Tome V · L'Indochine · Chapitre 5
L'Indochine de 1886 à 1896
I. — L’EFFORT D’ORGANISATION. — La mission de Paul Bert. - L’Indochine en 1886-1887. — La création du gouvernement général. — L’administration et les finances de 1891 à 1897. II. — LA PACIFICATION ET L’ORGANISATION DE LA FRONTIÈRE CHINOISE. — La pacification de l’Annam. — La piraterie tonkinoise. — La première phase de la pacification. — La seconde phase de la pacification. — La frontière de Chine en 1895-1896. III. - LA QUESTION DU LAOS. — La mission Pavie. — Les empiétements siamois. — Le conflit avec le Siam et le traité de 1893. — Les difficultés avec l’Angleterre et la déclaration de 1896.
AR la Cochinchine et le Cambodge, l’Annam et le Tonkin, la France tient en 1886 toute la façade orientale de la péninsule indochinoise avec les bouches de deux grands fleuves. Un nouvel empire français d’Asie se dessine, mais il faut encore le pacifier, l’organiser, lui donner vers l’extérieur de solides frontières. Cette œuvre remplit toute la période 1886-1896, dix années riches en événements de tous ordres qui
se déroulent simultanément et s’entremêlent : opérations militaires incessantes au Tonkin, réformes financières, tentatives d’organisation administrative, explorations au Laos, négociations avec la Chine, le Siam et l’Angleterre. Au terme de cette période, l’Indochine pacifiée, délimitée, sera prête à recevoir la forte empreinte de M. Paul Doumer.
Les acteurs de cette histoire n’ont pas eu plus que leurs devanciers l’encouragement de l’opinion publique. Jamais celle-ci n’a manifesté plus ouvertement sa lassitude des entreprises lointaines : « On s’en souvient encore : Tonkin-famine, Tonkin-misère, Tonkin-cimetière, Tonkin-choléra. Les Chambres, lassées de l’effort sans fruit, rognent les crédits. L’opinion est fatiguée d’entendre toujours le même son de cloche : dépenses, sacrifices piétinement sur place, et le tout sans récompense » (G. Hanotaux). En 1888 encore, un vote de la Chambre met en question les crédits demandés pour le Tonkin et J. Ferry, qui a gardé le silence pendant trois ans, doit intervenir pour sauver son œuvre. LE GOUVERNEUR RICHAUD
Le gouvernement français veut sauvegarder les résultats acquis, mais il hésite à s’engager parce qu’il redoute les charges qui résulteraient de son action et qu’il tient à ménager les susceptibilités des autres puissances. Députés et ministres semblent d’accord pour s’en rapporter aux hommes éminents qui représentent au loin la France : Paul Bert (1886), Constans (1887-1888), Richaud (1888-1889), Piquet (1889-1891), de Lanessan (1891- 1894), Rousseau (1895-1896). Ceux-ci ne marchandent pas leur dévouement, mais ils doivent agir sans demander à la métropole ni argent ni soldats. A cette tâche ingrate ils s’usent rapidement.
Dans les dernières années pourtant un heureux changement s’annonce. L’opinion, devant les résultats acquis, semble moins hostile ; le gouvernement est plus conscient de l’importance des questions coloniales représentées dans son sein par un ministre des Colonies (1894) ; enfin, une diplomatie plus ferme « reprend la tradition des desseins dignes de la France ».
455La complexité des événements est telle qu’un récit chronologique engendrerait la confusion. Mieux vaut décrire successivement l’effort d’organisation tenté dans l’administration et les finances, l’œuvre de la pacification, la question du Laos. montrer aux Annamites, disait-il, les intentions sédentaires et pacifiques du pre- LA PASSION DE 2 avril 1886, accompagné de toute sa famille, pour bien Le nouveau résident général arriva au Tonkin le mier représentant de la France. Il lança un émouvant appel aux populations indigènes : « Depuis longtemps, dans mon pays, je me suis appliqué à connaître et à défendre les intérêts de ce peuple d’Annam si laborieux et si intelligent, et j’ai demandé que le peuple français lui tendît une main amicale. Des malentendus nous ont divisés,... le sang a coulé !... J’ai scrupuleusement étudié les causes de ces divisions regrettables, je veux les faire cesser, car nos peuples ne sont pas faits pour se combattre mais pour se comprendre et se compléter l’un par lautre... De même que les Chinois autrefois ont amélioré votre état social en vous apportant leur civilisation, en vous initiant aux travaux de leurs législateurs, de leurs philosophes et de leurs littérateurs, de même les Français qui viennent aujourd’hui chez vous amélioreront votre situation agricole, industrielle et économique et élèveront encore votre niveau intellectuel par l’instruction. »
Paul Bert se rendit à Hué. Il était conforme à ses principes d’accorder au roi d’Annam tout le pouvoir compatible avec les traités ; il y avait aussi un intérêt politique à rehausser le prestige de Dông-khanh, toujours considéré par ses sujets comme le « valet de l’étranger ». Paul Bert lui restitua le trésor royal qui lui avait été confisqué et reconnut au co-mat le droit de se réunir hors de la présence du représentant de la France. Mais il obtint de Dông-khanh, qui avait en lui une absolue confiance, des concessions appréciables comme la nomination d’un kinhluoc (vice-roi) au Tonkin, ce qui affaiblit sensiblement dans ce pays l’autorité de la cour de Hué. D’autre part, dans l’espoir de rallier au nouveau gouvernement les populations de l’Annam, Paul Bert fit organiser la « colonne royale » dans les provinces du Nord. C’était une grave dérogation à l’étiquette orientale qui dérobe le souverain aux regards de ses sujets. Le roi partit au début de l’été, accompagné de soldats français et annamites, mais le pays demeurait hostile et chaque soir le cantonnement royal était attaqué par les rebelles. La colonne royale atteignit péniblement Dong-hoi et regagna Hué par mer. Le but cherché n’était pas atteint.
I. - L’EFFORT D’ORGANISATION.
456 PAUL BERTDe retour à Hanoi, Paul Bert se consacra tout entier à la politique tonkinoise. Voulant faire aimer l’administration française, il remit aux contribuables tout l’arriéré des impôts de 1884 et 1885 ; une économie « féroce » lui permit de réduire les corvées qui pesaient lourdement sur les paysans, de distribuer des secours aux victimes des inondations, de pensionner les soldats indigènes blessés à notre service. Mais la situation politique réclamait d’autres remèdes. Devant l’impossibilité d’appuyer notre action sur l’autorité traditionnelle des lettrés qui nous étaient implacablement hostiles, Paul Bert voulut entrer en contact direct avec le peuple. « Il convient, dit-il, d’associer aux actes principaux de notre protectorat cette population si longtemps éprouvée, d’étudier avec elle ses intérêts que nous lierons ainsi plus étroitement avec les nôtres. » Le 30 avril 1886, il appela les notables du Tonkin à désigner leurs représentants et en juillet il réunit à Hanoi le Conseil des notables. Dans sa pensée, ce conseil consultatif devait être tout ensemble un instrument d’information pour l’administration française et un lien entre celle-ci et la population indigène ; sans doute y voyait-il aussi un contrepoids à l’autorité mandarinale.
Les notables, un peu désorientés au début, ne tardèrent pas à entrer en confiance avec les représentants de l’autorité française. Les objets les plus divers furent soumis à leurs délibérations : travaux publics, digues, routes, mise en culture des terrains en friche, reconstruction des villages, perception des impôts, mesures de police... Le conseil apporta dans ses réponses une sagesse et un esprit pratique qui dépassèrent l’attente du résident général, et celui-ci tint à lui exprimer sa satisfaction des résultats obtenus.
457Par la création de l’Académie tonkinoise, Paul Bert tenta de rapprocher de nous une partie des lettrés, de les gagner peu à peu à nos idées : dans ce corps savant le protectorat pourrait recruter des mandarins et des jurés pour les examens indigènes.
Pour contribuer au maintien de l’ordre, il développa les milices indigènes et les corps de partisans. Tout un système de récompenses et de punitions fut institué pour les villages ; les plus coupables devaient être rasés et leurs terres distribuées aux villages voisins.
L’enseignement français n’existait pas. Paul Bert décida de répandre notre langue à la fois pour hâter le développement économique et pour faciliter les rapports entre l’administration française et les Annamites. A côté de l’enseignement traditionnel qui demeurait intact, les écoles franco-annamites, fondées et dirigées par M. Dumoutier, enseignèrent le quôc-ngu et le français. Ce nouvel enseignement connut un succès rapide, il compta bientôt 6o écoles et 2 000 élèves.
En même temps, le résident général recrutait le personnel civil du protectorat, fixait les soldes et les retraites, étudiait l’aménagement de stations d’altitude pour les fonctionnaires anémiés. Il créait au Tonkin des chambres de commerce et un Comité permanent agricole, industriel et commercial, il organisait sur le haut fleuve Rouge des services de messagerie fluviale escortés militairement, renseignait les chambres de commerce françaises et proposait l’ouverture à Paris d’une agence d’information pour le trafic du Tonkin. Il décidait enfin d’organiser à Hanoi en janvier 1887 une exposition des produits de l’Annam et du Tonkin, de la France et des colonies. Cette exposition eut lieu et obtint un grand succès, mais Paul Bert ne la vit pas : durement éprouvé par le climat, épuisé par un labeur infatigable, il était mort à Hanoi le Il novembre 1886.
Le destin implacable ne permettait pas à ce grand Français d’achever la tâche qu’il s’était assignée. Depuis sept mois, Paul Bert donnait le plus magnifique exemple d’activité et de dévouement : sans une hésitation, sans s’accorder un instant de repos, il réformait, créait, pour édifier pierre à pierre ce protectorat juste, généreux, bienfaisant qu’il rêvait pour la France. Terrassé par la maladie, il continua de gouverner : « Dans l’intérêt de mon pays, dit-il dans une de ses dernières dépêches, partir serait pire que mourir ; mais comptez sur mon énergie morale, je lutterai jusqu’aux dernières limites. » Et au moment suprême, avec quel amer regret dut-il s’avouer vaincu ! « Une inexplicable faiblesse me paralyse... Je le sens, j’ai trop travaillé. »
L’œuvre fut sans lendemain. La plupart des créations de Paul Bert disparurent après lui et l’une des premières supprimées fut l’institution si neuve et si pleine de promesses du conseil des notables : la cour de Hué et les mandarins, qui y avaient vu, non sans raison, une menace pour leur influence, réussirent à convaincre le nouveau résident général que cette représentation des indigènes était contraire à l’esprit du traité de 1884.
458 IL INDOCHINE • EN 1886-1887Si Paul Bert n’a pas eu de continuateur immédiat, il a pourtant marqué d’une forte empreinte le pays auquel il a donné sa vie. Sa claire intelligence et son grand cœur ont fait de lui un précurseur. Il a conçu le premier, dans les domaines les plus divers, une foule d’innovations qui ont été plus tard reprises et développées : l’enseignement franco-annamite, l’assemblée consultative indigène, les corps de partisans, les sanatoria, les messageries fluviales, les expositions locales, l’Agence économique de Paris... Surtout, il a proclamé la nécessité d’une politique indigène bienveillante et humaine, il a fait effort pour gagner le cœur des Annamites, et ceux-ci ont élevé des stèles à sa mémoire. Cette « politique d’association » était sans doute difficile à pratiquer dans un pays encore mal organisé et bouleversé par la piraterie ; elle tomba dans l’oubli pendant près de vingt années jusqu’au jour où M. Paul Beau se révéla, sur le théâtre plus vaste de l’Indochine, le véritable continuateur de la pensée de Paul Bert. Il n’apparaît pas que les contemporains aient compris toute la grandeur de l’œuvre de Paul Bert. L’opinion boudait le Tonkin. A la Chambre, les adversaires même de l’évacuation rappelaient avec insistance les 344 millions dépensés pour la conquête et ne voulaient plus entendre parler de nouveaux sacrifices d’hommes et d’argent : peut-être la Chambre voterait-elle quelque temps encore les crédits nécessaires au maintien du corps d’occupation, mais le protectorat devait faire face à ses autres dépenses par ses propres moyens.
Le premier budget autonome fut établi pour l’exercice 1887 ; ce n’était en somme que le budget du Tonkin, puisque le traité de 1884 laissait la cour de Hué maîtresse absolue de la gestion financière et fiscale de l’Annam. Ce budget portait en dépenses 44 860 000 francs dont 31 255 000 pour l’entretien des troupes. Les prévisions de recettes atteignaient seulement 15 millions de francs et la subvention de la métropole devait intervenir pour 30 millions. On ne pouvait songer à entreprendre sérieusement l’outillage économique du Tonkin ; le poids des charges obligatoires étouffait la colonie naissante et rien ne laissait prévoir la fin de cette situation, car il était aussi difficile de réduire le corps d’occupation dans un pays profondément troublé que d’établir de nouveaux impôts qui risquaient d’indisposer contre nous les indigènes. Il apparaissait encore plus impossible d’amener le Parlement à augmenter une subvention déjà considérée comme excessive.
459La situation du Cambodge n’était pas meilleure. Pour calmer la population soulevée, il avait fallu, au cours de l’année 1886, renoncer à appliquer la convention de 1884. L’administration indigène avait été rétablie avec tous ses abus, et nous ne gardions que les douanes et la régie de Popium, c’est-à-dire des revenus à peine suffisants pour solder nos dépenses de protectorat.
La Cochinchine, par contre, disposait d’amples ressources. Le conseil colonial votait souverainement le tarif des taxes et en dix ans les recettes budgétaires venaient de doubler, atteignant 26 millions de francs en 1887. La colonie subvenait à ses besoins sans faire appel aux finances de la métropole. Mais le budget local était écrasé par les dépenses de personnel, car le conseil colonial montrait une extrême libéralité à l’égard des fonctionnaires qui formaient la majeure partie du corps électoral. En revanche l’outillage de la colonie était négligé ; le port de Saigon ne possédait que quelques mauvais quais, il n’y avait de routes qu’autour des centres, d’immenses territoires restaient incultes parce que l’on avait ralenti le creusement des canaux de drainage.
Entre ces pays divers où flottait le drapeau français il n’existait aucun lien. La Cochinchine et le Cambodge relevaient du ministre de la Marine et des Colonies ; l’Annam et le Tonkin dépendaient du ministère des Affaires étrangères. Ces pays s’ignoraient. Notre plus vieille et plus riche possession, la Cochinchine, avait bien fourni quelques subsides pour soutenir la politique française au Tonkin et au Cambodge, mais il s’agissait toujours d’avances remboursables par la France ; elle était de ce fait créancière d’une somme de plus de 5 millions.
LA CREMON DU GOU- VERNEMENT GÉNÉRALL’idée devait s’imposer de créer un lien administratif et financier entre ces territoires voisins, de les soumettre à une direction politique unique et d’utiliser rationnellement leurs ressources dans l’intérêt de l’ensemble. Paul Bert y avait pensé à Hanoi ; Eugène Etienne reprit l’idée à Paris et créa le gouvernement général de l’Indochine. voie de développement et d’organisation à une auto- La nécessité de confier notre empire colonial en rité compétente avait fait instituer un sous-secrétariat d’Etat des Colonies. Eugène Etienne, qui allait être l’un des meilleurs ouvriers de la cause coloniale sous
460la troisième République, en fut deux fois titulaire à cette époque, de mai à décembre 1887 et de mars 1889 à mars 1892. Il consacra ses efforts à la création d’une Union indochinoise et fut l’auteur des décrets des 17 et 20 octobre 1887 et du 20 avril 18g1.
Les décrets d’octobre 1887 rattachaient l’Annam et le Tonkin au ministère de la Marine et des Colonies et groupaient ces pays avec la Cochinchine et le Cambodge pour former l’Indochine française. Le lieutenant-gouverneur de la Cochinchine, les résidents généraux du Cambodge et de l’Annam-Tonkin étaient placés sous les ordres du gouverneur général, assisté d’un secrétaire général et d’un conseil supérieur. Chaque pays conservait néanmoins son autonomie, son budget, son organisation propre.
Un budget commun était institué : il prenait à sa charge toutes les dépenses militaires, celles du gouvernement général, des Postes et Télégraphes, des contributions indirectes et des douanes ; ses recettes comprenaient les produits des Postes et Télégraphes, les contributions obligatoires de la Cochinchine et des protectorats, la subvention de la métropole.
C’était une sorte de fédéralisme financier établissant une solidarité entre les pays de l’Indochine, sans porter atteinte à l’autonomie des administrations locales : les pays les plus riches étaient appelés à contribuer aux dépenses de souveraineté et les budgets des pays pauvres, jusqu’alors écrasés, retrouvaient une certaine souplesse. L’Union entière pouvait progresser sous l’impulsion d’un chef unique pourvu de moyens d’action suffisants.
Cette réforme eût pu être féconde ; elle fut par malheur âprement combattue. Les adversaires de l’expansion coloniale dénoncèrent à la Chambre « cette nouvelle tentative destinée à cacher au pays les sacrifices qu’allait exiger notre prise de possession du Tonkin » ; ils attaquèrent le secrétariat général, dangereux, dirent-ils, pour l’autonomie des chefs locaux. De son côté la Cochinchine se plaignit avec vivacité : on faisait d’elle la pourvoyeuse du budget indochinois, on portait atteinte aux prérogatives du conseil colonial !
Toutes ces influences triomphèrent et les décrets ne survécurent pas au ministère qui les avait élaborés. Le 12 avril 1888, on supprima le secrétariat général de l’Indochine, le 13 mai on fit disparaître toute la partie financière du décret du 17 octobre 1887. Le gouvernement général était conservé, mais il était dépourvu de moyens d’action et son autorité était compromise. L’Indochine, sous les gouverneurs généraux Richaud et Piquet, retomba dans l’anarchie administrative et financière : le budget du Tonkin fut de nouveau écrasé par le fardeau des dépenses militaires et celui de la Cochinchine continua à être gaspillé par le conseil colonial.
461 ENTRÉE DE LA CITADELLE DE HUÉUne nouvelle tentative d’organisation fut faite en 1891. Le décret du 21 avril, qui est resté en vigueur pendant vingt ans, accorde les pouvoirs les plus étendus au gouverneur général : il correspond directement avec les agents diplomatiques et consulaires de la France en Extrême-Orient ; il nomme tous les fonctionnaires .G.#. (d’après un bois de A. Lepère). civils, sauf quelques hauts fonctionnaires nommés par décret sur sa présentation ; il a sous ses ordres tous les fonctionnaires de l’ordre civil et militaire ; il est responsable de la défense intérieure et extérieure de l’Indochine et dispose à cet effet des forces de terre et de mer qui y sont stationnées ; il surveille et contrôle les services financiers.
Le progrès était sensible. Mais le gouvernement français n’avait pas osé ressusciter le budget général et le chef de la colonie était privé de l’instrument financier qui eût servi de point d’appui à son administration et à sa politique. C’est seulement en 1898 que ce complément lui sera donné par M. P. Doumer. Jus-
462 FINANCES DEqu’à cette date, l’action du gouverneur général fut forcément assez limitée. D’utiles réformes furent faites cependant. M. de Lanessan eut le privilège de rester 1891 A 1897 trois ans et demi au gouvernement général. L’un de ceux qui l’ont vu à l’œuvre nous a dépeint « cet homme endiablé, entreprenant, audacieux, ayant le mépris des règlements » (Lyautey, Lettres). « Il avait les qualités essentielles : c’était vraiment un gouverneur... Il avait le feu sacré, la foi en ce pays-ci, des solutions toutes prêtes pour toutes les difficultés, des résolutions immédiates devant les obstacles et les chinoiseries réglementaires » (Ibid. ). A son arrivée, il trouvait une situation déplorable.
Le Cambodge que la France protégeait depuis vingt-huit ans était dans un état de misère et d’abandon. Ses ressources étaient infimes ; les impôts indigènes ne fournissaient que 350 000 piastres au trésor royal, les douanes et la régie de Popium donnaient seulement 800 000 piastres au budget du protectorat. Comme la population naguère soulevée semblait avoir retrouvé son indifférence apathique à l’égard des autorités françaises, M. de Lanessan tenta de reconquérir peu à peu, sans rien brusquer, les droits que la convention de 1884 nous avait donnés. Il eut une entrevue avec Norodom et fut assez habile pour triompher des méfiances du vieux souverain. Le résultat fut l’ordonnance royale du 22 août 1891 : un « trésor unique du royaume » était créé à partir du ter janvier 1892. Les impôts, perçus sous notre contrôle par les fonctionnaires cambodgiens, seraient intégralement versés entre nos mains. Les mandarins de tout rang, qui jusqu’alors se payaient sur les provinces, devaient recevoir une solde fixe ; le roi aurait une liste civile, sensiblement plus élevée que ses revenus actuels. Le succès fut complet. Pour mieux surveiller les agents indigènes, le protectorat accrut en quatre ans de 4 à Io les résidents français ; le produit des impôts monta rapidement : il y eut dès 1892 un excédent de 500 000 piastres. L’administration et les finances cambodgiennes entraient dans la voie de la régularité et du progrès.
Du côté de l’Annam-Tonkin, la tâche était plus ardue. Le budget du protectorat ne subsistait que grâce à l’aide ininterrompue des finances françaises, subvention permanente et crédits extraordinaires, au total 168 millions de francs depuis 1887 ! Rien n’avait été fait pour outiller le Tonkin et cette stagnation économique retardait la pacification. M. de Lanessan montra au gouvernement français que les recettes locales pouvaient faire face à toutes les dépenses civiles et il demanda que le budget local du protectorat fût séparé du budget des dépenses
463militaires. Cet appel fut heureusement entendu et l’erreur commise en 1886 se trouva réparée.
Quelques impôts indirects furent créés au Tonkin. Ce furent d’abord des taxes de consommation sur le pétrole, les allumettes, le tabac, le sel, et un papier timbré annamite (mai 1892), plus tard des droits sur l’alcool indigène. On vit monter les recettes de 340 000 piastres en 1892, de 750 000 en 1893, de I 100 000 en 1894. Les budgets, gérés avec la plus stricte économie, permirent d’exécuter quelques travaux importants, l’hôpital de Hanoi, de nombreuses constructions militaires. Et l’on put inscrire au budget de 1895 I 300 000 piastres de travaux neufs.
En Annam il fallut user de diplomatie. M. de Lanessan réussit à faire admettre par les régents les mêmes impôts indirects qu’au Tonkin ; ces impôts seraient perçus par nous et leur produit serait partagé entre le trésor royal et celui du protectorat. Une seconde convention décida bientôt qu’il serait fait trois parts de ce produit pour le trésor royal, le protectorat et les travaux publics. Cette collaboration avait déjà l’avantage de consolider notre influence en Annam. Un nouveau progrès fut réalisé : les régents acceptèrent d’établir chaque année le budget particulier du royaume en collaboration avec les représentants du protectorat. Le premier budget établi dans ces conditions (1894) affecta 300 000 piastres aux travaux publics. On s’acheminait peu à peu vers l’établissement du budget unique, déjà réalisé au Cambodge.
En dépit de ces progrès, les difficultés ne manquaient pas à M. de Lanessan, difficultés d’autant plus grandes que sa stricte économie dans les dépenses de personnel lui suscitait de nombreux ennemis tant à Hanoi qu’à Paris, où sa gestion financière était examinée sans bienveillance. Voulant ménager l’opinion publique et le Parlement toujours peu favorables au Tonkin, il hésitait à demander au gouvernement un secours financier urgent qui lui eût sans doute été refusé et dut payer très cher par des avantages indirects des entrepreneurs de travaux publics qui lui offraient des facilités de trésorerie ; certains marchés constituèrent presque des emprunts déguisés. On sait quel parti ses ennemis surent tirer de ces faits et avec quelle indécente brutalité M. de Lanessan fut révoqué le Io mars 1894 : « Un renvoi de domestique, » dit-on en Indochine, dont il fut informé, comme le public, par le télégramme Havas ! Lui parti, l’équilibre budgétaire fut détruit. Les dépenses supérieures aux recettes furent payées au moyen de comptes de trésorerie ; les avances de la métropole durent être augmentées en 1895.
Après un long intérim, le nouveau gouverneur prit possession de son poste
464le 15 mars 1895. M. Armand Rousseau, sénateur du Finistère, avait été soussecrétaire d’Etat aux Travaux publics et aux Colonies. Il s’imposa en Indochine par sa conscience scrupuleuse et sa droiture ; mais il trouvait une situation difficile : il était « pris entre deux feux, le feu partant d’ici, où son absolue volonté de sortir des budgets fictifs y exaspère tout ce qui vivait de l’assiette au beurre, — le feu partant de chez vous, où on ne le laisse pas respirer un an avec sa subvention intacte » (Lyautey, Lettres). Il consacra ses efforts à remettre de l’ordre dans l’administration et les finances el, sur ses instances, la loi du Io février 1896 autorisa un emprunt de 8o millions dont la plus grande part servit à liquider le passif de l’Annam-Tonkin. L’œuvre de M. Rousseau, qui s’annonçait féconde, fut brusquement interrompue par sa mort (IO décembre 1896).
Ni M. Rousseau ni son prédécesseur, absorbés par les difficultés tonkinoises, n’avaient pu réformer la Cochinchine dont la situation empirait. Sur 4000 Européens, I 700 étaient fonctionnaires et ils usaient de leur force électorale au mieux de leurs intérêts. « Les chefs de bureau dont les appointements à la Martinique, au Sénégal ou à la Nouvelle-Calédonie, sont de 8000 et 7000 francs reçoivent en Cochinchine 15 000 et 13 000 francs, les commis 7 000 au lieu de 4 000, les juges de paix 1o 000 au lieu de 5 500... » (Franck-Chauveau, Rapport au Sénat sur le budget des colonies pour 1898.) Annihilé par le président du conseil colonial, le lieutenant-gouverneur ne pouvait plus gouverner ; l’indiscipline et l’anarchie
PHNOM-PENH
465régnaient dans l’administration. Eugène Etienne avait bien indiqué un remède dans la séance de la Chambre du 29 novembre 1890 : « Il faudrait avoir le courage de faire disparaître le conseil électif de la colonie, qui ne répond à rien... » Mais il n’était pas au pouvoir du gouverneur général de le faire et M. de Lanessan, lorsqu’il avait voulu limiter le nombre des fonctionnaires, s’était heurté à la toutepuissance du conseil colonial.
Deux circonstances contribuaient d’ailleurs à aggraver la situation financière de la Cochinchine : la baisse continue de la piastre de 4 francs en 1892 à 2 fr. 6o en 1895 alourdissait la charge des soldes comptées en francs, et d’autre part l’admission en franchise de tous les produits français dans une « colonie assimilée », en vertu de la loi de 1892, avait tari les recettes douanières. Aussi la Cochinchine, malgré ses merveilleuses richesses, commençait-elle à connaître les déficits budgétaires.
Il faut ajouter que le territoire récemment acquis du Laos, à peu près dénué de ressources, était tombé à la charge des autres pays de l’Union. Doté d’une administration rudimentaire, il avait été divisé en 1895 en Haut-Laos, subventionné par l’Annam-Tonkin, et Bas-Laos, subventionné par la Cochinchine et le Cambodge.
DE L’ANNAMOn voit qu’en 1897 l’effort poursuivi depuis dix ans pour assurer un statut à l’Indochine et pour permettre un harmonieux développement de toutes ses parties n’avait pas encore abouti. Nous avions peu de troupes en Annam, quelques compagnies d’infanterie de marine et de zouaves et des bataillons de chasseurs annamites formés en toute hâte, que l’on avait armés de lances en attendant de pouvoir leur distribuer des fusils. Dans le Sud, les troupes de Cochinchine occupèrent le Khanh-hoa et le Binh-dinh et châtièrent cruellement les rebelles. Dans le Nord, on dut faire appel aux troupes du Tonkin pour réduire Ba-dinh. Cette citadelle improvisée avait été découverte en décembre 1886 et une première attaque meurtrière avait échoué. Il ne fallut pas moins de 3 600 hommes, avec deux sections de 80 et deux de 95, sous le commandement du colonel Brissaud, pour emporter la place le 21 janvier 1887. Le capitaine du génie Joffre, qui dirigeait les travaux de siège, avait substitué aux tranchées, impossibles dans ce sol inondé, des cheminements protégés par des gabionnades.
HISTOIRE DES COLONIES. T. V.
II. — LA PACIFICATION ET L’ORGANISATION DE LA FRONTIÈRE CHINOISE
466Une forte colonne parcourut la vallée du Sông-ma, les postes militaires furent multipliés (il y en eut jusqu’à 22 dans la seule province de Thanh-hoa) et l’on vit les habitants rentrer peu à peu dans leurs villages. Apathiques par nature et ennemis d’un long effort, ils ne demandaient qu’à vivre en paix, à la condition d’être efficacement protégés contre les représailles des rebelles.
Les provinces du centre cependant demeuraient troublées : nos colonnes et nos reconnaissances y combattaient les bandes armées et cherchaient à atteindre la cour fugitive de Ham-nghi. Il faut lire les souvenirs laissés par les acteurs de ce drame pour comprendre l’atrocité de la lutte, les surprises continuelles, l’hostilité des habitants, l’impossibilité d’obtenir des renseignements et des guides pour nos colonnes. « J’admirais au fond de moi-même, écrit le capitaine Gosselin en 1888, la force de caractère avec laquelle ces malheureux se laissaient cadouiller [frapper à coups de rotin flexible], parfois d’une façon terrible, endurant la mort tranquillement pour ne pas nous dévoiler la retraite des chefs de la rébellion ; mais mon admiration pour eux était distincte de notre devoir et ce dernier nous imposait d’agir... Nos têtes étaient mises à prix par les rebelles, nous avions failli plusieurs fois être empoisonnés, des ordres émanant de la brigade prescrivaient, par crainte du poison, de ne rien accepter des indigènes. Il fallait bien nous défendre et tout tenter pour arriver au but que nous nous proposions. »
Dans les montagnes où l’on poursuivait Ham-nghi, la fatigue des troupes était extrême. Il fallait cheminer dans le lit des torrents ou se frayer un chemin à travers bois le coupe-coupe à la main. La dysenterie et la fièvre faisaient leur apparition, les hommes étaient atteints de plaies annamites profondes à la suite de piqûres de sangsues. Bientôt le choléra vint faire d’innombrables victimes parmi les jeunes soldats envoyés en renfort. « Une heure à peine après le décès, les cadavres étaient ficelés dans une natte, portés par deux coolies sur un brancard, accompagnés des seuls officiers, sans les honneurs militaires accoutumés. Devant la tombe encore ouverte, le commandant disait quelques mots d’adieu, récitait à haute voix une prière bien courte, et la chaux vive recouvrait le corps avant que la terre fût jetée sur le malheureux, atteint en pleine vie, brillant de santé quelques heures auparavant. »
Quant aux habitants, ils étaient « littéralement affolés et ruinés pour de longues années... Leurs villages étaient brûlés par l’ennemi s’ils se soumettaient à nous et par nous s’ils obéissaient aux rebelles ».
En janvier 1888, Ham-nghi faillit être capturé par nos soldats, et les petites bandes qui le défendaient, obligées de se séparer de lui, firent peu à peu leur soumission. Le 3 novembre 188g enfin, trahi par ses derniers serviteurs mois, il fut livré au capitaine Boulangier. Depuis quelques mois, le « valet de l’étranger » ne régnait plus à Hué. Mort le 28 janvier, Dong-khanh avait été remplacé par un prince de la lignée directe des Nguyên, Than-thai, âgé de dix ans, qui régnait assisté d’un conseil de régence.
467 TONKINOISELe départ de Ham-nghi pour l’exil ramena le calme en Annam : les villages (D’après un croquis du Monde illustré). abandonnés se repeuplèrent et les postes militaires furent peu à peu supprimés. Cependant Thuyet, réfugié en Chine, n’abandonnait pas la lutte : non seulement il lançait contre le Tonkin des bandes chinoises, mais il provoqua à Thanh-hoa un soulèvement qui fut réduit par la colonne Lefèvre (décembre 1889-janvier 1890). Au Tonkin, la situation était plus grave. Nous n’avions nullement affaire à des patriotes soulevés contre notre domination, mais à des pirates, de simples pirates, comme il y en avait eu bien avant nous. La piraterie est en effet le mal chronique du Tonkin ; elle est due à l’état d’anarchie dont le pays a longtemps souffert, au grand nombre des
malheureux, surtout à la proximité de la Chine et à la difficulté de surveiller une frontière de plus de I 000 kilomètres.
Chez les Annamites, les criminels chassés de leur village et les paresseux se font pirates, mais on trouve aussi dans les bandes des miséreux. L’entretien des digues, si bien réglé autrefois par Gia-long et Minh-mang, a été négligé ; les ruptures fréquentes, les inondations et les famines, plus encore que la guerre, ont détruit les villages : le centre même du delta est réduit par les débordements du fleuve Rouge et du canal des Rapides en un immense marécage, le Bai-sai, abandonné aux roseaux. Les fugitifs, privés de moyens d’existence, expulsés de leur cadre social traditionnel, vont le plus souvent grossir les bandes.
Les pirates chinois proviennent des débris des Pavillons Noirs et des troupes qui ont combattu contre nous. Leur nombre est constamment grossi par l’afflux de soldats chinois licenciés, de déserteurs, de pirates chassés de Chine par des opérations de police. Les autorités du Kouang-si et du Kouang-tong se débarrassent volontiers au Tonkin de tous les bandits qui troublent leur province. Certains fonctionnaires chinois nous sont même hostiles, comme ce général Phong qui se fait appeler « le vainqueur de Lang-son » et qui agite la zone de Moncay. Le régent fugitif Thuyet agit de même vers 188g dans la région de Cao-bang. En somme, tout le haut Tonkin « est une marche abandonnée à la piraterie, entre l’Annam en décadence d’une part et la Chine complice d’autre part » (Lyautey, Lettres). Et la piraterie s’est étendue, à la faveur des circonstances, au delta luimême.
Les bandes très nombreuses, petites ou grandes, obéissent à des chefs réputés pour leur audace, leur courage, leur cruauté, que l’imagination populaire amplifie encore. De grands chefs, installés dans leur repaire, manœuvrent plusieurs bandes qu’ils réunissent à l’occasion ; c’est une sorte de féodalité nouvelle fondée sur le meurtre et le pillage, qui exploite sans pitié le pays. Le plus souvent la bande opère avec peu de monde. Il y a « des combattants, armés de winchester, de colt, de mannlicher à répétition et des auxiliaires, véritables valets d’armes, qui assistent les combattants, enlèvent morts et blessés, préparent les aliments et l’opium... La bande ainsi constituée manœuvre avec beaucoup d’aisance à l’aide de quelques signaux élémentaires, de la trompe de guerre dont le son lugubre, répété sur tout le front d’engagement, se fait entendre du commencement à la fin du combat » (capitaine Bernard).
Les villages indigènes sont naturellement les premières victimes. Ceux qui, terrorisés, se soumettent, doivent fournir de l’argent, du riz, des hommes ; les
469 PIRATES TONKINOISautres sont attaqués et pillés. A titre d’exemple, voici, d’après l’Histoire militaire de l’Indochine, le bilan de quelques journées de mai 188g dans les environs immédiats de Phu-lang-thuong : « Le 8 mai, une bande de pirates chinois, dont une trentaine armés de fusils à tir rapide, pille les villages de Lang-back, Ké-bac et Yoc-son, près de Chin-gai, enlève 3 Annamites, 8 femmes, 6 enfants, et brûle 20 maisons. Du 8 au 12 mai, les villages de Mi-cau et de Da-mai, situés en face (D’après un dessin de Burnand, Tour du Monde). de Phu-lang-thuong, et les faubourgs mêmes de cette place sont régulièrement attaqués chaque nuit, et même en plein jour, par des bandes pirates qui, bien que repoussées par la garnison, réussissent à s’emparer d’un certain nombre de femmes, d’enfants et de buffles, et à incendier plusieurs maisons. Dans la nuit du Il au 12 mai, une forte bande surprend le village de Nam-xuong, à 4 kilomètres au Nord de Phu-lang-thuong, assassine le sous-chef de canton ainsi que 4 autres indigènes, enlève 5 femmes, 23 buffles et incendie 16 maisons. Le 12 mai, le hameau de Khé-khan, dépendant de Yên-son, à 15 kilomètres à l’Est de Phu-lang-thuong, est complètement pillé ; la plupart des hommes sont tués, les femmes et les enfants enlevés. »
C’est en Chine que les pirates écoulent la majeure partie de leur butin. Ils
470dirigent sur la frontière des convois de femmes et d’enfants, marchant la nuit, se cachant le jour dans les bois. Des bourgs chinois, où ce bétail humain est vendu sous les regards indifférents des autorités, les pirates rapportent de l’opium, des armes et des munitions. De la même façon, les pirates de mer pillent les jonques et attaquent les villages aux embouchures du delta. La baie d’Along leur offre des repaires sûrs et ils vont vendre leur butin sur la côte du Kouang-tong. La haute et la moyenne région du Tonkin sont les plus dévastées : on y voit des villages saccagés et abandonnés, des rizières dont l’herbe a remplacé le riz et dont on devine à peine les gradins sous la brousse qui les couvre. Les habitants ont péri ou se cachent, les uns dans les forêts, d’autres dans des grottes.
Notre présence au Tonkin offre d’ailleurs l’occasion d’opérations plus fructueuses. Nos convois civils et militaires circulent sur les pistes et les rivières, transportant des munitions, des vivres, du numéraire, des marchandises de toute sorte. Les pirates tendent des embuscades pour massacrer l’escorte et s’emparer du convoi. En 1891, le chef Lu-ky dans le Dong-trieu est le représentant au Tonkin d’une entreprise commerciale de piraterie ayant ses bureaux et ses marchés en Chine. En 1893, ce sont les commerçants chinois établis à Phu-lang-thuong qui avertissent les pirates des départs et de la contenance des convois envoyés sur Lang-son. L’embuscade réussit à coup sûr et le pillage de nos convois fait vivre à la fois les pirates qui cèdent leur butin aux marchands chinois et ceux-ci qui le revendent sur place ou dans le delta.
Les pirates enlèvent aussi des Européens isolés pour les restituer contre rançon. Deux Français sont enlevés en janvier et un en octobre 1890, un en juillet 1893, trois à la fin de 1893, un en avril et deux en septembre 1894. Chaque victime rapporte à ses ravisseurs plusieurs dizaines de milliers de piastres, que le gouvernement paie pour sauver la vie des malheureux. En 1894, Lo-man est chargé par le haut négoce chinois d’exécuter quelques-unes de ces lucratives entreprises, et aussitôt c’est l’enlèvement de Mme Chailley et de sa fille et celui de la famille Lyaudet.
LA DE LA PACTE CATION DE LA PACIFICATIONLa piraterie, que la faiblesse du royaume d’Annam avait laissé s’implanter au Tonkin, était devenue un abominable fléau que la France avait le devoir d’extirper. effectifs réduits. En 1886, le corps d’armée du Tonkin Il fallut mener à bien cette rude tâche avec des fut remplacé par une division à trois brigades, et en 1888-1889 par une division à deux brigades. Ces réductions devaient, dans la pensée du gouvernement, diminuer les dépenses et témoigner de nos intentions pacifiques.
471 CANONNIÈRENous avions devant nous un ennemi bien armé, intrépide, déconcertant par sa façon de combattre. Jamais les bandes ne recherchent ni n’acceptent le combat en rase campagne. Dans le delta, les pirates s’enfuient et disparaissent à l’approche de nos troupes. La poursuite continue, jusqu’au jour où nous tombons inopinément sur un village fortement défendu. Nos soldats sont accueillis par une fusillade meurtrière partant de la lisière du village, un solide mur de terre surmonté d’une haie de bambous. Il faut faire pendant des heures un véritable siège, sans un abri dans la plaine inondée. Et quand enfin, le soir venu, la défense semble faiblir, on donne l’assaut ; mais il arrive qu’on ne trouve plus dans l’assemblage de ruelles, de cases, de jardinets et de mares qui constitue le village que d’honnêtes paysans ; les pirates sont cachés ou ont fui en rampant à la faveur de l’obscurité. Dans le haut pays, les bandes utilisent avec une grande habileté les (D’après le Monde illustré). obstacles que la brousse tonkinoise, la forêt ou d’âpres massifs opposent à notre avance ; elles comptent sur les difficultés du ravitaillement, sur l’usure que cause aux troupes la marche dans une région difficile et malsaine. Leurs repaires fortifiés sont de vrais centres de résistance inconnus de nous, où l’on n’accède par aucun sentier visible et où sont entassés des vivres et des munitions. Nos troupes, exténuées par les fatigues et par le climat, décimées par les embuscades, doivent découvrir ces repaires et les prendre d’assaut. Et si ce résultat est atteint, non sans pertes, on apprend trop souvent que plusieurs pirates ont pu s’enfuir, et parmi eux des chefs, prêts à reprendre leurs opérations sur un autre point.
Dans cette petite guerre, la supériorité intellectuelle de l’Européen, sa science militaire comptent peu ; la troupe s’épuise en courses interminables à la poursuite d’un ennemi invisible, elle est constamment exposée à la surprise et à l’embuscade, « où la mort prend la forme basse de l’assassinat ».
472 COLONNE PASSANT UN MARIGOTAu début, la tactique adoptée fut simple : conformément à la règle fondamentale de la guerre qui est de rechercher l’ennemi pour le combattre et l’anéantir, on forma des colonnes qui s’avancèrent résolument contre les pirates en pays mal connu. On en a vu des exemples dans l’histoire du Tonkin en 1885 et dans la répression des rebelles de l’Annam. Sous Paul Bert, il y eut encore des opérations de ce genre dans la région de la rivière Noire contre Deo-van-tri et dans les régions de Hung-hoa, Thai-nguyen, Cao-bang. Mais ces colonnes, parfois accompagnées d’artillerie, toujours encombrées d’un long convoi de coolies, étaient lourdes à manœuvrer. Contre un ennemi qui généralement se dérobait, elles étaient peu efficaces ; l’ennemi pansait ses blessures dès que nous étions partis et revenait à la charge. Enfin, les grosses colonnes épuisaient le pays « d’autant plus qu’aucun de ceux qui le conquéraient n’était intéressé à sa conservation » (Lyautey, Lettres).
On sentit bientôt la nécessité d’une occupation militaire permanente. Dès 1887-1888, on commença à se cramponner au terrain conquis, on établit des postes sur les positions enlevées aux pirates, et ces postes devinrent des points d’appui pour des reconnaissances rayonnant dans une petite région. En même temps que l’on envoya des colonnes dans le Nord du Tonkin contre Cai-kinh, puis, en janvier-février 1889, contre Ba-ky et Luong-tam-ky, on procéda au développement de l’occupation.
Cependant la pacification ne progressait pas. En France, lopinion s’énervait, le Parlement était d’avis que les résultats ne correspondaient pas aux sacrifices consentis. On pensa au gouvernement général que les troupes régulières agissaient avec des renseignements insuffisants et l’on résolut de confier des opérations de police à des colonnes de miliciens placées sous l’autorité des résidents. Sous le gouverneur général Piquet, on vit la garde indigène parcourir le pays pendant que les troupes tenaient les postes : I 500 miliciens, sous le tông-doc Hoang-cao-khai, combattirent les pirates de l’ile des deux Sôngs et obtinrent leur reddition en août 1889 ; d’autres groupes de miliciens opérèrent à Sontay et à Moncay. Dans le même temps, des colonnes militaires luttaient dans la haute région contre le Dê-kiêu, le De-tham, le Doc-ngu. On avait commencé en 1890 un chemin de fer à voie de o m. 6o entre Phu-lang-thuong et Lang-son pour faciliter les transports et le ravitaillement des troupes. Faute d’études préalables sérieuses, les travaux constamment gênés par les pirates avançaient lentement.
473 TA SECONDE PHASE DEEn 1891-1892, si le delta à peu près pacifié était tenu en main par nos résidents, la zone livrée à la piraterie couvrait tout le reste du Tonkin. Contre les bandes « nos troupes s’épuisaient en efforts incessants et stériles, parce que leur destruction était le seul objectif qu’on s’était proposé... et toujours les mêmes efforts étaient à recommencer » (Lyautey, Lettres). Un changement de méthode s’imposait. , LA PACIFICATION plaça sous le régime militaire toute la zone monta- Par un arrêté du 6 août I89I, M. de Lanessan gneuse qui entoure le delta. Elle forma quatre territoires militaires : Moncay, Langson, Tuyen-quang, Yen-bay, divisés en cercles commandés par un chef de bataillon et en secteurs, dont chacun était tenu par une compagnie. Les commandants de territoire exerçaient tous les pouvoirs civils et militaires. Cette concentration des pouvoirs dotait d’une administration économique un pays trop pauvre pour subvenir aux charges d’une administration normale, elle donnait aussi à nos officiers le moyen de tirer des fonctionnaires indigènes des services plus dévoués et des renseignements plus complets sur la situation politique. Mais cette extension considérable des devoirs de l’officier colonial risquait de n’être pas acceptée volontiers par des hommes habitués à voir dans la guerre leur unique tâche.
Par une heureuse rencontre, quelques-uns des premiers commandants de territoire étaient acquis d’avance à ces idées. Le colonel Pennequin, placé à la tête du 4° territoire, travaillait de longue date à la pacification du bassin de la rivière Noire ; le premier il avait fixé les principes d’une politique de races dans le haut Tonkin. Il avait réussi, et l’explorateur Pavie avait constaté en 1890 qu’il était partout « maître des cœurs ». Gallieni, qui arrivait en 1892 au Tonkin avec le grade de colonel, avait justement mis en pratique des principes semblables au Soudan. Il commanda le rer puis le 2º territoire et il porta rapidement la méthode à sa perfection. Le commandant Lyautey parle avec admiration dans ses Lettres du Tonkin (qui sont l’un des plus précieux documents historiques de cette époque troublée) de la « méthode Gallieni, administration et conquête connexes, celle-ci n’ayant d’autre but que celle-là ». Il écrit ailleurs : « Il a commencé par le ter territoire militaire, a continué par le second avec U A QUAN CHa-Gian
474
Phong-The Lao- Thai-Nier Lai-Cha Dien-Bien-Ph Yan tang-Hoal Sontay *Yan HANOI A Hai-Duort Cho-Bo Phu lyo Balle
TERRITOIRES, CERCLES ET POSTES MILITAIRES CARTE DU TONKIN du Tonkin EN 1895 - Limites de Territoires …. Limites de Cercles Echelle 150 Km. une admirable méthode, avançant progressivement et lentement du Sud au Nord ; il commençait à balayer le pirate soit en le détruisant, soit en le rejetant en Chine, puis à mesure, construisait tout le long de la frontière une ligne ininterrompue de blockhaus... ; en arrière de cette ligne de blockhaus, des postes plus importants formant réserve ; tout ce système divisé en secteurs commandés chacun par un capitaine... A ce travail militaire, le colonel Gallieni unit un travail simultané d’organisation, routes, télégraphes, marchés, concessions européennes et indigènes, de sorte qu’avec la pacification avance comme une tache d’huile une grande bande de civilisation. » Cette « méthode de la tache d’huile » que Gallieni inaugurait au Tonkin est celle même qu’il devait reprendre avec tant de succès à Madagascar et que le maréchal Lyautey devait à son tour employer au Maroc.
Bac-Meo- MILITAIRE
CARTE DES TERRITOIRES MILITAIRES
475M. de Lanessan facilita de tout son pouvoir la tâche des commandants de territoires ; des masses de baraquement, des masses de ravitaillement leur permirent de construire des postes et des routes, de faire vivre les troupes sans recourir à toutes les filières hiérarchiques. Mais il n’encouragea pas les grandes opérations militaires. Il connaissait trop les sentiments du Parlement pour ne pas préférer en toute circonstance les solutions pacifiques, malgré les inconvénients qu’elles pouvaient présenter. Il prescrivit le rachat des Européens prisonniers des pirates et la conséquence fut une recrudescence des enlèvements ; ceux-ci ne prirent, fin qu’en 1895 lorsque M. Rousseau décida de ne plus payer aucune rançon. M. de Lanessan accepta aussi la soumission de nombreux chefs de bande. De petits chefs, à moitié vaincus et pressés par la faim, rendaient leurs fusils en échange de quelques buffles, d’un peu d’argent et d’une terre vacante. De grands chefs comme Luongtam-ky et Ba-ky recevaient de véritables fiefs, avec le droit d’avoir des hommes armés et de faire la police sur un territoire d’où nos troupes étaient exclues ; on leur versait des subsides annuels considérables, et en échange ils promettaient fidélité au protectorat. Mais la fidélité des uns et des autres n’était pas à toute épreuve : on apprenait un jour que tel soumissionnaire reprenait momentanément le métier de pirate pour accroître ses ressources, que Luong-tam-ky et Ba-ky intriguaient, accumulaient des munitions, ravitaillaient les bandes actives.
Cette politique inquiétait les milieux militaires, où l’on ne se faisait pas faute de dénoncer la « jalousie du sabre » et la « peur des affaires ». Pouvait-on cependant employer toujours la manière forte, alors que l’on renonçait, faute d’effectifs, à pousser partout l’occupation méthodique et qu’on abandonnait le 3e territoire à des milliers de pirates commandés par des chefs redoutables comme A-cocthuong ?
Sur un point cependant on prit une vigoureuse offensive. De la région montagneuse du Cai-kinh, des pirates menaçaient nos communications avec Lang-son. Gallieni dirigea contre eux en 1894 trois colonnes convergentes. La manœuvre, exécutée avec une extraordinaire précision, aboutit à la destruction d’un grand nombre de pirates et à l’occupation de la région, qui fut érigée en cercle.
En territoire civil, d’autres dangers apparaissaient. Les fourrés et les ravins du Yen-thé, toujours occupés par des pirates, étaient une menace pour les riches provinces du delta comme pour le ze territoire que pacifiait Gallieni. Le danger HISTOIRE DES COLONIES FRANÇAISES : INDOCHINE s’accrut le jour où le De-tham, pirate annamite que nous avions déjà combattu ailleurs, vint s’y fortifier (1893). Energique, ambitieux, rusé, il devint rapidement le maître de la région et ses bandes semèrent la terreur dans les cantons voisins. Le tông-doc de Bac-ninh l’attaqua avec une forte colonne de police, puis entra en négociation avec lui (janvier-avril 1894), sans réussir à obtenir sa soumission. Le résident, croyant pouvoir supprimer par la ruse le chef pirate, fit déposer dans son repaire une machine infernale ; l’engin éclata mal et le De-tham fut épargné. Le résident entra alors en campagne avec ses miliciens, mais son attaque échoua (18 mai). Le De-tham, grandi par le succès, paya d’audace ; il fit enlever deux Français (17 septembre), et les garda prisonniers dans son repaire. C’est l’évêque espagnol de Bac-ninh, Mgr Velasco, qui s’entremit pour négocier la reddition de nos compatriotes ; il l’obtint, mais pour sauver la vie des deux Français, le protectorat dut subir de dures conditions : le De-tham reçut 15 000 piastres et conserva le Yen-thé évacué par nos troupes. Un nouveau fief se constituait aux portes mêmes du delta et à proximité de la route de Lang-son.
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En 1895 et 1896 les progrès furent décisifs. Le principal effort porta sur l’Ouest et le Nord du 2º territoire et sur le 3°, de manière à supprimer la zone insoumise où s’agitaient les bandes de Luong-van-son, A-coc-thuong, Pay-coc-ly-sam, RETOUR DE COLONNE D’après un document de la Société de Géographie). où le soumissionnaire Luong-tam-ky, sans quitter son repaire, dirigeait des bandes vassales qui opéraient pour son compte, où un autre soumissionnaire, Ba-ky, agissait ouvertement en ennemi. Contre ce dernier, Gallieni opéra avec sa maîtrise habituelle. Il fallait attaquer une forte bande fortifiée dans le cirque montagneux de Ke-thuong réputé imprenable. « Dès la première minute, écrit le commandant Lyautey qui était chef d’état-major de la colonne, le colonel avait son plan fait : démonstration par l’entrée
477normale, vraie attaque par les côtés imprévus ; c’est son cliché et c’est avec lui qu’ici comme au Soudan il réussit tous ses coups sans perte. Avec ces ennemis primitifs et peu calculateurs, frapper l’imagination et surprendre, voilà sa formule. »
Puis il tourna ses coups contre le De-tham, qui prenait une attitude hostile et accueillait les pirates vaincus à Ke-thuong. M. Rousseau ayant fait passer le Yenthé au 2e territoire militaire, Gallieni adressa au chef pirate un ultimatum demandant une soumission immédiate (25 novembre 1895). L’attaque eut lieu les 29 et 30 novembre et le repaire fut emporté. Nombre de pirates étaient tués, les autres fuyaient. De petites colonnes annamites dirigées par des mandarins recueillirent dans toute la région des prisonniers et des armes. Cependant le De-tham lui-même avait échappé.
LA FRONT 1395-38 CHINE EN 1895-1896C’est au début de 1896 qu’eurent lieu les dernières grandes opérations contre la piraterie. Avec d’importants effectifs, le colonel Vallière mena la lutte dans le 3e territoire, au Nord-Est de Ha-giang. Gallieni n’était plus là, mais sa pensée était présente, car son admirateur et ami le commandant Lyautey, devenu chef d’étatmajor du général en chef, avait dressé le plan de campagne. Les opérations, menées avec énergie, eurent un plein succès : les bandes d’A-coc-thuong furent détruites ou expulsées. tière en 1895 et 1896. On décida d’abord d’armer D’importants changements eurent lieu sur la fronles habitants des cantons limitrophes de la Chine. Ces paysans, constamment rançonnés et pillés, ne demandaient qu’à nous aider à défendre leurs villages. Quelques essais partiels avaient donné de bons résultats ; on avait même vu en septembre 1894 des paysans armés franchir la frontière pour détruire une bande en formation ! Le général en chef Duchemin et le colonel Gallieni firent distribuer plus de Io ooo fusils 1874 le long de la frontière du Kouang-si. Le métier de pirate au Tonkin devint par là plus périlleux et moins lucratif ; les gens sans feu ni lieu tournèrent leurs regards sur leurs propres compatriotes qui devenaient une proie plus facile, et dès lors la répression intéressa les autorités chinoises autant que celles du Tonkin. Elles agirent avec vigueur : sur l’ordre du maréchal Sou, des chefs de bande furent saisis et exécutés ; certains, plus importants et plus difficiles à supprimer, furent admis comme officiers dans l’armée régulière : l’un d’eux, Luc-a-sung, devait être, vingt-cinq ans plus tard, maréchal et gouverneur militaire du Kouang-si.
LE COLONEL GALLIENILe changement d’attitude des autorités chinoises à notre égard avait d’ailleurs HISTOIRE DES COLONIES FRANÇAISES : INDOCHINE des causes plus profondes. La Chine venait d’être vaincue par le Japon ; elle avait conscience de sa faiblesse et savait qu’elle n’avait été sauvée du démembrement que par l’intervention de la France, de la Russie et de l’Allemagne (mai 1895). Cette faiblesse incitait la Chine à s’appuyer sur les puissances qui avaient sauvegardé son intégrité et son indépendance, particulièrement sur ses deux voisines, la Russie et la France. Et d’autre part, M. G. Hanotaux, ancien chef de cabinet de Jules Ferry, qui, après avoir exercé les fonctions de directeur des protectorats, faisait partie comme ministre des Affaires étrangères du cabinet Charles Dupuy et avait repris en main la politique d’expansion coloniale, voyait avec raison dans l’Indochine l’une des bases essentielles de notre action en Extrême-Orient ; il se résolut à profiter des circonstances pour consolider notre colonie et accroître sa valeur, en fondant sur une frontière sino-tonkinoise solide des relations de bon voisinage et en préparant la pénétration dans la Chine du Sud que Francis Garnier et Jean Dupuis avaient rêvée. Cette politique d’entente avec la Chine fut admirablement servie à Pékin par notre ambassadeur, M. Gérard. Celui-ci s’en est expliqué en ces termes dans ses Mémoires, qui forment un des documents les plus importants sur l’ensemble de la politique française en Extrême-Orient (I, p. 263) : « La Chine ne se montra pas ingrate et, à ce point de vue, la politique française a obtenu sa pleine justification. C’est en effet un mois et demi après la ratification du traité de Simonosaki, que le gouvernement chinois conclut avec la France, le 20 juin 1895, les deux conventions de délimitation et de commerce qui ont définitivement assuré la frontière sino-française de la mer au Mékong et qui ont ouvert cette frontière au commerce des deux pays et par suite au commerce du monde... La France obtint en outre, soit pour la protection des missions catholiques et de tous les litiges y relatifs, soit pour les facilités de son commerce, sa légitime participation aux grands travaux publics, à l’exploitation industrielle L’INDOCHINE DE 1886 A 1896 et économique de la Chine, plus de résultats en quelques mois qu’elle n’avait pu en obtenir depuis le commencement de ses relations avec l’Empire du Milieu. »
478 479Voici quelles furent pour l’Indochine les conséquences de l’entente heureusement réalisée entre la Chine et la France :
Le 20 juin 1895, le gouvernement de Pékin consentit à ouvrir au commerce trois villes chinoises voisines de la frontière tonkinoise, Long-tcheou, Mong-tseu, Sse-mao ; il promit en outre que l’exploitation minière des trois provinces limitrophes du Tonkin « pourrait » être confiée à des ingénieurs français et que les voies ferrées du Tonkin, construites ou à construire, « pourraient » être prolongées sur le territoire chinois.
Le 7 mai 1896, le « règlement pour l’exécution d’une police mixte sur la frontière sinoannamite » fut signé. La France reçut en même temps dans le haut Laos Muong-sing et Muonghou, que la politique anglaise nous contestait, comme on le verra plus loin.
Le 15 mars 1897, la France obtint du Tsong-li-yamen que l’ile de Hai-nan, qui ferme le golfe du Tonkin, ne serait « aliénée ni concédée par la Chine à aucune autre puissance étrangère ».
Le I2 juin 1897, la France reçut les ga- AUG. GÉRARD ranties nécessaires à l’extension de ses voies MINISTRE DE FRANCE EN CHINE ferrées de Long-tcheou à Nan-ning et à Pe-se, ainsi qu’au Yunnan. Cette dernière convention était une réponse à l’action toujours peu amicale de l’Angleterre qui s’efforçait d’enrayer notre pénétration en Chine par l’extension projetée du chemin de fer birman vers Yunnan-fou et par l’ouverture des ports du Si-kiang récemment obtenue au bénéfice des commerçants de Hong-kong (4 février 1897).
Dans le même temps, la mission lyonnaise, organisée par les chambres de commerce, explorait les provinces méridionales dont l’accès s’ouvrait à l’initiative commerciale de l’Indochine et de la France.
Ainsi, tout en sauvegardant l’indépendance et l’intégrité de la Chine, la France avait efficacement servi ses propres intérêts coloniaux. Son établissement indochinois gagnait à cette politique clairvoyante une solidité et une sécurité nouvelles, ainsi que de belles perspectives de développement économique. Le problème de la frontière était par là complètement changé. En particulier, l’institution d’une « police mixte » apportait de sérieuses garanties au maintien de l’ordre : dans chacun des cinq secteurs de la frontière, un commissaire français et un commissaire chinois avaient autorité sur les chefs de poste de leur nationalité ; les postes militaires français et chinois étaient « conjugués » et leurs chefs devaient se renseigner mutuellement sur les mouvements des pirates ; les commissaires des deux pays devaient donner d’un commun accord des instructions aux postes placés sous leurs ordres. Ce règlement entra en vigueur le rer juillet 1896.
480On peut dire qu’en 1897 la grande piraterie n’existait plus. La grande Indochine était fondée. La « bande de civilisation » s’était avancée « en tache d’huile » sur presque tout le Tonkin ; il ne restait que quelques groupes de survivance peu redoutable dans la province de Thai-nguyen, dans les cercles de Backan et du Yen-thé. Mais combien la lutte avait-elle été sanglante ! Combien de bons serviteurs du pays, officiers, soldats, gardes principaux, avaient payé de leur vie cette dure conquête de la civilisation sur la barbarie !
A l’Ouest de l’Annam et du Tonkin, par delà l’obstacle des monts et des forêts, s’étend l’immense pays laotien que traverse le Mékong. Pendant longtemps les principautés thai du Laos avaient reconnu la suzeraineté de leurs voisins : Luangprabang envoyait tous les trois ans au Siam « les fleurs d’or et d’argent » et payait également une redevance honorifique à la Chine et à l’Annam. Vieng-chan dépendait, dans des conditions analogues, de l’Annam et du Siam. Mais le gouvernement de Bangkok avait en 1829 vaincu, pillé et finalement annexé le royaume de Vieng-chan. En 1885, il prit prétexte d’une invasion de Hôs (pirates chinois) pour intervenir à Luang-prabang, où le général siamois, devenu « commissaire royal », leva des troupes, perçut les impôts, administra le pays. Ces empiétements violaient les droits incontestables de l’Annam. Or la France, héritière de ces droits, ne pouvait, au moment où elle fondait un empire indochinois, se désintéresser du Mékong naguère exploré par Doudart de Lagrée. La question du Laos allait nous mettre en présence du Siam et derrière le Siam nous allions trouver l’Angleterre.
III. - LA QUESTION DU LAOS
481LA MASSION PAVIE
revient d’abord l’honneur d’avoir fixé la géographie du Laos, pris Il faut remonter quelque peu en arrière. A Auguste Pavie contact avec ses peuples, fait aimer en tout lieu le nom français et préparé notre prise de possession.
Modeste employé du télégraphe à Kampot, puis chargé d’une mission par M. Le Myre de Vilers, il avait parcouru le Cambodge pendant cinq ans et établi la carte du pays. Il avait montré les dons les plus rares de l’explorateur, parlant la langue du pays, pénétrant les sentiments des habitants, les aimant et sachant s’en faire aimer. Le gouvernement le choisit à la fin de 1885 pour occuper le poste de vice-consul créé à Luang-prabang : un observateur clairvoyant était nécessaire dans ces régions où les Pavillons Noirs étaient établis et où le Siam envoyait ses troupes ; il fallait aussi découvrir une voie pratique de communication entre le Mékong et le Tonkin.
Parti en septembre 1886, Pavie ne parvint à Luang-prabang qu’en février 1887. Les Siamois soulevaient des haines par leurs actes brutaux : dans la rivière Noire ils avaient saisi comme otages les plus jeunes fils de Deo-van-seng, le chef de Muong-lai (Lai-chau). Un autre fils, Deo-van-tri, à la tête de bandes chinoises, entreprit de délivrer ses frères, mais quand il arriva à Luang-prabang (juin) les Siamois étaient déjà partis, emmenant le fils aîné du roi et plusieurs hauts fonctionnaires. Les bandes chinoises, qui songeaient surtout à piller, attaquèrent le palais royal et brûlèrent la ville. Ce fut une déroute générale : le roi Ounkam, sauvé par l’un des Cambodgiens de Pavie, s’enfuit à Paklai avec une partie de la population. Là, Pavie, s’improvisant médecin, réconforta par son sang-froid et sa bonté ces pauvres gens, dont il n’eut pas de peine à faire de fidèles amis de la France.
Pavie parcourut la rivière Noire ; entrant en pourparlers avec les Pavillons Noirs, il décida leur principal chef à se soumettre à la France. Il rétablit les anciens chefs du pays, et le vieux Deo-van-seng eut la joie de se voir rendre ses fils prisonniers à Bangkok. Pavie atteignit la colonne Pernot qui remontait la rivière Noire, il réalisait ainsi la jonction entre le Mékong et le Tonkin. La colonne militaire redescendit au Tonkin, Pavie regagna Luang-prabang, mais le commandant Pennequin demeura sur place pour achever la pacification. On sait avec quelle habileté le futur chef du 4º territoire militaire allait réorganiser la région.
HISTOIRE DES COLONIES. T. V.Au début de 1889, Pavie se rendit au Cammon, où les Siamois s’avançaient. Son intervention les arrêta et permit aux troupes françaises d’occuper l’Est du pays. C’est alors que notre diplomatie conclut avec la cour de Bangkok un arrangement aux termes duquel celle-ci s’engageait à respecter le statu quo (17 mars 1889). 3I Des négociations devaient s’ouvrir ultérieurement pour fixer le tracé des frontières.
482Pavie, nommé consul à Bangkok, voulut, avant de négocier, faire une reconnaissance générale du pays. Il partit avec de nombreux collaborateurs civils et militaires ; les uns étaient chargés de la topographie et des observations scientifiques, les autres des questions économiques. Ces derniers devaient étudier les ressources du bassin du Mékong, les voies de communication, les procédés commerciaux ; soutenus par le « Syndicat français du haut Laos » formé à Paris, ils emportaient 15 tonnes de marchandises et se proposaient de créer des comptoirs. En dépit de l’hostilité sourde des Siamois, les missions travaillèrent avec ardeur pendant les années 1890 et 18g1. Pavie se rendit d’abord dans la région de la rivière Noire qu’il trouva pacifiée par le commandant Pennequin. Les habitants lui témoignèrent leur reconnaissance. Deovan-tri lui-même, qui naguère avait combattu contre nous avec les Pavillons Noirs, fit devant l’autel de ses ancêtres le serment solennel de rester fidèle à la France. Pavie séjourna ensuite à Luang-prabang et AUGUSTE PAVIE
(D’après le crayon de P. Renouard). gagna Bangkok. Nous avions désormais des renseignements complets sur tout le pays depuis le Yunnan jusqu’au Cambodge, une politique de douceur et d’humanité nous avait gagné les sympathies des princes et des habitants, nous possédions enfin des intérêts privés dans le bassin du Mékong. Les Siamois, effrayés de ces résultats si rapidement obtenus, se refusèrent à traiter et violèrent l’arrangement de 1889. visionnements d’armes et de munitions ; ils annonçaient Déjà ils avaient construit des fortins et créé des approaux habitants qu’ « ils chasseraient les Français et étendraient le royaume thai jusqu’à l’Annam ». En septembre 1891, le kha-luong siamois du Cammon fit enlever dans le Tran-ninh un fonctionnaire annamite coupable d’avoir réclamé notre appui
483contre l’envahissement de son pays. Plus au Sud, l’avance siamoise se poursuivait et, dans la région d’Ai-lao, les incidents se multipliaient entre les avant-postes français et siamois enchevêtrés.
Sans doute notre apparente indifférence encourageait-elle le Siam, qui laissait sans réponse nos réclamations réitérées. Mais il avait en outre de fortes raisons pour se croire soutenu par l’Angleterre. Celle-ci voyait certainement sans déplaisir le coin siamois s’enfoncer dans le flanc de l’Indochine française et menacer de la couper en deux à la hauteur de Hué.
Lorsque Pavie, revenu à Bangkok comme ministre de France (1892), tenta de reprendre les négociations, tous ses efforts de conciliation se heurtèrent à un mauvais vouloir absolu. Le jurisconsulte belge Rolyn-Jacquemins, engagé, disait-on, pour aider au règlement des difficultés internationales, réfutait ou éludait ses demandes. Le Siam accentua son attitude agressive : deux Français établis à Outhène furent expulsés sans explication ; notre représentant à Luang-prabang, M. Massie, isolé, malade, exposé aux affronts des Siamois, finit par se suicider.
LE CONE TAVEC DE 18MAlors seulement on mesura à Paris la portée du danger. Le 4 février 1893 un député, M. François Deloncle, porta devant la Chambre la question des empiétements siamois. Il présenta un historique de la question et réclama une action énergique : « Les Siamois sont comme tous les autres peuples d’Orient, dit-il. Ils se croient forts parce que nous les avons habitués à se considérer comme tels. » A la presque unanimité la Chambre vota le principe d’une action immédiate sur les frontières du Siam. C’était la fin de la politique de temporisation : le gouvernement donna l’ordre d’occuper les territoires contestés. / ET LE TRAITÉ DE 1893 et soucieux de gagner la sympathie des habitants par M. de Lanessan, désireux d’éviter les hostilités une action pacifique, prescrivit l’emploi de colonnes de miliciens placées sous l’autorité de résidents civils. Une première colonne expulsa les postes siamois de la région d’Ai-lao et, sans livrer combat, atteignit le Mékong, en face de Kemmarat (26 mai 1893). Une autre colonne opérant au Cammon eut plus de difficultés : son chef, l’inspecteur Grosgurin, terrassé par la fièvre, fut cerné avec sa petite escorte par des Siamois et tué à bout portant sans pouvoir se défendre (5 juin). Après cet assassinat, la colonne réussit néanmoins à refouler les Siamois au delà du fleuve. Enfin, au Nord du Cambodge, les tirailleurs du capitaine Thoreux occupèrent Stung-treng le ter avril, puis Khône le 5 avril. Peu après le capitaine fut fait prisonnier et les Siamois tentèrent une offensive que l’arrivée de renforts
484permit de repousser (mai-juin). A la fin de juin, l’occupation de la zone contestée était un fait accompli.
Mais le meurtre de l’inspecteur Grosgurin exigeait une réparation immédiate. M. Le Myre de Vilers, qui se rendait en Cochinchine, fut chargé de demander des explications à la cour de Bangkok, et l’amiral Humann, commandant en chef de l’escadre d’Extrême-Orient, reçut l’ordre de se rendre dans le golfe de Siam.
Deux petits bâtiments, l’Inconstant et la Comète, désignés pour remonter le Menam jusqu’à Bangkok (le traité de 1856 reconnaissait ce droit à la France), se présentèrent le 13 juillet à l’entrée du fleuve, précédés du J.-B. Say des Messageries fluviales de Cochinchine qui faisait son voyage régulier. A peine engagés sur la barre, ils furent attaqués par les batteries siamoises. Ripostant vigoureusement, ils forcèrent l’allure et vinrent mouiller le soir même devant la légation de France à Bangkok. Les deux navires de guerre n’avaient que trois morts, trois blessés et des avaries insignifiantes, mais le 7.-B. Say avait été coulé près de la passe.
La nouvelle de cette agression suscita en France une vive indignation : dans sa séance du 18 juillet, la Chambre autorisa le gouvernement à poser un ultimatum au Siam pour exiger les réparations qui nous étaient dues. Le gouvernement royal ne répondit pas d’abord, il voulait laisser à l’Angleterre le temps d’intervenir. Le ministre de France quitta Bangkok le 25 juillet avec les canonnières et le blocus des côtes siamoises commença. Enfin le 29, le gouvernement siamois fit connaître qu’il acceptait sans réserve les conditions de l’ultimatum.
— LA DÉCLARATION DE 1896M. Le Myre de Vilers arriva à Bangkok, muni de nouvelles instructions. Non sans peine il triompha des résistances du roi et le traité du 3 octobre 1893 fut signé. Le Siam renonçait aux territoires de la rive gauche du Mékong (art. Ier). Une zone neutre, où les Siamois ne devaient pas entretenir de forces militaires ni élever de fortifications, comprenait une bande de 25 kilomètres sur la rive droite du Mékong et les anciennes provinces cambodgiennes d’Angkor et de Battambang (art. 3). Le Mékong et le Grand Lac étaient interdits aux embarcations siamoises armées (art. 2). Les sujets ou ressortissants français de la rive gauche, qui avaient été détenus ou transportés sur la rive droite, devaient nous être rendus ou autorisés à revenir chez eux. La France occuperait le port de Chantaboun jusqu’à complète exécution du traité. Au cours de ces événements, le parti colonial anglais avait fait de vains efforts pour amener le cabinet britannique à se solidariser avec le Siam. Notre succès
485 LE HAUT MÉKONGéveillait chez les Anglais des susceptibilités d’autant plus vives qu’ils redoutaient d’être devancés par nous sur la route du Yunnan. Installés depuis 1885 en Birmanie et en 1893 dans les Etats shans, ils envisageaient la construction d’un chemin de fer de pénétration en Chine, unissant à Sse-mao leur port de Moulmein et franchissant par conséquent le Mékong. L’Angleterre protest hine)• létablissement de notre domination sur le haut fleuve et la France ne crut pas pouvoir s’opposer au projet, déjà esquissé depuis quelques années, d’un Etattampon entre les domaines anglais et français d’Indochine. Cependant, le principe une fois admis, c’est la fixation de la zone neutre qui fit éclater le désaccord. Le conflit fut surtout vif à propos de Muong-sing que l’Angleterre occupait, bien qu’il fût sur la rive gauche du fleuve. En vain Pavie et le représentant anglais Scott étudièrent-ils la question sur place, le désaccord persistait.
Brusquement, en 1896, sur la déclaration formelle de France, l’idée funeste
486d’un Etat-tampon fut abandonnée et, par un curieux revirement auquel le succès de la collaboration franco-chinoise n’était pas étranger, les deux puissances se mirent d’accord par la déclaration du 15 janvier 1896. Le thalweg du haut Mékong formerait la frontière entre la Birmanie et l’Indochine française et les avantages commerciaux consentis par la Chine dans le Yunnan et le Se-tchouen seraient communs à la France et à l’Angleterre. Mais la zone neutre abandonnée au Nord était en réalité reportée plus loin, dans la vallée du Menam, c’est-à-dire dans le Siam central, où les deux puissances s’interdisaient mutuellement d’acquérir une influence prépondérante. Par contre, les provinces siamoises situées à l’Ouest du bassin du Menam et dans la presqu’ile malaise étaient ouvertes à l’influence anglaise et celles du bassin du Mékong à l’influence française.
Ni le traité de 1893 ni la déclaration de 1896 n’apportaient à la France tous les avantages que le parti colonial avait espérés. Ils mettaient fin cependant à une situation inquiétante et donnaient à l’Indochine française une constitution territoriale solide. Nous étions désormais les maîtres incontestés d’un vaste territoire de 22 millions d’hectares qui complétait notre empire indochinois.
Si ces terres nouvelles avaient été placées sous notre drapeau, on le devait avant tout au patriotisme clairvoyant, à la méthode humaine et pacifique, à la bonté agissante de Pavie. Le Laos est un magnifique exemple de conquête morale dont la France a le droit d’être fière.
Citer ce chapitre
Edmond Chassigneux, « L'Indochine de 1886 à 1896 », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 453-486.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-5/indochine/l-indochine-de-1886-a-1896/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100275t