Colonies françaises

Tome V · L'Indochine · Chapitre 3

La France en Cochinchine

Par p. 381-406 de l'édition originale 8 669 mots 17 illustrations 1932 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. La conquête. L’amiral Rigault de Genouilly à Tourane. La prise de Saigon. Les lignes de Ky- hoa. Le traité du 5 juin 1862. Les hésitations du gouvernement de Napoléon III. Le protectorat du Cambodge. Révoltes au Cambodge et en Cochinchine. L’occupation des provinces de l’Ouest. — II. La recherche d’une voie de pénétration en Chine. La mission Doudart de Lagrée. - III. L’or- ganisation de la Cochinchine. Le gouvernement des amiraux. Le gouvernement civil. L’œuvre de M. Le Myre de Vilers
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frontispice
Gravure frontispice

I. — LA CONQUÊTE. — L’amiral Rigault de Genouilly à Tourane. — La prise de Saigon. — Les lignes de Ky-hoa. — Le traité du 5 juin 1862. — Les hésitations du gouvernement de Napoléon III. — Le protectorat du Cambodge. — Révoltes au Cambodge et en Cochinchine. — L’occupation des provinces de l’Ouest. II. — LA RECHERCHE D’UNE VOIE DE PÉNÉTRATION EN CHINE. — La mission Doudart de Lagrée. III. — L’ORGANISATION DE LA COCHINCHINE. — Le gouvernement des amiraux. — Le gouvernement civil. — L’œuvre de M. Le Myre de Vilers. I. - LA CONQUÊTE

E 3I août 1858, les forces franco-espagnoles parurent dans la baie de Tourane sous le commandement du vice-amiral Rigault de Genouilly. L’escadre comptait 14 bâtiments, la frégate amirale Némésis, les corvettes à vapeur Phlégéton et Primauguet, l’aviso à vapeur espagnol El Cano, cinq canonnières et cinq transports. Le corps de débarquement comprenait, outre les compagnies de marins, deux bataillons d’infanterie et une batterie d’artillerie de marine⁠ ⁠; le gouverneur général des Philippines avait envoyé 850 chasseurs tagals. Avec les renforts reçus par la suite, l’amiral n’eut jamais plus de 3 000 hommes⁠ ⁠; une troupe aussi peu nombreuse devait suffire, pensait-on, à opérer une vigoureuse démonstration.

382 LE PORT DE TOURANE

Le rer septembre, après avoir envoyé au mandarin de Tourane un ultimatum resté sans réponse, Rigault de Genouilly fit bombarder les forts qui, bientôt réduits au silence, furent enlevés par les compagnies de marins. L’amiral fit alors débarauer sur la presqu’ile de Tien-cha l’infanterie de marine et les chasseurs tagals sous (d’après un dessin de Fisquet : Voyage de La Bonite.) le commandement du lieutenant-colonel Reybaud. Nos troupes avaient ainsi une base d’opérations⁠ ⁠; il fallait maintenant pénétrer dans l’intérieur du pays et menacer Hué.

LE PORT DE TOURANE, d’après un dessin de Fisquet, Voyage de la Bonite
Gravure LE PORT DE TOURANE, d’après un dessin de Fisquet, Voyage de la Bonite

Mais les Annamites avaient prévu notre attaque sur Tourane, qu’un mémoire adressé à Tu-duc en 1857 par un tông-doc appelait justement « la clef du royaume »⁠ ⁠; ils avaient mis la région en état de défense. L’amiral pouvait-il risquer ses faibles effectifs loin de la protection des canons de la flotte, dans un pays difficile et mal connu⁠ ⁠? Il comptait être aidé par un soulèvement des chrétiens indigènes, mais ce soulèvement annoncé par les missionnaires ne se produisit pas. Il songea aussi à forcer avec des canonnières l’entrée de la rivière de Hué, mais cette opération était rendue délicate par la violence du vent de Nord-Est et par la barre.

Cependant nos soldats immobilisés enduraient les pires souffrances. Vêtus de chauds uniformes destinés à la campagne de Chine, coiffés du shako d’infanterie ou du bonnet de marine, campés sous des tentes ou des baraquements en bois, contraints à des travaux de terrassement et à d’incessants combats, ils étaient exposés à toutes les rigueurs du climat. Les insolations, les fièvres, le scorbut, la dysenterie les décimaient. Le choléra fit son apparition, tuant 200 hommes entre le ter et le 20 juin 1859. La situation apparaissait sans issue.

383 LA SAISE DE SAIGON

L’amiral résolut de tourner ses efforts d’un autre côté. Peut-être eût-il pu agir avec de grandes chances de succès au Tonkin où la population restait, disait-on, favorable à l’ancienne dynastie Lê et où 400 000 chrétiens se groupaient autour des missionnaires français et espagnols. Il préféra diriger ses opérations vers la Basse- Cochinchine, où la mousson du Nord-Est porterait facilement la flotte. « Saigon, écrivit-il au ministre, est sur un fleuve accessible à nos corvettes de guerre et à nos transports⁠ ⁠; les troupes en débarquant seront sur le point d’attaque. Saigon est l’entrepôt des riz qui nourrissent en partie Hué et l’armée annamite et qui doivent remonter vers le Nord au mois de mars. Nous arrêterons le riz. Le coup frappé à Saigon prouvera au gouvernement que, tout en conservant Tourane, nous sommes capables d’une action extérieure, et nous l’humilierons dans son orgueil vis-à-vis des rois de Siam et du Cambodge, ses voisins, qui le détestent et qui ne seront pas fâchés de trouver l’occasion de reprendre ce qui leur a été pris. » l’amiral quitta la baie le 2 février et mouilla le 9 à l’embouchure Laissant à Tourane les effectifs strictement nécessaires, du Dong-nai.

La flotte bombarda les batteries du cap Saint-Jacques et remonta la rivière dont elle détruisit les défenses. Le 15 et le 16 février, les forts du Sud de Saigon furent pris, et le 17, après que la canonnière l’Avalanche eut été reconnaître la citadelle située au Nord de la ville, le bombardement commença, lent d’abord, puis avec une intensité accrue. Les troupes mises à terre sous le commandement du commandant des Pallières et du commandant espagnol Palanca se formèrent en colonnes d’attaque. Sous le feu combiné de l’artillerie et de l’infanterie, la résistance ennemie faiblit⁠ ⁠; nos troupes s’élancèrent à l’assaut du bastion Sud-Est sur les échelles d’escalade. A Io heures le combat cessa : les troupes franco-espagnoles occupèrent la citadelle dans laquelle on trouva 200 bouches à feu en fer et en bronze, 2 000 armes de main, 85 000 kilos de poudre, une somme de 130 000 francs en barres d’argent et une quantité énorme de riz, qui représentait l’impôt de la province pendant l’année.

Rigault de Genouilly n’avait pas assez de forces pour occuper simultanément HISTOIRE DES COLONIES FRANÇAISES : INDOCHINE Tourane et Saigon. Considérant Tourane comme la position la plus importante, il fit incendier les magasins de riz et démanteler la citadelle de Saigon, puis il dirigea la plus grande partie de ses troupes sur Tourane, où il retourna lui-même en avril. Saigon était confié au capitaine de vaisseau Jauréguiberry avec quelques bâtiments, une compagnie française et quelques Tagals. Le 15 septembre, dans une vigoureuse sortie à Tourane, les retranchements ennemis furent enlevés, mais ce brillant fait d’armes resta stérile : nos positions demeuraient étroitement enserrées par l’ennemi. Sur ces entrefaites, l’amiral Rigault de Genouilly, obligé de rentrer en France pour raison de santé, remit le commandement au contre-amiral Page (rer novembre 1859).

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Morel-Fatio, ministère de la Marine
Gravure Morel-Fatio, ministère de la Marine
L’AMIRAL RIGAULT DE GENOUILLY

L’amiral Page arrivait avec de nouvelles instructions du gouvernement : il devait signer avec la cour de Hué un traité n’exigeant ni cession de territoire, ni contribution de guerre, mais l’autorisation pour nos missionnaires de prêcher la religion catholique, l’installation de trois consuls en Annam et d’un chargé d’affaires à Hué. Le gouvernement de Napoléon III n’envisageait donc pas à cette date un établissement permanent en Indochine. Mais le plénipotentiaire de Tu-duc, convaincu que les barbares d’Occident, toujours légers et inconsistants, épuisés par le climat et par les maladies, finiraient bien par quitter le pays sans rien obtenir, souleva toutes sortes de difficultés. L’amiral dut rompre les négociations. Cependant la guerre recommençait avec la Chine, le gros des forces françaises devait se porter vers le Nord⁠ ⁠; l’amiral Page reçut l’ordre d’évacuer Tourane. Pendant les mois de janvier, février et mars 1860, on démonta les baraques et les blockhaus, on embarqua les canons et le matériel sous le feu des Annamites dont l’audace allait croissant⁠ ⁠; le 22 mars, on fit sauter les poudrières et les forts, on brûla les magasins. Les derniers bâtiments levèrent l’ancre à la lueur des incendies et, le 27 mars, la flotte entière fut concentrée à Saigon. L’amiral Page partit pour la Chine, laissant à Saigon moins de 800 hommes sous le commandement du capitaine de vaisseau d’Ariès et un contingent espagnol commandé par le colonel Palanca.

PRISE DE SAIGON PAR LE VICE-AMIRAL RIGAULT DE GENOUILLY

PLANCHE VI. Tableau de MoREL-FATIO. (Ministère de la Marine). HIST. COLONIES. INDE. — T. V.

Illustration de l'ouvrage, page
Gravure sans légende (page —)
Illustration de l'ouvrage, page
Gravure sans légende (page —)
385 ES LIGNES

Sans la diversion tentée par Rigault de Genouilly en Basse-Cochinchine, les mandarins de Tu-duc auraient eu la joie de voir leur pays complètement évacué. De mars 186o à février 1861, cette petite troupe résista aux

DE KY-HOA 12 000 soldats annamites du maréchal Nguyên-tri-phuong. Nous occupions solidement Saigon et Cholon et ces deux points étaient reliés par une ligne de quatre pagodes (vers Binh-Long fortifiées : Caymai, les Mares, mée annamite avait élevé, à les Clochetons et Barbet. L’ar- R. de Sargon notre ligne des pagodes, une série de retranchements qui ne mesu- 1 500 mètres en moyenne de Fort des Mandarins *l’Evêque d’Adran lombeau di fort Binh-hoa, g annamitel Fort Bien-Hos Saigon raient pas moins de 16 kilomètres de développement. L’assaut le Ancien Ouvrage des neuf Rivière ers le Don-nai plus rude fut donné dans la ligne SAIGON nuit du 3 au 4 juillet 186o par PLAINE DES TOMBEAUX Pag Fort du Nord ruine x 3000 Annamites⁠ ⁠; il fut heu- des lachetons Fort du Sud reusement repoussé. Chinois

LES LIGNES DE Ky-HoA, carte extraite de Pallu. Histoire de l’expédition de Cochinchine (1864)

La paix avec la Chine (25 oc- Arroyo tobre 1860) permit enfin de Ville Chinoise Échelle diriger sur la Cochinchine la 3 Km flotte et l’armée que commandait LES LIGNE ochinchine, 1864). force considérable : 70 bâtiments portant 474 canons, une brigade d’infanterie (brigade Vassoigne) de 3500 hommes, 12 compagnies de marins, une batterie et demie d’artillerie, des sapeurs et quelques chasseurs d’Afrique. Une division de bâtiments légers était placée sous les ordres de l’amiral Page : cette flottille allait jouer un rôle capital dans les opérations de Cochinchine en maîtrisant les fleuves et arroyos et en tournant dans toutes les rencontres les positions ennemies. La flotte concentrée à Woo-sung se porta sur Saigon, où l’amiral Charner arriva lui-même le 7 février.

Une attaque fut aussitôt décidée pour dégager les positions françaises. Le 24 février, dans un violent assaut soutenu par l’artillerie, deux colonnes d’infanterie emportèrent le principal réduit de la défense annamite, les lignes de Ky-hoa. Deux cent vingt-cinq Français et Espagnols étaient tués ou blessés, les Annamites

HISTOIRE DES COLONIES. T. V.

LES PROVINCES DE LA BASSE COCHINCHINE, carte extraite de Pallu. Histoire de l’expédition de

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avaient un millier de morts⁠ ⁠; cependant le gros de leurs troupes réussissait à s’échapper à travers les rizières. Poussant leur avantage, les Français refoulèrent les jours suivants l’ennemi sur Bien-hoa⁠ ⁠; les canonnières qui secondaient efficacement nos colonnes, pénétrèrent jusqu’à Tay-ninh⁠ ⁠; l’ennemi démoralisé ne « tenait » nulle part. En quinze jours, nos troupes avaient livré cinq combats et fourni OUDON douze reconnaissances,

DE FORETS INONDÉES, GIA

PNUM-PENHE OU CAMBODGE VASTE « marché sous un ciel d’airain, vécu de bis- cuits, bu de l’eau sou- - DINH SAIGON Phuoc-Jong Dol •Bien-Moa DES PAYS à cause des piqûres em- vent gâtée, veillé la nuit

LES PROVINCES DE LA BASSE COCHINCHINE, carte extraite de Pallu. Histoire de l’expédition de
Gravure LES PROVINCES DE LA BASSE COCHINCHINE, carte extraite de Pallu. Histoire de l’expédition de
DE CHINE

haudo len) poisonnées des moustiques » (Pallu). Les troupes anna- Vinh : Long Mia-Vung Tao CopS. Jacques mites s’étaient retranchées à My-tho sur le bras principal du Mé- kong. Cette citadelle fut Ba uen attaquée à la fois par le grand fleuve et par les canaux intérieurs tout encombrés de défenses et Échelle de barrages. Elle tomba 50 100 Km. le 12 avril entre nos

(Carte extraite de Pallu : Histoire de l’expédition de ). ce point stratégique nous donnait la maîtrise des communications entre la mer et le Cambodge et entre le Mékong et Saigon.

Le contre-amiral Bonard, qui prit le commandement le 3o novembre 1861, travailla lui aussi à étendre l’occupation territoriale. Il dirigea trois colonnes sur la province de Bien-hoa et installa au chef-lieu une forte garnison.

E TRAITE DU

Ces opérations militaires imposaient de dures fatigues à nos troupes décimées par la fièvre, la dysenterie et, au milieu de 1861, par le choléra. Il fallait en même temps lutter contre les bandes rebelles qui, sous les ordres du Quan-dinh et d’autres chefs, parcouraient nos provinces, inquiétaient les habitants paisibles et assaillaient nos postes. Convaincu que les mandarins de la province de Vinh-long encourageaient cette résistance à notre occupation, l’amiral se présenta devant le chef-lieu avec onze bâtiments et un millier d’hommes et occupa la citadelle le 22 novembre. Le gouvernement de Hué se décida à traiter. Le 26 mai

LES PROVINCES DE LA BASSE-COCHINCHINE mains. L’occupation de

Cochinchine (1864.)

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5 JUILLET 1862 on vit arriver en rade de Saigon le croiseur Forbin remorquant une vieille corvette annamite, l’Aigle des mers, à bord de laquelle étaient deux ambassadeurs de Tu-duc, Phan-thanhgiang, ministre des rites, et Lamdui-hiep, ministre des armes. Ils manifestaient des intentions conciliantes et le 5 juin, après quelques heures de négociations, le traité de paix fut signé à bord du vaisseau amiral.

PHAN-THANH-GIANG
Gravure PHAN-THANH-GIANG

Il contenait les clauses suivantes : libre exercice du culte catholique dans le royaume d’Annam, tant pour les sujets européens que pour les sujets asiatiques (art. 2)⁠ ⁠; cession à la France des trois provinces de Bien-hoa, Gia-dinh et Dinh-tuong et de l’ile de Poulo Condor, liberté de commerce et de navigation pour les sujets français sur tous les bras PHAN-THANH-GIANG du Mékong (art. 3)⁠ ⁠; liberté de commerce dans les trois ports de Tourane, de Balat et de Quang-an (art. 5)⁠ ⁠; paiement en dix années d’une indemnité de quatre millions de dollars (art. 8)⁠ ⁠; la citadelle de Vinh-long ne devait être rendue aux Annamites que lorsque tous les rebelles auraient déposé les armes (art. II).

Si Tu-duc acceptait sans discussion des conditions aussi dures, s’il cédait aux Français des provinces où sa mère et sa grand’mère étaient nées, une région qui alimentait en riz la capitale, c’est que l’Annam se trouvait dans une situation critique.

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Un Annamite chrétien du Tonkin, Lê-phung, se donnant comme descendant de la dynastie Lê, avait fomenté une formidable insurrection. Repoussé par l’amiral Rigault de Genouilly à qui il proposait son alliance, il avait appelé le peuple à la révolte, vaincu les troupes de Tu-duc en plusieurs rencontres et s’était même emparé de sa flotte. Maître du Tonkin oriental, il envoya à Saigon des ambassadeurs pour demander l’appui et le protectorat de la France, mais l’amiral Bonard, malgré l’avis du colonel de Palanca, refusa de s’engager dans les affaires du Tonkin.

La paix avec la France permit à Tu-duc de tourner toutes ses forces contre les rebelles du Nord⁠ ⁠; il envoya contre eux son meilleur homme de guerre, notre adversaire de Ky-hoa, le maréchal Nguyên-tri-phuong. Celui-ci terrorisa la population par des exécutions en masse, sema la discorde parmi les révoltés et poussa les opérations avec vigueur. Lê-phung, enfin saisi en 1865, fut conduit à Hué et condamné, comme rebelle à son souverain, à avoir les membres coupés, les entrailles arrachées et la tête tranchée. La révolte tonkinoise était domptée.

Mais Tu-duc espérait bien recouvrer un jour la possession des trois provinces de Basse-Cochinchine. Il comptait que la France finirait par se lasser de son entreprise asiatique, qu’une rébellion savamment entretenue par les mandarins des provinces voisines la découragerait à la longue et qu’elle abandonnerait, peut-être à prix d’argent, un territoire où ses efforts demeuraient stériles et sa domination précaire. Rien ne fut épargné pour rendre le pays ingouvernable. Des tracts anonymes pleins d’accusations mensongères contre les Français y étaient répandus⁠ ⁠; des pirates interceptaient la circulation des jonques sur les canaux⁠ ⁠; des chefs de bandes, pourvus de brevets de commandement par les mandarins, pénétraient la nuit dans les villages, alertaient les habitants au nom du souverain, pillaient et incendiaient les propriétés de nos partisans. Partout les postes isolés, les bâtiments de la flottille étaient attaqués à l’improviste. Notre adversaire, le Quan-dinh, tenait toujours ja campagne avec ses bandes. A la fin de 1862, la situation devint si menaçante que l’amiral Bonard dut faire appel à l’amiral Jaurès, commandant la station de Chine. Celui-ci mit à sa disposition quelques troupes revenant de Tien-tsin et 800 Tagals qu’il alla chercher à Manille. L’insurrection générale éclata peu après. Elle fut heureusement maîtrisée.

Il fut difficile, on le comprend, d’amener Tu-duc à ratifier, après Napoléon III, le traité du 5 juin⁠ ⁠; pour le décider il fallut la menace de reprendre la lutte et de soutenir les rebelles du Tonkin. En avril 1863, l’amiral Bonard et le colonel Palanca, accompagnés chacun de 6 officiers et de 50 soldats, débarquèrent à Tourane et se rendirent à Hué par la route de terre. L’audience impériale eut lieu dans la citadelle le 16 avril⁠ ⁠; il avait été convenu que les officiers conserveraient leurs épées et salueraient le roi à la façon européenne. La cérémonie se déroula avec un grand éclat, des discours furent prononcés et Tu-duc remit à l’amiral un autographe en vers destiné à Napoléon III. Pour la première fois des étrangers avaient été admis en présence du Fils du Ciel et l’on avait vu une troupe européenne en armes dans la citadelle de Hué.

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L’AMIRAL JAURÈS
Gravure L’AMIRAL JAURÈS
NEMENT DE NAPOLÉON III

L’échec de la grande insurrection de Cochinchine et l’échange des ratifications ne découragèrent cependant pas Tu-duc qui essaya d’un nouveau moyen de parvenir à ses fins. Il fit partir pour Paris une ambassade de 66 personnes, dont le chef était Phan-thanhgiang. Ce vieillard de soixante-dix ans, écrit le lieutenant de vaisseau L’AMIRAL JAURÈS Rieunier, qui l’accompagnait, était « doux et insinuant et, sous un physique souriant et fin, doué d’une énergie peu commune ». Il était chargé de demander au gouvernement français la révision du traité de 1862. La manœuvre faillit réussir par suite des circonstances favorables que l’ambassade rencontra à Paris. Nombre de députés et surtout l’opinion publique, effrayés par la malencontreuse expédition du Mexique, ne voulaient plus entendre parler d’aventures lointaines. Les financiers rappelaient que l’on avait dépensé pour la Cochinchine 60 millions en 1860, 57 en 1861, 22 en 1862 et arguaient du déficit du budget. Le gouvernement, qui s’était jusqu’alors laissé entraîner par les événements de Cochinchine plus qu’il ne les avait dirigés, semblait indécis.

Les ambassadeurs annamites demandèrent la rétrocession des trois provinces, moyennant un tribut perpétuel de 2 à 3 millions par an ou de 40 millions une fois payés⁠ ⁠; les Français auraient un droit de résidence dans trois ports de l’Annam, le libre commerce dans l’intérieur et la possession de Saigon. Ces propositions ne causèrent pas une grande surprise, car le gouvernement était déjà saisi d’un projet du lieutenant de vaisseau Aubaret qui, par d’autres voies, aboutissait à des conclusions analogues. Cet officier avait été l’un des négociateurs du traité de 1862, il venait de publier la traduction du Gia-dinh-tong-chi (Histoire de la Basse-Cochinchine), il était l’un des Français connaissant le mieux les institutions de l’Annam. Frappé par l’opposition irréductible qui existe entre ces institutions indigènes et nos lois françaises, il concluait à l’impossibilité de faire gouverner par des Français un pays annamite. Sans donner une réponse ferme aux ambassadeurs, le ministre leur laissa entendre qu’il ne considérait pas comme intangible le traité de 1862.

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Après leur départ, la question fut étudiée à loisir⁠ ⁠; l’argument financier parut digne d’être retenu et le gouvernement adopta dans ses grandes lignes le projet Aubaret. Le lieutenant Aubaret lui-même, nommé consul à Bangkok, fut envoyé à Hué avec la mission de traiter sur des bases nouvelles : occupation française restreinte à quelques places, protectorat de la Basse-Cochinchine, paiement par l’Annam d’une indemnité (décembre 1863).

Mais il y avait des adversaires de la rétrocession, et, bien que la question parût tranchée, ils ne désarmèrent pas. Une lutte s’engagea entre les partisans et les adversaires de la colonie. Les partisans les plus notoires étaient M. de Chasseloup- Laubat, ministre de la Marine et l’amiral Rigault de Genouilly. A leurs côtés, le lieutenant de vaisseau Rieunier se fit « le défenseur faible mais convaincu et opiniâtre des fruits de la conquête », il publia sous le pseudonyme de H. Abel une brochure intitulée la question de la Cochinchine au point de vue des intérêts français. Ce petit livre fit du bruit et ses arguments, repris par la presse, contribuèrent à retourner l’opinion. Dans la séance du Corps législatif du 18 mai 1864, le député Arman montra l’erreur que l’on allait commettre et demanda qu’un contre-ordre fût envoyé à Aubaret en route pour Hué⁠ ⁠; le gouvernement ne fit aucune réponse.

Retenu à Bangkok par la maladie, Aubaret ne parvint qu’avec un long retard au terme de sa mission. La cour de Hué se garda bien d’accepter le projet qui lui était présenté, bien qu’il fût conforme à ses propres vues⁠ ⁠; elle voulut encore marchander et sur chacun des articles elle insista pour obtenir des modifications. Lorsque Aubaret put enfin signer le traité de rachat (22 juin 1864), ce n’était plus, en raison des changements introduits, le projet généreusement offert par le gouvernement de Napoléon III, mais un instrument diplomatique nouveau, que la

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France était libre d’accepter ou de refuser. Ainsi la question dut être examinée une seconde fois à Paris.

DU CAMBODGE

Mais l’opinion s’était modifiée. M. de Chasseloup-Laubat, de son côté, avait eu le temps de se renseigner auprès de l’amiral de La Grandière. Lorsque l’empereur lui demanda son avis, il proposa le retour au traité de 1862 et ne craignit pas d’insister pour que l’on poursuivit en Cochinchine une œuvre de colonisation, utile à l’expansion économique de la France. Ces conseils reçurent l’appui de personnalités comme Victor Duruy, le baron Brenier, M. Lambrecht, et l’empereur se laissa convaincre. En janvier 1865, le gouvernement français se prononça officiellement pour l’observation du traité de 1862. Alors seulement le sort de la Cochinchine fut fixé. « Un peu plus de décision habile chez nos adversaires, un peu moins d’initiative et d’ardeur patriotique chez MM. de La Grandière et de Chasseloup-Laubat et la colonie était perdue et avec elle les grandes destinées que l’avenir réservait à la France en Extrême-Orient » (P. Cultru). Notre établissement en Cochinchine posait sous une forme nouvelle la question des rapports franco-cambodgiens que la mission de Montigny avait été impuissante à résoudre. Le royaume khmer, jusqu’alors enserré entre le Siam et l’Annam à qui il payait tribut, avait désormais un nouveau voisin, et ce voisin estimait tenir du traité de 1862 les droits de suzeraineté exercés précédemment par l’Annam. Une lettre envoyée au roi par l’amiral Charner en mars 1861, au lendemain de la prise de Tay-ninh, une visite au Cambodge de l’amiral Bonard en septembre 1863 marquèrent le début des relations diplomatiques.

A l’amiral de La Grandière revient l’honneur d’avoir décidé le souverain du Cambodge à se placer sous la protection de la France. Dans le temps même où les hésitations du gouvernement de Paris rendaient incertain l’avenir de notre entreprise indochinoise, il travailla sans défaillance à affermir notre position dans les provinces occupées et signa avec Norodom le traité de protectorat de 1863. Pendant son long gouvernement (1863-1868), le plus grand des amiraux-gouverneurs devait encore organiser la mission d’exploration du Mékong, occuper les trois provinces de l’Ouest de la Cochinchine et donner à la colonie un régime administratif qui a duré jusqu’à 1879.

Ce qui se passait dans le royaume khmer était bien fait pour inspirer de l’inquiétude : un prince faible, Norodom, qui régnait depuis 1859, avait à ses côtés un mandarin siamois, véritable résident politique. On devinait sans peine, sous la politique envahissante du Siam, une influence anglaise, et l’Angleterre, on ne l’ignorait pas, était peu favorable à notre établissement en Indochine. Norodom enfin était d’autant moins enclin à résister à la pression siamoise qu’il n’était pas encore couronné et que l’épée d’or, le sceau et la couronne des rois khmer étaient détenus à Bangkok.

392 LE ROI DE SIAM

Dans ses instructions à l’amiral de La Grandière M. de Chasseloup-Laubat attirait son attention sur le Cambodge⁠ ⁠; il lui recommandait « de sonder le roi, d’envoyer auprès de lui des officiers qui pourraient parcourir le pays, en connaître les ressources, y montrer le pavillon ». L’amiral, au mois d’avril 1863, envoya le lieutenant de vaisseau Doudart de Lagrée commandant l’aviso Gia-dinh. Ce choix était heureux. Nul n’était plus capable que Doudart de Lagrée de s’intéresser au Cambodge, à sa vie économique, à ses splendeurs archéologiques, de mettre en confiance le « pauvre roitelet », de percer à jour les intrigues siamoises et de montrer, suivant ses propres paroles, « un flegme accompagné d’un poignet très solide ». Comme son prédécesseur, l’amiral de La Grandière se rendit à la capitale cambodgienne Oudong (juillet 1863).

LE ROI DE SIAM, d’après un dessin du naturaliste Mouhot, 1859
Gravure LE ROI DE SIAM, d’après un dessin du naturaliste Mouhot, 1859

(D’après un dessin du naturaliste Mouhot, 1859). Par une initiative hardie, sans ordres de Paris, il apportait un traité de protectorat qui avait été préparé par l’intermédiaire du vicaire apostolique Mgr Miche. Ce traité fut accepté par Norodom et signé le II août. Il contenait les clauses suivantes

Napoléon III consentait à changer en protectorat les droits de suzeraineté qu’il tenait de l’empereur d’Annam auquel il avait succédé dans les provinces de Cochinchine⁠ ⁠; il établissait auprès du roi un résident qui aurait rang de grand mandarin. Il s’engageait à maintenir au Cambodge l’ordre et la paix et à le protéger contre toute attaque extérieure. Aucun consul étranger ne pourrait résider au Cambodge sans que la France en fût informée. La liberté de commerce, de propriété,

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de circulation était accordée à tous les Français. Le résident jugerait seul les contestations entre Français et Européens et jugerait les procès mixtes d’accord avec un magistrat cambodgien. Les missionnaires catholiques auraient le droit de prêcher et d’enseigner. Un terrain devait être concédé à la France près de Phnompenh pour y construire un dépôt de charbon et des magasins d’approvisionnement.

DOUDART DE LAGRÉE
Gravure DOUDART DE LAGRÉE

Ce traité était secret, et, fait singulier, il le resta pendant quelque temps pour Doudart de Lagrée lui-même. L’amiral, ayant agi sous sa propre responsabilité, tenait à réserver la liberté du gouvernement français. Celui-ci hésita d’abord à s’engager, puis ratifia le traité et le renvoya à G.# Saigon en 1864 par Aubaret.

Mais, pendant ce long délai, les Siamois, DOUDART DE LAGRÉE tenus au courant de notre politique, avaient obtenu du faible Norodom un autre traité de protectorat beaucoup plus strict. Dans ce traité, signé le ter décembre 1863 et ratifié par les deux parties en janvier 1864, Norodom était qualifié de « gouverneur et vice-roi du Cambodge »⁠ ⁠; le roi de Siam obtenait le droit d’intervenir militairement dans le royaume et de nommer le souverain⁠ ⁠; un article spécial confirmait la cession au Siam des provinces de Battambang et d’Angkor et du Laos.

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Alors le conflit éclata ouvertement entre le représentant de la France et le mandarin siamois Phnea-Rat. Grâce à son sens politique et à son esprit de décision, Doudart de Lagrée l’emporta. Pour empêcher Phnea-Rat d’abuser d’une lettre d’excuse qu’il avait écrite au roi au sujet d’un incident insignifiant, Doudart de Lagrée n’hésita pas à la réclamer, revolver au poing, au mandarin qui la détenait. Pour arrêter Norodom partant se faire couronner à Bangkok, il fit occuper Oudong par ses matelots et déclara qu’il ne laisserait pas le souverain couronné rentrer dans son royaume. Ces actes énergiques eurent un plein succès et démoralisèrent les Siamois.

La cérémonie du couronnement put enfin être célébrée dans la capitale cambodgienne le 3 juin 1864. Les insignes royaux ayant été apportés de Bangkok, l’ambassadeur siamois remit la couronne à M. Desmoulins, représentant l’amiral de La Grandière, qui la donna à Norodom et celui-ci se couronna lui-même.

R ÉVOLTES AU CAMBODGE ET EN COCHINCHINE

Le protectorat français était sauvé. Il fut définitivement assuré par la signature du traité franco-siamois de 1867. Le Siam renonçait au tribut du Cambodge, mais la diplomatie française lui reconnaissait la possession de Battambang et d’Angkor. prit vite les avantages du protectorat : il conser- Norodom, esprit médiocre, mais assez fin, comvait entre ses mains toute l’administration du royaume et bénéficiait du puissant appui de la France. Ne voulant plus se contenter de la vie simple et patriarcale de son prédécesseur Ang-duong, il dépensa sans compter, afferma les douanes et les monopoles, créa des impôts nouveaux et devint rapidement impopulaire. A défaut de princes rivaux, alors retenus à Bangkok ou à Saigon, surgirent des usurpateurs se prétendant membres de la famille royale, qui soulevèrent le pays. Ces aventuriers trouvaient d’ailleurs un appui constant dans les provinces occidentales de Cochinchine où les mandarins étaient prêts à tout pour augmenter nos embarras, dans l’espoir toujours caressé depuis 1862 que nous finirions par abandonner un pays ingouvernable.

Ce fut d’abord l’esclave Asoa qui, soutenu par les Annamites, s’empara de la région de Kampot (1864) et mit à feu et à sang tout l’Ouest du Cambodge. Cette révolte n’était pas encore achevée quand Pu Kombo, bonze intelligent et intrigant,

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souleva la région orientale en s’attribuant un pouvoir surnaturel (1866). Pendant plusieurs mois, il fut maître de presque tout le royaume, sauf Oudong et Phnompenh occupés par les troupes françaises, qui lui firent enfin subir de graves échecs. L’insurrection se transforma alors en une guerre de partisans.

Les trois provinces occidentales de Cochinchine servaient de refuge aux rebelles. L’agitation gagnant nos provinces dut être réprimée par d’incessantes colonnes. L’une de ces expéditions eut le malheur de tomber dans une embuscade en juin 1866, son chef fut tué et elle battit en retraite. Il n’en fallut pas davantage pour augmenter la confiance des rebelles qui nous menacèrent jusque dans Saigon : pour défendre la ville on dut armer jusqu’aux malades de l’hôpital.

SOLDATS ANNAMITES
Gravure SOLDATS ANNAMITES

Plusieurs colonnes parcoururent l’ine les provinces à la poursuite des bandes pendant les mois de juillet et d’août. Nos troupes menèrent « contre un ennemi insaisissable, dans la boue, sous un soleil de plomb ou des orages diluviens, une des campagnes les plus pénibles qui se soient faites en Cochinchine... Dans ce pays où l’ennemi a vis-à-vis de nous une infériorité notoire, il y a peu de gloire à acquérir⁠ ⁠; mais le soldat européen, énervé par le climat et les marches dans des marais sans fin, a besoin de toute SOLDATS ANNAMITES son énergie, de tout son honneur militaire pour ne pas s’arrêter en route brisé par la fatigue ou la fièvre » (des Varannes, Revue des Deux Mondes, 1868). Les rebelles furent rejetés au delà de nos frontières.

L ’OCCUPATION DES PRO- VINCES DE L’OUEST

Cette situation était intolérable. A Hué, le gouvernement annamite feignait d’ignorer la rébellion et cherchait à endormir notre vigilance. A Vinh-long, le vice-roi Phan-thanh-giang semblait collaborer sincèrement avec nous pour le maintien de l’ordre, mais les renseignements qu’il fournissait sur les bandes rebelles étaient souvent inexacts. L’amiral de La Grandière estima que le seul moyen de fonder la paix était l’occupation des trois provinces de l’Ouest. Il négocia à Hué sans résultat et saisit Paris de la question. gnances de Norodom, envoya le prea-keo-fea (frère En mars 1867, l’amiral, passant outre aux répucadet du roi, qui était gardé à Saigon) pacifier les provinces de l’Est du Cambodge. Le prince, qui demandait cette mission depuis longtemps, ramena rapidement le calme dans une région où il était plus populaire que Norodom et força Pu Kombo à chercher refuge au Laos. Ce prea-keo-fea qui collaborait loyalement avec le protectorat français devait être par la suite obarrach (second roi) et devenir en 1904 roi du Cambodge sous le nom de Sisowat.

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LE ROI DU CAMBODgE, d’après un dessin du naturaliste Mouhot, 1859
Gravure LE ROI DU CAMBODgE, d’après un dessin du naturaliste Mouhot, 1859
Illustration de l'ouvrage, page 396
Gravure sans légende (page 396)

Peu après, l’amiral reçut de Paris l’adhésion attendue⁠ ⁠; le nouveau ministre de la Marine, Rigault de Genouilly, avait appuyé le projet auprès de Napoléon III. A Saigon, toutes les mesures préparatoires étaient déjà prises dans le plus grand secret : le 17 juin, les canonnières emportèrent le corps expé- LE ROI DU CAMBODGE ditionnaire vers Vinh-long où résidait Phan- (D’après un croquis du naturaliste Mouhot). thanh-giang. Celui-ci comprenait depuis son ambassade à Paris l’infériorité militaire de l’Annam⁠ ⁠; convaincu de l’inutilité de la lutte et désireux d’éviter l’effusion du sang, il fit rendre la ville. Chau-doc tomba en notre pouvoir le 21 au soir et Ha-tien deux jours après.

Phan-thanh-giang, à qui l’amiral de La Grandière avait offert une généreuse hospitalité, préféra se donner la mort pour ne pas survivre à la défaite. Il réunit sa famille autour de lui, prit une forte dose d’opium et mourut après une dernière affirmation de fidélité à son roi. L’amiral le fit ensevelir dans son village natal avec les honneurs militaires.

Notre colonie de Cochinchine était définitivement constituée. L’Annam, expulsé des basses terres du Mékong qu’il avait autrefois conquises sur le Cambodge, ne pouvait plus aussi aisément semer l’inquiétude et la révolte dans nos provinces.

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Chez ces villageois craintifs, dressés à l’obéissance, la pacification fit des progrès rapides : à part quelques mouvements en 1868, 1872 et 1875, il n’y eut plus que des incidents sans gravité. Et quand survinrent nos désastres de 1870-71, l’Annam fut hors d’état de nous inquiéter.

Cependant, le gouvernement de Tu-duc se refusait toujours à considérer comme définitive la présence des Français en Cochinchine. Notre occupation des trois provinces occidentales ne devait être ratifiée par lui qu’en 1874.

Notre installation en Basse-Cochinchine, en nous rendant maîtres des bouches du Mékong, posait le problème de l’utilisation de ce fleuve immense et à peu près inconnu. Aux partisans de l’expansion asiatique de la France, Saigon apparaissait comme le point de départ d’un nouvel Empire des Indes. Certes on connaissait mal les régions intérieures de la péninsule, on savait cependant que derrière elles s’étendaient les provinces occidentales de la Chine peuplées et riches, mais difficiles à atteindre par la seule voie connue, celle du fleuve Bleu coupé de rapides et souvent barré par des rébellions. Et l’on suivait avec une attention passionnée les tentatives sans cesse renouvelées des explorateurs anglais pour découvrir une voie d’accès permettant de drainer le trafic chinois vers les ports britanniques de l’océan Indien. Le grand fleuve de la Cochinchine et du Cambodge ne pouvait-il pas donner aux Français une voie plus courte et plus sûre que le fleuve Bleu, moins hérissée de difficultés que les sentiers birmans⁠ ⁠?

Cet espoir se fit jour simultanément, semble-t-il, dans les milieux maritimes de Paris et de Saigon. Une brochure signée du nom de G. Francis et intitulée la Cochinchine française en 1864 entreprit d’éclairer l’opinion : parmi les raisons qu’avait la France de conserver ses conquêtes, l’auteur montrait l’utilisation possible du cours et de la vallée du Mékong et insistait sur la nécessité d’en faire sans délai l’exploration. Or l’auteur était un jeune enseigne de vaisseau qui venait de servir sous l’amiral Charner⁠ ⁠; il s’appelait Francis Garnier. Les idées qu’il défendait étaient partagées, on le sait, par le ministre de la Marine, M. de Chasseloup-Laubat. De son côté, l’amiral de La Grandière écrivait en 1865 : « On pourrait attirer à Saigon, ville tracée pour contenir 500 000 habitants, l’important commerce qui se fait par caravanes avec la Chine occidentale... au grand avantage de la France, dont la colonie deviendrait dans ces régions le grand entrepôt du monde. »

II. — LA RECHERCHE D’UNE VOIE DE PÉNÉTRATION EN CHINE.

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L’exploration du Mékong fut décidée en 1866 et le ministre lui assigna le programme suivant : « déterminer géographiquement le cours du fleuve par une reconnaissance rapide poussée le plus loin possible⁠ ⁠; chemin faisant, étudier les ressources des pays traversés et rechercher par quels moyens efficaces on pourrait unir commercialement la vallée supérieure du Mékong au Cambodge et à la Cochinchine. » Francis Garnier qui venait d’être promu lieutenant de vaisseau parut bien jeune pour commander la mission. Il fut placé en second sous les ordres du capitaine de frégate Doudart de Lagrée, qui connaissait le Cambodge et avait de longue date envisagé une exploration du haut fleuve. On leur adjoignit l’enseigne Delaporte, les médecins de marine Joubert et Thorel et M. de Carné, attaché au ministère des Affaires étrangères.

RÉCEPTION DE FRANCIS GARNIER PAR LE ROI DE XIEN-HONG (D’après un dessin de Delaporte. Francis Garnier : Voyage d’exploration en Indochine).
Gravure RÉCEPTION DE FRANCIS GARNIER PAR LE ROI DE XIEN-HONG (D’après un dessin de Delaporte. Francis Garnier : Voyage d’exploration en Indochine).

La mission quitta Saigon le 5 juin 1866 sur une canonnière à vapeur, emportant quelques caisses de provisions et d’instruments. Au Cambodge, Norodom l’accueillit avec honneur dans sa nouvelle capitale Phnom-penh et Doudart de Lagrée conduisit ses compagnons à Angkor dont il avait déjà étudié les ruines La canonnière porta la mission jusqu’à Kratié, mais là il fallut la renvoyer à Saigon

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en raison des difficultés de la navigation. Le voyage se poursuivit, lent et pénible : on naviguait dans d’étroites embarcations indigènes faites d’un tronc d’arbre creusé et protégées du soleil par un toit de feuilles⁠ ⁠; et quand des rapides se présentaient, il fallait les dépasser à pied avec les bagages et les provisions à dos de porteurs pour prendre plus loin d’autres pirogues. A travers tout le Laos, la mission suivit Micarné M’ Joutent 1: Francis 4 wi Thad M’ Delaporte . le grand fleuve dont elle reconnut les rives, les îles, les rapides, les passes, dont elle étudia les populations riveraines. Elle s’avançait en pays inconnu sous un soleil de feu ou sous des torrents de pluie, parmi des populations disséminées et méfiantes, quelquefois hostiles. Elle souffrait des moustiques, des sangsues, des privations, de la fièvre⁠ ⁠; Francis Garnier faillit mourir du typhus et Thorel de la dysenterie. A plusieurs reprises, à Bassac, à Luang-prabang, elle dut séjourner pour prendre quelque repos et classer les notes et les collections.

LA MISSION DOUDART DE LAGRÉE
Gravure LA MISSION DOUDART DE LAGRÉE

Plus loin, les difficultés s’accrurent encore, les pirogues devraient être sans cesse portées à bras puis abandonnées. Sans vêtements, sans souliers, minés par la

LA MISSION DOUDART DE LAGRÉE

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fièvre, les explorateurs atteignirent la frontière chinoise le 18 octobre 1867. Abandonnant les gorges du Mékong, ils pénétrèrent dans le Yunnan. « Ce n’est pas sans un vif regret, écrivait le chef de la mission à l’amiral de La Grandière, que nous avons abandonné le Mékong. A la vérité la question de navigabilité n’était plus en cause, car dès le 20e degré (bien avant la frontière chinoise) les difficultés sont trop nombreuses et trop fréquentes. »

Dans le Yunnan, dévasté par douze années de guerres civiles, les explorateurs visitèrent Ssemao, Yunnan-fou, Tali, Lin-ngan, observant et notant les ressources minières et agricoles du pays. Des mandarins chinois leur signalèrent la voie du fleuve Rouge, dont ils atteignirent le cours supérieur (Hoti-kiang) en novembre 1867. Francis Garnier entreprit de descendre en pirogue ce cours profondément encaissé et coupé de rapides⁠ ⁠; il dut y renoncer et rejoignit à Lin-ngan ses compagnons. « Par suite du mauvais vouloir des populations, écrivit Doudart de Lagrée dans une lettre à Saigon (6 janvier 1868), cet officier n’a pu descendre que jusqu’à une distance de 40 milles⁠ ⁠; mais les renseignements qu’il a pris et ceux que j’ai recueillis moi-même nous suffisent. A six journées au Sud-Sud-Est de Linngan se trouve le marché renommé de Mang-kho (Man-hao) à partir duquel le Sông-koi est navigable jusqu’à la mer. A ce marché affluent des Laotiens, des habitants du Kouang-si et du Yunnan, des indigènes des montagnes et des Chinois de Canton, qui y apportent par la voie de mer des marchandises européennes. L’affirmation de cette route sera sans doute l’un des plus utiles résultats de notre voyage... »

Cependant Doudart de Lagrée, épuisé et malade, était porté en civière⁠ ⁠; Francis Garnier prit le commandement de la mission. Après cinq semaines de souffrances, Doudart mourut le 12 mars à Tong-tchouen, petite ville située à deux jours de marche du Yang-tse-kiang. La mission, à bout de forces et de ressources, atteignit le grand fleuve, s’embarqua le 26 avril et descendit en jonques jusqu’à la mer. Elle arriva le 12 juin à Changhai et le 29 à Saigon, où elle ramena pieusement le corps de son chef

Cette remarquable exploration enrichissait la science d’une documentation abondante sur la géographie, l’archéologie, l’ethnographie. Elle prouvait l’impossibilité d’établir une voie commerciale vers la Chine par le Mékong, mais elle apportait en même temps l’espérance que le fleuve Rouge pourrait devenir la route du trafic franco-chinois. « Il serait facile, écrivait Garnier, d’obtenir de la cour de Hué qu’elle n’y mette aucun obstacle. » Ainsi, dès 1868, la question du Tonkin se trouvait posée.

401 DES AMIRAUX

LA FRANGE EN COCHINCHINE III. - L’ORGANISATION DE LA COCHINCHINE. En prenant pied sur le sol cochinchinois, les Français se heurtaient à un difficile problème de gouvernement. Tout leur était inconnu, le pays, son histoire, ses institutions, ses mœurs, sa langue même. Par les apparences extérieures, ils étaient portés à croire que les institutions annamites ressemblaient aux nôtres, et ils ne pouvaient saisir immédiatement la structure intime de la société indigène et ses organes essentiels, la famille et la commune. Une autre difficulté venait de la désertion et de l’hostilité des mandarins et du refus des notables, au moins au début, de nous prêter leur concours. Les registres d’impôts furent perdus ou cachés, toute l’organisation annamite cessa de fonctionner. Les indigènes qui collaborèrent avec nous n’étaient plus des lettrés, mais des hommes sans prestige personnel, « des chrétiens ou des coquins, » disait le lieutenant de vaisseau Rieunier. Malgré tout, les amiraux L’AMIRAL DE LA GRANDIÈRE réussirent à fonder un régime solide et original.

L’AMIRAL DE LA GRANDIÈRE
Gravure L’AMIRAL DE LA GRANDIÈRE

Au début de la conquête, nos officiers exercèrent les pouvoirs les plus étendus : placés dans les phu et les huyen avec le titre de quan-phu, assistés de petits postes militaires, ils reçurent la mission de maintenir l’ordre et de régler rapidement toutes les affaires.

L’amiral Bonard, qui porta le premier le titre de gouverneur de la Cochinchine, arriva avec un programme arrêté. Se fondant sur la conception du « royaume arabe » appliquée en Algérie par Napoléon III et connaissant par l’ouvrage de Money récemment traduit les procédés de gouvernement des Hollandais à Java, il entreprit de rendre aux fonctionnaires indigènes l’administration du pays. Dès 1862, il donna des instructions pour remplacer dans nombre de postes les officiers « directeurs des affaires indigènes » par des mandarins⁠ ⁠; des « inspecteurs »

HISTOIRE DES COLONIES, T. V.

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français devaient contrôler leur gestion. L’expérience échoua : à peine les postes militaires eurent-ils été retirés que nos mandarins s’enfuirent, passèrent à l’ennemi ou furent massacrés, et si l’on rétablit dans les provinces des quan-bo et des quan-an, ce furent des officiers français qui portèrent ces titres.

Les finances restèrent alimentées par les anciens impôts, ferme des jeux, ferme de l’opium, patente des débitants de boissons, impôt sur les barques de mer. L’amiral essaya de faire revivre l’organisation traditionnelle de l’instruction et rétablit sans grand succès les examens triennaux. Il compléta l’organisation du collège des interprètes créé par l’amiral Charner.

L’amiral de La Grandière maintint l’administration directe : il ne pouvait être question d’agir autrement dans une période troublée. Les « inspecteurs des affaires indigènes » demeurèrent le rouage essentiel de l’administration. C’étaient de jeunes officiers empruntés aux corps de la marine, choisis entre beaucoup pour leurs qualités de caractère. Ils concentraient entre leurs mains tous les pouvoirs : assistés d’un secrétaire européen et de quelques interprètes et lettrés annamites, ils rendaient la justice et levaient l’impôt. Ils surveillaient aussi les agitateurs et, à la tête de leurs matas (miliciens indigènes), ils pourchassaient les pirates et réprimaient les troubles. Au-dessous d’eux le régime annamite subsistait sans changement⁠ ⁠; les notables des villages et les chefs de canton élus assuraient la répartition et la perception des impôts, la police communale et la répression des délits.

Quelques perfectionnements furent cependant apportés par l’amiral. Pour centraliser toute l’administration du pays, il créa à Sa gon une direction de l’intérieur. Il fixa à trois le nombre des inspecteurs de chaque circonscription : le premier, chargé de la justice et de la comptabilité, avait autorité sur les deux autres⁠ ⁠; le second s’occupait de l’impôt et du personnel⁠ ⁠; le troisième, presque toujours un stagiaire, prêtait son concours au premier.

En matière financière, les anciens registres annamites, les bô, ayant été retrouvés, on put surveiller de près la perception de l’impôt direct. La Cochinchine eut en 1864 son premier budget s’élevant à 3 012 000 francs.

Les principes du gouvernement des amiraux étaient désormais posés⁠ ⁠; on ne s’en écarta plus jusqu’à l’établissement du gouvernement civil. Le décret du 20 février 1873 ne fit que spécialiser les attributions des divers fonctionnaires et assurer leur recrutement par la création du collège des stagiaires.

De 1862 à 1879, la Cochinchine a eu la bonne fortune d’être administrée par un corps de fonctionnaires instruits, disciplinés, dévoués, étrangers aux tendances assimilatrices comme à la routine des bureaux de la métropole. Sauf un petit

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nombre de défaillances individuelles, leur activité fut, comme leur bravoure, sans égale. « A aucune époque le corps des fonctionnaires de l’Indochine n’a présenté plus d’hommes de valeur » (P. Cultru)⁠ ⁠; il suffit de rappeler les noms de Boresse, Luro, Francis Garnier, Aubaret, Rieunier, Vial. Plusieurs d’entre eux abordèrent avec courage l’étude des textes en caractères chinois qui régissent la vie administrative de l’Annam. Aubaret le premier traduisit le code annamite, Luro, dans le Pays d’Annam et dans son Cours d’administration annamite professé au collège des stagiaires, donna l’analyse la plus pénétrante des institutions indigènes.

Le gouvernement des amiraux a accompli une œuvre considérable. Grâce à son caractère militaire et centralisé, il a solidement établi notre domination en Cochinchine. Il a favorisé le développement économique de la colonie, où marchands et colons accouraient déjà à l’abri de nos garnisons, en créant des routes et des canaux, en instituant le Comité agricole et industriel de la Cochinchine (1865), en organisant des expositions à Saigon en 1866, 1867 et 1874. En dix ans, de 1867 à 1877, les exportations de riz sont passées de 192 997 à 306 297 tonnes, valant 8 millions et demi de piastres, et les recettes budgétaires sont montées de 5 375 000 à 13 870 000 francs. La ville de Saigon, dotée d’une organisation municipale en 1867, et le port de Saigon ont été créés là où il n’y avait qu’un médiocre village indigène et une citadelle en ruines.

LE GENT CIVIL MENT CIVII

Dans le domaine de la politique indigène, si les amiraux n’ont pu conserver le vieux système scolaire annamite que l’absence ou l’hostilité des lettrés condamnait à disparaître, il faut reconnaître qu’ils ont respecté dans une très large mesure les institutions traditionnelles du peuple annamite. Les premiers amiraux étaient parfaitement d’accord avec M. de Chasseloup-Laubat sur la « nécessité de conserver la législation et la juridiction annamites ». Plus tard, Luro a décrit avec admiration la commune annamite, il a mis ses auditeurs du collège des stagiaires en garde contre toute intrusion inutile dans le mécanisme des institutions indigènes. En réalité, le gouvernement des amiraux a tenté non sans succès de concilier deux choses en apparence contradictoires, une administration dictatoriale et une politique respectueuse des mœurs et des institutions annamites. valait surtout par la qualité du personnel chargé de l’appli- Malgré tout, ce régime restait une œuvre de fortune, il quer, il cadrait mal avec les habitudes administratives françaises et constituait une exception dans notre domaine colonial. Le gouvernement de la troisième Répu-

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blique résolut en mai 1879 d’introduire le régime civil et il chargea M. Le Myre de Vilers de réaliser sur place les transformations jugées nécessaires.

L MYRE DE VILERS ’ŒUVRE DE M. LE

Le système de gouvernement qui allait être imposé à la Cochinchine était le seul que connussent alors les bureaux de la métropole, celui qui dérive tout naturellement de l’esprit centralisateur dont témoigne toute notre histoire, le système de l’assimilation. Les instructions remises à M. Le Myre de Vilers n’allaient sans doute pas jusqu’à exiger l’établissement du suffrage universel, mais elles insistaient sur « la nécessité d’une assimilation progressive » de la Cochinchine à nos institutions, elles recommandaient la création d’un conseil colonial élu, le développement de l’instruction des Annamites afin de « hâter, par leur assimilation avec nous, leurs progrès dans la voie de la civilisation », la réforme de l’administration dans un sens conforme à nos institutions et le respect du principe de la séparation des pouvoirs. Des mœurs de la population, de ses habitudes séculaires, de ses besoins les instructions ne disaient rien. des affaires civiles à Alger, M. Le Myre de Vilers était Ancien préfet de la Haute-Vienne et directeur un administrateur expérimenté et un esprit avisé, plutôt perspicace que profond. Sentant les différences qui séparaient la Cochinchine des pays qu’il avait précédemment administrés, il procéda, suivant ses propres paroles, à un « travail d’analyse et de reconnaissance » et introduisit les réformes d’une main assez prudente, mais nécessairement improvisatrice.

Le gouverneur avait eu jusqu’alors un pouvoir à peu près dictatorial⁠ ⁠; M. Le Myre de Vilers reconnut qu’il fallait établir auprès de lui un organe de contrôle qui délibérerait sur les questions budgétaires et fiscales et, sur son rapport, le ministre créa le conseil colonial composé de six Français élus au suffrage universel, deux délégués de la chambre de commerce, deux membres du conseil privé, six Annamites élus par un collège comprenant un délégué par commune (décret du 8 février 1880).

Il jugea qu’il fallait enlever à l’organisation judiciaire ce qui lui restait de son origine militaire : conformément au principe de la séparation des pouvoirs, il institua une cour d’appel et sept tribunaux de première instance avec des magistrats français nommés par le président de la République. Il fit créer à la cour d’appel une seconde chambre chargée de recevoir les appels en matière indigène. Il voulut aussi donner « des lois claires » et prit le code pénal français, « en modifiant ce qui parut contraire aux mœurs annamites ».

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La réforme administrative fut une conséquence de la réforme judiciaire. M. Le Myre de Vilers, en l’absence d’un personnel indigène capable, conclut qu’il fallait persévérer dans le système de l’administration directe. Il jugea sévèrement le collège des stagiaires qui donnait au corps des administrateurs son homogénéité et son instruction spéciale et le supprima. Et, comme les nouveaux administrateurs étaient des fonctionnaires civils, il supprima les milices (4 500 hommes environ), qui avaient si efficacement contribué au maintien de l’ordre, et les remplaça par des troupes indigènes régulières commandées par des officiers.

Toutes ces réformes, complétées par la loi de 188ı accordant un député à la Cochinchine, rapprochaient sans doute les institutions cochinchinoises de celles de la France, mais, répondant à des vues théoriques et faites avec trop de hâte, elles présentaient un caractère un peu inquiétant. Les administrateurs se plaignaient de voir leur prestige diminué en même temps que leur pouvoir. Les jeunes gens que recrutait la direction de l’intérieur ne semblaient pas annoncer pour l’avenir LE MYRE DE VILERS des cadres supérieurs bien brillants. Les nouveaux magistrats, empruntés à la magistrature coloniale, ignoraient la langue annamite et étaient à la. merci de leurs interprètes. Enfin l’institution du conseil colonial présentait l’inconvénient de permettre à une poignée de Français de disposer à son gré du budget colonial qu’alimentaient surtout les impôts indigènes. On pouvait se demander si des abus ne naîtraient pas bientôt de ce nouveau régime.

LE MYRE DE VILERS
Gravure LE MYRE DE VILERS

Au point de vue social, notre législation, notre ingérence administrative devaient avoir pour effet de ruiner la vieille oligarchie communale, d’affaiblir la cohésion de la famille et de porter atteinte à la moralité indigène. A vrai dire cette décadence avait commencé, lentement, depuis vingt ans, à l’insu même des amiraux. Les

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progrès de la circulation, les modes d’activité variés offerts aux Annamites enfermés jusqu’alors dans leurs villages, surtout le brusque contact de notre civilisation avaient eu ce résultat inéluctable, peu sensible encore, mais qui n’échappa pas à l’esprit clairvoyant du gouverneur. « Nous avons détruit le passé, dit-il, et n’avons rien mis à la place. » Revenir en arrière était impossible, et M. Le Myre de Vilers décida de précipiter l’évolution pour des raisons humanitaires, pour affranchir des vieilles servitudes la masse misérable des dân. Les nouvelles institutions, dit-il, « seront conformes aux doctrines de la France⁠ ⁠; elles reposeront sur la liberté, elles supprimeront le servage, elles substitueront au collectivisme familial de la civilisation chinoise l’individualisme de la civilisation européenne, avec ses droits et ses garanties. »

Des abus existaient : les notables communaux opprimaient les paysans. Il fallait alléger la charge de l’impôt, mieux surveiller les notables, élever la masse indigène par l’instruction et le progrès économique.

Les taxes des rizières et l’impôt personnel furent réduits. La grande corvée, qui pesait si lourdement sur le paysan cochinchinois, disparut en 1881. On construisit des routes et l’on organisa les transports à l’intérieur par des services fluviaux et des services de voitures subventionnés.

M. Le Myre de Vilers s’attaqua au difficile problème de l’instruction publique, et sans hésitation prit parti pour le développement de l’éducation française par le moyen du quôc-ngu. Il y eut deux collèges, quelques écoles d’arrondissement, confiées à des professeurs français ou aux frères de la Doctrine chrétienne, des écoles de canton et même théoriquement des écoles de village à la charge des communes. Mais ces dernières ne fonctionnèrent pas et, dans les écoles de canton, les résultats furent très médiocres, faute de livres et faute de maîtres. Le but qu’on se proposait ne fut pas atteint. Après les réformes, la Cochinchine « ne possédait qu’un enseignement très défectueux qui ne répondait ni à ses besoins sociaux ni aux intérêts supérieurs de la politique française » (P. Cultru).

L’œuvre de M. Le Myre de Vilers, « construction logique » qui n’est pas sans grandeur, est l’expression de la politique coloniale généreuse et inexpérimentée de la troisième République à ses débuts. Elle eut dans la suite des détracteurs passionnés. Il n’en reste pas moins que le premier gouverneur civil a créé la Cochinchine moderne, avec tous les organes essentiels, député, conseil colonial, magistrature française appliquant le code pénal français, qui subsistent encore aujourd’hui et qui font son originalité dans l’Union indochinoise.

Citer ce chapitre

Edmond Chassigneux, « La France en Cochinchine », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 381-406.

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