Tome V · L'Indochine · Chapitre 6
Les fondateurs de l'Indochine moderne
I. - LE GOUVERNEMENT DE M. PAUL DOUMER. — La pacification. — L’œuvre administrative. — L’œuvre financière. — Les grands travaux. — L’outillage scientifique. — La défense des frontières. La pénétration en Chine. — L’Indochine en 1902. II. - LE GOUVERNEMENT DE M. PAUL BEAU. — La politique indigène. — Les mouvements de l’opinion annamite. — Les créations de M. P. Beau. — Les traités franco-siamois de 1904 et 1907.
’ANNÉE 1897, qui est celle de l’arrivée de M. Paul Doumer, nommé par le cabinet Méline au gouvernement général de l’Indochine, — marque le début d’une période nouvelle. Le Parlement semble se ressaisir. Le gouvernement avait montré sa volonté de donner à sa politique coloniale une réelle continuité : dorénavant l’essai d’un système va pouvoir se poursuivre sans être interrompu par de brusques réactions. L’opinion publique elle-même commence à s’intéresser à notre œuvre asiatique. Le Comité de l’Asie française, fondé en 1901 sous la présidence d’Eugène Etienne, entreprend de la conseiller et de la guider par un Bulletin mensuel, dont l’animateur, pendant de longues années, est M. R. de Caix.
488Le successeur de M. Rousseau était député ; il avait été rapporteur du budget des colonies et ministre des Finances. Il était connu pour la hardiesse de son esprit, sa volonté tenace et sa grande force de travail. M. Paul Doumer se laissa entraîner par le « désir de faire une œuvre bonne, grande peut-être », il céda à « la tentation d’agir, de servir son pays plus effectivement qu’on ne peut le faire quand le travail et l’action sont paralysés par une organisation politique et parlementaire vicieuse, par des agitations vaines ». Pendant les cinq années de son gouvernement, il donna libre cours à son goût du travail et de l’action. Bien décidé à aller droit au but qu’il s’était assigné, prêt à briser s’il le fallait toutes les résistances, il fit preuve en toute occasion d’une volonté de fer. Comme chef, il fut exigeant, et voulut obtenir de tous ses collaborateurs un dévouement absolu et un effort sans défaillance, mais il donna toujours l’exemple de la plus grande activité. Cette inlassable activité est demeurée légendaire dans la colonie. Convaincu qu’un gouverneur doit tout voir et tout étudier par lui-même, il voyagea beaucoup, sans souci des fatigues et des dangers. En novembre 1897, ne traversa-t-il pas, de Haiphong à Saigon, la mer de Chine agitée par un typhon, sur une petite canonnière à roues qui n’était pas un navire de mer ? « Le devoir m’appelait à Saigon, écrit M. Doumer dans ses Souvenirs ; à moins d’impossibilité absolue je devais m’y rendre. » Il parcourut en tous sens l’Indochine, à cheval, apparaissant soudain sur le point de la colonie où il jugeait sa présence nécessaire. On le vit au Yen-thé, repaire du De-tham, sur la frontière chinoise pour conférer avec le maréchal Sou, au Laos pendant le soulèvement des Boloven. En 1899, il fit une rapide randonnée en Chine jusqu’à Yunnan-fou, sans escorte, sans convoi, à peu près seul. A maintes reprises, il parcourut les routes de l’Annam avec un dédain des pompes protocolaires qui n’étonna pas moins les fonctionnaires français que les mandarins eux-mêmes. Ainsi s’établit chez les indigènes la légende d’un « gouverneur général fantôme, présent partout et veillant à tout ».
LA CATION CATIONQuelques semaines après son arrivée, M. Doumer adressa au ministère un rapport d’ensemble où il signalait la pacification incomplète du Tonkin, l’insuffisante organisation des pays de protectorat, la « quasi inexistence » du gouvernement général, dépourvu des « organes essentiels qui lui permettraient d’être un gouvernement au vrai sens du mot », la déplorable situation financière et économique et l’absence totale de l’outillage nécessaire à la mise en valeur du pays. Ce rapport du 22 mars 1897 contient le programme que le nouveau gouverneur allait réaliser point par point. le Nord du Tonkin et le De-tham, qui luttait contre nous Deux bandes chinoises tenaient encore la campagne dans depuis dix ans, opérait à proximité du delta tonkinois et dans le delta même.
489Les bandes chinoises purent être réduites ou chassées rapidement, mais le De-tham présentait un danger plus grand, car vers lui se tournaient tous les mécontents, tous les ennemis de notre protectorat. On le vit bien le jour où le Ky-dong, suivi par une foule d’indigènes du delta, partit en septembre 1897 pour le Yen-thé où opérait le De-tham. Ce jeune Annamite revenait de France où il avait reçu une instruction européenne ; on le nommait Ky-dong ou « l’enfant du miracle ». Sans prêcher ouvertement la révolte contre les Français, il parlait d’un avenir meilleur, il prophétisait des événements heureux pour l’Annam ; mais des écrits nettement anti- M. PAUL DOUMER français inspirés par lui circulaient dans les villages, et ses partisans étaient de plus en plus nombreux, surtout parmi les lettrés.
En une nuit, le Ky-dong fut arrêté au milieu de ses bandes et transféré à Haiphong ; ses partisans furent invités à regagner leurs villages. Mais le De-tham restait. Le gouvernement voulait en finir coûte que coûte avec lui ; or, réduire par la force ce rude adversaire semblait une tâche malaisée et de longue haleine ; on continua donc la lutte, mais en même temps on négocia. Et le 18 novembre 1897, le De-tham, dont la bande venait d’être coupée en plusieurs tronçons et qui était lui-même blessé, fit sa soumission au résident de la province de Bac-giang. Il acceptait les conditions, d’ailleurs fort libérales, qui lui étaient proposées par des émissaires, et devenait propriétaire d’un grand domaine dans le Yen-thé. Cette solution était celle même qui avait été appliquée naguère à maint grand chef pirate de la haute région. Mais le Yen-thé est proche du delta ; ne pouvait-on pas craindre que le De-tham, doté d’une sorte de fief, ne devînt par la suite une cause de troubles ? C’est ce qui arriva en effet dix ans plus tard. Le résultat immédiat que l’on cherchait n’en fut pas moins atteint, le Tonkin était pacifié, et le calme parfait qui régna dès lors en Indochine ne fut pas sérieusement compromis par quelques incidents sur la frontière chinoise ni par l’insurrection qui éclata en IgOI chez les Boloven du Laos. M. Doumer put proclamer avec quelque fierté que pendant son gouvernement les troupes de l’Indochine n’avaient subi au feu aucune perte, alors qu’elles avaient eu 165 tués ou blessés en 1896 ; 211 en 1895 ; 155 en 1894 ; 203 en 1893. Deux traits la caractérisent : la tendance à l’adminis- • NISTRATIVE tration directe et la centralisation. On renforça dans les pays de protectorat l’action et le contrôle de l’administration française ; on entoura d’autre part le gouverneur général d’une série d’organes centralisés et autonomes placés sous son autorité immédiate et destinés à le seconder.
490Depuis 1895, le Tonkin n’avait plus de résident supérieur ; le gouverneur général lui-même était le chef du protectorat. Bien décidé à « gouverner partout et à n’administrer nulle part », M. Doumer fit rétablir par le décret du 8 juin 1897 la fonction de résident supérieur. Bientôt il en accrut singulièrement l’importance en lui confiant toutes les attributions du kinh-luoc, qu’il supprima (26 juillet 1897). Désormais nos résidents transmirent directement aux mandarins provinciaux les ordres de la résidence supérieure, ils en surveillèrent l’exécution à l’aide de délégués ; la perception des impôts directs fut confiée dans les centres importants à des percepteurs français. Ces réformes consommaient la ruine de l’ancienne organisation. Les quan-bô (mandarins financiers) devenus inutiles furent supprimés graduellement. Quant aux autres mandarins provinciaux, tông-doc, tuan-phu, privés de pouvoir réel, réduits à un rôle de simple apparat, leur présence ne sembla bientôt plus indispensable et, sans les supprimer officiellement, on négligea parfois de nommer des titulaires aux postes vacants. Nos fonctionnaires acquéraient par là plus d’autorité, mais leur responsabilité devenait plus lourde. Pour faciliter leur action, on divisa les anciennes provinces trop étendues ; puis un arrêté du 31 mars 1898 institua dans chaque province une commission consultative de notables indigènes choisis par le résident. Innovation intéressante (bien que contraire à la tradition annamite), mais qui ne risquait guère de diminuer la puissance du chef de province. Le Tonkin ainsi transformé se trouva, selon le mot de M. Doumer, " presque à la limite qui sépare le protectorat du gouvernement colonial ».
491En Annam, les réformes furent inspirées du même principe, mais le traité de 1884 réservait aux Français une action administrative et politique plus restreinte. Le protectorat était réduit à la surveillance de la cour de Hué, sans action sur le pays, sans contrôle sur les mandarins. Le moment où le jeune roi Than-thai atteignit sa majorité au mois de septembre 1897 parut favorable à une réorganisation, qui fut sanctionnée par l’ordonnance royale du 27 septembre. Le Co-mat ou Conseil secret était transformé en conseil des ministres, présidé par le résident supérieur ; les décisions du conseil, après approbation du résident supérieur, étaient rendues exécutoires par l’apposition du cachet royal. Des fonctionnaires français furent délégués auprès des ministres et les assistèrent dans leur administration. Cette nouvelle organisation allait permettre de faire sentir l’action de la France sur le gouvernement annamite à Hué et, grâce à cette action, de donner l’autorité nécessaire aux résidents français dans les provinces. Le nombre de ceux-ci, qui était très faible, fut progressivement augmenté, pour arriver à avoir un résident par pro- c.H vince. L’année 1898 vit une réforme administrative et financière plus considérable encore. Jusqu’alors, les mandarins anna- NORODOM mites « percevaient l’impôt pour le compte du roi, se payaient, payaient les agents placés sous leurs ordres, puis envoyaient à la cour de Hué le reliquat de ces opérations ». L’ordonnance royale du 15 août 1898 remit au protectorat la complète gérance des finances de l’Annam : l’administration française était chargée de percevoir tous les impôts ; elle disposait des recettes au mieux de l’intérêt du pays, sauf à verser au trésor annamite une somme de 925 000 piastres, égale à celle dont il avait précédemment disposé, pour l’entretien du roi, de la cour et de l’administration indigène. Le résident supérieur put écrire : « Il n’y a plus deux administrations dans le royaume d’Annam, il n’y en a qu’une dont tous les efforts doivent être consacrés à mettre le pays en valeur. » Le premier budget du protectorat, celui de 1899, pourvut à
toutes les dépenses, il laissa même, en clôture d’exercice, un important reliquat.
Au Cambodge, malgré l’accord conclu par M. de Lanessan avec le roi en 189I, notre autorité était effacée. « Le Cambodge vivait dans les vieux errements du gouvernement royal et dans une stagnation économique à peu près complète. » L’occasion se présenta d’introduire des réformes. Un conflit entre le roi Norodom et le résident supérieur avait dégénéré en une véritable crise : sur le vu d’un certificat médical attestant que le souverain, grand fumeur d’opium, n’avait plus l’usage intégral de ses facultés, les sceaux lui avaient été retirés par le résident supérieur d’accord avec les ministres cambodgiens. Il eût été facile de déposer Norodom qui n’était plus roi que de nom et de lui donner un successeur. M. Doumer pensa que la France avait intérêt à conserver sur son trône, tant qu’il vivrait, le roi avec qui elle avait signé le traité de protectorat. Il lui rendit les sceaux, mais, profitant de la vive satisfaction du souverain, il obtint son adhésion aux réformes jugées indispensables. Après des discussions assez difficiles, car Norodom veillait avec un soin extrême à son prestige personnel et à ses profits, l’accord fut réalisé. L’ordonnance royale du Il juillet 1897 confia le gouvernement au conseil des six ministres cambodgiens délibérant, hors de la présence du roi, sous la présidence du résident supérieur, qui devint ainsi en droit comme en fait le vrai chef du gouvernement. La même ordonnance apporta nombre d’autres réformes : elle améliora la justice cambodgienne en instituant à Phnom-penh un tribunal supérieur d’appel, la Sala Outor ; elle fit passer les Annamites et tous les Asiatiques non cambodgiens sous la juridiction des tribunaux français ; elle posa le droit du gouvernement d’aliéner et de concéder les terres libres du royaume, enfin elle abolit l’esclavage pour dettes.
Dans chacun de ces trois pays, un conseil du protectorat fut institué, au Tonkin le 8 août 1898, puis au Cambodge en 1899 et en Annam en 1900. Celui du Tonkin, dit M. Doumer dans son rapport de 1902, « peut être considéré comme le type du conseil local dans une colonie de domination ; » les deux autres furent organisés sur le même modèle.
Le Laos eut lui aussi sa réforme administrative. Il fut unifié et un résident supérieur fut installé dans sa nouvelle capitale, Vieng-chan.
Restait la Cochinchine, colonie française. Le pouvoir omnipotent du conseil colonial y produisait, écrit M. Doumer, le gâchis administratif et le gaspillage financier. Et il ajoute : « Il y eut des moments où tous les conseillers sans exception étaient successivement l’objet d’un vote du conseil leur concédant d’inappréciables profits. » Bien mieux, pour assurer la continuation de cet état de choses, la colonie s’efforçait de conquérir son autonomie en brisant le lien légal qui l’unissait aux autres parties
493de l’Indochine : à la fin de 1896, il y avait au ministère un décret préparé pour donner à la Cochinchine un gouverneur particulier et soustraire son budget et son personnel au contrôle du gouverneur général ! M. Doumer n’était pas hom r e à tolérer une telle situation. Il mit d’abord son veto à toute tentative séparatiste. Puis, s’étant installé à Saigon, il entra en conflit avec le président du conseil colonial, M. Blanchy. La lutte fut vive entre ce « syndic d’intérêts particuliers, d’appétits insatiables », et le gouverneur général, défenseur des intérêts généraux de la colonie et de la France. M. Doumer l’emporta : il réussit à rendre confiance aux chefs, à ramener la discipline dans le personnel.
La constitution méthodique du gouvernement général par la création d’organes centralisateurs allait bientôt porter le dernier coup aux vieux errements. Un conseil supérieur de l’Indochine avait existé quelques années auparavant ; M. Doumer le fit renaître en lui donnant une importance nouvelle. Le décret du 3 juillet 1897 y fit entrer les chefs de l’armée et de la marine, les résidents supérieurs et le lieutenant-gouverneur, les présidents des chambres de commerce et des chambres d’agriculture. Sous cette première forme, le conseil représentait déjà vraiment l’intérêt général de la colonie ; il allait bientôt prendre sa forme définitive par l’adjonction de deux hauts mandarins et des directeurs des services généraux. Les divers budgets de l’Indochine devaient être arrêtés en conseil supérieur par le gouverneur général ; le conseil était en outre appelé à donner son avis sur toutes les questions importantes que le gouverneur général lui soumettrait.
Plus importante encore fut la création des Services généraux : administration des Douanes et Régies et direction générale de l’Agriculture et du Commerce (1897), direction générale des Travaux publics (1898), direction des Affaires civiles, « sorte de ministère de l’Intérieur de l’Indochine » (1899), direction générale des Postes et Télégraphes (1901). Ces grands services centralisés répondaient à un besoin : ils condensaient entre les mains de quelques spécialistes toute la vigueur d’action nécessaire à l’exécution du vaste plan conçu pour le développement économique du pays, ils renforçaient puissamment l’action du gouverneur général.
Enfin, les divers fonctionnaires de l’ordre administratif, administrateurs des affaires indigènes (Cochinchine), chefs, sous-chefs et commis du secrétariat général (Cochinchine), résidents de France, vice-résidents et comptables (Annam, Tonkin et Cambodge), commissaires du gouvernement (Laos), furent réunis en un cadre unique sous la haute autorité du gouverneur général (décret du 16 septembre 1899). Le corps des Services civils de l’Indochine était créé.
494 NANCIEREL’acte décisif fut la création d’un budget général de l’Indochine superposé aux budgets particuliers de chaque pays, qui seuls avaient existé jusqu’alors. Un budget commun comprenant toutes les dépenses d’intérêt général, ayant des recettes propres (douanes, régies, contributions indirectes), géré directement par le gouverneur général avec le concours du conseil supérieur, parut être « une condition nécessaire de force pour le gouvernement, de bon emploi des ressources de l’Indochine au développement de sa richesse et de sa puissance ». Conception hardie et féconde, qui devait transfigurer l’Indochine, mais qui heurtait de front des habitudes anciennes et des intérêts particuliers. Une opposition violente se déchaîna aussitôt en Cochinchine. Le projet de décret fut cependant envoyé à Paris à la fin de 1897. Son adoption demanda du temps et donna lieu à de longs pourparlers ; enfin le conseil des ministres l’approuva et le décret fut signé le 31 juillet 1898. Il allait être jusqu’à nos jours la « charte financière de l’Indochine » et le fondement le plus solide de la puissance du gouverneur général.
L’accroissement des recettes fut obtenu par une série de réformes fiscales. Aucun bouleversement ne fut introduit dans le régime des impôts directs ; toutefois, pour donner une base solide aux budgets locaux, surtout à ceux de l’Annam et du Tonkin, il fallut améliorer leur rendement. On répartit plus équitablement les taxes entre les provinces et les villages, on limita le nombre des privilégiés exempts d’impôt personnel ; en Annam, on incorpora au principal de l’impôt la corvée rendue obligatoirement rachetable et surtout, en confiant la perception aux seules autorités françaises, on supprima l’écart considérable qui avait toujours existé entre les sommes payées par la population et celles qui parvenaient au trésor. Les résultats furent probants : de 1897 à 1903, le rendement de l’impôt personnel passa en Annam de 71 158 à 825 000 piastres, celui de l’impôt foncier de 584 000 à I 355 000 piastres.
SAMPAN SUR LA RIVIÈRE DE HUÉ
495Beaucoup plus délicates furent les innovations en matière d’impôts indirects. Cette catégorie d’impôts n’était pas inconnue en Indochine ; on rencontrait dans les différents pays des taxes qui avaient été adoptées à titre d’expédients temporaires et que l’on avait conservées. L’Annamite ne les aimait guère ; contribuable docile, il redoute par-dessus tout une surveillance vexatoire. Aussi M. de Lanessan avait-il admis le plus souvent possible l’abonnement. De plus, on avait eu recours au fermage plutôt qu’à la régie ; l’intermédiaire des fermiers chinois diminuait les heurts et les froissements. Il y avait néanmoins de regrettables exactions et le rendement restait médiocre.
Pour assurer au trésor un rendement maximum, M. Doumer voulut une organisation méthodique et uniforme ; il adopta en outre le principe de la régie directe. C’était une révolution dans les habitudes fiscales et dans les mœurs du pays et il était aisé de prévoir que des difficultés surgiraient. Sans doute eût-on pu les atténuer en confiant la perception aux autorités indigènes ; mais c’eût été faire renaître sous une forme nouvelle les exactions des mandarins. On aurait pu encore en charger l’administration française sous l’autorité des chefs de provinces : « ceux-ci, dit un rapport de M. Frezouls, le premier directeur général des Douanes et Régies, auraient pu, grâce à leur haute autorité, éviter certains froissements, » mais « chaque administrateur, avec une absolue bonne foi, aurait assoupli la législation générale aux besoins immédiats de sa province, aurait transigé avec le principe pour en modérer l’application ». A l’administration nouvelle des Douanes et Régies, constituée en service général autonome, fut donc dévolue la perception des taxes indirectes.
Trois régies furent organisées, pour l’opium, l’alcool et le sel. L’opium, précédemment affermé, devint sans difficulté monopole d’Etat. L’administration achetait l’opium brut dans l’Inde et au Yunnan, lui faisait subir une préparation et le livrait aux consommateurs par l’intermédiaire de débitants. Le nombre des fumeurs était d’ailleurs restreint dans la population indigène et les principaux acheteurs étaient les Chinois résidant dans la colonie.
Les deux autres régies furent plus difficiles à installer. Antérieurement à 1898, la distillation de l’alcool indigène était libre et soumise seulement à quelques taxes
496 RUE DES CORDIERS A HANOIassez faibles. Beaucoup d’Annamites possédaient un alambic rudimentaire, fournissant une boisson de degré peu élevé. Des villages entiers vivaient de cette industrie qui avait comme corollaire l’élevage en grand des porcs engraissés avec les résidus de la distillation du riz. Enfin des distilleries assez importantes appartenaient à des Chinois et jouissaient dans le pays d’une grande réputation. Une série de transformations inaugurées au Tonkin dès 1897, complétées et poursuivies les années suivantes dans l’ensemble de l’Indochine, eut pour résultat d’organiser la vente et surtout de concentrer la fabrication dans un petit nombre de grandes usines françaises. On assista à la ruine et à la fermeture des petites distilleries indigènes, on entendit les vives protestations des Chinois de Cochinchine contre ce qu’ils appelèrent une « expropriation malhonnête ». La concentration de la production fut poursuivie avec ténacité, sans souci des répercussions économiques et politiques qu’elle pouvait entraîner, parce qu’elle était nécessaire à l’application du système. Sans entrer dans le détail de l’organisation créée (qui ne fut pas la même dans le Tonkin et le Nord-Annam, dans la Cochinchine et le Cambodge, enfin dans le reste de l’Annam), il faut constater que le rendement obtenu fut important. L’alcool, qui fournissait aux divers budgets I 416000 piastres en 1896, en donna 3 250 000 au budget général en I90I, et dans ces chiffres le Tonkin seul passa de 126 000 à I 023 000 piastres. Il est vrai que les résultats économiques et politiques étaient moins brillants. Les Annamites se plaignaient que l’alcool acheté à l’occasion de leurs multiples cérémonies rituelles ne fût pas tel que l’exigeaient leurs traditions. A la distillation clandestine qui se développait l’administration des Régies répondait par une sévère répression. Ses agents étaient guidés dans la recherche des fraudeurs par des indicateurs indigènes d’une moralité douteuse. On opérait chez les particuliers, à l’insu du chef de la province, des perquisitions qui n’étaient pas toujours exemptes de
brutalités. Et, en vertu de la responsabilité collective, le village du délinquant était condamné à payer une lourde amende. Ainsi la réforme destinée à alimenter le budget général coûtait singulièrement cher aux contribuables et surtout elle servait mal l’intérêt moral de la France.
Le sel était déjà imposé avant 1897 et, malgré la faiblesse de la taxe, ce produit de première nécessité restait cher, sauf le long des côtes, car producteurs et débitants étaient à la merci des grands négociants chinois, qui réalisaient sur le commerce du sel des bénéfices énormes. M. Doumer entreprit de déplacer ces bénéfices au profit du trésor, en enlevant à l’association des négociants chinois un monopole de fait pour organiser la vente du sel en monopole légal. Une réelle difficulté tenait à la dissémination des petites salines ; presque tous les villages côtiers du Tonkin, de l’Annam et de la Cochinchine en possédaient ; ils pratiquaient en même temps la pêche et leur profit était double par la vente du sel et par la fabrication des salaisons et du nuoc-mam. L’administration des Régies dut ici encore concentrer la production en quelques grandes salines, ce qui ruina nombre de petits sauniers ; elle organisa en même temps, suivant les régions, la vente directe ou la vente par intermédiaires. Achetant le sel aux sauniers à un prix fixé par elle, elle le revendait à un prix majoré du taux de l’impôt. Le rendement fut considérable : dans l’Annam et le Tonkin, où les taxes sur le sel avaient donné 44 000 piastres en 1896, le monopole procura au trésor I 400 000 piastres en 190I, soit une progression de 3 000 pour 100 en cinq ans ! Mais le fonctionnement même du monopole laissa fort à désirer. A plusieurs reprises, les entrepôts de la Régie se trouvèrent vides ; les consommateurs ne purent se faire délivrer les quantités de sel qu’ils désiraient et les débitants possédant un certain stock profitèrent de la circonstance pour revendre leur sel à des prix exorbitants ; les habitants des villages maritimes ne réussirent pas toujours, après une pêche fructueuse, à se procurer le sel nécessaire à la salaison des poissons et virent leur labeur perdu. Ces faits regrettables laissèrent dans une partie de la population une sourde rancune contre les Français.
Il faut néanmoins reconnaître, en se plaçant à un point de vue strictement financier (celui même qu’envisageait avant tout M. Doumer), qu’un redressement remarquable fut opéré. A la fin de 1896 la situation était obérée, dangereuse même à certains égards ; au contraire, de 1897 à 1901, les budgets locaux des protectorats donnèrent chaque année des excédents et au ter janvier I9o2 les caisses de réserve du Tonkin, du Cambogde et de l’Annam possédaient respectivement I 200 000 piastres, I 400 000 piastres et 732 000 piastres. Quant au budget général, son premier exercice en 1899 se clôtura par un excédent net de plus de 3 millions de piastres, ce qui permit
HISTOIRE DES COLONIES, T. V.
498 L’ ES GRANDS TRAVAUXde constituer une caisse de réserve générale. Les exercices 1900 et 1901, bien que défavorablement influencés par la crise chinoise, donnèrent encore des excédents de 2 millions et demi de piastres. Il fut par là possible de faire face à l’amortissement d’un emprunt de 200 millions de francs autorisé, sans garantie de l’Etat français, par la loi du 25 décembre 1898. Une première tranche de 50 millions fut émise au début de 1899, au taux de 3 I/2 pour 100, une seconde de 70 millions en 1902, au taux de 3 pour 100. Ainsi s’affirmait le progrès du crédit indochinois. raison d’être dans la volonté de doter la colonie d’un outillage Le grand effort financier imposé à l’Indochine avait sa permettant la mise en valeur de ses richesse naturelles. « Tout était à faire, a dit M. Doumer, et tout était urgent. » Les travaux les plus divers furent mis à l’étude et exécutés. On construisit à Hanoi de 1898 à 1902 le gigantesque pont sur le fleuve Rouge qui a justement reçu le nom de « Pont Doumer ». Sa longueur de 1 680 mètres, ses 19 travées de poutres d’acier, ses piles foncées à 30 mètres au-dessous du niveau des plus basses eaux en faisaient l’un des ouvrages les plus considérables de l’Asie. On reprit l’œuvre de creusement et d’entretien des voies d’eau de Cochinchine délaissée depuis 1882. On mit à l’étude la question vitale pour la riziculture indigène des irrigations. A vrai dire, l’absence d’un nivellement complet du delta tonkinois et la décision de vendre l’eau aux cultivateurs, comme dans l’Inde du Nord-Ouest, où les conditions sont toutes différentes, ne permirent pas d’obtenir des résultats décisifs. M. Doumer n’en fut pas moins l’initiateur de cette politique de l’eau qui devait compter par la suite tant de succès. L’équipement moderne du port de Saigon fut entrepris par la construction des quais de la rive droite. On établit, dans des conditions souvent difficiles, le réseau des routes militaires du Tonkin. Les villes enfin furent modernisées et embellies ; Hanoi commença à faire figure de capitale par l’édification de nouveaux quartiers sur l’emplacement de la citadelle, la construction d’imposants monuments et l’installation d’un réseau de tramways électriques.
TIFIQUELa question des chemins de fer retint particulièrement l’attention du gouverneur général. Il n’existait encore que deux tronçons de lignes, l’un de Saigon à My-tho, l’autre de Phu-lang-thuong à Lang-son. « La tâche à accomplir était lourde, mais intéressante au possible : on avait à tailler en plein drap. » L’étude des conditions géographiques et économiques de l’Indochine entière, dont nul jusqu’alors n’avait eu le souci, et de rapides reconnaissances sur le terrain permirent d’arrêter un plan d’ensemble. Il comprenait une grande ligne Nord-Sud unissant le Tonkin à l’Annam et à la Cochinchine, puis trois transversales, dont la première allait de Haiphong à Hanoi et remontait la vallée du fleuve Rouge, la seconde joignait l’Annam au Laos, de Quang-tri à Savannakhet, la troisième unissait Saigon au Cambodge. Ce programme général fut dressé en 1897 ; sauf la substitution à la seconde transversale d’une autre plus courte et plus facile, c’est celui même dont l’exécution a été poursuivie depuis trente ans, sans être encore achevée. Un réseau de première urgence fut d’ailleurs conçu en 1898 ; on décida qu’il serait exécuté sur des fonds d’emprunt, et c’est dans ces conditions que fut promulguée la loi du 25 décembre 1898, autorisant l’Indochine à emprunter 200 millions de francs pour les consacrer exclusivement à la construction de ses voies ferrées. Cette construction fut entreprise sans délai et poussée avec la plus grande activité. L’Indochine en pleine activité économique manquait des organes scientifiques utiles à tout pays civilisé et particulièrement indispensables à une grande colonie dont la nature physique et les habitants étaient encore mal étudiés. M. Doumer créa de toutes pièces cet outillage scientifique.
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Au « Bureau topographique de l’Etat-Major des troupes de l’Indochine » qui, depuis 1886, coordonnait dans des cartes provisoires les résultats acquis au jour le jour, mais qui manquait de la base solide d’une triangulation régulière, il substitua le Service géographique de l’Indochine. Celui-ci, doté de ressources importantes par le budget général, pourvu d’un personnel éprouvé, entreprit la géodésie régulière de l’Indochine et des levers topographiques à grande échelle. Un service météorologique et un service géologique furent rattachés à la direction générale de l’Agriculture et du Commerce, qui elle-même commença la publication du Bulletin économique de l’Indochine. Une Ecole de médecine eut non seulement à former des médecins asiatiques, mais à « contribuer aux recherches scientifiques intéressant létiologie des maladies de l’Extrême-Orient ». M. Doumer fonda enfin l’Ecole française d’Extrême-Orient. Le rôle de ce haut établissement, placé sous le contrôle scientifique de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, était de contribuer, par la constitution d’un musée et d’une bibliothèque et par les travaux de ses membres, à l’étude de l’archéologie, de l’épigraphie, de l’ethnographie, de l’histoire, de la religion, du folklore, des langues et littératures de l’Indochine et de l’Extrême-Orient, Inde comprise ; il devait en outre répandre en Indochine la connaissance des langues indigènes et extrême-orientales et proposer les mesures nécessaires à la conservation et à l’entretien des monuments historiques de la colonie. - LA PÉNÉTRATION EN CHINE semblait rompu en Extrême-Orient ; le Japon Depuis la guerre sino-japonaise léquilibre victorieux avait révélé au monde sa puissance militaire et ses ambitions territoriales : « Ces ambitions, écrivait M. Paul Doumer dans un rapport du 22 mars 1897, menacent toutes les nations ayant des intérêts en Asie et particulièrement la France. » Sans exagérer ce danger, il imposait le devoir d’organiser la défense de l’Indochine et de faire de ses troupes d’occupation une véritable armée. Le gouverneur général travailla à cette double tâche. Il fit activer et compléter les travaux commencés à Saigon et au cap Saint-Jacques pour en faire un point d’appui de la flotte, et entreprendre l’organisation d’un second point d’appui à Hongay. Pour renforcer Parmée, il créa des corps de tirailleurs cambodgiens, de tirailleurs chinois, de cavaliers annamites, il organisa des batteries mixtes composées par moitié d’artilleurs européens et indigènes, augmentant ainsi le nombre des batteries de 9 à 14 ; il réduisit les garnisons disséminées dans les territoires militaires et groupa les troupes pour faciliter leur entraînement et leur mobilisation éventuelle ; il constitua enfin des réserves indigènes.
LE PONT DOUMER
500L’hostilité sourde de l’Angleterre contre l’œuvre coloniale française et la possibilité de voir éclater en Chine « des crises redoutables, peut-être des dislocations », dont il faudrait être prêt à « tirer parti » étaient d’autres raisons impérieuses de se
501trouver fortement armé. La question chinoise semblait d’ailleurs entrer dans un phase décisive par suite de la brutale intervention de l’Allemagne.
Prenant prétexte du meurtre de deux missionnaires, celle-ci fit débarquer le I4 novembre 1897 ses marins à Kiao-tcheou et força la Chine à lui céder à bail ce port pour quatre-vingt-dix-neuf ans (6 mars 1898). Alors ce fut « la curée », chaque puissance réclamant un morceau de territoire chinois à sa convenance. On proposa même un partage de la Chine entre les puissances, auquel M. G. Hanotaux s’opposa fermement et avec succès. La Russie se saisit de Port-Arthur, l’Angleterre de Weihai-wei. Le Io avril 1898, la Chine accorda à la France la concession du chemin de fer de Yunnan-fou et lui céda à bail pour quatre-vingt-dix-neuf ans la baie de Kouang-tcheou-wan qui assurait notre établissement dans le golfe du Tonkin Une autre note du même jour apportait à la France l’assurance que les trois provinces méridionales de l’Empire « devraient toujours être administrées par la Chine et rester sous sa souveraineté ».
Ainsi s’affirmait en Chine la politique des sphères d’influence : pour sa part la France avait obtenu une zone médiocrement riche et peuplée, mais qui flanquait utilement l’Indochine, la garantissait contre l’établissement d’une domination hostile sur sa frontière septentrionale, réservait aussi son expansion future, au cas où la politique des sphères d’influence aboutirait dans un temps plus ou moins éloigné à une dislocation ou à un partage de la Chine.
M. Doumer seconda de tout son pouvoir cette politique. Entraîné par son goût de l’action, par sa volonté de réalisation immédiate, il eût sans doute mis volontiers au service des droits de la France dans la Chine du Sud et spécialement au Yunnan « géographiquement lié à notre Indochine », tout le poids des forces militaires indochinoises. Il ne put le faire. Un peu plus tard seulement et sur un théâtre d’opérations plus lointain, les soldats de l’Indochine eurent à intervenir, lorsque le sentiment de révolte contre les étrangers suscita dans la Chine du Nord le soulèvement des Boxers. La révolte éclata dans la nuit du 13 juin 1900 avec le massacre des chrétiens de Pékin. Dès le 20 juin, les premières unités s’embarquaient à Haiphong pour le Pe-tchi-li et l’envoi des troupes se poursuivit jusqu’en août. Ce rapide envoi de forces françaises permit de dominer la situation avant même l’arrivée des troupes d’Europe placées sous le commandement du maréchal de Waldersee. Mais ces sanglants événements démontraient l’inanité de la politique de démembrement : la Chine n’était pas disposée à se laisser dépecer par les puissances ambitieuses.
Du moins, M. Doumer s’efforça-t-il de développer les résultats acquis par notre
502 TIRAILLEURS ANNAMITESdiplomatie dans le Sud de la Chine. En 1898, des missions d’ingénieurs étudièrent le pays. Dès le début de 1899, les services d’étude de la ligne du Yunnan furent constitués, mais c’est seulement en 1901 que le gouverneur général put traiter en France de la concession de la ligne à une compagnie. Par la suite, la construction subit bien des retards. Les travaux en territoire chinois furent ralentis par les problèmes techniques délicats qu’il faliut résoudre, par les dépassements de crédits, par l’extrême difficulté enfin du recrutement des travailleurs décimés dans la vallée fiévreuse du Nam-ti, où 200 Européens et 15 à I8 000 Chinois et Indochinois trouvèrent la mort. Kouang-tcheou-wan fut occupé dès octobre 1898 par des troupes françaises, qui, devant l’hostilité des autorités locales, durent être renforcées au cours d’une lutte de plus d’une année. Le territoire d’abord organisé militairement passa ensuite à l’administration civile : M. Doumer vint luimême installer le premier administrateur en chef (février 1900). Le choix de Kouang-tcheou-wan n’avait peut-être pas été des plus heureux : la baie n’était ni un débouché commercial, ni un port naturel susceptible de faire une station navale ; nous avions suivi les autres puissances au cas où le système des sphères d’influence prévaudrait, et l’utilisation de notre nouvelle acquisition restait incertaine. On en vint bientôt à administrer Kouang-tcheou-wan comme une dépendance coloniale trop petite pour avoir une influence quelconque sur les destinées de l’Indochine.
D’autres œuvres manifestent le génie organisateur de M. Doumer. La force économique et financière de l’Indochine lui donnait la possibilité de développer au delà des frontières l’influence de la France ; il y travailla par les moyens les plus variés : aide apportée aux légations et consulats français en Extrême- Orient ; fondation d’écoles françaises, de postes médicaux et d’hôpitaux dans la Chine du Sud et au Siam, création de bureaux de poste français, subvention à des services français de navigation sur le Si-kiang et le Yan-tse-kiang. (le pont du kilomètre 85 : longueur, 136 mètres ; hauteur, 70 mètres). L EN 1902 de reconnaitre l’Indochine de 1896. La paix et l’ordre Au terme du gouvernement de M. Doumer, il est difficile règnent partout. Ce n’est plus le pays « morcelé et pauvre, réduit à tendre périodiquement la main à la métropole », mais une colonie fortement organisée, qui a ses budgets en excédent, son crédit propre, un commerce de plus d’un demimilliard de francs, double de celui de 1896. Et cette Indochine régénérée s’apprête à ouvrir dans les derniers jours de 1902 l’Exposition de Hanoi en même temps qu’un congrès d’orientalistes. Quelques années ont suffi pour cette transformation : d’un coup de baguette, pourrait-on dire, l’Indochine moderne, a été
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créée. Car lœuvre de M. Doumer a duré ; elle subsiste encore aujourd’hui dans ses traits essentiels et c’est ce qui fait son intérêt historique. L’opinion française avait suivi avec une surprise mêlée de joie la transformation de l’Indochine durant ces cinq années. Le cauchemar tonkinois était dissipé et l’entreprise coloniale de la France en Extrême-Orient apparaissait sous un jour nouveau. L’œuvre de M. Doumer eut, à juste titre, ses admirateurs passionnés. Mais elle compta aussi certains détracteurs. On critiqua les chemins de fer, moins urgents, disait-on que des voies navigables et des canaux d’irrigation. On critiqua la construction de bâtiments civils, que l’on déclara entachée de mégalomanie. Les services généraux et : RIVIÈRE DE HU ). téristiques des créations du gouverneur général) furent combattus avec une âpreté inouie avant 1902 et plus encore après, quand l’attention fut ramenée vers les questions de politique indigène par les manifestations de l’opinion annamite et par les conceptions nouvelles qui se firent jour sur la politique d’association. Sur ce point une adaptation était nécessaire ; le temps devait permettre de l’opérer.
A un grand organisateur succéda un diplomate, M. Paul Beau, ancien chef de cabinet de M. G. Hanotaux, ministre de France à Pékin. Le rôle actif qu’il venait de jouer dans la crise des Boxers et dans les négociations relatives au chemin de fer du Yunnan, l’expérience de l’Extrême-Orient acquise en Chine, non moins que sa finesse d’esprit, son tact et sa large culture, le désignaient pour cette tâche complexe. Il prit en main l’organisation administrative et financière léguée par son prédécesseur, et, bien qu’il ne l’approuvât peut-être pas dans toutes ses parties, il s’efforça loyalement de poursuivre l’œuvre commencée. Non seulement il conserva les services généraux, mais il en créa deux nouveaux (Instruction publique et Trésor). Au Cambodge, il profita d’un changement de règne pour réaliser un renforcement sensible de l’autorité française. Norodom étant mort le 24 avril 1904, l’obarrach ou « second roi », frère cadet du souverain défunt, dont le loyalisme à l’égard de la France était connu, fut désigné pour régner. Il ne devait être couronné que le 27 avril 1907, mais aussitôt désigné, le roi Sisowath accepta l’importante convention du 29 avril 1904 : il abandonnait à la France la gestion des revenus de l’Etat cambodgien, à charge pour le protectorat de faire face à toutes les dépenses d’administration et de lui verser annuellement une somme (qui fut fixée à 450 000 piastres pour la durée du règne) destinée à subvenir aux dépenses du roi et à celles du palais.
Mais les difficultés apparaissaient. Une série de bonnes récoltes et une période de prospérité avaient facilité le début des finances de l’Union ; de mauvaises récoltes survinrent. La Cochinchine eut une invasion de sauterelles, l’Annam fut dévasté par des typhons et le Tonkin par les inondations du fleuve Rouge ; les impôts rentrèrent mal. En même temps, le taux de la piastre baissa jusqu’à 2 francs, alourdissant d’autant les charges budgétaires. Le commerce fléchit en 1903 et 1904. Les recettes du budget général avaient eu jusqu’en 1902 un très rapide accroissement qui avait fait illusion ; mais, par leur nature même, elles étaient plus sensibles que les impôts directs aux contingences économiques. Subissant les variations de la richesse générale, elles se stabilisèrent ou fléchirent. En 1906, le déficit du budget général n’atteignit pas moins de 2 millions et demi de piastres ; il put être comblé par la caisse de réserve, mais celle-ci se trouva vide. L’administration indochinoise songea un instant à recourir à l’emprunt. Un projet fut préparé pour emprunter 150 millions de francs ; il dut être abandonné et l’on se borna à poursuivre, avec une activité réduite, les travaux commencés précédemment en accordant une attention spéciale aux travaux d’hydraulique agricole. Heureusement une très bonne récolte vint en 1907 mettre fin à la crise.
II. - LE GOUVERNEMENT DE M. PAUL BEAU
506D’autres difficultés provenaient du fonctionnement même des régies. Certes, M. Beau voyait les défauts du système et les déplorait, mais il ne pouvait songer à revenir en arrière ; le mieux était de consolider et de perfectionner les régies dans la mesure du possible, de leur demander un rendement accru pour faire face à des besoins toujours plus grands. Les arrêtés des 20 et 22 décembre 1902 réalisèrent un nouveau progrès dans la voie du monopole de l’alcool. Quant au sel, la taxe, qui avait été fixée à 2 fr. 50 les 100 kilos en 1899 et à 4 francs en 1901, fut portée à 2 piastres en 1904 et à 2 p. 25 en 1906. Ces impôts étaient de plus en plus impopulaires, en partie sans doute à cause de leur élévation, mais surtout en raison de leur mode de perception et des agissements des fonctionnaires des régies. Ces agents, qu’il avait fallu recruter en très grand nombre, étaient médiocres. « Il serait nécessaire, avouait dans un rapport officiel le directeur général, de réprimer sévèrement les moindres écarts, de rappeler constamment aux agents leurs devoirs et de ne pas ménager les punitions aux mauvais. » Or, ils étaient assermentés et on les avait armés de droits redoutables ; si l’administration les payait mal, elle leur allouait des primes énormes (40 pour 100 des saisies, amendes ou transactions) ; les indicateurs indigènes recevaient également de fortes primes. Il suffit de parcourir les journaux tonkinois de cette époque pour être édifié sur les abus qui se commettaient. « L’arrivée d’un douanier dans un village pour perquisitionner est redoutée des gens les plus paisibles, les plus à l’abri du soupçon de contrebande, à l’égal de l’invasion d’une bande de pirates » (Courrier d’Haiphong, 1905). « Les perquisitions se font avec un arbitraire, un mépris de tous droits particuliers, un sans-gêne des dégâts mobiliers (bouleversement de l’autel des ancêtres), qui les rendent désastreuses pour les indigènes, même et surtout quand elles ne sont pas justifiées par les résultats » (Courrier d’Haiphong, 1905). « Il suffit à un mendiant, à un loqueteux, à un individu quelconque de faire savoir à la douane par l’indicateur qu’il fabriquera de l’alcool tel jour, à telle heure, à tel endroit, pour que le village sur le territoire duquel la fabrication a eu lieu soit condamné à une forte amende. Le fait se produit tous les jours » (Avenir du Tonkin, 1905). Comment les chefs de province, responsables du bon ordre, n’auraient-ils pas jugé intolérables de tels agissements de la part d’agents soustraits complètement à leur autorité ? La dualité de pouvoirs créée par l’institution des services généraux dégénérait en un antagonisme violent. M. Beau fit tout pour l’apaiser. « Je me suis efforcé depuis trois années, dit-il au conseil
507supérieur de 1905, d’atténuer autant que possible dans la pratique la rigueur d’un système que je n’ai pas institué, mais qu’il était de mon devoir d’appliquer loyalement. ...Je fais l’appel le plus énergique à tous les fonctionnaires ; il dépend d’eux le plus souvent de rendre inutiles par leur vigilance l’intervention des agents de la régie et les répressions qui s’ensuivent. »
Un autre antagonisme, moins explicable et peut-être plus grave, éloignait les Français des indigènes. Il n’était pas nouveau. Mais comment dans une atmosphère de paix, la brutalité des gestes et les incorrections de langage, qui tiraient peut-être leur origine de la période troublée de la conquête, pouvaient-elles se perpétuer ? Sans doute, les colons se plaignaient, non sans raison, de l’instabilité de leur maind’œuvre, des vols de leurs métayers ; ils accablaient le gouvernement de leurs réclamations et demandaient une répression rigoureuse. Mais d’autre part les indigènes souffraient du mépris que leur témoignaient nombre de M. PAUL BEAU Français, ils se faisaient traduire les articles violents d’une presse annamitophobe ; les mandarins étaient humiliés par le tutoiement des plus infimes agents de l’administration française. Les actes de violence des Européens sur les indigènes se multipliaient et restaient impunis ; bien mieux, ils semblaient avoir l’approbation de l’opinion française : le mot d’annamitophile devenait une sorte d’injure. Un tel état de choses surprenait péniblement les voyageurs qui visitaient l’Indochine. surtout ceux qui connaissaient notre passé colonial et nos vieilles traditions de sympathie à l’égard des sociétés indigènes. Un des problèmes les plus délicats de la colonisation des peuples déjà formés se trouvait ainsi posé.
508 INDIGENEAu milieu de ces difficultés, M. Beau marqua fortement son passage au gouvernement général dans la politique indigène et dans la question des frontières occidentales de l’Indochine. Si M. Paul Doumer s’était attaché à la conquête matérielle du pays, M. Beau entreprit sa conquête morale. Il eut dès le début la préoccupation constante de l’indigène, de son rôle et de son avenir. Moins de trois mois après son arrivée, inaugurant à Haiphong la statue de Jules Ferry, il demandait : « Nous sommes-nous penchés sur le peuple indigène avec une sollicitude assez attentive ? Avons-nous fait assez pour effacer dans les esprits toute trace de lutte ancienne ?... L’idée coloniale ne doit pas être rabaissée à une formule d’économie politique. » Et le 3o décembre 1903, lors de la proclamation des lauréats du concours des lettrés de Nam-dinh, il déclarait : « Respectueuse du droit humain, la France n’entend pas porter atteinte à l’âme du peuple dont elle a assumé la protection. »
En même temps il agissait : pour satisfaire au « vœu légitime des indigènes », il leur ouvrait l’accès des cadres inférieurs d’un service technique et fondait l’Ecole des Travaux publics (1903). Il supprimait en Cochinchine l’indigénat et déférait aux tribunaux ordinaires les infractions jusqu’alors punies par les administrateurs. Il décidait de nommer au Tonkin des tông-doc et tuan-phu aux postes laissés vacants par M. Doumer (1904), car la suppression de ces fonctions empêchait une politique de collaboration. Il entreprenait la réorganisation de l’enseignement francoindigène, question si délicate également, et négligée depuis de longues années, il le divisait en deux degrés, primaire et complémentaire, qu’il dotait de programmes appropriés. Dès 1903, il réalisait au Tonkin la première ébauche d’un service de l’Assistance médicale et faisait construire un hôpital indigène à Hanoi. Peu après, il fondait au Tonkin un journal en caractères et en quôc-ngu : ce journal devait dire aux Annamites « notre souci de la justice, de la bonté, de la loyauté, notre respect pour l’individu, notre culte pour les morts, notre vénération du travail, notre goût pour la littérature et pour les arts ». Ainsi serait sans doute atténué l’effet déplorable de certains articles de la presse française du Tonkin. L’un d’eux ne venait-il pas de réclamer la loi de Lynch ? Un autre ne proposait-il pas de traduire les accusés indigènes devant un jury de douze citoyens français (au lieu de trois juges et quatre assesseurs délibérant ensemble) pour être sûr d’obtenir leur condamnation ?
Une politique nouvelle s’affirmait, qui tendait à reprendre la tradition de Paul
509 L’OPINION ANNAMITEBert. Mais l’opinion française s’inquiétait : dans la chronique coloniale du Mercure de France, M. Beau était traité de « nabab fastueux et fainéant » et le Temps écrivait le 18 mars 1905 à propos de l’Indochine : « Ce serait folie que de continuer à nous préparer des ennemis à l’intérieur comme nous le faisons. » Cependant les événements se développaient dans un sens imprévu et mettaient à l’épreuve les systèmes divers appliqués à l’âme asiatique : le 8 février 1904 commençait la guerre russo-japonaise, dont le retentissement allait être immense dans toute l’Asie ; le 2 septembre 1905, un décret supprimait en Chine l’antique système des examens littéraires ; l’Extrême-Orient tout entier se transformait. En France même, la politique de M. Beau trouva un soutien dans l’ardente propagande entreprise en 1905 par M. Clé- mentel, ministre des Colonies du cabinet Rouvier, en faveur d’une action coloniale nouvelle plus favorable aux intérêts matériels et moraux des indigènes. « L’heure est venue, proclama-t-il le 28 mars 1905, de substituer en Extrême-Orient la politique d’association à la politique de domination. » Le gouverneur général mandé à Paris n’eut pas de peine à démontrer au ministre que la politique suivie en Indochine depuis trois ans répondait à ses généreuses conceptions. traversa en 1905 et dans les années suivantes un ES MOUVEMENTS DI L’opinion indigène dans les pays annamites véritable crise. Certes l’évolution des esprits était depuis longtemps commencée, mais elle progressait lentement et se laissait à peine deviner. La victoire japonaise vint révéler brusquement aux Annamites combien la science moderne pouvait augmenter leur valeur intellectuelle et sociale ; elle ruina la croyance à la faiblesse des peuples jaunes devant les Européens, jusqu’alors acceptée passivement par la masse. Quelques Annamites, entraînés par leur enthousiasme et désireux de se mettre à l’école du vainqueur, partirent pour le Japon. La plupart appartenaient à la classe des lettrés, dont on sait l’animosité à l’égard de la France. Le plus actif fut Phan-boi-châu : réputé pour son intelligence, reçu premier cu-nhon (licencié) au concours de Vinh, il refusa le poste qui lui était offert dans l’adminis-
CAVALIER TONKINOIS
510tration de l’Annam, et partit. Il appela au Japon d’autres lettrés, il y attira aussi le prince Cuong-dê, descendant de Gia-long, qui déserta la cour de Hué. Ces exilés volontaires envoyèrent de nombreux pamphlets et poèmes qui circulèrent en Indochine et ne contribuèrent pas peu à énerver l’opinion.
« Nous sommes des êtres humains comme les Japonais, écrivait Phan-boi-châu, nous avons comme eux des yeux, des entrailles, des mains et des pieds. Il n’existe aucune différence entre eux et nous. Alors comment se fait-il que les Japonais aient autant d’intelligence et de talents et que nous soyons aussi ignorants et faibles ? Ce résultat, nous devons le trouver dans l’instruction : les Japonais ont renoncé à leurs vieilles coutumes en adoptant la voie du progrès. »
Un autre pamphlet déclare : « C’est parce que notre roi est semblable à une statue de bois et nos habitants considérés comme des buffles et des bœufs que l’étranger a pu chez nous établir des ponts, créer des industries, s’emparer de l’agriculture et du commerce, exploiter les mines et les chemins de fer... Quelle pitié pour nous de supporter tant de misère et de honte ! Etudions donc pour acquérir des talents et de l’esprit. Renonçons à nos vieilles coutumes et marchons dans la voie du progres. »
Le ton est souvent plus haineux. Un pamphlet cochinchinois dit : « Il est heureux que les Japonais aient montré que la peau jaune vaut quelque chose. » Une « lettre confidentielle écrite de l’étranger par un compatriote » critique violemment les Français : « S’ils bavent de convoitise sur notre pays, c’est uniquement à cause des richesses de son sol... Lentement ils nous écorchent et nous avalent à petites bouchées au moyen d’impôts de toutes sortes. »
Mais le même reproche revient toujours : la France ne fait rien pour l’instruction des indigènes. Parmi les lettrés, beaucoup en vinrent à se demander s’ils n’avaient pas gâché leur vie en se consacrant à l’étude exclusive des lettres chinoises. Pour connaître cette science occidentale qui leur apparaissait comme un talisman magique, ils se jetèrent sur les manuels en caractères récemment imprimés en Chine, dont la vente devint considérable : traductions de livres anglais de physique, de sciences naturelles, de géographie, traductions de livres d’histoire souvent tendancieux, traductions aussi de Voltaire et du Contrat social ! Ils furent surtout unanimes à vouloir épargner à leurs fils la cruelle désillusion dont ils souffraient : pourquoi les examens littéraires subsistaient-ils en Indochine, alors que la Chine les avait radicalement supprimés ?
Dans cette fermentation d’idées, tous les problèmes sociaux et politiques furent agités. Le plus curieux document est sans doute le mémoire qu’un ancien mandarin
511de l’Annam, Phan-tru-trinh, adressa en 1907 au gouverneur général. Avec courage et sur un ton très digne, mais non sans exagération, il dénonçait les malheurs de l’Annam depuis l’établissement du protectorat. Si les Français ont fait de grands travaux, disait-il, « ils n’ont apporté aucune attention aux abus de l’administration ni aux progrès rapides de la misère et de la décadence morale du peuple. » Quelles en sont les causes ? C’est d’abord la trop grande liberté laissée aux mandarins : « Ceux-ci ne savent que flatter leurs chefs et pressurer leurs administrés. » C’est aussi le mépris des Français pour les Annamites : « Combien de fois n’avez-vous pas accablé des pires humiliations tel ou tel de nos notables ou de nos lettrés ? » Des paysans ont été « frappés, blessés et même tués ». Le peuple n’éprouve pour les Français que de la crainte et si beaucoup d’Annamites de bonne famille sont partis au Japon en abandonnant femme, enfants, amis, c’est qu’ « ils ont mieux aimé s’exiler que de s’adresser aux autorités françaises pour exposer franchement leurs griefs ». Enfin les mandarins ont tout fait pour accentuer l’isolement de la nation vis-à-vis du protectorat, afin de pouvoir l’exploiter plus à leur aise. Ces trois causes font la misère de l’Annam. Les Français, au lieu de combattre la routine du paysan, n’ont songé qu’à « multiplier les impôts » et ces impôts sont « injustement répartis ». Le peuple annamite, « semblable à un troupeau de bêtes trop pesamment chargées, assommé de vexations, n’a plus la force de se plaindre... Un des plus vieux pays de l’Asie a été frappé d’une misère et d’une décadence sans précédent depuis le jour où vous y avez planté votre drapeau. Cela ne vous inquiète-t-il pas ? »
DE M. BEAUUn écho de ces plaintes se retrouve, sous une forme encore plus hostile, dans certaines chansons populaires : « Tout est entre les mains de l’étranger. Les titres réservés aux indigènes sont ceux de boys, de coolies, d’interprètes, de troupiers perpétuels... Cependant les impôts augmentent tous les jours... O pays d’Annam, que tu es à plaindre ! O âmes engourdies, réveillez-vous de votre torpeur ! » Dans les pays annamites l’ordre ne fut à aucun moment troublé et le seul incident, survenu à Hué, n’eut aucun rapport avec l’agitation des esprits. Le roi Than-thai, qui se livrait à des actes de cruauté sur les personnes de son entourage, fut interné le 30 juillet 1907, puis il abdiqua le 5 septembre en faveur de son second fils Duy-tân âgé de huit ans. Au Cambodge le calme resta parfait, et le roi Sisowath put entreprendre dans l’été de 1906 ce voyage en France qui devait lui laisser un ineffaçable souvenir et accroître encore son attachement à la puissance protectrice.
UN LETTRÉ ANNAMITEDurant ces années 1905, 1906 et 1907, M. Beau, « tenant en quelque sorte (ce HISTOIRE DES COLONIES FRANÇAISES : INDOCHINE sont ses propres paroles) le doigt sur les pulsations du pays », poursuivit résolument une œuvre de réforme. Il transforma certaines peines de la législation annamite dont la rigueur heurtait nos idées d’humanité. La mort lente, la strangulation et la décapitation avec exposition de la tête disparurent, ainsi que le truong (bâton), le rotin, la cangue et la marque. Il supprima de même au Cambodge les châtiments corporels et l’usage de la chaîne pour les prisonniers. En Annam et au Tonkin, les lay (prosternations) devant les supérieurs indigènes furent interdits et cette mesure fut étendue aux rapports entre les indigènes et les fonctionnaires français. La participation des indigènes à l’administration du pays fut élargie et assurée dans de meilleures conditions par le relèvement des traitements, par l’adoption d’un statut du mandarinat au Tonkin, par la création d’un cadre d’agents indigènes des Douanes et Régies et d’un cadre de médecins indigènes, par l’organisation d’une « mission permanente indochinoise en France » au profit de jeunes mandarins désignés chaque année pour faire un voyage de plusieurs mois dans la métropole. Les premiers résultats furent satisfaisants, ainsi que le démontra le succès des conférences que les mandarins de la première série (1906), notamment le lettré Trân-tan-binh, firent après leur retour devant des auditoires indigènes. Le nom de M. Beau restera surtout dans l’histoire attaché à la réforme de l’enseignement indigène, à la création de l’Assistance médicale, à l’institution de la chambre consultative indigène du Tonkin. En Annam et au Tonkin, si l’on avait créé depuis Paul Bert un certain nombre d’écoles franco-annamites, suivant les programmes et les méthodes de l’enseignement primaire français, on avait respecté le vieux système annamite fondé sur l’étude des lettres chinoises, et toute une hiérarchie archaïque d’écoles et d’examens subsistait intégralement, soustraite à l’autorité des chefs français de l’enseignement. Les écoles franco-annamites fournissaient des secrétaires et des interprètes ; l’enseignement traditionnel formait des lettrés et des mandarins. Un tel régime « ne pouvait convenir à la politique d’association » que l’on poursuivait. Le gouverneur général créa deux institutions nouvelles : une direction générale
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de l’Instruction publique, qu’il confia à M. Henri Gourdon (1905) et un conseil de perfectionnement de l’enseignement indigène (1906). Ce conseil, qui comptait parmi ses membres des Français et des indigènes, discuta longuement la question des réformes à introduire ; il fit un ensemble de propositions que sanctionna le gouverneur général. Trois séries d’écoles furent instituées : dans les villages, les écoles du premier degré, enseignant, outre les caractères, le quôc-ngu et des notions de sciences usuelles ; dans les phu et les huyen, les écoles du second degré, enseignant le chinois et l’annamite, avec des notions de sciences, d’histoire et de géographie ; dans les chefs-lieux de province, les écoles du troisième degré, enseignant le chinois, l’annamite et le français, avec une étude plus développée des sciences. Ces enseignements nouveaux devaient trouver leur sanction dans les examens classiques modernisés, si bien que le plus important de tous, l’examen triennal, comprendrait en 1912 une épreuve en langue française. On évitait ainsi de rejeter brutalement l’enseignement classique chinois et l’on réussissait à introduire dans les classes et dans les examens nos sciences, notre langue et la langue annamite même qui en avaient été jusqu’alors exclues. La réforme présentait un caractère indéniable de modération, mais n’était-ce pas déjà un geste hardi que de toucher à l’antique système d’enseignement, si intimement lié à la vie sociale du pays ? La réforme fut dans l’ensemble accueillie avec intérêt. Certains pensèrent néanmoins qu’on laissait encore une place trop large à l’étude des livres chinois : l’initiative indigène créa au Tonkin l’école de Thai-ha-ap, près de Hanoi, où un cadre de professeurs annamites enseigna uniquement le français, le quôc-ngu et les sciences (1906).
M. Beau alla plus loin : au milieu des sarcasmes d’un grand nombre de Français d’Indochine, il créa la section de Hanoi de « l’Université indochinoise », dont les cours furent ouverts le 4 novembre 1907. L’institution était modeste ; elle ressemblait plus aux écoles pratiques hâtivement créées en Chine sous le nom d’universités qu’à notre enseignement supérieur français. Ses cours réunirent, avec quelques auditeurs libres, 94 étudiants indigènes désireux de préparer leur admission aux emplois récemment créés dans diverses administrations ; presque tous étaient déjà instituteurs ou secrétaires.
Depuis longtemps, un service de santé existait en Indochine ; il était confié à des médecins militaires. M. Beau pensa que, pour l’œuvre politique qu’il poursuivait, « le médecin était, comme l’instituteur, l’auxiliaire obligé de nos administrateurs et résidents et qu’il ne suffisait plus de quelques formations sanitaires disséminées de loin en loin ». Il voulut que chaque chef-lieu de province eût son
HISTOIRE DES COLONIES. T. V.
514hôpital ou son ambulance et que la colonie possédât son personnel médical propre, non assujetti aux règlements militaires, plus stable et « plus dans la main des administrateurs ». Un service permanent de l’Assistance médicale fut ainsi fondé le 30 juin 1905. Dès 1906, il compta une centaine de médecins civils et militaires assistés de médecins indigènes et disposa de 57 hôpitaux, 33 postes médicaux, 7 maternités, 5 léproseries.
TL ES TRATTÉS FRANCO-STA-Enfin, par une innovation hardie, l’essai d’organes représentatifs fut fait au Tonkin. Certes, la création d’assemblées élues en pays de protectorat était aussi contraire que possible à la tradition basée sur l’absolutisme royal. Mais l’Empire chinois, ce modèle dont les Annamites suivaient attentivement l’évolution, se modernisait : un décret du ter septembre 1906 y avait annoncé l’établissement d’un gouvernement constitutionnel. M. Beau jugea le moment venu de donner au peuple tonkinois le moyen de faire entendre sa voix ; il agit d’ailleurs avec une grande prudence. Le 4 mai 1907, reprenant la tentative de Paul Bert, il créa la « Chambre consultative indigène du Tonkin ». Cette assemblée était appelée à donner son avis sur les questions d’ordre administratif, économique ou fiscal intéressant la population indigène. Ses membres comprenaient les représentants élus des propriétaires fonciers et des commerçants patentés, ainsi que des représentants des populations montagnardes choisis par le résident supérieur. La première session s’ouvrit le 14 novembre 1907. L’administration avait désormais un moyen de connaître les idées et les tendances de nos protégés. • MOIS DE 1904 ET 1907 en délimitant une zone d’influence française au La convention franco-anglaise du 25 janvier 1896, Siam, ouvrait à l’Indochine des perspectives de développement vers l’Ouest. Arrosée par le Mékong, habitée par des populations non siamoises, peu touchée encore par l’influence de Bangkok, cette zone apparaissait comme le prolongement naturel de nos possessions. Sans doute serait-elle rattachée un jour plus ou moins directement à l’Indochine, si nous savions adopter une politique active, telle que celle poursuivie par l’Angleterre dans sa propre zone. Cette politique, le parti colonial en France ne cessait de la recommander. M. R. de Caix écrivait en 1903 : « Nous pratiquerons dans toute la région que nous croyons nécessaire pour couvrir notre Indochine la politique anglaise de Kelantan et de Trenganou, c’est-à-dire que nous nous en ferons les maîtres. » Il écrivait encore en 1904 : « Nous ne critiquons pas tel ou tel traité, mais la politique même des traités, » et il montrait combien la « méthode contractuelle » est inférieure à la « méthode des résolutions unilatérales ». La même idée était soutenue au Parlement ; le II mars 1903, M. Ribot, s’appuyant sur l’exemple anglais, disait à la Chambre : « Il faut que nous fassions comprendre au Siam que Échelle CONVENTION DU 13 FÉVRIER 1904 nous voulons que notre Xieng-Khong 50 100Km Territoires acquis. Territoires abandonnes. influence dans cette ré- Xieng- CONVENTION DU 23 MARS 1907 gion au point de vue politique et au point de vue économique soit une influence prépondé- Hai M. Pre LUANG-RABANGE -Prabapo Khouang exploitation en 1907 Territoires cedes au Siam. e Nam-Moum erritoires gagnes par a Franco Chemins de fer oints dacces surla ru roite du Mekong et su Pak-Moun Pakl rante. » Saniab
515FRONTIÈRE FRANCO-SIAMOISE, après les conventions du 13 février 1904 et 23 mars 1907
Cette politique ne fut Thakhek pas suivie. Etait-elle pos- PM. Pitchai Nong-hano Sakhoh Lakhor sible ? Le Siam, arrêté Lakon W. Khan par les Français dans son Pitsounalok (Calassin Savanna khet expansion au Cambodge V. Mouk Dahan et au Laos, ne pouvait Nakhon-Sav Souvanapoum M olott-so-ton Memmarat Pak-Moun guère nous considérer "Dubone que comme des ennemis. M. Bouriram Bassac Et l’influence britan- Korat M. Houban nique, toute-puissante à yuthia Sarabaurs JANVIER Monts Vangrek Khond Bangkok, le confirmait dang •Petriou Aranha sophon Les d’Angkor Meloup dans ces dispositions hostiles pour faire de lui, Treng même après la conven- Petchobour Chantaboun Battamdang Kompong Sambar Thom 5 G E tion de 1896, « l’épine Pursat Pratie au flanc de la France en Kah Chang Kompong-Chnang Hompong- Indochine ». Mais une Goll Oudongo ? Cham de Siam Kah Kut cause géographique, plus Kong Phnom-Pent grave encore, entravait notre action : le Laos FRONTIERE FRANCO-SIAMOISE APRES LES CONVENTIONS DU I3 FÉVRIER 1904 ET 23 MARS 1907 français, qui était notre base naturelle d’opération dans la zone siamoise réservée à la France, restait isolé et désert derrière les rapides du Mékong et les chaînes de l’Annam ; organisé d’une manière rudimentaire, délaissé par nos colons, il tournait le dos à la partie vivante et riche de nos possessions. M. Beau vit clairement la nécessité urgente de débloquer le Laos français pour aborder dans de bonnes conditions le problème
siamois. Après le traité franco-siamois du 7 octobre 1902 (traité qui ne fut même pas soumis aux chambres françaises en raison des objections formulées par le gouverneur général et de l’énergique intervention de M. R. de Caix), il chargea le capitaine Billès de rechercher le meilleur passage à travers la chaîne annamitique, afin d’unir par le rail le Mékong à la mer (février 1903). Le col de Mu-gia (418 mètres) fut découvert, mais on crut devoir l’abandonner en raison des difficultés d’accès. Le lieutenant Barthélemy étudia alors le tracé d’une ligne de Kompong-cham à Savannakhet sur la rive droite du Mékong et M. Beau se rallia à ce projet. Mais une solution de ce genre ne pouvait qu’être très lente, et cette lenteur même favorisait le Siam, qui renforçait en toute hâte sa position dans notre zone en y introduiduisant son administration centralisée et en poussant dans cette région facile son réseau ferré.
Le gouvernement français crut donc devoir traiter avec le Siam d’égal à égal. Les négociations reprises après 19o2 aboutirent au traité du 13 février 1904 : la France renonçait à la servitude de la zone de 25 kilomètres et consentait à rendre Chantaboun ; par contre le Siam abandonnait la suzeraineté sur le territoire de Luangprabang rive droite et cédait Melouprey et Bassac ainsi que le port de Krat. Il était stipulé que les provinces siamoises de Siemreap, Battambang et Sisophon auraient une milice locale commandée par des officiers français.
Or la délimitation de la nouvelle frontière, habilement menée du côté français par le lieutenant-colonel Bernard, eut la conséquence inattendue d’attribuer à Indochine une mince bande de territoire s’avançant en pointe vers le Sud entre les bassins du Mékong et du Menam. Le Siam pouvait difficilement renoncer à ce territoire de Dansai. L’idée fut suggérée d’échanger Krat et la région de Dansai contre les anciennes provinces cambodgiennes abandonnées en 1867. Dans l’atmosphère politique nouvelle créée par l’établissement de l’entente cordiale entre la France et l’Angleterre, le Siam accepta l’échange par le traité du 23 mars 1907 et la France put rétrocéder au Cambodge Battambang, Siemreap et Sisophon.
Ainsi les frontières de l’Indochine française, fixées au Nord à l’égard de la Chine en 1896, atteignaient leur tracé définitif à l’Ouest du côté du Siam. A la même date la colonie, dotée par M. Doumer de la puissante armature administrative et financière qui dure encore, avait reçu de M. Beau l’empreinte de la politique libérale et humaine qui allait être si largement développée dans la période contemporaine.
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Edmond Chassigneux, « Les fondateurs de l'Indochine moderne », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 487-516.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-5/indochine/les-fondateurs-de-l-indochine-moderne/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100275t