Colonies françaises

Tome VI · Madagascar de 1815 à 1906 · Chapitre 1

Le royaume hova et les tentatives de mainmise anglaise

Par p. 119-142 de l'édition originale 8 982 mots 11 illustrations 1933 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitrePremiers établissements hovas à la côte Est. Les sergents du Palais. — Le traité anglo-mal- gache du 23 octobre 1817. — Premiers missionnaires anglais dans l’ile. Un nouveau traité anglo- malgache (1820). — Les Français à Fénérive. Opposition des hovas : leur occupation de la côte Est (1814-1826). Mort de Radama Ier, — Ranavalona [re (1828-186I), réaction contre les étran- gers. Échec des Français pour s’établir à la côte Est (1828-1831). — Occupation de Nossi-Bé (1840). — Manifestation franco-anglaise (1845) : son échec. — La London missionnary society. Les Priants — Radama II (1861-1863), réformes intérieures. La Charte Lambert. — Rashærina (1863-1868), annulation de la charte Lambert. M. de Louvières. — Alfred Grandidier 580
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VILLAGE D’IVONGO, d’après Catat : Voyage à Madagascar. Frontispice
Gravure VILLAGE D’IVONGO, d’après Catat : Voyage à Madagascar. Frontispice
’ANNÉE I815,

Premiers établissements hovas à la côte Est. Les sergents du Palais. Le traité anglo-malgache du 23 octobre 1817. — Premiers missionnaires anglais dans Pile. Un nouveau traité anglo-malgache (1820). — Les Français à Fénérive. Opposition des hovas : leur occupation de la côte Est (1814-1826). Mort de Radama Jer, — Ranavalona Iere (1828-186I), réaction contre les étrangers. Echec des français pour s’établir à la côte Est (1828-1831). — Occupation de Nossi-Bé (1840). — Manifestation francoanglaise (1845) : son échec. — La London missionnary society. Les Priants. — Radama II (186I-1863), réformes intérieures. La Charte Lambert. — Rashœrina (1863-1868), annulation de la charte Lambert. M. de Louvières. — Alfred Grandidier. qui termine en Europe les guerres de la Révolution et de l’Empire, marque aussi une grande date pour l’histoire de l’Océan Indien :l’Ile de France avec ses ports excellents est cédée aux Anglais et reçoit pour gouverneur l’énergique et ambitieux Farquhar qui prétend, de ce fait, nous enlever nos droits sur Madagascar. Une lutte qui va durer tout le siècle s’engage aussitôt à fond avec les gouverneurs, mis-

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sionnaires et négociants de Bourbon qui, aidés par les officiers de notre marine et quelques admirables pionniers, s’acharnent à intéresser les gouvernements successifs de Paris à cette cause nationale : la restauration et le développement progressif de notre action dans la grande île, l’occupation des petites îles, notre hégémonie maritime dans le canal du Mozambique. Madagascar a laissé dans l’esprit des coloniaux français un puissant souvenir, le sens d’un devoir historique et spirituel qui nous lie, l’attrait de richesses mal connues mais fabuleuses ei d’une sorte de seconde Australie de beauté sauvage et singulière promise à notre évangélisation. L’opposition mêre des Anglais à tant d’attraction en accorde le pathétique avec l’intuition qu’il nous faut trouver là l’équivalent des ports ravis par les Anglais.

La situation n’est plus la même qu’aux siècles précédents où nous nous heurtâmes seulement aux populations côtières. Andrianapoinimerina a laissé à sa mort en I8Io un véritable et solide royaume, tenant pour capitale Tananarive, auquel il assigna la mission d’étendre le pouvoir absolu de la monarchie hova partout jusqu’à la mer. Auparavant ne se faisait avec la côte qu’un trafic d’armes et d’esclaves. Son successeur Radama Ter (I810-1824), âgé de dix-huit ans, avait l’esprit vif, l’instinct du commandement, de la hardiesse dans les vues et de la promptitude dans l’exécution, au surplus de l’ambition et au besoin de la cruauté : il avait débuté par faire mettre à mort ou exiler une partie de sa propre famille. L’occasion plutôt que son initiative allait l’entraîner à inaugurer les rapports de sa dynastie avec les Européens, à entrer avec présomption et dangereuse ignorance dans le drame de la compétition séculaire acharnée entre Anglais et Français.

Farquhar ouvre une nouvelle sorte d’hostilités. Renseigné sur la valeur de Madagascar par les rapports (trouvés à Maurice) du français Charpentier qui voyagea à l’intérieur vers 1804, dès le 2 novembre 1815 — contrairement au traité de Paris — il écrit au gouverneur de Bourbon que, « héritiers des droits de la France à Madagascar, l’Angleterre a seule le droit d’y faire le commerce, ainsi que les nations auxquelles elle accorderait des licences, celles-ci ne devant d’ailleurs trafiquer que dans les ports qu’il désignerait »⁠ ⁠; et libéralement il lui offre des licences pour assurer les approvisionnements de Bourbon. Le 7, M. Bouvet de Lozier lui riposte « qu’avant 1792, la France possédait depuis plus de cent cinquante ans la souveraineté sur Madagascar, aux mêmes titres que celles que différentes puissances et notamment l’Angleterre exercent dans différentes parties du monde sur de grands pays. Ces titres sont l’acte de prise de possession et une longue jouissance non contestée »⁠ ⁠; ils ne sont nullement périmés. Farquhar en 1816 renouvelle auprès de son collègue français tout à la fois l’affirmation des droits de Maurice sur Madagascar et ses propositions personnelles de licences.

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Il jugea prudent de les appuyer sur une autorité locale assez forte pour tenir tête aux Français et, sachant ce que valaient les Hovas, il envoya à Tananarive l’ancien traitant Chardenaux pour y jeter les bases d’une entente avec le roi, l’encourager et même l’exciter à exercer la souveraineté effective sur l’ile entière. Chardenaux réussit pleinement et ramena avec lui à Maurice, en septembre 1816, deux des frères du roi pour y faire leur éducation. Ils furent accueillis avec un empressement intéressé⁠ ⁠; lady Farquhar ne sortait dans sa calèche qu’en compagnie des deux jeunes Malgaches, au risque de choquer les convenances et de blesser les préjugés. L’accueil fait à Chardenaux détermina Farquhar à un acte encore plus hardi : il dépêcha à Tananarive le capitaine Lesage, plus qualifié assurément qu’un simple traitant. pour y préparer et conclure un traité ayant pour objet l’abolition de la Traite.

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Lesage partit avec un nombreux personnel d’artisans et de soldats, destinés à donner aux Hovas quelques notions de l’industrie et de la discipline militaire des Européens. Lorsque le roi apprit qu’ils étaient en route, il tint un grand Kabarry où il annonça à son peuple qu’il avait parmi les Européens (D’après la Revue de Madagascar). RADAMA Ier des amis et qu’il les faisait venir pour créer une armée « dont les soldats seront les cornes protectrices de mon royaume. Les Anglais ne nous cacheront rien de ce que les blancs ont chez eux⁠ ⁠; ils nous fourniront des canons, des fusils, de la poudre, des pierres à fusil et des balles⁠ ⁠; avec ces armes on peut agrandir son royaume. De plus ils nous apprendront à fabriquer toutes sortes de belles choses, de superbes habits rouges, de beaux habits noirs, des sabres magnifiques, enfin tout ce qui se fait de bien au-delà des mers ».

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Lesage fut accueilli, avec l’ostentation hova, comme un messager de grande espérance pour les destinées de l’ile, et peu de jours après son arrivée il signait le premier traité qu’un souverain hova ait conclu avec les Européens (1817). C’était un succès pour l’influence anglaise, d’autant plus dangereux pour la nôtre que Lesage laissait, afin d’instruire les troupes malgaches, deux sergents, dont l’un, Thabile Brady, sut rapidement concilier la confiance des soldats et la sympathie des habitants. Lesage donnait à entrevoir à Radama que l’avenir de son peuple était à la côte, où son ambition pourrait s’appuyer sur l’Angleterre.

PREMIERS ETABLISSEMENTS HOVAS A LA COTE EST.

Cependant le gouvernement français, sur les réclamations de Bourbon, avait envoyé à Londres en 1816 un créole de cette île, allié du futur comte de Villèle, M. des Bassyns de Richemont, commissaire général de la marine, qui négocia heureusement avec le cabinet de Saint-James et en obtint, avec une reconnaissance formelle de nos droits, que l’ordre fût donné à Farquhar de nous remettre tous les établissements par nous possédés à Madagascar le rer janvier 1792, à la veille des guerres de la Révolution. M. Bouvet de Lozier envoya aussitôt Martin Lacroix à Maurice en demander l’exécution. Mais Farquhar soutint alors que l’ile était tout à fait indépendante et, escomptant l’influence déjà acquise à Tananarive, il répondit le 30 août 1817 à son collègue de Bourbon « qu’il considérait le territoire de Madagascar comme appartenant aux Malgaches⁠ ⁠; qu’il n’avait formé aucun établissement aux lieux où les Français avaient des postes dès 1792 et qu’il n’avait donc rien à remettre⁠ ⁠; que s’étant convaincu que le commerce de Madagascar était indispensable à l’existence de Maurice et de Bourbon dans les circonstances actuelles, il devait regarder ce commerce comme également libre pour leurs habitants ». - LES SERGENTS DU PALAIS. LE TRAITÉ ANGLO-MALGACHE DU 23 OCTOBRE 1817

Sur les conseils de Lesage, Radama leva une armée de 25 000 hommes, et il s’apprêta à descendre vers la côte Betsimisare⁠ ⁠; Brady l’accompagnait (juillet 1817). Il y avait à cette côte deux frères mulâtres, d’origine française, Jean-René et Fiche, dont le premier s’était trouvé notre agent à Tamatave lorsqu’avant 1814 nous y tenions garnison. Après notre départ, les Anglais l’avaient employé comme interprète⁠ ⁠; Farquhar l’avait même nommé chef de Tamatave et comblé de cadeaux. L’approche hova mit Jean-René en défiance : qu’allait devenir son autorité⁠ ⁠? Les Anglais le persuadèrent de s’entendre avec Radama et un accord reconnut Jean- René comme chef de Tamatave en lui ôtant à peu près tous pouvoirs. Grâce à l’appui de l’Anglais Fye, l’installation des Hovas à la côte s’effectua sans la moindre

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difficulté : des villages entiers furent brûlés et nombre de vies humaines sacrifiées pour attester la puissance du nouveau maître.

Apparut alors un personnage secondaire à qui les Anglais surent bientôt donner un rôle important : c’est le sergent anglais Hastie, — qui avait fait à Maurice l’instruction militaire des jeunes princes hovas. Envoyé à Tananarive en 1817 par Farquhar, il reçut pour instruction d’engager le prince à abolir l’esclavage, en démontrant qu’il lui serait profitable d’avoir de nombreux sujets et d’obtenir par leur travail des denrées qu’ils échangeraient avantageusement contre des marchandises de l’Europe et de l’Asie, plutôt que de les vendre pour être exportés hors de Madagascar, ce qui dépeuplait le pays. Il devait en outre essayer de faire comprendre au roi l’utilité d’étendre les cultures, base de tout commerce, de se livrer à quelques industries locales, d’ouvrir des routes afin de pouvoir tirer parti des forêts et des mines, le convaincre enfin que le travail seul pouvait être pour son peuple un moyen d’enrichissement. Pour la réalisation de ce programme, Hastie proposa au roi d’envoyer en Angleterre une ambassade qu’accompagnerait Farquhar lui-même.

Radama tint un Kabarry et, bien qu’il sentit de la résistance dans l’esprit des nobles et des commerçants habitués à vivre de la traite et à en faire vivre beaucoup d’autres, il parla et agit souverainement. Quatre jours après, Hastie retournait à la côte porter un traité que devait signer le 23 octobre le commandant Stanfel du Phaëton en rade de Tamatave : il y était convenu qu’en retour de l’abolition, non de l’esclavage qui restait une institution de l’île mais simplement de la traite, le gouverneur de Maurice fournirait à Radama des armes et des munitions. Pour indemniser le roi des revenus dont il se trouvait ainsi privé, Farquhar lui payait une somme annuelle de I 000 dollars. Ainsi, tout en se réclamant d’un haut principe de morale, Farquhar pouvait en toute tranquillité d’âme frapper les Français de Maurice et de Bourbon dans leurs forces vives de production, c’est-à-dire dans leurs industries sucrières⁠ ⁠; les Anglais qui n’avaient encore que peu d’intérêts à Maurice n’en souffriraient pas.

Une justice immanente dérouta tous ces calculs précipités. Farquhar retourna en effet en Angleterre avec quelques Malgaches qu’on lui avait confiés pour qu’il les fit initier à la civilisation britannique, mais son intérimaire, le général Hall, refusa de verser la première annuité, arrivée à échéance en mai 1818, sous prétexte que l’accord avait été conclu avec un chef de sauvages, et Hastie, qui en attendait le montant à Tamatave, reçut l’ordre de revenir à Port-Louis. En août le nouvel et actif gouverneur français de Bourbon, baron Milius, écrivit à Radama « que le roi

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de France avait décidé de rétablir entre Bourbon et la Grande Ile les relations de commerce et d’amitié du siècle précédent et il déclarait envoyer dans ce but à Tamatave Sylvain Roux avec ordre de ne s’immiscer en rien dans les différends entre les chefs de Madagascar, si ce n’est pour les concilier par la persuasion ». Le refus du gouverneur anglais facilitait singulièrement notre rentrée en scène⁠ ⁠; le traité rompu, Radama se retourna insensiblement du côté des Français.

Se souciant d’avoir un port qui remplaçât Port-Louis, la France chargeait sa marine d’explorer la Grande Ile. Roux s’étant borné à arborer le drapeau à Sainte- Marie et Tintingue, le gouverneur de Bourbon jugea convenable d’y établir des postes militaires. Tandis que Carayon occupait Sainte-Marie, Alphand débarqua à Fort-Dauphin. En même temps (1819) arrivait à Tananarive le sergent français Robin, qui s’échappait de Bourbon pour fuir la discipline qui lui pesait trop, mais n’était pas sans qualités : accueilli par Radama, il ouvrit une école où le premier il introduisit l’usage de l’alphabet européen concurremment aux caractères arabes employés jusqu’alors exclusivement⁠ ⁠; cette « innovation fit faire d’énormes progrès : le dialecte mérina ne s’écrivit depuis cette époque qu’avec des caractères latins, ce qui facilita son étude aux étrangers, sa diffusion comme langue officielle dans toute l’ile, l’extension politique de la nation hova ». (Gouv. Julien). Les modestes connaissances militaires de Robin lui valurent en 1825 d’être nommé grand maré-

ILOT MADAME, SAINTE-MARIE (Dessin de S. de Bérard).

ILOT MADAME, SAINTE-MARIE (Dessin de S. de Bérard).

RADAMA Ier, d’après la Revue de Madagascar

125 PREMIERS MISSIONNATRES ANGLAIS DANS L’ILE. UN NOUVEAU TRAITE ANGLO-MALGACHE

chal du Palais et commandant de la côte Est. Il semble avoir joui de cette situation jusqu’à la mort de Radama⁠ ⁠; désespérant sans doute de la conserver sous son successeur, il préféra revenir à Saint-Denis, où il fut nommé agent de colonisation. (1820) séjour en Angleterre, qui se Cependant, durant son prolongea jusqu’en juin 1820, Farquhar décida sans peine la London Missionnary à envoyer à Madagascar deux missionnaires avec leur famille, les R. Jones et Bevan, pour y créer des écoles, amorce encore peu employée de l’influence politique. Ces deux hommes furent découragés de monter à Tananarive, en raison du discrédit jeté sur le nom anglais par la rupture du traité Hastie, mais ils ouvrirent deux écoles à Tamatave et à Andévourante, et elles paraissaient fort bien réussir, lorsque Bevan vint à mourir avec tous les siens et que Jones, ayant perdu lui-même sa femme et sa fille, se trouva en 1819 seul survivant des six personnes qui avaient quitté l’Angleterre en 1818. Dès son retour à Maurice, Farquhar s’attacha à reprendre l’œuvre que son intérimaire avait compromise et y investit Brady du titre d’agent politique et diplomatique.

Brady et Jones, chargé des écoles, furent fort bien reçus⁠ ⁠; mais le roi ne cacha point que, depuis le refus par Hall, « faux comme un Anglais » était devenu un proverbe courant. Hastie essaya de justifier le général, en disant qu’il n’avait pu considérer le traité comme définitif puisqu’il y manquait l’agrément du roi d’Angleterre, mais maintenant que son adhésion se trouvait acquise, rien n’empêchait de reprendre les négociations. Radama ne demandait sans doute qu’à être convaincu⁠ ⁠; en février 1820, il tint un nouveau kabarry. Les propositions y furent accueillies par des murmures, mais le roi attendit patiemment un revirement d’opinion qu’il sut préparer et, en octobre, on put signer un nouveau traité. Il fut stipulé que deux princes et vingt Malgaches s’en iraient en Angleterre, d’autres à Maurice.

Jones se voua avec succès à l’œuvre assignée. Les deux princes hovas revinrent d’Angleterre en 1822, émerveillés de l’accueil qui leur avait été fait. Ils ramenaient avec eux quelques artisans anglais et même deux botanistes allemands⁠ ⁠; le plus agréable au roi fut le paiement de la première annuité. Tous ces actes tendaient à annuler l’influence française⁠ ⁠; mais, l’Angleterre ne soutenant pas officiellement Farquhar, sans d’ailleurs le désavouer, rien n’était désespéré pour la validité des prétentions que nous pourrions un jour faire valoir. Le premier choc ne tarda guère à ébranler cet équilibre instable.

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L ES FRANÇAIS A FÉNÉRIVE. OPPOSITION DES HOVAS

: LEUR OCCUPATION DE LA COTE EST (1814-1826) à Sainte-Marie, en avait Sylvain Roux, installé fait une réelle possession. En 1822, une douzaine de chefs Betsimisares de Fénérive et de Foulpointe, villes faisant face à Sainte-Marie le long de la côte, se reconnurent ses vassaux. Radama déclara aussitôt nulle toute cession de territoire qu’il n’aurait pas lui-même ratifiée et il expédia 100 soldats et 2 000 ouvriers à Foulpointe. Le chef expliqua à la population qu’ils n’étaient envoyés que pour le commerce. L’année suivante le roi lui-même amena près de 13 000 hommes « pour mieux causer avec le commandant français de Sainte-Marie. » Aux bords de Manangarèse, il convoqua les populations de Mananjary à Foulpointe et provoqua aisément de leur part des déclarations de loyalisme, puis il vint à Tamatave, où il laissa une garnison, et à Foulpointe, où il fit arracher la pierre de possession que les Français avaient plantée, puis détruire les propriétés que quelques-unes de nos nationaux avaient à Tintingue et à Pointe à Larrée. Un navire anglais le conduisit ensuite jusqu’à la baie d’Antongil.

De la petite garnison de Sainte-Marie ne restaient que quelques hommes et Sylvain Roux, qui les commandait, mourut au début de 1823. Le capitaine de Blévec, son successeur, protesta solennellement, par acte du 15 août, contre cette opération exécutée sans aucun droit, et contre le titre de « roi de Madagascar » pris illégalement par le roi des Hovas. La protestation portée par le commandant de la Bacchante fit impression. Radama répondit qu’il ne serait point venu à Tintingue et autres points s’il nous y avait trouvés établis. Fort de cet aveu, M. de Blévec voulut entrer lui-même en relations avec le roi et lui dépêcha un de ses agents, mais, conseillé par les Anglais, Radama refusa de le recevoir et fit au contraire signifier à M. de Blévec que « s’il admettait les droits de la France à la possession de Sainte-Marie, il ne tolérait l’ingérence d’aucune nation étrangère sur la Grande Terre, qu’il ne permettrait à tous étrangers de s’y établir qu’en se soumettant aux lois de son royaume : quant au titre de « roi de Madagascar », il le prenait parce qu’il était le seul dans toute l’ile qui fut capable de le soutenir ».

Radama fit aussitôt occuper la côte depuis Tamatave jusqu’à Mananjary par Jean René. Ces avantages assurés, il se tourna vers la côte Ouest, et sans coup férir avec l’appui des Anglais, s’empara de tout le Bouéni (juin, juillet 1824). Hastie l’accompagnait partout.

Radama crut également pouvoir nous déposséder de Fort-Dauphin, où un officier français était installé avec cinq soldats, et l’un de ses chefs s’approcha de la place avec 2 000 hommes. Nous étions manifestement hors d’état d’opposer la moindre résistance et le 14 mars 1825 le drapeau hova flottait sur notre poste. Nos six nationaux se retirèrent à Sainte-Luce, où le gouverneur de Bourbon, M. de Freycinet, qui avait en vain demandé du renfort à Paris, les envoya chercher, non sans écrire à Radama une lettre menaçante. Radama y riposta en accordant de nouvelles facilités aux Anglais, mais, les peuplades de Fort-Dauphin s’étant soulevées contre leur nouveau maître et la garnison se trouvant impuissante à assurer une longue résistance, son chef profita du passage fortuit d’un navire français pour faire passer à Jean-René une lettre demandant des secours. M. de Freycinet crut pouvoir tirer parti de ce service rendu pour écrire au roi et lui demander un traité d’amitié⁠ ⁠; Radama répondit qu’il était tout prêt à recevoir une députation⁠ ⁠; elle ne fut jamais envoyée.

127 M ORT DE RADAMA

Une révolte, appuyée par notre commandant de Sainte-Marie, éclata chez les Betsimisares de Pointe à Larrée en 1826⁠ ⁠; un poste hova fut massacré, mais, des renforts leur étant arrivés par mer, les Hovas continrent aisément les rebelles, qui, abandonnés par nous, durent livrer leurs armes et leurs chefs⁠ ⁠; malgré les promesses de vie sauve, ils furent massacrés à Tananarive. Ier drame, presque tous les personnages qui ont joué un rôle Il est des heures historiques où, comme à la fin d’un important, disparaissent en même temps de la scène, laissant la place à de nouveaux arrivants. Lastelle, qui remplira à Madagascar une si belle carrière, débarque en 1825 et va bientôt prendre à Mahéla la direction de la maison bourbonnaise Arnoux et Rontaunay, caféerie et sucrerie, d’où Laborde à son tour partira : nouvelle initiative bourbonnaise, donc, de la plus importante conséquence. Cependant, Jean-René mourait au commencement de 1826, Hastie le 8 octobre, Radama, épuisé par les excès de boisson s’éteignit à l’âge de trente-six ans. Ce souverain ambitieux et actif qui se faisait sans cesse raconter l’histoire de Napoléon et donnait sa confiance à Robin et à Legros chargés de travaux importants, ne ressentait peut-être pas d’antipathie profonde pour notre pays, mais les souvenirs du dixhuitième siècle étaient trop récents pour qu’il pût oublier nos atteintes à l’indépendance de Madagascar : il se tourna de préférence vers les Anglais, en qui il espérait trouver des défenseurs, sans nourrir jamais l’intention de leur livrer l’administration de son pays, et, même quand il favorisait leurs écoles, il ne désirait pas que ses sujets se convertissent aux idées religieuses de leurs éducateurs protestants. Il attribuait plus d’importance à la formation technique d’ouvriers. Les Malgaches envoyés à Londres apprirent des métiers de filateurs, peintres, serruriers et charpentiers et éduquèrent des centaines d’ouvriers indigènes. Plus tard, une cinquantaine de jeunes malgaches furent placés à bord des navires pour y apprendre la navigation. Par ces innovations, Radama avait en réalité ouvert l’intérieur de Pile aux Européens. Les Français, qui, cependant, de Bourbon envoyaient sans cesse leurs voiliers et des ouvriers sur plusieurs points de la côte, n’avaient qu’à attendre une heure propice pour y pénétrer à leur tour. RANAVALONAIE (A28-19 SECTION CONTRE LES ÉTRANGERS, ECHEC DES FRANÇAIS POUR S’ETABLIR A LA COTE EST (1828-1831)

128 GUERRIER MALGACHE (Charnay) (1864).

La femme de Radama prit le nom de Ranavalona Ière, Elle commença par faire mettre à mort la majeure partie de sa famille, même la mère de son mari, puis revint sans réserve aux traditions ancestrales, s’appuyant sur les sorciers. Elle déclara ne plus accepter l’annuité anglaise et renvoya Lyall, qui avait remplacé Hastie. Cette rupture xénophobe servait plutôt nos intérêts. La Restauration, où dominait le comte de Villèle qui demeura longtemps à la Réunion et s’y était marié, cherchait à venger les affronts que nous avions subis à la côte orientale et on venait de transporter à Sainte-Marie deux compagnies de Yolofs (1828). L’année suivante Gourbeyre arriva à Tamatave avec six navires et quelques centaines d’hommes pour un débarquement. Voyant la ville en état de défense, il se rendit à Tintingue, qu’il occupa, et fit savoir à la reine que la France exigerait la reconnaissance de ses droits sur toute cette partie de la côte : vingt jours étaient donnés pour la réponse. Ranavalona envoya des troupes à Pointe à Larrée, avec ordre à la population de ne rien nous vendre sous peine de mort. C’était la guerre. Laissant 300 hommes à Tintingue, Gourbeyre vint aussitôt s’embosser devant Tamatave et y descendit 238 hommes. En moins d’un quart d’heure la poudrière sauta, de nombreuses maisons furent détruites et beaucoup d’hommes tués⁠ ⁠; les Hovas se sauvèrent à io kilomètres et, dans leur fuite, perdirent encore une centaine de

ILOT MADAME, SAINTE-MARTE, dessin de S. de Bérard, Charnay : Madagascar à vol d’oiseau... GUERRIER MALGACHE, d’après Charnay : Madagascar à vol d’oiseau, 1864
Gravure ILOT MADAME, SAINTE-MARTE, dessin de S. de Bérard, Charnay : Madagascar à vol d’oiseau... GUERRIER MALGACHE, d’après Charnay : Madagascar à vol d’oiseau, 1864
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soldats. Gourbeyre, n’ayant pas assez de monde pour conserver la place, embarqua les traitants pour leur éviter des représailles et voulut occuper Foulpointe, devant laquelle il fit un effort inutile : l’ennemi s’était réfugié dans une redoute hors de la portée de nos canons. Il fut plus heureux à Pointe à Larrée, où il prit 8 canons et 250 bœufs. L’hivernage arrêta les opérations⁠ ⁠; la fièvre décima nos troupes. Gourbeyre retourna à Sainte-Marie, ne laissant à Tintingue qu’une garnison de 400 hommes. Deux plénipotentiaires hovas se présentèrent pour traiter de la paix : il fut impossible de s’entendre, la reine refusant à la France le droit de posséder à Madagascar même un seul pouce de terrain.

La faiblesse de nos effectifs, accrue par les maladies, ne nous permettait pas une action décisive⁠ ⁠; l’actif gouverneur de Bourbon profita de cette accalmie pour envoyer à Tananarive Tourette en vue de conclure un traité : il fut éconduit. Cependant Ranavalona mandait à Tananarive notre compatriote de Lastelle qui courageusement y monta malgré les prières de ses amis⁠ ⁠; il conquit sa confiance et obtint le fermage des droits de douane à Fénérive, Mahandra, Mananjary.

La Révolution de juillet éclata. Elle rappela la flotte, en laissant au gouverneur de Bourbon le soin de conclure, si possible, un simple traité de commerce, question de souveraineté passée sous silence. Tourette, renvoyé à Tananarive, n’y fut pas davantage admis. Par la faute de Sebastiani, nous évacuâmes Tintingue, et plusieurs centaines de Betsimisares payèrent de leur vie leur soumission à notre autorité. Par l’arrêt, plutôt que par l’échec réel, de l’expédition Gourbeyre, nous abandonnions l’espoir de nous établir à la côte Est.

Lastelle obtenait cependant une fructueuse influence à Tananarive et y envoyait Laborde à la Reine (1831). En vain vont-ils s’efforcer par une active correspondance avec Bourbon et Paris de retenir l’attention de la France : les ministres de Louis-Philippe ne se préoccupent que de faire des économies sur notre drapeau⁠ ⁠; à la suite d’une exploration de Diégo-Suarez, des devis leur sont soumis par le gouverneur de Bourbon Cuvellier : ils en jugent la réalisation trop coûteuse et laissent sans aucun concours Laborde qui crée Mantasoa, glorieuse fondation de forges et autres ateliers dont l’exemple rayonne (1835). Lastelle se fait envoyer par la reine en France pour des achats⁠ ⁠; de ce voyage il fait une vraie mission commerciale, noue des relations entre des maisons marseillaises et les Malgaches. Mais le mot d’ordre gouvernemental reste à la liquidation.

Nos missionnaires devaient poursuivre avec persévérance, par leur action spirituelle l’œuvre de civilisation à laquelle la Monarchie de Juillet renonçait et ils le firent avec une force d’âme et un héroïsme qu’on n’a pas assez mis en lumière

HISTOIRE DES COLONIES, T. VI.

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historique. Comme on le voit dans un mémoire conservé au ministère de la Marine, « c’est à l’ile Bourbon qu’a été confiée la mission de Madagascar⁠ ⁠; c’est elle qui en a devant Dieu et devant les hommes la noble responsabilité. » (Mgr Maupoint) M. de Solages, préfet apostolique, n’hésita pas à abandonner sa belle résidence de Saint-Denis pour aller évangéliser Madagascar en 1832 au pire moment de la xénophobie de la reine. Les Anglais excitèrent celle-ci à refuser l’accès de Tananarive au pacifique prélat⁠ ⁠; et, comme il s’était avancé de Tamatave jusqu’à Andévourante, les soldats dépêchés par la cour l’y enfermèrent dans une case où ils le firent périr de faim. Sa croix apostolique fut sauvée et portée à Saint-Denis par un Malgache qui la remit entre les mains de Mgr Dalmond : celui-ci la tint pour un signe qui l’exhortait à reprendre l’évangélisation de Madagascar et, aidé par les Bourbonnais, il s’y attacha, allant jusqu’à Rome et Paris pour en obtenir le droit avec quelques moyens. On décida qu’il commencerait par l’Ouest où il n’aurait plus affaire aux Hovas mais aux Sakalaves et qu’on occuperait d’abord les îles.

NOSSI-BE

Ce fut une œuvre de longue haleine : de 1837 à 1842 Mgr Dalmond entreprit dans l’ile de fréquents voyages. C’est la famille Desbassyns, de Bourbon, qui, en offrant la belle propriété de la Ressource à la mission lui donna le point d’appui jugé nécessaire par le supérieur des Jésuites pour la conquête de Madagascar que n’oubliait pas plus le Conseil Colonial de Bourbon que son clergé. Un peu plus tard le P. Jouen en fit un établissement très solide où, appuyé par l’ordonnateur de Bourbon, il éleva des enfants malgaches avant d’être nommé préfet apostolique de la Grande Ile. Les prêtres que Mgr Dalmond obtenait des congrégations et que subventionnait parfois le ministère de la Marine y venaient d’abord s’initier à leur tâche avant de gagner le Nord-Ouest et même le Sud-Ouest de Madagascar d’où Anglais et Américains ne cessaient de les pourchasser. Depuis que Radama avait établi son autorité sur (1840) le Boueni, les Sakalaves supportaient impatiemment le joug. Un bon nombre quittèrent la Grande Terre pour aller se réfugier dans les petites iles Nossi Faly, Nossi Mitsiou, Nossi-Bé et Nossi-Cornba. Les Hovas ne les y poursuivirent pas, mais établirent en face le poste de Mouroutsangue avec garnison. Les Sakalaves des îles comprirent la menace et demandèrent la protection du sultan de Zanzibar, qui leur envoya un navire de guerre en 1838 et établit un petit fort sur la Grande Terre, au fond de la baie de Bavatoubé. Un détachement hova essaya vainement de le surprendre, mais, le vaisseau zanzibarite ayant dû retourner à la côte d’Afrique, les Sakalaves restèrent de nouveau sous la menace des Hovas. Certains d’entre eux, qui peut-être s’étaient trop compromis avec les gens du sultan, jugèrent prudent de se réfugier, qui à Nossi-Bé, qui à Nossi-Mitsiou⁠ ⁠; de ce nombre se trouvaient deux de leurs petits souverains. C’eût été pour eux exil éternel, si à ce moment n’avait mouillé à Nossi-Bé un navire de guerre français. Ils demandèrent au commandant Passot, qui avait fait venir de Bourbon comme interprète Mgr Dalmond, de les prendre sous sa protection. Arrivé à Bourbon, Passot mit le gouverneur, l’amiral de Hell, grand gouverneur et grand Français, au courant de la situation et en obtint large concours pour une action énergique dans tout le Nord-Ouest. De retour à Nossi-Bé il convoqua les principaux chefs et notamment la reine du Bouéni, qui lui fit une remise solennelle de ses Etats (1840). Après ratification par le gouvernement royal de France, notre drapeau fut arboré en 1841 sur Hellville, chef-lieu de notre nouvel établissement... Entraîné par l’exemple, le roi des Antankaras de la côte Nord-Est, Tsimiaro, profita du passage de M. Passot pour mettre son pays sous le protectorat de la France et, comme ce pays était GUERRIERS BARAS aux extrémités de l’ile, les Hovas se préoccupèrent moins de cet accord qu’ils ont en général respecté.

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GUERRIERS BARAS
Gravure GUERRIERS BARAS

Louis-Philippe n’osant approuver les ministres Duperré et Soult qui désiraient nous voir prendre pied ferme aux Comores et sur la côte Nord-Ouest, ce fut le seul avantage qu’obtinrent les Européens à Madagascar sous Ranavalona, plus préoccupée que jamais de maintenir parmi son peuple un esprit exclusivement national. Cependant de Lastelle avait créé un puissant mouvement d’industrie, des usines à vapeur qui lui avaient coûté 1o millions : il construisait des navires, des outils qu’on vendait à Bourbon, multipliait les arbres fruitiers, plantait 5 000 cocotiers, 150 000 caféiers. Il versait à la reine une forte dîme sur ses exportations annuelles de près de 12 millions. La maison réunionnaise Rontaunay entretenait 66 navires pour son commerce avec Madagascar.

M ANIFESTATION FRANCO-ANGLAISE (1845) : SON ÉCHEC

Talonnée de xénophobie, la reine prétendit soumettre les étrangers à la même juridiction que ses propres sujets et leur fit signifier (1845) par le grand juge de Tamatave ces dispositions draconiennes : « Faire toutes les corvées du gouvernement ainsi que tous les travaux auxquels sont astreints les hommes libres et même ceux réservés aux esclaves, prendre le tanghin (poison) lorsque le juge les y condamnera, être vendus comme esclaves s’ils sont insolvables, obéir à tous ordres donnés non seulement par tout officier, mais aussi par n’importe lequel de ses sujets, ne sortir de Tamatave sous aucun prétexte et ne faire aucun commerce avec l’intérieur de l’ile. » Quinze jours étaient donnés aux traitants pour accepter ces prescriptions⁠ ⁠; sinon, leurs maisons devaient être occupées et eux-mêmes embarqués sur le premier navire en rade. cepter ce servage. Le commandant Romain Anglais ni Français ne pouvaient ac- Desfossés, avec la frégate le Berceau et le capitaine Kelly avec le Conway, arrivèrent le même jour à Tamatave⁠ ⁠; ils commencèrent par recueillir à bord leurs nationaux respectifs, puis ils attaquèrent la place que detendaient trois forts⁠ ⁠; ils firent sauter l’un d’eux avec leur artillerie et débarquèrent 300 hommes qui tuèrent à l’ennemi assez de monde, mais, les munitions manquant, durent se retirer au rivage : dans leur retraite ils perdirent 17 des leurs, dont les têtes aussitôt coupées furent dressées sur des pieux en trophée de grande victoire. Les deux navires appareillèrent.

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La reine apprit cet événement au cours d’une chasse en pays sakalave. Elle avait alors Laborde auprès d’elle. Selon des renseignements que celui-ci venait de recevoir de Lastelle, resté à la côte, il représenta à la reine que le gouverneur de Tamatave avait agi avec trop de précipitation en rejetant, sans lui en référer, la protestation des commandants européens. La reine en convint, mais ses ministres la firent changer d’idée.

A son retour à la capitale, elle tint un Kabarry auquel affluèrent plus de I00 000 personnes. Elle y exalta la valeur de son armée à Tamatave, loua le gouverneur qu’elle récompensa du titre de maréchal, et confirma sa volonté d’interdire tous rapports avec les Européens. « Qu’ils restent chez eux. Ici nous avons tout ce qu’il faut pour nous nourrir et nous vêtir et il n’en est pas de même en Europe. Nous avons tout ce qui est nécessaire pour les combattre et nous sommes plus braves qu’eux. Madagascar leur fait envie, mais Dieu a donné à chacun ici-bas sa part⁠ ⁠; et s’il leur prend l’envie de revenir dans l’espoir de s’emparer du beau et grand royaume que mes ancêtres m’ont donné, alors nous les exterminerons tous. »

133 SOCIETY. LES PRIANTS

Ces grandes vertus n’eurent pas lieu d’être mises à l’épreuve : Anglais et Français songèrent bien à venger leur échec de Tamatave, qui avait produit dans les deux pays une vive émotion, mais outre que leurs intérêts dans le Monde étaient alors loin de concorder d’une façon suffisante pour permettre une action en commun, l’opinion en France se tenait alors en défiance aiguë contre les expéditions lointaines et à son sens trop onéreuses⁠ ⁠; malgré les vœux réitérés du Conseil Colonial de Bourbon en faveur d’une prise de possession effective de la région de Vohémar dont les chefs voulaient se donner à nous, la Chambre refusa (1846) les crédits que sollicitait le ministre de Mackau pour une expédition que les Bourbonnais demandaient de mener jusqu’à Tananarive. La Révolution de 1848 fit le reste⁠ ⁠; ce fut l’oubli. Les côtes de Madagascar restèrent fermées aux Européens jusqu’en 1853. Par ce blocus les revenus de douane churent brusquement et les propriétaires du pays, ne pouvant plus vendre leurs bœufs, se trouvèrent pour ainsi dire ruinés. Comme les Hovas n’occupaient pas toutes les côtes, les Européens créèrent des comptoirs aux points qui échappaient à leur contrôle et de là, à travers les solitudes du pays, ils parvenaient à faire passer, jusque chez les Hovas, des marchandises qui rapportaient d’autant plus que le trafic était illicite. Ce fut le triomphe de la contrebande⁠ ⁠! La situation n’échappa pas aux Anglais et, en 1853, ils envoyèrent à Tamatave deux missionnaires Ellis et Cameroun, pour essayer de renouer des relations commerciales. Ils avaient réuni les signatures d’environ 3 000 notables de l’ile demandant la reprise des affaires et, autorisés à débarquer, ils présentèrent la pétition au gouverneur qui la renvoya à la reine. Celle-ci promit d’écouter leurs propositions si les Européens lui payaient d’abord 15000 piastres. Les Mauriciens les versèrent et aussitôt plusieurs chargements de bœufs partirent pour Port- Louis. Toutefois les Européens devaient se cantonner à la côte.

Dans ce temps un Breton nommé Lambert, négociant à Bourbon et Maurice, cherchait à étendre ses intérêts. Passant à Tamatave pour rentrer en France, il apprit par Lastelle que les Hovas couraient de grands dangers à Fort-Dauphin. Ayant un navire à sa disposition, il l’offrit au gouvernement hova pour aller secourir la place, pourvu que lui-même pût, pendant ce temps, monter à Tananarive. La reine accepta. Lambert était accompagné depuis Bourbon par le préfet apostolique de la partie indépendante de Madagascar, le P. Finaz⁠ ⁠; pour l’emmener avec lui jusqu’à la capitale, où tout culte étranger était rigoureusement interdit, il le fit passer pour son secrétaire, l’habilla de vêtements civils et changea son nom. Arrivés à Tananarive, tous deux furent reçus par M. Laborde, le prince Rakoto, puis par la reine elle-même non sans éclat, fêtes et banquets. Par divers services et le jeu impressionnant d’inventions européennes, ballon, télégraphie, photographie, Finaz obtint de prolonger son séjour. Rakoto, héritier du trône, de plus en plus convaincu que l’avenir de son pays tenait dans une adaptation étroite à la civilisation européenne, accorda à Lambert une charte en vue d’établir une compagnie qui aurait l’exploitation exclusive des mines et à qui l’on donnerait autant de terres qu’elle le jugerait nécessaire pour y entreprendre des cultures : cette concession devant être ratifiée à lavènement du prince. Lambert partit aussitôt pour la France afin d’y chercher des capitaux. Il proposa à l’empereur une sorte d’occupation de Madagascar. (D’après Gallieni : Neuf ans a Madagascar). MORONDAVA EN 1867 Napoléon III allégua qu’il ne voulait rien entreprendre sans un accord préalable avec l’Angleterre, la France se trouvant déjà liée avec cette puissance par une entente cordiale. Lord Clarendon, chef du Foreign Office, consentit seulement à prendre des intérêts dans la compagnie à charte de Lambert. Ellis, alors à Londres, eut vent de ces tractations et les porta à la connaissance de ses amis de Madagascar, où elles soulevèrent contre les Français une vive indignation.

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Illustration de l'ouvrage, page 134
Gravure sans légende (page 134)

Le retour imprévu d’Ellis précipita la solution. Autorisé à aller à Tananarive, il y arriva (26 août 1856) avec de beaux présents pour la reine et reçut un accueil empressé, sans obtenir pourtant de prolonger son séjour plus d’un mois. Il employa ce temps à dénaturer les projets mal définis de Lambert et essaya de mettre la reine en opposition avec son fils, qui voulait, assurait-il, la détrôner. Ces paroles ne produisirent pas tout l’effet désiré et Ellis dut reprendre la direction de la côte. Chemin faisant il rencontra le docteur Milhet-Fontarabie et ses deux aides, qui accouraient de Bourbon, appelés par la reine pour une opération chirurgicale au frère du premier ministre. Ces deux aides étaient deux pères déguisés, le P. Jouen et le P. Joseph⁠ ⁠; ce dernier se trouvait tout à la fois bon musicien et aidechirurgien expérimenté. L’opération réussit parfaitement et la reine porta à trois mois le séjour de nos praticiens. Le P. Joseph se vit même autorisé à rester plus longtemps et, comme il fit d’autres cures également satisfaisantes, son autorité s’accrut. Mais il s’en fallait que cette bienveillance passagère marquât de la part de la reine un retour de sympathie pour les institutions de l’Europe⁠ ⁠; jamais elle ne se montra plus férocement xénophobe et, dans l’administration de son royaume, ne commit plus d’actes de cruauté : sur le moindre soupçon, elle soumettait ses sujets à l’épreuve du tanghin⁠ ⁠; d’autres étaient brûlés vifs⁠ ⁠; les moins malheureux devaient payer des amendes qui les ruinaient.

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Lambert reparut soudain au milieu de ce concours de calamités. Il apportait pour 200 000 francs de cadeaux et sa venue fut bien accueillie, par les uns en raison de ces largesses, et par d’autres dans l’espérance de quelque changement politique. Arrivé à Tananarive fin mai 1859, en même temps que Mme Ida Pfeiffer, il vit s’y développer le mouvement occulte d’une « Société de Priants » qui depuis vingt ans poursuivait le relèvement du pays par des moyens politiques et religieux. Le but actuel était d’éloigner des affaires le premier ministre Rainijahori, qui, amant de la reine, passait pour responsable de toutes les cruautés. Le complot devait éclater le 20 juin. Un ministre méthodiste de Tamatave, le Révérend Lebrun, le connut, en écrivit à ses correspondants de Tananarive et les invita à trouver dans leur entourage un traître qui dévoilât tout au premier ministre. On le trouva parmi ses coreligionnaires.

Il n’y eut pas de réaction immédiate, mais le premier ministre convoqua le peuple et lui révéla que, malgré sa défense, les « religionnaires » s’étaient réunis, non plus seulement pour prier, mais pour renverser la reine, proclamer la république et favoriser l’établissement du catholicisme. Les conspirateurs furent invités à se dénoncer et quelques-uns d’entre eux, assez naïfs pour déférer à cet appel, furent mis à mort⁠ ⁠; mais sur les conseils de Rakoto, la plupart des Priants avaient déjà pris la fuite. Le premier ministre eût voulu prendre dans ce coup de filet Laborde et Lambert : la reine se refusa absolument à admettre leur culpabilité.

RADAMA II

On envisagea l’exécution de tous les Européens, mais si Lambert était un agent secret du gouvernement français, son exécution aurait pu avoir pour l’ile les conséquences les plus fâcheuses : on résolut donc de les chasser du pays à l’exception du P. Joseph, dont l’innocence avait été éloquemment proclamée par une épreuve de sorcellerie. En vain Rakoto essaya-t-il d’intercéder au moins en faveur de Laborde : on décida que, si on lui laissait la vie, du moins ses biens deviendraient propriété de l’Etat. Jusqu’à la fin de son règne (186I), Ranavalona jouit de la plus grande tranquillité. Elle put s’en aller avec la conscience d’avoir bien travaillé pour conserver aux Hovas l’intégralité de leur caractère et de leurs institutions... Au demeurant son règne avait coûté la vie à 200 000 de ses sujets. Rakoto prit le nom de Radama II. Son libéralisme avéré et son affection pour les étrangers permettaient à chacun d’espérer ou de craindre des réformes qui modifieraient sensiblement les institutions. « Je n’ai qu’un désir, disait-il, c’est que le flambeau de la civilisation éclaire tout mon peuple. » Laborde, Lambert, les RR. PP. Weber et Jouen, revinrent et jouirent tout de suite de la plus grande faveur. Les catholiques furent protégés⁠ ⁠; d’autres, pères ou sœurs, vinrent de Bourbon se joindre à la petite communauté déjà existante. Ils purent acquérir plusieurs immeubles importants dans la ville et la campagne. Les Anglais et les protestants ne furent guère moins favorisés⁠ ⁠; le Révérend Lebrun ouvrit une école et deux petites églises, l’une dans le palais même. Répondant à des souhaits d’heureux avènement adressés par le gouverneur de Maurice, Radama « souhaitait vivement pour le bien de son pays que le commerce, l’agriculture, les arts et les sciences instruisissent son peuple, afin qu’il fût heureux ». Il supprima la corvée, l’épreuve du poison, la peine de mort, abrégea la durée des obligations militaires, rendit la liberté à quantité de prisonniers, autorisa les catholiques et les protestants à pratiquer ouvertement leur religion, fit appel au concours de tous les étran- (D’après la Revue de Madagascar). gers dans l’intérêt supérieur de la civilisation. L’abolition des droits de douane priva le trésor de ressources appréciables

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Illustration de l'ouvrage, page 136
Gravure sans légende (page 136)
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et l’autorisation d’importer librement des alcools ne fut pas plus opportune que l’obligation de s’habiller désormais comme les Européens, sous peine de forte amende ou de prison : il y eut des protestations, et les pauvres gens furent autorisés à garder leurs vêtements indigènes. La mesure déchaînant les conséquences les plus importantes fut la ratification officielle de la charte de concession que Radama II avait accordée à Lambert dès 1855 : elle faisait de notre compatriote comme le régulateur de la vie économique de Madagascar. Muni de cet acte, Lambert ne tarda pas à s’embarquer pour la France, comme une sorte d’ambassadeur du gouvernement hova, à l’effet d’y aller requérir les capitaux qui, appliqués à l’agriculture ou à l’industrie, devaient créer des ressources nouvelles pour remplacer les droits de douane. En même temps une mission était envoyée à Bourbon. L’ensemble de ces réformes indisposait la population, restée très routinière, et insensiblement le premier ministre se rapprocha des missionnaires anglais, qui paraissaient se tenir à leur rôle d’éducateurs sans se soucier de troubler l’économie et peut-être l’indépendance de Madagascar par l’apport de capitaux étrangers.

Au couronnement du roi commença de s’accuser ce mouvement de désaffection à l’égard du monarque. La France et l’Angleterre y avaient envoyé des représentants extraordinaires : M. Dupré, commandant notre division de l’océan Indien et le général Johnstone. Arrivés à Tananarive plusieurs semaines avant l’époque fixée, ils y avaient été reçus avec les mêmes honneurs, et comme l’un et l’autre se trouvaient chargés par leur gouvernement de conclure un traité de commerce, la préparation en absorba d’abord tout leur temps. Ils s’observaient l’un l’autre avec vigilance pour qu’aucune des nations n’obtint de supériorité marquée. Ellis entravait en secret notre action avec une telle opiniâtreté que Dupré songea un moment même à retirer son projet⁠ ⁠; il eut à ce sujet avec le roi un long entretien où il acquit la certitude que toute l’opposition venait d’Ellis, et Radama promit de signer le traité. Le jour dit, les signatures furent en effet échangées en présence du représentant de l’Angleterre qu’on savait poursuivre les mêmes avantages. Le traité anglais fut signé trois mois après : les deux actes ne devaient avoir de valeur qu’après ratification par les gouvernements respectifs.

Le couronnement eut enfin lieu avec les enthousiasmes d’usage. Radama parut habillé en général anglais et la reine portait une robe de satin blanc offerte par l’impératrice des Français : symbole de l’entente cordiale qui régnait en Europe entre les deux pays. La fête, toute d’apparat, ne traduisait en rien les sentiments réels de la population ni des dirigeants. Radama II ne pouvait dès lors assurer la durée de son œuvre que par une vigoureuse application du principe d’autorité — ce qui eût été en opposition avec ses principes — ou par une grande dignité de vie, qui lui eût assuré au moins le respect de ses sujets. Or il s’adonnait à la débauche, il entretenait presque publiquement une maîtresse que se disputaient les influences étrangères, enfin il s’entourait de jeunes mignons, appelés ses menamoso, et leur laissait commettre des exactions qui révoltèrent le peuple. Les grands eurent peu de peine à fomenter une révolte et quelques-uns d’entre eux, payés par Ellis, étranglèrent le roi.

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MORONDAVA EN 1861, d’après Gallieni : Neuf ans à Madagascar. RADAMA II, d’après la Revue de Madagascar. FLEURIOT DE LANGLE
Gravure MORONDAVA EN 1861, d’après Gallieni : Neuf ans à Madagascar. RADAMA II, d’après la Revue de Madagascar. FLEURIOT DE LANGLE

Les Jésuites avaient profité du libéralisme de Radama pour développer leur action en lui imprimant le plus haut caractère spirituel. Ce zèle où leur supériorité éclatait porta ombrage aux missionnaires anglais qui volontiers négligeaient l’apostolat pour la propagande commerciale : « En obligeant leurs rivaux à accepter la lutte sur le terrain religieux, les Jésuites allaient sans le vouloir consacrer définitivement leur influence, » juge M. Martineau. Ils luttèrent avec cœur et jusqu’en 1885 ils restèrent avec Laborde à peu près les uniques défenseurs des intérêts français. En 1862 ils transportèrent à Tananarive leur imprimerie de la Réunion qui leur avait permis d’y éditer une grammaire mal- FLEURIOT DE LANGLE gache, deux lexiques et divers ouvrages pédagogiques. C’est une grande date car leurs publications vont se multiplier dans la capitale malgache et alors y arrive de Saint-Denis le R. P. Callet qui durant plus de vingt ans va remplir une œuvre si importante avant de retourner mourir à la Réunion.

Notre marine, cependant, ne restait pas inactive. Dès la fin du règne précédent le capitaine Fleuriot de Langle passait avec tous les chefs de la côte Ouest des conventions en bonne forme qui nous cédaient les territoires riverains du canal de Mozambique (1858-1860). De 1861 à 1863 et plus tard des capitaines de voiliers réunionnais signaient d’autres traités avec les roitelets du Sud-Ouest. Alfred Grandidier a fait plus tard ressortir le rôle considérable joué dans la connaissance des côtes par les marins et hydrographes de notre nationalité⁠ ⁠; il ne faut pas négliger d’y ajouter celui, considérable, de ces bateaux réunionnais dont le trafic incessant ne s’interrompit jamais.

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R ASHOERINA

LA REINE RASHOERINA

(1863-1868). ANNULATION DE LA CHARTE DE LAMBERT. M. DE LOUVIÈRES risait une réaction fatale aux étran- Le meurtre de Radama favogers. était intelligente, d’un jugement naturellement droit, disposée à gouverner avec le maximum de bienveillance. Appelée au trône par une révolution de palais, elle dut malheureusement subir l’influence des hommes qui l’y avaient portée, notamment celle du premier ministre Rainivonihitriniony qui n’aimait pas les Français. On remit en vigueur la loi qui punissait de mort l’exploitation des mines d’or et d’argent, principal objet de la convoitise des étrangers, et l’on retira à ces derniers le droit de propriété, même avec effet rétroactif. Ainsi annulait-on indirectement la charte de Lambert. Précisément, à ce moment (rer août), M. Dupré, commandant la division navale de l’Océan Indien, arrivait à Tamatave avec M. Lambert et quatre ingénieurs⁠ ⁠; le premier apportait le traité franco-malgache signé par l’Empereur et les autres le suivaient pour mettre en valeur leur concession. Mis au courant de la révolution qui venait de s’opérer, le commandant Dupré invita le gouvernement hova à exécuter le traité qui portait désormais la signature des deux parties contractantes⁠ ⁠; en cas de refus M. Laborde, devenu entre temps notre consul à Tananarive, avait ordre d’amener le pavillon. Ce fut à Tananarive grand émoi et vive indignation : on ne parlait rien moins que de mettre à mort les Français. Au lieu de répondre d’une façon nette à l’ultimatum, le premier ministre préféra envoyer des négociateurs à la côte⁠ ⁠; ils y arrivèrent accompagnés de MM. Laborde et Campan. Le commandant Dupré refusa de les recevoir et leur donna jusqu’au 20 septembre pour accepter purement et simplement le traité. Le silence seul ayant suivi cette mise en demeure, il quitta Tamatave que Laborde le détourna de bombarder et Laborde remonta à Tananarive avec les Hovas.

LA REINE RASHOERINA
Gravure LA REINE RASHOERINA
140 MINISTRE DE LA REINE RAHARLA

Le premier ministre comprit cependant la nécessité de ne pas provoquer une rupture⁠ ⁠; il envoya des ambassadeurs en France et en Angleterre. On leur répondit à Paris qu’ils eussent d’abord à payer les frais de la charte Lambert qu’ils avaient anéantie : on verrait ensuite s’il y avait lieu de conclure un nouveau traité. L’accueil fut moins maussade à Londres : Rainifiranga en revint avec un projet de traité, qui devint définitif un an plus tard (1865). Ce traité qui consacrait une certaine prépondérance morale des Anglais, ne leur reconnaissait au demeurant le droit de propriété qu’en termes assez équivoques. La France, cependant, poursuivait ses négociations. Elle ne trouvait de loyauté que chez la reine dont la sympathie pour Laborde et ses compatriotes, l’indépendance énergique retardèrent de quelques années le plein accomplissement des espoirs protestants. En juillet 1864 le premier ministre, ivrogne, fut supplanté par son frère Rainilaiarivony, cauteleux et énergique, qui retira aussitôt ses enfants des écoles catholiques et les confia aux Indépendants⁠ ⁠; c’était les Anglais qui l’avaient poussé au pouvoir. Il exerça dès lors une dictature qui dura jusqu’en 1896.

ANDRIAU MANDROUSSO, GOUVERNEUR DE TAMATAVE, d’après Charnay : Madagascar à vol d’oiseau RAHARLA, MINISTRE DE LA REINE
Gravure ANDRIAU MANDROUSSO, GOUVERNEUR DE TAMATAVE, d’après Charnay : Madagascar à vol d’oiseau RAHARLA, MINISTRE DE LA REINE

La France ne poursuivait plus à Tananarive l’exécution du traité conclu avec Radama mais le règlement de la somme qu’on estimait due pour l’annulation de la concession Lambert et qui était évaluée à I 200 000 francs (les Anglais avaient offert à Lambert de la lui acheter un million de livres). La reine et le premier ministre estimèrent que, s’ils demandaient cette somme au peuple, ils risquaient d’y perdre leur popularité et peut-être le pouvoir⁠ ⁠; ils préférèrent la payer de leurs deniers, qui après tout ne se distinguaient ANDRIAU MANDROUSSO guère de ceux de l’Etat, et en septembre 1865, 2 000 hommes GOUVERNEUR DE TAMATAVE allèrent porter le montant de l’indemnité à Tamatave où le nouveau commandant de la division navale était arrivé pour la recevoir. Les envoyés hovas brûlèrent solennellement la charte et remontèrent à Tana-

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narive, où l’incident dans son ensemble avait produit une grosse émotion. Sur des suggestions venues de haut, beaucoup de parents retirèrent les enfants des écoles catholiques et les confièrent aux Indépendants⁠ ⁠; l’ostracisme pourtant ne fut pas absolu et des membres mêmes de la famille royale restèrent fidèles aux Frères et aux Sœurs.

Cette affaire réglée, restait à faire reconnaître le traité conclu avec Radama ou à en rédiger un nouveau qui ne nous mit pas, en ce qui concernait le droit de propriété, en état d’infériorité vis-à-vis des Anglais. Dans ce but, l’empereur envoya comme négociateur le comte de Louvières. Dès la nouvelle de cette mission, la reine promulgua une loi qui défendait de vendre des terres aux Blancs. On rappela en même temps sous les drapeaux tous les soldats.

LFRED GRANDIDIER

Louvières débarqua à Tamatave en pleine effervescence. Le gouverneur hova refusa de le saluer suivant les usages diplomatiques. Il monta néanmoins à Tananarive et y fut reçu avec les honneurs réglementaires. Il se heurta aux atermoiements habituels : « Ce que vous ne voulez pas nous accorder, dit-il fermement, c’est le droit de propriété⁠ ⁠; or vous l’avez accordé aux Anglais : la France ne consentira jamais à obtenir moins que l’Angleterre. Si du reste vous ne voulez pas signer un accord sur ces bases, sachez que le traité signé par Radama II subsiste encore : donc, choisissez. » Cette déclaration donna à penser au premier ministre qu’il valait peut-être mieux ne rien choisir du tout et l’on prolongea les négociations. Au bout d’un mois on n’avait pas fait un pas et Louvières décéda (rer janvier (1867). On crut généralement qu’il avait été empoisonné. Les prédicants redoutaient certes que sa distinction et son énergie ne prissent de l’ascendant sur la reine à qui l’on reprochait déjà son amitié pour Laborde. Laborde, en effet, la gagnait peu à peu au catholicisme. Bientôt après, elle succombait à son tour (Io avril 1869), à la suite d’une non moins mystérieuse maladie, dont les péripéties furent cachées à la population. Les traités récents passés avec la France et l’Angle- A terre avaient paru pernicieux aux vieux Hovas en ce qu’ils permettaient l’acquisition des terres. Seuls les efforts de la diplomatie européenne, la crainte toujours croissante d’une intervention militaire avaient arraché de vagues adhésions aux dirigeants. Durant ce règne avait commencé une action non moins importante que celle de la diplomatie : en 1865 Alfred Grandidier débarquait à Madagascar vers lequel le poussaient les conseils, exhortations et renseignements de ses amis de la Réunion membres de la Société des sciences et arts

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de cette île, passionnée pour la Grande Terre, où il était venu de l’Inde se soigner. Il arrivait avec le conservateur du Muséum de Saint-Denis et rentra dans cette ville à la fin de l’année pour y préparer un nouveau voyage vers Fort-Dauphin puis Tuléar où se trouvaient quatre factoreries de créoles réunionnais qui le guidèrent et lui facilitèrent les randonnées dans l’intérieur. Il revint encore en 1867 et en 1868 pour de longs séjours à la Réunion où il publia plusieurs études tout en reprenant les forces nécessaires à son admirable suite d’explorations de part ’en part de ce petit continent qu’il illustra à jamais de ses découvertes scientifiques, de ses études psychologiques et sociales. « A peine est-il besoin, dit M. Lacroix, d’insister sur l’indomptable énergie qu’il lui fallut pour mener à bien ses voyages | qui n’ont pas duré moins de treize années consécutives, ...marchant dans la brousse pieds nus, couchant à terre sur une natte, mangeant à la malgache. Il avait l’art de gagner l’affection et de savoir provoquer les dévouements des _indigènes en les traitant avec bonté, justice et générosité. Il ne se borna pas à tracer le programme grandiose d’un ouvrage destiné à comprendre 60 volumes in-4°, il entreprit sa réalisation à ses frais. » Cette précieuse et vénérable Encyclopédie ajouta aux droits de la France et contribua à la Conquête.

PORTE DU VILLAGE DE KINAJY, d’après Catat : Voyage à Madagascar. Cul-de-lampe
Gravure PORTE DU VILLAGE DE KINAJY, d’après Catat : Voyage à Madagascar. Cul-de-lampe

Citer ce chapitre

Marius-Ary Leblond, « Le royaume hova et les tentatives de mainmise anglaise », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. VI, Madagascar — Les Comores — Les Mascareignes — Le Pacifique — L'Afrique du Sud, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1933, p. 119-142.

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