Tome VI · Les îles de France et de Bourbon · Chapitre 3
L'administration royale
Le gouverneur Jean Dumas (1763-1767) ; son conflit avec le Conseil supérieur. - L’œuvre de Cossigny de Palma à l’Ile de France et de Crémont à Bourbon. — Bernardin de Saint-Pierre. — Les derniers gouverneurs : M. de Ternay (1772- 1776) et les entreprises Maudave et Benyowski à Ma agascar. — Le chevalier de la Brillane (1776-1779). — Le gouvernement de Souillac (1779-1787). — L’épidémie de 1782. La fin de Benyowski. Les derniers intendants. — D’Entrecasteaux (1787-1789). — Consway (1789-1790). — Dissolution du régiment des volontaires de Bourbon. — Les premières manifestations révolutionnaires. Coriolis. Ricard. L’Assemblée populaire de l’Eglise. — L’arrivée du Stanislas à Port-Louis et ses conséquences. — Les clubs. Les élections. Conway donne sa démission (29 juillet 1790). — La révolution à Saint-Denis. — Cossigny à l’Ile de France (1790-1792). L’assassinat de Mac Nemara. aux mains du roi, les Iles virent leur organisation administrative se modifier ; cette transformation fut consacrée par l’ordonnance royale du 25 septembre 1766. A la tête du haut personnel se trouvait le gouverneur, lieutenant général qui commandait au nom du roi aux habitants et aux troupes de terre et de mer ; à côté de lui l’intendant général qui présidait le Conseil supérieur et avait la haute main
sur les travaux publics, la police et la justice ; il maniait les fonds de la colonie, levait les impositions et réglait l’emploi des deniers royaux, il dirigeait tout ce qui regardait la marine marchande.
CONFLIT AVEC LE CONSEIL SUPÉRIEURAyant chacun leurs attributions bien déterminées ces deux hauts fonctionnaires devaient prendre conjointement certaines décisions : les demandes importantes au roi, les règlements sur la chasse et la pêche, la confection du budget de la colonie l’organisation des corvées d’intérêt public, etc. Les hommes que le roi avait choisis pour présider aux destinées des Iles étaient, il faut le reconnaître, de valeur éprouvée. Les services qu’ils avaient déjà rendus au pays permettaient de bien augurer de l’avenir. Au poste de gouverneur général arrivait le colonel Jean Daniel Dumas qui naguère s’était distingué au Canada où il avait remporté de brillants succès sur les Anglais, avant de passer à Saint-Domingue où il venait d’occuper le poste de commandant en second. Quant au poste si délicat et si important d’intendant, Louis XV le confiait à un homme qu’il avait déjà pu apprécier à sa juste valeur et qu’il était allé rechercher jusque dans sa retraite des environs de Lyon ; pour redonner aux Iles l’impulsion agricole et industrielle désirable nul n’était plus qualifié que Poivre, l’homme aux épices. Aux côtés de ces deux chefs et pour les assister sur place à l’ile Bourbon où ils ne pouvaient résider, M. le colonel de Bellecombe, ancien soldat du Canada comme Dumas, est nommé commandant particulier de l’ile tandis que M. Cyr Honoré de Crémont est nommé commissaire général de la Marine et ordonnateur de Bourbon sous les ordres de l’intendant.
Probes et braves, les deux « Canadiens » Dumas et de Bellecombe eurent dans leurs postes respectifs un rôle militaire des plus honorables ; mais leur passage ne laissa aucune trace durable. Toute différente fut l’œuvre menée à bien par l’intendant Poivre et par l’ordonnateur de Crémont, mais tandis qu’à Bourbon les rapports entre le commandant et le commissaire furent cordiaux, le Gouverneur général et l’intendant ne tardèrent pas à entrer en lutte ouverte.
Dumas était un homme sans arrière-pensée, ce qui pouvait constituer une qualité, mais sans finesse, ce qui était assurément un défaut. Vieux troupier, il se présenta à ses nouveaux administrés botté et cravache à la main, produisant dès l’abord le plus fâcheux effet. Incapable d’aucune diplomatie il avait le malheur d’arriver aux Iles en homme nouveau, ignorant tout d’une société pointilleuse et, à ce moment-là, quelque peu interlope. Le malheureux était inévitablement
357destiné à un faux pas. Poivre, lui, était un homme accoutumé « au local » comme on disait alors. Il connaissait à fond la société créole et même bien des dessous de l’administration passée dont il avait souffert ; parce qu’il avait vécu sous l’ancien régime, celui de la Compagnie des Indes, il mesurait mieux sans doute les améliorations déjà réalisées et ne jugeait pas utile de pousser trop vite à la réforme totale.
Poivre était une grande intelligence, mais il semble n’avoir pas assez tenu en bride son amour-propre et la conscience qu’il avait de sa valeur personnelle. Dès qu’il fut revenu à l’Ile de France, comme président du Conseil supérieur et directeur des services administratifs des deux îles, il oublia un peu le nouvel état de chose et se considéra peu s’en faut comme le véritable gouverneur. Les plus turbulents parmi les créoles et ceux surtout qui avaient trop bien fait leurs affaires à la faveur des dernières années troubles du règne de la Compagnie, virent en Poivre l’homme qui, inconsciemment, leur servirait de bouclier. Les contemporains s’accordent pour le constater, Poivre, quoique foncièrement honnête et scrupuleux, alla jusqu’à l’imprudence, manœuvré en sous main, par des hommes dont certains étaient peu recommandables. Le Conseil supérieur, sous le LUC-ANTOINE DE BELLECOMBE régime royal, se trouvait dépouillé de certaines de ses attributions administratives et devait se cantonner dans ses fonctions judiciaires. Il ne voulut pas le comprendre et à la première occasion il n’hésita pas à outrepasser ses pouvoirs. Peu de temps après l’arrivée de Dumas, un mémoire célèbre dans les annales de l’Ile de France sous le nom de « l’Auguste protection » parce qu’il commençait par ces mots, fut rédigé par plusieurs honorables habitants et remis au nouveau gouverneur avec prière de le faire parvenir à Paris. Ce mémoire relatait les abus de pouvoirs et les malversations dont s’étaient rendus coupables les employés de la Compagnie avec l’offre d’en apporter les preuves au roi. Poivre, orsqu’il eut connaissance de ce factum le trouva d’abord parfaitement licite, mais bientôt circonvenu par son entourage qui l’effraya en lui représentant la gravité du scandale en France, il se prononça contre ce libelle qu’il se mit en devoir de réfuter.
Le Conseil supérieur, qui comprenait dans son sein des anciens fonctionnaires de la Compagnie, jetait de son côté feu et flammes. Il intenta des poursuites en diffamation contre les auteurs du Mémoire et les fit arrêter et emprisonner. Le gouverneur Dumas, indigné de ce procédé, adressa un blâme au procureur et fit délivrer les prisonniers.
358Le Conseil supérieur, furieux de son échec, chercha la première occasion de prendre sa revanche ; il crut la trouver en prenant un arrêté confirmatif d’une décision qui ne relevait que du seul gouverneur. C’était empiéter délibérément sur les attributions administratives que le nouvel état de choses avait enlevées au Conseil supérieur. Naturellement Dumas protesta et porta plainte contre Poivre qu’il chargea incontinent de méfaits qu’il aurait été bien en peine de prouver. Mais le gouverneur alla plus loin ; en brave homme enragé, il se laissa entraîner hors des bornes permises. Persuadé qu’il lui fallait pour faire le calme dans son gouvernement des pouvoirs extraordinaires, il prétendit faire enregistrer par le Conseil une ordonnance lui donnant la possibilité d’arrêter et d’emprisonner sans jugement qui bon lui semblerait. Le Conseil refusa. Dumas décida d’employer la force. Le 23 février 1768 il pénétrait, suivi d’officiers, dans la salle du Conseil et demandait l’enregistrement. Après une brève altercation avec lui, Poivre, président du Conseil, déclarait l’assemblée dissoute et quittait la salle. Dumas, maître de la place, forçait alors le greffier à transcrire une déclaration qu’il lui dicta et qui portait dans sa conclusion la mise aux arrêts du procureur général et de l’un des conseillers. Quelques jours après, poursuivant son offensive, Dumas faisait enlever ce conseiller M. Rivalz de Saint-Antoine, et le déportait à l’île Rodrigue. Le roi, saisi de ce scandale par le Conseil, rappelait Dumas, et nommait à sa place le chevalier Desroches. Comme le nouveau gouverneur ne pouvait prendre son poste que plusieurs mois plus tard, M. de Steinauer fut envoyé pour assurer son intérim. Désormais l’influence de Poivre sur les deux îles ne fut plus contrecarrée. M. de Steinauer ne chercha qu’à durer et le chevalier Desroches fit visiblement des avances à Poivre. Il y eut bien quelques tiraillements entre le gouverneur et l’intendant ; la correspondance du chevalier Desroches contient d’assez vives critiques visant le Lyonnais, mais après des périodes où la mauvaise humeur transpire, il y a des heures d’accord parfait comme celle où le gouverneur accepte d’être le parrain de l’enfant que Mme Poivre vient de mettre au monde et celle aussi où, en l’honneur de la même dame, le chevalier Desroches donne un grand bal où 700 personnes sont conviées.
L’histoire des Iles, pendant cette période qu’on peut appeler sans exagération le règne de Poivre, présente une physionomie très particulière. Au sortir de la période geurrière qui marqua la fin du gouvernement de la Compagnie des Indes, les Iles de France et de Bourbon se ressentent de la présence aux affaires de celui qu’on a appelé « le voyageur philosophe ». Renvoyé aux Iles avec la mission d’y poursuivre les acclimatations si appréciées jadis par le roi, Poivre qui a maintenant la haute main sur la marine des Iles, réalise ses rêves de jeunesse. En 1769 il confie à Provost, ancien écrivain des vaisseaux de la Compagnie des Indes, deux bâtiments pour aller chercher des plants de muscadiers et de girofliers. Cette expédition bien organisée fut couronnée de succès ; le 24 juin 1770, elle était de retour à Port-Louis rapportant 400 plants de muscadiers, I0 000 noix de muscade, 70 plants de girofliers, et une caisse pleine de baies de cet arbre. Provost rapportait également, conformément aux ordres reçus de Poivre, quelques exemplaires de faux muscadiers afin de faire constater aux esprits chagrins la différence qui existait entre le faux et le vrai. Fusée-Aublet, qui était encore en fonctions, n’en soutint pas moins que tous les plants importés étaient des faux muscadiers. Cet excellent botaniste perdait complètement la tête lorsqu’il était question de ces arbustes.
359Cette première importation fut suivie en 1771 par une seconde expédition de Provost avec l’Ile de France et le Nécessaire commandés par MM. Coëtivi et Cordé. En juin 1772, il était de retour rapportant une nouvelle provision de muscadiers et de girofliers.
Après le premier voyage de Provost, le chevalier Desroches avait eu une singulière idée. Il avait prétendu établir à l’Ile de France le monopole de la culture du muscadier et du giroflier. Il prétendait déclarer coupable de haute trahison quiconque exporterait ces plants dans les autres colonies françaises. Poivre protesta et obtint gain de cause. Des plants furent envoyés à Cayenne et à Bourbon. Sous le climat de l’Ile sœur, ils prospérèrent, et leur culture donna des résultats nettement supérieurs à ceux obtenus à l’Ile de France. Au début du dix-neuvième siècle la Réunion était couverte de girofliers. Quant au muscadier de Bourbon, il fut reconnu comme de qualité supérieure à celui poussant aux Moluques.
Les bornes de cet ouvrage ne permettent pas de s’étendre sur les nombreuses acclimatations de végétaux utiles réussies par Poivre. La longue liste s’en trouve dans tous les auteurs contemporains. Aux importations de plantes, il fait ajouter quelques introductions heureuses d’animaux ; la plus célèbre est celle du Martin triste, originaire des Philippines qui débarrassa les Iles des sauterelles qui y dévastaient les cultures.
BŒUFS A BOSSEL’intendant Poivre, en naturaliste passionné, recherchait et attirait auprès de lui toutes les compétences en histoire naturelle. Durant son règne, il y eut à l’lle de France, une véritable petite académie des Sciences. Botanistes et zoologistes, géographes, physiciens, voyageurs de toutes sortes s’y rencontrent en un curieux rendez-vous et se plaisent à y séjourner sous la houlette du « voyageur philosophe ». Ce sont, pour ne citer que les plus connus, l’abbé Rochon, astronome et physicien, « ami personnel » de Poivre et que l’intendant aide dans ses voyages dans la mer des Indes et dans les mers du Sud, Bougainville, arrivé à Port-Louis avec l’astronome Verron et avec le naturaliste Philibert de Commerson qui, séduit par l’accueil chaleureux de Poivre, se fixe à l’Ile de France où il se livre aux plus précieuses recherches botaniques, Legentil, Sonnerat, Marion, Kerguélen, Lapérouse, Barré qui découvre le cocotier de mer, équipe coloniale que nos temps aspireraient à revoir. Aux côtés de Poivre, un créole de l’Ile de France accueillait les voyageurs et se consacrait avec ardeur aux recherches d’histoire naturelle appliquée. Il mérite une place d’honneur dans l’histoire des îles de la mer des Indes, c’est Joseph-François Charpentier de Cossigny de Palma. Fils de l’ingénieur du roi de Cossigny qui avait attaché son nom aux premières années de la colonisation française aux Mascareignes, Joseph François naquit à l’Ile de France en 1736. Après avoir fait ses études en France, il débuta dans l’administration sous les ordres de son père et fournit une carrière honorable en Extrême-Orient puis à l’Ile de France. En 1770 le roi l’anoblit. En 1764, Charpentier de Cossigny avait acheté à l’Ile de France le domaine de Palma dont il prit le nom pour se distinguer de ses autres parents. C’est là qu’il se livra à d’intéressantes acclimatations d’animaux et de végétaux. Riche et influent, il usa de tout son crédit pour aider Poivre dans son œuvre. Citons en tête de la liste des plants introduits par Cossigny la canne à sucre
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de Batavia, dite canne blanche, qui devint une richesse pour l’Ile de France.
Il était normal que ce notable devint, pendant la période révolutionnaire, un homme de premier plan. Nous le retrouverons en 1789 député de l’Ile de France.
Le représentant de Poivre à l’ile Bourbon complétait admirablement l’intendant ordonnateur. M. de Crémont est considéré par les Réunionnais comme un bienfaiteur, il fut en effet le grand organisateur de cette colonie où, depuis La Bourdonnais, on n’avait pour ainsi dire rien fait.
De Crémont réglementa la chasse, car le braconnage sévissait de telle sorte que tous les animaux sauvages de l’Ile de France étaient menacés de disparition, y compris le précieux Martin que Poivre venait d’importer pour détruire les sauterelles.
Le chef-lieu Saint-Denis fut l’objet de sa sollicitude. Avant lui cette ville était dépourvue d’eau, les habitants étaient obligés d’aller faire leur provision aux sources des environs. De Crémont réunit ces eaux dans un grand réservoir et les amena ensuite par un aqueduc, jusqu’à des fontaines publiques qu’il créa en ville. Grâce à un canal qu’il fit construire, il détourna au profit de moulins qu’il édifia une partie des eaux de la rivière Saint-Denis qui se perdait jusqu’alors. Ces premières mesures prises, de Crémont remania complètement Saint-Denis et par le plan d’embellissement qu’il arrêta transforma profondément son chef-lieu, fixant le nombre des rues et les baptisant, déterminant également le nombre des places publiques et donnant aux habitants des conseils précis sur les matériaux à employer pour construire les maisons et l’orientation à donner à leurs demeures.
C’est à lui également que l’ile Bourbon doit la construction de vastes et solides magasins qui conservèrent à l’abri des intempéries les réserves vivrières de la colonie.
A Saint-Paul une chaussée assainit le quartier jusqu’à ce moment empesté par des eaux marécageuses.
Les routes furent surveillées et améliorées. Comme La Bourdonnais, dont le nom revient à l’esprit en étudiant l’œuvre créatrice de M. de Crémont, il prescrivit aux colons de développer leurs plantations de manioc pour l’alimentation de leurs esclaves.
La colonie, étant organisée dans ces grandes lignes, le commissaire ordonnateur décida, afin d’être toujours exactement tenu au courant de l’état économique de Bourbon, que chaque année un petit recensement dénombrerait les habitants et les esclaves et que, tous les quatre ans, un grand recensement donnerait en détail la situation de la colonie et l’état de ses cultures.
ANCIEN TOMBEAU DE PAUL ET VIRGINIECet administrateur modèle quitta Bourbon en 1778, s’étant si bien consacré à sa tâche publique qu’il n’avait jamais songé à s’occuper de ses affaires propres. Il rentrait en France aussi pauvre qu’il en était venu. Poivre l’avait devancé dans sa retraite, il avait quitté l’Ile de France depuis octobre 1772, pris à son départ par un de ces scrupules dont il était coutumier : il avait acheté à la Compagnie des Indes, Mon Plaisir, l’ancienne résidence des gouverneurs créée par La Bourdonnais aux Pamplemousses ; il y avait dépensé une fortune en embellissements et en avait fait déjà le magnifique noyau du célèbre jardin botanique connu maintenant dans le monde entier. A son départ de la colonie, le roi le lui acheta ; mais Poivre ne voulut pas le vendre plus qu’il ne l’avait payé lui-même avant ses profondes améliorations. Il mourut le 6 janvier 1786, honoré des faveurs de Louis XVI qui lui avait attribué une pension de 12 000 livres. de l’époque de Poivre ; elle semble être, toutes propor- Nous avons souligné le caractère très particulier tions gardées, une espèce de Renaissance dans l’histoire des Iles de la mer des Indes. « Le voyageur philosophe » était, nous nous l’avons vu, entouré d’hommes de sciences, mais les lettres, elles aussi, furent représentées. L’intendant eut la bonne fortune de connaître l’homme qui, plus que tous les autres, a contribué à rendre l’Ile de France célèbre dans le monde entier, Bernardin de Saint-Pierre. Bernardin était un rêveur et un romanesque, dont la nature ardente et sensible ne s’accommodait guère avec la profession d’ingénieur du roi qu’il avait embrassée. D’ailleurs assez piètre ingénieur, doué d’un caractère exagérément susceptible et maussade. Pourtant c’est à sa carrière d’ingénieur qu’il dut sa gloire et que la littérature française doit son chef-d’œuvre : Paul et Virginie.
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Bernardin de Saint-Pierre naquit au Havre en 1737. Dès son plus jeune âge, il ne rêva que voyages et sa famille entrant dans ses vues l’envoya à la Martinique Mais ce fut une désillusion ; il ne tarda pas à revenir et entra au collège des Jésuites. Il y dévore les lettres des missionnaires, se croit une vocation : le martyre. Le vent tourne, il entre dans une école des ponts et chaussées, et en 1760 le voilà ingénieur. Mais il n’avait pas perdu le goût des voyages, et nous le trouvons successivement à Malte, en Russie, en Pologne, en Allemagne. Il lui arrive, d’après lui, des « aventures inouïes » mais il ne rencontre en aucune de ces contrées l’endroit rêvé pour y planter sa tente et pour y fonder une république utopique de laquelle il rêve. Il est trop « vertueux », dit-il, pour réussir dans les vieux pays. C’est alors qu’en 1766 il accepte de partir pour Madagascar avec M. de Maudave chargé de relever le poste de Fort-Dauphin. D’abord tout va bien, mais durant la traversée se produit un événement qui le brouille à jamais avec son compagnon ; cet événement était pourtant d’une importance relative ; Maudave soutenait que rien n’était plus facile que d’enflammer la poudre par l’action des rayons du soleil sur une lentille de verre ; Bernardin le nia et traita d’absurde l’assertion de M. de Maudave ; il voulut à toutes forces faire l’expérience sur-le-champ... et se brûla les doigts. Il en fut si vexé qu’arrivé à l’Ile de France, il débarqua, refusant d’accompagner plus loin celui qu’il considérait dorénavant comme son ennemi.
363Son ami M. de Breteuil le fit nommer ingénieur à l’Ile de France. Mais le brevet ne lui parvint jamais. Il l’attendit pendant trois ans et, faute d’emploi, il se promena dans l’ile, emmagasinant dans son esprit les matériaux du livre qui devait être Paul et Virginie. Il revient en France en 1770 ; M. de Breteuil lui propose de retourner à l’Ile de France, porteur cette fois d’un brevet en règle d’ingénieur en chef. Bernardin de Saint-Pierre refuse ; durant ses longues rêveries de l’Ile de France, sa vocation littéraire était née ; la poudre à canon, le soleil et l’Ile de France l’avaient fait romancier.
LES DERNTERS GOUVERNEURS. M. DE TERNAYNous n’entreprendrons pas ici la biographie de Bernardin de Saint-Pierre, nous en avons dit ce qu’il fallait pour le situer dans le cadre de l’Ile de France ; il y complète fort heureusement la pléiade de belles intelligences qui y brille au temps de Poivre. (2772-2776) ET • LES ENTREPRISES MAUDAVE ET BENYOWSKI A MADAGASCAR années qui s’écou- Durant les lent entre le départ de Poivre et le début de la révolution, les Iles eurent à leur tête cinq gouverneurs généraux fort diversement appréciés : de Ternay, de Guiran La Brillane, de Souillac, d’Entrecasteaux et de Conway.
Les deux premiers restèrent isolés et moroses sans sympathiser aucunement avec leurs administrés ; le troisième au contraire fut souriant et populaire ; l’avantdernier ne fit que passer ; quant au dernier, que les colons traitaient de hobereau vain et orgueilleux, il fut dès son arrivée nettement impopulaire et perdit complètement la tête lors des troubles pourtant bien anodins qui marquèrent le début de la période révolutionnaire aux Iles.
364Charles-Louis d’Arzac de Ternay, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem prit le gouvernement général des deux îles le 24 août 1772, ayant comme intendant ordonnateur, entrant en fonctions le même jour que lui, Jacques Maillard-Dumesle.
Le chevalier de Ternay arrivait aux Iles avec des renseignements désastreux sur ses futurs administrés. Très honnête homme, il ne put se départir envers ces créoles turbulents et cancaniers d’une certaine froideur qu’on lui rendit aussitôt. Gouverneur et gouvernés, ils se retirèrent chacun sous leur tente et vécurent à part, correctement mais sans cordialité. Attitude regrettable, car de Ternay était animé d’une volonté réelle de travailler à la prospérité de ses îles. Les chroniqueurs nous le montrent de petite taille, sec et nerveux, doué d’une activité dévorante et ne cessant de parcourir l’Ile de France en tournée d’inspection, avide de voir sur place et de faire exécuter sous ses yeux toutes les réformes désirables. M. de Ternay s’était en effet rendu compte que trop de terres restaient en friche non pas tant faute de bras que faute de bonne volonté. Il s’attaqua vivement à ce laisser aller désastreux. C’est à lui que le riche quartier de la Savane doit d’avoir été mis en culture.
Son collaborateur Maillard-Dumesle le seconda utilement ; excellent fonctionnaire, ayant déjà fourni une longue carrière dans la marine, il s’attacha à l’assainissement des finances des Iles et donna aux cultures vivrières une impulsion extrêmement heureuse. En cinq années la production de l’Ile de France passa de 100 000 à 5 millions de livres.
Tandis que M. de Ternay travaillait en silence à l’enrichissement de la colonie, débarqua à Port-Louis un personnage dont le nom reste à jamais célèbre dans l’histoire coloniale du règne de Louis XVI, Maurice d’Aladar, baron de Béniowsky, aventurier hongrois. Béniowsky appartient à l’histoire de Madagascar, mais le résumé de ses aventures doit prendre place également dans l’histoire des Iles et surtout dans celle du gouvernement de M. de Ternay que l’on peut accuser d’avoir causé l’échec de la colonisation française dans la Grande Ile à cette époque. Le projet qui consistait à reprendre la suite de la colonisation française à Madagascar avait été d’abord soutenu à Paris par le comte de Maudave ; aidé par Choiseul il avait commencé un établissement à Fort-Dauphin au temps du chevalier Desroches. Celui-ci avait d’ailleurs été hostile au projet et tout en protestant de son admiration pour le caractère de Maudave, il s’était refusé à l’aider en quoi que ce soit. Maudave dut évacuer, d’ordre de Choiseul, son poste de Fort-Dauphin et la tentative fut abandonnée. De retour en France, Maudave fit des démarches pour intéresser le gouvernement à son projet. En 1772 une nouvelle expédition fut décidée à Paris, mais ce ne fut pas Maudave qui en reçut le commandement, ce fut le baron de Béniowsky.
365Celui-ci avait séjourné trois semaines à l’Ile de France qu’il avait visitée avec le gouverneur Desroches. Lorsque la protection de la reine et du duc d’Aiguillon lui eut valu d’être choisi pour diriger la nouvelle expédition, il déclara qu’il ne pouvait accepter d’être placé sous les ordres du gouverneur des Iles. On lui laissa toute indépendance et il fut pourvu de lettres adressées aux administrateurs des Iles et leur enjoignant d’approvisionner l’expédition de Madagascar.
Mais lorsque Béniowsky arriva au Port-Louis le 22 septembre 1773 et présenta ses lettres, M. de Ternay lui déclara que les questions d’argent regardaient l’intendant et le renvoya à M. Maillard-Dumesle. Celui-ci, comme son gouverneur et comme jadis le chevalier Desroches, jugea que l’entreprise de Madagascar promettait d’être excessivement onéreuse, beaucoup trop onéreuse pour les finances modestes des Iles qui avaient de la peine à joindre les deux bouts. La population trop peu nombreuse ne pouvait arriver à tout mettre en valeur ; s’il fallait approvisionner Béniowsky comme il le demandait en hommes, en vivres et en argent, on risquait de ruiner la colonie. En fin de compte, Maillard-Dumesle déclara qu’il ne se croyait pas autorisé à faire de telles avances sur une simple lettre du secrétaire d’Etat à la Marine.
Tout ce que M. de Ternay consentit fut l’envoi sur le Postillon de trente hommes qui servirent d’avant-garde à l’expédition. Béniowsky et ses volontaires, qu’il avait été autorisé par le roi à enrôler pour la colonisation de Madagascar, partirent à peu près sans ressources pour la Grande Ile. Livrés à eux-mêmes ils devaient échouer ; les épidémies qui apparurent alors, mirent le comble à leurs misères. Installé dans une région marécageuse et insalubre, Béniowsky s’efforça de capter les bonnes grâces des naturels ; il y réussit au point de se faire proclamer roi. Quant à l’organisation de la colonie elle laissait fort à désirer, les troupes de Béniowsky étaient décimées par la maladie, et faute de ressources, aucune création durable ne pouvait être entreprise. Béniowsky envoyait pourtant à Paris des rapports optimistes où ses rêves étaient représentés comme des réalités. Cela dura jusqu’au jour où MM. de Bellecombe et Chevreau, chargés d’inspecter les travaux entrepris et notamment de voir la ville naissante de Louisbourg dont Béniowsky avait envoyé le plan, arrivèrent à Madagascar. Le rapport des enquêteurs fut défavorable. La réalité était loin du rêve. Béniowsky donna sa démission et les soixante-huit survivants de son expédition furent incorporés dans le régiment de l’Ile de France, Nous retrouverons Béniowsky lorsque nous parlerons du gouverneur de Souillac.
366 LE RATER DE LA BRILLANE (1776-1779)L’attitude de M. de Ternay et de son intendant vis-à-vis de Béniowsky n’a rien de surprenant ; elle continuait la politique du chevalier Desroches, hostile au comte de Maudave, non pas en tant que comte de Maudave, mais en tant que colonisateur de Madagascar. La colonisation en grand de Madagascar effrayait les gouverneurs de Ille de France ; ils voyaient, comme conséquence de la réussite des nouveaux venus, leur gouvernement général passer au second plan, après avoir donné le meilleur de lui-même à la jeune colonie voisine, véritable ogre, qui ne tarderait pas à absorber les deux petites îles. Ces craintes n’étaient point exagérées, et leur égoïsme du point de vue de la prospérité de leur colonie se comprend. Du point de vue des intérêts de l’empire colonial français, elles sont peut-être blâmables. Mais Béniowsky avait-il bien l’étoffe d’un créateur ? Il est permis d’en douter. Le 2 décembre 1776 de Ternay rentrait en France et était remplacé à la tête des Iles par le chevalier Antoine de Guiran La Brillane.
LA FIN DE BÉNIOWSKY. LES DERNIERS INTENDANTSLa Brillane était, d’après ses contemporains un homme « doux, honnête, prévenant, juste et vertueux » (cette dernière épithète est d’ailleurs contestée). Comme il était doux, il eut peur d’être pris pour un homme faible, et dès son arrivée à l’Ile de France, il affecta une sévérité qui n’était pas dans sa nature. Le résultat fut désastreux et les créoles prirent en haine leur nouveau gouverneur jusqu’à lui envoyer des lettres anonymes dans lesquelles il était menacé de mort. La Brillane exagéra encore sa sévérité et prit en face de ses administrés l’attitude maussade et distante affectionnée par son prédécesseur. Son gouvernement sans incidents notoires dura jusqu’en 1779 ; isolé dans son poste, frappé d’ostracisme par la population, M. de La Brillane menait une existence des plus tristes au point que, s’aigrissant toujours davantage, il demanda son rappel. Il tomba malade avant d’avoir reçu la nouvelle que la charge trop lourde à ses épaules lui était enlevée et il succomba le 28 avril 1779. C’était le premier gouverneur qui mourait en fonctions aux Iles. A sa mort, M. de Souillac, gouverneur particulier de l’ile Bourbon depuis trois ans, et à ce titre déjà désigné pour prendre éventuellement sa succession, le remplaça automatiquement. Le nouveau gouverneur prévoyant quels seraient les devoirs et les charges de son poste futur, avait utilement employé les trois ans de son séjour à Bourbon. Il sortit de ce noviciat, prêt à exercer mieux qu’un autre ses nouvelles fonctions, étant déjà familiarisé avec le milieu créole. Du premier coup il fut un gouverneur populaire. Elégant et distingué, doué d’une politesse exquise, très fin, il se fit une loi de gagner les cœurs de ses administrés par une bonhomie confiante et des relations qu’il s’efforçait de dépouiller du décorum officiel si honni des créoles. Comme M. de Ternay, le vicomte de Souillac aimait à parcourir la campagne, faisant visite à tous afin de se rendre compte sur place de ce qui manquait à chacun. Comme, malgré ses avances, certains hésitaient à se confier à lui, il avait pris l’habitude de se faire accompagner par Céré, le directeur du Jardin des Pamplemousses, laissé jadis à ce poste par l’intendant Poivre, et qui jouissait d’une grande popularité. Ce qu’on n’osait pas dire au gouverneur on le disait à Céré et celui-ci le répétait à M. de Souillac, heureux de prendre la décision souhaitée. Avec de telles manières le gouverneur de Souillac ne tarda pas à être porté aux nues.
367S’il était habile, de Souillac était aussi énergique et décidé. Les circonstances vinrent bientôt lui permettre de faire preuve de ses qualités de chef.
Les Anglais, aux prises avec leurs colons de l’Amérique du Nord, avaient dégarni leurs possessions dans l’Inde. C’était pour nous l’occasion d’y reprendre pied, d’autant qu’Haider Ali, le célèbre agent du Maïssour, était en guerre ouverte avec nos ennemis et attendait notre appui. Les débuts de notre intervention ne répondirent pas à son attente. Le chevalier d’Orves, ayant sous ses ordres six vaisseaux, une frégate, deux corvettes et un régiment d’infanterie, quitta l’Ile de France avec des forces qui paraissaient suffisantes pour infliger aux Anglais une grave défaite. « Par suite d’un incroyable entêtement », comme l’écrivait dans un rapport de Souillac, le chevalier d’Orves ayant atteint Gondelour en janvier 1781, refusa, comme le demandait Haider Ali, de débarquer son régiment qui suffisait en prenant les Anglais à revers pour assurer leur défaite, et se borna à une démonstration platonique. Heureusement un armement nouveau se préparait en France et le commandement en était confié à un chef de tout premier ordre, Pierre-André de Suffren de Saint- Tropez. Le gouverneur de Souillac reçut avis qu’une flotte importante arriverait sous peu à l’Ile de France ; il était chargé de son ravitaillement et du recrutement sur place d’un corps de troupe à destination des Indes. Une fois de plus l’Ile de France devenait base navale, et centre de ravitaillement pour les armées françaises de l’Inde.
368Lorsque le 25 octobre 1781, l’escadre, composée de cinq vaisseaux, deux frégates, une corvette et sept transports, arriva à Port-Louis, tout était prêt pour l’approvisionner et la soutenir ; près de 3 000 hommes avaient été levés par l’actif gouverneur des Iles.
VICOMTE DE SOUILLACLe récit des exploits de Suffren, comme celui de l’expédition que Bussy commanda l’année suivante, n’appartiennent pas à l’histoire des Iles ; cependant il n’est pas inutile de rappeler que c’est à Port-Louis, où toucha également la flotte qui amenait Bussy avec un fort convoi, que se produisit le malheur qui devait paralyser toutes nos affaires dans l’Inde. Cette flotte, déjà fatiguée par une traversée qui s’était prolongée outre mesure, fut atteinte, presque dès son débarquement, par une maladie contagieuse qui lui enleva en quatre mois 429 soldats et 108 officiers, laissant les autres hommes presque hors d’état de servir. Bussy lui-même fut entre la vie et la mort pendant plusieurs semaines. Les chroniques de l’époque rapportent que le cimetière de Port- Louis regorgeait de morts mal enterrés ; les cochons qui circulaient dans la ville réussirent à déterrer plusieurs cadavres dont ils promenaient les lambeaux dans les rues. M. de Souillac, qui paraît s’être entendu fort bien avec Bussy, apporta tous ses soins à ravitailler l’escadre, dont l’épidémie prolongeait le séjour au delà de tout attente, et, lorsqu’elle put enfin mettre à la voile, au mois de décembre, il lui donna les hommes de sa garnison en échange de malades dont on escomptait le rétablissement.
Ce concours, où l’intérêt général seul fut envisagé, eut sa récompense ; au rétablissement de la paix, l’année suivante, M. de Souillac fut nommé gouverneur général de tous nos établissements au delà du Cap de Bonne-Espérance, l’Inde y comprise. On reconnaissait ainsi que désormais l’Ile de France restait la seule base possible de toute action française nouvelle dans les mers de l’Extrême-Orient.
Après ces pénibles événements, le gouvernement de M. de Souillac s’écoulait dans le calme, lorsque brusquement la nouvelle parvint de la réapparition à Madagascar du baron de Béniowsky. Après sa tentative avortée pour le compte de la France, Béniowsky avait successivement offert ses services à l’Autriche et à PAngleterre ; partout il avait été éconduit. Passant en Amérique, il intéressa à la colonisation de Madagascar une maison de commerce de Baltimore qui lui fit les avances nécessaires et lui confia un bâtiment de vingt-six canons avec lequel il arriva dans le courant de 1785 dans la baie d’Antongil. Des commerçants français se trouvaient installés dans les environs ; Béniowsky eut immédiatement maille à partir avec eux et la petite colonie française vit le moment où elle allait être exterminée. Elle demanda du secours à l’Ile de France. M. de Souillac envoya immédiatement à Madagascar un détachement de soixante hommes commandé par le capitaine Larcher. Le 23 mai Béniowsky saluait l’arrivée des Français par une vive fusillade. Larcher accepta la bataille et dans la bagarre Béniowsky fut tué d’une balle en pleine poitrine. Ainsi finit cet homme extraordinaire.
369
Depuis le départ de Poivre les intendants qui se succédèrent aux Iles furent des fonctionnaires restant sagement à leur place et ne cherchant pas à paralyser l’action de leurs gouverneurs. Mentionnons-les, ici, au passage, Maillard-Dumesle qui fut remplacé en 1777 par Nicolas Foucault, puis par Chevreau en 1781. Ce dernier se trouvant avoir des irrégularités dans ses comptes une enquête fut faite. Le Brasseur en fut chargé et en profita pour réviser tout ce qui avait été
HISTOIRE DES COLONIES. T. VI.
LE PORT DE SOUILLAC
370fait depuis la rétrocession au roi ; il fit des découvertes assez suggestives, dont quelques-unes antérieures à Chevreau. Quoi qu’il en soit, l’intendant fut appelé à Paris pour être interrogé ; affolé par ses responsabilités, il se jeta dans la Seine et s’y noya.
Chevreau fut remplacé par Motais de Narbonne qui resta en fonctions de 1785 à 1789 et qui se signala par des essais de transformations dans les attributions à tendances administratives du Conseil supérieur. Enfin le 12 août 1789 M. de Narbonne était remplacé non sans peine par M. du Puy, ancien conseiller au Châtelet.
M. de Souillac avait désiré conquérir l’amitié de ses administrés. Il y était complètement parvenu. Aussi lorsqu’en 1787 les colons apprirent que leur gouverneur les quittait, décidèrent-ils de lui donner une grande fête d’adieu et, par une délicate attention il fut convenu que celle-ci aurait lieu après l’arrivée au Port-Louis du successeur de M. de Souillac, afin de lui faire voir que, si l’on regrettait son prédécesseur, on était animé à son égard des meilleurs sentiments.
C MENT DES VOLONTAIRES DE BOURBON Thomas de Conway était d’origine ONWAY (1789-1790). DISSOLUTION DU REGID’ENTRECASTEAUX Ce nouveau gouverneur dont rien ne signale le pas- (1787-1789) sage aux affaires, était le chevalier Joseph-Antoine- Raymond de Bruny d’Entrecasteaux. Officier de marine, parent de Suffren, son nom était réservé à la gloire par son voyage à la recherche de Lapérouse. Si son gouvernement même n’eut pas d’éclats il s’efforça du moins de le rendre utile, poursuivant avec méthode les améliorations que de Souillac avait décidées et quelquefois seulement ébauchées. Le 12 novembre 1789, il était relevé par M. de Conway. Le lieutenant général comte irlandaise. Il débuta au service de la France dans un régiment irlandais. Au moment de la guerre d’Amérique il partit avec La Fayette et dans l’armée de l’Indépendance il arriva au grade de général. Mais à la suite de désaccord avec le haut commandement, il donna sa démission et rentra en France.
En 1787 il est nommé gouverneur de Pondichéry désormais rattaché aux Iles. Enfin en 1789 il est envoyé à Port-Louis comme gouverneur général. Ce brave officier n’avait rien d’un politique et il apparaît dans l’histoire des Iles avec cette indécision que l’on rencontre quelquefois chez des militaires livrés à eux-mêmes à côté de pouvoirs civils qu’ils sentent les dépasser. De Conway, dès son arrivée à PIle de France rappelle un peu le gouverneur Dumas. Il ne sait pas pratiquer avec les créoles cette manière enveloppante qui avait fait la force de Souillac. En officier supérieur habitué à la discipline des camps, il prend des décisions, il donne des ordres et se trouve soudain étonné des réactions qu’ils produisent. Alors il réfléchit, hésite et bien entendu recule. Un tel caractère devait le conduire à l’échec et à l’abdication.
371 IL ES PREMIÈRES MANTESTATIONS REVOLUTIONNATRESA peine est-il aux affaires qu’il se rend impopulaire en ordonnant la dissolution du régiment des volontaires de Bourbon. Il y avait aux Iles trois régiments composés de créoles : le régiment de l’Ile de France, le corps des volontaires de Bourbon et le régiment de Pondichéry. Les volontaires de Bourbon dataient de La Bourdonnais, ils formaient un régiment d’infanterie et un corps de marins. Dans toutes les campagnes et encore, à la veille de sa dissolution dans l’armée de Bussy, le corps des volontaires de Bourbon s’était distingué. Malgré les vives protestations de son colonel, M. de Conway le supprima, certains pensent parce qu’il craignait de le voir verser dans les idées libérales qui commençaient à avoir cours. : CO- RIOLIS, RICARD, L’ASSEMBLÉE POPULAIRE DE L’ÉGLISE froissa beaucoup les Cette décision créoles et l’on se prit à parler de la morgue hautaine du nouveau gouverneur. Les événements n’allaient pas améliorer la situation. En effet, le 31 janvier 1790, arriva en rade de Port-Louis le paquebot n° 4 commandé par le lieutenant de vaisseau Gabriel de Coriolis. L’équipage débarque arborant la cocarde tricolore et bientôt toute la ville apprend de la bouche des nouveaux venus les grands événements de France ; c’est alors une effervescence formidable, chacun veut se parer de la cocarde nouvelle et les magasins de merciers sont envahis par les habitants avides de porter les couleurs de la liberté. Les femmes surtout se couvrent de cocardes du chignon jusqu’aux boucles des souliers.
Conway se trouvait, quand arriva le paquebot, à la campagne, au Réduit ; il est prévenu de ce qui se passe à Port-Louis et malgré un temps affreux il accourt, mais ne prend aucune décision, la situation en effet ne laisse pas que d’être des plus délicates. En dehors des nouvelles apportées par de Coriolis et son équipage, il ne sait rien de France, il n’a reçu aucun ordre officiel.
Cependant si le gouverneur n’agit pas, la population de Port-Louis est en proie à l’éloquence. A chaque carrefour des orateurs improvisés haranguent leurs compatriotes et brodent à l’infini sur les détails forcément succincts que leur a fournis l’équipage du paquebot.
Le gouverneur ne bouge toujours pas.
372Mais les esprits excités passent des paroles aux actes. Une affiche est placardée sur le Palais de Justice convoquant les habitants à une grande Assemblée générale dans l’église de Port-Louis. Du coup Conway se réveille et offusqué de cette convocation lancée sans autorisation, il fait lacérer l’affiche. Alors l’émeute éclate et les orateurs qui jusque-là avaient dû s’en tenir aux lieux communs prennent pour cible le gouverneur et son insupportable tyrannie.
Conway ne pouvait plus reculer, il fait chercher les discoureurs et leur demande à brûle-pourpoint ce que signifie leur attitude ; encore échauffés par leur propre éloquence les meneurs répliquent assez aigrement, de Conway les fait arrêter. Mais la foule ne l’entend pas ainsi et comme les prisonniers sortent de l’hôtel du gouvernement, elle enveloppe les soldats et les leur arrache sous les yeux du gouverneur impuissant. Les choses menaçaient de mal tourner quand M. de Conway eut une inspiration heureuse ; comme il reprochait à la foule ce spectacle de désordre, un des créoles présents lui déclara à haute voix que c’était en effet un tort : saisissant cette occasion qui lui permettait de se tirer d’affaire le gouverneur s’écria : « Puisque vous en convenez qu’on relâche les prisonniers. » Toutes les protestations s’apaisent du coup et M. de Conway gagne définitivement la sympathie du moment en acceptant d’arborer la cocarde tricolore. L’incident est symptomatique ; le gouverneur, dès cet instant, est vaincu, cette première abdication sera suivie d’autres plus déci-
MONTAGNE DU REMPART
sives encore. Toutes les tentatives d’accommodement qu’il esquissa à l’avenir se terminèrent toujours par une reculade. Dès le premier contact avec l’autorité, la révolution est la maîtresse de l’Ile. Nous verrons par la suite que cette attitude évita tout au moins l’effusion du sang ; M. de Conway était d’ailleurs hors d’état de résister, il n’avait aucune force sur laquelle il put compter.
L’incident des orateurs était à peine clos que Conway fit mander d’urgence au gouvernement M. de Coriolis et lui reprocha amèrement d’être l’auteur de tout ce tumulte. Coriolis le prit fort mal et les deux hommes s’étant séparés, il raconta en ville que le gouverneur l’avait menacé de le faire fusiller. Le lendemain, après une soirée d’effervescence et une nuit de réflexion, Coriolis est encore mandé au gouvernement et commence par essuyer de nouveaux reproches. Mais il n’est pas d’humeur à les supporter et il répond que puisqu’il en est ainsi, il entend dégager toute sa responsabilité et laisser purement et simplement le gouverneur aux prises avec les mécontents. M. de Conway est fort effrayé et, s’excusant auprès de Coriolis, il lui demande instamment d’être au contraire le médiateur entre lui et ses administrés. Flatté, Coriolis accepte, et s’engage à faire son possible à l’assemblée générale qui doit se tenir dans l’après-midi.
Cette première assemblée populaire de l’Ile de France fut une indescriptible cohue. Coriolis, fidèle aux assurances qu’il avait données au gouverneur essaya d’apaiser les esprits, mais le mouvement qu’il avait déclenché le dépassait déjà. Le favori de la foule est ce jour-là Ricard de Bignicourt. Dans un discours d’une grande violence, il fait d’abord acclamer la Révolution française, puis il demande que sept commissaires soient nommés séance tenante, pour convoquer une Assemblée générale des colons en vue de l’élection des députés de l’ile à l’Assemblée nationale. Ces commissaires fixeront les conditions à réunir pour être électeur et se constitueront en comité permanent jusqu’à ce que parviennent à la colonie des instructions précises. Ces décisions capitales étant prises, il espère que les colons en attendront dans le calme et la décence les utiles effets. Ce discours soulève un enthousiasme formidable. Sont élus immédiatement commissaires d’abord Ricard, puis Maissin père, Sanglier, Lamalétic, Léchelle, Fressanges et Bernés. Ricard propose alors pour clôturer dignement cette réunion historique de chanter un Te Deum d’action de grâces. Le préfet apostolique M. Darthé est requis de venir et sans trop se faire prier entonne l’hymne. Ricard est porté en triomphe jusque chez lui et le gouverneur très satisfait du retour au calme qui paraît dès lors probable l’assure de ses vifs remerciements. On ne pouvait être plus accommodant avec la Révolution. Conway persévère d’ailleurs en donnant l’investiture officielle aux sept commissaires. En effet l’assemblée de l’Eglise de Port-Louis était absolument irrégulière. Les nouveaux élus le sentirent, mais eurent l’habileté d’en
374convenir avec le gouverneur tout en ajoutant que si illégale que fût leur élection, il vaudrait mieux, afin de calmer les esprits, la considérer comme valable. Le gouverneur satisfait et l’intendant du Puy non moins, déclarèrent qu’ils partageaient cette manière de voir et que les commissaires siègeraient en qualité officielle jusqu’à la réunion de l’Assemblée générale que le gouverneur convoquerait pour le 13 février. Afin de bien confirmer ses bonnes dispositions envers les commissaires MM. de Conway et du Puy les chargèrent même de juger quelques affaires d’outrages et de voies de fait.
LE PORT-LOUIS VU DE L’INTÉRIEUR DE L’ILE, d’après un dessin de Dauvin gravé par Desault
Tout rentre dans l’ordre et le gouverneur se félicite |de (son habileté. A la réflexion il se demande même s’il n’a pas cédé un peu vite. Cette impression se confirme en lui, lorsqu’il prend connaissance d’une résolution votée à l’unanimité dans une réunion tenue le 12 février chez M. d’Hauterive et composée des membres de l’aristocratie de l’ile. Les signataires ’se déclarant favorables à l’état de choses ancien s’opposent nettement aux réformes que réclament les
375assoiffés de liberté. Conway saisit cette occasion de ne pas convoquer l’assemblée promise. Au lieu de donner des ordres, il se tient coi et écrit, fort satisfait de lui : « Ce coup terrasse les cabaleurs. »
Conway prenait ses désirs pour des réalités et ses adversaires pour des enfants. Après avoir fait figure à leurs yeux d’homme de mauvaise foi, il se sent tenu en fin de compte, de réunir les électeurs dans chaque quartier et l’Assemblée générale de la colonie fut élue (mars 1790).
Elle se composait de soixante et un membres et se réunit pour la première fois le 27 avril 1790 dans l’église paroissiale de Port-Louis sous la présidence de M. d’Houdetot. L’Assemblée était à peine élue qu’un premier incident la mettait aux prises avec le gouverneur. M. de Conway avait décidé de faire prêter serment aux troupes. Les membres de l’Assemblée, tout fiers de leur nouvelle charge, demandèrent que cet acte se fit en leur présence. Conway répondit de la façon la plus maladroite qu’il n’y voyait pas d’inconvénient puisque la cérémonie serait publique, les portes de la caserne devant être ouvertes pour permettre à tous les passants de mieux la voir. Il rappelait qu’elle aurait lieu à 7 heures et demie du matin aux casernes.
L’Assemblée froissée répondit que « c’était aux troupes à venir au-devant de la Nation et non à la Nation à aller au-devant des troupes ». Il ne convenait pas à la dignité de l’Assemblée d’assister à la prestation de serment dans les casernes et en simple spectatrice. Le gouverneur était invité en conséquence à indiquer un autre lieu que les casernes afin que l’Assemblée pût occuper une place digne d’elle.
Le gouverneur répondit que l’Assemblée en agissant ainsi dépassait ses pouvoirs, qu’il avait donné des ordres dont il était seul responsable devant la Nation et le Roi, mais qu’enfin, dans un esprit de conciliation, il allait contremander la cérémonie et qu’il en conférerait avec le Conseil supérieur.
Après cette conférence, Conway renvoya d’abord la cérémonie sine die puis par une nouvelle abdication il réunit les troupes de la garnison six jours après sur le Champ-de-Mars et la prestation de serment eut enfin lieu devant le gouverneur entouré des membres de l’Assemblée couverts. Les soldats défilèrent ensuite. « La Nation » avait triomphé.
A peine sorti de cette difficulté M. de Conway commit une nouvelle maladresse. Quelques jours après, à l’occasion de la convocation des assemblées de quartier, il adressa aux commandants une circulaire dans laquelle en termes assez vifs il leur conseillait de se méfier des discours qui se débitaient dans les réunions et des billevesées qui s’y étalaient. L’Assemblée générale, naturellement informée, se déclara insultée et exigea des excuses publiques. Cependant l’Assemblée générale de l’Ile de France déployait la plus grande activité. Réunie pour la première fois le 27 avril 1790 dans l’église de Port-Louis mise gracieusement à sa disposition par le préfet apostolique, M. Darthé, elle força, dès le 30, le Conseil supérieur à accepter la participation de ses membres aux délibérations des représentants de la colonie. Ayant ainsi annihilé pour ainsi dire les pouvoirs du Conseil et ceux du gouverneur elle prit une série d’importantes décisions ; elle supprima l’ancienne milice qu’elle remplaça par une garde nationale, elle proclama l’état de siège dans toute la colonie, elle s’empara de toutes les attributions communales qu’elle délégua provisoirement à des municipalités créées dans chaque quartier. Elle décida que sa dissolution ne pourrait être prononcée que par un vote de l’Assemblée nationale sanctionné par le roi. Enfin le Port-Louis fut débaptisé pour prendre le nom de port Nord- Ouest.
376L’Assemblée était en plein travail lorsque le 25 mai 1790 vint mouiller à l’lle de France la division navale des Indes commandée par le comte de Mac-Nemara descendant d’une très ancienne famille irlandaise qui s’était fixée en France après la chute des Stuart. Henri de Mac Némara était entré jeune dans la marine et y fit une brillante carrière. En 1782 après d’éclatants états de service il avait été fait comte le 3 mai. En 1784 il avait commandé les forces navales de Saint-Domingue, il avait servi ensuite à Rochefort, et venait, en dernier lieu, d’être nommé commandant des forces navales au delà du Cap de Bonne-Espérance. C’est avec ce titre qu’il faisait relâche à l’Ile de France.
Ce vieil officier ne tarda pas à relever dans ses équipages des indices d’indiscipline naturels dans ces temps troublés ; il jugea de son devoir de réagir avant qu’il ne fût trop tard. Un ordre du jour fut publié qui mit en garde les équipages contre les « séductions criminelles » dont ils étaient entourés. Les fortes têtes allèrent immédiatement se plaindre de leur amiral à l’Assemblée qui, le 4 juin, sommait Mac Nemara de lui faire connaître individuellement « ces personnes méchantes et coupables de séductions criminelles ». Mais Mac Némara n’était pas le gouverneur Conway ; il répondit à l’Assemblée de la façon la plus brave et la plus cinglante. Il fit observer que l’Assemblée étant chargée des intérêts de la colonie n’avait aucunement le pouvoir de s’immiscer dans les affaires de la marine. Mac Némara ne dépendant pas d’elle, n’avait de compte à rendre qu’au roi. L’Assemblée intimidée se tut, mais dès ce jour Mac Némara fut considéré comme le pire des aristocrates et devint le point de mire des révolutionnaires. Il devait hélas ! payer plus tard de sa vie son impopularité.
377L’ARRIVES ET SES SONE QUENCES LOUIS ET SES CONSÉQUENCES
Nord-Ouest le Stanislas commandé par Le 17 juin arrive en rade du Port M. Fournier. Il apporte des instructions de France. Lecture est donnée d’un décret de l’Assemblée nationale en date du 8 mars 1790 qui recommande l’élection d’une Chambre législative et la nomination d’une municipalité dans chaque quartier. Le décret est rédigé de telle sorte que la colonie croit trouver l’approbation de toutes les innovations, même de celles que l’assemblée révolutionnaire considérait comme peut-être trop osées.
C’est alors une explosion d’enthousiasme : les représentants de « la Nation » ont désormais carte blanche. Se faisant l’écho de la satisfaction générale, quelqu’un propose de débaptiser le Stanislas et de lui donner le nom de Sauveur de la Colonie. La proposition est adoptée par acclamation. Si la joie était grande au sein de l’Assemblée, elle n’était pas moins vive dans le peuple de Port-Louis. Tandis que leur capitaine apportait aux dirigeants les bonnes paroles de la métropole, les marins du Stanislas répandus dans les rues de la ville initiaient les habitants à toutes les nouveautés parisiennes.
Au récit des événements de Paris et de la façon dont le peuple en usait avec les aristocrates, la populace prise d’un beau zèle, cherche, elle aussi, quelqu’un sur qui passer sa colère et tout naturellement elle pense à Mac Némara l’ennemi du peuple. En peu de temps l’émeute se développe et le peuple de Port-Louis, entraîné par des marins du Stanislas, s’essaye pour la première fois à chanter le Ça ira en visant le commandant en chef de l’escadre.
VUE DE PORT-LOUIS (D’après un dessin de Milberi) (Gravé par Lejeune).
378Mac Némara se trouvait alors chez le gouverneur et de ce fait momentanément à l’abri d’une foule encore hésitante à violer les lois de l’hospitalité. Mais cette tranquillité relative cessa brusquement, quand la nouvelle se fut répandue que l’Assemblée, pour statuer sur les plaintes déposées contre lui, citait l’amiral à sa barre. Si Mac Némara sortait du gouvernement par la grand’porte pour se rendre jusqu’à l’église, il devait traverser la foule et c’était pour lui la mort. D’autre part, il lui était difficile de ne pas obtempérer au désir de la toute-puissante Assemblée. Prenant résolument son parti, l’amiral accompagné de six hommes déterminés sortit de l’hôtel du gouvernement par une porte dérobée et par des chemins détournés essaya de gagner les quais et de s’embarquer pour rejoindre son bord où il se trouverait momentanément à l’abri. Par malheur la petite troupe vint donner dans un groupe de gardes nationaux envoyés officiellement au gouvernement pour chercher l’amiral et l’amener à l’Assemblée. Mac Némara se sent perdu, il tire un pistolet et tente de se brûler la cervelle, il est désarmé et entouré par les gardes nationaux, il apparaît bientôt sur la place du gouvernement en route pour l’Eglise.
D’une fenêtre de son hôtel M. de Conway l’aperçoit. Que pouvaient les quelques gardes nationaux qui escortent l’amiral devant l’émeute déchaînée contre lui ? Le gouverneur n’hésite pas, suivi de l’intendant du Puy et du capitaine du Stanislas il se précipite au dehors. Courageusement les trois hommes plongent dans la foule hurlante ; elle s’écarte stupéfaite devant eux. Ils regagnent la petite troupe des gardes nationaux et viennent se mettre aux côtés de Mac Némara prêts à le disputer au peuple au péril de leur vie. Devant une telle attitude la populace hésite à se porter aux dernières extrémités et se contente de les accompagner en hurlant à la mort. Mac Némara parvient enfin jusqu’à l’Eglise dans laquelle il pénètre. L’Assemblée lui demande une profession de foi patriotique. Vivement pressé par ses amis il cède, revêt l’uniforme de la Garde nationale et, conduit à la barre fait la déclaration désirée. Alors c’est un coup de théâtre sans nom ; l’église crépite des applaudissements de l’Assemblée. Les plaintes contre Mac Némara sont brûlées en signe de réconciliation et les députés décident de reconduire en corps l’amiral jusqu’à l’hôtel du gouvernement. A ce spectacle le peuple qui quelques minutes auparavant voulait le mettre à mort acclame d’une seule voix sa victime.
379 SA DÉMISSION (29 JUILLET 1790)Une fois de plus les choses avaient bien tourné et les intentions sanguinaires de la populace de Port-Louis n’étaient pas allées jusqu’aux horribles réalités de France. Il n’en restait pas moins établi que la révolution dans l’ile était arrivée à une période singulièrement agissante. Sauf peut-être les massacres, les exaltés étaient bien décidés à copier Paris. Les clubs ne tardèrent pas à se former ; ils se montrèrent durant toute la période révolutionnaire extrêmement actifs. Le premier en date fut le « Club des amis de la Constitution » qui groupa des hommes d’un certain milieu social et qui représenta l’opinion modérée. Il fallait aussi un groupement extrémiste. Ce fut le « Club des Jacobins » recruté dans le bas peuple et où pérorèrent bientôt sous-officiers et soldats qui se subdivisa dans la suite en deux branches, le « Club des sans-culottes » et la « Chaumière » tous deux ayant une grande influence sur l’Assemblée.
Celle-ci après le satisfecit à elle apporté par le Stanislas, prit le nom d’Assemblée coloniale de l’Ile de France et procéda à l’élection de ses députés pour l’Assemblée nationale. Les noms qui sortirent de l’urne furent ceux de MM. Collin et Codère. Deux suppléants furent également nommés MM. Pierre Monneron et de Missy.
Les élections municipales suivirent et le premier maire de Port-Louis fut élu en la personne de M. Fressanges qui occupa ses fonctions peu de temps et dont le successeur fut Ricard de Bignicourt.
L’Assemblée avait remporté un tel succès avec Mac Némara qu’elle décida de poursuivre son avantage en citant à sa barre un certain nombre d’officiers supérieurs des établissements de l’Inde contre lesquels des plaintes avaient été également portées. Cette fois Conway protesta, se basant sur des ordres qu’il avait lui-même reçus. L’Assemblée répliqua que puisqu’il entretenait une correspondance secrète avec le ministre il devait produire toutes ses dépêches. Le gouverneur s’exécuta ; mais ne voulant pas s’arrêter en si bon chemin l’Assemblée se livra dans sa correspondance, même privée, à une perquisition en règle qui mit le comble aux avanies dont le malheureux fonctionnaire avait été déjà si fréquemment abreuvé. Le 29 juillet 1790 il remettait sa démission à M. de Chermont, colonel du régiment de l’Ile de France. Le 9 septembre suivant il s’embarquait sans bruit sur la Nymphe pour ne plus revenir.
Son successeur fut le gouverneur particulier de Bourbon M. de Cossigny qui administrait habilement l’autre île depuis le début de la période révolutionnaire.
380TLAREVOLUTION
La révolution à Bourbon débuta en décembre 1789 à
• A SAINT-DENIS Saint-Denis. Informés du désir de Sa Majesté concernant la création d’une assemblée coloniale à Bourbon, le gouverneur de Cossigny et l’intendant Duvergé adressèrent le 4 décembre 1789 une circulaire aux commandants de quartier prescrivant la convocation des habitants en assemblées générales à l’effet de nommer un député chargé d’apporter au gouverneur les vœux de son quartier concernant la création ou la non création de l’Assemblée. Dix des onze paroisses de l’ile se conformèrent exactement à ces instructions ; il n’en fut pas de même à Saint-Denis. Le 27 décembre l’Assemblée réunie au presbytère sous la présence du commandant de la paroisse Azéma Dutilleul se prononça contre les directives données par la circulaire du 4 décembre et adopta une motion considérant que seule une assemblée générale de toutes les paroisses pouvait faire connaître le vœu de la colonie. Le président, devant cette attitude de la majorité, n’eut d’autre ressource que de faire insérer sa protestation au procès-verbal et il quitta la salle. Maîtres de la situation, les assistants nommèrent séance tenante un comité de cinq membres composé de Des Mazières, Greslan, Le Fagueys Bertrand et de Lestrac, chargés de demander au gouverneur la réunion en assemblée générale des députés de toutes les paroisses représentant l’ensemble de la colonie pour délibérer entre eux sur l’opportunité d’avoir une assemblée coloniale à Bourbon et un député à Paris. Le 4 janvier 1790 les cinq mandataires de la paroisse de Saint-Denis élus en violation des instructions gouvernementales écrivirent aux administrateurs pour obtenir une audience. La démarche resta sans résultat.
La population comprit alors que la paroisse de Saint-Denis était dans une impasse. Si elle avait confié ses intérêts à cinq délégués, elle avait oublié de nommer le député qui seul régulièrement devait être son porte-parole. Un certain nombre de gens raisonnables estimèrent habile de commencer par réparer cet oubli et ils demandèrent à leur commandant de paroisse de solliciter des administrateurs la convocation d’une seconde assemblée. Cossigny et Duvergé acceptèrent avec empressement cette proposition et déjà ils se félicitaient du triomphe qu’ils pensaient avoir remporté. Mais comme Conway à l’Ile de France, ils ne sont pas au bout de leurs peines, car la seconde assemblée nomme bien son député qui se trouve être des Mazières, l’un des cinq, mais elle en profite pour confirmer formellement toutes les résolutions prises par la précédente assemblée. Dès ce moment la marche des événements à Bourbon continue dans le sens révolutionnaire. Une assemblée générale pour la nomination d’un député aux Etats généraux est accordée mais elle ne se réunit qu’après de multiples incidents.
381Lorsqu’enfin une réunion utile put avoir lieu, elle copia purement et simplement l’assemblée de l’Ile de France ; comme elle, elle se déclara permanente et inviolable, et s’empara enfin du pouvoir législatif. Complètement débordés par les événements, les administrateurs de Bourbon et surtout le commissaire ordonnateur Duvergé, qui semble avoir été chargé de toutes les corvées, demandent des directives au gouverneur et à l’intendant de l’ile sœur. « Faut-il toujours céder ? » écrit textuellement Duvergé, à l’intendant Dupuy en date du 6 juillet 1790. L’autre répond d’une façon évasive, ce qui en fait équivaut à une abdication générale.
Lorsque le 15 août 1790 Cossigny écrivit à l’Assemblée générale sa lettre d’adieu avant son départ pour l’Ile de France, il pouvait se rendre cette justice qu’il avait su éviter, depuis le début de la période révolutionnaire, tout éclat générateur de troubles.
PAYSAGE MAURITIEN (D’après un dessin de Milbert) (Gravé par Lejeune).
382COSSIGNY A L’ILE DE FRANCE (1790-1792). LE MEURTRE DE MAC NEMARA
Son rôle à l’Ile de France était plus malaisé ; il prenait le pouvoir à un moment où les esprits se trouvaient particulièrement échauffés. Pourtant son arrivée au port Nord-Ouest fut entourée d’une solennité cordiale. Son installation par l’assemblée coloniale le 26 août 1790 fut l’occasion d’un vote unanime consacrant l’oubli des discordes passées. Le peuple gagné par la contagion abattit la lanterne qu’il avait dressée en pleine place publique pour y accrocher les aristocrates. Accalmie trompeuse ; moins de deux mois après la même populace promenait au bout d’une pique la tête de l’amiral Mac Némara.
Au début de novembre 1790, les députés à l’Assemblée nationale élus par la colonie étaient prêts à partir pour la France, sur la Thétis commandée par l’amiral en personne ; le 2, ils étaient déjà à bord, prêts à partir. C’est alors qu’un incident des plus minimes déchaîna l’émeute. Un lieutenant de la Thétis M. Desnos entra en discussion avec un garde national et la discussion dégénéra en pugilat. Arrêté le lieutenant est conduit à terre. Il n’en fallut pas davantage pour surexciter les esprits. Le bruit se répandit en ville que Mac Némara, l’aristocrate, voulait profiter de ce qu’il avait à son bord les députés de la colonie et les rapports dont ils étaient chargés à l’adresse de l’Assemblée nationale de France, pour supprimer les uns et les autres. La populace envahit donc la salle des séances de l’Assemblée et réclama le débarquement des députés. Débordée, l’Assemblée accède à cette requête, bien plus elle demande à Mac Némara de livrer le gouvernail de sa frégate. L’amiral consent à donner cette preuve de bonne volonté et le gouvernail fut remorqué jusqu’à terre. Cette concession ne servit à rien. La municipalité se trouvait en même temps saisie d’une nouvelle dénonciation contre le commandant de la flotte. Il aurait traité les soldats de lâches et de traîtres, les membres de l’Assemblée et le gouverneur de bandits, dans une lettre mise par lui à la poste et ouverte par le directeur de cette administration. Des pseudo-copies de ce document commençaient à circuler par la ville et l’exaspération de la foule croissait d’heure en heure. L’Assemblée pourtant ne fit pas grand cas de ce fameux document, fruit d’une répugnante trahison, et les députés débarqués se réembarquèrent le lendemain à bord de la Thétis.
Une fois de plus la campagne dirigée contre Mac Némara semble avoir avortée. Il n’en est, hélas ! rien. Au moment où la Thétis va mettre à la voile, des soldats appartenant au régiment de Pondichéry s’emparent des embarcations se trouvant dans le port Nord-Ouest et grimpent à bord du navire. Ivres pour la plupart ils réclament à grands cris Mac Némara et le somment de les suivre à la barre de l’Assemblée pour se justifier de sa lettre injurieuse pour eux et la nation. L’équipage est nettement hostile aux émeutiers. Mac Némara peut les faire jeter à la mer ; il ne le fait pas, mais s’avançant seul à leur rencontre il leur déclare qu’il les suivra volontiers à terre croyant sans doute qu’en se confiant à l’honneur des soldats du régiment de Pondichéry il sera en sûreté.
383Au moment de partir, il a pourtant passé dans sa ceinture une paire de pistolets, mais sans prendre soin de vérifier les amorces. Or, ces armes avaient été désarmées quelques jours plus tôt par son valet de chambre dans la crainte d’une tentative de suicide.
Il arrive jusqu’à l’église escorté par les soldats et est immédiatement introduit. Il s’explique : sans doute il a écrit des lettres, mais il n’y a jamais employé les expressions outrageantes dont on lui fait grief. L’Assemblée s’émeut, réfléchit et finit par se déclarer satisfaite.
Il faut maintenant revenir, en repassant par la place publique où la populace continue à s’agiter. Pour empêcher des excès, il est décidé que quatre députés accompagneront Mac Némara jusqu’aux casernes où il demandait à être conduit. Par malheur le gouverneur, dont la popularité seule était une sauvegarde et qui devait également s’y rendre, prit une autre route et le drame s’accomplit.
Bien qu’accompagné de soldats, Mac Némara est bientôt aux prises avec la populace ; on le presse, on le bouscule, on cherche à l’atteindre du poing, on lui arrache son épée. A un coin de rue, les cris de mort redoublent et le flot populaire pousse le malheureux officier vers la lanterne qu’on avait rétablie. L’amiral se juge perdu et profite de ce qu’il passe devant la boutique d’un horloger pour se précipiter par la porte ouverte. Il voit un escalier, s’y engage et monte à l’étage supérieur, pensant sans doute trouver là une issue pour gagner la maison voisine. Il arrive devant une porte verrouillée qu’il ébranle en vain ; la retraite lui est coupée. Les assaillants sont sur ses talons, le premier apparaît au haut de l’escalier, c’est un soldat nommé Legueux, au nom symbolique, il a un sabre à la main. Mac Némara prend un de ses pistolets et le décharge à bout portant, mais l’amorce ayant été enlevée, le coup ne part pas. En riposte, le sabre s’abat sur l’amiral qui s’effondre gravement blessé. Dès cet instant tout sentiment humain quitte le cœur des émeutiers. Mac Nemara empoigné par les pieds est traîné jusque dans la rue où la foule l’achève à coups redoublés. Puis c’est le dépeçage du cadavre, la tête séparée du tronc est mise au bout d’une pique, le corps attaché à une corde est traîné par les rues jusqu’au pont Bourgeois où il est finalement abandonné. Une enquête fut ouverte mais ne donna aucun résultat.
Quant à la Thétis, sur laquelle se trouvaient toujours les députés, elle leva l’ancre le 9 novembre, son équipage ayant été jusque-là consigné à bord de peur de représailles des marins contre la population.
384Ce fut le seul meurtre révolutionnaire commis à l’Ile de France. L’Assemblée coloniale ne devait plus revoir de tels mouvements populaires. Après avoir voté l’abolition des titres de noblesse, armoiries et livrées, elle s’attache à établir une constitution coloniale.
Discutée article par article celle-ci fut arrêtée le 21 avril 1791. En voici les grandes lignes : Le pouvoir législatif, séparé de l’exécutif, est confié à l’Assemblée coloniale. L’exécutif est assuré par le gouverneur représentant du roi. Près de lui, chargé de l’administration des affaires intérieures, est créé un directoire colonial de trois membres. Le Conseil supérieur et la juridiction royale sont dorénavant formés de magistrats élus ; leurs attributions restent respectivement assez vagues, et les justiciables mécontents de la décision de l’un des tribunaux peuvent en appeler à l’autre et vice-versa. Ce système dit « de l’appel réciproque » dura jusqu’en 1793, date à laquelle furent créés les tribunaux de première instance et d’appel. En matière criminelle, il y eut l’institution du jury. L’élection est le grand principe nouveau de cette constitution. Les députés à l’Assemblée nationale, les membres de l’Assemblée coloniale, les corps administratifs et judiciaires, tous sont élus.
Cossigny laisse tout faire. Depuis le meurtre de Mac Némara, les Jacobins ont toute liberté politique. Or, tandis que le gouverneur évolue dans le sens révolutionnaire, un sentiment contraire se développe dans la population. Le II juillet 1791, l’Assemblée coloniale étant arrivée au bout de son mandat, est remplacée par une nouvelle assemblée à tendance beaucoup plus modérée. La nouvelle majorité trouve excessive la violence des révolutionnaires et demande contre eux l’appui du gouverneur. Cossigny laisse entendre. qu’il ne partage pas cette manière de voir. Dès lors tout devient prétexte à conflit. Les temps de Cossigny sont révolus ; en quelques mois la colonie a usé un nouveau gouverneur.
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Pierre Crepin, « L'administration royale », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. VI, Madagascar — Les Comores — Les Mascareignes — Le Pacifique — L'Afrique du Sud, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1933, p. 355-384.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-6/mascareignes/l-administration-royale/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002767