Tome V · L'Indochine · Chapitre 4
La France au Tonkin
I. — LA PREMIÈRE INTERVENTION FRANÇAISE. — Jean Dupuis. — Le Tonkin en 1873. — La politique personnelle de l’amiral Dupré. — Francis Garnier au Tonkin — L’évacuation du Tonkin. — Le traité du 15 mars 1874. - Les résultats de la première intervention. II. — LA CONQUÊTE DU TONKIN. — L’intervention de la Chine. — L’expédition Rivière. — Jules Ferry président du Conseil. — Les opérations du Tonkin. Son-tay. - Bac-ninh et Hung-hoa. — Les traités de Tien-tsin (II mai) et de Hué (6 juin 1884). — L’incident de Bac-lé. — Les opérations de l’amiral Courbet contre la Chine. — La campagne du Tonkin. — La chute de }. Ferry et la paix avec la Chine. — Le guet-apens de Hué. — Le soulèvement de l’Annam. — La piraterie au Tonkin. — La convention de 1884 et les troubles du Cambodge. — Le choix d’une politique indochinoise.
I semble qu’un pareil destin ait présidé à la fondation des deux parties essentielles de notre empire indochinois, la Cochinchine et le Tonkin. Le second Empire, agissant en faveur des missions catholiques, avait envoyé Rigault de Genouilly ; par la mainmise sur Saigon il s’était trouvé engagé comme par surprise dans une guerre de conquête, qui nous avait donné toutes les provinces de Basse-Cochinchine et le
408protectorat du Cambodge. C’est aussi une circonstance fortuite qui a été la cause initiale de l’intervention de la troisième République au Tonkin. Malgré ses résistances très vives du début, le gouvernement français a été conduit par la logique des faits autant que par l’action de quelques hommes à réaliser l’occupation de ce pays. Comme le second Empire en Cochinchine, il a agi sans études préalables et sans plan préconçu. Son entreprise a abouti au protectorat de l’Annam-Tonkin, c’est-à-dire à une forme politique très différente de celle appliquée en Cochinchine.
J EAN DUPUISMais les événements du Tonkin ont pris un caractère d’exceptionnelle gravité parce que le conflit avec l’Annam s’est compliqué d’une guerre avec la Chine et a été suivi d’une lutte longue et pénible contre la piraterie. Par les effectifs engagés, par la durée des opérations et les pertes subies, l’expédition du Tonkin est, après la conquête de l’Algérie, la plus grande des guerres coloniales françaises du dix-neuvième siècle. Elle a été la plus impopulaire dans le pays et la plus âprement discutée par le Parlement. Mais elle a été aussi la plus fertile en enseignements : c’est, après la Tunisie, au Tonkin que s’est fixée la doctrine de l’occupation coloniale qui a été appliquée par la suite avec tant de succès à Madagascar et au Maroc. Etabli commerçant à Han-keou depuis l’ouverture de ce « port » en 1861, Jean Dupuis avait rapidement acquis une réelle influence dans les milieux chinois depuis Changhai jusqu’au Yunnan ; il parlait chinois et connaissait les usages et les mœurs du pays. Ayant appris au passage de la mission du Mékong la possibilité de commercer avec le Yunnan par la voie du fleuve Rouge, il résolut de tenter lui-même l’expérience. Parti du Yang-tse-kiang, il s’avança seul, sans escorte, au milieu d’un pays peuplé de bandits et semé d’embuscades, et atteignit en 1870 à Lao-kay la section navigable du fleuve Rouge. Le maréchal chinois Ma, chargé de combattre les rebelles, lui confia alors la mission de lui faire parvenir à travers le Tonkin une fourniture d’armes modernes et de munitions. La cour de Pékin autorisa Canton à délivrer au commerçant français les pouvoirs nécessaires pour s’entendre en son nom avec le gouvernement annamite. C’est dans ces conditions que Dupuis quitta Hong-kong le 26 octobre 1872 avec une flottille composée de deux canonnières, d’un chaland, d’une grande jonque et d’un bateau de rivière, montés par 125 soldats chinois, malais ou manillais et 25 volontaires européens.
I. - LA PREMIÈRE INTERVENTION FRANÇAISE.
409L’entreprise était hasardeuse. Désireux d’obtenir l’appui du gouvernement français, Dupuis, dans un voyage à Paris, s’était ouvert à lui de son projet. Mais les circonstances étaient peu favorables : on ne voulait pas s’engager dans une entreprise lointaine alors que les armées allemandes étaient encore campées sur notre territoire. L’amiral Pothuau, ministre de la Marine, ne promit rien de plus qu’une neutralité bienveillante.
Mais la Cochinchine ne fut pas, malgré les ordres ministériels, aussi rigoureusement neutre. Le gouverneur intérimaire envoya un aviso, le Bourayne, commandant Senez, pour protéger aux abords du Tonkin les bâtiments de Dupuis contre les pirates. Le Bourayne coula ou brûla des jonques qui portaient ensemble une centaine de canons et près d’un millier d’hommes et explora les embouchures JEAN DUPUIS EN COSTUME DE MANDARIN donnant accès dans le (D’après un dessin du Tour du Monde). delta. En attendant la flottille de Dupuis, le commandant Senez monta en baleinière jusqu’à Hanoi avec une faible escorte, puis il revint au Cua-cam. Là il eut une entrevue avec le mandarin des provinces maritimes en présence de Dupuis, arrivé sur ces entrefaites : il montra l’impossibilité pour l’Annam de « s’isoler du monde civilisé », les avantages que le trésor royal et le peuple tonkinois retireraient de l’ouverture du fleuve Rouge au commerce ; il remit enfin cette déclaration écrite : « Je suis autorisé par le gouverneur de Saigon à dire à Votre Excellence que le gouvernement français verrait avec la plus grande satisfaction celui de l’Annam accorder à M. Dupuis l’autorisation de se rendre au Yunnan, afin d’y nouer et d’y établir des relations commerciales nouvelles. »
Cette diplomatie officieuse du gouvernement de Saigon manqua son but ; elle
410amena simplement les mandarins à croire à la duplicité des Français et à leur désir de s’emparer du Tonkin. Aussi les autorités annamites s’efforcèrent-elles d’arrêter Dupuis par des procédés dilatoires. Mais celui-ci n’était pas homme à se laisser jouer. Passé un certain délai, il fit monter sa flottille de Haiphong à Hanoi, où il s’installa. Malgré l’interdiction faite aux habitants de la capitale de lui fournir des renseignements et des vivres, et bien que les embarcations légères indispensables pour la navigation du haut fleuve eussent été cachées, il parvint à réunir des sampans, transborda ses marchandises et poursuivit sa route à travers mille obstacles. Il atteignit enfin le Yunnan, où il remplit sa mission auprès du maréchal Ma, et put rentrer sans encombre à Hanoi le 30 avril 1873 avec un chargement d’étain. La nouvelle de ce succès se répandit rapidement, les journaux de Hong-kong publièrent le récit du voyage et des banquiers anglais voulurent s’intéresser à l’entreprise. Par patriotisme Dupuis refusa toute aide étrangère. L’extraordinaire audace de ce condottière français, bra- EN 1873 vant avec quelques dizaines d’hommes armés le gouvernement de Tu-duc, s’explique en partie par la situation du Tonkin.
La domination annamite y était précaire, elle ne s’étendait guère qu’aux provinces du delta. Encore les mandarins envoyés de Hué étaient-ils détestés de la population qu’ils pressuraient. La légende du prétendant Lê (dont nul ne pouvait dire où il se cachait) servait de prétexte à des troubles politiques et même à des brigandages. A côté des chrétiens persécutés qui espéraient naïvement en lui, nombre de vulgaires pirates trouvaient avantageux de s’abriter sous son drapeau.
Quant aux régions montagneuses, elles échappaient depuis longtemps à l’autorité annamite. En 1856, la révolte des Taiping, étouffée en Chine, avait trouvé un exutoire dans les provinces septentrionales du Tonkin. Pavillons Noirs et Pavillons Jaunes s’y étaient installés en maîtres, pillant et massacrant les habitants, puis ils étaient entrés en lutte les uns contre les autres. En 1870, Tu-duc avait dû solliciter l’aide de la Chine contre les bandes rebelles et des garnisons de réguliers chinois avaient occupé les citadelles du Nord du Tonkin. Le chef des Pavillons Noirs, Luu-vinh-phuoc, avait fait sa soumission et reçu le titre de de-doc (général annamite) ; installé à Lao-kay, il avait en réalité un fief indépendant. D’autres bandes tenaient la campagne.
DE L’AMIRAL DUPRÉOr, Dupuis avait négocié avec Luu-vinh-phuoc, il savait pouvoir compter sur l’appui des garnisons chinoises, il connaissait aussi par Mgr Puginier l’état d’esprit des habitants du delta. Comme l’évêque de Ke-so et comme tous les missionnaires, il croyait à l’existence d’un parti national favorable aux Lê et prêt à accepter le protectorat de la France pour secouer le joug de la dynastie Nguyên, « royal présent de tout un pays qu’on nous offrait si généreusement ! » Le Tonkin lui apparaissant prêt à se détacher de Hué, il s’efforça de le faire passer sous l’autorité de la France. Depuis le retour de la flottille à Hanoi, les incidents se multipliaient. Dupuis menaça de bombarder la citadelle pour obtenir l’élargissement des habitants incarcérés parce qu’ils avaient fait affaire avec les Français ; il fit occuper militairement un quartier de la ville. Avec l’arrivée du maréchal Nghuyên-tri-phuong, dont la haine pour les Français était connue, et la concentration à Hanoi de troupes annamites, les incidents s’aggravèrent. Le maréchal donna l’ordre de bâtonner les habitants suspects et menaça d’exterminer Dupuis et ses compagnons s’ils ne partaient pas sur-le-champ. Payant d’audace, Dupuis fit enlever la proclamation du maréchal et le parasol qui l’abritait, les fit promener dans une procession burlesque à travers la ville et brûler solennellement devant le peuple. A ce moment, le pavillon français fut hissé sur les canonnières (2 juin). Dès lors l’expédition cessait d’être chinoise. La cour de Hué demanda aussitôt à l’amiral Dupré, gouverneur de la Cochinchine, d’enjoindre à son compatriote d’abandonner le territoire H. annamite, où il se trouvait en vio- L’AMIRAL DUPRÉ lation de l’article 5 du traité de 1862.
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L’amiral avait déjà fait connaître ses vues à Paris. « Notre politique en Cochinchine, écrivait-il au ministre en février 1873, entraînera tôt ou tard des extensions
412nécessaires. Nous devons prévoir dans l’avenir l’anéantissement d’un pouvoir qui n’a plus d’élément de durée. Il y aurait peut-être sagesse à hâter un dénouement qui ne saurait être beaucoup retardé. » Au sujet du Tonkin il écrivait le 19 mai : « Notre établissement dans ce riche pays est, selon moi, une question de vie ou de mort pour l’avenir de notre domination en Extrême-Orient, » et il montrait la possibilité de s’assurer le Tonkin avec de faibles contingents français et indigènes. En marge d’une de ces lettres le ministre nota au crayon : « Il tient absolument à faire la guerre et nous aurons beaucoup de peine à l’empêcher à aller de l’avant. Cependant il est important de le faire et cela de la façon la plus formelle. » L’ordre fut donné à l’amiral de s’abstenir de toute intervention. Le 17 juillet on lui télégraphia encore : « Sous aucun prétexte, pour quelque raison que ce soit, n’engager la France au Tonkin. » L’attitude du gouvernement français pouvait paraître regrettable, elle ne laissait place du moins à aucune ambiguité.
Saisi de la demande de la cour de Hué, l’amiral Dupré invita tout d’abord Dupuis à quitter le Tonkin ; cette complaisance, pensait-il, faciliterait la conclusion, vainement cherchée depuis 1867, du traité avec l’Annam. Mais bientôt il reçut la visite du lieutenant de Dupuis, E. Millot, petit Champenois énergique. Celui-ci expliqua avec force le droit de son chef à recevoir de l’Annam une indemnité proportionnée au préjudice subi et à la portée nationale de l’entreprise. Ainsi les deux partis faisaient appel aux bons offices de l’amiral et celui-ci se trouvait amené à jouer le rôle de médiateur. Cette médiation lui parut être l’occasion tant attendue d’intervenir au Tonkin.
La situation cependant empirait à Hanoi. Pendant que les soldats de Hué tentaient d’incendier le camp de Dupuis, assaillaient ses hommes, empoisonnaient les puits, Dupuis faisait circuler des patrouilles, châtiait les soldats annamites et emprisonnait des mandarins ; de véritables combats ensanglantaient la ville.
L’amiral écrivit à Francis Garnier, qui était en disponibilité à Changhai, où il préparait une exploration scientifique du haut fleuve Bleu et de l’Asie centrale, et il l’appela à Saigon. Il fit savoir à Paris que, devant les contradictions des rapports que lui faisaient Dupuis d’une part et les Annamites de l’autre, il allait procéder à une enquête sur place et, sous couleur de forcer Dupuis à quitter Hanoi, envoyer au Tonkin une force capable de faire respecter ses décisions. Il se déclarait prêt à assumer toute la responsabilité de l’expédition : « Je ne demande ni approbation ni renforts, écrivait-il, je vous demande de me laisser faire, sauf à me désavouer si les résultats que j’obtiens ne sont pas ceux que je vous ai fait entrevoir » (28 juillet). Malgré une dépêche du 8 septembre prescrivant de « ne rien engager
413qui pût nous exposer à des complications dangereuses », il persista dans son projet d’intervention.
FRANCIS GARNIER AU TONKINL’amiral avait d’abord songé à envoyer une véritable expédition militaire, un millier d’hommes sous le commandement du colonel de Trentinian ; et sans doute l’emploi de la force eût-il réglé rapidement toutes les difficultés. Mais les instructions reçues de Paris et les conseils de Francis Garnier l’incitèrent à maintenir, au moins en apparence, l’accord avec l’Annam. Il s’agissait donc de manœuvrer habilement en tirant parti des légitimes réclamations de Dupuis et de l’état précaire de la domination de Tu-duc au Tonkin, pour asseoir sur des bases solides l’influence française. « J’ai carte blanche, écrivit Garnier, l’amiral s’en rapporte à moi ; en avant donc pour cette vieille France ! » La petite expédition convoyée par le d’Estrées quitta Saigon le II octobre ; elle comprenait deux canonnières, 56 marins et 30 soldats d’infanterie de marine. Le 23, Garnier arriva au Tonkin. A Hanoi, il dut employer la menace pour obtenir un logement convenable. Installé au camp des lettrés, il fit afficher une proclamation pour rassurer les habitants ; en même temps il recommandait à ses hommes « de s’abstenir de tout acte de brutalité, d’être justes et bienfaisants ».
FRANCIS GARNIER
Les négociations engagées par Garnier traînèrent en longueur. Les mandarins ne désiraient qu’une chose, l’expulsion de Dupuis, ils prétendaient manquer des pouvoirs nécessaires pour régler la question commerciale. Bientôt ils montrèrent au chef de l’expédition tout le mauvais vouloir possible ; ils défendirent aux habitants de communiquer avec lui. FRANCIS GARNIER
Garnier tenta d’imposer sa volonté : il déclara de sa propre autorité le pays ouvert au commerce ; mais sa proclamation fut arrachée sur l’ordre des mandarins. La guerre paraissait inévitable, les Annamites
414s’y préparaient d’ailleurs en toute hâte et commençaient à concentrer des troupes.
Devant l’imminence du danger, Garnier qui, grâce à un renfort, disposait de 18o hommes, paya d’audace. Il envoya un ultimatum demandant le désarmement de la citadelle, l’ouverture du Tonkin au commerce et la liberté pour Dupuis de rentrer au Yunnan. L’ultimatum étant resté sans réponse il décida l’attaque.
L’ENSEIGNE BALNY D’AVRICOURTElle eut lieu le 20 novembre au matin. Sous les regards indifférents, même sympathiques de la population, une poignée de Français donna l’assaut à la citadelle défendue par 7 000 soldats annamites et l’enleva en une heure de combat. L’ennemi perdait 400 hommes tués ou blessés et 2000 prisonniers, les Français n’avaient pas un seul blessé, « opération modèle », pouvait écrire Garnier. Le maréchal Nguyên-tri-phuong avait reçu pendant l’assaut un éclat d’obus à la hanche ; le combat terminé, Garnier alla lui rendre visite, lui rappelant avec courtoisie qu’il avait déjà eu l’honneur de le rencontrer comme adversaire. Le maréchal ne voulant pas survivre à sa défaite, arracha de ses mains le pansement de sa blessure et mourut peu de jours après. Maître de Hanoi, Garnier se vit dans la nécessité d’assurer ses communications avec la mer ; alors commença une conquête dont la rapidité tient du prodige. Dès le 26 novembre l’enseigne d et le sous-lieutenant de Trentinian s’emparent de Hung-yen et de Phu-ly ; ils marchent ensuite sur Hai-duong qu’ils enlèvent le 4 décembre. Le lendemain, l’aspirant Hautefeuille s’empare avec huit marins de la place de Ninh-binh défendue par I 700 soldats annamites ; le 1o décembre, Garnier avec 120 hommes enlève la citadelle de Nam-dinh et rentre à Hanoi le 18 décembre. En moins d’un mois la plus grande partie du delta est conquise par 180 Français ! « Je suis exténué de fatigue, écrit Garnier à son ami Luro, je me trouve avec une province de deux millions d’âmes sur les bras... Vrai ! je ne peux pas tout faire. » Il faisait tout cependant, organisait tout, prévoyait tout. En attendant les renforts demandés d’urgence, il nommait des mandarins pour remplacer ceux qui étaient en fuite, recrutait
des auxiliaires et des miliciens annamites, faisait régner l’ordre dans tout le delta.
On vit alors arriver des représentants de la cour de Hué demandant à traiter et les négociations furent reprises. « Le traité commercial et le protectorat sont admis en principe, écrivit Garnier le 17 décembre, nous parviendrons donc en peu de jours, je l’espère, à une solution pacifique et satisfaisante. » Mais le 21 décembre, pendant une conférence, un cri retentit tout à coup : « La citadelle est attaquée ! les Héki sont là ! » Une bande de Pavillons Noirs à la solde des mandarins s’approchait de l’une des portes qu’elle essayait d’enlever ; loin derrière elle, les troupes annamites étaient massées avec leurs éléphants, prêtes à se lancer en avant en cas de succès.
DU TONKINGarnier poste aussitôt ses hommes sur le rempart et fait amener une pièce de 4 au-dessus de la porte attaquée ; en moins d’un quart d’heure nos obus forcent l’ennemi à se replier. « Il faut les poursuivre ! » s’écrie Garnier, et il s’élance à la tête d’une petite troupe. L’ennemi est chargé à la baïonnette. Près du village de Thu-lê, Garnier s’avance avec sa fougue habituelle ; il a près de lui trois hommes seulement. On le voit escalader une digue, puis la redescendre ; l’ennemi fuit Mais Garnier tombe, il est aussitôt enveloppé par les Héki et tué à coups de lance. Peu d’instants après, l’enseigne Balny d’Avricourt qui marchait à la tête d’une autre colonne était, comme son chef, enveloppé et massacré. Les corps décapités et mutilés furent rapportés dans la citadelle au milieu de la petite garnison désemparée. La fin tragique de Francis Garnier ruina les espérances de l’amiral Dupré. Animé d’un patriotisme ardent, il avait voulu résoudre la question du Tonkin contre la volonté du ministère de Broglie. Un succès décisif pouvait seul, pensait-il, justifier son initiative et ce succès il avait cru le tenir quand l’orgueilleuse cour de Hué avait enfin cédé, offrant de traiter après la prise de la citadelle de Hanoi. Maintenant tout semblait remis en question. L’amiral céda au découragement. Alors que nos citadelles étaient fermement tenues au Tonkin et que des résolutions énergiques eussent pu tout sauver, il songea surtout à faire oublier sa propre responsabilité. Dans une lettre au ministre, écrite le 4 janvier, pour rendre compte des événements, il regretta « l’excès de confiance et d’audace de M. Garnier et les imprudences auxquelles il s’était la ssé entraîner ». Et il abandonna la liquidation de l’entreprise au lieutenant de vaisseau Philastre, qui ignorait tout de ses commencements et qui crut de bonne foi que Garnier, qu’il n’aimait pas, avait outrepassé sa mission.
416Philastre avait été envoyé à Hué pour donner des explications au sujet de la prise de la citadelle de Hanoi, mais, quand il y arriva, le gouvernement annamite avait déjà envoyé deux plénipotentiaires auprès de Francis Garnier. Philastre se rendit donc au Tonkin, où il parvint trois jours après la mort de Garnier. Dans cette circonstance critique, il crut devoir s’emparer, sous sa propre responsabilité, de la direction politique Nhut-Chiêu des affaires. Doyen des inspecteurs et chef de la justice indigène de Cochin- Só Vge Song - Chi (Canal) chine, connaissant très bien l’annamite et les
Bai-Tu VS caractères chinois, Phi- Ruines de lastre passait pour avoir la Citadelle un caractère probe, mais
VS Nghia-Dio et duNord un esprit étroit. Un long R I SIÉRES séjour en Asie, une application constante à l’étude du droit et des institu- Trung-Thôn Ha - Yến -Khé Francier a cte tue" tions indigènes avaient émoussé chez lui le sens exact de l’intérêt fran- HÀ-NÔI ET ENVİRONS çais. N’avait-il pas écrit
HANOI EN 18771877 à Garnier : « Avez-vous Echelle 2 Km. songé à la honte qui va rejaillir sur vous et sur nous, quand on saura qu’envoyé pour chasser un baratier quelconque et pour tâcher de vous entendre avec les fonctionnaires annamites, vous vous êtes allié à cet aventurier pour mitrailler sans avis des gens qui ne vous attaquaient pas et qui ne se sont pas défendus ? » Prévenu contre Francis Garnier et convaincu du bon droit des Annamites, il s’érigea en justicier. Il abandonna délibérément tous les avantages qui renforçaient sa position de négociateur et signa une convention d’après laquelle les Français devaient restituer immédiatement toutes les citadelles et ne conserver que Haiphong.
En vain Jean Dupuis fit entendre les plus vives protestations. En vain les offi-
417ciers qui tenaient les citadelles multiplièrent les objections les plus fondées : un recul aussi humiliant abaisserait le prestige de la France, rien dans la situation présente ne le justifiait. Le docteur Harmand, avec ses 20 hommes et ses auxiliaires indigènes, imposait son autorité à la province de Nam-dinh. L’enseigne Hautefeuille tenait sur la route de Hué la position stratégique de Ninh-binh avec 5000 auxiliaires dont il avait fait de vrais soldats. Le sous-lieutenant de Trentinian installé à Hai-duong avec 15 soldats français avait organisé des milices et reconstitué l’administration. « Ma province est tranquille, écrivait-il, je me fais fort de tenir deux mois, au besoin sans secours. »
La convention fut exécutée : une à une les citadelles furent remises à l’autorité annamite ; Dupuis fut chassé de Hanoi, sa flottille et ses marchandises furent séquestrées, ses hommes internés dans les ports ; la citadelle de Hanoi fut rendue la dernière le 16 février.
Les mandarins avaient pris l’engagement de proclamer « une amnistie pleine et entière », de protéger nos partisans « contre toute réaction vexatoire. » Cette promesse, trop légèrement acceptée par Philastre, fut violée. Dès l’évacuation des citadelles, les représailles commencèrent. Tous ceux qui nous avaient aidés comme miliciens ou fonctionnaires furent pourchassés, molestés ou tués. Et les chrétiens, que leurs missionnaires avaient autorisés à prendre le parti de Francis Garnier, furent massacrés. Il y eut 107 villages détruits dans le vicariat du Tonkin occidental et 300 dans le Tonkin méridional. Mgr Puginier, dont l’amiral Dupré avait expressément sollicité le concours par une lettre du 6 octobre 1873, réclama vainement l’intervention du gouvernement de Saigon pour arrêter les incendies et les massacres. Philastre poursuivit à Hué les négociations en vue de
15 MARS 1874 la conclusion d’un traité définitif. Ce traité, que l’amira avait le plus vif désir de rapporter en France, fut signé à Saigon la veille même de son embarquement le 15 mars 1874.
L’Annam était déclaré souverain et indépendant vis-à-vis de toute puissance étrangère, et cette disposition visait surtout la Chine ; la France lui promettait aide et assistance et s’engageait à lui donner, sur sa demande, l’appui nécessaire pour maintenir dans ses Etats l’ordre et la tranquillité (art. 2). En reconnaissance de cette protection, le roi d’Annam s’engageait à conformer sa politique extérieure à celle de la France (art. 3). Ces dispositions établissaient un protectorat français sur l’Annam. Les trois provinces de Cochinchine occupées en 1867 par l’amiral
HISTOIRE DES COLONIES. T. V.
418de La Grandière nous étaient cédées en pleine et entière souveraineté (art. 5). La France faisait en échange remise de tout ce qui lui était dû de l’indemnité de guerre stipulée en 1862, et donnait à l’Annam cinq navires de guerre armés et équipés, 100 canons, I 000 fusils et 500 000 cartouches. La navigation était autorisée entre la mer et le Yunnan par la voie du fleuve Rouge. Les trois ports de Qui-nhon, Haiphong et Hanoi étaient ouverts au commerce. Nous avions le droit (art. 13) d’établir dans ces ports des consuls qui jugeraient les contestations entre les Européens et formeraient des tribunaux mixtes en cas de contestation entre un Européen et un Annamite. Enfin le gouvernement français devait nommer un résident ayant rang de ministre auprès de la cour de Hué.
L MIÈRE INTERVENTION ES RESULTATS DE LA PRE-Un traité de commerce fut signé par l’amiral Krantz le 31 août de la même année : il accordait à la France et à toutes les puissances étrangères un traitement identique dans les ports ouverts ; il instituait un droit de 5 pour 100 (réduit de moitié pour les marchandises expédiées de Saigon) et le gouvernement français devait mettre à la disposition des autorités annamites des fonctionnaires pour en assurer la perception. tion furent en proie aux calomnies. Le minis- Les deux héros de cette première interventère désavoua officiellement Francis Garnier ; il fut admis que son audace et sa témérité avaient compromis la politique du gouvernement, et quand l’amiral Dupré demanda une pension pour sa veuve, le ministre de la Marine la refusa. Jean Dupuis, qui faisait antichambre dans les bureaux, fut sacrifié. Rien n’était stipulé dans le traité du 15 mars pour l’indemniser de ses lourdes pertes. Il demanda vainement à rentrer en possession de sa flottille et de ses marchandises séquestrées, et quand le séquestre fut levé au bout de vingt mois, tout avait été mis au pillage ; ses réclamations auprès du gouvernement de Cochinchine restèrent sans résultat, il dépensa ses dernières piastres pour payer son personnel et fut enfin déclaré en faillite par le tribunal de Saigon. Il fallut à Dupuis cinq ans d’efforts incessants, d’appels réitérés au gouvernement français, à lopinion publique, au Parlement, pour obtenir que la lumière fût faite sur les événements de 1873 ; le rapport de M. Bouchet à la Chambre des députés le vengea enfin des calomnies et des injustices en, 1879. Ce rapport révéla en même temps le rôle exact de Garnier, qu’une véritable conspiration officielle avait tout fait pour obscurcir, et l’on admira en lui le hardi capitaine qui avait le premier planté le drapeau français au Tonkin. Les noms de Francis Garnier et de Jean Dupuis res-
419teront associés dans l’histoire ; il n’a pas tenu à ces deux bons ouvriers de l’œuvre française que notre première intervention au Tonkin, couronnant une longue suite d’efforts nécessitée par la violence des autorités annamites n’ait abouti à des résultats définitifs.
ÉVACUATION DE HANOICertes le traité du 15 mars 1874 apportait à la France de précieux avantages : il consolidait notre situation en Cochinchine et posait le principe de notre protectorat sur l’Annam, Avantages inespérés, il faut le dire, pour le gouvernement français, après la poli- tique négative que lui avait dictée la crainte des complications lointaines et de l’opposition sourde de l’Angleterre. Mais le traité avait le tort de ne pas définir d’une façon claire notre nouvelle position vis-à-vis de l’Annam et, par là, il contenait le germe de toutes nos difficultés futures : l’orgueilleuse cour de Hué ne devait pas se soumettre de bon gré à un protectorat aussi timidement proclamé, et la France, après la reddition humiliante du Tonkin, n’avait plus le prestige nécessaire pour s’imposer. Une faiblesse diplomatique appelle trop souvent le recours à la force.
Le gouvernement annamite interpréta la remise de l’indemnité et la livraison d’armes comme une sorte de rançon payée par la France ; devant ses peuples il se donna l’apparence d’un triomphe. Bientôt ses actes firent éclater sa duplicité. Il retarda jusqu’en avril 1875 la ratification du traité et ne promulgua le nouveau
: LES COMPAGNIES DU « FLEURUS » ET DU « DECRÈS » QUITTENT HANOI
420régime au Tonkin que le 15 septembre. Il gratifia Luu-vinh-phuoc d’un grade élevé dans le mandarinat et paya une solde aux Pavillons Noirs qui devinrent plus puissants que jamais sur le haut fleuve Rouge. A grand’peine, M. de Kergaradec, notre premier consul à Hanoi, fit deux voyages de reconnaissance sur le fleuve ; Dutreuil de Rhins, les docteurs Harmand et Maget, MM. Fuchs et Saladin entreprirent au milieu de mille difficultés l’exploration du Tonkin. Les pirates infestaient les côtes et les mandarins, obéissant aux ordres de Hué, montraient la plus mauvaise volonté. Le Tonkin était plus que jamais fermé au commerce.
Tu-duc, comme pour braver la France, implorait la protection de la cour de Pékin. En 1875, il appela les Chinois à l’aide contre les Pavillons Jaunes. En 1876, il envoya une ambassade solennelle porter à l’empereur une lettre et des présents, et le gouvernement de Saigon ne fit entendre aucune protestation, l’amiral Duperré estimant « qu’il ne convenait sans doute d’attribuer aucune importance à cet acte de pure courtoisie ». En 1878, Tu-duc demanda encore une fois l’intervention des troupes chinoises contre plusieurs milliers de rebelles du Kouang-si passés au Tonkin. Pendant que l’amiral Lafont, gouverneur de la Cochinchine, également sollicité, expédiait une compagnie pour renforcer nos gardes consulaires, c’est tout un corps d’armée que le vice-roi de Canton faisait passer au Tonkin. Nos petites garnisons restaient cantonnées dans les ports de Hanoi et de Haiphong, serrées de près par des bandes d’irréguliers chinois et de pirates. Le traité de 1874 était complètement méconnu, violé dans tous ses articles ; il était évident qu’une nouvelle intervention française s’imposerait bientôt.
Mais la France ne devait plus rencontrer au Tonkin les circonstances favorables qu’elle avait trouvées au cours de sa première intervention. Si Dupuis et Garnier s’étaient heurtés à l’hostilité violente des mandarins et des lettrés, les habitants, par contre, avaient accueilli les Français sans déplaisir ; beaucoup espéraient trouver en eux des alliés contre des maîtres détestés, et ce sentiment avait grandement facilité l’incroyable succès de l’expédition de Francis Garnier. Trente-sept ans plus tard, M. Ch. B. Maybon constatait à Hanoi la persistance du souvenir populaire de Do-pho-nghia (Dupuis) chez les gens du peuple. En abandonnant ces malheureux aux représailles des mandarins, Philastre avait commis à la fois une injustice et une faute. Instruits par cette cruelle expérience, les habitants du Tonkin, surtout les chrétiens, devaient hésiter désormais à nous apporter leur concours.
421LIDE LA CHINN DE LA CHINE
en 1879 appelaient son attention « sur notre situation Les instructions remises à M. Le Myre de Vilers équivoque au Tonkin et sur les moyens d’apporter un remède sérieux à un état de choses qui menaçait de devenir aussi compromettant pour nos intérêts que pour la dignité de la France ». Les Annamites entouraient d’égards Luu-vinh-phuoc, les pirates s’approvisionnaient d’armes modernes, les chrétiens étaient menacés. Autour de nos consuls, c’était la « conspiration du silence ».
Le gouvernement annamite était bien décidé à éluder toutes les stipulations du traité de 1874. « On a fort bien compris à Hué, écrit M. Raindre chargé de mission en 1879, que le voisin du Sud [la France] est aujourd’hui le seul vraiment redoutable ; c’est de plus celui dont l’action est la plus désastreuse au point de vue des lettrés et des classes dirigeantes, dont les prévarications et les abus seraient tout au moins fort menacés par le triomphe de notre influence. Aussi la cour et les mandarins s’attachent-ils à conserver au dehors un point d’appui contre nous, et, en l’état présent des choses, ce n’est guère que sur la Chine qu’ils peuvent tenter d’étayer quelque résistance. » De là l’envoi d’ambassades annamites à Pékin et la demande de troupes chinoises pour rétablir l’ordre au Tonkin. Ces appels réitérés de Tu-duc à son « suzerain » étaient considérés à Saigon comme sans importance, mais notre légation à Pékin, plus clairvoyante, dénonçait « l’affectation de la Chine à rappeler à chaque instant une suzeraineté qui est la négation même du protectorat français ». Cette situation allait amener la Chine à faire échec à notre politique en Annam.
A la vérité, le lien de vassalité qu’invoquait Tu-duc était précaire. Depuis que le royaume annamite s’était libéré de la domination chinoise, il avait jalousement maintenu son indépendance, envoyant simplement de temps à autre, sans périodicité régulière, quelques cadeaux de prix à Pékin et réclamant en retour l’octroi d’un sceau. A cet hommage traditionnel les souverains annamites n’attachaient, semble-t-il, qu’une signification de pure forme : quand Nguyên-anh détrôné avait voulu reconquérir son royaume, c’est avec la France qu’il avait traité, et à aucun moment il n’avait sollicité son prétendu suzerain. Il est vrai qu’une fois maître de tous les pays annamites, il avait envoyé à Pékin une ambassade avec des présents.
Le gouvernement chinois ne tarda pas à dévoiler ses vues. Le 10 novembre 1880,
422 RIVIÈREle marquis Tseng, ministre de Chine à Paris, écrivit que « le gouvernement chinois ne saurait regarder avec indifférence des opérations qui tendraient à changer la situation d’un pays limitrophe comme le royaume du Tonkin, dont le prince a reçu jusqu’à présent son investiture de l’empereur de Chine ». Le 27 décembre, le ministre des Affaires étrangères lui répondit que les rapports entre la France et l’Annam étaient réglés par le traité du 15 mars 1874. « La France a reconnu l’entière indépendance du souverain de l’Annam vis-à-vis de toute puissance étrangère, quelle qu’elle soit, lui a promis aide et assistance... Le gouvernement de la République a l’intention de se conformer aux stipulations du traité de 1874 et de remplir les obligations qui peuvent en découler pour lui. » Quelques mois plus tard, le 24 septembre 1881, le marquis Tseng fit savoir que « le gouvernement chinois ne reconnaissait pas le traité conclu en 1874 entre la République française et le roi d’Annam ». Dans sa réponse (rer janvier 1882), Gambetta, ministre des Affaires étrangères, attira l’attention du gouvernement de Pékin sur la différence entre son attitude présente et celle qu’il avait observée au moment où le texte du traité lui avait été officiellement notifié. Et il ajouta : « Vous comprendrez sans peine que, dans ces conditions, il nous soit malaisé d’admettre que le gouvernement chinois vienne contester aujourd’hui un traité existant et déjà entré dans la période d’application depuis près de huit années ; nous ne saurions nous arrêter en tout cas à une réclamation aussi tardive. » C’était seul à seul avec Hué que Paris entendait régler les difficultés tonkinoises. M. Le Myre de Vilers, tenu au courant des intentions du gouvernement, décida de renforcer la garnison de Hanoi, et le 25 mars 1882 le Drac et le Primauguet partirent pour le Tonkin emportant deux compagnies d’infanterie, une compagnie de marins, 20 artilleurs et 15 tirailleurs sous le commandement du capitaine de frégate Henri Rivière. Le chef de l’expédition était un brillant écrivain et un officier énergique. Selon les instructions du gouverneur, il devait surveiller les Pavillons Noirs, reprendre l’administration des douanes et éviter tout incident militaire. « Vous connaissez les vues du gouvernement de la République ; il ne veut à aucun prix faire une guerre de conquête... C’est politiquement, pacifiquement, administrativement que vous devez étendre et affermir notre influence au Tonkin et en Annam. » Singulière illusion ! Peut-être un déploiement considérable de forces eût-il permis d’atteindre ce résultat, mais quelques centaines de soldats ne devaient pas plus en imposer aux Annamites qu’aux Pavillons Noirs.
423Le commandant Rivière parvint à Hanoi le 2 avril avec sa petite troupe ; et ce fut la répétition des événements tragiques de 1873 : la même erreur politique initiale, la même imprudence militaire, le même héroïsme aussi, avec les mêmes conséquences désastreuses, la mort du chef et le massacre de nos partisans.
Dès les premières entrevues avec les mandarins, le désaccord éclata. En vain Rivière exposait-il le désir légitime du gouvernement français de voir établir la liberté commerciale sur le fleuve Rouge et de protéger ses nationaux molestés ; en vain montrait-il que sa mission ne comportait « rien que d’amical et de conforme à notre alliance avec le gouvernement annamite ». Les mandarins répondaient en attribuant les difficultés aux Pavillons Noirs et en niant toute connivence avec leurs bandes. Mais ils renforçaient la citadelle et rassemblaient des milices : la position de la petite troupe française devenait chaque jour plus périlleuse.
Le 25 avril, Rivière finit par sommer le tông-doc de faire évacuer la citadelle et d’y laisser entrer nos soldats. C’était un véritable ultimatum qui, remis à 5 heures du matin, prenait fin à 8 heures. N’ayant reçu aucune réponse, Rivière donna Pordre d’attaquer. Les portes furent canonnées ; nos soldats et marins s’élancèrent à l’assaut. A Io heures et demie, la citadelle était entre nos mains : la garnison annamite, qui avait perdu 150 hommes, était en fuite et le tông-doc, pour ne pas survivre à la défaite, s’était pendu. Le commandant Rivière fit détruire les portes et les défenses de la citadelle, occupa fortement un redan et la pagode royale, et rendit le reste aux Annamites.
Ce brillant fait d’armes eût facilité la solution des difficultés tonkinoises s’il avait été le point de départ d’une politique nette et énergique ; ce fut le contraire qui se produisit. M. Le Myre de Vilers fit ostensiblement désavouer à Hué le commandant Rivière, mais il décida en même temps de « profiter du terrain acquis par notre acte de vigueur ». A Paris, le ministère restait hésitant. Aux protestations du marquis Tseng contre le « coup de force » de Hanoi, M. de Freycinet répondait que « nous avions donné l’ordre au gouverneur de la Cochinchine d’assurer l’application du traité de 1874 » et que les suites de l’action engagée « concernaient exclusivement les deux Etats signataires » ; mais quand l’amiral Jauréguiberry, ministre de la Marine, qui avait une vue juste de la situation, demandait 6 ooo hommes pour le Tonkin, on lui en accordait 700.
Le gouvernement de Pékin, pressé par l’Annam de fournir des secours, ne déclara pas la guerre à la France, il la fit sans la déclarer, en envoyant des troupes, des armes et des munitions. A la fin de 1882, il s’enhardit au point d’offrir à la France comme base d’un accord le partage du Tonkin et le maintien de sa suze-
424raineté sur l’Annam ; le ministre de France à Pékin, M. Bourée, ne crut pas pouvoir refuser la conversation et s’engagea de sa propre initiative dans les négociations les plus regrettables pour le prestige et les intérêts français.
LE COMMANDANT RIVIÈRECependant Rivière, laissé à Hanoi avec 400 hommes, se consumait dans une inaction pénible. Les soldats annamites et chinois se rapprochaient chaque jour du petit corps expéditionnaire. En février 1883, un renfort de 750 hommes arriva et Rivière fit occuper les mines de Hongay ; peu après il s’empara de Nam-dinh, où les Annamites préparaient des barrages pour couper les communications avec la mer (27 mars). A Hanoi même, le commandant Berthe de Villers avait dû dégager par de vifs combats les abords mêmes de la place. Rapidement la situation s’aggravait : des Pavillons Noirs entouraient la ville où ils se glissaient chaque nuit, et, fait grave, les troupes régulières annamites ne se gênaient pas pour faire feu sur nos canonnières. En mai, les compagnies de débarquement de la Victorieuse et du Villars étant arrivées, Rivière ordonna une sortie pour débloquer la ville. Le 19, sous le commandement de Berthe de Villers, 400 hommes avec 3 canons se portèrent dans la direction du Sontay. Rivière malade accompagnait l’expédition en voiture.
Le commandant français avait-il une juste notion de la force des Pavillons Noirs de Luu-vinh-phuoc, de leur armement moderne, de leur acharnement au combat ? Avait-il gardé son plan suffisamment secret ? Ne fut-il pas trop audacieux dans son exécution ? A peu de distance de Hanoi, un vif combat éclata par surprise au passage du « Pont de papier ». L’avant-garde et une partie de la colonne qui avaient franchi le pont furent prises sous un feu violent sans pouvoir se déployer. Berthe de Villers était mortellement atteint, presque tous les servants de
425l’artillerie étaient hors de combat. Rivière prend le commandement et tente d’abord de poursuivre la marche en avant. Mais du gros village de Thien-tong sortent vivement des Pavillons Noirs armés de coupe-coupe et de fusils à tir rapide ; ils manœuvrent en bon ordre et leur feu décime la petite troupe française. Un grand drapeau noir est planté sur la route et l’on voit au loin les drapeaux des contingents annamites qui barrent la plaine. Rivière, toujours au premier rang, comprend le danger et ordonne la retraite. Mais au moment où il vient d’aider lui-même à relever un canon du Villars renversé dans un fossé, il tombe, l’épaule fracassée par une balle ; plusieurs officiers et soldats qui se précipitent pour le relever sont frappés à leur tour. Les Pavillons Noirs assaillent le groupe héroïque ; dans le tumulte Rivière disparaît. Cependant les lieutenants de vaisseau Pissère et de Marolles réussissent à arrêter l’avance de l’ennemi et à ramener à Hanoi le reste de la petite troupe.
Le combat du 19 mai était un échec grave ; les corps de quatre officiers restaient aux mains de l’ennemi, nous comptions aussi 28 hommes tués et une cinquantaine de blessés. Rivière, que Luu-vinh-phuoc avait ordonné de prendre vivant pour l’échanger contre l’évacuation de Hanoi, avait été porté inanimé dans la pagode où se tenait le chef des Pavillons Noirs, et celui-ci, exaspéré par la mort de son fils adoptif et premier lieutenant, avait fait trancher la tête du malheureux officier.
Depuis le 5 avril, la rupture était complète avec le gouvernement annamite : M. Reinhart, consul de France, avait été obligé de quitter Hué où sa vie était menacée.
Ainsi la politique hésitante que l’on avait suivie aboutissait à ce triste résultat : nos forces trop peu nombreuses tenues en échec par des bandes chinoises, la France bafouée par les cours de Pékin et de Hué, notre position de grande puissance compromise en Extrême-Orient. Il fallait prendre une décision : ou évacuer le Tonkin en renonçant au vague protectorat de 1874, ou envoyer des contingents suffisants pour rétablir notre prestige et imposer le respect des traités. J •ULES FERRY PRÉSI- DENT DU CONSEIL le gouvernement français avait déjà pris parti. Jules A la date du tragique combat du « Pont de papier », Ferry était au pouvoir depuis le 21 février 1883 et l’homme d’Etat que ses adversaires devaient bientôt appeler par dérision « le Tonkinois » entreprenait de redresser la situation par une action vigoureuse. Avec une ténacité inlassable et un admirable patriotisme, il allait pendant deux ans mener sans répit une lutte à la fois
426militaire, navale, diplomatique et parlementaire, faisant face à toutes les difficultés, bravant le parti pris et l’injustice, supportant sans faiblir les coups du sort qui éloignaient soudain le succès qu’il croyait tenir. Au terme de ces deux années, Jules Ferry devait être renversé du pouvoir, livré à la calomnie et à l’outrage, mais il avait sauvé notre entreprise indochinoise.
Dès le 5 mars, le nouveau ministère désavoua le ministre de France à Pékin. Estimant que « les pourparlers suivis à Tien-tsin et à Changhai avaient le grave inconvénient de nous faire perdre la position acquise depuis 1874 ", il rappela M. Bourée pour avoir « pris l’initiative de ces pourparlers ».
Le 27 avril il déposa une demande de crédits supplémentaires de 5 500 000 francs. Un renforcement du corps expéditionnaire, disait l’exposé des motifs, était nécessaire « pour nous établir solidement au Tonkin et pour affirmer aux yeux de tous notre résolution de nous y maintenir ». Sous le coup de l’émotion causée par la nouvelle de la mort de Rivière, la Chambre vota le projet de loi à l’unanimité.
Un renfort de 3 000 hommes partit. Le docteur Harmand, l’ancien compagnon de Francis Garnier en 1873, consul à Bangkok, fut nommé commissaire général civil (7 juin) : il devait remplacer le gouverneur de la Cochinchine pour négocier avec l’Annam et organiser le protectorat. Le général Bouet, commandant militaire de la Cochinchine, prit le commandement en chef des troupes de Hanoi, où il arriva le 16 juin, et l’amiral Courbet, chargé du commandement de l’escadre dite du Tonkin, arriva en baie d’Along le 20 juillet en même temps que M. Harmand atteignait Hanoi.
Le 3o juillet, les trois chefs se réunirent en conseil à Haiphong et adoptèrent un plan de campagne : « l’effort principal devait se porter à Hanoi, le point le plus important du delta, afin de désorganiser les bandes de Pavillons Noirs, Chinois et Annamites, qui s’étaient retranchées dans de fortes positions vers Phu-hoai entre le Day et le fleuve Rouge. » Il était, d’autre part, nécessaire d’intervenir à Hué où Tu-duc venait de mourir (17 juillet), car « c’était de là que partaient les ordres donnés pour la résistance aux mandarins du Tonkin, les subsides et les encouragements aux Pavillons Noirs » (Livre jaune).
Le I5 août le général Bouet se porte à l’Ouest de Hanoi avec toutes ses forces, I 800 hommes et I4 pièces, groupés en 3 colonnes. Deux journées de combats coûtent 300 morts et I 000 blessés à l’ennemi, qui est refoulé vers Sontay. Le 19 août, après un vif engagement, le colonel Brionval s’empare de Hai-duong. Les principaux points du delta sont fortement tenus.
Courbet conduit l’escadre à l’entrée de la rivière de Hué. Les 18 et 19 août,
427 G.Hil bombarde les forts de Thuan-an. Le 20, les troupes de débarquement sont mises à terre au son de la Marseillaise ; les Annamites se défendent avec bravoure, mais nos colonnes d’assaut s’élancent et bientôt le pavillon français flotte sur les ouvrages. Une suspension d’armes est accordée et M. Harmand se rend à Hué porteur d’un LE PONT DE PAPIER projet de traité que le gouvernement annamite s’empresse de signer (25 août).
Il était dit dans l’art. Ier : « L’Annam reconnaît et accepte le protectorat de la France avec les conséquences de ce mode de rapports au point de vue diplomatique européen, c’est-à-dire que la France y présidera aux relations de toutes les puissances étrangères, y compris la Chine, avec le gouvernement annamite. » D’autres articles établissaient fortement notre autorité au Tonkin (retrait des troupes annamites de ce pays, installation aux chefs-lieux de provinces de rési-
428 LE DOCTEUR HARMANDdents français surveillant la perception et l’emploi des impôts) et laissaient par contre à l’Annam une certaine indépendance sous le contrôle d’un résident général, mais en réduisant le royaume à l’impuissance par l’attribution du Binh-thuan à la Cochinchine et des trois provinces septentrionales au Tonkin. Le « traité Harmand » ne laissait place à aucune ambiguité : pour surveiller son application, un résident, M. de Champeaux, fut installé à Hué en septembre. Ainsi une politique énergique redressait rapidement la situation. Mais que de difficultés assombrissaient l’avenir ! Les premiers combats avaient révélé « le nombre croissant des ennemis, leur armement, leur valeur incontestable » (dépêche du général Bouet, 23 août) et faisaient apparaître la nécessité de renforts considérables. Le désaccord régnait dans le « triumvirat » ; éconduisait J. Dupuis qui proposait de mettre sa grande influence au service de la politique française ; il prétendait diriger les opérations et critiquait durement la prudence du général Bouet. Celui-ci finit par quitter le Tonkin (septembre) et alla à Paris expliquer sa conduite. Le 25 octobre, le ministre investit l’amiral Courbet du commandement des forces de terre et de mer et donna l’ordre à M. Harmand de le laisser agir ; un mois plus tard, il rappela le commissaire général civil, qui dut remettre ses pouvoirs à l’amiral.
La cour de Hué mettait un retard singulier à porter la Convention de 1883 à la connaissance des mandarins provinciaux. Au Tonkin, où le prince Hoang-kevien, beau-frère de Tu-duc, commandait les troupes annamites secondées de nombreux contingents chinois, la piraterie sévissait aux portes de Haiphong et de Hanoi, des villages chrétiens étaient détruits. A Hué même, sous l’influence de deux mandarins ambitieux, Nguyên-van-tuong et Tôn-that-thuyet, le roi Hiep-hoa était empoisonné et remplacé par un enfant de quinze ans, Kien-phuoc, proclamé sans le consentement de notre résident.
LE DOCTEUR HARMAND
429La Chine persistait dans une attitude hostile. Si le vice-roi du Tche-li, Lihong-tchang, ne voulait pas la guerre, le Tsong-li-yamen et le marquis Tseng y poussaient de toutes leurs forces. Aux propositions conciliantes de la France, le gouvernement chinois faisait répondre officiellement le 16 novembre 1883 que si les troupes françaises « envahissaient le territoire occupé par ses soldats cantonnés dans le Tonkin, c’était que l’intention de la France était de rompre la paix, que les troupes chinoises ne pourraient les regarder impassibles » et que l’ « on arriverait infailliblement à se battre ».
En France, les premiers actes énergiques du cabinet J. Ferry surprenaient et inquiétaient l’opinion et provoquaient à la Chambre l’opposition la plus acharnée : les radicaux unis aux monarchistes dénonçaient — avec une passion d’où l’esprit de parti n’était pas absent — Pexpansion coloniale comme un danger pour la sécurité de la France. Le ministère était coupable à leurs yeux de conduire la France à l’aventure. Dans la séance du 30 octobre, le ministre des Affaires étrangères, Challemel-Lacour, répond : « Je ne connais pas d’entreprise qui ne soit une aventure et la peur des aventures peut nous tuer. Elle ne peut que conduire au repos absolu et quelquefois à des défaillances irréparables. » Challemel- UN « MARSOUIN » (d’après Roger de l’Isle : Au Tonkin). Lacour, malade et fatigué, se retire bientôt, et J. Ferry prend le ministère des Affaires étrangères (20 nov.). Il tente d’expliquer aux députés toute la portée de l’entreprise tonkinoise, il montre l’activité des puissances dans le monde, il parle de l’avenir : « Il serait détestable, antifrançais, s’écrie-t-il, d’interdire à la République d’avoir une politique coloniale. » Au Sénat, le duc de Broglie proclame au nom de la droite que les expéditions lointaines ne peuvent qu’affaiblir la France : ses intérêts vitaux sont en Europe où sa frontière est vulnérable. J. Ferry fait magnifiquement le procès de la politique d’abstention : « Un pays ne grandit pas quand il hésite devant les
430moindres difficultés, quand il a l’oreille attentive au moindre cri d’alarme, quand il est la dupe de toutes les comédies de presse, quand il n’a pas en lui-même la confiance qu’il faut qu’il ait, parce qu’elle est juste, parce qu’elle est légitime, parce qu’elle est nécessaire... Je vous prie de voter à la plus grande majorité possible les crédits qui nous permettront à la fois de négocier et de combattre. »
TLES OPERATIONS AULes votes obtenus du Parlement allaient permettre de lutter au Tonkin et de négocier avec la Chine. • TONKIN. - SONTAY voyait clairement les difficultés : « Trois mois trop Nommé commandant en chef, l’amiral Courbet tard, hélas ! écrivait-il à un ami le ter novembre 1883..., les deux places fortes de Sontay et de Bac-ninh ont eu le loisir de recevoir de Chine tous les secours désirables en hommes, canons, munitions. » Ne voulant rien laisser au hasard, il n’engagea d’abord que des actions partielles ; puis quand l’arrivée des renforts eut porté ses effectifs à 9 000 hommes, il décida de prendre Sontay.
SONTAYLa place était formidablement défendue. Tout autour des murs et des fossés de la citadelle à la Vauban, Echelle une seconde enceinte penta- Phu Nhy 500 1000 m. gonale avait été construite ; Ha Tray c’était un parapet en terre de 5 mètres d’épaisseur avec bat- Pagode de Mien Hai Dong Xuan hieu le Fort teries casematées, précédé d’un -te Nopdl Ph Xa pin Chieu large fossé rempli d’eau et d’une bordure de sauts-de-loup plan- Vien LOC tés de pointes de bambous. La Phue Tho digue longeant le fleuve, puissamment fortifiée, armée de Phuong Dinh canons et reliée au village de Phu-xa, fortifié lui aussi, constituait une troisième ligne de défense. 25 000 hommes occupaient ces ouvrages, Io 000 réguliers chinois, 10 000 Pavil- Ions Noirs et 5000 Annamites.
Le Il décembre, Courbet quitte Hanoi avec un corps de 5 500 hommes divisé en deux colonnes, plusieurs batteries, des canonnières. Le 14, il attaque les ouvrages de Phu-xa qui sont enlevés dans un assaut meurtrier par la légion étrangère, l’infanterie de marine et les tirailleurs annamites. Le 16, après un jour de repos, il déplace le combat et fait attaquer la porte Ouest de la seconde enceinte. Vers 5 heures du soir, après un long bombardement, fusiliers marins et fantassins s’élancent furieusement à l’assaut et enlèvent le retranchement ; les Chinois se réfugient dans la citadelle et nos troupes couchent sur leurs positions. Pendant la nuit, l’ennemi vaincu et démoralisé évacue la place, où l’amiral fait son entrée le 17 décembre au matin.
431 HUNG-HOALa prise de Sontay jetait le désarroi parmi les vaincus, qui perdaient un millier d’hommes, cinquante canons et un matériel considérable. Elle nous donnait une base d’opération pour marcher sur Hung-hoa et la vallée du fleuve Rouge. Cette belle victoire était due autant à l’habileté, à la prudence, à la sûreté de vue du chef qu’à l’entrain et à la valeur des troupes. Après Sontay, l’amiral voulait marcher sur Bac-ninh occupé par les réguliers chinois, puis sur Hung-hoa où s’étaient réfugiés les fuyards de Sontay. Mais de nouveaux renforts arrivaient de France, portant à 17 000 hommes l’armée du Tonkin ; Courbet dut céder le commandement au général de division Millot (février 1884). Nommé vice-amiral, il regagna le Bayard après avoir fait ses adieux à ses troupes : « Soldats de Lang Son PPhu Lang Thuong et marins... c’est avec un profond chagrin que je vous quitte. Jamais Route ap Cau je n’oublierai avec quelle bravoure Bac Ninh Lang Vac vous avez tenu le drapeau de la Phu Tu Son Truong Son, Sept- France. Mon ambition eût été de oPagodes partager encore vos dangers et votre gloire. J’applaudirai de tout •Phu Thuan Than Wam Sad Phuc cœur à vos nouveaux succès. » HANGI Route de Haiphong Batang
Le général Millot suivit le plan de campagne arrêté par Courbet, Hai Duong et un mois après son arrivée, il Echelle 20Km dirigea ses forces contre Bac-ninh. BAC-NINH Les Chinois tenaient fortement la « route de Chine » qui, de Hanoi, gagne Bac-ninh, Lang-son et la frontière. Pour éviter ces obstacles, le général donna l’ordre à la ire brigade de Hanoi (géné-
432ral Brière de l’Isle) de suivre la rive droite du canal des Rapides et de le traverser à Chi-nê, à la 2e brigade de Hai-duong (général de Négrier), de se rendre par eau à Sept-Pagodes et de là à Bac-ninh par la rive droite du Sông-cau. Le mouvement commença le 7 mars ; le ir la jonction des deux brigades s’opérait, et le 12, pendant que le général Brière de l’Isle attaquait la hauteur fortifiée de Truong-son, le général de Négrier poussa droit sur Dap-cau, qu’il enleva. Les Chinois étaient coupés de la route de Lang-son, ce fut le signal de leur déroute : ils évacuèrent la citadelle et la ville, abandonnant une centaine de canons, une batterie Krupp, quantité de fusils modernes, de nombreux étendards. Le soir même, la ire brigade occupa Bac-ninh. Les Chinois furent poursuivis par Négrier jusqu’à Phu-langthuong et Kep dont les forts tombèrent entre nos mains, pendant que Brière de PIsle poussait jusqu’à Thai-nguyen et s’en emparait (19 mars).
L ES TRAITÉS DE TIEN-TSIN (11 MAI) ET DE HUE (6 JUIN 1884)Le Il avril, les troupes françaises se portèrent sur Hung-hoa, la 2º brigade arrivant devant la ville la trouva évacuée. L’ennemi démoralisé par ses précédentes défaites, craignant un mouvement tournant, avait incendié la ville et pris la fuite. Le delta était en notre possession. les événements du Tonkin. Le 12 avril, A Pékin, on suivait avec inquiétude deux décrets avaient ordonné la mise en accusation des gouverneurs du Yunnan et du Kouang-si, pour n’avoir pas su défendre et secourir Sontay et Bacninh. Mais comme nos victoires répétées attestaient notre volonté de nous installer au Tonkin et d’y rester en maîtres, le parti de la conciliation finit par l’emporter. Li-hong-tchang prit une influence prépondérante. Par l’intermédiaire d’un agent des douanes chinoises, il fit proposer au capitaine de frégate Fournier, commandant le Volta, personnellement connu de lui, la négociation officieuse d’un accord. Le gouvernement français autorisa les pourparlers qui eurent lieu à Tien-tsin, en dehors de notre représentant à Pékin et à son insu. Ils aboutirent le II mai à la signature d’une convention préliminaire.
La France s’engageait à « respecter et protéger contre toutes agressions d’une nation quelconque et en toutes circonstances les frontières méridionales de la Chine limitrophe du Tonkin » (art. Ier) et « renonçait à demander une indemnité à la Chine » (art. 3). L’Empire du Milieu, « rassuré par les garanties formelles de bon voisinage... données par la France..., prenait l’engagement : 1° de retirer immédiatement sur ses frontières les garnisons chinoises du Tonkin ; 2º de respecter dans le présent et dans l’avenir, les traités directement intervenus ou à inter-
888 HIST. COLONIES, INDE. — T. V. PLANCHE
433venir entre la France et la cour de Hué » (art. 2). Les dates d’évacuation du Tonkin par les corps chinois furent précisées dans une note que remit le commandant Fournier à Li-hong-tchang (17 mai). Celui-ci ne présenta pas d’objection.
Quelques jours plus tard, le nouveau ministre de France en Chine, M. Patenôtre, de passage à Saigon pour se rendre à son poste, reçut l’ordre de se rendre à Hué négocier un nouveau traité de protectorat. Il s’agissait de remplacer le traité Harmand qui n’avait jamais été présenté à la ratification des Chambres. Le 6 juin, dans le palais de la résidence de Hué, le sceau royal, symbole de la vassalité de l’Annam, que Gia-long avait reçu de l’empereur de Chine, fut solennellement remis à M. Patenôtre et fondu dans un creuset en présence des ministres annamites. Aussitôt après, le traité de protectorat fut signé.
Cet instrument diplomatique est resté le fondement de notre protectorat : « L’Annam reconnaît et accepte le protectorat de la France. La France représentera l’Annam dans toutes ses relations extérieures » (art. Ier) ; la France garantit l’intégrité des Etats de S. M. le roi d’Annam, « l’autorité française pourra faire occuper militairement sur le M. PATENÔTRE territoire de l’Annam et du Tonkin les points qu’elle jugera nécessaires » (art. I5) ; « les étrangers de toute nationalité seront placés sous la juridiction française » (art. II).
Mais le nouveau traité consacre les deux formes de protectorat déjà établies par le traité de 1883 : l’Annam conserve une indépendance relative pendant que le Tonkin est soumis à un protectorat beaucoup plus étroit qui équivaut à une demi-annexion.
En Annam, un résident général installé à Hué aura « le droit d’audience privée et personnelle » auprès du roi (art. 5) ; les mandarins continuent à administrer les provinces, sauf en ce qui concerne les douanes et les travaux publics (art. 3) ; « les quan-bo percevront l’impôt ancien sans le contrôle des fonctionnaires français et pour le compte de la cour de Hué » (art. II). La volonté d’accorder au souverain annamite des conditions favorables se marque encore dans la clause territoriale
HISTOIRE DES COLONIES. T. V.
434qui restitue à l’Annam les provinces cédées en 1883 à la Cochinchine et au Tonkin (art. 3).
Au Tonkin, il y aura des résidents français dans les chefs-lieux de province (art. 6) ; les mandarins « continueront à gouverner et à administrer sous leur contrôle, mais ils devront être renvoyés sur la demande des autorités françaises » (art. 7) ; les résidents centraliseront, avec le concours des quan-bo, le service de l’impôt « dont ils surveilleront la perception et l’emploi » (art. II).
L ’INCIDENT DE BAC-LEQuoi que l’on puisse penser des adoucissements apportés au traité Harmand (beaucoup en nièrent l’opportunité) et de la distinction créée entre l’Annam et le Tonkin, on doit admettre que nous étions en 1884 les maîtres du pays, puisque la Chine par le traité de Tien-tsin et l’Annam par le traité de Hué reconnaissaient formellement notre protectorat. L’ère des difficultés semblait close et J. Ferry touchait au but que lui avait assigné son ardent patriotisme, lorsqu’un soudain retour de fortune remit tout en question. « l’évacuation immédiate » des Chinois, une colonne de Pour occuper le haut Tonkin qui devait être libéré par 8o0 hommes commandée par le lieutenant-colonel Dugenne partit le 15 juin dans la direction de Lang-son. Après avoir passé le Sông-thuong, elle fut accueillie par les coups de feu de réguliers chinois qui lui barraient le passage. Leur chef envoya un parlementaire pour dire qu’il n’avait pas reçu l’ordre de se retirer, il demanda un délai de six jours. Le colonel Dugenne, sans en référer à Hanoi, refusa le délai et fit reprendre la marche en avant. Nos troupes, assaillies furieusement par les Chinois, combattirent jusqu’à la nuit. Le lendemain, le colonel, reconnaissant l’impossibilité de forcer le passage, donna l’ordre de la retraite qui s’exécuta en combattant jusqu’au village de Bac-lé. Cette sanglante affaire nous coûtait une centaine d’hommes, deux officiers tués et cinq blessés.
Ainsi l’inexpérience du négociateur français de Tien-tsin, la duplicité du plénipotentiaire chinois, la hâte d’un chef militaire mettaient en question l’instrument de paix signé le Il mai. L’opinion française s’échauffa, réclamant une revanche du « guet-apens de Bac-lé » ; J. Ferry télégraphia à Li-hong-tchang son irritation : « En vue d’assurer la paix et le bien de nos deux pays, nous avons fait un traité sérieux. L’encre est à peine sèche et il est violé. » Il fallut de nouveau combattre et négocier.
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L’AMIRAL COURBET
436 LA RIVIÈRE MIN ET FOU-TCHEOULe 12 juillet, J. Ferry adresse au gouvernement chinois un ultimatum exigeant ’exécution immédiate de l’article 2 de la convention et le paiement d’une indemnité de 250 millions ; il ordonne en même temps à la flotte française de se mettre en mesure d’agir. Le gouvernement chinois recourt selon son habitude à des moyens dilatoires, il discute sur l’évacuation qu’il accepte et sur l’indemnité qu’il refuse, il demande une prolongation du délai, il sollicite l’intervention des puissances. J. Ferry maintient son ultimatum et, le délai expiré, fait bombarder Kelung par notre escadre d’Extrême- Orient (5 août). Crète de Cor Après cet acte de vigueur, J. Ferry laisse un certain délai Fou Tchéou s’écouler, il fait entendre qu’il réduirait volontiers le montant de l’indemnité, mais il autorise l’amiral Courbet à prendre position à l’entr rnement de Pékin persiste à refuser toute indemnité et sollicite toujours la médiation des puissances. J. Ferry, qui a obtenu de la Chambre un nouveau vote de confiance, fait présenter un second ultimatum plus comminatoire (19 août), auquel la Chine ne répond qu’en remettant à notre chargé d’affaires son passeport (21 août) et en activant l’envoi de troupes au Tonkin. Le 22 août Courbet reçoit l’ordre d’agir.
Le 23, l’amiral pénètre hardiment avec son escadre dans la rivière, brûle ou coule 22 bâtiments sur les 25 qui composaient la flotte chinoise, bombarde et détruit l’arsenal de Fou-tcheou, puis redescend la rivière Min, prenant à revers et détruisant méthodiquement tous les ouvrages, forts, batteries casematées qui défendent le passage. En huit jours cette opération navale, conduite avec autant d’audace que de science militaire, coûte aux Chinois leur arsenal de Fou-tcheou, leur flotte, 2 000 officiers et matelots.
Mais la rivière Min est loin de Pékin et ce brillant fait d’armes n’émeut qu’à peine le gouvernement chinois ; un nouvel effort est nécessaire. Courbet insiste auprès du ministre pour être autorisé à porter la guerre dans le Nord, à bombarder Port-Arthur et Wei-hai-wei, à faire le blocus du Tche-li. C’était sans doute le seul plan d’action réellement efficace, mais J. Ferry avait à ménager les susceptibilités de l’Angleterre, il était soucieux de ne lui fournir aucun prétexte d’intervention. Il se défiait aussi, non sans raison, d’un Parlement toujours prompt à s’alarmer et à semer l’inquiétude dans le pays. A une action rapide et décisive, il préférait un blocus partiel, des gages, des représailles, dont il pouvait toujours soutenir que ce n’étaient pas des actes de guerre. Aussi donne-t-il l’ordre de reprendre les opérations de Formose.
LA RIVIÈRE MIN ET FOU-TCHÉOU
437L’amiral, sur le Bayard, rejoint devant Kelung son lieutenant, le contre-amiral Lespès, qui a déjà commencé le bombardement. Il n’approuve guère ce plan : « C’est une campagne mal engagée, écrit-il le 13 octobre, et dont nous ne tirerons aucun avantage sérieux. » Durant de longs mois nos forces navales, aidées de contingents d’infanterie empruntés au Tonkin, vont s’user devant Formose dans une lutte épuisante.
Kelung et les forts qui le dominent sont occupés, pendant qu’une attaque semblable échoue à Tam-sui ; le blocus de l’ile est déclaré le 20 octobre. Mais la difficulté du terrain, l’énergique résistance des Chinois, la dysenterie, la fièvre, le choléra qui déciment nos troupes empêchent le colonel Duchesne, le futur conquérant de Madagascar, d’élargir la zone occupée en arrière de Kelung. D’héroïques combats sont livrés au Cirque, à la Table, dans les derniers jours de janvier 1885 et de nouveau au début de mars. Les navires de l’escadre surveillent le blocus et courent sus aux bâtiments de guerre chinois qui s’aventurent au large : le 14 février, deux frégates chinoises rencontrées aux abords de Che-pou sont attaquées avec une audace inouïe et coulées par les deux canots porte-torpilles du Bayard que commandent le capitaine Gourdon et le lieutenant Duboc. « Avec des officiers et des hommes de cette trempe, écrit Courbet au ministre, on peut exécuter tout ce qui est humainement possible. »
Les hostilités cependant allaient changer de caractère. Sans déclaration de guerre, nous pouvions nous ravitailler dans les ports étrangers de l’océan Indien et de la mer de Chine, mais notre escadre n’avait pas le droit d’arrêter les transports de troupes chinoises, d’armes et de munitions voyageant sous pavillon neutre. Soudain l’Angleterre promulgua le Foreign enlistment act et interdit à nos navires de s’approvisionner dans les ports britanniques. Il fallut en toute hâte organiser des dépôts de charbon à Obock, Mahé, Pondichéry ; par contre la France put appliquer rigoureusement dans la mer de Chine le droit des belligérants et empêcher la contre bande de guerre (février 1885).
438 DU TONKINLa Chine fut atteinte durement par cette mesure. Sa position devint plus critique encore quand le gouvernement français prit la décision de considérer le riz comme contrebande de guerre (z1 février). L’amiral, qui réclamait depuis longtemps cette mesure, organisa le blocus des côtes et des embouchures pour affamer les provinces du Nord. Il attaqua les îles Pescadores, s’empara du port de Makong et établit en ce point stratégique son quartier général (29-31 mars) pour préparer une nouvelle campagne dirigée contre les ports du Nord. La Chine était à bout de résistance. La malheureuse affaire de Bac-lé ne pouvait qu’aggraver notre position en Annam et au Tonkin. Les deux régents Tuong et Thuyet ne cachaient guère leurs sentiments hostiles ; le gouvernement annamite refusait de se plier aux obligations du protectorat. Moins de deux mois après la signature du traité Patenôtre, le jeune roi Kien-phuoc mourait mystérieusement et son jeune frère âgé de quatorze ans était aussitôt proclamé roi à l’insu de notre représentant. Il fallut l’envoi d’un bataillon et d’une batterie à Hué pour contraindre la cour à demander l’assentiment de la France à l’avènement de Ham-nghi.
Le général Millot malade obtint de rentrer en France et le général Brière de l’Isle reçut le commandement du corps expéditionnaire. Le nouveau commandant en chef connaissait bien le Tonkin où il guerroyait depuis de longs mois et il avait la confiance des troupes. Sa tâche était lourde : réprimer la rébellion dans le delta, pourchasser les Pavillons Noirs et les pirates, surtout refouler vers la frontière les contingents réguliers chinois. Ceux-ci étaient de plus en plus nombreux, car depuis Bac-lé les autorités chinoises profitaient de la saison des pluies qui immobilisait nos troupes pour faire des levées d’hommes dans le Kouang-si et le Kouang-tong. Ces forces nouvelles affluaient par toutes les voies du Nord du Tonkin et menaçaient de nous déborder ; une action vigoureuse s’imposait.
Deux colonnes furent formées : l’une, commandée par le général de Négrier, devait déblayer la vallée du Sông-thuong, l’autre sous le lieutenant-colonel Donnier devait opérer dans la vallée du Luc-nam. Les opérations furent rapidement menées, mais pénibles et sanglantes.
Le colonel Donnier débarque le 6 octobre à Lam, dont il refoule la garnison chinoise sur Chu. Le 9, après avoir reçu des renforts, il reprend l’offensive, conquiert le terrain pas à pas ; le ir il emporte la position chinoise que défendent cinq forts casematés et s’y installe pendant que l’ennemi bat en retraite sur Lang-son.
439De son côté Négrier arrive le 8 octobre en vue de Kep, où il se heurte à une forte organisation défensive. Les troupes chinoises qui combattent en rase campagne sont vaincues et refoulées, mais Kep tient toujours sous le bombardement. Il ne faut pas moins de quatre assauts pour emporter la position dont les défenseurs se font tuer sur place. « Les Chinois qui étaient devant nous, écrit Brière de l’Isle après les combats d’octobre, faisaient partie des meilleures troupes de l’Empire. Ils sont parfaitement armés et manœuvrent à l’européenne. Leurs pertes, excessivement graves, s’élèvent à environ 3 000 tués. »
Mais voici que les Chinois descendent la rivière Claire en masses profondes : à plusieurs reprises ils attaquent notre garnison de Tuyen-quang, d’abord au milieu d’octobre, puis en novembre. Il faut dégager la place. Le 18 novembre le colonel Duchesne se porte en avant : il rencontre les Chinois fortement retranchés à Duoc, enlève leurs positions après un vif combat, parvient à Tuyen-quang dont il relève la garnison, puis rentre à Hung-hoa.
Ces victoires n’ont qu’un effet momentané, car le nombre des Chinois grossit de toutes parts. A la fin de décembre, on apprend que Tuyen-quang est de nouveau attaqué et que 12 000 Chinois descendent LE GÉNÉRAL DE NÉGRIER d’An-chau sur Chu. Le général en chef, sur le point de marcher sur Lang-son, juge nécessaire de refouler d’abord l’armée d’An-chau. Il envoie contre elle le général de Négrier qui débouche le 3 janvier sur le flanc de l’ennemi ; le combat de Nui-bop se poursuit le lendemain et les Chinois sont contraints à une retraite précipitée et à l’abandon d’un important matériel.
On peut alors préparer l’opération décisive, la marche sur Lang-son. Deux routes s’offrent à nos colonnes, la route mandarine par Bac-lé et Than-moi, directe et hérissée de défenses chinoises, et la route par le col de Deo-vang et Dong-sung, plus longue, mais sans doute moins fortifiée. Brière de l’Isle opte pour la seconde et s’y engage le 3 février avec deux brigades. Par d’incessants assauts il enlève
440les fortins chinois qui lui barrent la route à Cao-nhat, à Ha-hoa, à Dong-sung, enfin à Bac-viay. Le 13 février, il fait son entrée à Lang-son d’où l’ennemi a fui, en abandonnant une énorme quantité de matériel dont trois batteries de canons rayés.
Brière de l’Isle voudrait poursuivre les Chinois au delà de la Porte de Chine, mais de graves nouvelles lui parviennent de Tuyen-quang, où le commandant Dominé est assiégé avec 500 hommes ; ces braves résistent victorieusement depuis plus d’un mois à près de 1o ooo soldats du Yunnan et Pavillons Noirs.
Pendant que Négrier, laissé à Lang-son avec une seule brigade, consolide et élargit les positions françaises vers Dongdang et Thât-khe, le général en chef redescend sur Hanoi par la route mandarine et se LA ROUTE DE LANG-SON , dirige en toute hâte (D’après un croquis du Tour sur Tuyen-quang. Le du Monde). 2 mars, il se heurte à Hoa-moc à trois rangées d’ouvrages successifs appuyés à la rivière Claire et dirigés contre un ennemi venant du Sud. Luu-vinh-Phuoc y commande 8 ooo hommes qui opposent une furieuse résistance ; tous les assauts se brisent devant leurs tranchées. Enfin, à la nuit tombante, après des efforts surhumains, l’infanterie de marine prend pied dans les lignes chinoises et enlève l’un des forts du centre. Le lendemain matin un assaut général donné avec furie emporte toutes les défenses et les Chinois s’enfuient vers Phu-an-binh. Nos pertes sont lourdes : 500 hommes dont 26 officiers, mais Tuyen-quang est débloqué (3 mars).
L’héroïque garnison était à bout de forces après trente-six jours de siège et la perte du tiers de son effectif. Les assiégeants avaient ouvert des tranchées et creusé des mines pour faire sauter les remparts ; ils avaient réussi à faire une brèche et donné l’assaut. Sept fois ils avaient été victorieusement repoussés. Brière de l’Isle félicita dans un ordre du jour le commandant Dominé et ses soldats : « Aujourd’hui vous faites l’admiration des braves troupes qui vous ont dégagés, au prix de tant de fatigues et de sang versé ; demain vous serez acclamés par la France entière. »
441 LA PAIX AVEC LA CHINEMalgré l’énorme supériorité numérique des Chinois, les troupes françaises, merveilleuses d’entrain et de bravoure, les refoulaient partout. Sur terre comme sur mer la Chine se sentait vaincue et les partisans de la paix reprenaient l’avantage à Pékin. Le gou- Echelle Route mandarine 25 50 Km. Route secondaire Nam Nang o KOUANG SI Dong Khe That Khe Long Tchéou Song ) Bac Kan U CHINE Bang Bô Porte de Nam Quan Dong Dang KOUANG• TONG Yen Bay Song Chey Tuyen Quang AGi Noc Lang Son rte de Chima
Phu- Doan Phu Tho Thai Nguyen Bac L Thanh Mai Dong Sung Déo- Huang Hoa Viet Tri - Bach Hao Vinh Yen •Phuc Yen Phu Lầng Thưong Dộp Cac Bac C Luc Ngan Quan], am It Uco Vand An Chau Luc Painte Pagoded Tien- Yen Bac Ninh Son Tay Sept Pagodes Dong Trieu Yen Hinere Ha- Dong O HANOI Ca Tang Hai Duon Haiphong • Hoa Binh
Cho Bo Hung Yen and vernement chinois eut recours à sir Robert Hart, inspecteur général des douanes chinoises, et à M. Campbell, son représentant à Londres, pour renouer avec la France les relations interrompues.
Deux mois de négociations conduisirent à l’établissement d’un protocole aux termes duquel « la Chine consentait à ratifier la convention de Tien-tsin et la France déclarait qu’elle ne poursuivait pas d’autre but que l’exécution pleine et entière de ce traité » ; les hostilités devaient prendre fin sans délai et le blocus de
442Formose serait levé dès la signature du traité définitif. D’indemnité il n’était plus question : la France faisait preuve d’une extrême modération, parce que, dans l’état d’énervement où étaient l’opinion et le Parlement, nous avions autant que la Chine besoin d’une paix immédiate. A la fin de mars, l’accord réalisé à Paris était soumis au gouvernement de Pékin et l’on attendait d’un moment à l’autre son acceptation officielle.
Un télégramme vint, mais hélas ! du Tonkin (27 mars) : nos troupes s’étaient heurtées le 23 à 40 000 Chinois et avaient subi un grave échec. Encore une fois, à la veille du succès, la fortune nous trahissait. L’opinion s’affola. J. Ferry, renseigné sur l’état des négociations, ne crut pas devoir en faire état. Il fit appel au patriotisme de la Chambre : « Dans ces entreprises lointaines et difficiles, dit-il, il y a toujours des mécomptes possibles, des revers passagers ; mais ce n’est pas une raison, ce ne sera jamais une raison de perdre le sang-froid, de se relâcher de la fermeté, de la persévérance, dont, en pareille occurrence, les grandes nations doivent la leçon au monde » (28 mars). Mais le même jour arriva le télégramme de Brière de l’Isle annonçant que le général de Négrier blessé avait cédé le commandement au colonel Herbinger et que celui-ci, débordé par des forces chinoises supérieures, avait dû évacuer Lang-son. « Je concentre tous mes moyens d’action, ajoutait le général en chef, sur les débouchés de Chu et de Kep. L’ennemi grossit toujours sur le Sông-koi ; quoi qu’il arrive, j’espère pouvoir défendre tout le delta. » Ce télégramme produisit une stupeur mêlée de colère ; c’était plus que n’en pouvait supporter une Chambre parvenue à cinq mois de sa réélection. Lorsque s’ouvrit le 30 mars la séance de la Chambre, une foule difficilemment contenue poussait devant le Palais-Bourbon des cris de mort contre J. Ferry. La séance à peine ouverte, Georges Clemenceau attaquait violemment : « Ce ne sont pas des ministres que j’ai devant moi, ce sont des accusés, des accusés de haute trahison, sur lesquels la main de la loi ne tardera pas à s’abattre. » Et le « Tonkinois », abandonné par son propre parti, ne pouvant remonter à lui seul le courant de Popinion, céda au sort qui l’accablait. Il porta sa démission au président de la République après la séance tumultueuse de la Chambre, traversant bravement le pont de la Concorde parmi une foule menaçant d’envahir le ministère des Affaires étrangères.
La vérité fut bientôt connue : nous n’avions pas été vaincus à Lang-son ! Au moment de la blessure du général de Négrier, nos soldats pleins d’entrain étaient victorieux. Mais le colonel Herbinger, effrayé de la responsabilité qui pesait sur lui, avait décidé la retraite. Abandonnant son artillerie et son convoi, il avait ordonné une retraite précipitée, pendant que l’armée chinoise vaincue et démoralisée s’enfuyait vers le Nord.
443Cependant, M. Campbell, dûment autorisé par le gouvernement chinois, apposait le 4 avril sa signature au bas du protocole mettant fin aux hostilités et, le 9 juin, M. Patenôtre signait à Pékin le traité définitif. Ce traité reconnaissait les droits de la France en Annam et posait le principe de négociations ultérieures destinées à délimiter la frontière et à assurer la liberté du commerce entre les deux pays.
Un traité de commerce (traité Cogordan) fut conclu avec la Chine le 25 avril 1886. La France y accordait aux Chinois le droit de propriété dans les pays de protectorat, le traitement de la nation la plus favorisée en matière d’impôts comme en matière de juridiction, l’autorisation de prendre part aux adjudications publiques et de pratiquer la navigation dans les eaux intérieures. A ces avantages exceptionnels s’ajoutait la nomination de consuls chinois à Hanoi, à Haiphong et plus tard dans les grandes villes du Tonkin, que nous ne pûmes admettre quand la Chine voulut s’en prévaloir, sous peine de voir se créer dans ces villes des centres d’agitation funestes pour notre influence. Paul Bert, alors résident général, déclara que ce traité ruinait le Tonkin économiquement et politiquement.
ssez indécise jusqu’à notre arrivée, devait être délimitée ; mais les lenteurs calculées et les fourberies des mandarins de la commission chinoise, la présence des Pavillons Noirs retardaient le travail ; plusieurs Français furent assassinés, d’autres périrent de maladies. La convention Constans et la convention additionnelle, signées l’une et l’autre le 26 juin 1887, furent des palliatifs sans grande portée. Le cabinet Brisson qui avait succédé au cabinet Jules Ferry n’avait pas abandonné le principe de l’établissement au Tonkin, mais on persévérait avec quelque mollesse. On obtenait cependant par ces conventions l’ouverture au commerce de Long-tcheou et de Mong-tseu et l’installation dans ces villes de consuls français.
L’amiral Courbet n’avait pas survécu à sa campagne victorieuse ; usé par les fatigues qu’il avait endurées, il était mort le ı1 juin 1885 à bord du Bayard, au milieu de son escadre. Il avait toujours refusé de prendre du repos : « Mon devoir est de rester ici, disait-il, j’y resterai jusqu’au bout. » Le vainqueur de Thuan-an, de Sontay et de Fou-tcheou avait montré ce qu’un grand chef de guerre peut obtenir de marins et de soldats français ; il avait « relevé son pays à ses propres yeux ». La mort de Courbet en pleine gloire fut pour la France un deuil national.
FRONTIÈRE SINO-TONKINOISE. 44T
444LE GUET HOPENS DE HUE
s’était bornée à entraver par tous les moyens en son pou- Tant que la Chine avait combattu, la cour d’Annam voir la pacification du pays. Une fois la paix signée, les régents firent éclater ouvertement leur hostilité.
LE GÉNÉRAL DE COURCYLe corps expéditionnaire du Tonkin, porté à l’effectif d’un corps d’armée, venait d’être placé sous les ordres du général de Courcy qui concentrait dans ses mains tous les pouvoirs civils et militaires. Parvenu au Tonkin en juin, le général résolut d’aller à Hué pour présenter lui-même au roi ses lettres de créance et tâcher d’amener la cour à de meilleurs sentiments. Le général de Courcy était un chef brillant et énergique qui avait donné des preuves de sa valeur en Crimée, en Italie, au Mexique, dans la guerre franco-allemande, mais il ignorait complètement l’Annam et il eut le tort de ne jamais écouter les avis qui lui furent donnés. Il arriva dans la capitale au début de juillet et s’installa à la légation de France, n’ayant avec lui, outre la petite garnison d’infanterie de marine de Hué, que la faible escorte qu’il avait amenée du Tonkin, 1oo chasseurs à pied et un bataillon de zouaves. Les négociations commencèrent aussitôt au sujet du cérémonial de l’audience royale : la porte centrale du palais, traditionnellement réservée au roi et à l’ambassadeur de Chine, s’ouvrirait-elle devant le général et sa suite ? La cour acceptait de recevoir le représentant de la France comme naguère l’ambassadeur de Chine, mais refusait d’accorder le même honneur aux personnes de sa suite. Le général de Courcy maintint ses prétentions, et négligeant les avis de Mgr Gaspard, qui l’avertissait des préparatifs guerriers faits dans la citadelle, il se contenta le 4 juillet de fixer au gouvernement annamite un délai de réponse expirant le lendemain matin. A cet ultimatum la cour répondit par le coup de force qui porte dans l’histoire le nom de guet-apens de Hué.
Dans la nuit du 4 au 5 juillet, tandis que les officiers invités par le général quit-
445taient la résidence, une violente canonnade est tout à coup dirigée des remparts de la citadelle contre la légation, la concession française et le Mang-ca (petit ouvrage fortifié au sud de la citadelle) ; des bandes de soldats royaux en armes ou la torche à la main se ruent sur les cantonnements français. Jusqu’au lever du jour nos soldats, qui pour la plupart n’ont aucune connaissance des lieux, doivent subir sans y répondre, au milieu de leurs paillotes en flammes, le tir des remparts et les attaques à l’arme blanche. A la légation, le général de Courcy commande 160 hommes qu’il place aux embrasures des fenêtres.
Le jour venu, deux petites colonnes sortent de la concession et, guidées par l’infanterie de marine, suivent la crête des remparts et enlèvent les batteries, tandis qu’une troisième colonne, se frayant péniblement un chemin à travers la citadelle, parvient à rejoindre les deux autres devant l’enceinte du palais royal. Mais les occupants du palais n’attendent pas l’attaque. Pendant que nos soldats brisent la porte principale, le jeune roi sort par une porte opposée, entraîné par Thuyet. Accompagné de quelques mandarins et soldats, suivi des éléphants qui portent le trésor, il gagne la montagne dans la direction de Cam-lo. Resté seul, Tuong vient faire sa soumission ; il proteste de son innocence, désapprouve le complot, et met son influence à la disposition du général de Courcy.
Quelle confiance accorder aux promesses du régent ? Le général, qui avait fait occuper la citadelle et donné l’ordre de licencier l’armée annamite, voulut l’employer à sa politique. Cependant, du Tonkin, Mgr Puginier lui écrivait le 17 juillet : « Le coup a été décidé par les deux régents et accepté par la cour tout entière. Le premier régent, Nguyên-van-tuong, voyant l’affaire manquée, par une de ces roueries politiques qui lui sont propres, fait scission avec le second régent dans le but de vous tromper et de vous faire croire qu’il n’avait pas pris part au complot... C’est l’ennemi de la France le plus grand, le plus dangereux, le plus irréconciliable qu’il y ait dans tout l’Annam. »
Le général de Courcy ne crut pas l’évêque. Tuong, gardé à vue par nos soldats, fit ostensiblement des proclamations pour amener les Annamites à se soumettre à la France, pour inviter le roi fugitif à rentrer dans sa capitale. En réalité il préparait en secret le soulèvement des provinces et la chasse aux chrétiens. En août, il y eut 9 missionnaires français et 40 000 chrétiens massacrés dans Binh-dinh, Phu-yen, Qui-nhon et d’autres provinces. Le général, qui ne comprenait rien aux événements, écrivait à Paris : « Il y a eu dans le Sud quelques rixes entre les catholiques et les bouddhistes, mais le gouvernement annamite répond du maintien de l’ordre. » Il nia les tueries, il nia la complicité du régent, jusqu’à ce qu’une
446lettre interceptée vint lui démontrer que celui-ci se jouait de lui ; alors il le fit arrêter (8 septembre) et déporter à Tahiti.
DE L’ANNAMLe roi fugitif Ham-nghi fut déclaré déchu du trône et remplacé par un fils adoptif de Tu-duc, âgé de vingt-trois ans, qui fut proclamé roi sous le nom de Dông-khanh (15 septembre). Un gouvernement nouveau fut organisé à Hué avec des hommes qui nous devaient tout et qui acceptaient le protectorat. Mais l’ancien gouvernement continua à fonctionner dans sa retraite ignorée de nous, sous l’énergique impulsion de Thuyet. Dông-khanh affectait les allures d’un roi moderne, il conviait à sa table des officiers français et se montrait dans les rues de la capitale. « Il se rendait avec empressement à nos moindres désirs et cherchait même toutes les occasions de manifester ses bonnes dispositions pour les autorités françaises » (général Prudhomme). Mais il était sans prestige aux yeux de ses sujets, pour qui Ham-nghi restait le souverain légitime. Thuyet avait emporté dans sa fuite les listes de fonctionnaires, le contrôle des milices, les rôles d’impôts ; il ordonna et fut obéi.
L’agitation grandit. Les faibles garnisons jetées dans les citadelles au lendemain de la prise de Hué furent bientôt débordées ; on décida l’envoi d’une colonne importante. Le 17 novembre, le lieutenant-colonel Mignot quitta le Tonkin avec la colonne de l’Annam. « Nous ferons bénir le nom français partout où nous passerons, dit-il dans un ordre à ses troupes, comme nous châtierons sans pitié les rebelles. » Les rebelles, c’étaient le roi détrôné et ses partisans de jour en jour plus nombreux. Par un singulier renversement des circonstances, nous ne luttions plus contre la cour de Hué, mais appuyés sur elle contre la population soulevée. Pour la première fois nous avions affaire à un mouvement national.
La colonne pénétra en Annam, s’arrêta dans chaque citadelle, s’écarta souvent de sa route pour combattre des bandes armées et parvint enfin à Hué le 20 mars 1886. La situation était devenue tout à fait critique, car depuis février l’insurrection générale avait éclaté. Minutieusement préparée par Thuyet, elle disposait de moyens puissants : des forts étaient sortis de terre en des points où nul ne les soupçonnait, comme ce fort de Ba-dinh dans la plaine basse de Thanhhoa, interceptant les communications entre le Tonkin et l’Annam, qui ne devait être enlevé qu’en janvier 1887 avec le secours d’une forte artillerie ; des fabriques de fusils et de poudre travaillaient dans les hautes vallées des fleuves ; une route nouvelle, parallèle à la route mandarine, jalonnée de postes fortifiés et placée hors d’atteinte de nos petites garnisons — la route du roi — avait été percée dans ces montagnes boisées complètement inconnues de nous. Ham-nghi et Thuyet étaient installés dans un ravin reculé et sauvage qu’arrose un petit affluent du Ngansau, d’où ils pouvaient communiquer avec le Ha-tinh et le Quang-binh et, au besoin, chercher refuge au Laos.
HISTOIRE DES COLQNIES FRANÇAISES : INDOCHINE
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Nos troupes durent d’abord dégager les citadelles assaillies de toutes parts, puis il fallut pourchasser les bandes sans cesse renaissantes, que commandaient des lettrés, parfois des hommes du peuple ; il fallut aussi chercher à atteindre la cour rebelle dans son repaire ignoré. Nos soldats allaient soutenir pendant des années DÔNG-KHANH cette lutte meurtrière, s’épuiser dans des reconnaissances, alertes, embuscades presque journalières, au milieu d’une population hostile. frontières et pacifier le pays, la tâche était immense. Des bandes de Pavillons LA FIERIN du Tonkin, mais il fallait asseoir notre autorité, délimiter les Le retrait des troupes chinoises nous faisait les maîtres Noirs, de pirates chinois et annamites tenaient toute la région montagneuse et désolaient maintes provinces du delta. Le général de Courcy, jugeant la situation du Tonkin beaucoup plus grave que celle de l’Annam, était promptement revenu à Hanoi. Les derniers mois de son commandement, jusqu’au 19 janvier 1886, et tout l’intérim du général Warnet furent remplis par les opérations de nos colonnes.
Plusieurs milliers de Pavillons Noirs étaient établis entre Phu-tho et Hunghoa, ils occupaient de nombreux forts élevés par les Chinois et, de là, encouragés sous main par les mandarins, rançonnaient et pillaient à leur gré la contrée. Il était
448 PROVINCE DE GA-TINHindispensable de les chasser pour ouvrir la route du fleuve Rouge. Sous le commandement du général Jamont, trois fortes colonnes pourvues d’artillerie réussirent à déloger de vive force l’ennemi et à occuper Than-mai, son principal repaire (22-24 octobre 1885). Après un temps d’arrêt, les opérations reprirent dans les premiers jours de février 1886 : quatre colonnes manœuvrées par le général Jamais aboutirent, au prix de grosses fatigues vaillamment supportées par les tirailleurs algériens et les tirailleurs tonkinois, à la prise de Than-quan (Yen-bay). Enfin, le 19 mars, la frontière de Chine fut atteinte et le colonel de Cheme du Laos 8ai-Du Massif du Ha- Tte dAnnam. fut accueilli en libérateur. La voie Maussion occupa Lao-kay, où il du fleuve Rouge était dégagée : cinq
DE QUANG-BINGThang Cua Mi-Hua postes militaires furent installés angfitang Rice entre Yen-bay et Lao-kay et nos PROVINCE Ke-Bang long Hoi jonques armées en guerre firent la Lang-Dai police du fleuve. Hoanh Vien pang Hut Dès la fin du mois de décembre, Cho Huyem du Len Bac Rochers Tan SuaDE • PROVINCE Cam- Joang-In tegume du Noral avaient été occupés sans coup férir. Lang-son, Dong-dang et That-khe QUANG, huan An Nous tenions donc deux voies con- Limites de provinces -Route mandarine des montagnes dite Route du Roi PROL duisant à la frontière, mais la Echelle région montagneuse où nos soldats 20 40 60 Km. n’avaient pas pénétré restait le » domaine des bandes rebelles. Contre les pirates du delta, on agit aussi avec vigueur : le général de Négrier puis le colonel Donnier commandèrent la colonne du Bai-sai, entre le canal des Rapides et le canal des Bambous (octobre à décembre 1885) ; le général Munier dirigea la colonne du bas Tonkin (novembre et décembre) entre le canal des Bambous et la mer. Il avait sous ses ordres Io compagnies d’infanterie avec de l’artillerie, un convoi de jonques, des torpilleurs. Les pirates, traqués dans tous leurs repaires, disparaissaient sans accepter le combat. D’autres opérations secondaires eurent lieu à Hai-duong, à Phu-lang-thuong. Partout les pirates insaisissables se dispersaient sans être détruits. Après plusieurs mois d’efforts ininterrompus, les résultats obtenus restaient décevants.
LA « ROUTE DU ROI »
449 TROUBLES DU CAMBODGED’autres troubles ensanglantaient le Sud de nos possessions où M. Thomson, gouverneur de la Cochinchine, avait entrepris avec l’assentiment du gouvernement français de soumettre le Cambodge à un protectorat plus strict et plus efficace.
Dans la nuit du 17 au 18 juin 1884, un détachement de soldats français entra dans la cour du palais de Norodom pendant qu’une canonnière prenait position sur le fleuve. Le gouverneur se fit conduire auprès du roi et lui donna lecture de la convention suivante : Le roi du Cambodge « accepte toutes les réformes administratives, judiciaires, financières et commerciales auxquelles le gouvernement de la République française jugera à l’avenir utile de procéder pour l’accomplissement de son protectorat » (art. Ier). Les fonctionnaires cambodgiens continueront à administrer les provinces « sauf en ce qui concerne l’établissement et la perception des impôts, les douanes, les contributions indirectes, les travaux publics » (art. 3). Le gouvernement français assure au roi du Cambodge une liste civile de 300 000 piastres (art. 7). Norodom comprit qu’on lui imposait l’abandon de son pouvoir absolu, mais, toute résistance étant impossible, il apposa sa signature sur la convention (18 juin).
Certes, les bonnes raisons ne manquaient pas pour justifier le coup de force de M. Thomson. Le traité de 1863, qui avait réussi à écarter les prétentions siamoises, était insuffisant pour nous permettre de faire prédominer notre influence, et le résident de Phnom-penh était le spectateur impuissant d’abus criants commis sous le couvert de l’autorité royale. Le peuple restait misérable, l’esclavage existait toujours, les ressources du royaume étaient dilapidées par le souverain : Norodom peuplait sa cour de Siamoises enlevées à Bangkok, entretenait une garde d’honneur et une fanfare recrutées à Manille, achetait aux marchands de Saigon les mille inventions européennes qui flattaient sa vanité (en particulier un fauteuil à musique dans lequel il fit un jour asseoir M. Le Myre de Vilers). Notre impuissance à réformer le royaume était manifeste : les ordonnances qu’inspirait notre protectorat — celle par exemple du 15 janvier 1877 — n’étaient pas appliquées.
De longs mois passèrent et la ratification de la France fut enfin notifiée à Norodom ; la convention allait entrer en vigueur. Aussitôt nos postes militaires furent attaqués et, le 6 mai 1885, Phnom-penh fut envahi par des milliers de rebelles armés de lances et de fusils à pierre. Norodom, blessé dans son orgueil, bien décidé à ne pas être un « roi salarié », se vengeait en faisant la guerre. Guerre sans péril pour lui, où l’on vit un peuple ignorant, trop docile aux suggestions de ses oppres- HISTOIRE DES COLONIES. T. V.
450seurs, s’insurger contre le progrès que nous lui apportions : des esclaves combattirent pour le maintien des coutumes cambodgiennes qui les asservissaient !
SUR UNE CANONNIÈREEn 1885 et 1886, nos colonnes parcoururent le pays à la poursuite des bandes. Les vieux fusils à pierre, les lances n’étaient guère redoutables ; « les canons de bambou cerclés de lanières de peau de buffle ou de fils de cuivre tuaient souvent ceux qui les maniaient, mais faisaient aussi quelques brèches dans nos rangs. » Le climat surtout fut meurtrier : les marches forcées sous un soleil de feu ou sous les grandes pluies pour poursuivre un ennemi insaisissable épuisaient nos soldats, dont beaucoup succombaient à la fatigue et à la fièvre. Nombre de paysans, par crainte des rebelles, abandonnaient leurs champs, cherchaient refuge dans les forêts. La situation apparaissait sans issue. La pacification ne put être obtenue que par le renoncement de la France à la mise en vigueur de la convention (d’après un dessin de Sergent). de 1884 et par le retrait progressif de nos troupes. Norodom étant satisfait, tout rentra dans l’ordre et le paysan revint à sa rizière.
Mais au moment où la piraterie ruinait le Tonkin, où l’Annam se soulevait à l’appel de Thuyet, la généreuse impatience des Français plongeait le Cambodge dans un trouble profond, qui aggravait encore nos multiples difficultés indochinoises. Le Tonkin surtout préoccupait l’opinion en France, où l’opposition, à la suite des élections législatives d’octobre 1885, restait aussi âpre que par le passé. Le 17 décembre, la commission nommée pour examiner les crédits proposa nettement l’abandon du Tonkin. Dans le débat qui s’ouvrit à la Chambre, les radicaux et presque tous les monarchistes s’unirent encore une fois pour livrer bataille. Le président du conseil, Henri Brisson, déclara que « la France ne déserterait pas l’Indochine » et,
451malgré l’intervention véhémente de Georges Clemenceau sommant la Chambre d’abandonner « le haillon colonial », il obtint gain de cause : après trois journées de discussions, les crédits furent votés par 273 voix contre 267 (23 décembre).
Quelques orateurs avaient combattu avec énergie la thèse de l’abandon : Mgr Freppel avait demandé un protectorat réel, sans étroitesse, capable d’inspirer au peuple protégé une confiance telle qu’il y adhérât de lui-même en toute loyauté. Paul Bert avait appuyé de toute son éloquence la thèse de l’évêque d’Angers et adjuré la Chambre de ne pas décider une évacuation qui mettrait une tache sur le drapeau de la France. M. de Lanessan avait proposé « l’association des forces » française et annamite « pour accomplir dans l’Indochine une grande œuvre de civilisation ». Ces hommes, qui appartenaient à différents partis, mais qu’animait une égale confiance dans notre œuvre indochinoise, se rencontraient dans l’expression d’une même doctrine ; ils esquissaient un plan de politique indigène applicable, selon eux, à l’Annam et au Tonkin, plan très différent de celui qu’on suivait en Cochinchine et plus semblable au régime adopté avec succès en Tunisie.
La conclusion des séances parlementaires de décembre 1885 fut la création d’une résidence générale de l’Annam et du Tonkin rattachée au ministère des Affaires étrangères (27 janvier 1886), et la nomination à ce poste de Paul Bert (31 janvier). L’opinion sut gré au grand savant dont on connaissait la haute conscience et la noblesse de caractère d’accepter une tâche aussi difficile. Le départ de Paul Bert marque la détermination de la France de prendre définitivement possession du nouvel empire asiatique qui lui avait coûté tant de sang.
452Citer ce chapitre
Edmond Chassigneux, « La France au Tonkin », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 407-452.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-5/indochine/la-france-au-tonkin/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100275t