers apportés par Poivre. Peu de temps après il se présentait triomphant devant les membres du Conseil et leur montrait, avec tous les signes extérieurs de la joie, un plant de muscadier et une graine germée qui avaient péri l’un et l’autre. Cet échec parut suspect, une enquête fut ordonnée et elle aboutit à un résultat sensationnel. Les plants qui s’obstinaient à pousser malgré les prévisions de Fusée-Aublet avaient été purement et simplement arrosés d’eau bouillante. L’épisode permet de se faire une idée de la violence des discussions suscitées pour et contre l’introduction des arbres à épices.

LE FICUS DE POIVRE AU RÉDUIT
Gravure LE FICUS DE POIVRE AU RÉDUIT

Il est probable que si Bouvet de Lozier avait pu garder encore quelques années le gouvernement, les entreprises de Poivre auraient été couronnées de succès⁠ ⁠;

350 M

malheureusement au début de 1755 la santé de Mme Bouvet força son mari à demander à la Compagnie d’accepter sa démission. Les directeurs lui offrirent de le renvoyer à Bourbon, considéré comme plus salubre avec ses hauts sommets. Les Bourbonnais désiraient d’ailleurs son retour au milieu d’eux. Bouvet céda à ces flatteuses sollicitations et reprit son ancien poste, laissant le gouvernement général au colonel René Magon qui entra en fonctions le 3 janvier 1756. Magon était originaire de Saint-Malo⁠ ⁠; au moment de sa 759) nomination il occupait le poste de directeur de la Compagnie des Indes. Il arriva aux Iles plein de bonne volonté et résolu à ne pas rester dans l’inaction. Il ne put toutefois s’entendre avec Poivre, qui sollicitait de lui un nouveau bâtiment pour retourner aux Moluques⁠ ⁠; se retranchant derrière le manque d’ordres et tout en entourant sa décision de formules flatteuses il refusa catégoriquement de le lui donner.

Poivre n’ayant dès lors plus rien à faire aux Iles rentra en France où le roi en récompense de ses services, lui fit tenir une gratification de 2 000 livres, dont il alla jouir dans son pays natal, aux environs de Lyon.

A part cette erreur Magon se montra décidé à faire prospérer l’agriculture. Dans ce but il prit un certain nombre de mesures qui, si elles ne furent pas toutes heureuses, s’inspirèrent toutes des intentions les plus louables. Indiquons cependant en ces matières une faute qu’il fit à son arrivée. Dans son désir d’étendre les cultures de l’Ile de France il accorda les autorisations de défrichement sans aucune limitation. Le résultat fut le déboisement quasi total de l’Ile, ce qui n’allait pas sans de graves inconvénients pour la culture elle-même.

Par contre, plusieurs excellentes entreprises sont à mettre au crédit du gouverneur. C’est lui qui, afin de développer l’engraissement du bétail nécessaire à l’alimentation des Iles, ouvrit de larges crédits aux planteurs pour créer des prairies artificielles. Sous son gouvernement le Réduit vit se développer largement les différentes plantations du jardin d’essai. L’industrie eut tous ses soins⁠ ⁠; sur sa propriété de la Villelongue, Magon créa une sucrerie modèle dont les résultats encouragèrent les autres planteurs à l’imitation, ce qui donna à la production sucrière de l’Ile de France une impulsion considérable.

Pour développer les salines du Candan, le gouverneur n’hésita pas à ouvrir au concessionnaire les caisses de la Compagnie. C’est à lui que l’on doit, non pas la création mais l’épanouissement des Forges et fonderies Hermans et de Rostaing qui au dire de Bougainville employaient go0 nègres. Le fer de l’Ile de France était en effet d’une excellente qualité que le premier La Bourdonnais avait reconnue, lorsqu’il l’employa pour les assemblages dans les mâtures de sa flotte.

351

Magon n’en fut pas moins largement critiqué par ses administrés, critiques qui finirent par le dégoûter de ce gouvernement des Iles « le plus difficile de toute l’Inde », comme disait Dupleix. Après des rapports découragés et décourageants, Magon finit par solliciter son rappel qui lui fut accordé en janvier 1759.

Il faut dire que Magon se trouva à la tête des Iles à l’un des moments les plus critiques de l’Histoire des Indes. Qu’on l’ait voulu ou non à Paris, les Iles sœurs étaient dans la mer des Indes ce que La Bourdonnais avait signalé quinze ans plus tôt : la base navale de toute escadre française envoyée en Orient. Magon se trouva par la situation géographique de son gouvernement, le chef des services d’arrière des flottes qui furent envoyées à ce moment-là aux Indes pour essayer de sauver notre hégémonie dans la grande péninsule. Il fit tout ce qu’il put, mais ses moyens d’action étaient fort limités.

Lorsqu’en 1756 le gouverneur se rendit compte de la rupture prochaine entre la France et l’Angleterre, il voulut tout au moins sauvegarder le prestige français dans le voisinage des Mascareignes. Une frégate le Cerf, capitaine Corneille-Nicolas de Murphy et une goélette, le Saint-Benoît capitaine Préjean, furent envoyées aux Seychelles pour en prendre possession avant les Anglais. Le 6 septembre 1756 le drapeau français était arboré par de Murphy à Mahé.

Cependant les événements se précipitaient. En France l’armement pour les Indes se poursuivait et le commandement de l’armée était confié à Lally. L’escadre de neuf bâtiments qui devait le transporter aux Indes avec ses troupes fut placée sous les ordres du comte d’Aché. Les faits et gestes de cette escadre appartiennent à une autre histoire. Ce qu’il nous faut indiquer ici, c’est le rôle joué par Magon comme approvisionneur de l’escadre d’Aché et plus tard de l’escadre de l’Eguille. Les jugements portés sur d’Aché diffèrent⁠ ⁠; mais, comme bien des échecs avaient pour origine le manque d’approvisionnements, Magon se trouve tout naturellement mis en cause.

LE GOUVERNEUR MAGON

Sans doute la frégate le Bristol avait été envoyée d’avance pour annoncer la relâche certaine de l’escadre française, mais on ne pensait pas qu’elle arriverait avec des moyens aussi réduits. Or, lorsqu’elle toucha Port-Louis, après avoir perdu beaucoup de temps au Brésil, elle était épuisée en vivres et en hommes. Non seulement il fallut fournir la nourriture des équipages et des troupes, on dut encore trouver dans la population peu dense des deux îles un certain nombre de travailleurs valides pour remplacer les malades qui étaient nombreux. Une énorme quantité de nourriture à fournir, de nombreux malades à soigner, une maind’œuvre déjà si précieuse à perdre dans les embarquements forcés, telles étaient les nécessités du moment. Qu’on y ajoute le va-et-vient normal des navires dans les ports de l’Ile de France, réclamant eux aussi « les rafraîchissements » ordinaires et l’on aura un tableau de la situation à certain égards tragique dans laquelle le gouverneur Magon se trouvait plongé. Elle fut encore aggravée dans les mois qui suivirent le départ de l’escadre d’Aché pour l’Inde, car celle-ci à peine partie, la flotte du chevalier de l’Eguille arriva, composée de trois forts navires. Elle aussi regorgeait de malades et demandait des « rafraîchissements ». Magon trouva encore moyen de pourvoir à tout. Ce n’était pas fini : dans les mois qui vont suivre l’escadre de l’Eguille (D’après une lithographie de Maurin). et celle d’Aché, lorsqu’elles se trouvent démunies, reviennent toujours à l’Ile de France pour se réapprovisionner. Rien d’étonnant dans ces conditions qu’elles n’aient trouvé parfois que des magasins vides.

352
LE GOUVERNEUR MAGON, d’après une lithographie de Maurin
Gravure LE GOUVERNEUR MAGON, d’après une lithographie de Maurin
LA DÉTRESSE DES ÎLES

En janvier 1759, le gouverneur Magon dégoûté d’un labeur qu’il sentait stérile, obtenait son remplacement. Le 8 novembre suivant arrivait son successeur, Antoine- Marie Desforges-Boucher, qui devait être le dernier gouverneur des Iles pour le compte de la Compagnie. Par une coïncidence bizarre le nom de Desforges-Boucher se trouve écrit au début et à la fin des annales de la Compagnie des Indes aux Mascareignes. A la veille d’avouer son impuissance et de remettre aux mains du roi les deux iles qu’elle n’a pas su gouverner, la Compagnie place à leur tête un créole de Bourbon, fils de l’ancien lieutenant du roi en cette île où il était mort comme gouverneur en 1725. Après la mort de son père, Antoine-Marie vint en France et fit campagne en Italie en 1734. Nommé ingénieur en 1736 il passa aux Indes et revint à l’Ile de France où La Bourdonnais le prit sous ses ordres. Après avoir été employé aux fortifications il fut nommé en 1743 conseiller au Conseil supérieur de Bourbon. Continuant à servir sous La Bourdonnais, il embarqua avec lui et prit part à la bataille de Negapatam et au siège de Madras. Fait chevalier de Saint-Louis en 1750, nous le voyons deux ans plus tard en France chargé du recrutement des équipages⁠ ⁠; puis il occupa quelque temps le poste d’ingénieur en chef à Saint-Denis. Desforges-Boucher était avant tout un Bourbonnais⁠ ⁠; durant sa carrière nous le voyons de temps à autre occuper en son île natale un poste qui nous semble bien chaque fois un retour au bercail. Le retour définitif fut celui que consacra sa nomination du 30 janvier 1759 au poste de gouverneur général des Iles de France et de Bourbon.

353

Dans la galerie des gouverneurs Desforges-Boucher fait figure d’érudit, d’homme bien élevé et affable. Il avait tout pour réussir auprès de ses administrés⁠ ⁠; son urbanité lui faisait des amis, sa formation approfondie de fonctionnaire colonial, élève de La Bourdonnais, lui donnait sur les choses de la mer des Indes la netteté de vue de l’autochtone. Malheureusement Desforges-Boucher arrivait trop tard⁠ ⁠; son gouvernement était ébranlé par les catastrophes qui se produisaient alors dans l’Inde, où tous nos établissements tombaient les uns après les autres aux mains des Anglais. Informées de loin en loin de ces événements par les escadres qui revenaient faire escale, les Iles sentaient la grande incertitude du lendemain les gagner. C’est alors, au moment où tout était perdu, que la compagnie des Indes dans l’affolement de son agonie s’avisa de faire de l’Ile de France une base militaire et navale solidement fortifiée. En 1761 Desforges-Boucher reçut à cet égard des instructions mais sans possibilité de les mettre en pratique.

La guerre en se prolongeant avait faussé l’équilibre économique des îles. L’agriculture encouragée naguère était retombée dans le marasme. On ne cultivait plus, on jouait, on spéculait⁠ ⁠; les employés de la Compagnie prenaient figure d’usuriers et s’entendaient entre eux pour mener à bien de louches combinaisons. Contre le gouverneur, c’était la coalition des appétits déchaînés. Les Iles ne produisaient presque plus rien et les marchandises d’Europe disparaissaient à leur arrivée entre les mains des agioteurs. La colonie à ce jeu se trouva bientôt divisée — pour employer l’expression de l’écrivain Magon de Saint-Elier — en deux camps « celui des créanciers qui avaient vendu deux fois plus qu’ils ne possédaient et celui des débiteurs, qui avaient reçu deux fois moins qu’ils ne devaient ».

Et l’on voit renaître la turbulence des anciens jours. Tous les corps expéditionnaires qui ont passé par les Iles y ont laissé pas mal d’hommes de guerre

HISTOIRE DES COLONELS. T. YL.

354

qui pour une raison ou pour une autre ont quitté le service et se sont fixés dans cette colonie d’aspect salubre et riant. Ce sont pour la plupart d’honnêtes gens, quelques-uns sont même des plus distingués, mais ils sont orgueilleux et pointilleux. Dans la vie tourmentée de chaque jour, ils réagissent tout d’une pièce et règlent les différends les armes à la main. Le délicat et poli Desforges-Boucher voit tout à coup sévir une véritable épidémie de duels et de rixes en présence de laquelle il est obligé d’édicter de fortes amendes contre les porteurs d’armes ne rentrant pas dans certaines catégories d’habitants spécialement autorisés.

Une telle licence ne pouvait durer. En 1763 Desforges-Boucher prit une grande décision, il convoqua une assemblée de notables pour chercher avec eux un moyen de remédier à la grave crise financière et commerciale qui étouffait la colonie. Cette assemblée aboutit à la nomination de deux délégués, deux officiers, le comte de Maudave et M. Pytois, chargés de se rendre à Paris et de faire connaître aux ministres les abus où les représentants de la compagnie étaient tombés. Lorsque les ambassadeurs de Desforges-Boucher arrivèrent à Paris leur mission était, hélas⁠ ⁠! devenue inutile. Le traité de Paris venait de consacrer notre ruine dans l’Inde et, dans la grande désillusion qui suivit, la Compagnie se reconnaissant incapable d’exercer la souveraineté sur les Iles, avait pris le parti de les rétrocéder au roi moyennant 12 500 000 livres. Les Iles étaient au dernier état de l’épuisement économique⁠ ⁠; leur colonisation était à reprendre.

A Bourbon M. de Lozier Bouvet quittait définitivement son poste de gouverneur particulier en 1763. François Jacques Bertin lui succéda et resta en fonctions jusqu’en 1767 époque à laquelle il fut remplacé, quelques mois seulement, par M. Martin Adrien Bellier qui fut le dernier fonctionnaire de la compagnie des Indes.

Quant au gouverneur général Desforges-Boucher, il transmit philosophiquement ses pouvoirs aux représentants du roi et se retira pour finir ses jours dans sa chère ile Bourbon sur sa propriété de Belle-Vue où il donnait de temps à autre de superbes réceptions, mettant un point d’honneur à traiter délicatement ses hôtes, élégant et distingué, possesseur, pour la grande admiration du vulgaire et pour l’envie de ses voisins, de l’unique carrosse de toute l’ile.

Citer ce chapitre

Pierre Crepin, « L'administration de la Compagnie des Indes (1715-1767) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. VI, Madagascar — Les Comores — Les Mascareignes — Le Pacifique — L'Afrique du Sud, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1933, p. 327-354.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-6/mascareignes/l-administration-de-la-compagnie-des-indes-1715-1767/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002767